XIII

De graves événements se préparaient dans la maison Bonsergent. Le major sentait que le moment était venu de tenir la parole donnée au colonel Malaga, et, prévoyant la résistance de Claudie, il se préparait à la lutte. Mme Bonsergent, toute dévouée à Audinet, se tenait prête à soutenir le corps de bataille, et même, au besoin, à commencer le feu. Claudie, tout entière aux souvenirs de la veille, était loin de se douter qu'elle approchait du moment décisif.

«Mon enfant, dit le major, je suis vieux.

—Bon! dit Claudie, tu n'as que soixante ans et tu marches comme un Basque.

—J'ai soixante-trois ans, reprit Bonsergent, et j'ai vu Novi, Austerlitz, Leipsick et Waterloo. Cela fait dix-sept campagnes qui peuvent aisément compter pour quarante, car je ne compte pas le Trocadéro où nous montâmes après avoir brûlé six cartouches. Je suis vieux et je voudrais te voir heureuse.

—Je suis très-heureuse, répliqua Claudie.

—Ce bonheur ne peut pas durer toujours, dit le père. Il faut qu'une fille se marie.

—Eh bien! mariez-moi, pourvu qu'il ne soit plus question d'Audinet.

—Claudie! s'écria Mme Bonsergent d'un ton sévère.

—Maman, il m'ennuie; ce n'est pas ma faute. Je n'aime pas les sentences.

—Il t'aime tant! dit le major, et le colonel te regarde comme sa fille.

Claudie garda le silence.

—Tu refuses? dit Mme Bonsergent.»

Même silence.

«Aimes-tu quelqu'un? demanda le major.

Même silence.

«Malheureuse enfant! s'écria Élodie dans un transport tragique, faut-il que tu sois née pour notre désespoir!»

Bonsergent secouait les cendres de sa pipe d'un air irrésolu.

«Décidément, dit-il, tu ne veux pas d'Audinet?

—Non, papa.

—Eh bien, enfoncé l'Audinet, et qu'il n'en soit plus question! Après tout, ma fille est ma fille; Malaga le comprendra, ou, s'il ne le comprend pas, il ira....

—Oh! papa, comme tu es bon! interrompit à propos Claudie en lui sautant au cou.

—Comme je suis bonasse! veux-tu dire.

—Oh! papa, comment peux-tu penser?

—Va, va, ne te gêne pas. Il y a longtemps que je l'ai dit: les pères sont la propriété de leurs enfants.

—C'est fort bien, interrompit Élodie; mais qui se chargera d'éconduire Audinet?»

Le major se gratta la tête.

«Je ne sais pas..., dit-il, le premier venu.... toi, moi ou Claudie.

—Je me récuse, dit Mme Bonsergent.

—C'est dommage, dit le major, tu parles si bien!»

Cette basse flatterie ne dérida pas le front d'Élodie.

«Non, dit-elle. M. Audinet est un excellent parti, le colonel est notre ami, je puis tolérer, mais non pas approuver ce refus.

—Tolérer! approuver! Qui te demande ta tolérance ou ton approbation? s'écria le major en colère; nous ferons bien nos affaires sans toi, n'est-ce pas, Claudie?

—Voici le moment de les faire, dit Mme Bonsergent avec un sourire amer; je vois d'ici M. le secrétaire général qui s'avance.

—Claudie, soutiens-moi, dit le major. À nous deux, nous en viendrons peut-être à bout.»

En effet, Audinet ne tarda pas à paraître, vêtu de noir et cravaté de blanc, enfermé dans un faux-col dont les pointes lui sciaient les deux oreilles. On le reçut d'un air contraint. Le major cherchait la formule d'un refus, Claudie n'osait l'expliquer, et Mme Bonsergent, qui n'avait pas perdu tout espoir, jouissait secrètement de l'embarras de son mari et de sa fille. Claudie sortit et se retira dans sa chambre sous un prétexte. Mme Bonsergent allégua une visite qu'elle devait depuis longtemps à Mme la receveuse générale, et le pauvre major, pestant contre la destinée, se vit forcé de tenir compagnie à Audinet. Celui-ci remarqua ce froid accueil, et d'une voix altérée:

«Ces dames vont faire des visites? demanda-t-il.

—Ou se fourrer de la pommade dans les cheveux, dit Bonsergent exaspéré. Élodie remplit la maison d'onguents de toute espèce; sa chambre est une pharmacie.»

Il y eut un assez long silence.

«Mon père est venu hier? dit le secrétaire général.

—Oui, répliqua le major, et, puisqu'il faut en parler, viens au jardin avec moi, nous causerons plus librement.»

Audinet pâlit. Le début ne présageait rien de bon.

«Vous me refusez! dit-il.

—Eh non! s'écria le major en arpentant l'allée à grands pas; non, je ne te refuse pas. Je fais au contraire le plus grand cas de toi, de ton père, de ta mère, de toute ta famille et de tes deux cent mille francs; mais....

—Mais? demanda Audinet.

—Mais Claudie est trop jeune.

—Trop jeune!

—Elle a pour toi l'affection d'une soeur. Cela lui ferait de la peine d'en changer....

—Ah!

—Et tiens, pour tout dire d'un mot, car on me fait faire des discours longs d'une aune, Claudie ne le veut pas.

—Ah! dit Audinet, je l'avais bien prévu....

—Si tu l'avais prévu, dit Bonsergent, pourquoi t'y es-tu exposé?

—Je l'avais bien prévu, continua Audinet, que ce maudit Parisien nous porterait malheur.

—Quel Parisien?

—Ce Brancas, qui vient ici tous les jours.

—Tu n'as pas le sens commun. On dit qu'il épouse Mlle Oliveira.

—Je me soumets au destin, dit le secrétaire général, mais je veux savoir pourquoi Mlle Claudie me repousse. Mon cher major, vous ne pouvez pas me refuser cette consolation.

—Ma foi, dit le major, je ne m'y oppose pas. Le ciel m'est témoin que j'ai souhaité ce mariage autant que toi-même; mais Claudie ne le veut pas, et l'on ne met plus au couvent les filles désobéissantes. Reste ici, je vais chercher Claudie.»

