LES AMIS DE CAILLOU

Caillou possède beaucoup de petits amis. Je ne parle point des filles : vous savez quelle opinion il a d’elles. Mais parmi la nuée des petits garçons qu’il fréquente, il en est un beaucoup plus âgé que lui, et qu’il suit comme son ombre quand par hasard il le rencontre. Ses parents, toutefois, ne considèrent pas cette liaison d’un œil favorable : Boulot possède une mauvaise réputation ! Je veux dire la réputation d’être insupportable. Ce n’est pas très grave, évidemment, mais c’est déjà trop ! Caillou, quand il a rencontré Boulot, revient dans un état d’enthousiasme extraordinaire : « Boulot a dit… Boulot a fait… » Il met les mains dans ses poches comme Boulot, il parle comme Boulot. C’est que Boulot est presque « un grand » et que les grandes personnes parlent de lui, malgré tout, d’un air où il entre plus de gaieté que d’indignation. Lorsqu’on fit jadis la séparation de l’Église de l’État, au moment des inventaires, il fut le héros d’un drame illustre. Un jour, lui ayant été présenté par Caillou, j’eus l’honneur d’en obtenir le récit de sa propre bouche.

— Quand j’y pense, me dit-il, tout ce qui est arrivé, c’est la faute de papa. S’il ne nous avait pas expliqué les journaux, nous n’aurions de toute notre vie pensé à inventer le jeu. Mais il n’y a jamais de justice avec les grandes personnes ; pendant un mois on nous a fait la tête, et nous n’avons pas été au cirque, et on a coupé ses dix sous de semaine à André, et Guitte n’a pas eu son peigne neuf, et Bobosse a été condamné à porter son tablier à l’envers, dans le dos. Mais Bobosse dit encore aujourd’hui qu’il s’en fiche d’avoir eu son tablier dans le dos, et qu’on s’est bien amusé tout de même. Ça, c’est vrai.

» Je vais dire de quelle façon tout a commencé, pour qu’on voie bien que ce qui a suivi, c’est tout naturel. Quand il y a eu ces histoires à Sainte-Clotilde, à la Madeleine, au Gros-Caillou, papa nous disait tous les soirs : « Mes enfants, je vais encore vous faire une lecture pieuse. » Et il nous faisait des lectures pieuses, magnifiques ! Comment on avait dit aux curés : « Taisez-vous un petit peu, s’il vous plaît, vous ne dites que des bêtises ; ou bien vous irez en pénitence. » C’est ce que j’appelle une distribution ; et j’espère que l’abbé Vacarme, qui me fait le catéchisme, en a reçu sa part. Comment toutes les portes avaient été muselées avec du fil de fer. Comment les pompiers sont venus avec des pompes, et comment d’héroïques citoyens ont tapé sur les pompiers avec des chandeliers à plusieurs branches. Comment on a avancé si vite une chaise à monsieur le préfet qu’elle lui est tombée sur la tête, où elle fit un grand trou. Comment on avait fait dans les églises des barricades hautes comme des maisons, avec des chaises, et aussi cassé beaucoup de carreaux. Les yeux de Bobosse ont brillé d’enthousiasme, quand il sut qu’on avait cassé des carreaux.

» Le mardi, après déjeuner, les deux gouvernements paternel et maternel sont sortis comme ils font toujours, et les petites de Lupercale sont venues. Alors on a inventé le jeu. Je peux tout vous raconter, je sais tout : c’est moi qui faisais l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police et les pompiers.

» On s’amusait bien quand les deux gouvernements, le paternel et le maternel, sont rentrés. Ils ont vu tout de suite qu’il y avait quelque chose de changé dans le vestibule. Tu parles ! Il n’y avait plus rien dedans, ni le coffre à bois, ni l’armoire normande, niMignon regrettant sa patrie, avec son socle. Et ils ont été étonnés. Ils ont ouvert la porte de la salle d’étude, — parce que nous n’avions pas pu la fermer à double tour : André a jeté la clef, il y a quinze jours, dans le bocal de poissons rouges qui est à la fenêtre de la vieille dame du premier, — et ils ont vuMignonqui montait la garde sur une pile de chaises. Toutes les chaises de l’appartement, on les avait mises là, avec les fauteuils, pour boucler les portes, celles du vestibule et celles qui donnent sur la véranda, et qui sont vitrées. Il y avait aussi trois tables, les pieds en l’air, et une commode Louis XVI. Je crois qu’il est arrivé malheur à son marbre. Guitte était montée sur la commode. Et elle chantait leParce Domine. C’était beau ! Alors les gouvernements ont crié :

» — Qu’est-ce que c’est que tout ça !

