Chapter 7

SCÈNE VI.--Les Mêmes, CORNY, REBEC, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, puisMOTUS, HENRI, le Délégué de la Convention, premier Secrétaire, deuxième Secrétaire, LA MÈRE CORNY, un Sous-officier.

CORNY, (accourant du dehors, suivi de Rebec.) Alerte, alerte! On voit arriver par là (il montre le chemin) des cavaliers, une voiture; on ne sait point ce que c'est! mais faut vous en aller dans les taillis, demoiselle, et bien vite!

LOUISE. Oui, mon ami; mais les autres?

CORNY, (montrant la Tessonnière et Roxane qui sortent de la maison.) Les v'là! (A la Tessonnière.) Allez-vous-en vitement mener notre fumier au pré avec Jean, par là!

LA TESSONNIÈRE. Le fumier?

REBEC, (très-ému.) Eh oui! eh oui! sauvez-vous; il n'est que temps!

LA TESSONNIÈRE. Au fumier!... Allons, va pour le fumier! (Il s'en va.)

ROXANE. Eh bien, et moi? Je ne peux pourtant pas mener le fumier?

REBEC. Au moulin! au moulin!

CORNY. Trop tard! Allez battre des pois dans la grange.

LOUISE. Elle ne saura pas. Je l'emmène, elle gardera les chèvres avec moi.

ROXANE. Dieu, quelle existence! pas un jour de sécurité!

LOUISE. Venez, venez, ma tante! (Elle l'emmène.)

CORNY. Eh bien, et toi, Cadio? Je ne te savais pas là.

CADIO. Oh! moi, je ne risque rien. Je ne suis point mal avec les bleus. Je vais seulement faire le guet derrière les buissons.

REBEC. N'ayez pas l'air de vous cacher.

CADIO. Ne craignez pas. Je connais mon affaire. (Il sort par le hangar.)

REBEC, (à Corny, regardant de la barrière.) Diable! cette fois, ce n'est pas une fausse alerte; ils viennent bien par ici.

CORNY. D'accord! mais ça va passer sur le chemin. Qu'est-ce que vous voulez que ça vienne faire chez nous?

REBEC, (qui regarde toujours.) C'est des militaires, Dieu me pardonne! Ils ne sont guère plus de cinquante. C'est l'escorte de quelque général qui va en chaise de poste bien doucement. Il faut croire qu'il est blessé.

CORNY. Les v'là, cachons-nous.

REBEC. Non pas, non pas! Mettons-nous devant la barrière, et crions:Vive la République!

CORNY. Je ne veux point crier ça!

REBEC. Eh bien, agitez votre chapeau et ouvrez la bouche, je crierai pour deux.

CORNY. Ça y est! (Il agite son chapeau, Rebec crie. Motus, à cheval, vient sur eux.)

MOTUS. C'est bien, assez crié! Écoutez ce qu'on vous dit! (A Corny qui se présente.) Sans te déranger, citoyen paysan, as-tu chez toi un charron?

CORNY. Non, citoyen militaire; mais on est tous un peu charron en campagne. (Regardant la voiture qui s'arrête devant la porte, escortée des cavaliers.) C'est donc quelque chose à rabigancher à vot' carrosse?

MOTUS. Un timon rompu dans vos satanés chemins, soit dit sans vous molester.

CORNY. Oh! avec quatre éclisses et un bon bout de corde, ça sera vitement remmanché.

MOTUS. Êtes-vous tout seul? Appelez du monde!

CORNY. Oui, oui; j'ai là mes garçons, on s'y mettra tous. (Il court vers la grange.)

LE DÉLÉGUÉ DE LA CONVENTION, (mettant la tête à la portière et parlant d'une voix âpre et impérative.) Eh bien?

MOTUS. Ça sera fait à la minute, citoyen délégué; tu peux prendre un peu de repos.

LE DÉLÉGUÉ, (descendant de voiture avec l'aide de ses deux secrétaires.) Oui, je souffre beaucoup.--Où est l'officier?

HENRI, paraissant. Le voilà.

REBEC, (à part.) Lui? Diable!

LE DÉLÉGUÉ. Commandez la halte.

HENRI. C'est fait, monsieur.

LE DÉLÉGUÉ, (à ses secrétaires.)Monsieur, toujoursmonsieur! Ces officiers de Kléber ne prendront jamais les manières républicaines! Quelque fils de ci-devant, je parie! Vous lui demanderez son nom, je n'y ai pas songé ce matin au départ.

REBEC, (faisant l'empressé.) Si le citoyen commissaire veut daigner entrer dans la maison du paysan...

LE DÉLÉGUÉ, (brusquement.) Non, j'ai froid! je reste au soleil. Une chaise ici.

REBEC, (courant vers la maison.) Des siéges; des siéges!... (La mère Corny et sa bru accourent avec des chaises de paille sur lesquelles elles étendent des serviettes blanches. Le délégué s'assied sans y faire attention. Les deux secrétaires puritains ôtent les serviettes avec le mépris marqué d'un vain luxe. Pendant ce temps, Rebec s'est glissé près de Henri et lui parle bas.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE, (qui observe tout, s'adressant au délégué.) Pourquoi l'officier commandant l'escorte chuchote-t-il d'un air mystérieux avec ce particulier au langage doucereux emprunté au vocabulaire des anciens laquais?

LE DÉLÉGUÉ. Faites comparaître! (Le premier secrétaire va chercher Rebec. La mère Corny s'approche du délégué avec un air riant et ouvert. Le délégué, farouche et inquiet.) Que voulez-vous?

