Un domestique remit à Brancas une lettre de son oncle; il la lut sur-le-champ, et frappa du pied avec impatience.
«Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel.
—Une tuile sur la tête! Ah! que la divine Providence est dure aux pauvres gens! Écoute ceci:
«Mon cher ami,
«Tout est conclu. La dot est d'un million. Oliveira te trouve charmant. Miss Rita ne dit mot et ne paraît pas moins bien disposée. Ton bonheur est assuré. Oliveira s'engage à donner sa démission à la fin de l'année. Il a parole du ministre d'être pair de France à cette époque. Pour un ancien marchand de cuirs, c'est assez joli. Ma future nièce a de l'esprit, du bon sens, et, ce qui est plus précieux que tout, elle a le romanesque en horreur. Ta tante la trouve admirable. Allons, tu as le pied à l'étrier, monte à cheval et galope.
«Oliveira et sa fille vont passer deux mois à Vieilleville pour faire dîner les électeurs. Je n'ai pas besoin de te recommander l'assiduité. Une fille de ce caractère et une dot d'un million ne se trouvent pas dans le pas d'une mule.
«Adieu, mon cher ami; mille prospérités.
«GRAINDORGE.»
«GRAINDORGE.»
«GRAINDORGE.»
—Suis-je assez malheureux? dit l'avocat.
—Toi! répliqua Ripainsel, tu es né coiffé. Rita et un million, et monsieur se fait prier, monsieur fait le difficile. C'est à hausser les épaules, parole d'honneur.
—Et Claudie?
—Ton amour s'en ira comme il est venu, en une soirée. À première vue, tu t'enflammes, et tu te crois pris pour l'éternité.
—Diable d'oncle! s'écria Brancas. De quoi se mêle-t-il?
—Ton oncle est un sage, dit Athanase, et toi un écervelé, malgré tes épais favoris et ton air d'homme grave. Il sait qu'on ne vit pas seulement d'amour et d'eau fraîche, mais de bon potage, comme dit le bonhomme Chrysale; il te sauve, sans le savoir, des griffes du vieux Malaga, et il te donne pour femme la plus délicieuse Rita, qui jamais ait vu le jour, soit à Paris, soit à Vieilleville.
—Mon ami, dit Brancas après un long silence, c'en est fait, je l'aime.
—Qui? Rita?
—Non, Claudie.
—Tu fais une sottise.
—Je m'en moque.
—Et tu t'en repentiras.
—Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime.
—Ah! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence au père Oliveira dans les dernières élections!
—Achève.
—Eh bien! je ferais ma cour à Rita, qui vaut une vingtaine de Claudies.
—Fais-la, tu me rendras service.
—Bien vrai?
—Je te le jure!
—Eh bien! présente-moi à la première occasion.
—C'est convenu. Et toi, aide-moi à bourrer cet Audinet qui m'agace cruellement les nerfs.
—Quoi! vraiment! tu veux épouser Claudie?
—Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Audinet.
—Qu'il soit fait suivant ta parole! dit Athanase.
L'avocat se coucha fort agité. La pensée des obstacles qu'il aurait à surmonter excitait son ardeur, car les âmes nobles et courageuses n'aiment pas à triompher sans péril; mais il se voyait prêt à sacrifier tous ses rêves à l'amour, et, pour un ambitieux, c'était un cruel sacrifice. Avant d'épouser Claudie, avant même de savoir s'il en serait aimé, il fallait désavouer son oncle, rompre avec Oliveira, et se fermer probablement le chemin de la députation de Vieilleville. Cependant, il n'hésita pas un instant, et, prenant la plume, il écrivit à son oncle la résolution qu'il avait prise, en le priant de dégager sa parole. Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez bien, bercé dans des rêves d'azur et d'or. La belle Claudie, impératrice des îles Fortunées, lui offrait son trône et sa main.
Athanase, de son côté, rêvait à Mlle Oliveira. Ce n'est pas qu'il fût au fond de l'âme ni très-ambitieux ni très-amoureux. Non. La députation lui semblait être le complément naturel et nécessaire de son château, de ses cinquante mille livres de rente et du bien-être qui l'entourait. Comme il avait toujours été heureux, il était optimiste. Il aimait son ami, mais il n'oubliait pas le soin de ses intérêts, et il voyait avec plaisir cet amour naissant qui allait brouiller Brancas avec le père Oliveira. De plus, Rita le séduisait avec sa grâce toute parisienne, et le gentilhomme campagnard n'avait pu rester insensible à sa beauté. Que Brancas épousât ou non Claudie, il s'en souciait peu, pourvu qu'il pût lui-même approcher de la belle Rita, et satisfaire en même temps deux passions de force égale, la passion d'épouser une femme aimable et la passion de représenter le peuple français.
Pendant ce temps, la famille Bonsergent était réunie en conseil et délibérait sur les plus graves questions. Lorsque Claudie, tenant à la main une bougie, s'approcha de son père pour l'embrasser, suivant l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa chambre, le major la retint par la main et la fit asseoir à ses côtés.
«Ma fille, dit Élodie d'un ton solennel, reste un moment; il s'agit de ta destinée.
—Ma chère enfant, dit le major, es-tu heureuse?
—Assurément, papa, répondit-elle, étonnée de cet exode et commençant à deviner ce qu'on allait lui dire.
—S'il se présentait un bon mari, sage, prudent, avec une belle fortune, une belle position sociale et un nom honorable, qui voulût vivre avec nous, et qui fût notre ami, que ferais-tu?
—Je ferais, dit Claudie, ce que vous auriez jugé convenable.»
Le major l'attira doucement sur ses genoux et l'embrassa.
«Il est trouvé, dit-il. C'est notre ami Audinet.»
Claudie, qui s'attendait à ce nom, ne put cependant s'empêcher de se mordre les lèvres.
«Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Élodie.
—Moi, maman je n'en dis rien.
—Et qu'en penses-tu?
—Pas davantage.
—Diable! dit le major entre ses dents, cela va mal... Comment! tu n'as pas d'opinion sur un homme que tu vois tous les jours!»
Claudie garda le silence.
«Est-ce que tu ne veux pas te marier?
—Je n'ai pas dit cela, papa.
