Ce fut le point de départ de nombreuses conversations avec Dan qui raconta à Harvey pourquoi il transférerait le nom de son doris au «haddocker[29]» de ses rêves, celui que devait construire Burgess. Harvey en entendit long sur la véritable Hattie, de Gloucester; il vit une boucle de ses cheveux,—que Dan, après avoir constaté le peu de profit des belles paroles, avait fini par «chiper», alors qu'elle était assise devant lui à l'école cet hiver,—et de plus, une photographie. Hattie avait environ quatorze ans; elle professait un affreux mépris pour les jeunes garçons et avait, durant cet hiver-là, piétiné comme à plaisir sur le cœur de Dan. Tout cela, sous le sceau d'un secret solennel, fut révélé sur les ponts enlunés, dans l'obscurité de mort ou dans la brume suffocante. Et la roue geignait derrière eux, le pont grimpait devant, et au dehors clamait la mer sans repos. Une fois, cela va sans dire, alors que les gamins commençaient à se connaître, eut lieu une bataille qui fit rage de la proue à la poupe, jusqu'à ce que Pen montât pour les séparer; il promit, du reste, de n'en pas parler à Disko, lequel trouvait qu'en temps de quart, se battre était pire que dormir. Harvey, physiquement, n'était pas l'égal de Dan, mais il faut dire, à l'éloge de sa nouvelle éducation, qu'il prit bien sa défaite et n'essaya pas des petits moyens pour disputer l'avantage à son adversaire.
[29]Bateau destiné à la pêche du «haddock».
[29]Bateau destiné à la pêche du «haddock».
Cela se passait au moment où il venait d'être guéri d'une série de clous entre les coudes et les poignets, à l'endroit où le jersey humide et les cirés coupent à même la chair. L'eau salée l'y cuisait de façon peu plaisante, mais, quand ils furent mûrs, Dan les traita avec le rasoir de Disko, et assura Harvey qu'il était maintenant un «fameux banquier», les furoncles étant la marque de la caste qui le réclamait.
En sa qualité de jeune garçon et de jeune garçon fort occupé, il ne se cassait par la tête à penser. Il était extrêmement affligé à l'idée du chagrin que devait avoir sa mère; souvent il aspirait à la voir et, par-dessus tout, à lui raconter cette étonnante vie nouvelle et la façon brillante dont il s'en acquittait. Autrement, il préférait ne pas trop se demander comment elle supportait la secousse de sa prétendue mort. Mais un jour, comme il se tenait sur l'échelle du gaillard d'avant, en train de taquiner le cuisinier qui les avait accusés, lui et Dan, de voler des beignets, il lui vint à l'esprit que ceci était de beaucoup préférable à l'ennui d'être réprimandé par des étrangers dans le fumoir d'un paquebot.
Il était reconnu comme faisant partie de tous les plans duWe're Here, il avait sa place à table et parmi les couchettes, et pouvait tenir son personnage dans les longues conversations les jours de mauvais temps, lorsque les autres étaient toujours prêts à écouter ce qu'ils appelaient les «contes de fées» de sa vie à terre. Il ne lui avait pas fallu plus de deux jours pour sentir que s'il parlait de son existence passée comme étant sienne (cela semblait déjà bien loin), personne excepté Dan—et la croyance de Dan lui-même fut l'objet d'un amer essai—n'y ajouterait foi. Aussi imagina-t-il un ami, un garçon dont il avait entendu parler, qui conduisait dans Tolède (Ohio) un drag en miniature attelé de quatre poneys, commandait cinq «complets» à la fois, et menait des choses appelées «cotillons» dans des réunions où l'aînée des jeunes filles n'avait pas quinze ans révolus, mais où tous les présents étaient cousus d'or sur toutes les coutures. Salters protestait, déclarant que c'était là un boniment on ne peut plus dangereux, sinon positivement blasphématoire; mais il écoutait de toutes ses oreilles comme les autres; et leurs critiques à tous finirent par donner à Harvey des idées entièrement nouvelles en fait de «cotillons», complets, cigarettes à bouts dorés, bagues, montres, parfums, petits dîners, Champagne, jeux de cartes et commodités d'hôtel. Petit à petit, il changeait de ton quand il parlait de son «ami» que Long Jack avait baptisé «l'Agneau sans cervelle», «le Bébé doré sur tranche», «le Vanderpoop[30]en nourrice» et d'autres sobriquets; et, les pieds dans ses bottes de mer croisés sur la table, il inventait même des histoires sur certainspyjamasde soie et certains plastrons importés tout exprès, pour mieux discréditer «l'ami». Harvey était quelqu'un qui savait s'adapter aux milieux et tenait autour de lui un œil perçant et une oreille fine ouverts sur le moindre pli de visage et sur le moindre accent.
