Brancas, semblable au jeune Hippolyte, reprit tout pensif le chemin du château de son ami Ripainsel. Sa main sur son coursier laissait flotter les rênes, et le coursier en profita pour faire la route au petit pas, comme le sage bidet d'un curé de campagne. Le Parisien était ébloui de la beauté de Claudie.
«Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et Rita est bien imprudente de me la montrer à la veille de notre mariage. Elle n'est pas riche, c'est vrai, mais je plaiderai par nécessité au lieu de plaider par plaisir; voilà tout. Une fois la vie assurée, qu'importe qu'on ait deux, quatre, six ou dix chevaux? mener quatre chevaux à la fois est un plaisir de postillon.»
Cette rêverie le mena très loin.
«Parbleu! continua-t-il, je suis bien bon de m'inquiéter du ménage. Elle est à demi mariée; et si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est un gaillard à ne pas lâcher prise aisément. Et Rita? et la députation?»
Cette dernière réflexion le réveilla tout à fait. Il poussa son cheval au galop et arriva au château.
Athanase l'attendait et lui dit en riant:
«Eh bien! tu as vu cette petite sirène. Qu'en dis-tu?
—Qu'elle est fort au-dessous de sa réputation, répondit l'avocat d'un air indifférent.
—Peste! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gâté, à ce que je vois.
—Moi! non. Mais Mme Bonsergent me paraît une provinciale très prétentieuse.
—Bon! je te parle de la fille et non de la mère. Est-ce que les mères existent?
—Quelquefois, à Paris surtout, où la beauté est si rare qu'on y supplée à force d'esprit, de tact et d'usage du monde. C'est un article du code féminin que les mères ont seule la parole. Par là, on évite les dangers que peut causer l'indiscrétion d'une fille trop sincère ou trop mal stylée. Bien des maris ont pris femme qui se seraient gardés du mariage comme de la peste s'ils avaient pu soupçonner ce que recouvrait ce silence pudique et mystérieux dont s'enveloppent toutes les filles d'Ève qui veulent faire une fin.
—Sceptique malhonnête! Tu ne crois donc pas à la vertu des dames?
—J'y crois si bien, que mon oncle va me faire épouser Mlle Oliveira avant que trois révolutions de la lune se soient accomplies.
—Ainsi, quand je te demande ce que tu penses de Claudie, tu me réponds que sa mère est prétentieuse?
—N'est-ce pas répondre clairement?»
Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais pendant toute la soirée le Parisien, sous divers prétextes, essaya d'obtenir toutes sortes de renseignements sur M. Bonsergent et sur sa femme.
À la fin, Athanase appuya ses coudes sur la table, son menton dans ses mains, en regardant son ami dans les yeux:
«Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes les définitions?
—Je n'y ai jamais pensé, mais tu me feras plaisir de me l'apprendre.
—C'est celle qui définit par le genre prochain et par la différence spécifique. Par exemple: l'homme est un animal raisonnable; c'est une définition, n'est-ce pas?
—Oui, et même assez mauvaise, il me semble.
—Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche, Leibnitz ou Cicéron, et n'en vaut pas mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une définition.
—Bien. Après?
—L'homme est un animal; voilà le genre prochain. Ainsi, tu es un animal, Audinet est un animal.
—Et toi?
—Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour Audinet et pour toi que je n'osais me mettre en si bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal, voilà le genre prochain; mais c'est un animal raisonnable, voilà la différence spécifique, celle qui distingue toi et moi de mon cheval et de mon chien.
—Conclus.
—Or, quel est l'objet d'une définition?
—C'est de faire connaître la nature d'une chose.
—Ami, viens sur mon coeur. Tu as très-bien répondu. On voit que tu connais à fond la logique de Port-Royal.
—Achève donc, dit l'avocat. Au palais nous ne mettrions pas plus de temps à nous expliquer, et cependant nous parlons à l'heure.
—Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes pour tuer le temps, et du vin de Vouvray pour digérer les noisettes. Je veux dire que depuis une heure tu cherches, sans en avoir l'air, à obtenir une définition passable de la belle Claudie.
—Moi!
—Oh! ne t'en défends pas. Elle en vaut la peine, et si je n'avais pas contre les femmes poétiques une antipathie de naissance, je saurais à quoi m'en tenir sur son compte.
—Et que ferais-je d'une définition?
—Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu connais déjà son père et sa mère, c'est-à-dire le genre prochain; quant à son esprit et à son caractère, c'est-à-dire à la différence spécifique, personne à Vieilleville ne peut la deviner. C'est à toi de la chercher.»
Le Parisien étendit les bras en bâillant.
«Bâiller au nez des gens n'est pas poli, continua l'impitoyable Athanase; mais je te pardonne. Au reste, cela ne te sauvera pas de mes conseils. Va dormir.»
Le lendemain, dès neuf heures du matin, le major Bonsergent se présenta au château. Brancas, un peu étonné d'une visite si matinale, conduisit le major dans le parc.
«Je vois, dit Bonsergent qu'on ne se lève pas de bonne heure à Paris. Pour moi, je suis sur pied depuis quatre heures du matin. C'est une bonne habitude, saine au corps et à l'esprit.... Voilà de beaux espaliers.
—Oui, ce jardin est magnifique, répliqua l'avocat.
—Par saint Christophe! dit Athanase qui parut en robe de chambre et qui vint rejoindre les deux promeneurs, croyez-vous, major, être le seul jardinier du pays? Voyez-moi ces pêchers, je vous prie! Quel est celui-ci aux feuilles longues, aiguës et dentées, aux fleurs petites et d'un ronge vif?