—N'est-ce pas un homme intelligent?
—Assurément, quoique son esprit consiste surtout à médire du prochain.
—Son père lui donnera deux cent mille francs le jour de son mariage.
—Eh! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre?
—Il sera préfet ou député à son choix.
—Tant mieux pour la France.
—Il est estimé de tout le monde.
—Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver ce prétexte, et voilà ce qui me fâche.
—Hum! hum! dit le major, le temps est à l'orage.»
Au fond du coeur, il était de l'avis de sa fille. Un homme tant de fois souffleté lui semblait un gendre médiocre; mais, comme beaucoup d'honnêtes gens, avec un égoïsme assez naturel, il s'étourdissait volontairement sur l'insolence et la lâcheté d'Audinet, et voyait, avant tout, dans ce mariage, la certitude de garder sa fille près de lui et de plaire à son ami Malaga.
Cependant l'attaque de Claudie était si directe qu'il n'osa insister. Par malheur, Mme Bonsergent, fort engouée d'Audinet, qui divaguait avec elle pendant des heures entières sur des subtilités de métaphysique, et flattée d'entendre vanter son génie par le secrétaire général, prit vaillamment la défense de son favori.
«Mademoiselle, vous êtes une sotte, dit-elle tout d'abord. M. Audinet est un homme de la plus haute intelligence et du plus grand avenir. Peut-être ne le trouvez-vous pas assez beau?
—Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais pas, mais, puisque tu m'en parles, je t'avouerai qu'il est plus laid qu'une chenille.
—Comme une chenille, c'est le mot, répéta le major en éclatant de rire.
—Bon! encouragez-la dans sa désobéissance, répliqua d'un ton amer Mme Bonsergent.
—Je ne l'encourage pas, dit le major.
—Mais, dit Claudie, je n'ai pas à désobéir; vous ne m'avez rien ordonné.
—C'est vrai, cela, dit Bonsergent, qui voulut mettre fin à la discussion et surtout ne pas attrister sa fille. Elle est libre de ses actions.
—Le devoir d'une mère, dit Élodie avec solennité, est de préparer l'avenir et le bonheur de sa fille. Il faut que la prévoyance d'une mère supplée à l'aveuglement de ses enfants. Il faut...
—Il faut que tu te taises, interrompit Bonsergent d'un ton ferme et sans réplique. C'est assez causé d'affaires pour ce soir. Nous ferions prendre ce pauvre Audinet en grippe à Claudie. En attendant, qu'il vienne ici comme à l'ordinaire, et tu le recevras de ton mieux.
—Oh! de grand coeur, dit la jeune fille, pourvu que cela ne m'engage à rien.
—Bonsoir, mon enfant, dit le major; va dormir. Et toi, ma femme, fais-moi préparer un lait de poule, car j'ai gagné un mal de gorge au jardin ce soir.»
Mme Bonsergent sortit et appela la servante.
«Catherine! Catherine!»
Personne ne répondit.
Élodie cria plus fort:
«Catherine!
—Elle est couchée, sans doute, dit le major. Laisse-la dormir.»
Mme Bonsergent entra dans la cuisine où se trouvait le lit de Catherine, et vit que le lit était vide. Au même instant, Catherine accourut précipitamment, les joues et les oreilles rouges, et les cheveux à demi dénoués. C'était une jeune fille assez belle et très-bien faite.
«D'où venez-vous? demanda Mme Bonsergent, et que faites-vous dehors à onze heures du soir?»
L'apostrophe était foudroyante. À onze heures, en province, tous les gens paisibles dorment du plus profond sommeil. Cependant Catherine répondit avec assurance:
«Madame, j'étais au fond du jardin et je fermais la porte du kiosque.
Sa maîtresse la blâma sévèrement de n'avoir pas fermé plus tôt cette porte, et toutes deux se hâtèrent de préparer le lait de poule du major.
Pendant ce temps, M. le secrétaire général de la préfecture sortait tranquillement du jardin au moyen d'un passe-partout, présent d'amour de la tendre Catherine.
Cette petite scène de la vie intime, qui se renouvelle souvent en province, devait avoir sur la suite de cette histoire et sur le sort de la belle Claudie la plus tragique influence.
Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis-Philippe en son conseil d'État, commandeur de la Légion d'honneur et de l'Aigle noir, grand-croix de l'ordre de Charles III, et officier de celui d'Isabelle la Catholique, déjeunait tête à tête avec sa femme et décachetait rapidement ses lettres, lorsque l'écriture de son neveu attira plus particulièrement son attention. Il se hâta de lire la lettre et la jeta sur la table avec colère.
«De qui?» dit sa femme.
C'était une Anglaise laconique, sèche comme les vieilles femmes de son pays, laide et sans enfants, dont la dot avait triplé la fortune de son mari. Rousse, du reste, avare et revêche, elle jouissait dans son ménage d'une influence toute-puissante.
«De cet écervelé de Brancas, répondit le conseiller d'État.
—Quelle nouvelle?
—Lis.
Vieilleville, mai 1845.
Vieilleville, mai 1845.
Vieilleville, mai 1845.
«Vous avez trop réussi, cher oncle. Je n'accuse que moi-même de ma mésaventure, mais il faut rompre à tout prix. Courez, je vous en conjure, chez M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien. J'aime une fille adorable, une perle de beauté, un ange, une péri, tout ce qui vous plaira, mais j'aime. Son père est un vieux soldat de Napoléon, sa mère est une ancienne jolie femme; mais elle! oh! elle! c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une grâce, c'est.... tout ce qu'il faut pour devenir votre nièce. M'aimera-t-elle? Voilà la question. Un orang-outang, à demi préfet, la garde à vue comme les muets du sérail. Le monstre la convoite, mais la divine Providence ne permettra pas que le crime s'accomplisse, et, au besoin, mon bras aiderait la Providence.
«Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mélodrame; c'est vous dire jusqu'où va mon amour. Adieu, adieu. Je vous quitte pour penser à ma Claudie.
«Mettez-moi aux pieds de mon adorable tante, et soyez indulgent pour ma folie. Il est si rare et si doux de perdre le sens pour ce qu'on aime. J'en ferai quelque jour, s'il n'est déjà fait, un opéra sous ce beau titre:Il pazzo der amore. Le Fou par amour, pour faire pendant au chef-d'oeuvre de Cimarosa. Ô Claudie, étoile populaire, axe du monde, mon coeur est à toi.
