Je fis encore d’autres découvertes.
Le plus grand plaisir qu’on puisse faire à Caillou, c’est de prononcer, devant lui, des mots dont il ignore ce qu’ils veulent dire. Caillou n’a jamais vu de hache, ni un serpent, ni un lion. Mais aussitôt qu’une bouche a proféré devant lui ces mots étranges, pleins et nouveaux, il s’enquiert, il écoute, muet, l’explication, il se fait, s’il se peut, montrer une gravure qui les représente, une pauvre gravure qui le plus souvent altère et déforme l’objet ou l’animal. Le lendemain, il ne vous parle plus, il ne voit plus personne ; il s’est fait une hache avec une pelle de bois, un serpent avec une corde, un lion avec un chien de carton ou une pierre informe ; et il lui arrive alors avec ces monstres et cette arme, plus d’aventures qu’il n’en eût fallu pour remplir l’existence d’un chasseur des premiers âges. En vérité, j’ai pensé d’abord qu’il se rappelait. J’ai cru à la métempsycose, j’ai cru à des souvenirs d’ancêtres, ressuscités dans les plis de sa petite cervelle. Et puis je me suis aperçu qu’il en est exactement de même si je parle d’aéroplanes ou de coquecigrues. La vérité, c’est que son appareil à fabriquer des images, à voir en images, est encore tout frais et fonctionne tout seul. Aussitôt qu’on lui livre un mot, il travaille pour en extraire tout ce qu’il contient, et aucune réalité extérieure ne peut alors intervenir et le contrarier. Ou plutôt, pour lui, le monde est double. Il y a celui qu’il invente, c’est le seul important ; et celui qu’il a sous les yeux, et qui ne devrait servir qu’à lui procurer des éléments pour les espèces de poèmes qui sont sa joie et la vraie nourriture de sa pensée.
J’ai essayé une fois de lui faire dire, à la maison, ce qu’il y a dans ce jardin des Tuileries dont il venait. Il m’a répondu :
— Du sable. De l’eau.
— Mais il y a encore autre chose. Voyons, Caillou !
Il a fait un grand effort d’esprit.
— Ah ! oui, a-t-il dit, des chiens et des petits garçons. Et des navires.
Il citait les navires à cause de ceux qu’on fait voguer sur le bassin. Et il les voyait sans doute très grands et très vrais, parce qu’ils sont à sa taille. Quant aux arbres et aux fleurs, il ne conçut leur existence que lorsque je lui en parlai ; encore suis-je tout disposé à croire qu’il ne perçut pas ceux qui sont là, mais d’autres, recréés d’après sa fantaisie. Il vit décidément dans un univers qui lui est propre, et qu’il a fait. C’est même la condition de son bonheur. Et lorsque les deux univers, le véritable et le sien, se manifestent à lui en même temps, il en peut résulter de fâcheux conflits, des chocs qui l’offensent et le déconcertent.
… Caillou est maintenant à la campagne chez son oncle, parce que ce sont les vacances. Il s’est réjoui du voyage, des choses nouvelles qu’il a vues et qu’il s’est plus ou moins appropriées en les déformant à son usage. Le jardin est plus petit que celui des Tuileries ; cela lui est parfaitement indifférent, puisqu’il ne conçoit jamais que les objets qui l’entourent immédiatement et dont il a besoin pour son jeu, toujours imaginaire et intellectuel. Au bas du jardin, coule une rivière. Mais il n’a pas, au fond, la certitude qu’elle existe, parce qu’elle est séparée de lui par une grille, et que, d’ailleurs, on lui a défendu d’en approcher. Sa petite âme est malléable et obéissante : s’il ne peut toucher aux choses et en faire jouet, il finit par en faire abstraction ; elles se suppriment. Ou plutôt elles n’existeront plus qu’en traduction, le jour où il se sera fait une rivière bien à lui dans le gravier, avec de l’eau versée d’un arrosoir. Les canards et les poules du poulailler l’ont intéressé, mais un instant très court ; elles ne font pas ce qu’il veut, donc elles ne rentrent pas dans son domaine, qui est immense, étant illusoire. Quand il voudra des poules, il s’en fera : les vraies sont fausses.