—C'est laChevreuse hâtive.
—Et cet autre aux feuilles planes et étroites, aux fleurs petites et d'un rose pâle?
—Parbleu! c'est le pêcher de Troyes. Un enfant vous le dirait comme moi.
—Ma foi dit Brancas, qui voulut gagner les bonnes grâces du père de Claudie, je vous admire, moi qui ne sais même pas ce que c'est que la greffe.
—Ce n'est pas faute de connaître les greffiers, répliqua le major.
—Ah! ah! ah! dit Athanase en riant aux éclats, le calembour est joli.
—Euh! dit modestement le major.
—Ne dites pas, euh! Il est charmant.
—Vous êtes trop bon, reprit Bonsergent.
—Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense. Voilà un calembour sans pareil.
—Ma foi, si vous le voulez absolument....
—Je le veux! Tenez, major, vous savez si je tiens à mon vin de Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles dans ma cave, et qui datent de 1811. C'est un titre de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout mon Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire. La greffe! les greffiers! Parole d'honneur, c'est ravissant! Vous avez enlevé le mot à la pointe de la langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens à la pointe de la baïonnette.
—Hum! hum! dit Bonsergent, que tant d'éloges mettaient en défiance, si nous parlions d'autre chose, qu'en dites-vous?
—Comme il vous plaira.
—Mais non! dit Brancas, revenons à la greffe, et enseignez-moi, je vous prie, monsieur, le grand art de greffer.
—On ne greffe donc pas à Paris?
—Pas beaucoup, répondit l'avocat.
—Eh! à quoi peut-on passer le temps, grand Dieu!
—Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on vend, on achète, on fabrique, on imprime, on gouverne, on boit, on mange, on dort et l'on va au Père-Lachaise sans savoir pourquoi, ni comment.
—Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je pense?
—Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois qu'il s'y fait des révolutions. C'est la querelle des gens qui impriment et des gens qui jugent, qui sabrent et qui gouvernent: grand procès plusieurs fois plaidé et qui n'est pas encore décidé. Les gens qui impriment disent pis que pendre des gens qui gouvernent: les gens qui gouvernent, de leur côté, mettent en prison et à l'amende ceux qui impriment, et les gens qui sabrent, et qui sont tout à fait impartiaux entre les uns et les autres, font pencher la balance tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, suivant qu'il leur plaît ou qu'il plaît aux spectateurs.
—De sorte qu'il reste très peu de temps aux Parisiens pour greffer?
—Vous l'avez dit.
—Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait plaisir, vous donner une première leçon.
—Avant toute chose, interrompit Athanase, ne ferions-nous pas bien de déjeuner? Qu'en dites-vous major? J'ai reçu de la Rochelle, ce matin, une langouste dont vous me direz des nouvelles.
—Une langouste, ô ciel! s'écria Bonsergent.
—Bon! c'est convenu, dit Athanase, et je vais faire mettre votre couvert. Vous, cependant, enseignez à ce jeune homme cette science admirable où le père Hardy lui-même oserait à peine vous tenir tête. Je vous le confie. Faites-lui goûter les plaisirs purs et innocents de la campagne.»
À ces mots il s'esquiva, laissant Brancas aux mains du major.
«Répondez, je vous prie, comme au catéchisme, dit Bonsergent. Qu'est-ce que la greffe?... Vous vous taisez! Quoi! vous ne savez même pas que la greffe est l'art de changer un sauvageon en arbre d'espèce cultivée?
—Oui, j'en ai entendu quelque chose, dit Brancas.
—Entendu quelque chose! Oh! ces Parisiens, on ne peut pas se faire une idée de leur ignorance! Sachez donc, mon cher monsieur, que la reproduction des végétaux ne diffère pas sensiblement de celle des animaux, et qu'on peut croiser entre elles les races de rosiers, de pêchers, de pommiers, tout comme on croise un basset avec un lévrier, et une brebis mérinos avec un bélier dishley. Vous comprenez, je pense.
—Parfaitement. Il me semble même que le monde, bien que composé d'un nombre infini d'espèces d'animaux, est soumis néanmoins à un très-petit nombre de lois générales, et peut-être oserais-je en conclure que ces lois, déjà si peu nombreuses, se confondront toutes, quand la science sera plus avancée, en une seule: l'attraction, dont la formule et les divers modes sont encore inconnus.»
La profondeur de cette hypothèse étonna le major. Ce vieux soldat, usé dans les batailles, avait passé la plus grande partie de sa vie à observer de petits faits sans en chercher les causes. Une pomme, pour lui, était une pomme, c'est-à-dire un fruit de couleur verte, jaune ou rouge, de forme sphérique, aplati sur son axe, creusé à sa base, et propre à faire du sirop ou de la marmelade. Il n'en demandait pas davantage. Cependant, il ne se laissa pas déconcerter, et continua en ces termes:
«Combien comptez-vous d'espèces de greffe?
—J'allais vous le demander, dit le Parisien.
—Ah! jeune homme, vous irez loin, c'est moi qui vous le dis.
—J'en accepte l'augure.
—Oui, vous irez loin. Vous savez écouter, vous, et respecter la vieillesse. Votre ami n'est qu'un étourdi, incapable de soutenir pendant dix minutes une conversation sérieuse. Ce n'est pas lui qui s'informerait du nombre des greffes ou de leurs différences. Ce n'est pas lui qui...
