SA PUDEUR

Pendant très longtemps, je veux dire pour la durée encore si courte de leurs jeunes vies, Caillou et Tili ont logé dans la même chambre. Cette pièce, qui n’est pas très vaste, donne sur le jardin d’un hôtel privé. N’est-ce pas tout ce qu’on peut désirer, à Paris, quand on n’est pas bien riche et qu’on souhaite pour ses enfants un peu d’air et de soleil ? Il faut s’arranger comme on peut, et après tout c’est encore de la chance qu’il y ait des personnes assez riches pour garder un jardin ; sans elles il n’y aurait plus que des blocs de pierre, sans un brin d’herbe.

Je ne sais pas si c’est par goût des grandeurs, ou parce que maintenant l’habitude en est prise, qu’on nomme cette pièce lanursery. De mon temps on disait « la chambre d’enfants » et il me semble que c’était un nom plus intime, et comme musical. Celle-là n’offre rien, dans son aménagement, qui révèle sa destination ; on n’y voit point ces carreaux de faïence, propres et lisses, ces jeux utilitaires d’eau froide et chaude qui font l’orgueil des mères en leur permettant d’économiser les minutes consacrées aux soins maternels. La maman de Caillou en a seulement fait couvrir les murailles d’un papier à raies alternativement blanches et bleues, peut-être parce que ces couleurs ont pour elle un sens mystique, peut-être tout simplement parce qu’elles éveillent des sentiments aimables et doux. La toilette, qui n’a rien de perfectionné, est à droite, à côté de la cheminée, et les deux petits lits sont en face, dans les encoignures. Ce sont des petits lits de fer, sans rideaux, mais on les a peints aussi en blanc, avec des filets bleus. L’électricité a toutefois conquis cette vieille demeure, et l’opalescence des verres dépolis lui a donné ici une espèce de chasteté candide et calme. Quand on le change avant le dîner, Caillou a du plaisir à tourner le commutateur pour créer le jour et la nuit. Mais à l’heure du coucher, il est toujours si fatigué qu’il s’endort à poings fermés. Parfois même il sommeille tout debout, pendant qu’on le déshabille, tombant à droite, tombant à gauche, pliant sur les genoux comme un petit homme très ivre. Et comme les ivrognes aussi, il ne se rappelle pas du tout, le lendemain, que quelqu’un l’a mis au lit, et que même il a parlé, pour dire qu’il était très malheureux.

Mais que Caillou dorme ou soit éveillé, il y a encore quelques jours, Tili, quand elle était en chemise, une chemise longue et toute pareille à celle de Caillou, venait l’embrasser sur le front. De son vrai nom, vous le savez, elle s’appelle Lucile. Seulement, quand elle était toute petite et qu’elle ne savait pas très bien parler, elle prononçait « Lutile ». C’est de quoi on a fait « Tîle » par abréviation, puis « Tili » pour la douceur. Elle a dix-huit mois de plus que son frère. D’après les conceptions hiérarchiques des enfants, c’est donc elle qui devrait se considérer comme son « supérieur » et recevoir cet hommage ; et c’est elle qui vient, c’est elle qui se penche, c’est elle qui pense à cet adieu, avant l’oubli du grand somme. C’est peut-être qu’elle est coquette, et que le geste est joli ; c’est peut-être — et jusqu’à quel point ne serait-ce pas la même chose, avec une nuance de soumission en plus ? — parce que déjà elle est femme. Toutefois elle ne le montre que par ces tendresses gracieuses, par ces câlineries extérieures. De plus, et contrairement à Caillou, elle est propre, elle est méticuleuse, elle contemple d’avance, et avec joie, les belles choses qu’on mettra sur elle, et en jouit, mais Tili ne sait pas qu’elle a un corps ! Et par conséquent, elle qui va sur ses huit ans, elle n’a pas de pudeur. Voilà pourquoi il a fallu séparer les deux enfants ; car Caillou n’est pas comme elle : il est tout pénétré d’une sorte d’inquiétude et de curiosité.

