XVI

Audinet était rentré chez lui plein de rage. La froideur presque méprisante de Claudie le désespérait. Le lendemain de la demande de mariage faite par Brancas, il alla chez le major Bonsergent et ne rencontra qu'Élodie. Il apprit d'elle le nouveau et irréparable malheur dont il était menacé, et sortit plein de fureur.

«Je l'aime assez, dit-il, pour la haïr jusqu'à la mort. Oh! je me vengerai.»

Tout à coup une idée infernale se présenta à lui, et il l'adopta sur-le-champ.

Le soir même, vers six heures, Brancas reçut un billet anonyme ainsi conçu:

«On vous trompe. La personne que vous aimez en aime un autre, et tous les soirs, à onze heures, le reçoit dans sa chambre. Vous pouvez vous en assurer vous-même,

«UNE AMIE INCONNUE.»

«UNE AMIE INCONNUE.»

«UNE AMIE INCONNUE.»

L'écriture était contrefaite. Brancas pâlit de colère et de douleur. Audinet aux genoux de Claudie lui revint à l'esprit.

«Quoi! ce misérable!...» pensa-t-il indigné.

On a beaucoup médit des lettres anonymes. Il est vrai pourtant qu'elles produisent généralement plus d'effet que les lettres signées des noms les plus respectables, et la marque la plus certaine de leur utilité est l'usage constant qu'en font un si grand nombre de gens dans toutes les petites villes de province. Le Parisien, entraîné par une force invincible, prit le chemin de Vieilleville, et, sans se montrer à personne, se mit à rôder aux environs de la maison Bonsergent.

Il n'attendit pas longtemps. À onze heures, Audinet parut, reconnaissable seulement à sa démarche, car la nuit était noire et éclairée seulement de la pâle lueur des étoiles. Le coeur de l'avocat battit violemment.

Le secrétaire général ouvrit avec un passe-partout la porte du jardin, voisine du kiosque, que longeait une rue déserte, et la referma avec soin. L'avocat, déjà ébranlé par la vue de ce passe-partout, voulut vérifier son malheur jusqu'au bout. S'aidant des pieds et des mains, il grimpa sur le mur, et de là, sans trop d'effort, descendit dans le jardin. Il suivit avec précaution les traces d'Audinet, et parvint à quelques pas de la maison. Là, il vit le secrétaire général escalader, au moyen d'une échelle de cordes, la fenêtre de Claudie, qui était au premier étage, à côté de celle de sa mère, et se jeter dans les bras d'une femme vêtue de blanc qui tenait l'échelle.

Brancas demeura atterré. Aucun doute n'était possible. Il connaissait cette chambre et celle qui l'habitait. Dans la fureur dont il était animé, il eut envie de grimper lui-même après Audinet, de surprendre la perfide, de la confondre et de la tuer. Heureusement, Audinet avait retiré l'échelle de cordes, et le jeune homme se trouvait sans armes et sans moyens de vengeance!

«Quelle école! pensait-il les dents serrées. Voilà une vertu de province! Et moi qui ai dédaigné pour elle Rita, un million et la députation. Amour, richesse, ambition, tout m'échappe!»

Il attendit Audinet. Il voulait le forcer à se battre et le tuer à tout prix; mais une pluie violente le força de sortir du jardin et de chercher asile sous un toit qui s'avançait en saillie dans la rue voisine. Cet incident changea le cours de ses idées; la pluie et le froid le glaçaient; il se sentit pris d'une fièvre violente et rentra chez Athanase, qui ne s'était aperçu ni de son départ ni de son retour.

Le lendemain, malgré la fièvre, l'avocat résolut de partir. Son ami essaya de l'en détourner.

«Non, dit Brancas, j'ai reçu des lettres d'un client dont le procès va se juger dans trois jours. Il faut que je parte.

—Eh! pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt?

—Je l'avais oublié, dit Brancas. Envoie, je te prie, un exprès porter cette lettre à Mlle Bonsergent.

—Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?

—Je suis pressé. Je veux faire ma malle. Ne m'interroge pas.

—Hum! ceci est bien extraordinaire,» dit Ripainsel; mais il ne fit aucune question.

Claudie était de la plus belle humeur du monde lorsqu'elle reçut la lettre de son amant. Elle chantait, elle riait, elle faisait mille caresses au major. Elle prit la lettre et monta dans sa chambre pour la lire plus à l'aise. D'une main légère, elle rompit le cachet, la lut et tomba évanouie. Voici ce terrible billet:

«Claudie, j'ai vu cette nuit, à onze heures, Audinet monter dans votre chambre; vous teniez l'échelle de cordes. Ne mentez pas; je l'ai vu. Je voulais d'abord vous tuer et lui avec vous, et punir votre infamie. Il vaut mieux que je parte. Adieu, vivez heureuse, si votre crime vous laisse sans remords.

«Celui qui vous aimait, qui vous hait et qui vous maudit.

«BRANCAS.»

«BRANCAS.»

«BRANCAS.»

Quelques instants après, elle reprit ses sens, vit la lettre et comprit tout son malheur.

