Chapter 8

Harvey se pencha hors de sa couchette pour mieux entendre le cuisinier qui jouait sur le violon un air infiniment triste.

Harvey n'avait jamais entendu Disko parler si longtemps, et il retomba assis, le feu aux joues; mais, comme Dan se hâta de le dire, un garçon ne pouvait savoir que ce qu'on lui apprenait à l'école et la vie était trop courte pour dépister toutes les menteries qui couraient le long de la côte.

Là-dessus Manuel se mit à pincer un air étrange sur sa petitemachetteaussi bruyante que discordante, et chanta en portugais quelque chose à propos de «Nina, innocente!» Cela se terminait par un frottement de toute la main, qui brusquement mettait fin à la chanson. Puis Disko voulut bien faire le plaisir de sa seconde chanson, sur un ton criard à l'ancienne mode, et tout le monde se joignit au cœur. En voici une strophe:

Now April is over, and melted the snow,And outer Noo Bedford we shortly must tow;Yes, out o' Noo Bedford we shortly must clear,We're the whalers that never see wheat in the ear[25]

Now April is over, and melted the snow,

And outer Noo Bedford we shortly must tow;

Yes, out o' Noo Bedford we shortly must clear,

We're the whalers that never see wheat in the ear[25]

[25]Voici avril passé et la neige fondue,Et bientôt hors de New Bedford il nous faut faire remorquer;Oui, bientôt hors de New Bedford il nous faut nous tirer.Nous sommes les baleiniers qui jamais ne voient le blé en épi.

[25]

Voici avril passé et la neige fondue,Et bientôt hors de New Bedford il nous faut faire remorquer;Oui, bientôt hors de New Bedford il nous faut nous tirer.Nous sommes les baleiniers qui jamais ne voient le blé en épi.

Voici avril passé et la neige fondue,

Et bientôt hors de New Bedford il nous faut faire remorquer;

Oui, bientôt hors de New Bedford il nous faut nous tirer.

Nous sommes les baleiniers qui jamais ne voient le blé en épi.

Ici le violon seul continua tout doucement pendant un certain temps, et alors:

Wheat-in-the-ear, my true-love's posy blowing;Wheat-in-the-ear, we're goin'off to sea;Wheat-in-the-ear, I left you fit for sowing;When I come back, a loaf o'bread you'll be[26].

Wheat-in-the-ear, my true-love's posy blowing;

Wheat-in-the-ear, we're goin'off to sea;

Wheat-in-the-ear, I left you fit for sowing;

When I come back, a loaf o'bread you'll be[26].

[26]Blé-en-épi, bouquet de ma bien-aimée;Blé-en-épi, nous partons pour la mer;Blé-en-épi, je te laissai prêt à être semé;Tu seras en pain quand je reviendrai.

[26]

Blé-en-épi, bouquet de ma bien-aimée;Blé-en-épi, nous partons pour la mer;Blé-en-épi, je te laissai prêt à être semé;Tu seras en pain quand je reviendrai.

Blé-en-épi, bouquet de ma bien-aimée;

Blé-en-épi, nous partons pour la mer;

Blé-en-épi, je te laissai prêt à être semé;

Tu seras en pain quand je reviendrai.

Cela fit presque pleurer Harvey, bien qu'il n'eût pu dire pourquoi. Mais ce fut bien pis quand le cuisinier, laissant tomber les pommes de terre, tendit les mains pour avoir le violon. Encore appuyé contre la porte de l'armoire, il se mit à jouer un air qui semblait quelque chose de très triste, mais qui arrivait fatalement à son heure. Au bout d'un instant il chanta, dans une langue inconnue, son gros menton tombé au bord du violon, et le blanc de ses yeux étincelant à la lumière de la lampe. Harvey se pencha en dehors de sa couchette pour mieux entendre; et entre les plaintes de la charpente et le bruit de l'eau, l'air allait s'éteignant et se lamentant, tel le ressac de la marée dans un brouillard aveugle, pour finir dans un gémissement.

«Jésus de Nazareth! Cela me donne la chair de poule, dit Dan. Que diable est-ce donc!