… On les lave chaque jour dans le grand tub rond, Tili la première, parce qu’elle est la plus âgée et qu’elle prend déjà des leçons, de bonne heure ; et Caillou reste dans son lit. Mais s’il tombe le soir dans ses draps comme assommé, le matin on a beau faire, on a beau lui dire : « Allons, dors encore un peu, Caillou ! » il est comme un oiseau dès qu’il voit la bonne lumière. Il faut qu’il gazouille, il faut qu’il regarde, il faut qu’il écoute.

Or, voilà Tili toute nue, et l’eau tiède lui fait plaisir. Elle n’a plus les rondeurs grasses de l’enfance ; son torse est devenu mince, souple, délicat comme la tige d’une plante poussée trop vite. Et tout à coup elle crie, stupéfaite, mais avec une nuance d’indignation :

— Qu’est-ce que c’est que ce nid à poussière !

Le plus simple est de vous le dire sans y mettre d’ambages : c’est son nombril qu’elle vient de voir, et elle ne s’était jamais aperçue qu’il existât !

Petit rire étouffé de la mère et de la bonne. Puis tout à coup toutes deux s’aperçoivent que Caillou ne fait plus l’oiseau, que Caillou ne pépie plus. Il s’ébaudit silencieusement, parce qu’il trouve que Tili est bête.

C’est ce qui fait que Caillou couche maintenant tout seul dans sa chambre blanche et bleue. On a dressé le lit de la petite fille dans un cabinet de toilette, puis on a dit à son frère :

— Tu vois, tu es un grand garçon maintenant : tu couches tout seul !

Caillou s’est rengorgé, il est fier. Or a ajouté :

— Et comme tu es un grand garçon, tu comprends, il ne faut pas entrer dans la chambre de Tili sans frapper. Ça ne se fait pas.

Je vous ai déjà expliqué que Caillou croit toujours ce qu’on lui dit. Et cette fois, même, un sentiment secret, très profond, bien que confus, lui fait accepter ce conseil avec une soumission presque embarrassée.

C’est au tour de Tili de venir au rapport. On lui dit :

— Tu es une grande fille, Tili, maintenant, tu as huit ans. Il ne faut pas que tu te montres à ton frère quand tu es en chemise : ce n’est pas convenable.

Le mot « convenable » lui fait une grande impression. On le prononce également devant elle quand il s’agit d’accommoder une de ses toilettes à une fonction quelconque de la vie, promenade ou visite. C’est un mot féminin, qui lui donne le sentiment d’un plaisir grave.

Le lendemain, Caillou, qui est curieux de voir la nouvelle chambre de sa sœur, vient à la porte, et frappe, puisqu’on lui a dit de frapper. Tili n’est pas moins obéissante. Elle crie :

— Attends, Caillou, attends : je suis en chemise !

Mais vite, elle enlève cette chemise et va ouvrir. De tout ce qu’on lui a dit, elle a retenu que c’est la chemise qui n’est pas convenable. Son âme est absolument et délicieusement ignorante.

Elle est debout dans la porte entr’ouverte, toute nue, très frêle, les bras et les jambes trop maigres, avec un beau regard bien droit et bien tranquille. Mais Caillou ! Il aurait eu trente ans qu’il ne se fût pas conduit autrement. Il s’est un peu détourné, sans en avoir l’air, en attendant qu’on mette une robe de chambre à Tili. Cependant, au fond, il est préoccupé. Ce n’est pas lui qui se montrerait aux personnes avec cette indifférence. Vis-à-vis des étrangers et surtout des hommes, sans doute parce que ce sont toujours des femmes qui prennent soin de lui, il demeure d’une pudeur presque farouche. Il a des confusions qui viennent peut-être d’un commencement de fierté virile.

Ce n’est encore là de ma part qu’un vague soupçon. J’ai si peu d’expérience, si peu de subtilité quand il s’agit de l’âme enfantine ! C’est d’ailleurs, je pense, pour cela même que je les aime. Il me semble, quand je suis avec eux, explorer un grand pays sauvage et frais, où nul péril ne m’attend, où je trouverai des paysages simples et nobles, des coins d’ombre délicieuse d’où je verrai beaucoup de choses, au loin, dans la lumière… Voilà Tili qui vient de tomber à la renverse, en plein jardin des Tuileries. Elle n’est pas brave comme Caillou ; elle considère toujours de tels événements comme des outrages faits à sa personne par des puissances mystérieuses. Mais aujourd’hui, elle crie comme elle n’avait jamais crié, de toutes ses forces, affreusement. Ce n’est pas seulement qu’elle ait mal ; mais elle est effrayée, horriblement effrayée.

