VII

Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les bras avec effusion. C'était un grand et gros garçon de magnifique encolure, fort comme le Grand Turc en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre, enragé chasseur, ami de bonne chère et des festins, bien portant, content de vivre, riche et, partant, recherché des filles à marier, mais inclinant par goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus facile et moins embarrassante.

Après les premiers embrassements:

«Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper; nous causerons d'affaires après boire, c'est la bonne manière.»

La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, ornée de deux tourelles et d'un parc immense, méritait le nom de château. Elle fut construite vers 1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de La Palisse, demi-héros, demi-sacripant, qui avait fait de bonnes affaires dans les guerres d'Italie. Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit ériger ses domaines en baronnie. Le père d'Athanase, associé de son frère dans les fournitures des armées impériales, acheta la plus grande partie de ce domaine et le château acquis à la nation par la fuite du propriétaire, qui fut tué en 1795 dans les rangs de l'armée de Condé. Le vieux Ripainsel, qui visait au solide, vendit les grilles de bronze doré qui remplaçaient les vieux remparts et défendaient, depuis 1750, l'entrée de la grande cour du château. Les oies, les canards et les poules prirent possession de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode à Paris, furent le seul ornement de cette antique demeure.

Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant une table somptueusement servie. La province, où tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie confortable que Paris, où tout est sacrifié à la mode et à l'apparence. Après souper, lorsque les deux convives, pleins de cette voluptueuse satisfaction que donne la conscience du devoir accompli et de l'appétit satisfait, eurent allumé des cigares et mis les coudes sur la table, Ripainsel expliqua son affaire. L'avocat l'écouta attentivement, fit quelques questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une demi-heure, en disant:

«Ton affaire est sûre. Nous prouverons la captation, et nous reprendrons les deux millions. Parlons maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle Claudie Bonsergent?

—La fille du major Coupe-en-Deux? Parbleu! si je la connais? c'est la merveille de Vieilleville; une jolie fille, noire de cheveux, blanche de peau, droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle, élégante au suprême degré, qui lit des romans et qui rêve, dit-on, d'en être l'héroïne; en un mot, la digne héritière de la rêveuse et sensible Élodie. Mais toi-même, où l'as-tu rencontrée?»

Brancas raconta les malheurs de ses compagnons de voyage.

«D'où vient ce nom de major Coupe-en-Deux? dit-il en terminant.

—Je ne sais trop. Le vieux major, qui a fait depuis Austerlitz toutes les guerres de Napoléon, était, dit-on, l'une des premières lames de l'armée. Il ne se donnait pas un coup de sabre au régiment où il ne fût juge, acteur ou témoin. C'était la manie de ce brave homme, aujourd'hui pacifique et doux comme un marguillier de paroisse. Ses camarades disent qu'à l'espadon il était sans pareil et citent des bras enlevés, des jambes coupées, des têtes fendues jusqu'à l'épaule comme au temps des paladins. Ce vieux-là et le colonel Audinet, surnommé Malaga, ont brisé plus de cervelles autrichiennes, turques, russes, anglaises, espagnoles, qu'il n'y a de jours dans l'année.

—Le récit de leurs campagnes doit être amusant.

—Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont vu toute l'Europe sans s'étonner, mais aussi sans y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te dire, à un centime près, ce que coûtent les tables d'hôte de Madrid, de Badajoz, d'Oporto, de Vienne, de Berlin et du Caire, où se mangent les meilleurs melons, où se vend le vin le moins cher; mais là s'arrête sa science. C'est un spectacle curieux que de les entendre discuter les mérites comparés de l'infanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux tient que son arme a décidé de tout dans toutes les batailles. Quant à l'artillerie et au génie, tu devines que ce sont les goujats de l'armée... Quel intérêt peux-tu prendre à ces braves gens?

—Moi! aucun, dit Brancas d'un air détaché. Que ferais-je d'un vieux soudard, de sa fille qui est jolie, c'est vrai, mais qui n'a pas dit six paroles, et de sa femme pour quiValentine,Indiana,JacquesetMaupratsont les quatre Évangélistes?»

Athanase prit un air mystérieux.

«Écoute, dit-il, tu es mon ami et mon hôte, je dois te prévenir des piéges qu'on peut te tendre. Défie-toi d'Élodie.

—Qu'est-ce qu'Élodie?

—C'est le petit nom de Mme Bonsergent, la femme la plus poétique et la plus insupportable de l'arrondissement. Élodie sera une effrayante belle-mère, si jamais elle devient belle-mère, et tout le monde en doute. Élodie est rêveuse, Élodie a des spasmes nerveux, Élodie a de l'esprit, de la bonté même et du dévouement pour ses amis; elle a de tout, excepté du bon sens. Je parie qu'elle t'a parlé poésie?

—Tu l'as deviné.

—Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La pauvre femme, qui peut-être avait l'étoffe d'une Sapho, mourra de désespoir en raccommodant les vieux habits du major Coupe-en-Deux. Que veux-tu? Sapho n'a jamais reprisé la tunique du beau Phaon; je ne sais qui faisait le ménage; peut-être en ce temps-là ne dînait-on pas. On vivait de pain et d'olives ou de raisins confits; mais le major Coupe-en-Deux n'entend pas de cette oreille-là. Le vieux brave aime à bien vivre, et s'il laisse en toute chose le ministère de l'intérieur à la sensible Élodie, c'est à la condition de bien dîner.

—Qu'ai-je à craindre d'Élodie?

—D'elle seule, rien; de sa fille, tout. Claudie est d'autant plus dangereuse, qu'on trouverait difficilement une femme plus aimable à Vieilleville. C'est un mélange de grâce, de hauteur, de franchise et d'impertinence qui ne laisse indifférent aucun de ceux qui l'approchent.

—Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait est d'un amoureux dédaigné.