«Adieu, oncle chéri. Si vous la voyiez, vous voudriez être neveu.
«À vous,«BRANCAS.»
«À vous,
«À vous,
«BRANCAS.»
«BRANCAS.»
—Eh bien? dit Graindorge après la lecture.
—Eh bien?
—Est-il assez fou?
—Trop.
—Que faire? Je ne puis aller chez Oliveira et lui dire: mon cher, je me suis trompé. Cela n'est pas admissible. Que le diable emporte sa Claudie!
—Une petite provinciale!
—Un bouton de rose!
—Quelque sotte!
—Une perle de beauté!
—Voilà ma commanderie à bas!
—Est-ce que tu vas consentir à ce sot mariage?
—Il le faut bien. Il a passé l'âge des lisières.
—Il faut le déshériter.
—Tu ne le connais pas, répliqua l'oncle. Il ne tient pas à l'argent, et toutes les successions du monde ne le feront pas changer d'avis. Il va manquer par sa faute le plus beau mariage du monde.
Oliveira n'est pas embarrassé de sa fille. Rita est femme d'esprit; elle mènera très-bien la barque de son mari.
—Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux, c'est de fraîche date, car il n'en parlait pas le jour de son départ. Ce feu de paille se consumera et s'éteindra tout naturellement. Traîne l'affaire en longueur. Suis Oliveira, qui t'a invité à voir sa maison de Vieilleville; tu sonderas le terrain, tu verras toi-même sa Claudie. Il faudrait être bien malheureux ou bien maladroit pour ne pas lui trouver quelque défaut ou quelque vice.
—Rédhibitoire!
—Voilà, dit sèchement l'Anglaise, une plaisanterie de gentilhomme ou de palefrenier que le conseil d'État ne devrait pas connaître.»
Graindorge s'inclina humblement. Il courut chez Oliveira, se hâta de se faire inviter, et cacha soigneusement le but de son voyage.
Trois jours après, M. Oliveira, sa fille et Graindorge partaient pour Vieilleville. Oliveira pensait à ses électeurs, Graindorge à sa commanderie, et Rita à son mariage. Cette dernière n'était que curieuse de revoir son fiancé. Brancas ne lui déplaisait pas, mais c'est un phénomène connu au moral, comme au physique, que les fluides de même nature se repoussent et que les fluides contraires s'attirent. L'avocat et la jeune Parisienne étaient tous les deux trop spirituels, trop raisonnables et trop civilisés pour s'accrocher fortement. Entre deux corps parfaitement ronds, il y a trop peu de points de contact. De là vient que certains ménages, composés d'ailleurs de deux individus, homme et femme, parfaitement aimables, sont médiocrement heureux et médiocrement unis. Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de Saint Paul, bien qu'ils fussent saints tous deux au même degré.
Quand les trois voyageurs entrèrent à Vieilleville, toute la ville était en rumeur. On devait plaider le lendemain le fameux procès pour lequel Ripainsel avait fait venir son ami. Deux partis s'étaient formés, comme il arrive dans toutes les causes de ce genre, et soutenaient, l'un la validité du testament et les droits de la communauté de P***, et l'autre les droits de Ripainsel. La politique s'en mêlait. Le journal de l'évêché ne tarissait pas sur l'éloge de ces saintes femmes qui avaient renoncé au monde pour ne relever que de Jésus-Christ; c'étaient les soeurs des pauvres, les mères des orphelins, les anges de Dieu sur la terre. Allait-on dépouiller encore l'Église catholique, si honteusement pillée en 1789, et achever l'oeuvre sacrilège des révolutionnaires? Et pour qui, grand Dieu! violer ce testament? Pour ajouter au luxe et à la richesse de l'un des hommes les plus riches de tout le pays, pour entretenir des chevaux et peut-être pis que cela. Ce dernier point n'était pas clairement exprimé, mais on l'entendait du reste.
De son côté, le journal de l'opposition, ami de Ripainsel, qui était le plus riche actionnaire du journal, déclamait vigoureusement contre les envahissements du clergé, et citait Grégoire VII qui déposait les rois, Alexandre VI qui empoisonnait ses propres cardinaux, et tous les mauvais prêtres dont l'histoire a parlé. Pour qui ces trésors arrachés à l'aveugle piété des mourants? Pour les jésuites, pour les évêques, pour les congrégations de toutes sortes. Rien n'était plus éloquent que ce rédacteur tempêtant pour son actionnaire.
Seul, le journal de la préfecture gardait le plus profond silence et enrageait tout bas de ne pouvoir prendre part à la bataille. Tout n'est pas roses dans le métier de journaliste officiel. Comment avoir un avis quand le préfet n'en a pas? Ce serait une impiété. Or, le préfet, bon homme d'ailleurs, et assez embarrassé de son rôle, n'était occupé que de vivre en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'être en butte aux foudres duNational.
Oliveira eut grand'peine à pénétrer chez le président du tribunal, qui distribuait à son gré ou refusait les billets d'entrée. On faisait queue chez lui comme au bureau d'un théâtre.
C'était un grand vieillard, à la parole lourde et indistincte, bredouillant, ânonnant, ne comprenant rien, honnête homme du reste et incapable de faire tort à son prochain. Le hasard, et une fortune dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient fait nommer président; l'inamovibilité l'avait maintenu sur son siège, et l'usage s'opposait à ce qu'on lui donnât sa retraite. Cette espèce de magistrats n'est pas la plus mauvaise; ils valent bien les gens plus subtils qui cherchent moins le sens de la loi qu'une opinion singulière et paradoxale, et qui s'entêtent d'autant plus volontiers dans cette opinion qu'elle n'appartient qu'à eux seuls. Entre un juge trop subtil et un juge qui l'est trop peu, le plaideur est fort embarrassé.
Le président se leva dès qu'il vit entrer le député, et le fit asseoir.
«Mon cher président, dit Oliveira, je venais vous demander trois places.
—Je n'en ai plus, interrompit le vieillard.
—Pour ma fille?