Audinet entra dans le kiosque. Il était rempli de fureur contre Claudie, contre Brancas et contre le major même. Tout lâche et insolent qu'il était, il aimait Claudie, et cet amour trompé lui causait de cruelles tortures. En un instant, mille projets sinistres se croisèrent dans sa cervelle. Il voulait se venger, mais il hésitait sur le choix de la vengeance. Il voulait surtout contraindre Claudie à l'épouser, dût-il pour cela commettre un crime.

«Vous m'avez demandée, monsieur Audinet, dit la jeune fille en entrant; que me voulez-vous?»

Elle rassemblait tout son courage pour une explication décisive.

—C'est donc fini, dit le secrétaire général d'une voix rauque, et vous ne m'aimerez jamais!

—Je suis votre amie, répondit-elle; ne me demandez rien de plus.

—Claudie! je vous aime tant!

—Je ne vous ai pas encouragé, dit-elle.

—Vous l'aimez, lui!

—Qui?Lui.

—Brancas.

—Je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais, répliqua-t-elle fièrement. Cela doit suffire.

—Cruelle!» dit Audinet en s'agenouillant devant elle.

Claudie cherchait vainement à se dégager. Tout à coup Brancas parut et demeura stupéfait sur le seuil de la porte.

«Levez-vous donc!» s'écria Claudie, honteuse et irritée de cette surprise.

Audinet se leva, et d'un geste railleur:

«Monsieur, dit-il au Parisien, je vous cède la place.»

Puis il sortit sans que personne cherchât à le retenir. L'avocat n'eut pas le temps de demander une explication à Claudie, car le major entra presque aussitôt.

«Vous n'êtes pas encore chez Oliveira? dit-il.

—Non, répondit le Parisien; mon ami Ripainsel n'était pas prêt quand je suis parti, et faisait encore un choix entre dix-sept cravates différentes; j'ai perdu patience, et j'ai cru bien faire en venant vous demander quelques conseils.

—Sur quoi, mon cher monsieur? Ma vieille expérience est à votre service. Est-ce sur les poires debeurré gris, rouge, d'Amboise, ou sur lesdoyenné? Rien n'est plus simple. Vous mettez vos poiriers à huit ou dix mètres de distance, en espaliers, exposés surtout au couchant, quoique l'orient et le midi ne soient guère moins favorables, sauf dans les étés très-chauds. Vous supprimez les branches parasites qui ne donneront jamais de fruits et qui consomment la sève; vous...

—Papa, dit Claudie, veux-tu faire ta toilette? Tu ne seras jamais prêt.

—Prêt à quoi?

—À faire visite à M. Oliveira.

—À quelle occasion? dit le major.

—Il t'a invité ce matin à passer la soirée chez lui. Tu n'as donc pas entendu?

—Non, le diable m'emporte.

—Je l'ai entendu, moi, et Rita m'a juré qu'elle ne me reverrait de sa vie si j'y manquais.

—Oh! si Mlle Rita l'a juré, c'est chose résolue. Attendez-moi ici mon cher monsieur, je vais me faire la barbe et nous partirons ensemble.»

À ces mots, Bonsergent sortit. Brancas, étonné, regarda Claudie, qui se mit à rire et lui dit:

—Je ne veux pas que vous alliez chez Rita sans moi. Comprenez-vous? Je vais me faire coiffer. Prenez ceWilhelm Meister, et lisez en m'attendant. Cela vous distraira.»

En même temps elle lui donna sa main à baiser, et s'échappa, plus légère qu'une hirondelle.

«Que faisait cet Audinet aux pieds de Claudie? pensait l'avocat. Aimerais-je une coquette?»

Ce soupçon s'enfonça dans son âme comme un fer aigu. Les âmes délicates sont lentes à soupçonner, mais le soupçon les déchire de blessures inguérissables. Brancas ignorait tout de Claudie, sinon qu'il l'aimait et que pour elle il aurait donné sa vie.

«Elle me dit d'espérer, et elle souffre que cet Audinet se mette à ses genoux! pensa-t-il. Elle se ménage un mari!»

Cette pensée fut pour lui un trait de lumière. Il estima moins Claudie, sans pouvoir cesser de l'aimer; car l'amour ne se mesure pas toujours à l'estime, et l'histoire d'Adam qui renonce au Paradis pour ne pas abandonner Ève est éternellement vraie.

«Mon oncle avait raison, dit-il, d'épouser une Anglaise rousse et de mauvaise humeur. Il ne craint pas, lui, qu'on se jette aux pieds de la fille de sir Gaspardus Shenectady.»

Au milieu de ces réflexions, Claudie entra.

«Venez, dit-elle, nous sommes prêts.»

Brancas se leva sans dire un mot.

«Voyons, dit-elle en se regardant dans la glace, je veux savoir si vous avez du goût. Me trouvez-vous belle ce soir?

—Admirable.

—Vous dites cela du bout des lèvres, comme un mari de quinze ans. Que dites-vous de ces fleurs rouges dans mes cheveux?

—Que je vous aime.

—Je le sais bien, dit-elle avec une moue charmante. Répondez à ma question. Que dites-vous de ces fleurs rouges?

—Claudie, Claudie, la coquetterie vous perdra!

—Et vous, monsieur, la gravité. Venez-vous d'un enterrement par hasard?»

Brancas poussa un profond soupir.

«Allons, monsieur, continua-t-elle, donnez-moi la main s'il vous plaît et quittez cet air de saule pleureur qui vous va fort mal, je vous en avertis. Voici mon père.»

Le major entra botté, cravaté, épinglé, habillé, et donnant le bras à Mme Bonsergent. Elle s'avançait toute décolletée, les bras nus, et enfermée dans une robe de velours rouge que Vieilleville admirait depuis dix ans.

«Partons-nous? dit Bonsergent. Il est déjà neuf heures. La moitié de la ville est couchée, et l'autre, à coup sûr, se déshabille.»