«Est-ce que je rêve? dit-elle; il m'a vue! il a vu Audinet! Il me croit criminelle; et, sans me laisser le temps de me justifier, il part!.... C'est impossible. Où donc étais-je cette nuit? Ma mère était malade; on m'avait fait un lit près du sien; j'ai dormi dans sa chambre. Qui donc a pu tenir une échelle de cordes et faire monter cet homme!.... Ah! malheureuse que je suis! Et Catherine?»

Elle sonna. La servante parut.

«Catherine, dit impétueusement Claudie, qu'avez-vous fait cette nuit?

—J'ai dormi, mademoiselle, répondit-elle un peu troublée.

—Vous dormiez à onze heures du soir?»

Catherine garda le silence.

«Vous n'avez fait entrer personne dans ma chambre? Répondez-moi sincèrement, ou je vous fais interroger par mon père.

—Mademoiselle, dit Catherine effrayée, pardonnez-moi, c'est lui qui l'a voulu.

—Qui, lui?

—M. Audinet. Il me dit que c'était une pure plaisanterie, et comme mademoiselle couchait depuis deux jours dans la chambre de sa mère, je ne crus pas mal faire....

—C'est bien, Catherine. Si pareille chose se renouvelle, je le dirai à mon père, qui vous tuera comme deux chiens, vous et votre complice. Restez, je vous pardonne, à condition que vous allez faire porter ceci à M. Brancas, chez M. Ripainsel.

—Oh! c'est facile, dit Catherine, charmée d'en être quitte à si bon compte. Le garçon boulanger du coin, qui me fait les doux yeux, prendra le cheval de son patron et fera votre commission en vingt minutes.»

Voici la lettre de Claudie:

«Vous m'accusez d'infamie! Vous me condamnez sans m'entendre et vous partez! Je vous le défends, monsieur! Je veux que vous connaissiez les vrais coupables! Après, vous partirez, car je ne vous reverrai jamais: vous avez douté de moi.

«CLAUDIE.»

«CLAUDIE.»

«CLAUDIE.»

Brancas lut ces lignes et se sentit ébranlé. Comme tous les amants, il désirait trouver sa maîtresse innocente.

«Cependant, j'ai vu! se dit-il. Que va-t-elle inventer pour sortir d'affaire. Cet Audinet est capable de tout, mais qui donc tenait l'échelle? Mme Bonsergent est malade et ne quitte pas le lit.... Suis-je aveugle ou insensé? Après tout, il sera toujours temps de partir?»

Sur ces sages réflexions, il fit seller un cheval, partit au galop et descendit à la porte du major. Claudie l'attendait, le prit par la main, et, sans dire un mot, le mit en présence de Catherine, qui répéta les explications qu'elle avait données.

«Eh bien?» dit Claudie, restée seule avec le Parisien.

Il se jeta à ses genoux et demanda pardon dans les termes les plus éloquents. Claudie demeura inflexible. C'était une âme fière, hautaine et obstinée, qui aimait mieux être brisée que plier, et qui ne pardonnait pas à son amant d'avoir douté d'elle.

«Claudie! s'écria Brancas, je vous adore. Qui n'eût douté comme moi devant ce terrible témoignage? Claudie, ayez pitié de mon désespoir.

—Adieu! dit-elle.

Brancas, désespéré, se mit à la recherche du secrétaire général. Il voulait venger sur lui toutes ses douleurs. Audinet le vit entrer en tremblant dans son cabinet de travail. Le visage du Parisien, ordinairement doux et poli, était en ce moment-là contracté par une fureur froide qui glaça le sang dans les veines du secrétaire général.

«Monsieur, dit Brancas sans le saluer, connaissez-vous cette écriture?»

Il montrait le billet anonyme.

«Non, dit Audinet, qui recula instinctivement dans un coin de la chambre.

—Vous êtes un infâme menteur et un misérable coquin!» s'écria Brancas d'une voix tonnante.

Au bruit, le colonel Malaga entra.

«Qui se permet de parler ainsi chez moi? dit le colonel.

—Moi! répliqua Brancas furieux. Moi! qui parle à monsieur votre fils.

—Qui? vous! reprit le colonel d'une voix insolente. Et d'abord, mon petit monsieur, commencez par ôter votre chapeau. Je suis chez moi et je veux qu'on me respecte.

—Monsieur, dit Brancas, je crois parler à un homme d'honneur.

—C'est fort heureux! interrompit Malaga.

—Et je viens vous dire que votre fils est un misérable!...

—Encore! dit le colonel. Est-ce que vous avez fait votre testament, monsieur le Parisien?

—On m'avait bien prévenu, dit amèrement Brancas, qu'offensé par le fils j'aurais à me battre avec le père.

—Eh bien, il fallait profiter de l'avis, dit le colonel. Quelle est votre arme?

—Le pistolet.

—Très-bien, monsieur. Demain matin, à sept heures, je vous attends.»