—Dédaigné, c'est possible, répliqua Ripainsel, car je crois que la petite personne se regarde comme très-supérieure au reste de l'univers, mais amoureux, oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme à perdre son temps et à pousser d'inutiles soupirs. Grâce au ciel, ajouta-t-il en frisant sa moustache entre ses doigts, je n'en suis pas réduit à me morfondre aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une fille sans dot.

—Sans dot?

—Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un tiers à peine comptant?

—N'es-tu pas riche, toi? demanda, après un instant de silence, l'avocat à son ami.

—Bah! un pauvre million, est-ce de quoi faire figure? Supposons trois enfants dans le ménage, c'est une moyenne raisonnable. Que je vive encore trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront la langue; il faudra retenir des places à l'hôpital.

—Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective si alarmante?

—Travailler, travailler! tu parles de cela fort à l'aise. Quel travail peut-on faire, je te prie, quand on a été bercé dans un million? Plaider? ne plaide pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire la tête des gens? Veux-tu prendre en main la cause de la Providence, qui seule, en ce monde, distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique, acheter, vendre, amorcer le public, ruiner ses concurrents, mentir, faire des prospectus, côtoyer cent fois le Code et se garder de ses précipices? J'aimerais autant greffer des roses, comme le major Coupe-en-Deux.

—Le major est jardinier?

—Jardinier passionné. Élodie lui permet les choux en faveur des tulipes, des camélias et des rhododendrons.

—Et Claudie?

—Bon! dit Ripainsel en riant, je vois l'effet de mes avertissements. Tu vas, comme les enfants, te brûler les doigts à la chandelle. À ton aise, mon ami.

—Quelle folie! je la connais à peine.

—Prends garde d'apprendre trop tôt à la connaître. Si Élodie te guette, tu es un homme perdu. Tu ne connais pas la force d'attraction de la dame.

—Va, je ne risque rien. Je serai marié dans trois mois.

—À qui?

—À la fille de M. Oliveira.

—Le député de Vieilleville?

—Lui-même. Le connais-tu?

—Si je le connais! Je suis le chef de l'opposition dans ce pays et son successeur désigné.

—Diable! nous sommes rivaux.

—Rivaux! Tu veux être député à Vieilleville, toi qui peux être élu à Paris!

—Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sûr.

—Et c'est ta raison principale pour épouser Mlle Oliveira?

—Principale, non, mais c'est une des meilleures.

—Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mélancolique.

—Est-ce que tu la connais? demanda Brancas étonné.

—Sacrifiée aux calculs du père Oliveira!...

—Comment! sacrifiée?...

—Immolée à l'ambition d'un avocat!

—Immolée?

—Brûlée comme Iphigénie sur le bûcher de l'amour filial?...

—Ah çà! que veux-tu dire? et quelle preuve as-tu du sacrifice? Es-tu son confident?

—Moi! non.

—Son ami?

—Non.

—Son père? son frère?

—Non, j'ai dansé avec elle chez le préfet.

—Je respire.... Eh bien! me crois-tu à l'abri des regards de la belle Claudie!

—Il ne faut jurer de rien. Heureusement, là aussi, la place est prise.

—Elle a un amant?

—Un amant? Non, mais un mari désigné.

—Quelle espèce d'homme est-ce!

—Ah! ah! pour un homme à demi marié, tu es bien curieux, mon gaillard.

—C'est l'influence de la province. Continue.

—D'un cuistre à ce mari désigné la distance est petite. C'est le sieur Audinet, secrétaire général de la préfecture, fils aîné du colonel Malaga, menteur, rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules devant les forts, vil partout, auteur présumé de vingt lettres anonymes, collectionneur de soufflets qui tombent sur sa joue plus dru que grêle, homme d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car pour moi je n'y connais rien), mais l'un des plus lâches coquins qui déshonorent ce pays.

—Et elle l'aime?

—Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le crains.

—Comment! il ne se trouve personne pour faire concurrence à cet aimable garçon?

—Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée: mais on n'épouse pas une fille trop bien élevée, trop jolie, trop élégante, et de qui la toilette seule coûtera peut-être quinze cents francs par an; c'est-à-dire le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture est trop chère. Les femmes sont devenues des objets de luxe comme les chevaux anglais. Elles jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les joursà l'instar de Paris, elles récitent George Sand et cachent sous leur chevet les poésies d'Alfred de Musset; elles s'habillent à trois heures de l'après-midi pour faire des visites et médire du prochain. Où veux-tu qu'elles prennent le temps de faire le ménage? Aujourd'hui, le mariage est un casse-cou. Aussi, vois-tu comme il est passé de mode?

—Pas trop. On se marie quelquefois à Paris.

—Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie. Mais Élodie s'est mariée à trente ans, et par quel heureux hasard! Le major Bonsergent, usé par quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, poli par le frottement comme un caillou de grand chemin, jauni, bruni, ridé, mais ferme encore sur les arçons et astiqué comme un fourniment les jours de parade, la vit à la messe, la demanda le soir en mariage et l'obtint sur-le-champ, l'heureux gaillard. Mais ce sont là des coups de fortune sur lesquels il est imprudent de compter. Ces vieux soldats de Napoléon sont d'une naïveté incomparable. Habitués à obéir sans raisonner, ils ont porté au logis cette habitude des camps, et les femmes en ont profité; elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, et se sont occupées à soigner les poules, opération qui ne les fatigue pas beaucoup.

—Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur!

—Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est de ceux qu'on aime?

—Voilà une maxime bien relâchée, dit Brancas. Bonsoir, je vais dormir.»

Ripainsel le conduisit lui-même dans la chambre qui lui était destinée. Des fenêtres de cette chambre, située au second étage, à cinquante pieds du sol, on apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui descendait en pente rapide vers la rivière, les lumières des maisons de Vieilleville.

«La ville, dit Athanase à son hôte, est à une lieue d'ici. Tu trouveras dans mes écuries un tilbury et deux chevaux, l'un de selle, et l'autre de voiture, dont je te prie d'user et abuser.

—Et toi?

—Il me reste encore trois chevaux pour moi seul.