Mais pour l’instant il pense à autre chose. Il est devenu, dans son esprit, chef d’armée ; il songe à la guerre. Qui donc lui a parlé de guerre, et de victoire par conséquent, — car jamais les enfants ne supposent la défaite, toutes leurs constructions sont optimistes, — qui lui a parlé d’ennemis qu’on déteste et qu’on détruit ? Personne dans sa famille, j’en suis presque certain, et il ne sait pas encore lire, Mais il a vu parfois passer des sabres, des fusils, des drapeaux, des fanfares ; une autre fois la première page d’un journal en couleurs lui a montré des cavaliers s’entre-tuant ; sans doute aussi, il a causé avec les seuls humains qu’il considère comme pleinement dignes de sa confiance, ceux de son âge, naturellement. Et il y en avait un qui savait !
Et maintenant Caillou aime la guerre ! Et voilà pourquoi, dans le nouveau jardin, près de la rivière qui le borne, il commande aujourd’hui une innombrable armée. Il s’est fait un sabre avec une branche d’arbre. Des pots de fleurs renversés, vides, béants, lui sont autant de canons ; sa bouche et sa poitrine leur prêtent une voix. Et il chevauche un cheval plus beau, plus grand, plus piaffant que tous ceux qui sont sur la terre : une vieille canne. Quant à ses troupes, vous ne les voyez pas plus que le cheval, mais elles font tout ce qu’il veut, et sont invincibles. Pour l’ennemi, il est déjà mort !
Il est déjà mort, ou il fuit. L’enthousiasme sanguinaire de Caillou le transporte et l’exalte. Il clame qu’il tue, il sent qu’il tue. Et il se promène maintenant dans son triomphe… Tout à coup, au moment même où son ivresse est au comble, voilà qu’une poule sort du poulailler et marche vers lui. Elle avance avec cet air fantasque et ces directions imprévoyables qu’ont les poules, elle avance sans faire semblant de rien, elle avance paraissant toujours regarder, de ses inquiétants petits yeux noirs, les mollets nus de Caillou. Et Caillou le général, Caillou le chef de guerre, Caillou le victorieux jette son sabre et crie :
— Voilà une poule ! Sauvons-nous !
C’est ainsi que ce poète prend contact avec le monde extérieur. Cette expérience est douloureuse.
De l’autre côté de la petite rivière dont une grille défend à Caillou d’approcher, le terrain monte doucement. Des allées sablées enlacent la vieille maison, glissent autour d’une pelouse, et plus loin encore il y a une allée de tilleuls, puis des arbres qui croissent confusément, comme dans un vrai bois. Et c’est un vrai bois, en effet. Derrière la haie qui clôt le jardin, la forêt continue ; cette infime parcelle de sauvagerie lui a été volée. Quand il fait grand vent, le soir, on l’entend qui pousse une plainte régulière, faite du bruit de toutes ses branches et de toutes ses feuilles. Et je songe parfois, en m’endormant, que si je pouvais, dans un de ces beaux vols tranquilles qu’on a en rêve, passer par-dessus, je verrais toute cette verdure onduler en longues vagues, comme les flots d’une mer.
Dès le coucher du soleil, son pouvoir grandit. On dirait qu’elle marche, qu’elle avance. Son ombre sacrée envahit l’œuvre des hommes, il n’y a plus qu’elle, on la sent respirer dans la nuit, d’une haleine indiciblement fraîche et jeune qui excite le sang. Et le premier soir qu’on est revenu dîner dans cette maison, quelqu’un a dit :
— Où donc est Jupiter ? Est-ce que la cuisinière aurait oublié de l’emporter ?