» Quand je serai une grande personne, je suis sûr que je comprendrai moins lentement.

» Nous avons tous répondu :

» — Vous voyez bien : nous jouons à l’inventaire !

» Guitte chantait encore leParce Domineet André croisait la baïonnette avec une tête de loup. C’était toujours très beau.

» Moi, j’étais dehors, c’est-à-dire dans la véranda, puisque je continuais à être l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police et les pompiers. Vous verrez tout à l’heure comment je faisais les pompiers : c’est la plus riche de mes inventions. Je criai :

» — Ouvrez, au nom de la loi !

» Guitte, du haut de ses chaises, répondit :

» — Zut !

» Alors je fis les trois sommations en battant du tambour sur le grand tub du cabinet de toilette. Le bruit était satisfaisant.

» J’ajoutai :

» — Que les bons citoyens se retirent !

» Mais Bobosse m’envoya un chandelier dans la figure, à travers les vitres de la porte dont les trois quarts étaient déjà cassées. C’était prévu. J’annonçai l’arrivée des pompiers. C’était toujours moi, comme je vous l’ai dit, et j’avais mes pompes : tous les vaporisateurs du gouvernement maternel, que j’avais truqués. Ils marchaient excessivement bien. Bobosse reçut le jet sans faiblir. Mais Guitte se mit à crier comme une sirène de bateau-mouche. Ces filles, elles n’ont pas pour deux sous de tenue devant le danger ! Quant aux petites de Lupercale, elles hurlaient.

» Enfin, papa démolit deux ou trois rangées de chaises, sauta par-dessus la commode —Mignoncontinuait à regretter sa patrie, mais le nez par terre — et je pense qu’il gifla Bobosse, qui supporta ce traitement avec un grand courage. Guitte se réfugia derrière les petites de Lupercale, qui n’avaient rien à craindre, n’étant pas de la famille. A mon tour, je vins au rapport.

» Le dessus de la commode Louis XVI était en morceaux, comme je l’ai fait pressentir. Il manquait aussi quelques pieds aux chaises, et quant au parquet, je dois avouer qu’il ressemblait à celui d’une salle de bains : c’était l’effet de mes vaporisateurs-pompes.

» Quand les gouvernements eurent constaté l’étendue et la gravité du désastre, ils pensèrent à établir les responsabilités. Papa demanda :

» — Où est miss Gubbins ?

» Miss Gubbins, c’est la gouvernante. Bobosse a une figure qui ne sait pas dissimuler. Voilà pourquoi il essaya de l’abriter derrière son mouchoir. D’ailleurs, l’univers entier sait qu’il n’aime pas miss Gubbins. Il est en conflit avec cette puissance. Un jour que miss lui faisait repasser son histoire sainte, elle a demandé :

» — Voyons, Bobosse, quels sont les animaux que Noé a fait entrer dans l’arche ?

» Il a répondu :

» — Des rats, des rates, des puces et des mademoiselles.

» De quoi il est résulté un grand drame. C’est donc du côté de Bobosse que les gouvernements ont poussé tout d’abord leur enquête. Il a fini par dire :

» — Miss Gubbins, nous l’avons enfermée. A clef, nous l’avons enfermée. Dans sa chambre.

» Et comme les gouvernements manifestaient une grande indignation, il a poursuivi avec simplicité :

» — Il fallait bien l’enfermer, puisque c’est elle qui faisait le curé !

Boulot, dont le père, j’oubliais de le dire, est sénateur, avait, on le voit, comme beaucoup de personnes en France, une philosophie teintée d’anarchisme. Je m’en aperçus mieux encore, certain jour, au jardin du Luxembourg.

— V’nez, dit Boulot, en descendant d’un pas dansant les marches qui conduisent de l’allée des Marronniers au grand bassin. V’nez vite, miss Gubbins, dit-il à sa gouvernante, il n’est qu’quatre heures, et l’gouvernement paternel a dit qu’il n’sortirait du Sénat qu’à cinq heures et demie. C’est pas qu’ils s’foulent, au Sénat, il m’a dit l’gouvernement paternel, mais faut qu’il attende un type. Il viendra nous chercher après.