[30]On dit «Vanderpoop» en Amérique, comme l'on dit «Rothschild» en France.
[30]On dit «Vanderpoop» en Amérique, comme l'on dit «Rothschild» en France.
Il ne fut pas longtemps sans savoir où Disko gardait le vieil octant vert-de-grisé—qu'ils appelaient lehog yoke—sous le traversin de sa couchette. Quand il prenait la hauteur du soleil, et que, à l'aide de l'almanach duVieux Fermier, il trouvait la latitude, Harvey ne faisait qu'un bond jusqu'en bas de la cabine pour graver le calcul et la date à l'aide d'un clou sur la rouille du tuyau de poêle. Or, le mécanicien en chef d'un paquebot n'aurait pu faire plus, et nul mécanicien de trente années de services n'eût été capable de prendre, fût-ce à moitié, les airs d'ancien marinier avec lesquels Harvey, après avoir commencé à cracher soigneusement par-dessus bord, publiait la position de la goélette pour ce jour-là, et alors, seulement alors, débarrassait Disko de l'octant. Ces choses ne vont pas sans une certaine étiquette.
Ledithog yoke, une carte marine d'Eldridge, l'almanach duFermier, lePilote de la Côtede Blunt, et leNavigateurde Bowditch, étaient tous les instruments dont Disko avait besoin pour se guider, si l'on en excepte la grande sonde, son œil de réserve. Harvey tua presque Pen avec cet instrument la première fois que Tom Platt voulut lui apprendre à faire «voler le pigeon bleu»; et quoi qu'il ne fût pas de force à résister à un sondage soutenu dans un peu de mer, Disko l'employait volontiers sur les hauts-fonds en temps calme avec un plomb de sept livres. Comme le disait Dan:
«Ce n'est pas le sondage que papa demande. Ce sont des échantillons. Graisse-le bien, Harvey.»
Harvey enduisait de suif le creux à la base du plomb, et apportait soigneusement sable, coquille, fange, tout ce que ce pouvait être, à Disko, lequel touchait, sentait, et donnait son avis. Comme il a été dit, quand Disko pensait morue, il pensait en morue; et grâce à un mélange d'instinct et d'expérience depuis longtemps éprouvés, il promenait leWe're Herede mouillage en mouillage, toujours avec le poisson, comme un joueur d'échecs aux yeux bandés joue sur l'échiquier qu'il ne voit pas.
Mais l'échiquier de Disko, c'était le Grand-Banc,—un triangle de 250 mille sur chaque côté, une immensité d'eaux roulantes, empaquetée de brume humide, affligée de tempêtes, harcelée de glace à la dérive, hachée par le passage des paquebots insouciants, et que semait de ses voiles la flottille de pêche.
Un iceberg énorme frôla la barque; Harvey sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
Des jours durant ils travaillèrent dans la brume—Harvey à la cloche—jusqu'au moment où, familiarisé avec l'opacité de l'atmosphère, le jeune garçon sortit en compagnie de Tom Platt, le cœur plutôt sur les lèvres. Si la brume ne se levait pas, le poisson mordait, et personne n'est capable de rester plongé dans l'effroi sans espoir six heures de suite. Harvey se consacra à ses lignes et à la gaffe ou fourchette, selon ce que Tom Platt réclamait; et ils regagnèrent la goélette à l'aviron, guidés par la cloche et l'instinct de Tom, tandis que la conque de Manuel résonnait près d'eux, grêle et à peine distincte. Ce fut l'expérience d'un monde qui n'était plus la terre et, pour la première fois depuis un mois, Harvey rêva de planchers d'eau mobiles et fumants tout autour du doris, de lignes qui s'égaraient dans rien du tout, et de l'atmosphère du dessus qui se fondait avec la mer du dessous à dix pieds de ses yeux tendus. Quelques jours plus tard, il se trouvait dehors avec Manuel en un endroit que l'on estimait être profond de quarante brasses, mais le câblot de l'ancre fila dans toute sa longueur, et l'ancre ne trouva rien; sur quoi Harvey se sentit pris d'un mortel effroi, celui d'avoir perdu son dernier contact avec la terre.
«Le «Trou de Baleine», prononça Manuel en ramenant l'ancre. En voilà une bonne pour Disko. Rentrons!»