Cette remarque, qui fit hausser les épaules à Élodie, fort dédaigneuse pour les habitudes régulières de la province, était parfaitement vraie en temps ordinaire. Heureusement, la fête improvisée par Oliveira, le désir de recommander ses parents et soi-même à un député influent, le secret espoir d'un bon souper (qui n'était pas annoncé dans le programme, mais que tout le monde prévoyait), et enfin le désir de voir Brancas, que les trois journaux de Vieilleville avaient tour à tour représenté comme le plus farouche des démagogues ou comme le plus brillants des orateurs, tout cela avait réuni dans le salon d'Oliveira la plus grande partie des habits noirs et des robes de soies de l'arrondissement. Une dizaine d'officiers d'infanterie et de cavalerie tous semblables par leurs manières, sinon par l'uniforme, se promenaient dans le salon en retroussant leurs moustaches aussi cirées que leurs bottes. Deux ou trois des plus jeunes et des plus hardis se glissaient près de quelques dames reléguées dans un coin du salon, et qui, comme eux avaient vu le feu.

Parmi les personnages, après le maître de la maison, brillaient au premier rang le conseiller d'État, le préfet, le général, le secrétaire général et le colonel Malaga. Rita, assise au coin de la cheminée, et vêtu d'une simple robe blanche à peine décolletée, où sa beauté brillait sans l'aide de l'art, recevait d'un air gracieux tous ses invités, attentive à les appeler par leurs noms et à leur montrer la plus active sollicitude. Elle pratiquait à merveille le métier si difficile de maîtresse de maison, sans distraction, sans oubli, pleine de présence d'esprit et de sang-froid, regardant à la fois tous les visiteurs, souriant à tous et ne répondant qu'à un seul. Cependant elle était préoccupée d'une pensée secrète. Sans connaître encore l'amour de Brancas et de Claudie, elle avait remarqué l'admiration de son amie pour l'avocat, et elle s'étonnait qu'il s'empressât aussi peu de venir lui faire sa cour.

Le conseiller d'État, qui devinait sa pensée, regardait la pendule avec impatience. Quand neuf heures sonnèrent, Athanase Ripainsel parut seul, semblable au fils de Pélée, le plus beau des Grecs. Il traversa le salon d'un air aisé, la tête haute et sans saluer personne comme il convient à un jeune homme bien portant, riche et célibataire, donna une poignée de main à M. Oliveira, marcha droit à Rita, qui l'attendait avec quelque émotion, lui débita un petit compliment préparé d'avance, et s'adossant à la cheminée, près d'elle, promena sur l'assemblée le plus fier des binocles. Graindorge, étonné de le voir entrer seul, allait lui parler de son neveu, mais Rita le prévint.

«Où donc est monsieur votre ami? dit-elle.

—Je ne sais, répondit Athanase. Il est sorti pour donner la main à Mlle Bonsergent et l'amener ici.

—Ah!» dit Rita rêveuse.

Oliveira, qui causait dans un groupe de la cherté toujours croissante des cuirs et de l'influence des vents alisés sur la fabrication des tiges de bottes, se retourna et dit:

«Eh bien, monsieur, vous n'amenez pas M. Brancas?

—Il est allé chercher Claudie,» répliqua Rita d'un ton significatif.

Au même moment, le Parisien parut donnant le bras à la rêveuse Élodie qu'il essayait d'adoucir et de gagner par cette politesse méritoire. Claudie les suivait avec son père.

Claudie n'avait jamais été plus belle. Sa physionomie était souriante, ses yeux rayonnaient d'une joie douce. Elle goûtait sans mélange le plaisir d'aimer et d'être aimée. La moitié de l'assemblée la regardait avec une admiration non déguisée, pendant que l'autre moitié, plus circonspecte, se pressait autour de Rita comme pour lui faire un bouclier contre son amie.

Rita le sentit, et, quoiqu'elle eût assez d'esprit et de conscience de sa beauté pour ne craindre aucune rivalité, elle se sentit assez mal disposée pour la nouvelle venue. L'amitié, qu'on croit si immuable, n'est guère moins mobile que l'amour. Un professeur du Jardin des Plantes, homme doux, pacifique, et sensé, jeta l'an dernier son ami du troisième étage dans la rue, uniquement pour vérifier si les amis jouissent de la faculté des chats, qui, dit-on, de quelque hauteur qu'ils tombent, se trouvent toujours sur leurs pattes en arrivant à terre. Un autre, plus curieux encore et plus dévoué à la science, coupa son ami par tranches, le sala et le hacha menu comme chair à saucisses, désireux d'introduire un mets nouveau dans laCuisinière bourgeoise, et de remédier aux disettes de viande pendant les épizooties. Celui-là était un utilitaire. Un troisième, chimiste distingué, mais économe, essayait sur ses amis la force de ses poisons. Un ami, disait-il, en ces temps malheureux est moins rare et moins cher qu'un petit chien. Ce fut sa seule défense devant le juge ignorant qui l'envoya à la potence. Hélas! on a si peu d'égards pour les savants!

Ceci vous fera comprendre comment l'aimable Rita, qui sentait le sceptre échapper de ses mains, eut un vague désir d'étrangler la belle Claudie. Au reste, ce désir dura peu, et la muette contemplation d'Athanase Ripainsel, qui paraissent ébloui de toute les paroles et de tous les gestes de Rita, ne servit pas peu à ramener le calme dans l'âme de la jeune Parisienne. Claudie, sûre d'elle-même, et sûre de Brancas, ne s'aperçut pas de la froideur de son amie, et crut qu'il fallait l'attribuer aux préoccupations habituelles d'une maîtresse de maison.

Oliveira fit grand accueil au major, et, tendant la main à Brancas:

«Mon cher monsieur, dit-il, nous commencions déjà à désespérer de vous. Il ne faut pas que vos succès oratoires vous fassent négliger vos amis».

Brancas répondit une phrase polie qu'Oliveira, déjà occupé ailleurs, écouta d'un air distrait, et suivit son oncle, qui le regardait avec des yeux flamboyants.

«Malheureux! dit Graindorge, tu veux donc te perdre? Que fait ici ce Ripainsel qui se pose de trois quarts en regardant Mlle Rita, comme une gazelle qui mange des confitures? C'est toi qui nous amènes ce prétendant? Car c'est un prétendant.

—Dieu le veuille! dit Brancas.

—Et la députation?

—Je me présenterai à Paris. N'est-il que Vieilleville au monde?

—Va, je te sauverai malgré toi, dit l'oncle.