LA MÈRE CORNY. Vous offrir un rafraîchissement, monsieur not' citoyen! un fruit, un pichet de cidre...

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Tu n'as pas de vin?

LA MÈRE CORNY. On n'en cueille point chez nous; mais on a de l'eau-de-vie... pas bien bonne.

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Apporte toujours. (Elle obéit.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE, (amenant Rebec.) Voilà le faiseur de phrases!

LE DÉLÉGUÉ, (ironique.)Daigneras-tunous dire qui tu es, toi, avec ta face de renard?

REBEC, (se redressant et payant d'audace.) Lycurgue, municipal de cette commune.

LE DÉLÉGUÉ, (à ses secrétaires.) Interrogez-le; moi, je souffre comme un damné! (Il met la tête dans ses mains et ses coudes sur la table, que les femmes ont apportée, ainsi qu'une bouteille et des gobelets d'étain.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE, (à Rebec.) Es-tu de ce pays?

REBEC. J'y réside depuis le temps voulu, citoyen.

LE SECRÉTAIRE. Où étais-tu auparavant?

REBEC. En Vendée, près de Puy-la-Guerche, où j'avais la commission de faire brûler les châteaux des anciens nobles. J'en ai brûlé douze!

LE SECRÉTAIRE. Tu te vantes; on n'en a pas brûlé six en tout de ce côté-là. Avance ici, lieutenant.

HENRI, (sans bouger.) Vous me parlez, monsieur?

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Le citoyen délégué veut te parler. (Henri s'approche.)

LE DÉLÉGUÉ. Connais-tu cet homme, à qui tu parlais bas tout à l'heure?

HENRI. Oui, monsieur.

LE DÉLÉGUÉ. Où l'as-tu connu?

HENRI. A Puy-la-Guerche et aux environs.

LE SECRÉTAIRE. A-t-il brûlé réellement des châteaux?

HENRI. Je n'en sais rien.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Mais... attendez donc! Il y avait par là le repaire du fameux rebelle Sauvières. J'ai bonne mémoire, moi. (A Rebec.) Est-ce toi qui l'as brûlé?

REBEC, (troublé, regardant Henri.Je ne me souviens pas bien si c'est moi ou un autre...

HENRI. Tu as obéi à ta consigne. Chacun avait la sienne.

LE DÉLÉGUÉ. Tu y étais donc?

HENRI. J'y étais.

LE DÉLÉGUÉ. Qui a exécuté l'ordre de brûler Sauvières?

HENRI. C'est moi.

LE DÉLÉGUÉ. Tu te nommes?...

HENRI. Charles-Henri de Sauvières.

LE DÉLÉGUÉ. Parent du rebelle?

HENRI. Son neveu.

LE DÉLÉGUÉ. Vous étiez ennemis avant la Révolution?

HENRI. Non, monsieur. Je lui devais tout, et je chéris sa mémoire.

LE DÉLÉGUÉ. Belle action, alors! Comment n'es-tu pas capitaine?

HENRI. Je ne veux pas l'être, monsieur.

LE DÉLÉGUÉ. Pourquoi? Tu es las de servir la République?

HENRI. Non, monsieur. J'ai gagné mon épaulette en combattant l'étranger, je ne veux pas devoir un nouveau grade à la guerre civile. Si nous avons affaire ici aux Anglais, je serai fier de mériter mon avancement; mais contre des Français égarés... non! Je ne veux rien! Je vous prie de vous le rappeler.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ta réserve est sophistique: tu n'as pas voulu de récompense pour avoir brûlé le château de ton oncle; dis cela tout bonnement.

HENRI, (indigné.) Qu'eussiez-vous fait à ma place?

LE SECRÉTAIRE. J'eusse accepté avec orgueil!

HENRI, (avec mépris.) Eh bien, tant pis pour vous! (Le secrétaire pâlit de colère. Le délégué lui fait signe de se contenir.)

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, (à Henri.) Si le citoyen délégué est satisfait de tes réponses, nous devons en tolérer l'audace; mais tu as des renseignements à donner... (Consultant un gros cahier de notes.) Le traître Sauvières avait une fille, une soeur, des amis et des parents qui ont porté les armes, même les femmes!

HENRI. Les femmes, non. Mon oncle et le chevalier de Prémouillard ont été tués à l'affaire du Grand-Chêne. Je ne sais rien des autres.

LE DÉLÉGUÉ, (plus doux.) Étais-tu à cette affaire, jeune homme?

HENRI, triste. J'y étais.

LE PREMIER SECRÉTAIRE, (l'observant.) A contre-coeur sans doute?

HENRI. Plaît-il, monsieur?

LE DÉLÉGUÉ. Est-ce à regret que tu as fait ton devoir?

HENRI. Oui, certes! mais je l'ai fait.

LE DÉLÉGUÉ. Eh bien, tu vas le faire encore et nous dire où sont réfugiés les survivants de ta famille.

HENRI. Je l'ignore absolument.

LE DÉLÉGUÉ. Tu le jures sur l'honneur?

HENRI. Je le jure sur l'honneur! J'ignore même si une seule personne de ma famille a survécu à l'écrasement de l'armée vendéenne.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Si tu le savais... si tu connaissais leur tanière, les dénoncerais-tu?

HENRI, fièrement. Monsieur, je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger en dehors des choses qui concernent mon service. Chargé par mon colonel d'escorter le délégué de la Convention, je ferai respecter sa personne et celle de ses employés... Voilà ma consigne, je n'en ai pas d'autre.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Nous avons d'autres pouvoirs que ceux de votre colonel. Tout militaire nous doit obéissance, et nous avons le droit d'interroger toute personne suspecte.