Et il revint à force de rame vers la goélette pour trouver Tom Platt et les autres en train de se moquer du patron qui, pour une fois, les avait conduits au bord du stérile abîme de la Baleine, le trou vide du Grand-Banc. Ils s'en allèrent à travers la brume mouiller ailleurs et, cette fois, quand il sortit dans le doris de Manuel, Harvey sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Une blancheur évoluait dans la blancheur de la brume, avec une haleine semblable à l'haleine de la tombe, et on entendit un grondement, un plongeon et l'eau rejaillir. Ce fut sa présentation au redoutable iceberg d'été, sur le Banc, et il s'accroupit au fond du bateau sous le rire de Manuel.
Il y eut toutefois des jours clairs, paisibles et chauds, où il semblait que c'eût été péché de faire autre chose que de paresser sur les lignes à main et de gifler d'un coup d'aviron les méduses errant au ras de l'eau; et il en y eut d'autres de brises légères où Harvey apprit à conduire la goélette d'un mouillage à un autre.
Un tressaillement le parcourut la première fois que, la main sur les rayons de la roue, il sentit la quille lui répondre et glisser par-dessus les longs entre-deux des lames, pendant que la voile de misaine fauchait d'arrière en avant sur le bleu du ciel. Voilà qui vraiment était magnifique, en dépit de Disko, lequel prétendait qu'un serpent se fût brisé les reins à suivre son sillage. Mais, comme toujours, la roche Tarpéienne était près du Capitole. Ils naviguaient sous le vent, le foc déployé,—un vieux foc, par bonheur,—et Harvey remettait la goélette au vent pour montrer devant Dan à quel point de perfection il était devenu maître dans l'art. Pan! la misaine passa de l'autre côté, et la corne en alla transpercer, pourfendre le foc que le grand étai empêchait naturellement de suivre le même chemin. Le lambeau fut amené au milieu d'un silence terrible, et Harvey, les quelques jours qui suivirent, employa ses heures de loisir à apprendre, sous la direction de Tom Platt, comment on se sert d'une aiguille et d'une paumelle. Dan en poussa des cris de joie, car il avait, disait-il, fait exactement la même bévue dans les premiers temps.
Comme tous les jeunes garçons, Harvey imita chacun des hommes à tour de rôle, jusqu'au jour où il fut arrivé à combiner la façon particulière de se pencher qu'avait Disko à la roue, le tour de bras de Long Jack quand on ramenait les lignes, le coup d'aviron que Manuel donnait, dans son doris, le dos arrondi, mais qui portait si bien, et le grand pas de Tom Platt le long du pont, le pas d'un matelot de l'Ohio.
«C'est curieux de voir comme il s'y met, dit Long Jack, un après-midi de brume où Harvey, appuyé au cabestan, avait l'œil au guet. Je parierais mon gage et ma part qu'il se joue à lui-même la comédie plus que de raison et qu'il se prend pour un hardi marin. Regarde son petit bout de dos en ce moment.
—C'est ainsi que nous commençons tous, dit Tom Platt. Les mousses, ça veut tout le temps se faire croire des hommes jusqu'à ce qu'ils se prennent eux-mêmes au mot, et il en est ainsi jusqu'à ce qu'ils meurent—avec des prétentions et des prétentions! J'en ai fait autant sur le vieilOhio, je le sais bien. J'ai pris mon premier quart—un quart dans le port—en me croyant plus fin que Farragut[31]. Dan est aussi pétri d'une foule d'idées de ce genre. Regarde-les en ce moment en train de jouer au vieux marsouin,—du fil de caret pour cheveux, et pour sang du goudron de Norvège. (Il parla du haut de l'escalier dans la cabine.) J'imagine que pour une fois, Disko, vous vous êtes trompé dans vos jugements. Qu'est-ce qui diable a bien pu vous faire dire à nous tous ici présents que l'agneau avait l'esprit dérangé?
[31]Célèbre amiral américain.
[31]Célèbre amiral américain.
—Il l'avait, répliqua Disko, il l'avait comme un étourneau quand il est arrivé à bord; mais j'avouerai que depuis il s'est considérablement assagi. Je l'ai guéri.
—Il nous en conte pas mal, dit Tom Platt. L'autre soir, ne nous a-t-il pas parlé d'un petit type de sa taille, qui conduisait une diablesse de petite voiture gréée de quatre poneys par les rues de Tolède, dans l'Ohio… oui, je crois que c'était bien là; et qui donnait des soupers à un tas de petits types de son espèce. Drôles de blagues, mais rudement amusantes, tout de même. Il en sait comme cela à la douzaine.