—Eh bien! eh bien! s'écria Athanase qui reparut au détour d'une allée, on dit du mal de moi dans ce pays. Est-ce vous, mon cher major? Vous dites que je suis un ignorant?
—Oui, oui quelque chose de cela, répliqua Bonsergent.
—En vérité! Et si je vous disais, moi, qu'il y a quatre sortes de greffes: la greffe par approches, la greffe par scions, la greffe par gemmes, et la greffe herbacée; que la première est celle qui..., la seconde, celle que..., la troisième, celle dont..., et la quatrième, celle à laquelle..., que répondriez-vous major? Me traiteriez-vous encore d'ignare et d'homme insensible aux beautés de la nature?
—J'avoue, dit Bonsergent en souriant, que vous dépassez toutes mes espérances et que je vous croyais moins fort.
—Ne faites plus de jugement téméraire, et venez boire avec moi à la santé de la vieille garde, lavieille des vieilles, celle qui n'a jamais reculé ni devant les canons de l'Europe, ni devant un verre de bon vin. Par file à droite; en avant, marche! Brancas a bien le temps d'apprendre à remuer une brouette.»
Le major et le Parisien suivirent Athanase; et la conversation prit un autre cours. Vers la fin du repas:
«Goûtez-moi ce vin-là, major, dit Ripainsel en débouchant une bouteille de vin de Champagne, et dites-moi si ce n'est pas un malheur public que d'en laisser boire aux Anglais?
—Pourquoi aux Anglais plutôt qu'aux Chinois? demanda Bonsergent.
—Parce qu'ils ont gardé Napoléon à Sainte-Hélène. Eh! quoi, major, votre coeur ne saigne pas à ce souvenir?
—Oui, assez.
—Comment! assez! Il devait saigner trop! et ce ne serait pas encore assez! Pensez donc à tout ce qu'a souffert le grand homme! et vous répéterez avec moi.
Jamais, jamais en France,Jamais l'Anglais ne régnera!
Jamais, jamais en France,Jamais l'Anglais ne régnera!
Jamais, jamais en France,
Jamais l'Anglais ne régnera!
Et ne boira notre vin de Champagne.
—Pour moi, dit Brancas, je suis toujours étonné de la stupidité des gouvernants.
—Pas moi! interrompit Athanase. Qui est-ce qui gouverne? Les députés. Que font les députés? répondez, major.
—Ils représentent les électeurs.
—Très-bien. Or, celui qui représente doit représenter à un degré suprême ceux qui l'ont choisi pour les représenter.
—C'est clair, dit Bonsergent.
—Or, les électeurs sont idiots. C'est un aphorisme qui ne souffre pas un pli, n'est-ce pas, Brancas?
—Euh! euh! dit l'avocat.
—Bon! c'est à cause de M. Bonsergent que tu fais la petite bouche. Eh! tu sais bien que les personnes présentes sont toujours exceptées. Toi, le major et moi, nous avons du génie. Le reste est sans cervelle. Est-ce vrai, oui ou non?
—Il en est quelque chose, dit Brancas en riant.
—Parfait. Suivez bien mon raisonnement, et d'abord tendez vos verres. Un verre vide me donne du vague à l'âme.
—Plus près des bords! dit Bonsergent en avançant son verre.
—Bien parlé, major! Sur ma parole vous étiez né orateur, mais vous avez échoué par la jalousie de Napoléon, qui n'aimait pas les bavards.... Où donc en étais-je!
—Tu disais, dit Brancas, que les représentants doivent, pour bien faire, représenter à un degré suprême les représentés; c'est-à-dire, je suppose, que le député des bossus doit être bossu, et celui des boiteux, brancroche.
—Oui, c'est cela. J'ai ajouté que tous les électeurs sont idiots.
—Même ceux qui ont voté pour toi aux dernières élections?
—Ceux-là, surtout. Tire maintenant la conclusion.
—C'est facile. L'électeur est idiot, donc le député est idiot; mais que dire de celui qui, n'ayant pas été trouvé assez idiot pour obtenir au premier scrutin, les suffrages de ces idiots, s'occupe de les mériter?
—Mon cher ami, dit Athanase, je respecte la logique. C'est l'art de dire de grandes sottises qu'on aurait de la peine à trouver sans elle. Ne pousse pas trop loin cet art admirable. Maintenant je reviens à nos moutons. Tu étais étonné de la stupidité de nos gouvernants. À propos de quoi, je te prie?
—À propos du vin de Champagne.
—Qu'y a-t-il de commun entre le vin de Champagne et le gouvernement?
—Tu vas voir. Connais-tu l'économie politique?
—Oui, de réputation. Et toi?
—Intimement. Sais-tu ce que c'est qu'exporter?
—C'est, je crois, porter son vin, son boeuf ou son drap chez le voisin, et lui en faire présent moyennant beaucoup d'argent.
—Très-bien. Tu parles comme un dictionnaire de Guillaumin. Et importer?
—C'est faire le contraire.
—De mieux en mieux. Lequel est préférable, je te prie?... Major, ne le soufflez pas.
—Ma foi, dit Athanase, je suis de ton avis.
—De mon avis?
—De celui que tu vas émettre.... Major, le café est-il assez chaud?... Va toujours, je t'écoute.
—Quand tu as soif, dit Brancas, aimes-tu mieux donner ton vin à un autre et prendre son argent, ou donner ton argent et prendre son vin?