Audinet sourit d'un air de mauvais augure. Brancas sortit de la maison, et sans reprendre haleine, retourna chez Ripainsel. Celui-ci était le plus heureux des hommes.

«Tiens, lis, dit-il.

«M. Oliveira prie M. Athanase Ripainsel de lui faire l'honneur de dîner avec lui lundi prochain.»

—Je parie, ajouta-t-il d'un air fat, que miss Rita ne dédaigne pas ton serviteur.... Tous les bonheurs à la fois!

—Tant pis! répliqua Brancas, que la vue de cet homme heureux contrariait secrètement.

—Comment, tant pis!

—Eh oui, tant pis pour toi, tant pis pour Rita, tant pis pour le Grand Turc et pour le Grand Mogol! Toutes les femmes ne valent pas le diable!

—Oh! oh! dit Ripainsel, le vent souffle-t-il de ce côté-là, mon compère?.... À propos tu ne pars plus?

—Non. Je vais demain couper la gorge au colonel Malaga.

—Qu'est-ce que je te disais? Je parie que tu as écrasé la patte de son chien? Vieux soudard, va! J'espère bien qu'il ne mourra pas dans son lit.

—Veux-tu être mon témoin?

—Parbleu! Quelle est ton arme?

—Le pistolet.

—Tu es habile?

—Oui, assez.

—Allons, tant mieux, répliqua Ripainsel qui cacha son inquiétude sous un air de bonne humeur. Tire le premier, si tu peux, et coupe-lui le nez proprement. Veux-tu te faire la main d'avance? J'ai là d'excellents pistolets de tir.»

La soirée se passa en exercices de cette espèce. Brancas cherchait à tromper sa colère et son désespoir. Il ne put s'empêcher de confier à son ami la querelle qu'il avait eue le matin avec Claudie, et le fâcheux résultat de sa crédulité. Athanase haussa les épaules.

—C'est un orage qui passera, dit-il. Claudie veut se faire valoir. C'est fort bien fait. Cela t'apprendra à ne jamais croire ce que tu vois, et à obéir; disposition excellente pour entrer en ménage. Je veux qu'on m'empale si jamais il m'arrive de soupçonner Rita.

—Tu es donc bien avant dans ses bonnes grâces?

—Aussi avant qu'on puisse l'être, ami de mon coeur, répondit Athanase. Tous les jours je la vois, je lui dis que je l'aime, elle rit; que je veux l'épouser, et elle refuse en riant; hier, en parlant, j'ai baisé la main qu'elle me tendait à l'anglaise pour la serrer. Elle m'a fermé la porte au nez. Si ce n'est pas là de l'amour je ne m'y connais plus. Oliveira ne voit rien ou ne veut rien voir, et ton oncle lui-même, le conseiller au crâne beurre frais, en prend son parti et ne me fait plus mauvais accueil.

—Heureux garçon! dit Brancas en soupirant.

—Va, ton tour reviendra, dit Athanase; en attendant, buvons frais; la joie est au fond des pots.»

Brancas suivit son conseil, mais la tristesse le gagnait.

«Si je ne t'avais vu brave en plusieurs occasions, dit Athanase, j'aurais peur pour toi de quelque faiblesse.

—Je ne suis pas faible, répondit Brancas, et je ne crains pas la mort; mais puis-je me consoler d'avoir perdu Claudie?

—Bah! dit Athanase, qu'est-ce que l'amour? Je ne sais plus qui l'a dit: C'est le contact de deux épidermes. Que l'épiderme soit brun, rose ou blanc, ou rance et jauni comme un vieux parchemin, c'est toujours un épiderme, et la nature n'en suit pas moins ses lois éternelles.

—Impie! s'écria Brancas, est-ce que Rita n'est qu'un épiderme?

—Les personnalités sont interdites, dit gravement Athanase.

—Je plains le major Bonsergent, dit Brancas après un long silence; il perd un élève qui était près de lui faire honneur.

—Eh! tu n'es pas perdu, j'espère.

—Je l'espère aussi, si tu veux dire que je ne suis pas mort, mais mon coeur est déchiré de regrets, et je bénirai la balle qui m'ôtera la vie.

—Quel charmant convive tu fais? dit Athanase. La vie! la mort! Eh! tu ne rabâches que ces deux mots! Après tout, la vie, c'est peut-être la mort; la mort, c'est peut-être la vie.

—Mon cher ami, dit Brancas, ayons le courage de contempler la mort en face. Ce n'est rien ou peu de chose. C'est le passage d'une existence à une autre.

—On change de chemise, dit Athanase; voilà tout.

—Qu'est-ce que le globe terrestre? continua l'avocat; un amas de matières en décomposition et en recomposition continuelle, un tas de détritus immondes, un séjour malsain, une étable où tous les animaux de la création se vautrent à l'envi, une goutte de substance en fusion détachée du soleil par un coup de tête de comète aventureuse, un je ne sais quoi dont la petitesse doit faire rire les habitants de Saturne et de Jupiter. C'est bien la peine de regretter ce logement? Quelque part que m'envoie la Providence, je ne saurais trouver pire séjour.