—Je crois qu'il les sort de son imagination, cria Disko de la cabine où il avait le nez plongé dans le livre de loch. Il est évident que tout cela est de sa façon. Ça ne pourrait duper personne que Dan, et il en rit lui-même. Je l'ai entendu, quand j'avais le dos tourné.
—Vous a-t-on jamais raconté ce que Siméon Pierre Calhoun disait quand on se mit en tête de marier sa sœur Hitty et Loring Jerauld, et que les camarades lui montèrent cette scie là-bas du côté des Georges?» dit d'une voix traînante l'oncle Salters qui dégouttait paisiblement à l'abri de la pile de doris de tribord.
Tom Platt lança une bouffée de fumée avec un dédaigneux silence: c'était un homme du Cap Cod, et il connaissait ce conte depuis pas moins de vingt ans. L'oncle Salters poursuivit en riant avec un bruit de râpe:
«Siméon Pierre Calhoun disait, et il avait bien raison, à propos de Loring: «C'est un monsieur», disait-il, «doublé d'un rude imbécile; et je me suis laissé dire qu'elle s'était mariée à un homme riche.» Siméon Pierre Calhoun n'avait pas de palais, et c'est comme ça qu'il parlait.
—Il ne parlait pas l'allemand de Pensylvanie, répliqua Tom Platt. Tu ferais mieux de laisser raconter cette histoire à un du Cap. Les Calhouns, c'étaient des bohémiens de par là-bas derrière.
—Bah! Je ne fais pas métier d'être orateur, dit Salters. J'en viens à la morale de la chose. C'est justement ce qu'est, à peu près, notre Harvey! Un monsieur doublé d'un rude imbécile; et il y a quelque apparence que c'est un homme riche. Ya!
—Vous est-il jamais venu à l'idée combien il serait amusant de naviguer avec tout un équipage de Salters? dit Long Jack. Un cultivateur doublé d'un ramasseur de bouses, ce que Calhoun ne disait pas, et qui veut se faire passer pour un pêcheur!»
Un petit rire fit le tour du pont aux dépens de Salters.
Disko restait bouche close et bûchait le livre de loch qu'il tenait dans sa main carrée, taillée à coups de hache; voici ce qu'on y lisait, en tournant les pages salies:
«17 juillet.—Aujourd'hui, brume épaisse et peu de poisson. Mouillé nord. La journée finit de même.
«18 juillet.—Le jour se lève avec brume épaisse. Pris un peu de poisson.
«19 juillet.—Le jour se lève avec légère brise du nord-est et beau temps. Mouillé est. Pris beaucoup de poisson.
«20 juillet.—Aujourd'hui, dimanche, le jour se lève avec brume et vents légers. La journée finit de même. Total du poisson pris cette semaine: 3478.»
Ils ne travaillaient jamais le dimanche; ils se rasaient et se lavaient s'il faisait beau, et Pensylvanie chantait des hymnes. Une fois ou deux, il suggéra l'idée qu'il pourrait, si ce n'était pas se montrer trop hardi, y aller peut-être d'un petit prêche. L'oncle Salters lui sauta presque à la gorge rien que pour en avoir fait la proposition, et lui rappela qu'il n'était pas prédicateur et que ce n'étaient point là choses auxquelles il dût songer.
«Nous le verrions se rappeler Johnstown la prochaine fois, expliqua Salters, et Dieu sait ce qui arriverait.»
Ils se contentèrent donc de ses lectures à voix haute dans un livre appeléJosèphe. C'était un vieux bouquin relié de cuir, au relent de cent voyages, très solide et fort semblable à la Bible, mais tout vivant d'histoires de batailles et de sièges; et ils l'écoutèrent presque d'un bout à l'autre. Autrement Pen était un petit être silencieux. Il restait parfois trois jours de suite sans prononcer un mot, quoiqu'il jouât au trictrac, écoutât les chansons et rît aux histoires. Quand ils essayaient de le dégourdir, il répondait:
«Ce n'est pas que j'aie l'intention de faire le mauvais camarade, mais c'est parce que je n'ai rien à dire. Je me sens la tête complètement vide. J'ai presque oublié mon nom.»
Puis il se retournait vers l'oncle Salters avec le sourire de quelqu'un qui attend.
«Eh bien, quoi, Pensylvanie Pratt! criait Salters. Tu vas m'oublier, moi aussi, un de ces jours.
—Non, jamais, disait Pen, en refermant les lèvres d'un air décidé. Pensylvanie Pratt,… mais oui,» naturellement, répétait-il encore et encore.