—Gardez-vous en bien, répliqua Brancas. Un bonheur d'oncle ressemble rarement à un bonheur de neveu, et ce serait un très-mauvais calcul de mettre l'un à la place de l'autre. Laissez-moi être heureux à ma guise, s'il vous plaît, ou vous ne serez jamais commandeur.»

Cette menace apaisa le conseiller d'État, qui n'en résolut pas moins de brouiller à tout prix Brancas avec Claudie.

La soirée se passa comme toutes les soirées. On chanta beaucoup, on joua beaucoup du piano, on but du punch, du sirop, on avala des glaces, on joua le whist; des jeunes gens de famille, cachés dans un réduit écarté, perdirent au lansquenet quelques milliers de francs; des mâchoires se désarticulèrent à force de bâiller; et déjà les goutteux et les asthmatiques cherchaient à grand bruit leurs chapeaux, lorsque M. Oliveira rendit à tout le monde la joie la plus vive en offrant son bras à Mme Bonsergent et en annonçant qu'on allait souper.

Ce fut un coup de théâtre. Des cinq sens que l'avare nature nous a donnés, le seul qui naisse et ne meure qu'avec nous, c'est le sens du goût. De plus, l'expérience a prouvé que de toutes les variétés connues de la race humaine, l'électeur était la plus vorace. Cette remarque, faite il y a soixante ans par le célèbre Cabanis fondateur de la physiologie, et mise à profit par Oliveira, était le fondement de sa politique.

On se précipita dans la salle à manger avec une impatience mal contenue. Quelques coudes exercés frayèrent rapidement un large passage à leurs propriétaires; quelques bottes écrasèrent quelques souliers de satin; quelques sacrebleu! dominèrent le bruit des gémissements; mais, enfin, il y eut de la place et du jambon pour tous: c'était le problème à résoudre.

Un hasard, qu'Athanase avait savamment préparé, lui permit d'offrir son bras à Rita et de la préserver, grâce à ses larges épaules et à ses poignets robustes, de toute atteinte. Il s'assit près d'elle et tout d'abord s'écria:

«Mademoiselle, que vous êtes belle!»

Ce compliment, qui ne demandait pas un grand effort d'esprit, fit sourire Rita.

«Voulez-vous du poulet?» dit-elle.

Athanase avança son assiette.

«Oui, mademoiselle, dit-il avec sensibilité, de quelle ardeur j'attendais votre retour!

—Vous ne buvez pas,» dit Rita en remplissant son verre jusqu'aux bords.

Athanase le vida d'un trait.

«Ce vin est excellent, répliqua-t-il. C'est du Volnay premier cru..... Ah! dit-il en soupirant, vous n'avez pas besoin de ce vin pour m'enivrer! Vous souvenez-vous, mademoiselle, de ce jour fortuné où j'eus le bonheur de valser.....

—Avec moi? où donc? dit Rita, qui s'en souvenait fort bien.

—Au bal de la préfecture, il y a dix-huit mois. Cet heureux souvenir ne sortira jamais de mon coeur.»

La plupart des autres convives étaient groupés au hasard, et des conversations s'engageaient d'un bout à l'autre de la vaste table.

«Messieurs, dit Oliveira d'une voix qui domina toutes les autres, je bois à la prospérité de la France, notre belle patrie!

—Et à la confusion des Anglais! ajouta le major Bonsergent en levant son verre.

—Cela va sans dire, ajouta le receveur des finances.

—La France, poursuivit Oliveira, est le vrai peuple de Dieu.

—C'est l'Angleterre qui fait tous les trous, dit le receveur.

—Et c'est la France qui les bouche, dit Athanase.

—La France est le pays des grands hommes, dit Oliveira.

—Mieux que cela, monsieur, dit Brancas, la France est un grand homme.

—Oh! oh!» dit le receveur des finances, un peu étonné d'une ellipse aussi forte.

Plusieurs électeurs prêtèrent l'oreille. On suivait sur leurs figures naïves le progrès de la discussion. Quelques verres et quelques fourchettes restèrent levés.

«Oui, reprit Brancas, le peuple français tout entier est un grand homme.

—Grand homme quand il fend du bois? demanda Audinet.

—Oui, monsieur, et quand il fait des souliers, et quand il balaye les rues, et quand il fait le pain, et quand il gâche le plâtre; grand homme en tout, grand homme toujours.

—C'est la thèse des démagogues et des flatteurs du peuple, dit Audinet, qui voulut compromettre son adversaire aux yeux de l'assemblée. Or, le nom de démagogue, comme tous ceux qu'on tire du grec, émeut toujours les électeurs. Si tout le monde en France est grand homme, continua Audinet, il n'y a plus de grands hommes; si tout le monde est héros, il n'y a plus de héros.

—Justement. C'est ce que je voulais dire, répliqua Brancas; il n'y a plus ni héros ni grands hommes: nous sommes tous debout sur la colonne Vendôme, les bras croisés.

—Avec Napoléon? dit le colonel Malaga.

—Avec Napoléon, la redingote grise et le petit chapeau.

—Oh! oh! s'écria le directeur de l'enregistrement, le nez dans son assiette.

—Voilà qui est fort, dit le receveur des finances, la bouche pleine.

—Ces avocats n'ont pas leur langue dans leur poche, dit un voisin.

—L'armée française est invincible, reprit Brancas, qui entraîna toute l'assemblée et surtout les officiers.

—Jamais on n'a vaincu les Français que par trahison, ajouta un sous-lieutenant.

—Vive l'armée française! dit un électeur un peu échauffé par le vin.

—À la santé de l'armée française!

—Messieurs, dit le préfet se levant à son tour, à la santé du roi.....

—De la charte et de son auguste famille!» interrompit un convive.

Tout le monde éclata de rire. Le convive, par modestie, se cacha le nez dans sa serviette.

«Oui, tous les Français sont des héros! reprit Brancas.

—Hum! hum! grommela le colonel.