—Le neveu de Caïus-Gracchus est un grand seigneur,» dit en riant Brancas, qui s'endormit en rêvant de la belle Claudie.

Vieilleville, que peu de voyageurs ont visitée, est l'ancienne capitale d'une des plus belles provinces de l'Ouest. Des rues étroites, tortueuses et sales, des magasins où l'acheteur ne voit goutte, une cathédrale assez laide, où l'on trouve le portrait de saint Prétextat, le galant chapelain de sainte Aldegonde, de vieilles églises moisies que les antiquaires gardent religieusement par amour de ce qui est malpropre et de ce qui encombre la voie publique, voilà les monuments qui recommandent Vieilleville à la curiosité des Anglais.

La maison du major Bonsergent était située dans le faubourg au delà de la rivière, à quelques pas de l'octroi. Le major, amateur passionné de l'horticulture, l'avait fait bâtir lui-même à l'entrée d'un grand jardin, qui était, avec sa fille, son amour et sa joie. La façade, par une bizarrerie d'homme de goût, qui n'est pas rare en province, était tournée vers le jardin. Du reste, exposée au midi et revêtue des fleurs bleues de la clématite, du liseron aux fleurs campanulées où le jaune, le blanc et le bleu s'unissent dans une admirable harmonie, et des grappes rouges de la glycine écarlate, elle annonçait à tous les yeux la maison d'un vieux soldat de Napoléon, à qui le repos était devenu cher après tant de combats livrés et tant de courses inutiles de Cadix à Moscou.

Un rez-de-chaussée, élevé d'une marche au-dessus du jardin, un premier étage et un grenier composaient toute la maison. Elle était partagée en deux parties égales par la porte d'entrée. À droite, on trouvait la cuisine, commode et spacieuse, avec une grande cheminée sous le manteau de laquelle on pouvait se réunir en hiver et causer gaiement à la lueur du foyer; plus loin, la salle à manger, lambrissée de bois de chêne et garnie d'immenses armoires. À gauche étaient le salon et la chambre à coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux chambres de la belle Claudie et de sa mère. Partout, à profusion, entraient l'air et le soleil.

Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es. Cette maison, unique à Vieilleville et reluisant d'une propreté hollandaise, était le fruit des méditations réunies du major et de sa femme que tout le monde appelait la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant son mariage, avait ébauché bien des romans sans en terminer aucun. À la fin de l'Empire, les maris étaient rares, et les guerres du grand Napoléon avaient si fort éclairci les rangs des hommes nubiles qu'un mari bien portant, bien constitué, ni trop gras, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de l'or. Élodie, trop enorgueillie de son génie et de sa beauté pour comprendre ce simple calcul de statistique, se trouva, vers 1825, comme la fille dont parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser.... le major Bonsergent. En huit jours, l'affaire fut bâclée et le major s'aperçut, un peu tard, que la poésie est le plus dangereux de tous les ingrédients qui entrent dans la composition d'un ménage.

Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre de la fidélité de sa femme. Non, grâce au ciel, Élodie, sans être exempte de coquetterie, n'eut jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin, crainte du redoutable major dont la réputation de sabreur effrayait les plus braves, ou ces trois motifs ensemble, Bonsergent évita le triste sort dont le menaçaient les aspirations poétiques de sa femme.

Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité? Avec l'âge, l'imagination ardente et rêveuse de la belle Élodie tournait à l'aigre, comme le lait trop longtemps conservé; son caractère impérieux et violent ne supportait plus aucune résistance, et les discours les plus étranges retentissaient du matin au soir dans la maison du major. Celui-ci, toujours impassible et calme dans la tempête, haussait les épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile au jardin.

Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du canon et au sifflement de la mitraille exaspérait la nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer? Le major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même pas la vraie cause des colères toujours renaissantes de sa femme. Philosophe patient, endurci au malheur par les secousses de la guerre des guérillas d'Espagne, toujours sur ses gardes et prêt à tous les périls, mais positif et sage, préoccupé de la réalité présente et non des rêveries féminines, il excitait, sans se douter de rien, l'indignation de Mme Bonsergent. Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait sabré sans relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas des ravages que la lecture de Byron et de Chateaubriand avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait jamais luRenéni leCorsaire, et s'il les avait lus, il n'aurait rien compris à ces tourments imaginaires. Il considérait laHenriadecomme le plus beau des poëmes épiques et le plus durable monument de la langue française; il déclamait avec complaisance ces beaux vers:

Je chante ce héros qui régna sur la FranceEt par droit de conquête et par droit de naissance.

Je chante ce héros qui régna sur la FranceEt par droit de conquête et par droit de naissance.

Je chante ce héros qui régna sur la France

Et par droit de conquête et par droit de naissance.

Et le reste. LaHenriadeet les tragédies de Racine et de Corneille étaient pour lui le sommet de toute littérature et de toute poésie. En vérité, je vous le dis, ce Français de la vieille roche était un homme de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakespeare et Goethe, ces fils d'une race étrangère? Sommes-nous bien sûrs d'entendreHamletet de déchiffrerFaustouWilhelm Meister? De bonne foi, est-il un Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations germaniques?

Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le major Bonsergent fût inquiet des rêveries poétiques de sa femme. Le vieux guerrier n'était pas de cette race héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi, emboîta le pas derrière Napoléon depuis Iéna jusqu'à Waterloo. Sous le voile d'une tendresse conjugale qui avait passé en proverbe à Vieilleville, il cachait cet égoïsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant, circonspect qui est la plus utile de toutes les vertus sociales. Attentif à ne blesser personne, parce que la vue d'un visage attristé aurait troublé sa douce quiétude, plus attentif encore à n'écouter jamais les discours de ses voisins, il feignait de croire à l'amitié de tout le monde, et passait pour un bon homme simple et doux qu'on se fût fait scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue inspirait le respect, et sa réserve éloignait la familiarité. Habile à gouverner sa fortune aussi bien qu'à en user, il jouissait de la considération que la province accorde si volontiers aux gens qui n'ont besoin de personne. Son ami le plus intime était le colonel Audinet, surnomméMalaga, du pays où il avait fait sa fortune.