Parfois c'était l'oncle Salters qui oubliait, lui disant qu'il était Haskins ou Rich ou Mac Vitty; mais Pen était toujours content… jusqu'à la prochaine fois.
Il se montrait toujours très tendre à l'égard de Harvey qu'il plaignait aussi bien comme enfant perdu que comme cerveau détraqué; et quand Salters s'aperçut que Pen aimait le gamin, il se dérida aussi. Salters était loin d'être quelqu'un d'aimable (il pensait qu'il était dans ses attributions de tenir les mousses); aussi la première fois que Harvey, tout tremblant de peur, parvint, par un jour de calme, à grimper à la pomme du grand mât (Dan se tenait derrière le jeune garçon, prêt à lui venir en aide), le gamin jugea-t-il de son devoir de pendre tout là-haut les grosses bottes de mer de Salters, en signe d'opprobre et de dérision pour la goélette la plus proche. Avec Disko, Harvey ne prenait aucune privauté, pas même lorsque le vieux, cessant de le commander, le traita, comme le reste de l'équipage, avec des: «Voudrais-tu faire ceci ou cela?» et: «Je crois que tu ferais mieux», et ainsi de suite. Il y avait sur ces lèvres rasées à blanc, dans les coins plissés de ces yeux quelque chose d'on ne peut plus calmant pour l'ardeur d'un jeune sang.
Disko lui apprit à lire la carte pleine d'empreintes de doigts et de trous d'épingle, laquelle était, disait-il, supérieure à n'importe quelle autre publication officielle; il le menait, crayon en main, de mouillage en mouillage sur tout le chapelet des bancs: le Have, Western, Banquerau, Saint-Pierre, Green, et Grand,—en parlant «morue» dans les intervalles. Il lui apprenait aussi le principe qui régissait l'usage duhog-yoke.
En ceci Harvey l'emportait sur Dan, car il avait hérité de son père une tête organisée pour les chiffres, et l'idée de dérober une information à l'un des faibles éclairs de ce soleil maussade du Banc, sollicitait toute sa vivacité d'esprit. En toute autre matière maritime son âge lui donnait l'infériorité. Comme disait Disko, il aurait fallu commencer à dix ans. Dan pouvait boëtter la corde ou mettre la main sur n'importe quel cordage dans l'obscurité, et au besoin, quand l'oncle Salters avait un furoncle dans la main, procéder à la toilette au simple toucher du doigt. Rien qu'à la sensation du vent sur son visage il pouvait gouverner par n'importe quel semblant de gros temps, se prêtant, juste au moment où il le fallait, aux caprices duWe're Here. Il s'acquittait de ces choses aussi machinalement qu'il bondissait dans les agrès ou faisait son doris partie intégrante de sa volonté et de son corps. Mais il n'eût pas été capable de communiquer sa science à Harvey.
Les jours de mauvais temps, quand ils se tenaient cloîtrés dans le poste ou bien assis sur les coffres de la cabine, et que l'on entendait rouler et racler aux moments de silence pitons, plombs et anneaux de réserve, on sentait flotter dans la goélette une atmosphère assez nourrie de connaissances générales. Disko racontait des voyages à la poursuite de la baleine entre 1850 et 1860: les grandes femelles éventrées à côté de leur petit, les agonies sur les eaux noires et agitées, et les jets de sang à quarante pieds en l'air; les bateaux volant en éclats; les fusées brevetées qui partent par le mauvais bout et bombardent l'équipage tremblant; le dépeçage et la mise au chaudron; et cette terrible «morsure» de 71, quand douze cents hommes s'étaient trouvés sans abri sur la glace pendant trois jours,—histoires merveilleuses et toutes vraies. Mais plus merveilleuses encore étaient ses histoires de morues, la façon dont elles discutaient et raisonnaient leurs affaires privées tout au fond là-bas sous la quille.
Long Jack se sentait porté de préférence au surnaturel. Il les tenait sous le charme de ses histoires fantastiques. C'était les «Yo-hoes» de la baie de Monomoy, lesquels se moquent des solitaires chercheurs de clovisses; les coureurs de sable et les âmes errantes des dunes qui ne se trouvent jamais convenablement enterrées; le trésor caché dans l'île de Feu, et que gardent les esprits des hommes de Kidd[32]; les navires qui voguent dans le brouillard, droit au-dessus de l'emplacement de Truro; c'était ce port du Maine où personne autre qu'un étranger ne jettera l'ancre deux fois à certaine place, à cause des équipages morts qui rament à minuit le long du bord, leur ancre à la proue de leur bateau démodé, et sifflent—n'appellent pas, je dis «sifflent»—l'âme de l'homme qui a troublé leur repos.