—C'est fort simple, dit l'avocat. N'êtes-vous pas vous-même un héros? J'en appelle à toute l'assemblée. N'avez-vous pas, quinze ans durant, sabré à droite et à gauche, et percé, fendu, cassé ou écrasé des centaines de têtes, de bras ou de jambes dont vous n'aviez jamais connu les propriétaires? N'est-ce pas là ce qui fait le héros? Vous êtes un héros monsieur, le major Bonsergent est un héros; qu'on vous donne l'armée à commander, vous vaincrez à Iéna, à Wagram, et vous entrerez dans Moscou comme dans un moulin. J'en jurerais. N'êtes-vous pas français; n'êtes-vous pas invincibles? Si Napoléon seul a pris place sur la colonne, c'est qu'on ne pouvait pas y mettre toute la grande armée.

—Quelle nation nous sommes!» dit un marchand de soieries.

Les électeurs étaient charmés. Oliveira s'en aperçut et dit tout bas au conseiller d'État:

«Mon gendre est un peu froid, mais il va bien.» Athanase qui vit le triomphe de son ami, voulut en prendre sa part.

«L'empire du monde est à la France, dit-il d'une voix sonore et imposante. Les druides même l'ont prédit.»

Toute l'assemblée resta indécise, croyant à une plaisanterie.

«Que veut-il dire, avec ses druides? demanda le marchand de soieries.

—Tu ne comprends donc pas? lui répondit sa femme, il parle des truites. C'est pour se moquer de nous.

—Ma foi, dit Oliveira en riant, si les druides l'ont prédit.....

—Buvons aux druides! interrompit Audinet.

—Oui, dit Athanase avec force, buvons à la France! buvons à ces druides qui sous le couteau de César, osèrent annoncer l'immortalité et la mission divine de leur race. Tous les autres peuples sont épuisés: la France seule est encore jeune et forte. L'Orient est fini, la Judée est morte, la Grèce est enterrée depuis vingt siècles, Rome tombe en ruines, la France seule sent, prévoit, juge, travaille et combat. D'une main, elle montre aux nations les tables de la loi nouvelle; de l'autre, elle tient le glaive. Que l'Antechrist se lève, qu'il marche contre elle, qu'il porte la main sur le soldat de Dieu, et vous verrez rouler sa tête au pied de l'autel. De quelque côté que la France se tourne, sa voix se fait entendre aux extrémités du monde, et des quatre points de l'horizon les peuples voient flotter au vent les plis de son drapeau sacré. À qui s'adressent les opprimés de toutes les parties de la terre? À Dieu et à la France! Je bois à la France et aux druides!

—Je t'assure, dit le marchand de soieries à sa femme, qu'il a parlé des druides et non pas des truites; mais qu'est-ce qu'un druide?

—Je ne sais pas, dit la femme; mais c'est bien beau, ce qu'il dit là.

—Est-ce que tu comprends?

—Non, et toi?

—Pas davantage.

—C'est égal, dit la femme, il parle bien, et c'est un bien bel homme.

—Est-ce une nouvelle religion que vous nous apportez là? demanda Audinet d'un ton railleur. Nous avions déjà bien des cultes reconnus; celui de Mahomet, celui de Brahma, celui de Moïse, celui de Calvin et mille autres, sans compter le culte catholique. Est-ce que nous aurons aussi le culte des druides, et reviendrons-nous à la forêt d'Inminsul?

—Ma foi, dit Athanase, je ne suis pas trop ferré sur les dogmes de cette religion, mais je l'ai entendu enseigner par quelques-uns des plus grands esprits et des plus honnêtes gens de France, et je sais fort bien qu'elle ne rapportera jamais à ses apôtres ni places ni argent. C'est un signe certain qu'ils ont cherché la vérité, s'ils ne l'ont pas trouvée.

—Je crois que vous avez raison,» dit à voix basse Rita, que les dernières paroles d'Athanase avaient surprise et charmée.

Elle devina qu'il cachait sous sa gaieté épicurienne un esprit élevé et capable d'enthousiasme, quoique la jouissance d'une grande fortune et l'apathie naturelle de la province eussent un peu rouillé les ressorts de cette âme énergique. Sa galanterie un peu cavalière, mais non pas gauche ou maladroite, ne déplaisait pas à la jeune Parisienne ennuyée des froids discours de ces jeunes gens à la mode qui ont transporté à Paris toutes les grâces de l'Angleterre et du Jockey-club. Un peu de dépit contre Brancas, qui dissimulait mal sa froideur, servait puissamment les intérêts d'Athanase; et, sans y penser, elle reçut avec tant de bonne grâce et de reconnaissance les empressements de Ripainsel, qu'il en conçut les plus grandes espérances.

D'un autre côté de la table, les destins jaloux avaient troublé le bonheur de Brancas et de la belle Claudie. D'abord, Mme Bonsergent s'était assise entre eux, et, en face de Claudie, le livide Audinet, dont les yeux ternes et fixes ne quittaient pas un instant ceux de Mlle Bonsergent. À côté d'Audinet, le colonel Malaga regardait de travers le Parisien, dans l'espérance de l'intimider et de l'éloigner de Claudie. Brancas, indifférent aux regards menaçants du colonel, se sentait néanmoins gêné et troublé comme un orateur sifflé par un auditoire. Pour sortir d'embarras, il essaya de gagner Mme Bonsergent, tâche assez difficile.

Élodie n'était pas une méchante femme, quoique son esprit impérieux et subtil la rendit incompréhensible aux neuf dixièmes des habitants de Vieilleville, et insupportable au dernier dixième. Partout elle voulait régner, par la beauté comme par l'esprit, et elle souffrait impatiemment les atteintes de l'âge. Secrétement choquée de l'attention exclusive que Brancas donnait à Claudie, qu'elle ne pouvait se résoudre à traiter en fille raisonnable et nubile, elle regardait l'avocat avec malveillance. Comme elle avait été jolie, elle avait trouvé beaucoup de flatteurs, qui lui persuadèrent sans peine que son génie était le plus beau et le plus sublime qu'on eût vu en ce siècle. Au premier rang de ces flatteurs était le secrétaire général qui, de bonne heure, devina sa faiblesse.