—Oh! c'est une autre affaire. Je lui céderais mon siége plutôt que de lui refuser quelque chose.... C'est donc un bien grand avocat, continua-t-il, que ce M. Brancas?
—C'est une merveille, dit Oliveira qui crut devoir faire l'éloge du futur époux de Rita.
—Pantaléon, ce jour est un beau jour pour toi, dit la présidente, jusque-là tapie et silencieuse dans un coin de la salle. Faut-il faire repasser ta cravate blanche?
—Fais, ma chère Léonide, répliqua-t-il avec une certaine majesté.
—J'espère, ajouta-t-elle, que ce M. Ripainsel recevra sur les doigts, et qu'il laissera désormais tranquilles nos bonnes soeurs de P...
—J'espère, dit Pantaléon en bégayant, que Caton d'Utique, s'il vient par hasard à l'audience, sera content de moi. Va faire repasser ma cravate, va Léonide.»
Léonide sortit en grognant un peu.
«Ah! monsieur, dit le président à Oliveira qui souriait, un pauvre homme a bien de la peine à faire son métier en conscience. Ma femme et mes cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans cette affaire, et m'ennuient tout le jour de leurs exhortations à bien faire, c'est-à-dire à juger en faveur de leurs protégés. C'est un vacarme à ne pas s'entendre. Heureusement, je suis à moitié sourd, et le partage égal des voix dans ma famille maintient ma neutralité.»
Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient des places réservées derrière les juges. Vieilleville, où les événements sont rares, était tout ému de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de Paris auxquels les journaux font un piédestal. De toutes les parties du département, de nombreuses députations d'oisifs s'étaient donné rendez-vous à l'audience, et l'on s'attendait, vu la renommée de Brancas, à des effets de scène merveilleux. Son adversaire, venu de Paris, lui aussi, était un homme illustre à qui il n'a manqué peut-être, pour égaler les plus grands orateurs, que de défendre une cause plus sympathique à la nation française. C'était le plus brillant représentant du parti légitimiste.
Dès le soir même, Brancas reçut la visite de son oncle, mais il ne fut question ni d'Oliveira ni de sa fille dans la conversation. Le conseiller d'État sentait assez la nécessité de ne troubler, par aucune préoccupation, l'esprit de son neveu. À la veille d'une grande bataille, on ne songe qu'à l'ennemi.
«Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de ce prétoire trois cents électeurs te contemplent.
—Je m'en souviendrai,» répliqua laconiquement l'avocat, à qui il tardait d'être seul.
Dès que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury et descendit au grand trot du côté de Vieilleville pour aller voir Claudie, suivant son usage. En très peu de jours il était devenu l'ami intime du major Bonsergent, et la rêveuse Claudie préparait pour lui ses phrases les plus poétiques et ses discours les plus exquis. Personne ne se défiait de ses visites, si ce n'est peut-être le soupçonneux Audinet; quant à la jeune fille, si elle avait deviné l'amour de l'avocat (et comment ne l'aurait-elle pas deviné?) elle n'en laissait rien paraître. Elle était secrètement flattée de plaire à un homme aimable, déjà célèbre, et qui devait être si bon juge du mérite et de la beauté. Nulle femme n'est exempte de vanité, et la belle Claudie l'était moins que toute autre. Audinet, qu'elle avait toujours vu avec indifférence, lui devenait peu à peu odieux, car en amour l'indifférence n'est pas loin du mépris, ni le mépris de la haine.
Il faut avouer aussi que le secrétaire général était l'amant le plus incommode du monde. En garde contre Brancas, dont il avait deviné la rivalité, il surveillait jour et nuit les démarches du Parisien et s'offensait, non sans raison, des fréquentes visites que celui-ci faisait à la famille Bonsergent. Ses relations avec Catherine lui permettaient de savoir, heure par heure, tout ce que faisait sa maîtresse et de le lui répéter. De son côté, Claudie, irritée de cette surveillance continuelle, recevait fort mal les plaintes d'Audinet, et semblait, contre le gré de ses parents, prête à tout rompre.
Ce soir-là, Audinet était assis dans un coin, près de sa fiancée, pendant que le major et sa femme, discrètement retirés à l'autre bout du salon, laissaient au secrétaire général la faculté de faire librement sa cour. Claudie brodait, et sa main impatiente cassait souvent ou arrachait les fils, signe précurseur d'un orage prochain.
«Vous êtes agitée, ce soir, dit Audinet.
—Je ne suis pas agitée, répliqua-t-elle.
—Ou ennuyée?
—Oui, je suis ennuyée.
—Pourquoi?
—Que sais-je! Probablement parce que vous êtes là.
—Ou parce quequelqu'unn'y est pas?
—Que voulez-vous dire? dit impérieusement Claudie. Qui est cequelqu'un?
—Quelqu'un, dit froidement Audinet c'est quelqu'un; cela s'entend du reste.
—Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Dites-moi, je vous prie, qui c'est.»
Audinet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher sa jalousie. Rien n'était plus maladroit que d'en parler, mais rien n'était aussi plus naturel. Cependant, il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir d'un mauvais pas.
«C'est peut-être une femme? dit-il négligemment.
—Non, ce n'est pas une femme, répéta vivement Claudie, que cette question irritait.
—C'est donc un homme? Vous en convenez?
—Ce n'est ni un homme ni une femme, dit Claudie.
—À moins que ce ne soit un avocat, reprit Audinet, je ne sais qui ce pourrait être.»
Claudie rougit légèrement.
«Eh bien, dit-elle, supposons que ce soit un avocat; que voulez-vous dire?
—C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise de le savoir. Justement, il est sept heures du soir, et M. Brancas, contre son usage, n'a pas encore paru.
—Vous êtes bien au courant des habitudes de M. Brancas.
—Je le crois bien, dit Audinet. Un homme si célèbre! Il n'est question que de lui à Vieilleville et de son prochain mariage.
—Ah! dit la jeune fille qui se sentit pâlir. Avec qui, s'il vous plaît?
—Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par vous dire des choses intéressantes. Oh! je connais mon métier de narrateur.
—Et de faiseur de cancans.
—De cancans, si vous voulez. Mais quel mal y a-t-il, s'il vous plaît, à dire que M. Brancas, avocat, épouse prochainement Mlle Marguerite Oliveira, votre amie d'enfance?