—J'aime mieux boire, répondit Athanase. Et vous, major?
—Moi aussi, répliqua Bonsergent.
—Eh bien, reprit l'avocat, nos gouvernants font justement le contraire. Non seulement ils donnent notre vin pour recevoir de l'argent et nous laissent mourir de soif, mais encore ils donnent une prime à ceux qui nous enlèvent notre vin et qui le portent aux Anglais. Est-ce juste, cela?
—C'est inique, dit Bonsergent.
—C'est vexatoire, dit Ripainsel.
—Aussi, continua Brancas, que font les Anglais?
—Je ne veux pas le savoir, dit Athanase.
—Que font les Anglais? répéta Brancas. Mes gaillards, qui sont rusés....
—Ce sont des brigands, interrompit le major.
—Et qui voient que notre vin nous gêne....
—Il ne nous gêne pas, dit Athanase.
Vive le vin,Vive ce jus divin...
Vive le vin,Vive ce jus divin...
Vive le vin,
Vive ce jus divin...
—Mes gaillards, continua Brancas sans se soucier d'être écouté, font les dégoûtés. Ils font des façons pour recevoir nos barriques. Ils se font payer des droits d'entrée....
—Auras-tu bientôt fini ton histoire? dit Ripainsel.
—Dans deux minutes.
—Allons, dit Athanase en offrant des cigares à ses hôtes, ne vous impatientez pas trop, mon cher major, et laissez parler ce bavard. Songez que Napoléon en a bien vu d'autres, à Sainte-Hélène.
—Ma conclusion, dit Brancas, c'est qu'au lieu de payer une prime à ceux qui nous enlèvent notre vin, nous devrions mettre sur leur dos tous les impôts. De deux choses l'une: ou les Anglais ont besoin de notre vin, et ils le payeront aussi cher qu'il nous plaira; ou ils sont trop ladres pour le payer, et c'est nous qui le boirons.
—Amen, dit le major. Et maintenant, messieurs, permettez-moi de vous inviter à dîner chez moi mardi prochain. C'était le but de ma visite.»
Les trois convives, animés par le vin allèrent se promener dans le parc et se séparèrent quelques heures après, fort contents les uns des autres, particulièrement M. Bonsergent qu'émerveillait la docilité du Parisien.
Entre nous, le père d'une jolie fille est rarement ennuyeux.
Le mardi suivant, après dîner, Athanase Ripainsel, Brancas, le colonel Malaga, son fils Audinet et trois notables de Vieilleville goûtaient le frais dans le jardin du major Bonsergent, et parlaient politique selon l'usage.
«Que pensez-vous d'Abd-el-Kader? demanda le Parisien à Audinet.
—Abd-el-Kader n'a pas dit son dernier mot,» répondit le secrétaire général.
Tous les assistants furent frappés de la profondeur de cette réponse.
«Vous croyez que le père Bugeaud n'en viendra pas à bout?
—On ne sait pas jusqu'où Bugeaud peut aller!» répliqua Audinet d'un air sombre.
Les trois notables se regardèrent en souriant. Ce sourire signifiait clairement:
«Quel homme?»
Le peuple français étant de tous les peuples le moins porté à faire des sentences, est aussi celui qui les respecte le plus. Avec quelques sentences et un habit noir, le premier venu peut se faire une réputation. Le secrétaire général, médiocre, du reste, en toute autre chose, avait eu le génie de comprendre la bêtise publique et de la faire servir à son profit. Les sentences, d'où il tirait toute son autorité, avaient l'antiquité, mais non pas la gaieté des proverbes de Sancho Pança. Il s'était acquis par là, dans Vieilleville, une réputation que Siéyès et Montesquieu lui auraient enviée.
Le Parisien, ennemi des sentences, et d'ailleurs mal disposé pour le fiancé de Claudie, tourna le dos à Audinet et, par une manoeuvre habile, alla se placer auprès de Mlle Bonsergent. De son côté, Athanase Ripainsel offrit son bras à la mère de Claudie et les deux couples, à quelque distance l'un de l'autre, allèrent se promener dans la partie la plus reculée du jardin.
«Voilà un beau bracelet! dit l'avocat en regardant le bras blanc et nu de la belle Claudie.
—C'est celui que vous m'avez apporté, répondit-elle. Rita ne fait pas les choses à demi.
—C'est le présent de Mlle Oliveira? Il est d'un goût et d'un travail exquis. Vous la connaissez depuis longtemps, mademoiselle?
—Depuis l'enfance. Nous avons récité ensemble la grammaire française de Noël et Chapsal. C'est un lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas qu'elle est bien belle?
—Oui, dit Brancas un peu embarrassé, elle est fort aimable.
—Fort aimable! Vous ne l'avez donc pas regardée? Le préfet de Vieilleville a fait des vers en son honneur.
—Oh! c'est une raison sans réplique. Un préfet!
—Monsieur, dit Claudie en faisant une petite moue fort agréable, je vois bien que vous me prenez pour une provinciale qu'éblouit l'habit doré d'un préfet; mais vous vous trompez.
—Oh! mademoiselle! pouvez-vous croire!
—Apprenez, monsieur, que je ne me soucie nullement des préfets.
—Celui de Vieilleville est-il marié?
—Non, monsieur.
—Ah! Et il fait des vers?
—Oui, monsieur, pour mes amies.
—Et il n'en fait pas pour vous?
—Je n'en sais rien, mais j'espère que non.
—Pourquoi non?