Il est aisé de comprendre que le Parisien ne pouvait pas lutter contre Audinet dans le coeur de Mme Bonsergent. Tout poli et bien élevé qu'il fût, il avait trop peu de temps pour faire sa cour à une vieille femme prétentieuse qui levait les yeux au ciel vingt fois par minute, et que ses amis appelaient la muse tragique du département. Brancas, simple et franc comme tous les bons esprits, élevé d'ailleurs à Paris, où le mouvement impérieux des affaires rompt à tout moment les intrigues longues et compliquées, n'entendait rien à cette stratégie de province.

«Mlle Claudie est, ce soir, d'une beauté admirable, dit-il à Mme Bonsergent.

—Que dites-vous de moi, monsieur? demanda Claudie.

—Quelque chose que vous ne devez pas écouter,» répliqua Brancas en riant.

Toute autre mère eût été flattée des paroles du Parisien, mais Élodie fut blessée au fond du coeur qu'il n'eût d'attention que pour sa fille. Elle répondit sèchement. Brancas, étonné, regarda le secrétaire général et le vit sourire d'un air de triomphe. Il devina la pensée d'Audinet, et, pour réparer sa faute:

«C'est tout votre portrait, madame, dit-il d'un air sérieux.

—J'étais moins brune autrefois, dit Mme Bonsergent en minaudant.

—Moins brune? répondit le Parisien, est-ce possible? Les lis et les roses ne sont rien auprès de vous.»

Élodie sourit.

«C'est à ma fille qu'il faut dire ces belles choses,» dit-elle.

Effectivement, la mère de sa fille était couperosée; mais Brancas n'en voulut pas démordre.

«Avez-vous vu au Louvre le portrait de Jeanne d'Aragon?

—J'ai dû le voir, répondit Mme Bonsergent.

—C'est un des plus beaux ouvrages de Raphael, dit Brancas, et le modèle était digne du peintre. Jeanne d'Aragon a été l'une des plus belles princesses du seizième siècle. Je trouve en vous, madame, quelques-uns de ses traits et surtout cette physionomie fière et douce qui annonce la puissance et le génie.»

Audinet, qui suivait attentivement la conversation du Parisien et de Mme Bonsergent, fronça le sourcil. Il sentait que son rival allait le gagner de vitesse, et il se hâta d'interrompre le cours des flatteries de Brancas. Peu de moments après, le souper finit, et chacun se leva pour rentrer dans le salon. L'avocat alla s'asseoir près de Rita.

«Eh! bien monsieur, dit celle-ci, comment trouvez-vous Mlle Bonsergent? Il paraît que la province ne vous fait pas peur.

—Je la trouve très-digne de votre amitié, répondit Brancas.

—Elle a de l'esprit?

—Un esprit charmant. Je n'aurais pas cru qu'à Vieilleville.....

—Sa mère, interrompit Rita, est une véritable perle.

—Euh! euh! dit le Parisien d'un air indécis, comment l'entendez-vous?

—Comme il faut l'entendre, répliqua Mlle Oliveira. N'est-ce pas le devoir des mères de faire ressortir le mérite de leurs filles?

—Assurément.

—Eh bien, le ridicule de Mme Bonsergent ne donne-t-il pas un nouveau prix à la simplicité charmante de Claudie?

—Savez-vous, mademoiselle, dit Brancas, qu'on n'égorge pas plus agréablement ses amis que vous ne faites?

—Moi, égorger! Vous me faites tort, je vous assure. J'aime mes amies de tout mon coeur, mais je puis bien remarquer que Mme Élodie est sotte, qu'elle croit avoir tout le génie de monde, qu'elle ennuie de ses prétentions poétiques tous ceux qu'elle rencontre, et qu'elle choque les esprits les plus indulgents. Qu'en pensez-vous, monsieur? ajouta-t-elle en se tournant vers Athanase.

—Je pense que vous avez raison, comme toujours, répondit Ripainsel.

—Monsieur Ripainsel, continua Rita, restez près de moi, je vous prie. Vous êtes un juge précieux. Personne n'opine du bonnet avec plus de bonne grâce que vous.»

La conversation continua quelque temps sur ce ton; mais déjà il était trois heures du matin, et la plupart des gens n'aspiraient qu'à dormir et digérer en paix. Les plus âgés donnèrent le signal du départ et furent bientôt suivis de la foule des invités.

Quand Athanase se retira avec son ami Brancas:

«Monsieur, lui dit Oliveira, j'espère que vous me ferez le plaisir de revenir ici?»

Athanase regarda Rita.

«Monsieur, dit-il, j'allais vous en demander la permission.»

Mlle Oliveira sourit, et, se tournant vers Claudie, lui dit tout bas:

«Chère belle, j'ai tout un monde de choses à te dire. Ferme ta porte demain; j'irai passer l'après-midi avec toi.»

Les deux amies s'embrassèrent, et tout le monde prit congé d'Oliveira.

Brancas et Ripainsel accompagnèrent la famille Bonsergent. L'avocat donnait le bras à Claudie, Athanase à sa mère, et le major marchait devant et portait le menu bagage, je veux dire les morceaux de musique, Brancas, resté un peu en arrière, dit à Claudie:

«Je vais partir dans trois jours pour Paris.

—Qu'allez-vous faire à Paris? demanda-t-elle inquiète.

—Claudie, continua l'avocat, m'aimez-vous?

—Qu'allez-vous faire à Paris?

—Ordonnez-moi de rester ici, et j'y resterai.

—Que voulez-vous que j'ordonne? Ai-je des droits sur vous?

—Claudie, je vous aime.

—Que sais-je? Vous m'aimez, et votre oncle demande pour vous une autre femme!

—Vous savez bien que je ne l'aime pas.

—Que sais-je? Rompez d'abord avec M. Oliveira, et nous verrons.»

Quelque effort que fit l'avocat, il n'en put tirer d'autre réponse.

«Et vous, dit-il, que fait à vos genoux cet insupportable Audinet?»

Claudie éclata de rire.

«M. Audinet, répondit-elle, est à la maison par la volonté de mon père et de ma mère, et il n'en sortira que.....

—Par la force des baïonnettes!

—Précisément.

—Eh bien! nous aurons recours aux baïonnettes.

—N'en faites rien, si vous m'aimez, dit Claudie d'un ton suppliant. Vous ne connaissez pas le colonel Malaga?

—Ce n'est pas au colonel que j'ai affaire, mais à son fils.