—La chanson de Fin Mac Coul, lorsqu'il s'en allait en Norvège,» dit le cuisinier.

Son anglais n'était pas guttural, mais tout à l'emporte-pièce, comme s'il sortait d'un phonographe.

«Ma foi, je suis allé en Norvège, mais je n'ai pas fait tout ce bruit malsain-là. Cela ressemble à quelques-unes des vieilles chansons, cependant, dit Long Jack avec un soupir.

—Chantons quelque chose de gai, maintenant,» dit Dan.

L'accordéon entonna un air tapageur, entraînant, qui se terminait ainsi:

It's six an' twenty Sundays since las' we saw the land,With fifteen hunder' quintal,An' fifteen hunder' quintal,'Teen hunder' toppin' quintal,'Twixt old' Queereau an' Grand[27]!

It's six an' twenty Sundays since las' we saw the land,

With fifteen hunder' quintal,

An' fifteen hunder' quintal,

'Teen hunder' toppin' quintal,

'Twixt old' Queereau an' Grand[27]!

[27]Cela fait vingt-six dimanches depuis que nous avons vu la terre,Avec quinze cents quintaux,Et quinze cents quintaux,Quinze cents sacrés quintaux,Entre le vieux Queereau et le Grand!

[27]

Cela fait vingt-six dimanches depuis que nous avons vu la terre,Avec quinze cents quintaux,Et quinze cents quintaux,Quinze cents sacrés quintaux,Entre le vieux Queereau et le Grand!

Cela fait vingt-six dimanches depuis que nous avons vu la terre,

Avec quinze cents quintaux,

Et quinze cents quintaux,

Quinze cents sacrés quintaux,

Entre le vieux Queereau et le Grand!

«Arrête! rugit Tom Platt. As-tu donc envie d'enrayer la campagne, Dan? C'est toujours un Jonas, à moins qu'on ne le chante quand tout le sel est employé.

—Non, ce n'en est pas un. Pas vrai, papa? C'est pas à moi que tu apprendras quelque chose sur les Jonas?

—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Harvey, qu'est-ce que c'est qu'un Jonas?

—Un Jonas, c'est tout ce qui s'en vient à la traverse de la chance. Quelquefois c'est un homme… quelquefois un mousse… ou bien un baquet. Nous avons eu deux campagnes durant, un Jonas que nous ne pouvions découvrir; c'était un couteau à fendre, dit Tom Platt. Il y a toutes sortes de Jonas. Jim Bourke en a été un jusqu'au jour où il s'est noyé sur les Georges. Jamais je ne me serais embarqué avec Jim Bourke, même si j'avais été mourant de faim. Il y avait un doris vert sur leEzra Flood. C'était aussi un Jonas, et de la pire espèce. Il noya quatre hommes, et, la nuit, il brillait comme du phosphore parmi les autres doris.

—Et vous croyez à cela? dit Harvey, se souvenant de ce que Tom Platt avait dit à propos des cierges et des modèles. Est-ce que nous ne sommes pas tous bien forcés de prendre ce qui se présente?»

Un murmure de désapprobation courut autour des couchettes.

«Hors du bord, oui; mais à bord il peut arriver des choses, dit Disko. Ne t'en va pas tourner les Jonas en dérision, jeune homme.

—En tout cas, Harvey n'est pas un Jonas. Le lendemain du jour où nous l'avons rattrapé, interrompit Dan, nous avons fait une joliment bonne prise.»

Le cuisinier rejeta sa tête en arrière et partit d'un soudain éclat de rire… un rire étrange, léger. C'était un nègre on ne peut plus déconcertant.

«Au meurtre! s'écria Long Jack. Ne recommence pas, docteur. Nous n'y sommes pas habitués.

—Eh bien quoi! demanda Dan. Est-ce que ce n'est pas notre mascotte, et est-ce que la pêche n'a pas donné ferme après qu'on l'a eu pêché, lui?

—Oh! ou-ui, dit le cuisinier. Je sais bien, mais la pêche n'est pas encore finie.

—Il ne va pas aller nous faire du mal, dit Dan avec chaleur. Qu'est-ce que tu crois, et où veux-tu en venir? Il n'y a rien à dire sur lui.