Le colonel Audinet était un grand diable osseux, sec, dont la face triangulaire, pourvue de deux yeux gris, brillants et durs, enfoncés sous d'épais et noirs sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les moines espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient le moindre de ses exploits. Après tout, c'étaient des ennemis et des ennemis féroces; mais le colonel ne revint pas les mains vides de ce pays de l'or. Les bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout enfant, rôder pieds nus dans la rue dela Queue-des-Vachesfurent émerveillés de le revoir, après vingt ans de combats, acheter, comme le lieutenant de laDame-Blanche, un château et une terre de huit cent mille francs sur ses économies. Encore vit-on bientôt qu'il n'avait pas vidé son sac. Il prêtait sans façon à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque. Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait ses huissiers à la bataille et expropriait impitoyablement ses débiteurs. Un de ces malheureux, cruellement poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le colonel, prévenu à temps, l'éteignit seul avec ses domestiques. Pas un habitant de Vieilleville n'avait voulu lui porter secours, quoique le bois fût voisin de la ville. Le colonel, sans s'émouvoir ni daigner demander justice aux magistrats, se mit lui-même à la recherche de l'incendiaire, le joignit et le bâtonna de telle sorte que le pauvre homme mourut à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les ennemis du vieuxMalaga.

Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, dont la fraternité d'armes expliquait seule l'intimité, se promenaient côte à côte dans le jardin du major.

«Eh bien! dit le colonel, quand ferons-nous ce mariage?

—Quel mariage? répondit Bonsergent.

—Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oublié?

—Claudie est si jeune!

—Elle est grande comme père et mère!»

Le major, sans répliquer, tira de sa poche une petite serpe et se mit à tailler un églantier.

«Voyons, reprit le colonel, laisse là ta serpe et réponds-moi. J'ai huit enfants, chacun desquels recevra cent mille francs le jour de son mariage. Mon fils Audinet est secrétaire général de préfecture.

—Vois-tu ceci? interrompit le major.

—Oui! c'est un bourgeon. Après?

—Un bourgeon! c'est bientôt dit; mais quel bourgeon?

—Qu'en sais-je?»

Bonsergent éleva le bourgeon à la hauteur de ses yeux, le tourna et le retourna, le contempla quelque temps avec amour, et se penchant vers le colonel:

«C'est legéant des batailles! dit-il.

—Ah! tant mieux.... Il sera préfet avant deux ans.

—Qui? legéant des batailles?

—Non, non, mon fils Audinet!

—Oui, c'est un garçon d'avenir, et je ne suis pas inquiet de son avancement.... Où diable vais-je le placer?

—Audinet?

—Eh! tu ne parles que de ton Audinet. Je te parle de mongéant des batailles. Tiens, voici la rose jaune à fleurs doubles d'un vermeil orangé à l'intérieur,rosa sulphurea, n'est-ce pas joli? Mais ce jaune ferait tort au rouge écarlate de mon beau géant. Ah! vois-tu mapimprenelle à fleurs de ciste?Ses larges fleurs blanches feront valoir legéant.... Tu hausses les épaules? Ignorant! Comme si mapimprenellene valait pas toutes les préfectures de France! Voyons, tu disais que ton Audinet sera préfet dans deux ans?

—Préfet ou député.

—Député! voilà qui va bien. Dans quel arrondissement, je te prie?

—À Vieilleville.

—De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je pense?

—Parlons sérieusement, dit le colonel. Audinet devait avoir cent mille francs le jour de son mariage avec Claudie; mais en ta faveur et pour qu'il soit député, je doublerai la dose; cela te convient-il?

—Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux Malaga? Eh bien! tu vaux mieux que ta réputation, et mieux que ton fils. Cela te fâche. Eh! mon ami, depuis soixante ans que nous avons ensemble roulé à travers le monde, nous devons nous connaître à fond, et nous pouvons parler franchement.

—Voyons. Que lui reproches-tu? Il n'est pas prodigue.

—Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jetât l'argent par les fenêtres.

—Un argent si durement gagné!

—Je le crois bien! Tu as eu assez de peine à desceller cette sainte Vierge en or massif dans la chapelle des dominicains de Malaga! Dieu! qu'elle était lourde! Deux hommes avaient peine à la soulever. T'en souviens-tu?

—Bonsergent! dit le colonel d'un ton sévère.

—Que crains-tu? Personne n'écoute. Et ce martyr de Velasquez dont le gouvernement t'offrit vingt mille francs l'an dernier, que de peine t'a coûté l'emballage!

—On me l'a vendu, tu le sais bien.

—Parbleu! puisque j'assistais à la vente. Je ris encore de la drôle de mine que faisait le prieur des Franciscains quand, le pistolet sur la gorge, tu lui fis signer l'acte de vente et lui jetas généreusement une piastre. Mais, comme dit Sancho, à tout péché miséricorde. Si tu donnes deux cents mille francs comptants à Audinet, la prescription est acquise, et je te donne Claudie en toute propriété, son consentement réservé, bien entendu.

—Et cent mille francs!

—Va pour cent mille francs, bien que cela me gêne un peu, car je ne suis pas un Crésus comme toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait pour moi.

—Encore! dit Malaga avec impatience.

—Toujours, mon vieux. À quoi sert l'amitié, si ce n'est à nous permettre d'être francs avec sécurité?

—Eh bien! l'affaire est bâclée, dit le colonel.

—Bâclée, c'est le mot, comme la Charte de 1830 et la royauté citoyenne.

—Allons, tout va bien. Il ne s'agit plus que de démolir Oliveira.

—C'est difficile.