—Le colonel n'est jamais bien loin, dit Claudie, et M. Audinet, qui n'est pas brave, vous le jettera dans les jambes à la première occasion.

—Bah! dit Brancas d'un air chevaleresque, le colonel, après tout, ne m'assassinera pas, et s'il faut se battre....

—Je ne sais, dit Claudie, mais je tremble, et, s'il faut tout avouer, je crains encore plus le fils que le père. Vous ne savez pas de quelles calomnies M. Audinet est capable.»

On était arrivé à la porte de la maison Bonsergent. Athanase et le Parisien prirent congé du major et des dames, et allèrent se coucher.

«Es-tu content de ta journée? dit Brancas.

—Content! Je suis ravi!

—De qui? de Mme Bonsergent?

—Mauvais plaisant!

—Ravi d'avoir gagné ton procès?

—Oui, d'abord. Sais-tu que je suis maintenant beaucoup plus riche qu'elle?

—Elle? Qui, elle?

—Rita, parbleu! Est-ce qu'il y a deux femmes au monde?

—Parle plus respectueusement, je te prie, dit le Parisien. Claudie est un ange.

—Et Rita, une divinité. Quels yeux! que d'esprit! Jure-moi que tu ne l'aimes pas.

—Je te le jure.

—Et que tu ne l'épouseras jamais, ou je t'étends sur la poussière.

—Ma foi! dit le Parisien, l'amour est dangereux dans ce pays, s'il faut que je choisisse entre le glaive du colonel Malaga et le tien.

—Malaga! s'écria Athanase. Je te plains. C'est le bourreau des crânes. Il n'a jamais manqué son coup.

—Bah! dit le Parisien, c'est qu'il n'a rencontré que des maladroits. Après tout, quel prétexte a-t-il pour me couper la gorge?

—Quel prétexte? Tu crois que ce vieux maître d'armes a besoin d'un prétexte. Je te garantis qu'il trouvera, si tu lui déplais, mille moyens de t'amener sur le terrain, et son fils mille moyens pour ne pas s'y laisser traîner.»

Brancas se coucha, l'esprit rempli des plus douces images; cependant une vague inquiétude troublait ses rêves de bonheur.

«Pourquoi cet Audinet est-il aux genoux de Claudie! pensait-il toujours. Et pourquoi ne veut-elle pas me dire qu'elle m'aime, sans avoir pris ses précautions?»

En cherchant inutilement une réponse à ces deux questions, il s'endormit.

Le lendemain, dès deux heures de l'après-midi, Mlle Oliveira rendit visite à son amie. Le major Bonsergent, galant comme on l'était au siècle dernier la conduisit au jardin où déjà Claudie l'attendait. Les deux amies, restées seules, échangèrent d'abord quelques paroles insignifiantes qui n'avaient pour but que de préparer, ou, si l'on veut, de retarder l'explication décisive.

«Ce jardin est magnifique, dit Rita.

—Oui, assez beau, répondit négligemment Claudie.

—Cela vaut mieux qu'un salon. On reçoit son monde sous la voûte azurée des cieux, parmi les fleurs et les fruits, en vue d'une verte vallée. C'est un cadre qui fait mieux ressortir les personnages.

—Oui, dit Claudie en riant, mais quand ces personnages sont des niais ou des ennuyeux?

—Il y a bien autre chose que des ennuyeux à Vieilleville, dit Rita. On y voit des étrangers, des Parisiens, des....

—Des avocats! interrompit Claudie toujours en riant.

—Oui, des avocats. Mon philosophe, par exemple n'est pas trop ennuyeux.

—C'est vrai.

—Je parie qu'il vient souvent te voir.

—Tous les jours, dit Claudie, qui sentit que la lutte s'engageait, et qui l'accepta bravement.

—Tous les jours!

—Mon Dieu, oui; mon père assure qu'il aime passionnément l'horticulture.

—L'horticulture seulement? dit Rita d'un air assez froid.

—Que veux-tu qu'il aime de plus? demanda Claudie.

—Ton père, peut-être, qui la lui enseigne.

—Tu m'y fais penser, dit Claudie. Peut-être aussi aime-t-il l'histoire de la guerre d'Espagne, car mon père la sait sur le bout de son doigt, pour l'avoir apprise sur place et à ses dépens; aussi je t'assure qu'il ne se fait pas faute de la raconter.

—Et ton père, comment l'aime-t-il?

—Que veux-tu dire?

—L'aime-t-il un peu? beaucoup? passionnément?

—Est-ce que je suis juge de ces choses-là? demanda Claudie.

—Parlons franchement, dit Rita. On m'a dit que M. Brancas ne quittait pas ta maison.

—Tu vois bien qu'on s'est trompé, puisqu'il n'est pas là.

—On m'a dit qu'il t'aimait. Est-ce vrai?

—Qu'en sais-je? dit Claudie rougissant.

—Tu rougis; donc, c'est vrai. Pourquoi m'en faire un mystère?

—Et toi, un interrogatoire?

—Il est tout naturel que j'interroge. Supposons que j'aie un oison, un seul; qu'il aille chez mon voisin, et que mon voisin le tue et le mange; n'ai-je pas le droit de faire des réclamations?

—Très-bien, dit Claudie, si le voisin l'a attiré chez lui; mais si tu l'as envoyé chez le voisin?

—Tu avoues donc que tu l'as mangé?

—Mangé? Non, mais il est à la broche.

—Ah! Claudie, c'est mal. Comment! Je n'ai qu'un hégelien, un seul, un oison d'une espèce rare et hors de prix, et tu l'enlèves sous mes yeux. Claudie, Claudie! c'est une noirceur abominable.

—Tu tiens donc beaucoup à ton hégelien? demanda Claudie.

—Beaucoup? Non. Ce serait trop. Mais j'y tiens assez pour vouloir le garder dans ma ménagerie.

—Et l'épouser?

—Oh! non. Ce mariage est une invention de mon père et de M. Graindorge, ce conseiller d'État au crâne beurre frais que tu as vu chez nous.

—Tu as tout Paris et tu m'envies un avocat!

—Envies! Quel vilain mot! Sache, mon enfant, que je n'envie jamais. Je suis comme César, qui n'enviait rien....