—Rien. Non. Mais un jour il sera ton maître, Danny.

—C'est tout? dit Dan d'un ton placide. Il ne le sera pas… pas pour rien au monde.

—Maître! dit le cuisinier en désignant du doigt Harvey. Serviteur! et il désigna Dan.

—En voilà du nouveau. Et dans combien de temps? demanda Dan en riant.

—Dans quelques années, et je verrai cela. Maître et serviteur… serviteur et maître.

—Où diable as-tu été dénicher cela? demanda Tom Platt.

—Dans ma tête où je peux voir.

—Comment? dirent tous les autres en même temps.

—Je ne sais pas, mais il en sera comme je dis.»

Il laissa retomber sa tête, continua à peler les pommes de terre, et il ne fut plus possible de lui arracher un mot.

«En tout cas, dit Dan, il passera de l'eau sous les ponts avant que Harvey soit pour moi un maître quelconque; mais je suis content que le Docteur n'ait pas jeté son dévolu sur lui pour en faire un Jonas. Maintenant, j'imagine que l'oncle Salters est le Jonas de tous les Jonas de la flottille, spécialement en ce qui concerne sa propre chance. Je me demande si cela se propage comme la variole. Il devrait être sur leCarrie Pitman. En voilà un bateau qui est son propre Jonas, pour sûr… équipage ni gréement ne l'empêchent de dériver. Jésus de Nazareth! Il chasserait en calme plat.

—Nous sommes bien à l'abri de la flottille, en tout cas, dit Disko.Carrie Pitmanet le reste.»

On entendit frapper quelques coups sur le pont.

«C'est l'oncle Salters avec sa chance, dit Dan, comme son père les quittait.

—Il fait clair maintenant,» cria Disko.

Et tout le poste monta lestement pour boire une gorgée d'air frais. La brume s'était dissipée, mais, derrière elle, une mer maussade roulait en grandes houles. LeWe're Hereglissait, pour ainsi dire, dans de longues et profondes avenues, de longs et profonds fossés qui auraient donné on ne peut mieux l'illusion de l'abri et duhomesi seulement ils avaient voulu rester tranquilles; mais ils changeaient sans trêve ni merci, et envoyaient la goélette couronner le piton de mille montagnes grises pour, ensuite, la faire descendre en zigzag les pentes, tandis que le vent huait dans ses agrès. Tout là-bas une vague éclatait en une nappe d'écume, et celles qui suivaient, comme à un signal donné, se mettaient de la partie, jusqu'à ce que Harvey sentît ses yeux nager dans une vision d'entrelacs blancs et gris. Quatre ou cinq pétrels emportés par la tempête tournoyaient en cercle, et criaient au passage en rasant la proue. Un grain ou deux errèrent sans but sur l'étendue sans espoir, descendirent le vent, revinrent, et s'évanouirent, fondus…

«Il me semble que je viens de voir à l'instant quelque chose vaciller tout là-bas, dit l'oncle Salters en désignant le Nord-Est.

—Ce ne peut pas en être un de la flottille, dit Disko, en cherchant à voir sous ses sourcils, une main sur le passavant du gaillard d'avant, tandis que la proue solide entaillait l'entre-deux des lames. La mer fait de l'huile diablement vite. Danny, veux-tu sauter un brin jusque là-haut et voir comment se comporte la bouée du «trawl»?»

Danny, malgré ses grosses bottes, courut plutôt qu'il ne grimpa dans les grands haubans (c'était une chose qui faisait l'objet de toutes les convoitises d'Harvey), s'accrocha autour des barres de hune chancelantes, et laissa rôder son regard jusqu'à ce qu'il aperçut le minuscule pavillon de bouée noir au dos d'une lame distante d'un mille.

«Elle se comporte bien, héla-t-il. Une voile, ohé! droit dans le Nord, qui s'en vient comme le vent! Ce doit être aussi une goélette.»