Miss Gubbins avait les mains embarrassées. Elle portait dans la droite son réticule, étant obligée, bien que modeste gouvernante, de sacrifier à la mode qui veut que les femmes n’aient pas de poches ; et, dans la gauche, le cartable qui contenait les cahiers de Boulot et ses livres de classe. Boulot, qui a déjà douze ans, voudrait qu’on appelât cet objet un portefeuille ; mais sa mère, qui a conservé le vieux langage de Verville, où son mari professait les humanités au collège, avant de devenir sénateur, persiste à dire un cartable. C’est une des raisons pourquoi Boulot trouve qu’elle n’est pas à la hauteur. Il y en aura d’autres, plus tard.

Miss Gubbins, résignée, s’assit sur un banc de pierre, de ceux qui sont au couchant, et à l’ombre. Mais Boulot dit avec une fermeté ingénue :

— Prenez une chaise, miss Gubbins ! Sur un banc, on ressemble à je n’sais pas quoi. Tandis qu’une chaise… ça coûte deux sous, mais on a l’air… on a l’air d’une veuve !

Miss Gubbins soupira. Ce n’était pas une veuve, ni une tout à fait vieille fille. Elle soupira, en regardant passer de très jeunes hommes avec d’assez jeunes femmes. Elle soupira, et s’assit sur la chaise que Boulot était allé chercher lui-même, parce que déjà on lui avait appris des choses sur la manière d’être galant avec les dames. Et elle contempla Boulot avec des yeux pleins de très humbles, craintives et chastes caresses : c’était un garçon ! Elle ne le comprenait pas beaucoup et l’aimait très fort. Excusez-la : ne pas comprendre et aimer très fort, c’est là le fond de tous les amours. Elle dit :

— Qui attendez-vous ?

— Cecil Rhodes, répliqua Boulot, brièvement.

—Don’t be silly, my boy, fit miss Gubbins, ramenée à son langage « vernaculaire » par la stupeur que lui causa cette affirmation. Ne dites pas de sottises, mon enfant, Cecil Rhodes est mort.

— C’est pas l’vrai Cecil Rhodes, sûr, dit Boulot. Y a pas moyen d’causer, s’il faut toujours expliquer, avec vous. C’t un aut’ typ’ de la boîte, qui a mon âge. On l’appelle comm’ ça pa’c’qu’il est milliardaire. Pas lui tout à fait, ses parents. Et il doit v’nir ici pour essayer sus l’bassin un sous-marin qu’ils lui ont fait cadeau, ses auteurs. Un sous-marin épatant, qui marche à l’électricité comme un vrai. Un sous-marin qui coûte… il m’l’a dit, mais j’sais pas combien ça fait, il compt’ qu’en louis !

Il ajouta, d’un air convaincu.

— Y a un’ riche flottille, aujourd’hui !

Sur l’eau ronde du bassin, couleur de plomb terne, quinze ou vingt navires flottaient, de toutes les tailles, ou plutôt de toutes les réductions de taille, de tous les types d’architecture marine. Une barque de pêcheurs, minuscule, avec deux voiles triangulaires seulement, mais peinte d’un rouge vif, semblait jouer à pêcher des poissons microscopiques sur un océan lilliputien. Un beau yacht avec trois focs, deux voiles carrées, des bonnettes, voguait en donnant sous la brise, de la bande à tribord sans jamais chavirer, puis, redressé au moment de tirer une bordée, avait l’air de défier en passant le cygne du bassin, le grand cygne indolent qui jouait à la galère. Une espèce de chalutier montrait une carène bleue. Une frégate passait, impériale, une frégate de l’ancien temps, avec son grand mât en deux morceaux, sa misaine, son artimon, ses hunes, ses haubans, ses mille cordages, son immense voilure épandue et gonflée, son château d’arrière surélevé, ses trois rangs de sabords, la sirène dorée se cambrant sur sa proue, son port de reine des eaux. D’autres nefs encore se frôlaient, s’entre-croisaient ; et un pauvre enfant misérable et pâle, vêtu d’une culotte déchirée et d’une chemise sans col, mais poète peut-être, promenait sur les vaguelettes une moitié de pelle en bois, cassée, accrochée à une ficelle. C’était son navire, à lui ! et sans doute il l’imaginait plein d’hommes, errant sur les espaces bleus, ridés, sans bornes, ou près d’aborder à des îles mystérieuses, peuplées de bêtes et de sauvages.