HENRI, (avec indignation, s'adressant au délégué.) Et je suis une de ces personnes, moi?

LE DÉLÉGUÉ, (entraîné par sa franchise.) Non, mon jeune stoïcien! Tu as bien mérité de la patrie, et bon compte sera rendu de ta conduite! Tu es du bois dont on fait les généraux. Va, tu peux t'occuper de ton service. Nous avons confiance en toi. (Henri s'éloigne, Rebec veut le suivre.)

HENRI, (bas.) Ne me dis rien. Tu vois que c'est le tribunal de l'inquisition en voyage! (Ils se séparent. Henri retourne à ses cavaliers. Rebec s'esquive dans la maison. Corny et ses garçons travaillent à réparer la chaise de poste. Le postillon fait manger l'avoine à ses chevaux. Le délégué et ses deux acolytes restent autour de la table. Cadio se glisse sous le hangar et les observe.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE, (au délégué.) Par le saint couperet de la guillotine, tu faiblis!

LE DÉLÉGUÉ, (fatigué, à l'autre secrétaire.) Qu'est-ce qu'il dit, cet imbécile?

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Il dit que tu faiblis, et il a raison. Tout ce qui nous entoure ou nous approche dans cette tournée est suspect et inquiétant. Le militaire a été et sera toujours girondin. Le paysan est et sera toujours royaliste. Ce n'est pas le moment de prendre confiance. La mission qu'on t'a donnée de parcourir les campagnes pour connaître l'esprit si connu des populations est probablement un piége de tes ennemis.

LE PREMIER SECRÉTAIRE, (inquiet.) Le fait est que nous voilà tous les trois seuls au milieu des paysans qui nous détestent... (Au délégué, qui s'est versé de l'eau-de-vie et lui arrêtant la main.) Ne bois pas cela! j'en ferai l'épreuve le premier.

LE DÉLÉGUÉ, (influencé.) Du poison peut-être? Bouquin, tu es un Spartiate!

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Nous t'avons suivi, connaissant bien les embûches dont nous aurions à te préserver au péril de notre vie... et, à présent que nous voyons la tienne entre les mains d'un Sauvières...

LE DÉLÉGUÉ, (effrayé.) Vous croyez qu'il me laisserait assassiner?

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ce serait si facile! On donne le mot à une bande de brigands qui ont bien vite dispersé cinquante hommes sans dévouement ni conviction.

LE DÉLÉGUÉ. Non, je ne puis croire à tant de scélératesse! Vous êtes malades de peur tous les deux!

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Peur, nous qui combattons tes instincts de douceur et de clémence, sauf à nous faire mettre en pièces à tes côtés?

LE DÉLÉGUÉ. C'est vrai; pardon, mes enfants, vous êtes des héros, et, moi... je suis affaibli, c'est vrai; je suis malade. Ah! cette pauvre tête est transpercée de douleurs aiguës, quand elle m'est pas remplie de visions effroyables!

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Voyons, où as-tu mal? tu n'en sais rien?

LE DÉLÉGUÉ, (appliquant la main sur sa nuque.) Là, toujours là! voilà le siége du mal.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un rhumatisme! Bois; à présent, tu peux boire. Cette liqueur est innocente, (Ils se versent de l'eau-de-vie et boivent tous les trois.)

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Sais-tu ce que disent les aristocrates à propos du mal dont tu te plains sans cesse? Ils prétendent qu'à force de faire tomber des têtes, tu sens la tienne près de tomber toute seule!

LE DÉLÉGUÉ. Ah! cela est étrange! Je rêve cela continuellement,... et, dans le sommeil, la douleur devient si atroce... Oui, c'est le couperet qui scie ma chair et mes os sans pouvoir les trancher. Et, dans ma rage, je saisis ma tête, moi, pour l'arracher du tronc et la jeter dans le panier... Ne parlons pas de ça... Buvons, prenons des forces factices, puisque celles de la nature sont épuisées. (Il boit.) C'est de l'eau, ça!

LE PREMIER SECRÉTAIRE. C'est du poivre en barres, au contraire. Tu as donc perdu le goût?

LE DÉLÉGUÉ. Totalement.

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Eh bien, il faut boire du sang pour te retremper.

LE DÉLÉGUÉ. Tu es brutal, toi! une folie sombre!

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Veux-tu de l'éloquence?

LE DÉLÉGUÉ. Non, j'en ai. Donnez-moi plutôt du stoïcisme.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu manques de principes, nous le savons. Eh bien, écoute; qui veut la fin veut les moyens. Détruire ou être détruit, nous en sommes là, plus de milieu! ce que nous détruisons est le mal...

LE DÉLÉGUÉ. Je sais tout ça, flanquez-moi la paix! Je sais que, dans toutes les grandes entreprises, il y a un moment suprême où, pour combattre la lassitude et soutenir l'effort, il faut saisir le glaive de la cruauté et... (Reprenant sa tête dans ses mains crispées.) Ah! je n'en peux plus; je voudrais être mort!

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu n'es plus bon qu'à mourir, si tu doutes!

LE DÉLÉGUÉ, (buvant encore.) Et, si je doutais, vous me dénonceriez, fanatiques enfants de la Révolution?

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Oui, certes!

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Je ferais mieux, je te poignarderais!