Ils attendirent une demi-heure encore, pendant que le ciel s'éclaircissait par lambeaux, avec, de temps en temps, l'éclair d'un soleil étiolé sous lequel s'allumaient des taches d'eau vert-olive. Alors un bout de mât de misaine se dressa, plongea, et disparut, bientôt suivi sur la prochaine vague d'une haute poupe avec des daviers de bois à l'ancienne mode, en cornes de colimaçon. Les voiles étaient passées au tan rouge.

«Un français! cria Dan. Non, ce n'en est pas un. Paa-pa!

—Ça, ce n'est pas un français, dit Disko. Salters, ta déveine tient plus ferme qu'une vis dans un fond de baril.

—J'ai des yeux. C'est l'oncle Abishai.

—Allons donc, tu ne peux pas l'affirmer.

—Le roi des rois de tous les Jonas, grommela Tom Platt.

—Oh! Salters, Salters, que n'étais-tu au lit, à dormir.

—Comment pouvais-je savoir?» dit le pauvre Salters, comme la goélette avançait en se balançant.

Cela aurait pu être le Vaisseau-Fantôme lui-même, tant chaque cordage, chaque planche du bord, étaient emmêlés, salis, privés d'entretien. Le gaillard d'arrière, de vieux style, avait quatre ou cinq pieds de haut, et le gréement flottait embrouillé et plein de nœuds comme du goémon à l'avant d'une jetée. La goélette courait sous le vent, avec d'effrayantes embardées, son foc amené pour servir comme de misaine d'extra, et son gui de misaine décroché passant par-dessus bord. Le beaupré était relevé comme celui d'une frégate à l'ancienne mode; le bout-dehors en avait été jumelé, cloué et fixé à l'aide de crampons, à défier plus ample radoub; et lorsqu'elle se soulevait de toute sa masse pour se porter en avant et s'asseyait sur sa large poupe, elle semblait aux yeux de l'univers quelque mauvaise vieille femme, dépeignée et sentant le caveau, en train de ricaner devant une jeune fille.

«Ça, c'est Abishai, dit Salters. Chargé de gin et de gens de Judique, échappant aux jugements de la Providence qui le poursuivent sans jamais l'atteindre. Il revient de Miquelon où il est allé chercher de la boëtte.

—Il va la faire courir sous l'eau tout à l'heure, dit Long Jack. Ce n'est pas une voilure pour un temps pareil.

—Oh! que non, sans quoi il l'aurait fait depuis longtemps, répliqua Disko. On dirait qu'il se prépare à nous passer dessus. Dis donc, Tom Platt, est-ce qu'elle n'enfonce pas de l'avant plus qu'il ne faut?

—Si, c'est sa manière de la lester, elle n'est pas très en sûreté, dit lentement le marin. Qu'elle crache son étoupe, et il n'aura plus qu'à courir rudement vite à ses pompes.»

L'étrange chose battit l'air, vira de bord dans une sorte de brouhaha au milieu du cliquetis de ses agrès, et se trouva debout au vent à portée de voix.

Une barbe grise branla sur le bordage, et une voix épaisse hurla quelque chose que Harvey ne put comprendre. Mais la figure de Disko se rembrunit.

«Il risquerait la dernière de ses planches pour porter de mauvaises nouvelles. Il dit que nous en tenons pour une saute de vent. Je crois qu'il en tient pour pire. Abishai! Abi… shai!»

Il fit aller et venir sa main de haut en bas avec le geste d'un homme aux pompes, et désigna l'avant.

«Va te faire lanlaire, et ferme ça, ferme ça! hurla l'oncle Abishai. Un rude coup de vent… un rude coup de vent. Oui! Vous en tenez bien pour votre dernier voyage, espèce d'aigrefins de Gloucester. Vous ne le verrez plus, Gloucester, plus jamais!

—Fou à lier… comme d'habitude, dit Tom Platt. J'aurais bien voulu toutefois qu'il ne s'en vînt pas nous espionner.»

La goélette dériva hors de portée de la voix, tandis que la tête grise hurlait on ne sait quoi à propos d'une danse dans la Baie des Taureaux et d'un homme mort dans le gaillard d'avant. Harvey frissonna. Il avait pu voir les ponts labourés et malpropres et l'équipage aux yeux farouches.