D’ailleurs des oranges, des palmiers, des mimosées dont l’odeur sucrait l’air, le pénétrant d’un parfum de frangipane, mêlés aux plus hautes frondaisons du jardin, lui donnaient un aspect vaguement exotique ; et adossée au socle d’une statue de marbre, une négresse, unenénainede la Réunion, nourrice d’un petit enfant blond, refermait sur son sein noir un corsage rouge.

La grande horloge du Luxembourg marqua cinq heures. Boulot dit :

— Le v’là, Cecil Rhodes. C’est pas malheureux.

Cecil Rhodes était vêtu d’un pantalon gris, d’une veste rondeéton, et coiffé d’un melon. Il avait une mine douce, fatiguée de vivre déjà, et un peu naïve pourtant. Un domestique, derrière lui, portait dans une boîte le fameux sous-marin. Boulot lui serra la main, d’un air presque protecteur.

— C’est-il toi, dit-il, qu’as fait sortir les pères conscrits ? En v’là qui traversent.

On voyait passer sous les arbres, parfois avec une lenteur un peu caduque, de vieux messieurs dont quelques-uns relevaient mélancoliquement la tête quand un ramier roucoulait. Ils pensaient peut-être à leur jeunesse, à la Pépinière, à la Closerie des Lilas. Ils ne pensaient peut-être à rien.

— Tu les connais ? demanda Cecil Rhodes, avec quelque envie.

— Pas tous, y en a trop. Mais beaucoup, j’en connais, daigna dire Boulot. Et tous les ministres. Ils m’parlent, les ministres, des fois. C’lui d’la marine, j’lui ai fait un cuirassé, moi-même, que j’lui ai porté l’aut’ jour. Un cuirassé avec de la moelle de sureau, d’l’acajou et du fer-blanc. Tout y était, tout ! Il m’a beaucoup remercié et il m’a dit qu’il m’donnerait la médaille des vieux matelots. C’t’un chic type et c’est mon ami, mon grand ami !

— Ton cuirassé, dit Cecil Rhodes, un peu jaloux, il ne vaut pas mon sous-marin. Qu’est-ce qu’il dirait, ton ami, s’il voyait mon sous-marin ?

— J’te dis pas, répliqua Boulot, légèrement froissé. Mais d’abord c’est pas la même chose. C’est pas toi qui l’as fait, l’sous-marin. Et puis, quand j’l’aurai vu, p’t’êtr’ que j’pourrais en faire un. Montre voir.

Le domestique tira le sous-marin de sa boîte. C’était un jouet merveilleux, une chose de luxe, longue d’un demi-mètre, avec une coque d’acier rivetée de vrais boulons, un périscope et un tube lance-torpilles, une hélice de cuivre aux ailettes fortes et légères. Les cinquante gamins qui tournaient autour du bassin se rapprochèrent.

— Ça s’ouvre ? demanda Boulot.

— Oui. Il y a des écrous qu’on peut lever, Et quand on les referme, c’estwater-tight, mon vieux ! fit Cecil Rhodes, important.

Boulot dévissa les écrous d’une main exercée. Cinquante têtes, noires, brunes, blondes, hérissées ou ras tondues, entourèrent la sienne.

— C’est chic, dit-il, c’est très chic. Y a pas ! V’là l’water-ballast, le moteur, les accumulateurs, la pile. C’t’épatant. Et ça marche ?

— Tu vas voir, dit Cecil Rhodes.

Le domestique, après avoir resserré les écrous, fit agir la pile et le moteur tourna. Puis, il posa délicatement sur l’eau le jouet miraculeux.

Vif, adroit, rapide, conscient, pour ainsi dire, le sous-marin piqua devant lui. D’abord à la surface ; ensuite, mû par un ressort qui ne se déclenchait qu’au bout d’un certain temps, il fit sa plongée, disparut magiquement, ne montrant plus qu’un petit miroir, le regard espionneur qu’il maintenait au-dessus des ondes. Puis il remonta, puis il replongea. Et il vira de lui-même, agile et souple.

Les cinquante gamins applaudirent. Boulot disait :

— C’t’un truc à hauteur, ça, je le r’connais, c’t’un truc à hauteur. Mon vieux, t’as d’la veine !…

Cecil Rhodes ajouta, très fier :

— Même les grandes personnes regardent !

C’était vrai. Maintenant, tout un peuple entourait la vasque et béait, amusé, passionné, repris par le plaisir si grand, si délicieux, si rare, de retrouver la curiosité, la faculté d’étonnement et d’admiration de l’enfance. Le sous-marin venait de remonter, comme pour respirer. Peint en gris blanc, il ressemblait à une bête vivante, à un poisson plat, sole, raie ou carpe monstrueuse. Son périscope était véritablement comme un œil.