—Comment le savez-vous?
—Parbleu! ce n'est pas difficile. Toute la ville en est informée. La femme de chambre de Mlle Oliveira le dit à qui veut l'entendre. L'affaire est arrangée, et M. Graindorge, conseiller d'État, oncle du futur, est venu en poste tout exprès pour assister à la noce.
—Vous ne perdez pas de temps, dit amèrement Claudie et vous êtes fort au courant des affaires du prochain.»
En même temps, elle se leva.
«Où donc allez-vous? demanda Audinet.
—Je me sens un léger étourdissement, et je vais dans ma chambre. Cela se passera. Excusez-moi, cher monsieur, et allez, je vous prie, tenir compagnie à ma mère.»
Comme elle finissait de parler, Brancas entra, Claudie hésita et revint sur ses pas.
«Eh bien, dit Audinet, vous n'êtes pas encore partie?
—Vous êtes insupportable.
—Merci.»
Claudie reprit sa place, et Brancas vint les saluer. Le secrétaire général répondit au salut de l'avocat par un mouvement de tête froid et cérémonieux, auquel le Parisien ne fit aucune attention.
—C'est demain, dit le major Bonsergent, que nous allons entendre Démosthènes et Cicéron.»
Le Parisien s'inclina en souriant.
«Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il, mon cher monsieur; mais vous aurez le plaisir d'entendre l'un des plus grands avocats de ce siècle. Ce n'est pas moi que je veux dire.
—Est-ce que vous allez à l'audience? demanda Audinet au major. Je ne vous connaissais pas tant de goût pour les procès.
—Ma foi! répondit simplement Bonsergent, je vais où Claudie me mène. Tu sais bien que c'est mon chef de file.
—Ah! dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Claudie....
—Oui, monsieur le secrétaire général, répondit la jeune fille, qui sentit le coup. C'est moi-même.»
Le Parisien les observait tous deux sans rien dire et commençait à concevoir de grandes espérances. Audinet sortit plein de fureur contre son rival et contre Claudie. C'était un entêté mortel que le fils aîné du colonel Malaga; il aimait Claudie, et il était prêt à la disputer à son rival par tous les moyens que le Code tolère, faute de pouvoir s'y opposer.
La conversation devint générale après le départ du secrétaire général, et ne fut interrompue que par l'arrivée du colonel Malaga et de quelques voisins à qui Mme Bonsergent offrit du thé. On dressa une table de whist, les gens graves commencèrent à jouer, et Brancas s'assit à côté de Claudie.
Il y eut d'abord un assez long silence, que Claudie interrompit en demandant d'une voix brusque et saccadée:
«À quelle époque est fixé votre mariage?»
Brancas tressaillit.
«Quel mariage? dit-il. On me marie donc?
—Pourquoi rougissez-vous? dit Claudie. Il n'y a pas de honte à se marier. Le mariage n'est-il pas le plus beau de tous les sacrements?
—Je ne rougis pas, répliqua le Parisien, et je tiens comme vous que le mariage est le plus beau des sacrements; mais encore, pour se marier, faut-il être deux, et je ne sais pas même si nous sommes un.
—Vous êtes deux, Rita et vous. Ne niez pas, je le sais.
—Alors vous êtes plus savante que moi, car je ne le sais pas.
—En vérité?
—En vérité.
—Dites-moi, reprit Claudie, ce que vient faire à Vieilleville M. Graindorge, conseiller d'État, votre oncle?
—Il vient se promener, je suppose.
—Chez M. Oliveira?
—Oui, chez M. Oliveira. Ce sont deux vieux amis.
—Ah!... Rita et vous, n'êtes-vous pas aussi de vieux amis?
—Je le voudrais, dit Brancas, mais je n'ose m'en flatter. Je n'ai vu Mlle Rita qu'une fois.
—Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous l'épousez, et que votre oncle vient ici pour assister au mariage.
—Qui? on.
—Tout le monde.
—Ne serait-ce pas plutôt M. le secrétaire général, qui prend beaucoup d'intérêt à mes affaires?
—Après tout, dit Claudie d'une voix un peu altérée, je vous prie d'excuser, monsieur, ma curiosité. Je n'ai, certes, aucun droit à connaître vos secrets.»
La jeune fille avait le coeur ulcéré. Le Parisien s'en aperçut et devina la cause de cette sourde colère. Il comprit en même temps que la jalousie maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion qu'il aurait longtemps et vainement cherchée de déclarer son amour. Il regarda autour de lui. Tout le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, reléguées dans un coin, disaient du mal de leur prochain, Mme Bonsergent était absente et dirigeait la confection du thé, le major dormait comme un loir, il vit le moment favorable, il prit la main de Claudie et lui dit à voix basse:
«Mademoiselle, on vous a menti. Je n'épouserai jamais Mlle Oliveira, car je n'ai aimé, je n'aime et n'aimerai jamais qu'une seule femme: c'est vous.»
Claudie retira sa main sans colère. Elle vit dans les yeux de l'avocat qu'il disait vrai, et elle sentit au fond de l'âme les tressaillements de l'amour. Elle n'osa répondre: Et moi aussi, je vous aime, mais ses yeux le dirent assez clairement à défaut de sa bouche. Cependant, elle s'efforça de composer son visage et son maintien.
«Monsieur, dit-elle en feignant de rire, j'entends très-bien la plaisanterie et je vous remercie de ne pas punir plus sévèrement ma curiosité. Veuillez croire, cependant, que l'amitié de Rita me donnait quelques droits à votre confiance.
—Claudie, répéta le Parisien d'un ton passionné, m'entendez-vous? Je vous aime.
—Si vous m'aimez, répliqua-t-elle, que vient faire ici M. Graindorge?»
Brancas vit bien qu'il fallait parler avec franchise. Il raconta les projets de mariage que son oncle avait formés pour lui et qu'il avait lui-même approuvés, jusqu'au jour où il entrevit la belle Claudie.
«Ce jour, continua-t-il, a décidé de ma destinée. Je vous aime.»
Il peignit cet amour des couleurs les plus passionnées. Il était sincère, et il était avocat; aussi fut-il éloquent: son amour passait avec ses paroles dans le coeur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue et fit un dernier effort.