«En a-t-elle un joli petit enfer flottant pour cargaison! dit Long Jack. Je me demande dans quelles sales affaires il a pu se trouver mêlé à terre.

—C'est un «trawler», expliqua Dan à Harvey, et il rentre pour prendre de la boëtte tout le long de la côte. Oh! quant à la maison, non, jamais il n'y rentre. Il trafique le long de la côte Sud et de la côte Est par là-bas. (Il fit signe de la tête dans la direction des baies sans miséricorde de Terre-Neuve.) Papa ne me prendrait jamais à terre par là. C'est tout un ramassis d'hommes extrêmement grossiers—et Abishai est le plus grossier de tous. Tu as vu son bateau? Eh bien, il a presque soixante-dix ans d'âge, à ce qu'ils disent; c'est le dernier des vieux sabots de Marblehead. On ne fait plus de ces gaillards d'arrière-là. Ce n'est pas qu'Abishai ait encore aucun rapport avec Marblehead. On ne l'y réclame pas. Il ne fait que vagabonder tout partout, perdu de dettes, pêchant au «trawl» et hurlant des gros mots, comme tu as entendu. Pour un Jonas, il l'a été des années et des années. Il se fait donner de la liqueur par les bateaux de Fécamp parce qu'il jette des sorts, et qu'il se fait acheter tel ou tel vent et un tas de trucs pareils. Il est fou, je crois bien.

—Ce n'est pas la peine de relever le «trawl» ce soir, dit Tom Platt sur un ton de calme désespoir. Il est venu par ici tout exprès pour nous porter malheur. Je donnerais mon gage et ma part pour le voir dans les haubans du vieilOhioet qu'on n'ait pas encore renoncé au chat à neuf queues. Rien que cent coups, et Sam Mocatta les appliquant en croix.»

Le vieux sabot dansait sous le vent comme un homme ivre, et les yeux de tous le suivaient. Soudain, le cuisinier cria de sa voix de phonographe:

«C'était l'approche de sa propre mort qui lui faisait dire cela! Il sent sa fin… sa fin, c'est moi qui vous le dis! Regardez!»

La goélette naviguait dans une large tache de soleil liquide à une distance de trois ou quatre milles. La tache se ternit et s'effaça, et, en même temps que la lumière disparaissait, disparut la goélette. Elle tomba dans un creux de lames, et… l'on ne vit plus rien.

«Sombrée, par la grande Poulie-à-Croc, s'écria Disko en sautant à l'arrière. Ivres ou non, nous sommes là pour les secourir. Vire court et dérape l'ancre! Lestement!»

Harvey se trouva jeté sur le pont par le choc qui suivit la mise en place du foc et de la misaine, car ils virèrent à pic sur le câble, arrachèrent l'ancre d'une secousse sur son fond pour épargner du temps, et la hissèrent tout en s'en allant. C'est un tour de force brutal auquel on n'a guère recours que dans une question de vie ou de mort, et le petitWe're Herese plaignit tout comme un être humain. Ils coururent jusqu'à l'endroit où le bateau d'Abishai s'était évanoui, trouvèrent deux ou trois baquets à «trawl», une bouteille à gin, un doris défoncé… rien de plus.

«Laissez cela, dit Disko, bien que personne n'eût fait le moindre mouvement pour les repêcher. Je ne voudrais pas avoir à bord une allumette qui eût appartenu à Abishai. J'imagine que la goélette a fait le plongeon, comme cela, sans façon. Elle a dû cracher son étoupe il y a une semaine, et ils n'ont jamais pensé à pomper. C'est encore un bateau de perdu pour être parti du port avec tout son monde ivre.

—Dieu soit loué! dit Long Jack. Nous aurions été obligés de leur porter secours s'ils étaient restés à la surface de l'eau.

—C'est à quoi moi-même je pensais, dit Tom Platt.

—Il la sentait venir! Il la sentait venir! dit le cuisinier en roulant les yeux. Il a emporté sa guigne avec lui.