[32]Kidd, célèbre pirate.
[32]Kidd, célèbre pirate.
Harvey s'était toujours imaginé que la côte Est de son pays natal, depuis le sud du mont Désert, n'était guère peuplée que de gens qui, en été, emmenaient là leurs chevaux, et conversaient dans des maisons de plaisance aux parquets de marqueterie et aux portières de perles. Il rit des histoires de revenants,—pas autant qu'il l'eût fait un mois auparavant,—et finit par rester assis sans bouger, des frissons plein le dos.
Tom Platt, quand c'était son tour, s'en tirait avec son interminable voyage autour du cap Horn sur le vieilOhioau temps de la garcette; avec une marine plus disparue que le solitaire[33],—celle dont on n'entendit plus parler après la grande guerre. Il leur racontait comment on glissait dans un canon les boulets chauffés au rouge, une bourre d'argile entre eux et la gargousse: comment ils fusaient et fumaient lorsqu'ils frappaient le bois, et comment les petits mousses de laMiss Jim Bucklançaient de l'eau sur eux en criant au fort de recommencer. Il racontait les histoires de blocus,—les longues semaines de balancement à l'ancre, que seuls distrayaient le départ et le retour des steamers qui avaient consommé leur charbon; les histoires de tempêtes et de froid—le froid qui tenait nuit et jour deux cents hommes à broyer, hacher la glace sur le câble, les poulies et le gréement, quand la cuisine était aussi rouge que les boulets du fort et que les hommes buvaient du cacao à même le seau. Tom Platt ne connaissait rien à la vapeur. Il avait quitté le service alors que c'était presque encore du nouveau. Il l'admettait, en temps de paix, pour une invention d'un caractère spécieux, mais il soupirait après le jour où la voile rebattrait aux mâts de frégates de dix mille tonneaux, armées de bouts-dehors longs de cent quatre-vingt-dix pieds.
[33]Espèce d'oiseau.
[33]Espèce d'oiseau.
Quant à Manuel, son parler était lent et caressant,—et il racontait les jolies filles de Madère lavant du linge dans le lit des ruisseaux, sous le clair de lune, à l'ombre mouvante des bananiers; ou des légendes de saints, des récits de danses et des combats étranges là-bas dans les ports glacés de Terre-Neuve où l'on va faire provision de boëtte. Salters, lui, parlait principalement agriculture, car, bien qu'il lûtJosèpheet l'interprétât, sa mission en ce monde était de prouver la valeur des engrais verts, et spécialement du trèfle de préférence à toute espèce de phosphate. Il allait jusqu'à la diffamation quand il s'agissait des phosphates; il tirait de sa couchette des livres graisseux de «Orange Judd[34]», et les chantait en brandissant son doigt sur Harvey pour qui tout cela était du grec. Little Pen montrait un chagrin si sincère quand Harvey tournait en plaisanterie les lectures de Salters, que le gamin cessa de se moquer et supporta la chose dans un silence poli. Tout cela était très bon pour Harvey.
[34]«Orange Judd», Société d'éditions américaine, qui s'occupe spécialement de publier des ouvrages d'agriculture à bon marché.
[34]«Orange Judd», Société d'éditions américaine, qui s'occupe spécialement de publier des ouvrages d'agriculture à bon marché.
Le cuisinier naturellement ne prenait aucune part à ces conversations. En règle générale, il ne parlait que dans les cas absolument nécessaires; mais parfois il recevait soudain comme un étrange don de la parole, et il partait, moitié en gaélique, moitié en lambeaux d'anglais, pour ne plus s'arrêter une heure durant. Il se montrait particulièrement communicatif avec les deux mousses, et ne démordait jamais de sa prophétie, qu'un jour Harvey serait le maître de Dan, et que lui-même serait témoin de la chose. Il leur parlait du transport des dépêches en hiver là-haut par la route de Cap-Breton, du convoi de chiens qui va à Coudray, et du steamer-bélierArcticqui brise la glace entre le continent et l'île du Prince-Édouard. Puis il leur racontait les histoires que lui avait racontées sa mère, sur la vie tout là-bas dans le sud où l'eau ne gèle jamais; et il disait que lorsqu'il mourrait, son âme irait s'étendre sur une chaude et blanche baie de sable ombragée de palmiers au feuillage ondoyant. Les gamins trouvaient l'idée fort drôle pour un homme qui n'avait jamais vu une feuille de palmier en sa vie. En outre, régulièrement à chaque repas, il demandait à Harvey, et à Harvey seul, si la cuisine était à son goût; et c'était chose qui faisait toujours s'esclaffer «la seconde bordée». Ils professaient cependant un grand respect pour le jugement du cuisinier, et en conséquence tenaient au fond de leurs cœurs Harvey pour une sorte de mascotte.