Jupiter est un chat qui, à Paris, ne daigne pas sortir du salon et de la salle à manger. Jour et nuit il somnole sur les coussins des fauteuils, ne se réveillant que pour quêter sa nourriture autour de la table. Alors on aperçoit, sous l’ombre portée par la nappe, le vert phosphorescent de ses prunelles, et s’il s’impatiente, s’il trouve qu’on ne le sert pas assez vite, nous entendons le grincement de ses griffes sur la toile ou sur la soie des jupes. C’est tout. D’ailleurs il est suprêmement blasé, indifférent, dédaigneux, dégoûté même du blanc de poulet, ne s’excite guère — et bien peu ! — que si l’odeur du poisson parvient à ses narines. Sous sa robe fauve, il a engraissé. On dirait qu’il méprise la vie comme un riche, qu’il la juge sans intérêt.
Si, on a emmené Jupiter ! Mais il n’est plus là, il a déserté la maison. Le lendemain matin seulement, à l’aube, on le retrouve devant la porte fermée, les yeux sauvages, avec quelque chose dans tout son corps de plus souple, de bondissant, de ressuscité. Il a couru la forêt toute la nuit, et même durant le jour il ne veut plus rester dans la maison. Il se tapit dans les massifs, sous les fleurs, et quand s’approche un innocent petit oiseau, il bondit dessus, lui tord le cou, lui arrache les plumes des griffes et des dents, dévore cette proie palpitante, ou s’il s’est rassasié, va la cacher quelque part, dans des trous dont il fait ses tanières.
— Ah ! Jupiter, lui dis-je, Jupiter ! tu n’es plus un chat d’appartement. Tu t’es retrouvé animal féroce !
Il y a un peu de jalousie dans mes paroles, la jalousie d’un vieux civilisé qui voudrait bien, lui aussi, retrouver la force des antiques instincts à jamais disparus. Mais Caillou, qui m’a entendu, n’a que trop bien compris. Le voilà qui se met à jouer à l’homme en lutte avec la nature. On lui a donné, on a eu l’imprudence de lui donner, une petite tente et un fusil à air comprimé qui lance des balles de caoutchouc. Toute la journée il sort de sa tente ou bien y rentre, son fusil à la main.
— Moi non plus, dit-il, je ne suis plus un petit garçon d’appartement.
— Alors, qu’est-ce que tu es, Caillou ?
Il réfléchit un instant et répond :
— Un explorateur !
En sa qualité d’explorateur il fusille les petits oiseaux avec ses balles en caoutchouc ; mais il leur fait beaucoup moins de mal que Jupiter. J’ai donc l’idée, pour secourir ces petits oiseaux, de lui suggérer que Jupiter est un tigre. Alors il tue le tigre ! Il le tue plusieurs fois par jour, si bien que Jupiter, ennuyé, passe derrière la haie ; car lui qui chasse pour de bon n’entend pas être inutilement dérangé.
Caillou, un moment déçu et désœuvré, finit par s’étendre dans l’herbe, et je comprends, je comprends très bien ce qu’il imagine. Tout grandit démesurément aussitôt qu’on met la tête au ras du sol ; les fourmis ont l’air de nègres qui s’épuisent à porter des fardeaux dans la forêt vierge, les millepattes semblent d’affreux serpents, les carabes des hippopotames, les cri-cris de longues girafes. Caillou peut se figurer tous les spectacles, toutes les aventures, tous les drames. Quand on l’appelle pour dîner, il arrive bien sagement, il se laisse débarbouiller, laver les mains, asseoir sur sa grande chaise. On lui met sa serviette autour du cou sans qu’il prononce un mot. Ce qui lui permet cette admirable obéissance, c’est qu’on n’a que son corps, comme toujours. Son esprit est ailleurs, perpétuellement libre.
Toutefois le dessert est à peine servi qu’il glisse sournoisement de sa grande chaise, et disparaît. C’est le moment où l’on cause, et ce n’est qu’au moment où mon cigare est près de finir que je songe tout haut :
— Tiens, où est Caillou ?