—Très bien! dit Athanase. Il est neuf heures. Allons-nous nous coucher. Il faut avoir l'oeil clair, la main sûre et l'esprit net, et par ce moyen, camper une balle dans le nez du sieur Malaga, qui ressemble à une trompe.»

Le même soir, le colonel alla rendre visite au major Bonsergent. Son air grave et farouche étonna Claudie qui sortit sur un signe de son père.

«Veux-tu me servir de témoin? demanda le colonel.

—Tu te bats? dit le major étonné.

—Oui.

—Contre qui?

—Contre ce maudit Parisien.

—Il t'a offensé?

—Moi? non. Je l'ai entendu se quereller avec Audinet, et....

—À quel propos?

—Je l'ignore. Audinet n'a pas voulu me le dire.

—Et l'autre?

—Je ne lui ai pas demandé.

—Il fallait les laisser se quereller.

—Mon cher ami, dit le colonel avec effort, tu connais ce pauvre Audinet. Sa place l'oblige à beaucoup de ménagements, et....

—Il t'envoie ferrailler à sa place? Brave garçon! va. Entre nous, plus je le vois, plus je me félicite que Claudie n'en ait pas voulu.

—Ne parlons plus de cela, dit le colonel avec impatience. Veux-tu, oui ou non, me servir de témoin?

—Contre mon futur gendre? C'est impossible; mais toute la garnison se fera un plaisir de me remplacer. À quel heure est le duel?

—À sept heures du matin.»

Le colonel sortit brusquement, et sur son passage heurta Catherine, qui prêtait l'oreille suivant l'usage de son métier et qui se hâta d'avertir sa maîtresse. Cette terrible nouvelle ébranla la fière Claudie. Elle sentit à ce coup combien son amant lui était cher, et, malgré l'orgueil qui luttait dans son coeur contre l'amour, elle écrivit à Brancas ces deux mots:

«Aimez-moi et vivez.

«CLAUDIE.»

«CLAUDIE.»

«CLAUDIE.»

Elle passa toute la nuit dans une inquiétude mortelle, rêvant toute éveillée, et croyant voir le corps sanglant de Brancas. Elle pria Dieu avec une ferveur extraordinaire.

«Hélas! pensait-elle, c'est mon orgueil qui l'a perdu.»

Le matin, dès six heures, elle vit son père prendre sa canne et sortir.

«Où vas-tu? dit-elle.

—Me promener dans la campagne.

—Tâche d'empêcher cet affreux duel! s'écria-t-elle.

—Qui te l'a dit? demanda le vieillard étonné.

—Qu'importe? Je le sais.»

Et elle se hâta de lui raconter la perfidie d'Audinet, sa querelle avec Brancas, et le refus qu'elle avait fait de se réconcilier, et les raisons probables du duel.

—Ah! le lâche coquin!» s'écria le major en pensant à Audinet.

Il courut chez le colonel Malaga. Celui-ci était déjà sorti avec ses témoins. Le major prit des informations dans le voisinage, et suivant toujours le colonel comme à la piste, il parvint à l'apercevoir. Mais déjà il était trop tard. Le combat était commencé.

Brancas et Ripainsel, accompagnés d'un officier de la garnison de Vieilleville, qui servait de second témoin à l'avocat, arrivèrent les premiers sur le terrain. Peu après parut le colonel. On se salua, on chargea les armes, on mesura quinze pas de distance et les deux adversaires se mirent en ligne. Le hasard favorisa Brancas, qui tira le premier.

La balle effleura seulement le front du colonel et coupa une touffe de cheveux.

«Bien visé! dit Malaga, mais voici qui est mieux...»

Au même moment arrivait le major tout essoufflé.

«Ne tire pas!» s'écria-t-il.

Malaga baissa son pistolet, déjà levé et attendit.

«Malaga, dit Bonsergent, écoute-moi deux minutes, et tu feras après cela ce que tu voudras.»

Le colonel y consentit, et les témoins s'étant écartés par discrétion, le major lui répéta le récit de Claudie. Malaga frémit de rage.

«Et c'est là mon fils! s'écria-t-il. Mais, pour mon honneur, il faut que ce jeune homme me fasse des excuses.

—Des excuses de quoi? dit le major.

—De tout ce qu'il lui plaira. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'on m'aura bravé impunément.»

Bonsergent haussa les épaules.

«Non, point d'excuses! dit Brancas. J'ai tiré sur lui qu'il tire sur moi. Plus tard, nous verrons.»

Le major lui remit le billet de Claudie. Brancas le lut, et lui sautant au cou:

«Ah! mon père! s'écria-t-il, que je suis heureux!

—Êtes-vous prêt? dit le colonel.

—Je le suis.»

Le coup partit, et Brancas, frappé dans la poitrine, tomba sanglant sur le gazon. Ripainsel et le major coururent à lui et le relevèrent. Il essaya de parler et s'évanouit. Le colonel voulut s'approcher.

«Va-t'en! lui cria Bonsergent d'une voix terrible, va-t'en! Il ne tient presque à rien que je prenne sa place.»