—Parce que j'aime mieux la prose.
—Est-ce la poésie que vous haïssez, ou le poëte?
—Ni l'un ni l'autre. Je les regarde tous deux avec la même indifférence.
—Mademoiselle, dit Brancas, voulez-vous me permettre une question?
—Je permets.
—M. le secrétaire général de la préfecture fait-il aussi des vers?
—Je l'ignore; mais vous pouvez le lui demander.
—Oui, je le sais bien, mais je n'ose pas; il est si imposant!
—N'est-ce pas? dit Claudie. On dirait qu'il demande la tête des gens à qui il parle. Il porte en lui des sentences comme un pommier porte des pommes. C'est lui je crois, qui a dit que la vapeur ira plus loin qu'on ne pense.
—Diable! a-t-il mis sa tête dans ses mains pour trouver cette pensée?
—Probablement.
—J'ai peur que vous ne vous ennuyiez beaucoup.
—Pourquoi, monsieur, s'il vous plaît?
—Parce qu'il a l'air bien ennuyeux.
—Eh bien, après?
—Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en feignant d'hésiter, je viole peut-être un secret de famille.
—Quel secret de famille?
—Oh! rien. Je ne veux pas pousser plus loin l'indiscrétion.
—Poussez-la jusqu'au bout, monsieur, et dites-moi, je vous prie, le fameux secret que tout le monde paraît connaître, excepté moi.
—Vous le voulez?
—Je le veux.
—Vous n'en serez pas fâchée?
—Je vous l'ordonne.
—Eh bien! le bruit court que vous allez épouser M. le secrétaire général.»
Claudie rougit.
«Je l'ignorais, dit-elle.
—En vérité! Voyez à quoi l'on est exposé. Et vous êtes bien sûre de ne pas avoir donné votre consentement?»
Elle fit un geste d'impatience.
«On ne me l'a pas demandé, dit-elle.
—Et si l'on vous le demandait?
—Monsieur, vous êtes bien curieux.
—Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en s'excusant, d'oser m'intéresser si vivement au sort d'une personne....
—À qui vous avez sauvé la vie, interrompit-elle vivement.
—Ce n'est pas ce que je voulais dire.
—Oh! dites, monsieur, je ne suis pas ingrate, et je sais tout ce que je vous dois.
—Ainsi, vous n'êtes pas mariée?
—Non, non, mille fois non!
—Eh bien! mademoiselle, j'en suis personnellement ravi.
—Plaît-il, monsieur? dit-elle avec quelque hauteur.
—Oui, mademoiselle, reprit gaiement l'avocat, tant que vous ne serez ni mariée, ni près de l'être, il me sera permis, je crois, de vous dire combien vous êtes belle.
—Monsieur, dit Claudie d'un air réservé, voyez-vous ceci?
—Votre bras, mademoiselle? il est plus beau que le marbre.
—Ce n'est pas mon bras que je vous prie de regarder, c'est mon bracelet.
—C'est un chef-d'oeuvre, nous l'avons déjà dit.Remember.
—Oui, justement. Que veut dire ce mot?
—Souviens-toi.
—Vous traduisez à merveille.
—Eh bien, monsieur, souvenez-vous.
—De quoi?
—De la fidélité que vous devez à Rita.»
Le Parisien se mordit les lèvres.
«Je ne dois rien à personne, dit-il.
—Vraiment! Vous n'êtes pas fiancés?
—Pas le moins du monde. Mon oncle, conseiller d'État, m'a présenté chez M. Oliveira, où j'ai eu l'honneur de causer une seule fois avec Mlle Rita.
—Rien de plus?
—Rien de plus.
—Que signifie donc la lettre de Rita?
—Mlle Rita vous a écrit?
—Une longue lettre où il est fort question de vous.
—Je ne me croyais pas si heureux, dit Brancas en souriant.
—Oh! ne vous enorgueillissez pas trop, monsieur. Il est vrai qu'il est fort question de vous, mais je n'ai pas dit que la lettre fît votre éloge.
—Tant pis. Et que dit Mlle Rita de son serviteur?
—C'est un mystère.
—Bon! les mystères sont faits pour être dévoilés.
—Oui, les mystères diplomatiques; mais celui-là?
—C'est donc un mystère bien mystérieux?
—Un mystère mystérieux; c'est cela même. Vous avez trouvé le mot.
—Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi la première syllabe du secret. Je tâcherai de deviner le reste.
—Mais, monsieur, dit Claudie, pour un homme qui n'a vu Rita qu'une fois, et qui ne lui doit aucune fidélité, vous êtes bien curieux, ce me semble?
—Oh! mademoiselle, répliqua Brancas, pouvez-vous ainsi méconnaître la pureté de mes intentions? Si je veux connaître ce secret, c'est pour vous aider à le porter.
—Je le porterai bien toute seule.
—À deux, il sera mieux gardé.
—Avez-vous lu le Coran? demanda Claudie.
—Jamais. Et vous?
—Pas davantage. C'est égal. Ouvrez-le. Verset 24, chapitre.... Ah! j'ai oublié le chapitre. Au reste, peu importe. Vous y verrez cette belle sentence:
«Si tu veux qu'on garde ton secret, garde-le toi-même.»
Au même moment, M. Audinet parut au bout de l'allée et se dirigea vers les jeunes gens.
«Mademoiselle, dit Brancas, je vous quitte; mais s'il est permis de vous parler sans porter atteinte aux droits de M. le secrétaire général, j'ose me dire, non le plus ancien, mais le plus passionné de vos amis.