—Pas trop. Oliveira fait l'homme d'esprit, le frondeur, l'indépendant; il est à demi brouillé avec le préfet dont il croit n'avoir plus besoin. Mon Audinet, qui a la souplesse du serpent et l'astuce du chat-tigre, va les brouiller tout à fait. Ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Tous les gens riches et bien pensants vont dîner chez le préfet; les vieux de la vieille ne connaissent que toi; les pères de famille qui veulent pousser leurs fils dans la magistrature, ou dans l'enregistrement, ou dans les aides et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse, impôts indirects (comme s'il y avait quelque chose d'indirect en matière d'impôts), tout ce monde fait bien au moins cent quatre-vingts citoyens éclairés, patriotes, vertueux et délicats qui aiment à tremper leur cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts électeurs sur trois cents, c'est une belle majorité, et je connais bien des gens qui s'en accommoderaient assez.

—Bon! j'accorde qu'Audinet sera nommé. Trois cent mille francs, ce n'est pas de quoi faire figure à Paris.

—Bien répliqué. Et ses appointements de conseiller d'État les comptes-tu pour rien?

—Conseiller d'État! que ne t'expliquais-tu?Manibus et pedibus descendo in sententiam tuam, comme disait après boire notre défunt curé.

—Oui, certes, conseiller d'État! Qui l'en empêcherait?

—Pas moi, à coup sûr.

—Audinet est homme d'esprit. Il sait le métier, il connaît les affaires, il a de l'aplomb, de l'audace, une légitime confiance dans ses forces, et il n'est attaché qu'à sa propre fortune. Avec tant de belles qualités s'il ne réussit pas, qui donc réussira? Va, nous le verrons ministre.

—Que le ciel t'entende! dit Bonsergent. Voici ma Claudie. Bonjour, Claudie.»

La belle Claudie entrait en ce moment dans le jardin. Si j'étais né poëte (et plût aux dieux immortels qu'ils m'eussent fait ce don divin de la poésie!) j'aurais essayé de peindre cette beauté admirable où la nature et l'art avaient réuni toutes leurs grâces. Fi de la beauté grecque et de la fameuse Hélène, épouse incomprise du roi Ménélas! fi du masque indifférent et froid de la Vénus de Milo! Claudie était mille fois plus belle. Son front, ses yeux, sa bouche et son sourire étaient ce que les dieux ont fait de plus exquis. Ses cheveux noirs, fins et soyeux, naturellement bouclés, retombaient librement sur ses épaules soulevés par le plus léger souffle du vent. Ses yeux avaient la douceur, la force et la sérénité; ses épaules, un peu maigres encore, étaient légèrement arrondies, et son corps, délicatement sculpté, mais non pas frêle, offrait toutes les sinuosités qu'on admire dans les jolies statuettes de Pradier.

Être belle, c'est tout et ce n'est rien. C'est la puissance invincible, c'est la gloire, c'est le génie; mais il faut savoir manier cette arme dangereuse. Un proverbe inventé par les laides qui font la majorité du beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit. Pourquoi donc, s'il vous plaît? la nature est-elle si avare de ses dons? Claudie avait de l'esprit je vous le garantis, et du plus délicat, et du plus cultivé, un esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un esprit d'une forme toute divine et qui n'avait d'autre défaut qu'une fierté sans égale, que la jeune fille ne prenait aucun soin de dissimuler. Elle se laissait adorer et jetait à peine un regard distrait sur les fidèles prosternés dans le temple. Combien d'autres ont le même orgueil sans avoir la même excuse!

La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant pas tout à fait parfaite. Entre voisins, les relations sont souventtrès-tendues, pour parler comme messieurs les diplomates, qui connaissent mieux, je l'espère, le droit des gens que la langue française. Certes, le merle blanc est un animal extraordinaire et rarement entrevu; mais un groupe de dix ou douze personnes qui se voient avec plaisir, qui causent sans se quereller, qui discutent sans se battre, qui ne disent pas de mal des absents, qui n'échangent, suivant les traditions de l'ancienne et noble politesse française, que des paroles amies ou courtoises, ou instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance pour le prochain et qui ne calomnient pas l'ennemi, ce groupe, j'ose le dire et ne crains que de répéter une vérité trop connue, est tout à fait introuvable. Ce n'est pas la faute des provinciaux qui ne sont à coup sûr, ni plus bêtes ni plus méchants que les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter, qui n'a pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns aux angles rentrants des autres, et qui leur a ménagé trop d'occasions de se choquer réciproquement. On se laisse volontiers coudoyer par un passant qu'on ne reverra jamais; mais si le passant revient chaque jour, s'il prend plaisir à vous heurter, si sa fenêtre a vue sur votre jardin, si sa femme étend son linge sur votre haie, si ses enfants montent sur vos pruniers et mangent vos meilleures prunes, si ses poules viennent becqueter votre salade et son chien vous mordre aux jambes, il est clair qu'au bout d'un mois vous penserez au moyen de l'égorger secrètement et de vous faire un tambour de sa peau. De là, ces haines immortelles qui s'éteignent parfois de la même manière que celle de Montague et de Capulet, mais avec un dénoûment plus heureux. La coupe empoisonnée tombe encore pleine des mains de Juliette, et Roméo remet à temps l'épée dans le fourreau.

Est-il besoin de dire après ce préambule que Mlle Claudie Bonsergent était la personne la plus brillante, la plus enviée et la plus détestée de Vieilleville! Sa beauté excitait la jalousie des femmes, et son orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas qu'on dédaigne de lui plaire. Elle entrait au bal indifférente et superbe, recevant tous les hommages sans en désirer aucun. À l'église, où de temps immémorial se réunit labonne sociétéde Vieilleville, tous les yeux étaient tournés sur elle. Ses chapeaux, qui venaient de Paris, avaient je ne sais quoi de victorieux et d'imprévu, que tout le monde se hâtait d'imiter. On copiait ses airs de tête, mais vainement. Elle gardait le secret de sa beauté.

Telle était la fille unique et l'héritière présomptive du vieux Bonsergent. Elle entra dans le jardin du pas léger de la belle Camille, dont les pieds ne courbaient même pas la tige des blés, donna son front à baiser au major et tendit gracieusement la main au colonel qui la baisa avec la galanterie des marquis du siècle dernier.