Malaga partit, et à trois cents pas de là il rencontra son fils Audinet, qui rôdait, attendant l'issue du combat. Ce fût une fâcheuse idée, car le colonel, exaspéré par les révélations de Bonsergent, lui brisa sa canne sur les épaules, et l'aurait assommé, sans l'intervention des témoins.

Comment peindre la douleur de Claudie! Heureusement, on ne meurt pas de toutes les balles. Celle-ci fut extraite assez habilement, et l'histoire de ces deux amants a fini comme les contes de fées. Ils se marièrent, ils vivront longtemps, et ils ont beaucoup d'enfants. Si ce n'est là le bonheur, je ne m'y connais pas. Brancas, devenu sage, et riche de ses plaidoyers et de la succession de l'oncle Graindorge, voyage à travers le monde avec sa femme, ses enfants et son yacht, libre et heureux comme un Anglais hors de son île. Sa dernière lettre que j'ai reçue il y a trois jours, est datée de Bornéo.

Rita, qui a épousé le bel Athanase, aujourd'hui député au Corps législatif, est heureuse comme toutes les Parisiennes.

Malaga vit encore.

Audinet remplit je ne sais quelles fonctions, je ne sais où.

«Oui, dit Quaterquem en posant sa plume sur la table, le problème est résolu, et le ballon va voler comme l'hirondelle et remplacer la diligence. J'aurai des millions.... (Dieu! que ce pain est dur!) et les duchesses se rouleront à mes pieds.... (ce sale Auvergnat devrait me donner de l'eau mieux filtrée); le monde est à moi. À propos, que vais-je en faire?»

À ce moment le portier entra.

«Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril!

—J'en suis bien aise. Fait-il chaud?

—Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite quittance....

—Les feuilles commencent à pousser?

—Oui, monsieur. Le propriétaire....

—Et les oiseaux chantent dans les bois?

—Monsieur, je le présume. J'étais venu....

—Ô puissante nature, toujours belle et toujours riante dans sa jeunesse immortelle!

—Monsieur, c'est deux cents francs....

—Que tu m'apportes? Sois le bien venu, mon brave. Et quel est l'homme généreux?...

—Monsieur, c'est le propriétaire....

—Qui me les envoie? Oh! digne homme!

—Non, monsieur....

—Comment ton propriétaire n'est pas un digne homme?

—Je ne dis pas cela.

—Mais tu l'as dit.

—Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je ne l'ai pas dit!

—J'ai donc menti?» dit Quaterquem en se levant d'un bond.

À cette vue, le portier ouvrit la porte et recula sur le palier.

«Monsieur, dit-il, au nom du ciel, ne vous fâchez pas. Je veux dire que mon propriétaire m'envoie, non pas vous donner, mais vous demander deux cents francs.

—Ouf! dit Quaterquem. Et à quelle occasion, je te prie? Est-ce aujourd'hui sa fête?

—Non, monsieur.

—Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme une vitelotte et rouge comme un homard cuit?

—Non, monsieur, c'est....

—Croit-il que je prête de l'argent à la petite semaine?

—Monsieur vous lui devez un terme.

—Déjà?

—Oui, monsieur; vous êtes entré ici le 15 janvier 1859: cela fait aujourd'hui trois mois.

—Trois mois! Comme le temps passe vite!

La vie est un vase fragile;Le briser, hélas! est facile.

La vie est un vase fragile;Le briser, hélas! est facile.

La vie est un vase fragile;

Le briser, hélas! est facile.

La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans lequel on enfonce quelques clous de distance en distance. Ces clous, ce sont les jours heureux. De loin, ils paraissent innombrables; arrachez-les, il n'y en pas assez pour remplir la main. Sais-tu qui a dit cela?

—Non, monsieur.

—C'est Bossuet. As-tu lu Bossuet?

—Non, monsieur.

—Tant pis. C'était un grand homme, un beau génie, un aigle de Meaux.

—Monsieur, je suis pressé. Si vous vouliez....

—Te payer? Si je le veux? Eh! mon pauvre ami, que ne parlais-tu plus tôt.»

Quaterquem tira de sa poche la clef de son secrétaire. Au moment de la mettre dans la serrure, il se retourna. Le portier frémit d'impatience.

«Es-tu bien sûr, dit-il, que nous sommes au 15 avril?

—Monsieur, voici l'almanach.

—Tu sais le proverbe: «Menteur comme un almanach.» Je me défie des almanachs.

—Voici le journal de ce matin.

—Est-ce que tu crois tout ce que dit un journal?

—Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on imprime.

—Eh bien! mon cher ami, je vais te donner une preuve certaine que le journal a menti. Assieds-toi sur cette chaise et prête-moi une oreille attentive. Mon histoire ne sera pas trop longue.

—Monsieur, le propriétaire m'attend.

—Va lui dire qu'il débouche une bouteille de vin de Sauterne. Cela lui fera prendre patience.

—Monsieur....

—Ah! tu m'ennuies, à la fin. Veux-tu m'écouter, oui ou non?