«Vous arrivez trop tard, dit-elle.
—Trop tard! s'écria Brancas découragé. Quoi! votre mariage est-il décidé et irrévocable?
—Il l'est.
—Quoi! vous allez devenir madame Audinet?
—Il le faut.
—Vous l'aimez?»
Un profond soupir fut la seule réponse de Claudie. Brancas se hâta de l'interpréter en sa faveur.
«Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous force de l'épouser?»
J'essayerais vainement de rapporter cette conversation. L'amour ne se décrit ni ne s'explique. Il suffira de dire qu'après deux heures de protestations, de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul mot qui était pour lui la plus éclatante victoire:
«Espérez.»
Au même moment le major s'éveilla; en voyant les joueurs de whist déjà levés, il s'avança vers le groupe que formaient Brancas et Claudie, et dit gaiement au Parisien:
«Que dites-vous donc de si intéressant à ma chère enfant? Ses yeux brillent ce soir comme deux charbons allumés.
—Papa, répliqua Claudie, M. Brancas me faisait l'honneur de me répéter le plaidoyer qu'il va prononcer demain.
—Et tu en es contente?
—Ravie. Je suis sûre qu'il gagnera son procès.
—Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les jésuites.»
Sur ce mot, Brancas partit après avoir salué toute l'assemblée, y compris le colonel Malaga, qui le regarda de travers et lui rendit à peine son salut.
Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga et un signe de l'oeil au major, qui embrassa tendrement sa fille et lui dit:
«Va te coucher, ma chère enfant, il est tard. Malaga et moi, nous allons rester ici et fumer une pipe en buvant un verre de Xérès.
Claudie, qui avait hâte de rester seule avec ses pensées, ne se fit pas prier et sortit.
Qui pourrait dire la couleur des rêves d'une jeune fille qui aime et qui est aimée pour la première fois; quelle divine symphonie s'élève dans cette âme vierge; quels échos de la musique des anges retentissent! Pour la première fois, Claudie goûtait un bonheur parfait et sans mélange; elle ne voyait plus dans la vie que des sujets de se réjouir et de remercier le Créateur de toutes choses; elle rêvait de mener avec Brancas cette vie pure, innocente, exempte de trouble et de malheur que Milton a peinte dans l'Eden, et qui fut le partage du premier homme et de la première femme. Elle aimait! Qu'il est doux d'aimer! Hélas! aucun bonheur n'est de longue durée, et la félicité parfaite est toujours voisine des épouvantables précipices du malheur.
«Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe, il est temps de conclure.
—Hum! dit Bonsergent, il est dangereux de trop précipiter les choses.
—Est-ce que Claudie n'est pas décidée? demanda le colonel.
—Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas l'habitude de faire des confidences à nos vieilles moustaches.
—Si ce mariage ne se fait pas tout de suite, dit le colonel, il ne se fera jamais.
—Est-ce que tu retires la parole? demanda le major. En ce cas, dès à présent, tu es libre.
—Tu m'entends mal, répliqua le colonel. Audinet ne peut plus attendre; Audinet est jaloux.»
Le major haussa les épaules.
«De qui?
—De ce Parisien qui vient si complaisamment, tous les jours, te demander une leçon d'horticulture.
—Quelle folie! dit Bonsergent. Ma fille m'a dit qu'il doit épouser Mlle Oliveira.
—Folie ou non, ce garçon-là vient trop souvent ici; ce n'est pas pour tes beaux yeux, camarade, à moins que ce ne soit pour ceux de Mme Élodie.
—Oh! pour ceux-là, dit le major en riant, je les lui abandonne. Le temps des fredaines est passé.
—En deux mots, reprit le colonel, quel jour veux-tu faire le mariage?
—Eh bien! quand tu voudras.
—Dans trois semaines.
—C'est convenu.»
Les deux amis se donnèrent la main, fumèrent encore quelques pipes et s'en allèrent dormir comme deux braves qui ont souvent dormi au bruit du canon.
Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de cent mille manières le dernier mot de Claudie:Espérez, et repassait dans son esprit les périodes qu'il devait prononcer le lendemain devant les juges.
Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout ce qui s'appelle à Vieilleville lahaute sociétéavait envahi le prétoire. Les avocats, coiffés de leurs toques et vêtus de vastes robes noires sans grâce, mais non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient brutalement hors de l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et répandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables d'effrayer le gendarme qui commença le supplice du criminel Jean Hiroux. Derrière les juges sur des fauteuils réservés, étaient assises une douzaine de personnes que recommandaient au président leur beauté, les liens de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi ces privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa fille, Claudie Bonsergent, sa mère, le vieux major et le conseiller d'État.
Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir étroit, et Rita se jeta tout d'abord au cou de son amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque remords d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prier et lui témoigna la plus vive tendresse. De son côté, le député se montra fort poli pour le vieux major, qui était l'un des électeurs les plus influents de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant nommer Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira, et écouta très attentivement la conversation des deux amies.
«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment se fait-il que je sois obligée de te chercher dans les couloirs d'un palais de justice.
—Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la salle des Pas-Perdus.»
Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de rire que les rossignols leur auraient enviés, si les rossignols, ces chanteurs de génie, pouvaient être jaloux.
Rita répondit qu'elle était arrivée la veille, et qu'elle n'avait pas eu le temps de faire visite à son amie.
«Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme à la barbe large et blonde qui nous regarde si obstinément?
—Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la moindre attention pour ton humble servante.
—Oh! toi ou moi, peu importe.
—C'est le bel Athanase.
—Athanase qui? Athanase quoi? Quel âge? Quel sexe? Quelle profession?
—Curieuse!
—Le spectacle n'est pas près de commencer. Que pouvons-nous faire en attendant si ce n'est de dévisager le prochain?
—C'est le bel Athanase Ripainsel, âge, trente ans; sexe: beau garçon, trop content de lui; profession: millionnaire et plaideur.
—Quoi! c'est lui qu'on va juger?
—C'est lui-même.
—Je le reconnais, dit tout à coup Rita.
—Tu l'as déjà vu?
—Oui.
—Où?
—Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble. N'est-ce pas un républicain?