— Voyons, Tili, dit sa mère, tu es ridicule ! Ce n’est pas la première fois que tu tombes là-dessus.

Elle caresse doucement les petites rondeurs dures qui gonflent la robe courte, par derrière.

— Oui, fait Tili toujours en larmes, mais ça n’est pas comme les autres fois. Je viens de tâter : à présent, il est en deux !

Elle ne s’était jamais aperçue qu’il était en deux ! C’est, subitement, cette révélation qui l’a bouleversée. Caillou, les mains dans les poches de sa petite culotte, assiste à ce désespoir, et il manifeste un grand mépris. Décidément, les petites filles, ça ne sait rien !

Je me sentais vraiment désorienté. Les notions que j’ai reçues par tradition sur la nature des petits hommes et des petites femmes me paraissaient tout à coup entièrement fausses. Jusque-là j’avais vécu dans l’idée ou bien que la pudeur est innée chez les filles et très médiocre chez les garçons, ou bien qu’au contraire c’est un sentiment acquis, imposé par l’éducation, et qui manque originairement aux deux sexes. Je découvrais que c’était bien plus compliqué, si compliqué que mon esprit s’y perdait. Caillou a de son corps une science assez complète, un souci ombrageux. Tili n’hésite pas à montrer le sien, et cependant vient de prouver qu’elle ne le connaissait pas. Tout cela est en vérité contradictoire et déconcertant. Leur mère me dit :

— C’est comme ça que doivent être les petits garçons et les petites filles. Si ceux-là étaient autrement, je serais inquiète. Mon ami, Caillou est un homme. Il est orgueilleux de sa souplesse et de ses jeunes membres ; il sent que ses muscles poussent, il en est heureux. Il sait qu’il peut soulever ceci, il veut soulever cela ; il rêve d’avoir des ennemis et de les battre. Il a le sentiment exalté de l’équilibre de ses membres et de sa force qui grandit. Il ne réfléchit pas beaucoup ; mais si peu que ce soit, c’est son corps qui l’intéresse : son avenir d’homme est là !

— Mais c’est aussi là qu’est l’avenir de Tili, dis-je en souriant.

— Vous vous trompez comme se trompent les hommes, fit-elle, c’est-à-dire grossièrement. Aussitôt que nous pouvons parler, un instinct très sûr nous suggère que nous sommes faites pour plaire, et que les robes, les chapeaux, les « mines » y sont pour beaucoup. Les petites filles sont distraites par ces soucis extérieurs de l’observation directe de leur corps, de leurs mouvements, de leurs formes. Elles n’y songent pas.

— Elles y songeront plus tard.

— Elles y songent quand la souffrance le leur révèle ! C’est une chose que vous ne saviez pas ? Eh bien, Tili vient de vous l’apprendre. Et plus tard, mon ami, plus tard, c’est encore la douleur qui lui fera sentir qu’elle a un sexe.

Elle réfléchit une seconde et ajouta sans fausse honte, d’une voix murmurée mais magnifique :

— Et puis, pour Caillou, il est bien possible que sa pudeur vienne de ce que je ne le regarde pas comme je regarde sa sœur. Je suis femme, et je suis fière, étonnée, glorieuse de l’avoir fait !

Alors, je gardai le silence assez longtemps.

— Même si j’avais pu les penser, avouai-je enfin, je n’aurais jamais su dire ces choses comme vous. Je n’aurais pas osé. Maintenant, ça me paraît si simple, si pur et si beau…

— C’est, dit-elle, que chacun de nous a gardé, à l’âge où nous sommes, la pudeur de notre sexe, celle de ces enfants. C’est ce qui s’appelle avoir vécu en honnête femme et en honnête homme.

Je l’aimais tant d’admiration, à ce moment-là, que je pensai que c’était dommage.


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