A ce moment même la frégate, la belle vieille frégate surannée, avec ses trois mâts, sa voilure frémissante, sa façon d’aller comme par coups d’aile, se rapprocha, majestueuse, tanguant un peu, pointant son étrave dans l’eau pâle. Le vent fraîchit, ses voiles s’emplirent de ce grand souffle, elle se pencha, accentuant sa bordée…

— Ah !…

Tous avaient crié. La sirène dorée, comme intelligente, heurta de sa queue de poisson, par le travers de bâbord, l’engin perfectionné. Le sous-marin trembla sous le choc, redressa son avant, puis fit la cuiller, donna du nez et sombra ! On ne vit plus rien. Rien que des bulles d’air, de pauvres et mesquines bulles d’air, qui crevèrent à la surface en un instant. Tel fut ce drame marin, bref et sinistre.

— Ah ! Boulot ! Boulot ! gémit Cecil Rhodes.

Les cinquante gamins, pour une tentative inutile de sauvetage, s’étaient penchés sur la vasque. On n’apercevait plus que des derrières, des derrières de toutes les couleurs, dans les pantalons rayés, gris, bleus ou roses, des mollets nus, et, parfois, une paire d’oreilles, semblables à deux anses.

— Ah ! Boulot ! Boulot ! répéta Cecil Rhodes.

Il pleurait toutes ses larmes, interminablement.

Boulot lui-même était triste. Son bon cœur s’émouvait devant cette grande et irréparable catastrophe.

Il dit, enfin :

— Console-toi, mon vieux ! Pleure pas comme ça. Tiens, mon grand ami, le ministre d’la marine, il en perd, des bateaux, il en perd tout l’temps. Et il pleure pas !…

Mais la douleur de Cecil Rhodes ne s’apaisait pas. Boulot invoqua un argument suprême :

— Et puis, moi, il m’a promis la médaille des vieux matelots, pa’c’que j’lui ai fait un cuirassé. Toi qu’a perdu ton bateau, il t’fichera la Légion d’honneur !…

C’est aussi une chose qui a fait réfléchir beaucoup de familles, que la façon dont Boulot s’est conduit quand il a été parrain du premier-né de son grand frère Jacques.

Quand le grand frère Jacques est venu demander, comme une faveur, que Boulot et sa sœur Guitte fussent parrain et marraine de leur neveu, la mère de Boulot a eu un cri d’effroi :

— Ce n’est pas possible ! il rira tout le temps !

Cette phrase a froissé Boulot. Il a juré que, puisqu’il marchait sur ses quatorze ans, il savait ce que c’est qu’un baptême et le sérieux de cette cérémonie. Et même, au cours des préparatifs, il a été parfait. Quand ses parents ont acheté le cadeau qu’en sa qualité de parrain il doit à Guitte, sa commère, il a voulu qu’il y eût quelque chose de sa poche, et il a donné trois francs : le tiers de sa fortune.

Et enfin voilà le grand jour venu. Guitte est tout en blanc, avec un bouquet blanc, des gants blancs, des souliers blancs, et un grand chapeau de bergère. Du blond et du rose par dessous, voilà sa figure. Et Boulot est en grande tenue : pantalon blanc, gilet rond, veste ronde et chapeau haut de forme. C’est excessivement laid, mais majestueux. On monte en auto, pour aller chercher le reste du cortège. La mère de Boulot passe son temps à répéter :

— Ne ris pas, Boulot, je t’en prie… tu ne riras pas ?

Cette insistance paraît le froisser. Grand frère Jacques descend avec la garde, la nourrice et le candidat au cortège. On part pour l’église, et les recommandations se précipitent.

— … Une boîte de dragées. C’est pour le curé. Il y a vingt francs dedans. Tu donneras aussi vingt francs à la garde… Et ne ris pas, Boulot, ne ris pas !… Vingt francs à la nourrice. Serre-les dans ta poche… Pas celle de ton mouchoir, l’autre… Cinq francs au bedeau. Tu seras sérieux, Boulot, je t’en supplie !