—Remember! lui dit tout bas Claudie avec une menace pleine de coquetterie. Je le dirai à Rita. La politique vous occupe donc beaucoup, monsieur Audinet?» continua-t-elle en s'adressant au nouveau venu.
Audinet voulut sourire et fit une laide grimace.
«Qui s'occupe aujourd'hui de politique? répondit-il. La politique est encore dans l'enfance, comme la chimie.
—Raison de plus, dit Brancas pour chercher la formule.
—Les ressources de la science sont innombrables, mais il faut laisser la science aux savants; il faut relever l'autorité.
—L'autorité de qui? demanda le Parisien. L'autorité des hommes, ou l'autorité des lois?
—Ni l'une ni l'autre. C'est le principe d'autorité qu'il faut relever.
—Hum! ceci n'est pas clair, dit Brancas.
—Ni amusant, ajouta Claudie. Monsieur Audinet, voyez donc ce bracelet, je vous prie.
—Je le vois.
—Comment le trouvez-vous?
—Trop moderne. Le beau, c'est l'antique.
—Et ce que nous faisons aujourd'hui ne vaut rien? demanda Brancas.
—Rien ou peu de chose, répliqua Audinet.
—Et dans dix siècles, ajouta Claudie, on s'arrachera nos moindres brimborions? Voilà qui est bien encourageant pour nos artistes.
—Les artistes meurent; l'art est immortel, dit Audinet d'un ton solennel.
—Ma foi, monsieur, reprit Brancas, j'ai grande envie de dire de la science ce que vous disiez tout à l'heure d'Abd-el-Kader, qu'elle n'a pas dit son dernier mot.»
Audinet lui lança un regard plein de haine. Heureusement pour la paix publique, le major Bonsergent et ses hôtes s'avançaient à la rencontre de Claudie.
«Eh bien! messieurs, dit le major, vous laissez les vieilles perruques ensemble, et vous vous cachez dans les petits coins avec les demoiselles? Que disiez-vous tout à l'heure de si intéressant? Audinet paraît tout ému.
—M. Audinet parlait de relever le principe d'autorité, répondit Brancas.
—Bigre! dit le major. Cet Audinet n'en fait jamais d'autres. Tu ne sais donc pas, camarade, ajouta-t-il en lui mettant familièrement la main sur l'épaule, qu'il n'y a rien de plus malsain après un bon dîner. Et toi, Claudie, que dis-tu de l'autorité?
—De l'autorité des préfets?
—Oui.
—Je n'en pense rien.
—Et de celle de leurs secrétaires généraux?
—Pas davantage.
—Et de celle des parents sur leurs enfants?
—Qu'elle est contre nature.
—Et de celle des enfants sur leurs parents?
—Qu'il n'est rien de plus beau.
—Admirablement parlé, ma chère enfant. Voilà justement l'opinion des préfets sur leur propre autorité. Juge si leurs administrés doivent être contents. Laissons cela, et venez ici, monsieur le Parisien. Nous allons, si vous le voulez bien, reprendre notre petite leçon d'horticulture.»
Il fallut quitter Claudie et suivre le major. Brancas, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, suivit tristement son professeur. La jeune fille et le secrétaire général restèrent seuls. Il y eut un moment de silence. Chacun d'eux sentait l'approche d'une crise.
Audinet n'était pas un amoureux vulgaire. La beauté de Claudie, qui était vraiment ravissante, le fascinait, son esprit hautain lui plaisait, l'orgueil de la jeune fille était une garantie de sa vertu, et l'ambitieux voyait en elle un instrument nécessaire à sa fortune. Il est tant de femmes qui gênent leurs maris au lieu de les seconder!
Le secrétaire général regarda Brancas que le major emmenait et dit à Claudie:
«Je ne sais pourquoi ce monsieur me déplaît.
—Je le sais bien, moi, répondit-elle.
—Dites-le-moi.
—Parce que vous êtes malveillant.
—Qui? moi!
—Oui, vous!... Qui aimez-vous, hors vous-même?
—Tout le monde et vous en particulier, mademoiselle.
—Je vous suis bien obligée.
—Oh! très-peu! dit galamment Audinet. Cet amour est si involontaire!
—C'est donc de l'amour?
—Vous le savez bien, cruelle!
—Moi je ne m'en doutais pas, je vous jure. À quoi reconnaît-on l'amour, s'il vous plaît?
—Claudie! s'écria Audinet.
—Monsieur! reprit-elle.
—Je vous aime, votre père le sait et l'approuve; le mien vous regarde déjà comme sa fille; voulez-vous être ma femme?»
Claudie garda le silence.
«Vous ne répondez pas?
—Puis-je répondre? répliqua la jeune fille. Vous me tirez une déclaration à brûle-pourpoint, comme un coup de pistolet, et vous voulez qu'on vous réponde dans la même minute. Cela n'est pas raisonnable. Laissez aux gens le temps de réfléchir.
—Est-ce qu'on réfléchit quand on aime?
—Oui, mais quand on n'aime pas?
—Qui vous aimera, Claudie, si ce n'est moi?
—Mon Dieu! je vous crois; mais prenez patience et laissez-moi consulter ma mère.
—Votre mère y consent.
—Eh bien, laissez-moi me consulter moi-même.»