LE DÉLÉGUÉ, (exalté, se levant et frappant son gobelet sur la table.) Allons, vous feriez bien! Moi aussi, je vous briserais, si vous ne me souteniez pas sur l'âpre et sauvage montagne! C'est votre mission, à vous, mes jeunes tigres! Il faut des hommes, à présent. Que dis-je! les hommes n'ont qu'une dose limitée d'énergie, la pitié est chose naturelle, le dégoût est chose fatale; il faut devenir des dieux! Des dieux cabires, des essences dégagées de la matière, des forces implacables, funestes! Eh bien, alors, brûlons nos entrailles avec le fer rouge de l'ivresse. Éteignons en nous les dernières palpitations de la sensibilité, soyons fer et feu, mitraille et torche, hache et brandon! Nous tomberons épuisés, maudits, insultés, torturés peut-être! mais la vérité triomphera, et nous laisserons une gloire immortelle...

CADIO, malgré lui. Non!

LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que c'est?

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un traître! (Il tire un coup de pistolet sur le hangar: Cadio a disparu.)

HENRI, (accourant.) Qu'y a-t-il?

LE DÉLÉGUÉ. Aux armes! défendez-moi!

HENRI. On a tiré sur vous?

LE SECOND SECRÉTAIRE, (désignant le hangar.) On nous a menacés. Courez, fouillez les buissons. Tuez tout! allez-y tous!

HENRI, (au délégué.) S'il y a des ennemis ici, ma place est auprès de vous. (A un sous-officier.) Prenez douze hommes et courez par là. Arrêtez tous ceux que vous rencontrerez.

LE DÉLÉGUÉ. Oui, c'est cela. Restez, vous autres! (Le sous-officier passe à cheval à travers le hangar en le brisant, ses hommes le suivent en élargissant la brèche. Henri fait entourer la cour par ses autres hommes.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Emparez-vous de tout le monde ici.

MOTUS. Mais permets, citoyen secrétaire! j'ai fort bien vu la chose, et, sans te contredire, je déclare que personne autre que toi n'a tiré.

LE SECRÉTAIRE. Ah! vous raisonnez, vous autres? vous entrez en rébellion? vous trahissez aussi?

HENRI. Non, monsieur! N'insultez pas de braves soldats qui font leur devoir et le feront toujours.

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, (au délégué.) On va nous chercher querelle, c'est un coup monté!

LE DÉLÉGUÉ. Ne donnons pas de prétexte à la révolte! (A Henri.) Éloignez-vous, lieutenant; vous nous gardez de trop près. On étouffe ici! (Henri obéit.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Il faut interroger le municipal. (Le deuxième secrétaire va le chercher.)

LE DÉLÉGUÉ. A quoi bon, puisque personne ne nous a attaqués?

LE PREMIER SECRÉTAIRE, (montrant le hangar.) Une voix est partie de là pour protester contre la gloire et la sainteté de la République.

LE DÉLÉGUÉ, (rêveur.) Le monosyllabe était audacieux... vrai peut-être! Qui sait si, en croyant sauver la République, nous ne l'égorgeons pas?

LE SECRÉTAIRE. L'homme était un lâche, il a fui!

LE DÉLÉGUÉ, (en proie à des mouvements contraires et convulsifs.) S'il est lâche, qu'on le fusille; exterminons tous les lâches!

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, (amenant Rebec.) Avance donc, poule mouillée! Tu trembles?

LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que vous voulez que je dise à un pareil âne? Vous m'obsédez!

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Puisque tu retombes dans l'apathie, je l'interrogerai, moi. (A Rebec.) Va chercher ton registre de police municipale.

REBEC. Je l'ai sur moi; le voici.

LE PREMIER SECRÉTAIRE, (cherchant.) La liste des habitants de cette ferme!

REBEC, (montrant la feuille.) La voilà. J'étais en train de la dresser.

LE SECRÉTAIRE. «Corny, Jean-Baptiste, fermier duMystère.» Qu'est-ce que cela signifie? quel mystère?

CORNY, (avançant.) C'est le nom de l'endroit, citoyen.

LE SECRÉTAIRE. Qui le lui a donné?

CORNY, (tranquille et souriant.) Oh dame! c'est vous autres!

LE SECRÉTAIRE. Comment cela? Te moques-tu de nous?

CORNY. Non, citoyen. L'endroit s'appelaitle Saint-Mystère, à cause d'une chapelle qu'il y avait. On a donné l'ordre d'abattre la chapelle, et on a défendu de donner aux hameaux des noms de saints. On a obéi, nous autres, et v'là pourquoi l'endroit s'appellele Mystèretout court.

LE SECRÉTAIRE, (au délégué.) Explication captieuse! Ce nom désigne pour les brigands un lieu de refuge. (Il lit la liste dressée par Rebec.) «Corny, fermier, sa femme, ses fils... leurs épouses et enfants.» Ah! qu'est-ce que c'est que Marie-Jeanne, âgée de quarante-sept ans?

REBEC. Fille de peine.

LE SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? Que signifient ces noms vagues et indéterminés?

REBEC. Mon recensement n'était pas fini, citoyen. Le père Jacques est un vieux qui va en journée pour gagner sa vie.

LE SECRÉTAIRE. Est-il né dans la commune?

REBEC. Mais je suppose...

LE SECRÉTAIRE. C'est-à-dire que tu n'en sais rien et ne t'en inquiètes pas? (A Corny.) Où est né le père Jacques?

CORNY. Dame! comment le savoir? Il est plus vieux que moi, je n'y étais point. C'était sur les registres de la paroisse, mais les bons républicains de la ville sont venus et les ont brûlés. Faut plus nous demander d'actes de naissance, à nous autres!

LE DÉLÉGUÉ, (au secrétaire.) Et, comme les Vendéens ont brûlé, de leur côté, les actes civils, les recherches deviennent impossibles dans le pays. Tout échappe ici à la légalité.