Et tandis que Harvey absorbait par tous les pores de nouvelles connaissances et buvait la santé avec chaque gorgée de grand air, leWe're Herecontinuait son chemin en faisant ses affaires sur le Banc, et les piles gris argent de poisson pressé montaient de plus en plus haut dans la cale. Pas une journée de travail ne sortait de l'ordinaire, mais les journées moyennes se répétaient souvent.
Il va de soi qu'un homme de la réputation de Disko était étroitement épié, «presque étouffé», comme disait Dan, par ses voisins, mais il avait un très joli chic pour les planter là dans l'amoncellement et le glissement des brumes. Disko évitait la compagnie pour deux raisons. La première, c'est qu'il voulait se livrer seul à ses expériences; la seconde, qu'il était opposé aux rassemblements si mélangés d'une flottille de toutes nations. Cette flottille se composait principalement de bateaux de Gloucester, avec par-ci par-là quelques-uns de Princetown, de Harwich, de Chatham, et d'autres des ports du Maine, mais les équipages étaient recrutés Dieu sait où. Le péril engendre l'insouciance, et quand s'y ajoute l'appât du gain, il y a belles chances pour toute espèce d'accident dans la flottille encombrée qui, pareille à un troupeau pressé de moutons, se porte autour de quelque chef non reconnu.
«Que les deux Jerauld les conduisent, dit Disko. Nous sommes obligés de rester un petit moment parmi eux sur les Bancs de l'Est, mais, si la chance tient, nous n'aurons pas à y rester longtemps. L'endroit où nous sommes maintenant, Harvey, n'est en aucune façon considéré comme un bon terrain de pêche.
—Vraiment? dit Harvey, qui était en train de tirer de l'eau (il venait d'apprendre comment on donne au seau une secousse) après une toilette exceptionnellement longue. Ça me serait égal, alors, de tâter de quelque terrain pauvre pour changer.
—Tout le terrain que je désire voir, et je ne désire pas le tâter, c'est Eastern Point, dit Dan. Dites donc, papa, ça m'a tout l'air que nous n'aurons pas plus de deux semaines à rester sur les Bancs. Tu vas rencontrer alors toute la compagnie que tu veux, Harvey. C'est le moment où l'on commence à travailler. Plus de repos à heures fixes pour personne. Un morceau sur le pouce quand on a faim, et la couchette quand il n'y a plus moyen de tenir debout. Bonne affaire qu'on ne t'ait pas cueilli un mois plus tard que tu ne l'as été, car nous n'aurions jamais pu te mettre en forme pour la Vieille Vierge.»
Harvey comprit, d'après la carte d'Eldridge, que la Vieille Vierge et tout un essaim de bancs aux noms bizarres, étaient le point tournant de la croisière et que, la chance aidant, ils finiraient d'y employer leur sel; mais en voyant la taille de la Vierge (c'était un point imperceptible), il se demanda comment Disko, même avec lehog-yokeet la sonde, pourrait la trouver. Il apprit plus tard que Disko était tout à fait de force à cela comme à toute autre besogne et pouvait même venir en aide à autrui.
Un grand tableau noir de quatre pieds sur cinq était pendu dans la cabine, et Harvey n'en comprit l'utilité que lorsque, après quelques jours de brume aveuglante, on entendit l'appel discordant d'une de ces sirènes que l'on manœuvre avec le pied,—une machine dont la note rappelle celle d'un éléphant phtisique.
Ils faisaient alors un court mouillage, traînant l'ancre à la remorque sous eux pour épargner de la peine.
«Une voile carrée qui beugle pour qu'on lui laisse ses aises,» dit Long Jack.
Les voiles d'avant rouges et ruisselantes d'une barque sortirent en glissant du brouillard, et leWe're Heresonna trois fois sa cloche, selon la sténographie de la mer.
Le plus grand des deux bateaux masqua son hunier au milieu des cris et des appels.
«Un Français, dit l'oncle Salters d'un ton dédaigneux. Un bateau de Miquelon qui arrive de Saint-Malo. (Le cultivateur avait le flair d'un vieux loup de mer.) Je suis justement presque au bout de mon tabac, Disko.