—Monsieur je veux être payé.

—Eh! je ne suis pas sourd. Écoute d'abord mon histoire. Elle a plus de rapport que tu ne crois avec ta demande. Je suis né sur les bords de la Rance, qui est la plus belle rivière de la Bretagne, et, par suite, du monde entier. Mon père, qui est mort l'an dernier, m'a laissé huit ou dix hectares de landes que j'ai vendues six mille francs. J'attendais l'argent le 14 avril. Or, il n'est pas arrivé. Donc, nous ne sommes pas encore au 15. Donc, il faut prendre patience, et revenir ici quand le 15 avril sera arrivé, c'est-à-dire quand j'aurai reçu mes six mille francs. As-tu compris?

—Oui, monsieur; et je m'en vais.

—Bonsoir, mon ami.

—Je vais chez le propriétaire.

—Présente-lui mes compliments.

—Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez de payer votre terme, et il vous fera mettre à la porte.

—Plaît-il?

—À la porte; oui, monsieur, à la porte,» dit le portier en prenant la fuite.

Quaterquem ne le poursuivit pas. Il s'assit dans son fauteuil, les bras croisés, les jambes étendues, et réfléchit profondément.

«Décidément, dit-il, la condition de locataire est insupportable. Il faut que je me fasse bâtir une maison.... Bah! à quoi bon? Quand on peut fendre l'air comme une hirondelle, faut-il se mettre en cage comme un serin?... Conçoit-on ce notaire qui garde mes six mille francs?»

Trois coups frappés à la porte interrompirent les réflexions de notre ami.

«Entrez!» dit-il.

Aussitôt un homme de mine douce et polie se présenta.

«Monsieur, dit-il en refusant la chaise que Quaterquem lui offrait, c'est à monsieur Yves Quaterquem, professeur de physique et de chimie, que j'ai l'honneur de parler?

—Oui, monsieur, à lui-même.

—Monsieur, je suis charmé de faire votre connaissance. C'est vous qui avez fait des recherches très-savantes sur la manière de diriger les aérostats?

—Oui, monsieur, et ces recherches viennent d'aboutir aujourd'hui même à la solution du problème. Depuis une heure, je suis certain du succès. Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler?

—Pas tout à fait, monsieur, bien que je fasse grand cas des sciences et que j'honore particulièrement les savants. Votre réputation, monsieur, est venue jusqu'à moi.

—Monsieur!...

—Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent affaire aux hommes de votre génie, aux inventeurs, et j'ose dire qu'ils n'ont jamais eu qu'à se louer de moi.

—Monsieur, je vous crois. Quelle est votre profession, s'il vous plaît?

—Monsieur, je suis connu par mes exploits.

—Vous êtes officier?

—Oui, monsieur, officier public, ou si vous voulez, jurisconsulte chargé de citer, notifier et signifier, au plus juste prix, les ordonnances de justice, jugements et arrêts de messieurs de la cour et du tribunal civil.

—Ah! vous êtes huissier, mon cher monsieur; j'en suis bien aise. J'ai toujours aimé les huissiers. Asseyez-vous donc, je vous en prie.

—Monsieur je ne saurais....»

Ici l'homme tira de sa poche un papier timbré, parfaitement illisible.

«Croyez, continua-t-il, que j'accomplis à regret un pénible devoir. M. Mardochée, mon client, vous fait réclamer la petite somme de quinze cent trente-cinq francs quarante-trois centimes, composant en principal, intérêts et frais, le montant de sa créance.

—Ah! oui, je me souviens. Il me vendit il y a six mois, trois ou quatre instruments de physique. Cela faisait sept cents francs, si je ne me trompe.

—Oui, monsieur, et les frais de recouvrement de ladite créance font le reste. Vous avez été condamné par défaut.

—Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arrivera-t-il?

—Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me verrai forcé de saisir vos meubles, vos papiers et vos instruments.

—Saisir!... Qui parle de saisir? cria-t-on du corridor. Les meubles sont à moi et garantissent le payement du loyer.»

Au même moment, un grand et gros homme entra dans la chambre.

«Ma foi, dit Quaterquem en s'asseyant dans un fauteuil, voyons qui l'emportera. Nous allons rire. Mon cher propriétaire, ajouta-t-il, je vous présente mon huissier; mon cher huissier, je vous présente mon propriétaire.

—Monsieur, dit le propriétaire, on ne se joue pas de moi. Je veux de l'argent!

—Parbleu! dit Quaterquem, vous n'êtes pas dégoûté. J'en demande au ciel tous les jours, et je ne sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier même j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas reçu une seule guinée, une seule piastre, un seul petit écu!»

L'huissier était assis et griffonnait en silence.

«Que faites-vous là? demanda le propriétaire.

—.... Où étant et parlant à sa personne.... dit l'huissier. Vous le voyez bien, j'instrumente et je dresse un procès-verbal de saisie.

—Ces meubles sont à moi! cria le propriétaire.

—Aussitôt que mon client sera payé, oui, monsieur.»