Mais les grandes personnes ont l’âme fausse. Au fond, elles croyaient toutes qu’il allait rire, elle l’attendaient au rire ; le grand-père, la grand’mère, le frère Jacques lui-même, et la garde, et la nourrice, tous étaient dans une angoisse gaie ; et, rangés en cercle autour du baptistère, ils pinçaient les lèvres parce qu’on avait mis dans la main de Boulot un long cierge allumé. Boulot les déconcerte : il demeure impassible et grave. On déshabille l’héritier présomptif du grand frère Jacques, on lui met du sel dans la bouche, on lui verse de l’eau sur le front, et il crie. Boulot ne bronche pas. On lui demande s’il croit en Dieu, et il répond : « J’y crois ! » très correctement. On l’invite à renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il dit : « J’y renonce ! » Derrière son dos, les assistants font : « Pff… » Il se retourne et les regarde d’un œil sévère. Vraiment il est magnifique.

Après la cérémonie du baptistère on l’emmène, avec Guitte, dans une chapelle où il y a deux belles chaises de velours, sur lesquelles sa sœur et lui prennent place à genoux pour entendre une espèce de petit sermon qu’un abbé lit dans un livre. Il y est dit, entre autres choses, que les petits enfants ne doivent pas coucher dans de grands lits avec de grandes personnes parce qu’ils courraient le risque d’être étouffés. Boulot se contente de hocher la tête d’un air d’approbation. Et après, l’abbé ajoute tout naturellement :

— Il est enfin de mon devoir de vous apprendre que le fait d’être ensemble parrain et marraine d’un enfant constitue un lien de parenté spirituelle de telle nature qu’il vous est désormais interdit de contracter mariage l’un avec l’autre.

A ce moment, retentit un bruit tout à fait scandaleux. C’est le cortège du baptême, tout entier, qui éclate. La garde, la nourrice, le père, le grand-père, la grand’mère pouffent de rire. Mais Boulot est admirable. Il leur jette un regard circulaire pour les rappeler à un maintien décent, et répond avec dignité.

— M’sieu l’abbé, il y a d’autres impossibilités : cette personne est ma sœur !

Guitte, qui a dix ans, est extrêmement flattée de s’entendre appeler « cette personne ».

Ensuite Boulot lui donne le bras avec une grande aisance, pour la remettre aux soins de ses ascendants. Il va porter sa boîte de dragées à M. le curé, met vingt francs dans la main de la nourrice, vingt francs dans celle de la garde, et va porter cent sous au bedeau. Tout s’est bien passé, tout s’est presque trop bien passé. Boulot continue à rester d’un sang-froid décevant. Enfin, sous le porche, il rejoint le grand frère Jacques, qui contemple son héritier avec une certaine fierté. Et alors Boulot lui glisse quarante sous dans la main. Le grand frère demande avec stupeur :

— Qu’est-ce que c’est ?

Et Boulot répond froidement :

— Il me semble que je te dois quelque chose aussi, puisque c’est toi qui es le père ! J’ai déjà donné à tous les autres !

Tout ceci suffit à expliquer pourquoi on écarte Caillou, autant que possible, du sillage de ce jeune homme ; Boulot est déjà trop de son siècle : il a perdu le sens du respect.

Un autre des amis de Caillou, c’est la Puce.

Quand une rue de Paris mène quelque part, on y voit des passants qui marchent vite, des fiacres, des omnibus, des autobus, des automobiles, des fardiers portant des pierres de taille, parfois de lourds chevaux encore harnachés pour le trait, qui s’en vont trois par trois, et qu’un beau goujat bien hardi mène au grand trot, monté sur celui de gauche ; et on y remarque aussi des chiens, car ces bêtes ignorent l’épouvante et semblent même aimer le tumulte.

Dans les rues transversales, principalement à quatre heures du soir, après la sortie des écoles, il y a des enfants. Ils s’y mettent tout naturellement pour jouer, s’y trouvant presque à l’abri : ainsi que les bateaux-lavoirs, en hiver, quand la Seine grossit, se réfugient dans les bras morts de la rivière. La rue que j’habite est une de celles-là. Et même, quand il n’est pas encore quatre heures et qu’elle est vide, absolument vide, — aux heures des repas, par exemple, — quelqu’un qui aime bien les petits d’homme, un ogre ou moi, peut deviner à des signes certains qu’elle est un lieu de fréquentation ordinaire des enfants, de même que certains champs servent de remise habituelle aux perdrix : il y a des inscriptions ! L’une des belles pierres de taille de la maison du coin, qui est neuve, porte celle-ci, tracée d’une main savante, à la craie blanche pour les mots sans valeur, au pastel bleu pour les vocables importants :Les filles sont des imbéciles.Mais plus loin, près de la maison Ozanam, pension de famille pour jeunes gens, ces demoiselles ont tenté une revanche :Tous les garçons sont des…Je vous jure que ce n’est pas moi qui ai mis les points. La jeune épigraphiste s’est arrêtée, épouvantée de son audace et de ce qu’elle allait dire. Je ne manque jamais, en passant, de regarder ces points ; ils m’apparaissent comme une preuve assez touchante de la pudeur instinctive du sexe féminin.

