LES CHIENS ET LA GLOIRE

Peut-être vous souvenez-vous que Caillou a aimé un chien, et qu’il l’aima d’amour, très exactement. Désir de plaire, jalousie, désespoir, arrière-goût amer et savoureux de souvenirs mélancoliques, je l’avais vu traverser tous ces sentiments, s’en tracer à lui-même des images vivantes où je me complaisais d’autant plus qu’il est frêle, ingénu, innocent ; il embellissait mes propres souvenirs. Nous sommes souvent si laids, nous les grandes personnes, dans les mêmes crises ; si ridicules dans les mêmes joies ; si lâches, devant les mêmes déceptions ! Il m’avait ennobli mon passé, je lui en gardais de la gratitude. Mais je dus lui reconnaître bientôt une autre qualité encore : il avait de la mémoire.

Lui qui repoussait, trois semaines auparavant, toutes les consolations ; et qui, si on lui disait hypocritement : « Tu le reverras, le chien Kiki, puisque ce sont des amis qui l’ont acheté », répondait : « Ce n’est pas la même chose ; je voudrais être toujours avec ! » lorsqu’il fut à Paris, il n’eut plus qu’un désir : revoir celui qu’il ne pouvait posséder.

Il me fallut donc le conduire dans la maison où le chien Kiki devait être. Nous traversâmes les ponts vers la rive gauche. Les petites jambes de Caillou le portaient allégrement. Il y avait tant de joie lumineuse dans ses cheveux blonds, pourtant coupés courts, qu’ils me parurent illuminer les vieilles demeures de la rue Lhomond, tout au fond de la ville immense, derrière le Panthéon. Caillou regardait, intéressé par ce paysage parisien, si différent de ceux qu’il a sous les yeux d’habitude. C’est plein d’arbres obstinés à vivre dans le plâtre et les moellons. Ils tendent leurs branches comme des bras tristes par-dessus les murailles, et il y a encore des poules, dans ce quartier, qui se promènent dans les rues. On croirait qu’on va tout de suite déboucher au milieu des champs.

— Kiki ne doit pas s’ennuyer trop, dit Caillou.

Et cette réflexion me parut héroïque : Caillou venait de penser aux jeux favoris, aux possibilités de bonheur de celui qu’il avait aimé ; et il rattachait aussi des aspects nouveaux pour lui à un être qu’il connaissait. Cela est le propre de l’homme.

Nous gravîmes l’escalier d’une très antique demeure, couvent aujourd’hui désaffecté. Mais il y a sans doute un sort bénit sur certains édifices. Celui-ci est habité à cette heure par des savants aussi modestes et taciturnes que les religieux qui le peuplaient jadis. Et Caillou contempla, un peu surpris, la sonnette de la porte qui allait s’ouvrir devant nous. Car c’est un petit civilisé ; il ne connaît plus que les boutons électriques. Voilà même pourquoi nous nous regardâmes en riant. Je venais de me rappeler, et lui aussi, le jour où je lui avais dit, à la campagne :

— Éteins la lampe, Caillou !

C’était une vieille lampe à huile, comme on n’en trouve plus à Paris, et il m’avait répondu, d’un air malheureux :

— Je ne trouve pas le commutateur !

… La sonnette fit un vrai bruit de sonnette, non pas de timbre, clair et délicieusement suranné. Son écho annonça de hautains vestibules dont les parois de pierre nue reposaient sur des dalles polies et froides. Et cela aussi lui fit un plaisir mêlé d’une sorte de crainte ; il était comme en exploration. Mais il dit tout de suite :

—Ilpeut bien jouer, ici !

Il voulait encore parler du chien, et je lui en sus gré ; l’étrangeté amusante des lieux ne le détournait ni de son affection ni de ses désirs ; il gardait sa simplicité sauvage.

Dans une haute salle voûtée, où l’on ne voyait guère, sur une vaste table de bois blanc, que des instruments de cuivre et de verre, nous trouvâmes le père d’Aline en compagnie d’une autre grande personne très grave, qui a une longue barbe et un beau front. Mais Kiki n’y était point.

— Hélas ! dit le père d’Aline, vous ne le verrez plus jamais. Kiki ne connaissait point les pièges des villes. Sa hardiesse et sa naïveté rurales lui ont été funestes. Il est sorti insouciamment tout seul un matin et n’a point retrouvé sa route. Sûrement on l’a volé.

C’est alors que je vis que le cœur de Caillou n’était point pareil au cœur corrompu des hommes. Il n’eut point les cruels retours des amants abandonnés qui apprennent l’infortune de leur successeur, il ne cria point : « Personne ne l’aura plus, et je ne serai plus le seul malheureux ! » Il demeura muet, glacé par ce désastre qu’il n’avait pas prévu.

— J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le retrouver, dit le maître de Kiki. Je suis allé à la fourrière, j’ai fait placarder des affiches. Tout cela est resté inutile. Ce chien n’était point d’une race précieuse, pourtant, et celui qui l’a volé avait intérêt à le rapporter pour toucher une récompense. Je m’étonne un peu que mon espoir ait été déçu.

Mais le monsieur à la barbe longue, qui est un médecin très célèbre, dit tranquillement :

— Vous n’avez pas cherché dans les laboratoires d’hôpitaux ? C’est là qu’il doit être. Vous dites qu’il n’avait pas de race ; alors on nous l’aura vendu pour cent sous. Toutefois n’essayez pas de le reprendre ; il est peut-être déjà trop tard.