Il y eut un instant de silence. Claudie, qui n'aimait pas Audinet, ne se hâtait pas de se prononcer et ne voulait ni l'encourager ni le décourager. Celui-ci, de son côté, réfléchissait, et commençait à soupçonner Brancas de n'être pas étranger à cette résistance inattendue. La situation devenait très-embarrassante. Tout à coup Audinet rompit le silence.
«Avez-vous remarqué la figure de cet avocat? dit-il.
—Non.
—Sa physionomie est effrayante.
—Effrayante! et pourquoi?
—Elle annonce un naturel pervers.
—Tant pis, car c'est un assez joli garçon. Est-ce que vous êtes physiologiste, par hasard?
—Je le suis.
—Et la physiologie dénonce sa perversité?
—Elle la dénonce, dit gravement Audinet.
—À quoi le voyez-vous?
—C'est le secret de la science.
—Mystère incompréhensible! dit Claudie en riant. Vous me faites frémir.
—Vous riez!
—Oui, j'ai l'audace de rire.
—Avez-vous vu Lacenaire, mademoiselle?
—Lacenaire? non, jamais.
—Eh bien! regardez cet avocat; c'est son vivant portrait.
—Je remarque, dit Claudie, que tous ceux qui vous déplaisent ressemblent soit à Lacenaire, soit à Castaing, soit à Papavoine, soit à quelque autre aimable brigand.
—Quel intérêt aurais-je à le décrier?
—Je ne sais; mais, du premier coup, le comparer à Lacenaire, c'est bien fort!
—Je n'ai pas dit que ce fût un scélérat.
—Non, mais vous dites que c'est le vivant portrait de Lacenaire. De là à dire qu'il a tué son père et sa mère, la distance n'est pas grande. Défaites-vous, mon cher monsieur, si vous voulez me faire plaisir, de cette mauvaise habitude de médire du prochain.
—Que vient-il faire ici? demanda Audinet irrité de ce petit sermon.
—Qui?Il.
—Votre avocat.
—Mon avocat, puisqu'il vous plaît de l'appeler ainsi, vient voir mon père à qui il a eu le bonheur de rendre service en sauvant la vie de sa femme et de sa fille. Permettez-moi de vous quitter un instant. Ces messieurs prennent leurs chapeaux et vont partir.»
Audinet resta seul et de fort mauvaise humeur. Claudie arriva assez à temps pour entendre les dernières paroles du major à Brancas.
«C'est en pleine terre, disait Bonsergent.
—À la fin d'avril, répliquait le Parisien.
—Oui ou bien au commencement de mai, dans des trous.
—De quel diamètre?
—De cinquante centimètres.
—À quelle distance l'un de l'autre?
—Entre quarante et quatre-vingt-dix centimètres.
—De quoi parlez-vous? demanda Claudie.
—Du melon, mademoiselle, répondit Brancas. Le melon,melon cucumis, genre concombre, famille des cucurbitacées, est l'ami de l'homme.
—Et l'homme est l'ami du melon, répliqua Bonsergent. Prenez-moi un bon cantalop, semez-moi ses graines dans des pots remplis de bon fumier, recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est-à-dire labourée, pétrie, concassée avec soin, arrosez-moi le tout, couvrez-le d'une cloche pour le garantir du soleil, et vous m'en direz des nouvelles.
—Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre père est un puits de science.
—Puisez toujours, jeune homme, répliqua Bonsergent, et ne craignez pas de tarir la source.»
À ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent congé de leurs hôtes, et montèrent dans un tilbury que conduisait Athanase. Brancas était plongé dans une profonde rêverie.
«Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'étais né pour jouer les rôles de confidents.
—Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les confidents?
—Les tyrans, non; mais les jeunes-premiers.
—Qui t'en empêche?
—Toi, parbleu! qui me jettes Mme Bonsergent sur les bras, et qui prends la fuite.
—La conversation a dû être intéressante?
—D'un intérêt palpitant, comme disent les réclames. Élodie m'a raconté ses malheurs.
—Pauvre femme!
—Oh! oui, pauvre femme! C'est un récit à faire dresser les cheveux sur la tête.
—Bon! Rien n'est plus agréable que de sentir ses cheveux se dresser en bonne compagnie. C'est marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des nuages et éclaire la vallée sombre. Voici de bons cigares, le cheval va de lui-même et connaît sa route. Tout se tait, c'est à peine si l'on entend cette délicieuse harmonie des sphères qui faisait pâmer Pythagore. Commence ton récit; j'écoute.
—Tu sauras d'abord, dit Athanase, qu'Élodie est d'illustre naissance.
—Je m'en doutais.
—Son père, qui fut chapelier, avait l'âme d'un roi.
—D'un roi en fonctions ou d'un roi détrôné? Les rois détrônés sont ordinairement de fort méchante humeur.
—Il avait l'âme d'un très-grand roi, une âme noble et belle. Sa mère....
—La mère du roi?
—Non. La mère d'Élodie, belle comme Vénus, sage comme Minerve, poétique comme Apollon....
—.... Filait comme Arachné?
—Non c'était une médiocre fileuse, mais une parleuse de premier ordre.
—Tant pis. La soupe ne devait pas être bonne.
—Que parles-tu de soupe, âme grossière et livrée aux appétits des sens? La mère d'Élodie ne sut jamais de quoi se faisait la soupe.
—Je plains le chapelier, dit Brancas.