Je dois dire maintenant comment j’entrai en rapports avec la Puce. Il a huit ans, et est l’héritier, ce qui ne lui rapportera rien, de l’une des concierges de la rue, mère de cinq autres rejetons, qui tous présentent une ressemblance mystérieuse avec un animal quelconque. L’un des mâles semble appartenir au totem du rat ; les filles pourraient se grouper dans les deux tribus du moineau et du chat écorché. La Puce a mérité ce nom par l’exiguïté de ses formes, les bondissements imprévus et spasmodiques de ses petites pattes, et je ne sais quoi de brun sale épandu sur toute sa personne. Il a de beaux yeux bruns, très vifs, les oreilles en cornet, et il serait préférable que ses cheveux fussent blonds ; sur le blond la poussière est moins apparente ; mais ils sont noirs. Quand on l’a débarbouillé, ce qui n’est pas fréquent, il est possible de distinguer que ses joues et son nez sont pleins de taches de son. Les éleveurs, à la campagne, disent que c’est à cette marque significative qu’on reconnaît chez les bêtes les mélanges de races. J’ignore si c’est la même chose chez les hommes.

Un jour que je déménageais, la Puce s’aperçut que je possédais des « armes de sauvage ». Il vint me demander une lance. Je lui concédai une zagaie de Touareg, longue à peu près dix fois comme lui, soigneusement émoussée à la pointe. Ceci lui ayant prêté de la considération dans le quartier, il acquit, vis-à-vis de moi-même, plus d’assurance. C’est ainsi qu’il en va d’ordinaire dans les relations de bienfaiteur à obligé. Il s’enhardit jusqu’à me prier de lui laisser faire « mes commissions ». Ce fut pour lui la source de bénéfices considérables ; il avait jusqu’à deux sous pour aller acheter un paquet de tabac. Au bout de quelque temps, toutefois, il se présenta aux ordres avec un ami. Celui-ci appartenait au totem de la fouine : oreilles pointues, museau pointu, petites jambes, torse qui n’en finissait pas.

— J’irai avec mon ami ! annonça la Puce.

Je ne répondis rien, parce que cela m’était égal. Mais la Puce en conclut que je désapprouvais ce compagnonnage. Alors, il expliqua :

— … parce que, avec un ami, on va plus vite.

L’expérience ne tarda pas à me démontrer que c’était là de sa part une illusion ou un mensonge. Mais comme je gardai cette opinion pour moi, son esprit d’initiative grandit. M’abordant le jour de la mi-carême, il daigna me dire :

— Je vais aller jeter des confetti !

Je lui affirmai que je n’y voyais nul inconvénient. Mais il poursuivit, les yeux brillants :

— C’est chic ! On se met dans le coin d’une porte, et quand il passe une dame… ou surtout une petite fille… pfutt ! on lui en jette une poignée dans la figure. Et ça fait rose, ça fait jaune, ça fait blanc par terre ! Tout partout, sur le pavé, ça fait jaune, blanc, rose, vert, bleu. C’est beau !… Ça coûte quinze sous, un kilo de confetti.

Cette somme me parut importante.

— Quinze sous, la Puce, quinze sous ! Et tu les as ?

Ses yeux devinrent encore plus brillants.

— Mais non, me dit-il, je ne les ai pas !

Il n’ajouta rien, mais j’avais compris, et je donnai les quinze sous, parce que cette façon de demander était sublime.

Le printemps arriva, mais il fut glacé. La Puce, qui continuait à grelotter stoïquement — il grelotte comme les chiens mouillés, en ayant l’air de penser à autre chose — parut cependant désolé. Je ne saisis pas d’abord pourquoi, mais il me montra les marronniers de la pension Ozanam qui tendent leurs grands bras de branches jusque dans la rue.

— Tu vois, me dit-il, leurs feuilles ont gelé.