—Je n'entends rien à ces choses-là, dit Claudie. Adresse-toi à mon père.
—Que désirez-vous, mademoiselle? se hâta de dire le major.
—Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si M. Athanase Ripainsel ici présent, et dont vous pouvez voir la barbe blonde à gauche près du pilier, est un républicain?
—Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je crois qu'il veut être député.
—Hein? plaît-il? dit Oliveira; qui veut être député, je vous prie?
—M. Ripainsel, répondit Rita.»
Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner les dames. À défaut des grâces civilisées de son ami Brancas, il possédait la plupart des qualités qui séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure énergique, régulière et gaie, attiraient les regards de la foule. Son habit de velours à larges boutons, signe distinctif de tous les gentilshommes campagnards ou de ceux qui les imitent, était croisé sur sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte et sympathique, faisait sauter un léger binocle. Assis à côté de la place réservée à son avocat, il attendait patiemment l'arrivée des juges et le commencement du procès.
Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure flatteur s'éleva dans la foule; les dames se penchèrent et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda autour de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperçut:
«Tu connais donc mon hégélien? dit-elle à son amie.
—Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison, répondit Claudie, qui se sentait rougir.
—Pourquoi rougis-tu? dit Rita étonnée.
—Quelle idée! C'est la chaleur de la salle. On étouffe ici.
Et ce moment, le président entra avec les juges.
Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de sa toque, ouvrit son canif, bâilla posément, sans se presser, comme un homme qui prévoit qu'il bâillera plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans l'encrier, esquissa légèrement un front, un nez, une bouche, et près d'arriver au menton, voyant ses collègues bien assis et en train de bien faire, il donna la parole à Brancas, qui demandait la nullité du testament de Caïus Gracchus Ripainsel.
On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails du procès. Tous les journaux de France en ont donné un compte rendu fidèle, suivant leur habitude. Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de Brancas, et donnèrent en échange quelques phrases très mal faites et sans suite. Quant à l'avocat de P..., on publia tout au long tous ses arguments, on corrigea ses fautes de français, défaut assez commun aux improvisateurs, et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemblée. De leur côté, les journaux de la gauche montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite éloquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la flûte de Tulou.
D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés furent très-contents, ayant été servis selon leur goût, et ayant entendu dire beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis. C'est ce qui maintient l'équilibre dans le monde.
Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez été comme eux. Quand on voit deux honnêtes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de l'éloquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire de tort à leur prochain, soutenir avec une assurance égale deux thèses contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des démentis qui n'offensent personne, on a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère s'empêcher d'hésiter.
Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait fortement. Toute l'assemblée, partagée entre deux orateurs d'une puissance presque égale, car Brancas n'était guère inférieur à son adversaire, attendait en silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et défenseur de la société.
Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble et gracieux, jeta un coup d'oeil sur Rita et Claudie, un autre sur lui-même, un troisième sur la foule, et content de lui, content des autres, et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il ouvrit la bouche.
C'était, du reste, un homme assez grand, de belles proportions, d'une figure douce, de favoris larges, de menton carré, de nez grand et saillant, un vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs et épais étaient relevés sur le sommet de la tête à l'instar du roi Louis-Philippe, et son front, saillant au-dessus des yeux, mais rejeté en arrière comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né à Limoges, la ville de France, après Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs à nos assemblées délibérantes.
Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, fut fort écouté, et, chose plus rare, emporta la balance encore indécise entre Brancas et son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation du testament, fit ressortir les vices de forme, démontra la captation et décida, sinon l'auditoire, lequel en majorité était décidé avant les plaidoiries des avocats, du moins les juges.
Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout bégayant, dicta de son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excité la jalousie du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps passé. Au moins, l'essentiel y était, et Athanase était mis en possession de l'héritage de son oncle.
De nombreux applaudissements accueillirent cet arrêt et chacun alla dîner.
«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller d'État, tout fier du succès de Brancas.
—Il parle assez bien, répondit Mlle Oliveira.
—Tu fais la modeste,» dit tous bas Claudie à l'oreille de son amie.
Rita se mit à rire.
«C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur bronzée sur le velours noir.
—De qui parles-tu? demanda Claudie.
—De ce binocle à gauche du pilier.
—Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une belle veste, sans boutons, rattachée seulement par des aiguillettes à la façon de Van Dyck.
La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction, qui nulle part moins qu'à Vieilleville n'aiment à être confondus avec le vulgaire, sortirent à leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie rencontrèrent le bel Athanase et Brancas, déjà dépouillé de sa robe et de sa toque. Oliveira serra les mains de l'avocat et le complimenta sur son succès avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve qu'à Paris et qui est peut-être la récompense la plus enviée des artistes.
«Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus simple, de plus clair et de plus juste, même à la Chambre des députés,» dit Oliveira.
L'avocat s'inclina en signe de remercîment et salua Claudie et Rita. Claudie lui tendit la main et le regarda d'un air d'admiration que son amie et le conseiller d'État remarquèrent seuls.
Pendant ce temps, Athanase, assez embarrassé de sa personne, recevait les félicitations du major Bonsergent. Brancas profita de l'occasion et dit à Oliveira:
«Permettez-moi, monsieur, de vous présenter M. Ripainsel, mon ami, et votre ancien rival.
—Rival infortuné! se hâta de dire Athanase, mais qui ne vous garde pas rancune de son échec.
—Vous avez reçu aujourd'hui une belle fiche de consolation, dit Oliveira.
—Bah! deux millions, tout au plus! Qu'est-ce que cela quand on est déjà riche?
Graindorge haussa les épaules.
«Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui-même la corde qui le pendra. Quel besoin avait-il d'amener ici cet Athanase?
—Viendrez-vous ce soir prendre une leçon d'horticulture? dit le major.
—Non... je ne pense pas...» répondit l'avocat d'un air embarrassé.
Rita fut étonnée de cet embarras et regarda Claudie qui paraissait très-mécontente.
«Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis de passer la soirée avec nous chez M. Oliveira.
—Eh bien! à demain,» dit Bonsergent en partant avec sa fille.