—Mais qui prenait tout, dit Claudie.

—Parfait.... Donc, tu le prends?

—Oui.... non.... peut-être.... je ne sais pas....

—Que fais-tu de ton Audinet?

—Rien de bon. M. le secrétaire général, sous ombre que mes parents l'autorisent, est venu se jeter à mes pieds, en plein kiosque, hier.

—Et tu ne l'as pas prié de ne plus revenir?

—J'allais lui parler, et d'un bon style, lorsque l'avocat a eu la maladresse d'entrer.

—C'est fâcheux! et qu'as-tu fait?

—J'ai mis l'Audinet à la porte, et dit à l'autre: Je vais me faire coiffer, attendez-moi, s'il vous plaît.

—Claudie! s'écria Rita d'un air solennel, tu es une forte tête.

—Je le crois.

—Et tu iras loin, c'est moi qui te le prédis. À propos, dis-moi: Connais-tu ce fier binocle qui nous contemplait hier avec tant d'assurance, et que l'hégelien m'a présenté hier?

—Ah! ah! dit Claudie en riant, je vois que tu ne porteras pas longtemps le deuil de l'avocat.

—Coquette! tu voudrais, pour ta gloire, que je mourusse de jalousie. Quant au binocle, que tu appelles, je crois, Rouxpainsel ou Ratpainsel, ou je ne sais comment, quel homme est-ce, je te prie?

—C'est un druide.

—Claudie, ma petite Claudie, ne me fais pas languir, je t'en conjure, pense à l'hégelien que je t'ai cédé de si bon coeur, et parle-moi franchement.

—Eh bien, c'est un druide blond.

—Je l'ai vu. Après?

—C'est, dit Mlle Bonsergent, le meilleur garçon du monde et le plus gai; mais il a le goût de tous les gentilshommes de campagne; il adore les cuisinières.

—Fi donc!

—J'ai cru que tu voulais savoir la vérité vraie; si tu n'as demandé que la vérité officielle, excuse ma sincérité.»

À ce moment, Catherine parut et annonça M. Brancas. Rita voulut se lever.

«Non, reste, dit Claudie. Sa visite ne sera pas longue.»

Le Parisien parut surpris et gêné de la rencontre de Mlle Oliveira; cependant, comme ils avaient tous deux beaucoup d'usage du monde, cet embarras réciproque cessa bientôt. Brancas après réflexion, fut content d'avoir trouvé l'occasion de mettre fin à une situation ridicule. Il déploya la plus rare habileté pour faire entendre à Rita, sans l'offenser qu'il aimait Claudie; et Mlle Oliveira, qui riait de ses efforts pour expliquer une chose qu'elle entendait si bien et qui lui était indifférente, s'amusait à le pousser et à l'embarrasser.

Après une heure de cet exercice fatiguant, Brancas épuisé et désespérant de se faire comprendre, allait prendre congé des deux jeunes filles, lorsque la malicieuse Rita l'arrêta court.

«Monsieur, dit-elle, je vous entends, vous aimez Claudie et vous n'osez me le dire. Suis-je donc si terrible? Eh! mon Dieu, rien n'est plus simple, ma franchise vous paraîtra peut-être extraordinaire, et je ferai peut-être mieux, suivant les règles de lacivilité puérile et honnête, de paraître ignorer les conventions de mon père et de M. Graindorge: mais quoi! je suis seule sur la terre, car un père est un père et ne peut se charger de certaines négociations difficiles et délicates. Vous êtes libre, monsieur, et je me charge de le dire à mon père. Claudie vous aime, je le sais....

—Je n'ai rien dit de pareil, s'écria Claudie.

—Bon! je l'ai deviné.

—Inventé!

—Deviné. Au reste, le mot ne fait rien à la chose. Je m'offre à vous servir de témoin.

—Mademoiselle, dit le Parisien en lui baisant la main, vous avez la grâce et l'esprit d'un ange.

—Mais, dit Claudie, si Rita est un ange, que me reste-t-il à moi?

—Tu seras une divinité, dit Rita en riant. Adieu mes amis, je vous quitte. Mariez-vous et soyez heureux, c'est le mieux que vous puissiez faire.»

Là-dessus, remettant son châle et son chapeau, elle sortit.

«Vous m'aimez donc? dit Brancas à Claudie.

—Puisqu'elle le dit!» répliqua-t-elle en souriant.

Comment peindre les transports et la joie de ces deux amants? Claudie était la plus heureuse des femmes. Elle oubliait Audinet, elle s'enivrait du bonheur présent et du bonheur à venir. Heureux moments, trop rares dans la vie de l'homme, et qui devaient être suivis d'un triste réveil!

Il fut convenu que Brancas, pressé de revenir à Paris, la demanderait en mariage le jour même, et que la noce se ferait le plus tôt possible, en dépit de tous les Audinet.

Le major Bonsergent, consulté, n'osa ni donner ni refuser son consentement. Comment violer la parole donnée au colonel Malaga? Comment rompre une amitié de cinquante ans? Cependant Claudie n'eut pas trop de peine à le déterminer.

«Eh bien! dit-il, si ma femme y consent....»

Mais Élodie répondit par un refus net et catégorique. Les empressements de Brancas, les prières et les larmes de Claudie ne purent la fléchir.

«Faites ce qu'il vous plaira, dit-elle, vous le pouvez, mais ma volonté est immuable. J'ai l'âme assez naïve encore pour ne pas comprendre qu'on manque à sa parole.»

En réalité, elle voulait se donner le temps de consulter Audinet.

«Ne la pressez pas trop, dit à voix basse le major à Brancas, vous la feriez butter comme un âne sur un caillou. Au reste, je réponds de tout.»

Brancas partit le coeur plein d'un bonheur infini. Son cheval fit en dix minutes le trajet entre Vieilleville et la maison d'Athanase.

«Je me marie! j'aime! je suis aimé!» dit le Parisien en sautant dans les bras de son ami.

—Cela se voit, dit Athanase, mon pauvreÉclairest fourbu. Maintenant, défie-toi du colonel Malaga, et souviens-toi de cet illustreblagueurqui disait que le Capitole est voisin de la roche Tarpéienne.


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