LE SECRÉTAIRE, (bas.) N'importe, j'ai des soupçons... (Il consulte le registre et ses notes. Haut, à Corny.) Et Françoise, que fait-elle ici?

CORNY. Sauf votre respect, elle garde nos bêtes celle-là.

LE SECRÉTAIRE. D'où sort-elle?

CORNY. Du pays d'Aunis. C'est une champie, une jeunesse.

LE SECRÉTAIRE, (consultant la liste.) Dix-huit ans! Faites-la comparaître.

LE DÉLÉGUÉ, (qui se tient toujours la tête et qui donne des signes d'impatience.) A quoi diable t'amuses-tu là? Vas-tu interroger tous ces pouilleux?

LE SECRÉTAIRE, (bas.) La fille est la soeur du traître Sauvières sont réfugiées par ici, on me l'a dit. Leurs âges se rapportent à la déclaration du municipal. J'ai là leur signalement, tu dois les voir.

LE DÉLÉGUÉ. Allons, dépêchons-nous!

LE SECRÉTAIRE, (à Corny,) qui l'a écouté. Eh bien, la Françoise?

CORNY. Oh dame! elle est aux champs, un peu loin. Faut le temps; j'ai envoyé...

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Amenez la Marie-Jeanne en attendant.

CORNY. Celle-là mène nos chèvres de son côté.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? il est aussi aux champs?

CORNY. Dame! c'est l'heure de faire son ouvrage.

LE SECRÉTAIRE, (au délégué, qui s'impatiente.) Une jeune fille et une vieille... Je jurerais que je les tiens! (A Corny qui l'écoute toujours sans en avoir l'air.) Elle est fille, n'est-ce pas, la Marie-Jeanne?

CORNY. Excusez, citoyen elle est veuve.

LE SECRÉTAIRE, (à Rebec qui tressaille.) Est-ce vrai, qu'elle est veuve?

REBEC, (se remettant et payant d'audace.) Veuve d'un républicain mort au champ d'honneur, à ce que l'on m'a dit.

LE SECRÉTAIRE. Mais Françoise n'est pas mariée?

CORNY. Faites excuse, elle l'est.

LE SECRÉTAIRE, (à Rebec.) Réponds, toi!... J'imagine que tu n'oserais pas mentir au représentant de la nation? Allons, la vérité! Françoise est une brigande, nous le savons. Veux-tu que je la nomme? Tu pâlis, traître!

REBEC. Citoyen, j'ignore...

CORNY. Allons donc, citoyen municipal, faut pas vous confusionner comme ça pour rien! Vous savez bien que la Françoise est la promise à Cadio, et qu'elle va l'épouser au premier jour.

LE SECRÉTAIRE. Qu'est-ce que c'est encore que celui-là?

CORNY, (enjoué.) Cadio, c'est, sauf votre respect, le cornemuseux de notre endroit; c'est un homme de son rang, un champi comme elle, et un bon patriote, oui-da! C'est lui qu'a tué Mâcheballe d'un coup de fusil, rasibus le bois du Grand-Chêne!

LE DÉLÉGUÉ, (au secrétaire.) Alors, C'est un des nôtres, tu vois!

LE SECRÉTAIRE. Ou un émigré déguisé. Tu crois à leurs histoires?

CORNY. Je crois ben, moi, citoyen, que vous voulez vous gausser de nous. On n'a point de brigands chez nous, ni d'émigrés non plus. On ne connaît point ça. On est des bons citoyens, autant les uns comme les autres. Où donc qu'on trouverait les moyens de nourrir des étrangers, avec la misère qu'on a, bonnes gens?

LE SECRÉTAIRE, (qui a pris des notes, au sous-officier qui revient par le hangar.) Eh bien, vous ne ramenez personne?

LE SOUS-OFFICIER. Je n'ai pas rencontré une âme dans le rayon d'un quart de lieue.

LE SECRÉTAIRE, (au délégué.) Ils nous trahissent tous. Partons!

LE DÉLÉGUÉ. La voiture est-elle réparée?

CORNY. Oh! elle vous mènera ben deux cents lieues, à c't' heure!

LE DÉLÉGUÉ. Partons, partons!

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Montre donc un peu de vigueur en partant; ne leur laisse pas croire qu'ils t'ont joué!

LE DÉLÉGUÉ, (à Rebec.) Tout ce que nous avons vu ici est louche, et tes registres sont mal tenus. Mon secrétaire, ici présent, repassera demain sous bonne escorte et changera vos garnisaires, qui font mal leur devoir. D'où vient qu'ils ne se sont pas présentés pour recevoir mes ordres?

REBEC. Ils sont en tournée, citoyen commissaire.

LE DÉLÉGUÉ, (au premier secrétaire.) Tu vérifieras demain à la municipalité tous les actes civils. (A Rebec.) J'ai pris note de tes réponses et des assertions du paysan, ton compère. Si vous avez menti, vous serez fusillés dans les vingt-quatre heures, et, si les suspects ont disparu, entre autres la Françoise et la Marie-Jeanne, ou conduira à Nantes, la chaîne au cou, tous ceux qui leur auront donné asile. Vous entendez tous!

CORNY, (à ses fils et à ses valets, qui se sont rapprochés.) On entend ben, et on ne craint rien! (Ils sourient tous d'un air ingénu.)

LE DÉLÉGUÉ, (appuyé sur un de ses secrétaires; il peut à peine marcher.) Je te donnerai des hommes sûrs. Il faut retrouver tous ces brigands! Il faut en finir avec eux! Il faut faire un exemple (bas), et frapper de terreur ces coquins de paysans, qui nous rient au nez!

LE SECRÉTAIRE. A la bonne heure! Je te reconnais, je te retrouve!