La querelle allait s'échauffer. Heureusement le facteur monta l'escalier et parut tenant à la main une lettre chargée. Quaterquem brisa le cachet et en tira six billets de banque de mille francs.

«Sauvé! dit-il; ô facteur chéri, porteur de la bonne nouvelle, prends cette pièce de cinq francs, la dernière qui orne mon porte-monnaie, et va boire à ma santé.»

Le facteur salua en mettant la main sur son coeur et partit.

«Et vous, amis généreux qui ne m'avez pas abandonné dans le malheur, soyez bénis! (Voici votre argent; rendez-moi la monnaie.) À celui qui a tout perdu, il reste toujours une dernière consolation, c'est le visage affligé de son créancier. Ses amis peuvent l'oublier, son chien peut chercher un autre maître, mais son créancier, toujours fidèle et dévoué, ne le quittera que sur le seuil du cimetière.»

Quand le propriétaire et l'ambassadeur de Mardochée furent partis, Quaterquem devint rêveur.

«Çà, dit-il, me voilà riche! De six mille francs ôtez dix-sept cent trente-cinq francs quarante-trois centimes dont j'ai fait présent à ces braves gens, il me reste quatre mille deux cent soixante-quatre francs et cinquante-sept centimes pour dîner ce soir. C'est un beau denier, et le fils de mon père est un puissant seigneur. Comment viendrai-je à bout d'une pareille somme?»

Tout en parlant, il regardait la pendule.

«Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas déjeuné. C'est l'effet des émotions violentes. Sortons. La promenade est la mère des idées, et le boulevard des Italiens est leur père.»

Là-dessus, il prit le chemin du boulevard. Il ne devinait guère quelle influence cette promenade aurait sur sa destinée.

Yves Quaterquem était l'un des savants les plus civilisés qui aient jamais monté l'escalier de l'Institut. Son père, vieux marin breton, ayant gagné quelque argent à pêcher la morue sur les côtes de Terre-Neuve, l'avait fait élever avec soin, et le jeune Quaterquem, qui joignait à la ferme volonté de sa race une intelligence pénétrante, devint en peu d'années l'un des mécaniciens les plus distingués de France; mais toujours occupé d'inventer des machines nouvelles et négligeant le soin de sa fortune, il vivait à grand'peine, sans argent et presque sans dettes, au sixième étage d'une maison de la rue Montmartre. Souvent il rêvait la gloire et quelque découverte qui devait rendre son nom immortel: c'est ce rêve qui nourrit les hommes de génie inconnus.

«Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que le genre humain doit à l'inventeur des diligences; la vapeur et les chemins de fer civilisent l'Europe et peuplent l'Amérique; avec les ballons, qui sait? je défricherai peut-être l'Océanie! Or, que manque-t-il aux ballons? Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est pas le moteur: c'est le gouvernail.... Voilà ce qu'il faut chercher. Si je le trouve, Christophe Colomb, près de moi, ne sera qu'un marin d'Asnières.»

Et il chercha pendant deux ans.

Le 15 avril 1858, jour où commence cette histoire, le problème, après mille expériences, se trouva résolu, et Quaterquem se vit en passe de faire le tour du monde en vingt-quatre heures et de cracher sans effort sur la plus haute cime des Andes. Il avait alors vingt-six ans. C'est l'âge d'aimer la gloire et d'en jouir.

Il est des hommes de génie qui frappent les yeux tout d'abord et qui se promènent dans Paris avec la majesté des dieux immortels. Notre ami Quaterquem n'était pas de ceux-là. Les mains croisées derrière le dos, le chapeau rejeté en arrière, il marchait lentement, plein d'un calme admirable et sans regarder personne.

Au coin du boulevard et de la rue Vivienne, il fit une réflexion.

«En vérité, pensa-t-il, je suis un terrible égoïste. À trois heures j'ai fait fortune, il est trois heures et quart, et j'ai déjà oublié mes amis; il faut que ce maudit argent ait des charmes bien extraordinaires. Si je leur offrais un bol de punch pour réparer ma faute? Eh! parbleu! voilà justement le bol.»

Il entra dans un de ces brillants magasins de bric-à-brac qu'on vient voir des extrémités du monde civilisé, et où l'on rencontre pêle-mêle les armures, les casques, les sabres, les dagues, les épées, les cafetières, les vases du Japon et tous les brillants joujoux qui sont la spécialité de l'industrie parisienne.

«Combien vaut ce vase de Sèvres? demanda-t-il au marchand.

—Trois mille francs, monsieur.»

Quaterquem se mordit les lèvres.

«Monsieur, dit le marchand, pensez que le vase est unique en Europe. Aussitôt qu'il fut fait, on en brisa le moule. Voyez la peinture, c'est une copie de la «Jeune fille à la cruche cassée,» de Greuse. Cette copie est admirable. Elle fut faite sur l'ordre du grand Napoléon.»

Quaterquem se mit à rire.

«Vous en doutez, peut-être? continua le marchand. Êtes-vous du métier?

—Non; je suis géomètre.