—De même, ici, dit Tom Platt. Eh!backez-vous, backez-vous! Standez awayez, vous, espèce de cul-de-plomb!mucho bono!Êtes-vous de Saint-Malo, eh?
—Ah! ah!mucho bono!Oui! oui!Clos-Poulet! Saint-Malo! Saint-Pierre-et-Miquelon,» cria l'autre équipage, en agitant des bonnets de laine et en riant.
Puis, tous ensemble:
«Tableau! tableau!
—Monte le tableau, Danny. Cela me dépasse la façon dont ces Français arrivent n'importe où. Il est vrai que l'Amérique est d'une chouette largeur. Il leur suffit de savoir qu'ils sont entre le 46eet le 49e; est-ce vrai?»
Dan dessina à la craie des figures sur le tableau qu'ils pendirent dans les haubans du grand mât, tandis que la barque criaitmercien chœur.
«Cela me semble plutôt peu gracieux de les laisser filer comme cela, suggéra Salters en tâtant dans ses poches.
—As-tu donc appris le français depuis la dernière campagne? demanda Disko. Je n'ai plus envie de nous voir lancer des pierres de lest à la tête pour t'entendre dire des injures aux bateaux de Miquelon, comme tu le fis à la hauteur du Have.
—Harmon Rush disait que c'était le moyen de les faire monter. Le simple parler de chez nous fera l'affaire. Nous sommes tous horriblement au bout de notre tabac. Jeune homme, est-ce que, toi, tu ne parles pas français?
—Oh! oui, dit Harvey vaillamment, et il brailla:Ohé! Dites donc! Arrêtez-vous! Attendez! Nous sommes venant pour tabac!
—Ah!tabac, tabac!» crièrent-ils.
Et ils se remirent à rire.
«Cela a touché. Mettons un doris dehors, en tout cas, dit Tom Platt. Ce n'est pas que j'aie précisément des certificats de français, mais je sais un autre jargon qui, je crois, fait l'affaire. Viens, Harvey, et sers-nous d'interprète.»
Le bavardage et la confusion furent indescriptibles lorsque lui et Harvey furent hissés contre la paroi noire de la barque. La cabine était placardée tout autour d'images de la Vierge aux couleurs éclatantes,—la Vierge de Terre-Neuve, comme ils l'appelaient. Harvey s'aperçut que son français était timbré au sceau d'un Banc non reconnu, et sa conversation dut se borner à des hochements de tête et à des grimaces. Mais Tom Platt n'eut qu'à agiter les bras pour faire avancer aisément les choses. Le capitaine lui offrit un verre d'un gin ineffable, et le joyeux équipage le traita comme un frère. Alors commença le marché. Ils avaient du tabac, des quantités de tabac américain, qui n'avait jamais payé de droits en France. Ils désiraient avoir du chocolat et du biscuit. Harvey revint à force de rames pour s'arranger avec le cuisinier et Disko qui détenaient les provisions et, à son retour, les boîtes de cacao et les sacs de biscuit furent comptés à côté de la barre du français. Cela ressemblait au partage d'un butin de pirates; mais Tom Platt en sortit ceinturé de «pig-tail»[35]noir et rembourré de tablettes de tabac à chiquer et à fumer. Alors les gais marins rentrèrent en cadence dans la brume, et la dernière chose que Harvey entendit, fut un refrain en chœur:
[35]Tabac en corde.
[35]Tabac en corde.
Par derrièr' chez ma tante,Il est un bois joli,Le rossignol y chanteEt le jour et la nuit.Que donneriez-vous, belle,Qui l'amèn'rait ici?Je donnerais Québec,Sorel et Saint-Denis.
Par derrièr' chez ma tante,
Il est un bois joli,
Le rossignol y chante
Et le jour et la nuit.
Que donneriez-vous, belle,
Qui l'amèn'rait ici?
Je donnerais Québec,
Sorel et Saint-Denis.
«Comment ça se fait-il que mon français n'ait pas marché, alors que votre conversation par signes a fait l'affaire? demanda Harvey, quand le butin eut été distribué parmi les hommes duWe're Here.
—Une conversation par signes! s'esclaffa Platt. Eh! oui, c'était une conversation par signes, mais un joli brin plus vieille que ton français, Harvey. Il y a une franc-maçonnerie des marins, c'est la raison.
Et l'ancien matelot du vaisseau de guerre se mit à bourrer tranquillement sa pipe.
Harvey eut dès lors à méditer sur un nouveau mystère de la mer profonde.