LE DÉLÉGUÉ. Oui, boire du sang, tu l'as dit, puisqu'on succombe quand on hésite!

LE SECRÉTAIRE, (aux paysans, qui leur font escorte, le chapeau à la main; avec un ton et une physionomie sinistres.) A demain, vous autres! (Ils remontent en voiture.)

HENRI, (à Rebec,) qui va près de lui. Si elles sont ici, ne me le dis pas. Sauve-les à tout prix, et tout ce que je possède est à toi! (Il saute sur son cheval et suit la voiture qui s'éloigne.)

SCÈNE VII.--REBEC, CORNY, CADIO, LA TESSONNIÈRE, LOUISE, ROXANE,les Paysans, suivant des yeux la voiture, et retournant à leurs travaux quand elle a disparu.

REBEC, (se parlant à lui-même, devant Corny.) Ah bien, oui! tout ce qu'il possède! Qu'est-ce qu'il a, le pauvre officier? Et quand il aurait des millions, à quoi ça me servirait-il, si on me fusille? Je n'ai pas d'enfants, moi, je n'ai que ma peau, et j'y tiens.

CORNY. Ne dites toujours pas à ces dames que leur cousin est venu céans! ça les rendrait trop tranquilles, la vieille crierait ça sus les toits...

REBEC. Oh! ne craignez rien! je n'ai garde; mais que le bon Dieu vous bénisse, vous! vous m'attirez, de belles affaires avec vos histoires!

CORNY. Point du tout! j'ai parlé vite et bien... J'avais pas le temps de penser.

REBEC. Mais quelle sacrée idée avez-vous eu de fiancer mademoiselle Louise avec Cadio?

CORNY. Je pouvais pas la marier avec un autre! Ici, tout le monde a femme et enfants. J'ai bien pensé à vous, mais je ne sais point si vous êtes veuf ou garçon; alors, Cadio, que j'avais vu tantôt, m'a passé par la tête...

LOUISE, (venant par le hangar avec Cadio; Roxane les suit.) A Rebec. Qu'est-ce qu'il me dit, Cadio? vous êtes en grand danger à cause de nous?

CORNY. Tiens! il était donc là encore?

CADIO, (montrant le hangar.) Oui, ils m'ont bousculé dans les fagots. Je me suis tenu coi; j'ai entendu tout.

CORNY, (à Louise.) Alors, vous savez qu'on viendra demain...

REBEC, (agité.) Et que je suis perdu, moi! Trouvez, à vous tous, le moyen de me sauver, ou je monte à cheval, je rejoins le délégué, je vous dénonce, et j'obtiens ma grâce.

ROXANE. C'est peut-être le mieux! Va, coquin, ça nous donnera le temps de fuir.

LA TESSONNIÈRE. Fuir encore? avec ma goutte? J'aime mieux risquer le tout, je reste.

CORNY, à Rebec. Eh ben, et nous autres? Si vous nous dénoncez, on mettra le feu chez nous, et on nous jettera dans la Loire?

LOUISE. Mais, si nous restons, vous êtes également perdus! Ah! mes pauvres amis, que faire?

CORNY. Dame, y a un moyen de sauver tout le monde, et c'est le seul.

LOUISE. Alors, c'est le bon; dites-le vite.

CORNY. Faut vous marier toutes les deux.

ROXANE. Nous marier? Et avec qui, bon Dieu?

CORNY. Avec qui que vous voudrez, pourvu que ça soit censé des patriotes. Vous savez bien qu'à Nantes et à Paris des grandes dames se sont sauvées comme ça de la prison et de la mort; c'était sur votre journal.

ROXANE. Quelle horreur! Jamais je ne consentirai...

CORNY. Attendez donc, attendez donc! Il s'agit de trouver deux hommes qui se prêtent à la frime pour vous sauver. On les trouvera ben! Sitôt le mariage bâclé, chacun ira de son côté. Vous serez censées parties avec vos maris; pourvu qu'on voie les actes à l'état civil, c'est tout ce qu'on veut, et alors, brigandes ou non, on vous laissera tranquilles. Tant qu'à nous, on ne nous fera point de mal.

LOUISE. Est-ce une loi nouvelle, ces grâces accordées à la condition de pareils mariages?

REBEC. Mais certainement! (A Corny, bas.) Je n'en sais, ma foi, rien, mais ça doit être.

CORNY, (haut.) Ça est! c'est imprimé!

ROXANE, (à Louise.) Au fait, je le tiens d'une lettre de madame du Roseray. Quantité de femmes de qualité ont passé par là. C'est le salut.

LOUISE. Ma tante!...

CORNY. Mais voyons, mais voyons, demoiselle! vous vous imaginez donc que c'est des vrais mariages? Ah ouiche! des mariages comme ça, devant le municipal, sans prêtre et sans église? Vous savez ben qu'à présent on s'en va la nuit dans les bois, nous autres, pour trouver le bon prêtre qui nous marie à la belle étoile du bon Dieu. Si on y allait point, on ne se croirait point mariés... Eh ben, vous, vous n'irez point et y aura rien de fait.

ROXANE. Il a raison, mille fois raison! Ça ne durera pas six semaines, une loi pareille. Me voilà décidée, moi, je me marie.

REBEC. Avec qui?

ROXANE. Avec qui?... Avec toi, gredin!

REBEC. Avec moi? Miséricorde!

ROXANE. Je te promets une de mes fermes quand le roi sera sur le trône.

REBEC, (à part.) Diantre! qui sait?. (Haut.) Mais je veux conserver mes opinions! Je suis républicain de coeur et d'âme!