«Plus belle que l'Aurore! dit le colonel.

—Je m'en doutais, répondit-elle en souriant.

—Vous avez bien dormi, ma chère Claudie, reprit Malaga, car vous avez ce matin le plus beau teint du monde.

—Oui. J'ai fait des rêves d'or.

—Des rêves d'or! Contez-nous cela, je vous prie.

—Oh! c'est bien simple, et mon imagination n'a pas fait grand effort pour trouver ces belles choses. Figurez-vous que je me promenais dans une magnifique forêt, tout à fait semblable à la forêt de Saint-Germain. Le soleil traversait à grand'peine les feuilles des arbres et éclairait ma route. J'étais seule, et je voyais au loin la vallée de la Seine et le dôme du Panthéon.

—Oh! je tremble, dit le colonel.

—Et vous avez raison. Tout à coup un loup affamé sort du fond de la forêt et s'élance pour me dévorer. Je prends la fuite. Ô terreur! mes pieds sont cloués au sol...

—Je frémis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites mourir de frayeur...

—Le loup arrivait au grand trot, les yeux étincelants, la gueule béante. Déjà je faisais une dernière prière et je me recommandais à Dieu. Heureusement...

—Eh bien! votre histoire est finie? Continuez donc, je vous prie. Heureusement...

—Mon cher colonel, dit Claudie, le déjeuner est servi, et ma mère me charge de vous inviter. Vous apprendrez le reste au dessert.»

Là-dessus, elle fit la révérence et rentra dans la maison.

—Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon coeur mes huit enfants pour une fille de ce caractère.

—Parbleu! répliqua Bonsergent, tu n'es pas dégoûté, camarade.

—Mitraille, enfer et catapulte! Audinet n'est pas malheureux.

—Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mêle de rien.

—Que dit ta femme de nos projets!

—Ma femme! Oh, je sais bien ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle pense, si tu es curieux de l'apprendre, va le lui demander toi-même.

—Bon! et que dit-elle?

—Que ce parti est très convenable, qu'il resserrera l'union des deux familles, qu'Audinet a beaucoup d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il n'entend rien à l'idéal, et qu'il a, sur le rôle d'un mari dans son ménage, des théories déplorables.

—Total?

—Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en séparer. Elle est d'avis qu'on attende, etc., etc.

—Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura deux cent mille francs le jour de son mariage?

—Non.

—Eh bien, dis-le lui. Cette nouvelle lèvera, je crois, bien des scrupules.

—Tu parles comme un livre. Allons déjeuner.»

Mme Bonsergent reçut le colonel avec la cordialité d'un vieil ami. On se mit à table, et, vers le milieu du déjeuner, les convives dont la faim était à demi calmée, commencèrent une conversation suivie.

«Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel.

—Très-bon, répondit Mme Bonsergent, puisque, la diligence ayant roulé dans un précipice, nous n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de Cologne.»

En même temps elle raconta tous les détails de l'accident.

«Par bonheur, ajouta-t-elle, un Parisien se trouvait là, sans qui nous aurions eu peine à nous tirer d'affaire.

—Connaissez-vous ce Parisien? demanda le colonel.

—C'est un avocat, répondit Claudie, qui vient à Vieilleville pour plaider la cause de M. Athanase Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita.

—Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta Mme Bonsergent.

—Sous quel prétexte? demanda le major.

—Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a chargé de m'apporter un bracelet de Froment-Meurice, dont elle me fait présent.»

Les deux vieillards se regardèrent.

«Ce doit être un beau parleur, dit le colonel, un de ces idéologues qui ont perdu la France avant et après Napoléon.

—Bah! dit Bonsergent, Napoléon est mort et nous ne nous en portons que mieux. Buvons à la santé des vivants et ne méprisons personne. La France est faite pour parler et pour sabrer, alternativement. Quand elle sabre, elle se tait; quand elle parle, elle met son sabre au clou. C'est toute l'histoire de France. Eh bien, le tour des avocats est à la fin venu.

—Très-bien, dit le colonel, mais voilà trente ans qu'ils parlent; sacrebleu! la luette doit leur faire mal.

—Prends patience, dit Bonsergent, le tour des autres ne peut pas tarder beaucoup. Je vois en Algérie des gaillards qui s'escriment de la belle façon et qui découpent très-proprement les enfants du Prophète. Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras de quel air ils vont rentrer en France, et comme ils sauront se faire place. Souviens-toi du mot de Bugeaud:Le futur maître de la France fume en ce moment sa pipe dans quelque bivouac de l'Atlas.»

On versa le café.

«Comment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda le colonel.

—Mon avocat, qui est à vous autant qu'à moi, répondit la jeune fille, est M. Brancas.

—C'est ce fameux Brancas qui a plaidé l'autre jour pour un petit coquin qui avait égorgé son père?

—Oui, colonel.

—Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire acquitter ce scélérat, quand tout le condamnait! Voilà un vilain tour de force.

—Qu'en sais-tu? dit le major. Qui te dit que ce malheureux n'avait pas été exaspéré jusqu'à la folie par de longues souffrances? On coupe le cou aux parricides, c'est fort bien; mais que fait-on aux parents qui égorgent leurs enfants ou qui les séquestrent? Presque rien. Le jury est plein d'indulgence pour eux.

—Bon! ne vas-tu pas démolir l'autorité paternelle déjà si ébréchée? dit Malaga.

—L'autorité paternelle n'est pas un droit, c'est un devoir. Les parents sont la propriété des enfants.

—Bravo! papa, s'écria Claudie en battant des mains, voilà qui est bien dit, et je suis bien fâchée que tu n'aies pas rédigé le Code.

—Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te demande pas ton avis.

—Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes. Et pour commencer, puisque tu es ma propriété, je ne veux pas qu'on détériore mon bien. Prends-moi cette calotte de velours pour te garantir du vent frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel?»

Les deux anciens soldats obéirent.

«À propos, dit Malaga, raconte-nous donc la fin de ton rêve.