—C'est, je pense, une bonne nouvelle pour la flottille quand nous la verrons. Oui-da! dit Manuel. Si vous filez par là contre le vent et que le bateau vienne à ouvrir ses jointures…»

Il étendit la main dans un geste indescriptible, pendant que Pen s'asseyait sur le roufle et se contentait de sangloter d'horreur et de pitié sur tout cela. Quant à Harvey, sans pouvoir se figurer qu'il avait vu la mort sur l'infini des eaux, il se sentait très malade.

Dan monta alors aux barres de hune, et Disko gouverna de façon à les ramener en vue de leurs bouées de «trawl», juste au moment où la brume allait s'en venir encore une fois ouater la mer.

«Il ne faut pas longtemps pour que nous nous en allions de ce monde, fut tout ce qu'il dit à Harvey. Songe à cela pour t'en souvenir, jeune homme. Voilà l'effet de la boisson.»

Après le dîner, la mer fut assez calme pour pêcher du haut des ponts. Pen et l'oncle Salters y mirent cette fois toute leur ardeur. Et la pêche fut belle, et beau le poisson.

«Abishai a sûrement emporté sa guigne avec lui, dit Salters. Le vent n'a pas varié d'un cran. Comment se comporte le «trawl»? En tout cas, je fais fi de toute superstition.»

Tom Platt insistait pour qu'on hissât l'engin afin d'aller mouiller ailleurs, ce qui, selon lui, valait mieux. Mais le cuisinier dit:

«Le charme est rompu. Vous vous en apercevrez à la première occasion. Moi, bien savoir.»

Cela flatta tellement les idées de Long Jack que, triomphant des répugnances de Tom Platt, ils sortirent tous deux ensemble.

Relever un «trawl», cela signifie l'amener sur l'un des côtés du doris, en dégager le poisson, et reboëtter les hameçons pour les remettre à la mer—quelque chose d'assez semblable au travail qui consiste à épingler et désépingler du linge sur une corde à sécher. C'est une besogne assez longue et plutôt dangereuse, car l'interminable ligne sous le poids de laquelle penche le bateau, peut le faire chavirer dans le temps d'un éclair. Mais quand ils entendirent:And now to thee, O Capting!sortir de la brume comme un grondement, l'équipage duWe're Herereprit cœur. Le doris bien chargé accosta vivement, tandis que Tom Platt hurlait à Manuel de leur servir de bateau de décharge.

«Cette fois, ça y est, la guigne est en deux morceaux,» dit Long Jack en plongeant sa fourchette dans le poisson.

Et Harvey restait là bouche bée devant l'adresse avec laquelle le doris, malgré ses embardées, avait échappé à la destruction.

«La première moitié était tout en courges, continua Long Jack. Tom Platt voulait hisser le «trawl» et en finir tout de suite; mais je dis: «Je parie pour le Docteur qui a la seconde vue», et l'autre moitié est montée en pliant sous le poids de gros poissons. Vite, Manuel, et apporte-nous un baquet de boëtte. Nous aurons la veine ce soir.»

Les poissons mordirent aux hameçons fraîchement regarnis, les mêmes dont on venait de détacher leurs frères. Et Tom Platt en compagnie de Long Jack, secouant méthodiquement le «trawl» de haut en bas dans toute sa longueur, faisaient se dresser l'avant du bateau sous le poids de la ligne trempée qu'ils dépouillaient des concombres-de-mer auxquels ils donnaient le nom de courges. D'une secousse contre le plat-bord ils dégageaient la morue nouvellement prise; puis ils reboëttaient, et chargeaient le doris de Manuel. Il en fut ainsi jusqu'à la tombée de la nuit.

«Je ne veux pas courir de risques, dit alors Disko, non, tant qu'il flottera si près dans le voisinage. Abishai ne s'enfoncera pas avant une semaine. Amène les doris, et nous nous mettrons à la toilette après souper.»

Ce fut une maîtresse toilette, que surveillèrent tout soufflants trois ou quatre épaulards. Elle dura jusqu'à neuf heures et on entendit à trois reprises Disko éclater de rire, pendant que Harvey lançait dans la cale le poisson fendu.

«Dis donc, sais-tu que tu mords rudement à la besogne, dit Dan, comme ils aiguisaient les couteaux, une fois les hommes partis se coucher. Il y a quelque peu de mer ce soir, et je ne t'ai pas entendu faire la moindre remarque là-dessus.