ROXANE. Pardine! c'est ce qu'il faut! Fais-toi jacobin, hébertiste, porte le bonnet rouge! Tu es trop tiède, mon cher! Ma main et ma ferme, à condition que tu seras un démagogue...

LOUISE. Ma tante! tout cela n'est pas sérieux?

CORNY. Si fait, demoiselle, faut que ça soit sérieux... pour les bleus, s'entend! Voyons, Rebec, qu'est-ce qui prouve le mariage pour ces gens-là? La feuille du registre, pas vrai?

REBEC. Et les témoins?

CORNY. Les témoins?... On en trouvera bien pour direouiaujourd'hui, etnonune autre fois! Un supposé, vous faites les mariages ce soir; demain, vous montrez l'acte au délégué ou à sonvalet; vous le déchirez après demain, c'est pas plus malin que ça.

LOUISE, (à Rebec.) Est-ce vrai, ce qu'il dit?

REBEC. Mais... oui, c'est très-possible! Vous pensez bien que, le danger passé, je quitte le pays, moi! Que mon successeur se débrouille!

ROXANE. Et tu déchireras, mon cher, tu déchireras! Sans ça, pas de ferme!

REBEC. Oh! soyez tranquille; je n'ai nulle envie d'être votre mari! (Bas.) C'est une ferme... en toute propriété?

ROXANE. Tu veux un engagement signé?

REBEC. Mais... ça se fait;verba volant!

ROXANE. Tu l'auras. (A Louise.) Allons, ma nièce, fais comme moi. Choisis ton époux républicain.

CORNY. Y a pas à choisir. J'ai choisi au hasard, mais j'ai mis la main tout de suite sur le bon.

LOUISE. Qui donc?

CORNY. Cadio!

LOUISE, (interdite.) Lui?

CADIO. Je n'avais pas osé vous le répéter, demoiselle; mais il a dit que nous étions fiancés.

LOUISE. Et toi; Cadio, est-ce que tu te prêterais à une supercherie... qui, après tout, n'engage en rien la conscience? Voyons, tu réfléchis?

CADIO. La conscience... vous êtes sûre? Je croirai ce que vous croirez.

LOUISE. Eh, bien!... en mon âme et conscience, je crois, en bonne chrétienne, qu'un mariage où Dieu n'est pas pris à témoin n'est qu'une feuille de papier.

ROXANE. Pas même! c'est une feuille de chou!

CADIO. Alors... dans votre coeur, vous direz non?

LOUISE. Et toi aussi certainement!

CORNY, (poussant Cadio qui rêve.) Allons, allons, Cadio! t'es républicain, on sait ça! t'as tué Mâcheballe; mauvaise note, quand, les blancs reviendront sur l'eau!... Mais, en sauvant la demoiselle à c't'heure, tu te sauves pour plus tard...

CADIO. La sauver, elle! voilà ce qui me décide. (A part.) Puisque Henri m'avait commandé de la sauver... (A Louise.) Alors! vous le voulez?

LOUISE. Mon pauvre Cadio, crois bien que, pour disputer ma vie à des misérables, je ne ferais pas un mensonge; mais il s'agit de préserver mes vieux parents et ces hôtes dévoués qui seraient massacrés avec nous.--Voyons, tu as entendu parler ces égorgeurs ivres de sang; doutes-tu encore de leur férocité?

CADIO. Non! c'est des fous, des malades, des malheureux! La République va mourir!

ROXANE. Eh bien donc, tu reviens à nous, Cadio! Aide-nous à tromper ces monstres, et dépêchons-nous. Rebec dit qu'il faut nous marier ce soir.

REBEC. Oui, oui, et tout de suite! Je cours préparer les actes, Corny se charge de trouver les témoins.

CORNY. J'y vas, ça ne sera pas long.

LA TESSONNIÈRE, (à Roxane.) Eh bien, en voilà une plaisanterie! Si je n'avais la goutte, je danserais à votre noce, ma chère amie!

ROXANE. Ne riez pas ou cachez-vous. Je vais m'habiller. (Elle s'en va.)

CADIO, (à Louise.) Vous n'avez pas peur?...

LOUISE. De quoi?

CADIO. Alors... vous m'estimez? vous avez confiance en moi?

LOUISE. N'en es-tu pas digne?

CADIO. Si Henri était là, il dirait oui pour moi, lui! C'est lui qui m'a fait penser que j'étais un peu plus qu'un chien... Sans doute vous le pensez aussi, puisque vous me demandez un service d'ami?

LOUISE. Oui, je te regarde comme un ami sérieux.

CADIO, (mélancolique toujours.) Alors, je suis content. Allez vous faire belle,--pour qu'on croie que vous m'épousez de bon coeur!

Une heure s'est écoulée. La nuit est venue.--Les brumes de la Loire enveloppent l'horizon et rampent sur les prairies; au zénith, le ciel est parsemé d'étoiles brillantes.--La ferme est déserte et silencieuse, sauf la maison d'habitation, où brille la vive clarté du foyer à travers les vitres ternes et rougeâtres.--Les ombres vagues de quelques femmes passent et repassent vivement entre le vitrage et le foyer. Tout à coup les chiens aboient avec fureur.

SCÈNE PREMIÈRE.--LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis SAINT-GUELTAS, RABOISSON, TIREFEUILLE.

LA MÈRE CORNY, (sur le seuil, regardant.) Qu'est-ce qu'ils ont donc à tant japper? avec ça qu'on n'a point d'hommes à la maison!

UNE DES BRUS, (venant aussi du dehors.) Je ne vois rien! c'est qu'ils entendent les noceux qui reviennent. Dépêchons-nous, ma mère. Il n'y a encore rien de prêt pour le souper.