—Justement, monsieur; Napoléon en fit présent à M. Monge, comte de Péluze, qui était un fameux géomètre et son grand ami, comme vous savez; et les héritiers de M. le comte de Péluze l'ont vendu à un prince russe, de qui je le tiens.

—Je vous crois, dit Quaterquem; mais c'est bien cher, trois mille francs!

—Monsieur, reprit le marchand, nous avons de la porcelaine de Limoges toute neuve à meilleur marché.»

Cela ne faisait pas le compte de l'acheteur. Il fit le tour du magasin; mais il ne pensait qu'au vase de Sèvres. Enfin il le paya, l'emporta chez lui, et écrivit à dix-sept de ses plus intimes amis la lettre-circulaire que voici:

«Mon cher ami,

«Mon cher ami,

«Mon cher ami,

«Archimède ne demandait qu'un levier pour soulever l'univers. J'ai trouvé mieux; je conduis les ballons comme un cocher conduit un omnibus. Dans un mois j'irai voir Pékin. Prépare tes commissions pour le chef du Céleste-Empire, frère de la lune et cousin germain du soleil.

«Un bonheur ne vient jamais seul; l'or ruisselle dans mes poches, et je viens d'acheter un ancien plat à barbe de Napoléon, né à Sèvres; c'est là que nous ferons le punch. Je t'attends ce soir à neuf heures.

«Tout à toi:

«YVES QUATERQUEM.»

«YVES QUATERQUEM.»

«YVES QUATERQUEM.»

Quand les dix-sept lettres furent écrites, il se leva pour chercher un bâton de cire à cacheter. Dans ce brusque mouvement, le vase de Sèvres, heurté, tomba sur le plancher et se brisa en plusieurs morceaux.

Quaterquem demeura quelque temps immobile. La surprise, le désespoir, le regret de l'argent perdu et du chef-d'oeuvre brisé l'accablaient en même temps. Enfin il prit son parti, et tristement écrivit au bas de toutes ses lettres ce post-scriptum.

«P. S. Enfer et damnation! Je viens de casser le plat à barbe de Napoléon. Ne te dérange pas. Le punch est remis à des temps meilleurs. Au diable le vase, l'ouvrier qui le fit, Napoléon qui le donna à Monge, Monge qui le légua à ses neveux, les neveux, qui l'ont vendu au prince russe, et le prince russe qui eut la sotte idée de s'en défaire! Adieu. Je vais à l'Opéra-Comique.»

Puis il cacheta et mit à la poste ses dix-sept lettres. À huit heures il entrait à l'Opéra-Comique. Par hasard, il ne trouva de place que dans une loge, et se plaça au premier rang. Ce hasard devait décider de sa vie.

La loge était vide; mais un quart d'heure après, un Anglais entra, flanqué de deux Anglaises: l'une blonde et mûre comme une vieille pomme ridée par le froid de l'hiver; l'autre, non moins blonde, mais belle comme un lis et charmante comme une héroïne de Walter Scott. C'étaient la mère et la fille.

Quant à l'Anglais, c'était un Anglais. Tout le monde connaît cette race énergique, gauche, intelligente, égoïste, formaliste et désagréable, qui remplit pendant six mois de l'année les hôtels du continent. L'Anglais de la loge était un des plus beaux échantillons de la race.

Quaterquem, poli comme un Français du siècle dernier, se leva pour céder sa place à la jeune Anglaise. Déjà la mère était assise, et notre ami fut récompensé d'un sourire et d'un: «Je vous remercie,» auquel l'accent britannique le plus pur donnait de nouveaux charmes. L'Anglais, roide comme un pieu, s'assit sans daigner regarder le Breton qui ne s'en souciait guère, et se pencha vers la jeune fille.

«Ma chère Alice, dit-il en anglais, connaissez-vous ce gentleman?

—Non, dit-elle.

—Personne ne vous l'a présenté?

—Personne.

—S'il n'est pas présenté, c'est comme s'il n'existait pas; s'il n'existe pas, pourquoi l'avez-vous remercié?»

Alice leva les épaules.

«Et s'il n'existe pas, dit-elle, pourquoi me parlez-vous de lui? Supposons que j'aie remercié le vide, un pur néant: seriez-vous jaloux du vide?

—Ma chère Alice, dit l'Anglais, vous savez bien que je ne suis pas jaloux....

—Tant pis.

—Mais....

—Taisez-vous. Voici l'ouverture.»

On préludait en effet à l'ouverture du Chalet.

Quaterquem, qui savait un peu d'anglais et qui devinait le reste, n'avait pas perdu un mot de cette conversation faite à demi-voix. Il regarda miss Alice et la trouva plus belle que le jour. La musique du Chalet y perdit quelque chose.

«Voilà une jolie Anglaise, pensa-t-il. Est-ce la fiancée ou la femme de ce grand garçon si roux et si mal élevé?»

Pendant ce temps, la belle Alice écoutait fort attentivement l'opéra. Elle pleura sur le sort des fantassins de l'Autriche quand elle apprit de Max:


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