Et c’est vrai. Les gelées tardives ont grillé, presque en bourgeon, les feuilles de la plupart des marronniers de Paris. Elles sont toutes noires et racornies. Je crus que l’âme d’un petit artiste naissait dans la Puce, d’autant plus qu’il continua :

— Et naturellement il n’y a pas de fleurs.

— Eh bien ?

— … Il n’y aura pas de marrons. Alors, avec quoi qu’on jouera ?

Je n’avais pas pensé à ça. Combien de grands malheurs dont les grandes personnes ne se doutent pas ! Mais quand le temps, ces jours derniers, fut devenu exécrable, le visage de la Puce parut tout à coup rasséréné. Dès que les premières gouttes des averses commençaient à s’écraser sur le pavé, je voyais son petit visage sortir du guichet de la loge maternelle comme la tête d’un jeune lapin sort de son trou. Puis tout à coup, au plus fort de la pluie, il prenait sa course jusqu’au bout de la rue. C’est que le ruisseau de cette rue est magnifique. Il suit une belle pente, bien régulière, assez raide, et n’aboutit à une bouche d’égout que fort loin, à l’une des extrémités ; il y coule des torrents, des torrents boueux, houleux, pleins de ressacs et de rapides. Moi-même, quand il pleut, je vais le regarder par la fenêtre, je me réjouis de le voir grossir, je me sens presque triste quand son élan s’affaiblit… La Puce précipitamment y déposait un vieux bouchon, volé chez le marchand de vin du coin. Et puis, il suivait son navire ! Le bouchon allait, tournait, bondissait, parfois s’engageait à demi dans un cul-de-sac, entre deux pavés, où les remous le faisaient valser. Alors la Puce serrait les lèvres. Est-ce que le navire n’irait pas plus loin ? Mais non, le bouchon repartait, léger, élastique, frappant la falaise abrupte du caniveau, jeté dans le grand courant cette fois, voguant sur les profondeurs. Et vite, vite, vite ! La Puce allait encore plus vite, il descendait jusqu’à la bouche d’égout, il s’agenouillait là, les deux mains plongées dans les ondes sales, comme enivré du mugissement des eaux qui croulaient : tout ça pour repêcher son bouchon et recommencer. Sûrement des imaginations merveilleuses naissaient dans son cerveau : naufrages, intrépidités de marins invisibles, idée vague, angoissante et grandiose que tout finit par l’abîme, le noir, l’engloutissement, la terreur.

Quelquefois nous prenions un parapluie, Caillou et moi, et nous allions regarder le jeu. Et Caillou était plein d’envie. Qu’il y a de joies dans un ruisseau fangeux, et que les petits enfants des bourgeois souffrent de ne les point connaître ! Mais leurs parents ont des raisons pour les tenir éloignés de ces voluptés. La Puce avait toujours grelotté, je vous l’ai dit. Maintenant, il tousse.

J’ai été le voir et je l’ai fait déshabiller. Rien n’est plus triste aux yeux que le corps d’un petit enfant malade. Je le sais maintenant. Les enfants sont faits pour avoir de bonnes jambes grasses sous un gros derrière, et le torse mince, mais plein. On pouvait compter toutes les côtes de la Puce, et ses omoplates étaient comme deux ailes en train de naître.

Caillou a une tirelire. Un jour je lui dis :

— Caillou, si on se syndiquait, nous pourrions envoyer la Puce en vacances ?

Caillou a bon cœur. Il m’a donné ce qu’il y avait dans sa tirelire, et j’ai ajouté ce qu’il fallait. Alors nous sommes allés voir la présidente de l’Œuvre des colonies de vacances qui est une dame bien aimable, et la Puce a pu partir pour la campagne.

J’avais demandé qu’on me donnât de ses nouvelles, d’abord pour savoir s’il ne toussait plus, et aussi parce que j’étais curieux de connaître quelle impression ça lui avait fait, les vrais arbres, l’herbe, un grand ruisseau, les bêtes et les plantes des champs. On m’a répondu :

« Votre petit protégé va bien. Il engraisse et ne tousse plus. Mais je crois qu’il ne comprend pas encore. Derrière la ferme où il loge, il y a une grande luzerne toute verte, où le mauvais temps a fait croître des milliers de ces crucifères à fleurs jaunes, ennemies du laboureur. La Puce est allé jusqu’à la luzerne. Il a regardé longtemps, très longtemps : le spectacle était plus large que le plan de sa vue. Et puis il a demandé :

» — Qui c’est qui a mis là tous ces confetti ? »


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