Brancas était fort embarrassé de son rôle. Malgré sa franchise ordinaire, il ne savait comment sortir du mauvais pas où la démarche de son oncle, qu'il ne pouvait désavouer, l'avait engagé. Il est fort aisé de ne pas demander une fille en mariage; mais quand on l'a demandée et obtenue, il n'est pas poli de se retirer en disant: «Mademoiselle, je vous prie d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main que je voulais demander, c'est celle de votre voisine.»
«Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa fille, quelques amis me font l'honneur de venir me voir ce soir; si vous voulez être de ce nombre, vous me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas politique.»
Brancas et Ripainsel acceptèrent tous deux, l'un avec quelque ennui, l'autre avec une joie qui n'échappa point aux yeux de la clairvoyante Rita. Graindorge, resté en arrière, prit son neveu à part, et lui dit:
«À nous deux maintenant. C'est ce soir qu'il faut te déclarer.
—Je me déclarerai, répondit froidement Brancas.
—Et la noce se fera dans un mois.
—Quelle noce?
—La tienne.
—Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer.
—Étourdi! Tu lâches la proie pour l'ombre.
—J'aime.
—Tu aimes! la belle affaire! C'est une marque certaine que tu as le coeur bien placé et une grande sensibilité. C'est l'essentiel. Qu'importe après cela que tu aimes la brune ou la blonde!
—Il importe beaucoup. Je veux aimer ma femme et je sens que je mourrais si Claudie passait aux bras d'un autre.
—Tu as vu cela dans les romans.
—Peut-être.
—Est-ce qu'on meurt de désespoir?
—Quelquefois.
—Oui. Une petite fille s'en va tous les matins acheter un boisseau de charbon et s'asphyxier un peu parce que son amant l'abandonne; mais tu dois voir que les sergents de ville s'en aperçoivent toujours à temps et ouvrent les fenêtres. C'est le préfet de police qui fait courir ce bruit pour montrer combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon ne sert qu'à faire cuire les beefsteaks.
—Je vous crois, mais je n'aime pas Rita.
—Tu l'aimeras. N'est-elle pas aimable?
—Elle est charmante.
—Eh bien! force-toi un peu. L'amour viendra ou l'habitude, qui en tient lieu si souvent. Crois-tu que je fusse passionnément amoureux de ta tante quand je l'épousai?
—Que sais-je! Vous aimiez peut-être les rousses?
—Non, j'aimais le repos, la richesse, le confortable, ce bonheur que rien ne peut ôter, et qui nous console de tous nos malheurs. Je vis miss Evelina Shenectady: elle avait un million, elle était grande, un peu maigre....
—Très-maigre.
—Trop maigre, si tu veux, un peu rousse...
—Trop rousse.
—Un peu inégale d'humeur...
—Le respect m'empêche de vous approuver, cher oncle.
—Je ne te demande pas de m'approuver, mais de m'écouter, interrompant son neveu..... un peu inégale d'humeur.
—Vous l'avez dit.
—Assez insupportable...
—Oh! Oh!
—Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je déteste.
—Et vous l'avez acceptée?
—Acceptée! Je l'ai choisie! Un million de dot?
—Un million! s'écria Brancas.
—Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur des finances de Bénarès, lui gardait deux autres millions.
—Vous m'en direz tant!...
—Oui, mais l'animal...
—Qui?
—Shenectady...
—Votre honoré beau-père?
—Eut la sotte idée de prêter ses deux millions au shah de Perse...
—Diable!
—Oh! à cent pour cent.
—Sur hypothèque?
—Diable! l'hypothèque était la ville de Candahar.
—Eh bien! dit Brancas, l'hypothèque devait être bonne. Candahar est une ville admirable, l'or ruisselle dans les bazars, et les diamants, et les perles brillent au cou de toutes les femmes. Je m'en rapporte à Chardin.
—Or, le shah de Perse, continua Graindorge, a eu l'infamie de chercher querelle aux Afghans.
—En vérité?
—Tu connais les Afghans?
—Pas beaucoup.
—Eh bien! les Afghans sont des gens très-mal élevés qui n'aiment pas le shah de Perse.
—Pourquoi?
—Je te l'expliquerai un autre jour.
—Non, aujourd'hui.
—Ah! tu m'ennuies, n'as-tu pas assez parlé aujourd'hui, et n'est-ce pas mon tour?»
Brancas s'inclina respectueusement.
«Donc, continua le conseiller d'État, les Afghans ont pris Candahar, et brûlé l'hypothèque.
—Oh! c'est mal.
—N'est-ce pas! Shenectady, qui se promenait aux environs de la ville, fut saisi, pendu par les pieds et écorché vif. Ces gredins se firent un tambour de sa peau.
—Mais, dit l'avocat, cette tragique histoire nous enseigne, il me semble, à ne pas faire trop de fonds sur les millions.
—Shenectady pendu ne prouve rien. Tout le monde ne prête pas son argent au shah de Perse, et il est bien doux d'être riche sans se donner de peine.
—En deux mots, cher oncle, vous voulez que j'épouse Rita?
—Oui.
—Et moi, je ne le veux pas.
—Mais malheureux, tu ne seras jamais député.
—Je serai heureux.
—Tu me fais manquer à ma parole. C'est un affront qu'Oliveira ne me pardonnera jamais.
—Et si je lui présentais un autre gendre?
—Qui?
—Mon ami Athanase.»
L'oncle haussa les épaules.
«Présente qui tu voudras. Je ne serai pas complice de ta folie. À ce soir.»
Le conseiller d'État quitta les deux amis et retourna chez Oliveira.
«Il me semble, dit Athanase qui s'était éloigné par discrétion, que vous n'êtes pas trop d'accord, ton oncle et toi. De quoi s'agit-il?
—D'une niaiserie. Il veut me faire épouser Rita.
—Et tu refuses?
—D'emblée.
—Ô grand Jupiter! s'écria Ripainsel, fut-il jamais un ami plus aimable? Il refuse Rita!
—Tu ne la refuserais donc pas?
—Moi! je donnerais pour être aimé d'elle les deux millions que tu m'as gagnés ce matin. As-tu vu comme elle était belle?
—Je n'ai vu que Claudie.
—Allons dîner, dit Ripainsel. Je suis riche, et j'ai vu Rita. Mon âme est dans les étoiles.»