—Où en étais-je?

—Au loup qui allait te dévorer. Heureusement....

—Eh bien! un guerrier plus beau que le jour est venu l'épée en main, et, comme un vrai Saint-Georges, il a jeté le loup par terre d'un coup de pointe.

—Après quoi l'on vous a menés tous deux à l'autel? dit le colonel en riant.

—Tiens, comment le savez-vous? demanda Claudie.

—Parbleu! depuis Ève les jeunes filles ne rêvent pas d'autre chose.»

En ce moment, on annonça Brancas.

Le Parisien était en grande tenue. Dès le matin il avait fait une course à cheval dans les bois de son hôte et pris langue dans le pays. Comme tous les gens que leur métier condamne à vivre entre quatre murs, il n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment, voisin de l'amour et à coup sûr fort éloigné de l'indifférence, le poussait à s'acquitter au plus vite de sa commission et à rendre visite à la famille Bonsergent. Ripainsel, qui devina l'impatience de l'avocat, se plut à l'exciter par toutes sortes de lenteurs calculées; enfin il fallut le laisser partir.

«Va où les destins t'appellent,» dit-il en riant.

Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et brida lui-même son cheval, et partit au galop. Vingt minutes après, il descendait devant la maison du major Bonsergent, et attachait la bride de son cheval à l'anneau de fer qui, de temps immémorial, est scellé dans le mur des maisons confortables de province.

Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec une politesse exquise et chercha des yeux Claudie qui s'était hâtée de monter dans sa chambre et de donner un dernier coup d'oeil à son miroir. Élodie présenta le jeune homme à son mari et au colonel Malaga. Le major le reçut avec un sourire et une poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine roideur que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. On s'assit au fond du jardin dans un kiosque aux verres coloriés qui était en été le salon de la famille Bonsergent.

Après les premiers compliments:

«Comment trouvez-vous notre pays? demanda Mme Bonsergent. Il n'a pas les grands aspects de la Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté régulière des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de Meudon. Notre nature, à nous, est une nature de province.»

Brancas devina le danger. Tous les provinciaux feignent une modestie exagérée en parlant de leur province, et ils sont tous intérieurement de l'avis du Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries de son père. Cette petite vanité dont on se moque est faite des mêmes sentiments que l'amour de la patrie que nous trouvons si beau chez les Grecs et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares d'Angoulême, de Carpentras et de Lons-le-Saulnier, comme Athènes riait des barbares de Suze, d'Ecbatane et de Persépolis; et Paris, arbitre suprême du goût, entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque de tous deux. Au fond, l'amour de la patrie n'est pas autre chose que l'amour de soi, agrandi et doublé de la haine du prochain.

«Madame, répliqua modestement le Parisien, j'ai trop peu vu votre pays pour en parler, mais ce que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le Righi ressemble au Mont-Blanc, le Mont-Blanc au Mont-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa, et tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont d'énormes amas de rochers sans perspective, au bas desquels sont de profondes vallées que n'éclaire jamais le soleil; au-dessus de ces vallées et sur la pente de la montagne s'élèvent des sapins dont le feuillage sombre attriste les yeux et le coeur; de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des objets effrayants ou tristes. Les poëtes sont convenus de trouver cela beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent à coup sûr mieux que moi, mais cette convention est de date bien récente. Croyez-vous que le sage Homère se fût fort accommodé de la vallée de Chamounix, lui qui avait tant de peine à supporter la vue de l'Ida, six fois moins élevé au-dessus de la plaine que la butte Montmartre? Et le doux Virgile, à qui fait horreur l'Eridan, «roi des fleuves» parce qu'il dégrade quelquefois les murs des métairies de Mantoue? Et Fénelon, qui, pour tout paysage, se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui coule dans une prairie, d'une petite île bordée de tilleuls, et d'une grotte d'où l'on découvre la mer? La grotte de Calypso n'est pas autre chose, et remarquez, je vous prie, que c'est la demeure d'une déesse; jugez si de simples mortels doivent se contenter à moins. Vous avez de l'eau, de l'herbe, des forêts et «des collines couvertes de pampre vert qui pend en festons.» Que pouvez-vous désirer de plus? Bien des gens ont fait le tour du monde et soufflé dans leurs doigts sur le sommet du Chimborazo, qui sont trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement au coin du feu entre leur femme et leurs enfants, et d'entendre, le verre en main, l'âpre sifflement de la bise dans les serrures.

—Mais, dit la poétique Élodie, Chateaubriand avait-il tort de vanter les merveilles du Niagara, les forêts immenses, les savanes et le soleil à demi englouti dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il pas inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et du citronnier, ou le Mont-Blanc, ce «roi des montagnes?»

—Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand est un habile homme; mais, que le diable m'emporte si je vois goutte dans ses étonnantes histoires! Tantôt c'est une soeur qui prend son frère pour son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse à chanterDe profundispendant que ce frère qui, de son côté, n'a pas la cervelle bien saine, se promène, matin et soir, sur le bord de la mer retentissante, insensible à tous les rhumatismes et à toutes les pleurésies; tantôt c'est une aimable sauvagesse qui court le guilledou dans la forêt avec un sauvage des plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment où un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la tombe lui fait comprendre qu'elle ferait mieux de se marier. Est-ce qu'un paysage normand, breton ou poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations?

—Profane! s'écria Élodie, secrètement irritée des discours bourgeois de son mari. Tu voudrais peut-être qu'on peignît des boeufs, des moutons, des bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux de paille, ou que l'art suprême et le chef-d'oeuvre du poëte fût la conversation d'un aubergiste et de sa femme qui compte, les jours de foire, le gain de la journée? À coup sûr, il n'est pas nécessaire de mêler les tempêtes de l'Océan à la peinture des émotions d'un herboriste.»

Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma sa pipe. Malaga suivit son exemple. Brancas, qui comprit que cette discussion littéraire ennuyait les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un terme.

«Nous avons tous raison, dit-il....

—Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit le colonel.

—Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous raison. N'est-il qu'une route pour le génie? Byron et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher la trompette épique; Virgile et Fénelon ont eu raison de chanter sur un mode plus doux le bonheur des champs: l'Anglais et le Breton plaisent aux âmes troublées et violentes; le Français et le Lombard, aux âmes douces, humaines et pacifiques. Aux premiers, les Alpes et leurs sombres glaciers; aux seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.

—Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de vous entendre, monsieur le Parisien, si je suis bien fâché de ne pas connaître votre méthode, pour établir dans mon ménage une paix perpétuelle. Jamais ma femme n'a voulu croire que j'eusse raison contre elle ou en même temps qu'elle, et je mourrai sans le lui persuader.

—Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma femme marche au doigt et à l'oeil.

—Fi donc! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent. Ne parlez jamais de choses pareilles, colonel, si vous voulez conserver mon amitié.»

Malaga se mordit les lèvres.

«Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent à son ami; tais-toi, je t'en supplie, veux-tu te brouiller avec Claudie?

—Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua sur le même ton le colonel. Tu sais bien que je l'aime comme ma fille.»

Au même moment, Claudie se présenta et salua le Parisien d'une gracieuse révérence. Bonsergent et Malaga se levèrent tous deux.

«Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le service que vous m'avez rendu, ma maison est à vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent le plaisir de vous y voir.

—Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du jardin en même temps que Malaga.

—Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le colonel, répondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas supporter la société des femmes. Toute l'après-midi se passe au café, où ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout à leur aise. Triste infortune que celle d'une femme délicate et née pour de meilleures destinées, qu'une loi absurde attache pour la vie à ces êtres brutaux.

—Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là? Mon père est si bon et si doux!

—Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de fois je me suis fait violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais déprécier son père.»

La pauvre Élodie était le type le plus parfait de ces femmes incomprises qui, pendant quelque temps ont été à la mode en province. Tous ses chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil. Quelques vers trop vantés par le rédacteur idolâtre de la gazette de Vieilleville, une beauté longtemps célèbre, un esprit souple et facile et un caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de la mode dans tout le département. Elle rêva Paris et la gloire; mais le sage major, peu soucieux de la réputation qui s'attache aux maris des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux d'Élodie pour le plus féroce tyran qui jamais eût torturé un pauvre coeur de femme. Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement, nul célibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui se fût fait enlever de bon coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre Varambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829, s'avisa, étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée par le major, qui fit prier Varambon de venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance et se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie et forcé de se battre. À la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous les yeux mêmes de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir même pour l'Italie, dégoûté de toutes les bonnes fortunes.

L'impuissance de se venger augmentait la rage d'Élodie. En 1845, elle avait atteint l'âge où la vengeance est impossible aux femmes; mais elle se consolait en décriant son mari et en faisant à elle-même un piédestal.

«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais déjà il n'avait plus d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée d'un nouveau visiteur lui permit de la considérer à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire général de la préfecture, le propre fiancé de Mlle Bonsergent.

Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en arrière, une large bouche semblable à celle des batraciens, un Marat en cravate blanche, voilà la physionomie de M. Audinet, fils aîné du colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes et fixes comme dans la race féline; tout annonçait chez lui l'intelligence, la ruse et une basse férocité.

Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, prit un fauteuil et s'assit en face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour. L'avocat, à sa vue, ressentit une impression pénible, et comme une secousse électrique. Il se souvint que c'était le mari désigné de Claudie et l'examina sans affectation.

«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu.

—Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral, je ne connais que mon devoir. La vie est une série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer le préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui un certain nombre d'arrêtés.»

En même temps il regarda Brancas d'un air qui n'ajouta rien aux dispositions amicales de celui-ci. Élodie s'en aperçut et se hâta de les présenter l'un à l'autre.

«Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général de la préfecture et notre ami particulier.»

Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.

«Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus célèbres avocats du barreau de Paris.

—Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de vous sauver la vie, dit Audinet avec une feinte chaleur; monsieur, permettez-moi de vous en remercier particulièrement.»

À ces mots, il se leva d'un air empressé et serra la main de Brancas. L'avocat s'aperçut que la main d'Audinet était froide et gluante comme la peau d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un signe de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer la sienne, sans affectation néanmoins; mais il fut blessé de l'air assuré dont Audinet paraissait prendre possession de Claudie.

«Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel? demanda le secrétaire général.

—Oui, monsieur.

—Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre procès. Tout le monde est d'accord que le testament est tout à fait valable.

—J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et forcer la communauté de P.... à une restitution.

—Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut prendre plaisir à irriter son interlocuteur, que rien n'est impossible à votre éloquence; mais je doute fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres religieuses en faveur de votre client.»

Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui, d'instinct et sans le connaître, le traitait en ennemi. Il sentit que le secrétaire général voulait l'exciter à parler et le forcer à se découvrir, il para le coup.

«Je craindrais d'ennuyer ces dames, répliqua-t-il, en exposant tous les moyens de droit dont je dispose; mais soyez sûr que l'évidence est pour mon client et qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que de restituer le bien d'autrui.»

Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit quelques minutes après, et eut le plaisir d'être invité par Mme Bonsergent à revenir tous les jours.

Quand il fut parti:

«Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne fait pas exception à la règle.

—Et vous, monsieur, toute parole que vous dites est une méchanceté, interrompit vivement Claudie, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant. En cette occasion vous ne faites pas, vous non plus, exception à la règle.

—Claudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité.

—J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il paraît que vous prenez grand intérêt à ce bel étranger?

—Je me soucie de cebel étrangeraussi peu que des pyramides d'Égypte; mais je n'aime pas que vous disiez devant moi du mal d'un homme qui nous a sauvé la vie.

—Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner la main aux dames pour descendre de voiture, voilà qui est bien périlleux et bien difficile.»

La dispute se prolongea encore quelque temps, mais il ne se dit plus rien qui mérite d'être rapporté.


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