— On en a fait un malade ? interrogea le maître de Kiki.

— Un malade, ou un infirme, ou un fou. Car on fait aussi des fous, avec les bêtes. C’est triste, mais c’est nécessaire. On en fait des morphinomanes et des cocaïnomanes distingués.

— Et des alcooliques ? demanda le maître de Kiki.

— C’est moins aisé, parce que l’odeur même de l’alcool ou du vin leur répugne. Mais on les prend par la famine, et le lendemain d’un jour de jeûne, si leur soupe est légèrement parfumée d’absinthe, ils la prennent tout de même. Le goût leur vient, au bout d’une petite semaine, et six mois plus tard, s’ils ne sont pas morts, ils ne mangent plus, mais ils boivent comme un homme. Ils font des maladies de foie, des crises épileptiformes. C’est très curieux… Et il faut ça, je vous dis, il faut ça, pour la science !

» Il y a aussi ceux à qui on enlève un rein, continua-t-il, ou la rate, ou un morceau de cervelle. Quelquefois, on leur greffe un autre rein, une autre rate… une autre cervelle, c’est plus difficile. S’ils survivent, c’est un triomphe ; on les garde, ceux-là, on les soigne quand ils tombent malades d’une maladie qu’ils ne devraient pas avoir, on les purge, on les drogue, on les guérit. Ils vivent longtemps, ils sont dans la gloire.

— Qu’est-ce que ça peut leur faire ? dit le maître de Kiki, un peu écœuré.

— Vous croyez que ça ne leur fait rien ? fit le médecin. Vous vous trompez. Vous ne connaissez pas l’âme des chiens. Ils ont l’ivresse, la folie, la jalousie de servir, le désir démesuré qu’on fasse attention à eux. Je suppose qu’ils nous considèrent comme des espèces de divinités et qu’ils gardent vaguement, dans leur pauvre et confuse petite cervelle, l’idée qu’ils ont été mis au monde pour nous plaire, et à tout prix. Tenez, j’en ai eu un, une fois…

Caillou avait pris cet air extraordinairement sage des enfants quand ils écoutent des choses qu’ils ne comprennent pas tout à fait, mais qui les intéressent passionnément, et qu’ils ont peur qu’on les empêche d’entendre.

— … J’en ai connu un, continua le médecin, et c’est il n’y a pas longtemps, à qui j’avais fait une ponction à l’estomac pour lui prendre du suc gastrique. C’est une opération très simple, à laquelle les animaux peuvent survivre presque indéfiniment. Celui-là se promenait toute la journée d’un air guilleret, portant sa petite canule de caoutchouc bien proprement attachée sur le flanc afin qu’elle ne traînât point par terre. Et quand on l’appelait pour lui soutirer son suc gastrique, il sautait sur la table du laboratoire avec la joie d’un chien de chasse qui vous voit prendre un fusil. Je ne croyais pas qu’il fût fier de son rôle, je ne pensais pas que les chiens pussent avoir — comment dirai-je ? — autant d’âme, si vous voulez, ou du moins des sentiments si compliqués.

» Mais voilà qu’un jour je rencontre devant la terrasse d’un café un autre chien, une espèce de loulou blanc, tout crotté, tout affamé. Il était trop sale pour que je pusse le caresser ; je me mis à lui gratter le dos du bout de ma canne : tout de suite il commença de me lécher les mains. Il avait encore plus besoin de cette marque d’attention d’un homme que de soupe, et quand je me levai, il me suivit. Le lendemain, je le conduisis à l’hôpital. Oui, à l’hôpital ! Puisque je vous dis que nous manquons d’animaux. Mais ça me faisait un peu de peine tout de même de travailler sur lui, parce qu’il avait eu trop de confiance. Je le laissais traîner ses pattes où il voulait, jusque dans le laboratoire, et l’autre, la fontaine à suc gastrique, n’avait pas l’air de faire attention à lui.

» Mais un jour voilà mon loulou blanc, le nouvel arrivé, quand il voit son camarade sauter sur la table pour se faire vider l’estomac, qui se met à geindre, à geindre ! Il demandait quelque chose avec tout son être, avec sa voix, avec son corps, ses yeux, sa queue, ses pattes. Mais qu’est-ce qu’il demandait ? Le garçon de laboratoire me dit :

» — Il veut qu’on l’opère aussi. Il est jaloux. Presque tous ils sont comme ça.

» Alors, je l’ai pris tout de même, et je lui ai fait la ponction, et je lui ai mis une canule. Quand ce fut fini, il m’a encore léché les mains, il était aussi content que le jour où je l’ai recueilli. Mais l’autre était horriblement malheureux : il avait perdu sa supériorité.

— Caillou, dis-je, Caillou, te souviens-tu du jour où on avait mis un vésicatoire à ta mère ? Tu disais : « Quand je serai grand, on m’en donnera un aussi, n’est-ce pas ? »

Il y eut un silence, parce que nous pensions tous à cet instinct d’imitation et d’émulation, si fort chez les animaux, les primitifs et les enfants. Mais Caillou, qui de son côté était resté silencieux, subitement fondit en larmes. Il ne songeait pas à tout cela. Mais il voyait son ami Kiki, le ventre ouvert, avec une chose en caoutchouc qui pendait…


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