Et tout le monde répète : « C’est vrai, où est Caillou ? » Personne ne l’a vu, nos yeux le cherchent sans l’apercevoir sur toute l’étendue assombrie du jardin, et nos appels restent sans réponse. Alors on envoie sa bonne à la découverte. Elle revient avec la mine d’une personne mystifiée, dont l’autorité a été méconnue.
— Monsieur Jacques est couché près de la haie, dit-elle. Il a son fusil et m’a seulement répondu de ne pas faire de bruit.
Et il est plus de neuf heures ! Caillou devrait être dans son lit ; c’est intolérable ! Et puis se coucher dans l’herbe, qui est mouillée, quand le fond de l’air est si froid, quelle horreur ! Il sera certainement grondé, puni, il pleurera. J’entrevois des scènes douloureuses, et je pars à mon tour afin d’user de persuasion et les lui épargner.
Je le trouve en effet à la place qu’on m’avait dite. Il est allongé à plat ventre tout près de la haie, à la place où il y a un trou, un tout petit trou, la route que s’est déjà tracée Jupiter, sans doute. Les arbres, au-dessus de sa tête, ont des gestes assez inquiétants ; la forêt murmure, il fait noir, très noir. Il faut vraiment du courage pour rester là.
— Chut ! fait Caillou à mon approche.
Sa mine, que je ne vois pas, doit être importante. J’entre dans le jeu, et je demande à voix basse.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Chut ! Je chasse… un crocodile !
La forêt, qui est si grande, doit contenir des bêtes énormes. Du moins on a le droit de se le figurer. Et j’admire de toute mon âme la bravoure de Caillou.
— Un crocodile ! Mais c’est très gros, un crocodile… S’il te mange ?
Cette supposition paraît profondément absurde à Caillou. Toutes les représentations d’aventures fictives qu’il se donne, doivent, vous le savez, se terminer pour lui agréablement. Le danger, la mort, la peur en sont complètement absents. Il développe seulement son désir d’action.
— S’il me mange ! dit-il indigné. Puisque j’ai mes balles en caoutchouc !
J’essaye de le ramener à la réalité. Je suggère cruellement :
— … En caoutchouc ! Alors tu vois bien, on ne tire pas les crocodiles avec des balles en caoutchouc. C’est stupide !
— Eh bien, je l’assommerai d’un coup de crosse !
— C’est un trop petit fusil, Caillou, c’est une trop petite crosse, et tu es trop petit.
— Ça ne fait rien, répond-il, ça ne fait rien… Il n’y a pas de danger.
— Mais comment le sais-tu ? Moi-même, à ta place, j’aurais peur, moi ! Ainsi !…
Alors la voix de Caillou prend dans l’ombre une teinte de mauvaise humeur. Il est poussé dans ses derniers retranchements. Et il prononce :
— Il n’y a pas de danger, parce que… parce qu’il n’y a pas de crocodile… C’est moi qui dis ça, qu’il y en a un… Mais c’est pas vrai !
Enfin, j’ai l’aveu ! J’ai l’aveu que jamais une seconde il n’a perdu la conscience qu’il imaginait. Il a préféré le reconnaître, plutôt que de renoncer à son jeu. Mais cela n’avance pas les choses. Je lui mets la main sur l’épaule, et je sens qu’il grelotte. Il faut l’emmener gentiment. Je proclame, du haut de mon expérience, pour lui montrer qu’il y a une erreur dans le canevas de son drame :
— Ça ne fait rien. On ne chasse pas les crocodiles avec des balles en caoutchouc. Je le sais, moi ; j’en ai tiré !… Demain, je te donnerai des balles de plomb.
— Oh ! bien, alors… fait Caillou.
Et il se laisse reconduire docilement à la maison. Il ne pense plus qu’aux balles de plomb, parce qu’il n’en a jamais vu !