—Or, continua Ripainsel, cette mère accomplie ne souffrit pas que sa fille fît oeuvre de ses dix doigts; d'où il suit qu'elle comprit de bonne heure que le lot du sexe barbu était d'apporter à boire et à manger au sexe timide, lequel, en échange, consentait à recevoir avec bonté les hommages du dit sexe barbu: Cela dura trente ans, pendant lesquels le sexe barbu, comme tu penses, ne faisait pas queue à la porte d'Élodie.
—Elle te l'a dit?
—Non; mais je l'ai deviné. Dieu merci, ce n'était pas difficile. On sait assez ce que signifient ces amours trompées, ces espérances déçues, ces soupirs, ces yeux levés au ciel. Ce n'est pas tout d'ailleurs. J'ai des faits plus positifs.
—Des faits!
—Quel héros c'était?
—Qui? Le major Bonsergent?
—Il est bien question de Bonsergent! Je te parle de ce hussard qui fut tué à Waterloo....
—Quel hussard?
—Celui d'Élodie, qui unissait la grâce à la force, le génie à la beauté, et qui n'ignorait pas le respect qu'on doit aux dames. C'était un homme, celui-là!
—Et nous, qui sommes-nous donc?
—Des gens mal élevés, je suppose.
—Continue. Ton récit m'intéresse.
—Après dix ans passés à pleurer le hussard, Bonsergent se présenta....
—Et fut accepté d'emblée? dit le Parisien.
—Que de larmes versa la triste Élodie avant d'unir son sort à celui de cet homme vulgaire! Mais quoi! Le chapelier ordonnait. Par piété filiale, elle obéit.
—Triste victime!
—Oh! oui, triste victime! Le chapelier n'eut pas plutôt passé l'onde du Styx qu'on ne repasse plus,irremeabilis unda, comme dit Virgile, que l'affreux Bonsergent dévoila toute sa perfidie.
—Je t'avertis, dit Brancas, que tu ménages trop tes effets de scène. Tuprends des tempscomme un acteur, et le public finira par te tourner le dos.
—Patience! dit Athanase. La patience, c'est la force continuée. En deux mots, la dame s'est fort ennuyée, et je la soupçonne d'écrire en secret ses mémoires pour servir à l'instruction et à l'édification de son sexe.
—Voilà ce qu'elle t'a conté pendant une heure et demie?
—Oh! mon Dieu, oui. Je croyais entendre Esther raconter à la jeune Élise comment, avec la protection du Dieu d'Israël, elle parvint à devenir l'une des cinq cents femmes du sultan Assuérus, et je repassais involontairement tous les récits fameux des vieilles tragédies.... Or çà, j'espère que tu as été plus heureux que moi?
—Oui, Bonsergent m'a donné de bons conseils sur la culture des melons.
—Ne fais donc pas le réservé. Tu as vu Claudie?
—Mon cher ami, dit Brancas, es-tu capable de garder ton sérieux pendant quelques instants?
—Toute l'éternité, s'il le faut.
—Et bien, je l'aime.
—Toi! Effectivement, il n'y a pas de quoi rire.
—N'est-ce pas? à la veille de mon mariage!
—Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain.
—Que faire?
—Te voilà bien embarrassé! Aime-la quinze jours si tu veux, et cela se passera. C'est une petite fièvre qui n'a rien d'inquiétant et qu'il faut traiter par les sédatifs.
—Mauvais plaisant!
—Parbleu! je ne vois pas là de quoi s'arracher les cheveux. Claudie est charmante, et tu fais preuve de goût.
—N'est-ce pas qu'elle est belle? dit l'avocat.
—Oh! ravissante, répliqua Ripainsel.
—Crois-tu qu'elle aime cet Audinet?
—Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres! Audinet est un homme, après tout.
—Lui, un homme! c'est un babouin.
—Mon ami, dit Athanase, la douleur t'égare. Audinet n'est pas un babouin, c'est un vilain animal, je l'avoue; il est d'une capacité médiocre, mais il est homme et secrétaire général, et, ce qui vaut mieux encore, il est le fils du colonel Malaga. Or, tu sauras qu'il n'est personne à Vieilleville qui ose déplaire au terrible colonel. Quiconque l'a fait, s'en est toujours repenti.
—Je me moque de tous les Malaga du monde. Ce colonel est fait de chair et d'os, je suppose?
—Oui, mais sa chair et ses os sont taillés dans l'acier le mieux trempé. Il est homme à tuer pour une épingle, pour un salut manqué, pour un sourire douteux. Après 1815, il était la terreur des officiers de la garde royale.
—Diable! voilà qui met le comble à mon amour.
—Tu vas faire la cour à Mlle Bonsergent?
—Pourquoi non?
—Et t'en faire aimer?
—Si c'est possible.
—Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.
—Jupiter se soucie très peu de mes affaires. Quant au colonel, je l'engage à ne pas faire le méchant, car je retroussais fort bien, dans l'occasion, ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais une belle bataille.
—Est-ce que tu sais manier une épée?
—Oui.
—Et un pistolet?
—Encore mieux.
—C'est égal, sois prudent, et si tu vois venir Malaga sur le trottoir de droite, prends le trottoir de gauche; cède-lui le haut du pavé, ne lui épargne pas les saluts, et ne te fais pas embrocher comme une mauviette.
—J'y veillerai.
—Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi mon procès et fais-moi rendre l'héritage du vieux Caïus-Gracchus Ripainsel, mon oncle vénéré; car il n'est pas juste que je pâtisse de tes fredaines.
—Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir donner une leçon à ce vieux rodomont».
En même temps, les deux amis entraient dans la cour du château.