—Trop occupé, répliqua Harvey en essayant le tranchant d'une lame. Maintenant que j'y pense, elle danse tout de même joliment.»

La petite goélette s'ébattait tout autour de son ancre parmi les vagues pointées d'argent. Reculant avec un tressaillement de surprise affectée à la vue du câble qui se tendait, elle fondait ensuite sur lui comme un jeune chat, et soulevait par son plongeon l'eau qui faisait irruption dans ses écubiers avec un bruit de canon. Elle semblait dire, en branlant la tête: «Ma foi, je suis bien fâchée de ne pouvoir rester plus longtemps avec vous. Je m'en vais vers le Nord.» Et elle s'en allait tout de guingois, pour, soudain, faire halte dans le cliquetis tragique de son gréement. «Comme j'allais justement en faire la remarque…», commençait-elle, avec la gravité d'un homme ivre qui s'adresse à un bec de gaz. Le reste de la phrase (elle s'exprimait en pantomime, cela va sans dire) se perdait dans une crise d'impatience, car elle se conduisait comme un petit chien qui mâche une ficelle, une grosse femme sur une selle d'amazone trop petite, une poule dont on a tranché la tête, ou bien une vache piquée par un frelon, suivant la façon dont la prenaient les caprices de la mer.

«Regarde-la réciter son rôle. C'est Patrick Henry[28], maintenant,» dit Dan.

[28]Patrick Henry, célèbre orateur américain, né en 1736 et mort en 1799. Son discours sur la liberté se trouve tout entier dans les livres d'école des jeunes Américains, qui le récitent en l'accompagnant de gestes extravagants.

[28]Patrick Henry, célèbre orateur américain, né en 1736 et mort en 1799. Son discours sur la liberté se trouve tout entier dans les livres d'école des jeunes Américains, qui le récitent en l'accompagnant de gestes extravagants.

Elle balançait de côté sur une houle, et gesticulait en faisant aller son bout-dehors de foc de bâbord à tribord.

«Mais… quant… à… moi, donnez-moi la liberté… ou donnez-moi… la mort!»

Ouf! Elle s'assit dans le sillage de lune en faisant la révérence, avec des airs d'orgueil capables d'impressionner, n'eût été l'engrenage de la roue qui ricanait d'un air moqueur dans sa boîte.

Harvey se mit à rire tout haut.

«Ma foi, c'est exactement comme si elle était vivante, dit-il.

—Elle est aussi solide qu'une maison et aussi sèche qu'un hareng, dit Dan avec enthousiasme, au moment où un paquet de mer le lançait à travers le pont. Elle les tient en respect et encore et toujours. «Ne m'approchez pas de trop près», dit-elle. Regarde-la… regarde-la en ce moment. Pour l'amour de Dieu! Il faudrait que tu voies un de ces malheureux cure-dents lever l'ancre sur sa pointe par quinze brasses d'eau.

—Qu'est-ce que c'est qu'un cure-dents, Dan?

—Ce sont ces nouveaux bateaux pour la pêche du haddock et du hareng. Minces comme un yacht à l'avant, avec aussi des arrières de yacht et des beauprés en pointe, et un roufle où tiendrait notre cale. J'ai entendu dire que c'est Burgess lui-même qui a fait les modèles pour trois ou quatre d'entre eux. Papa a des préjugés contre, à cause de leur tangage et de leurs cahots, mais il y a de l'argent à gagner là-dedans. Papa sait trouver le poisson, mais il n'est en aucune façon pour le progrès… il ne marche pas avec son temps. Ils sont pleins à couler de trucs pour vous épargner le travail et ainsi de suite. Tu n'as jamais vu l'Électeurde Gloucester? C'est une perle, si c'est un cure-dents.

—Combien coûtent-ils, Dan?

—Des montagnes de dollars. Quinze mille peut-être; plus aussi. Il y a de la dorure et tout ce qu'on peut imaginer.»

Puis, en lui-même et à mi-voix:

«Je crois que je l'appellerai aussiHattie S.


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