LA MÈRE CORNY. Pourvu que mon homme ait pensé à inviter les garnisaires! Il faut ça pour avoir leurs témoignages.

LA BRU. Soyez tranquille, j'y ai été moi-même. (Elle rentre. Les chiens aboient toujours.--Saint-Gueltas et Raboisson, déguisés en paysans et suivis de Tirefeuille, se sont glissés dans la cour par le hangar.)

SAINT-GUELTAS, (à Tirefeuille.) Fais donc taire ces maudits chiens!

TIREFEUILLE. Faut-il les étriper?

RABOISSON. Non, nous sommes chez des amis. Jette-leur la viande. (Tirefeuille apaise les chiens.)

SAINT-GUELTAS. Est-ce bien ici?

RABOISSON. Parfaitement. Si on nous a bien dirigés, c'est la ferme du Mystère. Tiens, la palissade ici; là-bas, la pierre druidique...

SAINT-GUELTAS. Oui, c'est bien ici qu'elles étaient quand Louise m'a écrit. Pourvu qu'elle y soit encore! J'avoue qu'il ne serait pas gai d'avoir mené à bien un si périlleux voyage pour ne trouver que la tante!

RABOISSON. Pauvre vieille folle! nous ne pourrions cependant pas l'abandonner.

SAINT-GUELTAS. Merci! tu en parles à ton aise! on voit bien qu'elle n'est pas amoureuse de toi.

RABOISSON. Tirefeuille, qui nous a servi d'éclaireur, est sûr d'avoir reconnu Louise tantôt sous les habits d'une chevrière. Il faudrait, avant de nous montrer, savoir au juste où elle est. (A Tirefeuille à demi-voix.) Avance, et va écouter auprès de ces fenêtres. Justement, on les ouvre! Glisse-toi contre le mur.

TIREFEUILLE. Tiens! il faut croire qu'on fait des crêpes là dedans. Quelle flambée! et la bonne odeur de graisse, Jésus-Dieu!

RABOISSON, (à Saint-Gueltas.) Mon cher marquis, un dernier mot avant d'agir. Je ne te laisserai pas éluder la question.

SAINT-GUELTAS, brusque et agité, regardant partout. Voyons, finissons-en! tes scrupules sont absurdes.

RABOISSON. Ils sont obstinés. Tu ne songes qu'à emmener Louise, et, d'après toutes les dispositions que tu as prises, il est clair que tu veux l'emmener seule.

SAINT-GUELTAS. Il m'est aussi impossible d'emmener trois personnes, car le vieux imbécile la Tessonnière en est également, que de prendre la lune avec les dents. Louise est ma fiancée, elle s'est promise à moi...

RABOISSON. A la condition que tu sauverais son père.

SAINT-GUELTAS. J'avais fait pour lui le sacrifice de ma vie. On m'a emporté mourant, et il me semble qu'après trois mois de souffrance et de maladie, j'ai bien payé ma dette. (A Tirefeuille, qui revient.) Eh bien?

TIREFEUILLE. J'ai écouté et regardé, elles ne sont pas là.

SAINT-GUELTAS. Diable!

TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles doivent en être. Vous ne pouvez pas manquer de les voir rentrer d'un moment à l'autre.

SAINT-GUELTAS. C'est juste, attendons. Monte la garde. (Tirefeuille s'éloigne.--A Raboisson.) Pour conclure, je ne t'empêche en aucune façon de prendre deux de mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard. C'est à tes risques et périls, mon cher; mais tu ferais mieux de les avertir que nous reviendrons plus tard exprès pour eux. Moi, j'emmène Louise, je l'ai résolu, je le veux, je l'aime!

RABOISSON. Et tu l'épouses?

SAINT-GUELTAS. Ah! c'est là ce que tu veux me faire jurer?

RABOISSON. Oui. J'étais l'ami et l'obligé de son père. Eh! mon Dieu; je ne suis pas plus scrupuleux qu'un autre, tu le sais bien; mais Louise m'intéresse. Ce n'est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la trompes.

SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C'est pour cela que j'en suis fou, et que, si je ne peux pas la vaincre autrement, je l'épouserai. Es-tu satisfait?

RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel dans la rédaction de ton contrat.

SAINT-GUELTAS. Ah! sacredieu! voyons, es-tu un dévot ou un père de famille pour me chicaner de la sorte? Non, tu es un vieux garçon comme moi, et tu sais de reste qu'on ne doit que de l'amour aux femmes qui ne demandent que de l'amour... Dieu leur a donné comme à nous de la volonté pour résister, et des griffes, faute d'autres armes, pour se défendre. Qu'elles se défendent, si bon leur semble, mordieu! nous jouons notre rôle en les poursuivant. Elles peuvent toujours fuir; celle-ci m'appelle...

RABOISSON. Parce qu'elle ignore la mort de son père. Elle te demande de les réunir.

SAINT-GUELTAS. Ah! bah! elle m'aime! elle me suivra pour moi!

TIREFEUILLE, (approchant.) On vient!

RABOISSON, à Saint-Gueltas. Je m'éloigne, je ne sais pas faire le paysan. Tu me trouveras au rendez-vous. (Il quitte la cour et se dirige vers le bois le plus proche.)

SAINT-GUELTAS, (à Tirefeuille.) Fais mener près d'ici la barque que j'ai louée.

TIREFEUILLE. J'y vas; mais cachez-vous, mon maître! voilà la fermière.

SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter à la noce! Va-t'en, cache ta mauvaise figure. (Tirefeuille s'en va par le hangar.)


Back to IndexNext