Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe typographique et tiré sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes de choses intéressent la vente de Cara.
Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent avec des larmes dans la voix et le sourire aux lèvres:
—C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait ruinée!
À quoi il y avait des gens moins naïfs qui répliquaient que ce n'est pas toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son mobilier, mais que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et tout neuf.
—Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un, puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.
—Il lui donnera peut-être mieux que cela.
—Quoi donc?
—Son nom?
Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit un samedi, et plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces bavardages avaient donné un attrait particulier à cette vente: puisqu'on en parlait, il fallait voir ça.
Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de près ou de loin, touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui, appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre et de s'instruire.
Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles meublées? Ont-elles des meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur chambre à coucher?
On éprouva une irritante déception à ce sujet en venant voir l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher «en tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au catalogue, celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient venues à cette exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les hommes qui s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage pour la revoir, en furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au dernier moment, réservé le mobilier de cette chambre.
Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient déjà vu, les uns pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soirée, constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de la chambre à coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de toilette, si curieux et si original, avait été distrait aussi; de même avaient été réservés encore par la propriétaire d'autres meubles ou d'autres objets pris çà et là; il était donc évident qu'un choix avait été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches «pour cause de départ» n'était pas vraie; elles auraient dû dire, ces affiches: «pour cause de changement de domicile».
En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle avait meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison quelconque, valeur intrinsèque ou affection.
C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre entière, tout son cabinet de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à manger, si bien que sans dépenser presque rien elle s'était organisé un intérieur charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à faire de sérieuses économies sur les voitures.
Et cependant, malgré ce prélèvement, son catalogue, grossi d'ailleurs par une assez grande quantité d'objets fournis par le commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait présenté un chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants pour attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans initiales et vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, le tout entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt données, montres ou cravaches avaient été serrées pour être vendues un jour.
De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait refusé que deux moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour le monde bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; mais ni l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrètes, et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût été donner un démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout au moins elle avait la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait toujours chez elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour la trouver.
Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau succès; elle produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par «les journaux bien informés», fit rêver plus d'une pauvre fille, acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix heures du soir et gagnant quinze sous par jour.
Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes déménageaient l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur côté, les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Léon, pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours à Fontainebleau, se promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête à tête, oublieux du passé et se jetant passionnément dans les jouissances de l'heure présente.
Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente s'élevait à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce fut seulement quand le tapissier la prévint que tout était prêt dans l'appartement de la rue Auber qu'elle parla de revenir à Paris.
Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour Léon d'y faire son entrée pour la première fois.
C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut remplie pour lui par une série de surprises.
Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient arrivés à Paris pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le salon, avant même d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les prévenir que le dîner était servi.
—Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle à manger.
Elle était toute petite, cette salle à manger, et faite pour l'intimité la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, mais à côté l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux réfléchissaient par leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, dans une jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, des fleurs fraîches et odorantes étaient arrangées avec goût dans des mousses veloutées.
Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, rôti et légumes, mais ces plats bien préparés étaient ceux précisément que Léon préférait; aussitôt après les avoir placés sur la table et avoir changé le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient en tête à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet particulier.
Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, où, sur un petit guéridon, deux tasses étaient préparées, flanquant une boîte de cigares.
Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis allumant une allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce fut alors seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, tout contre lui.
—Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de régler nos comptes.
Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la posa sur le guéridon:
—27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas? dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: les voici, c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu; nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-être par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.
Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les épaules effacées, la tête haute, d'un air majestueux:
—M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous à votre maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? répondez, je vous prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non.
Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se dégagea:
—Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé à l'avance ce qui, selon mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. Veux-tu me suivre?
Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait suite au salon était la chambre à coucher, exactement meublée, aux dimensions près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette chambre en venait une autre assez grande qui avait été transformée en un cabinet de toilette qui était le même aussi que celui du boulevard Malesherbes.
Il semblait que c'était là que finissait l'appartement; cependant Cara ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la suivre.
Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement, puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit salon.
—Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit homme ait l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gêné, je le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme.
Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du lit:
—Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le voudras.
Ainsi que Cara l'avait pressenti, Léon aurait été gêné «qu'on dît qu'il demeurait chez sa petite femme»; plus que gêné, honteux, et il n'y aurait point demeuré. Mais l'arrangement de l'appartement particulier leva tous les scrupules: aux yeux du monde il était là chez lui, et c'était chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait donner des rendez-vous, non chez sa maîtresse. Les convenances étaient sauvées, et Léon n'était pas homme à se mettre volontiers au-dessus des convenances,—cette religion bourgeoise. En réalité c'était lui qui payait le loyer, lui qui payait toutes les dépenses, et l'argent avec lequel il ferait ses paiements lui avait coûté assez cher pour qu'il le considérât comme lui appartenant. Sa conscience était donc en repos; en tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle avait des velléités de protestation ou de révolte, ce qui, à vrai dire, arrivait assez souvent.
Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron Valentin, leur avait répété, attendaient leur fils et, pour sa rentrée, M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, préparé une petite allocution dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux résultat:
—De ce que tu as été entraîné à des actes de prodigalité que nous avons dû, bien malgré nous, arrêter, il ne s'en suit pas que nous recourrons contre toi à des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changée dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme par le passé et aussi tes appointements; seulement comme nous désirons que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison, nous augmentons ta part d'intérêt, nous la portons à 10 pour 100, certains à l'avance que par ton assiduité au travail tu voudras justifier notre confiance.
Ce petit discours débité simplement, amicalement, bras dessus, bras dessous en se promenant, en ami indulgent plutôt qu'en père justement irrité, devait être selon eux tout à fait irrésistible.
Cependant ce n'était pas tout; la mère, elle aussi, aurait quelque chose à dire à son fils, amicalement; tendrement:
—Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signés de ton nom soient protestés; chaque fois qu'on en présentera un, la caisse refusera de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu porteras toi-même chez l'huissier.
Le "toi-même" serait légèrement souligné et seulement de façon à bien marquer le témoignage de confiance.
Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne serait-il par touché par ces témoignages d'affection!
Mais l'enfant prodigue n'était pas rentré; et, les affiches annonçant la vente de Cara avaient frappé leurs yeux:Mobilier moderne, diamants, par suite du départ de mademoiselle C....
"Par suite de départ"; comme ces mots leur avaient été doux! Et M. Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit à sa femme qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue pour la lire elle-même. Ah! comme son coeur de mère avait battu en lisant cette ligne: "Par suite du départ de mademoiselle C..."; mais comme en même temps son imagination de femme honnête avait travaillé en lisant la longue énumération de l'affiche:Meubles d'art, marbres, tableaux, diamants, voitures, c'était par le luxe que ces femmes séduisaient les jeunes gens, et c'était pour entretenir ce luxe que ceux-ci se ruinaient.
Enfin elle partait cette femme et bientôt ils en seraient délivrés: après tout, il était jusqu'à un certain point admissible que Léon eût voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les chagrins de ce départ et de cette vente: il était si bon, si tendre le brave garçon.
Mais la vente avait eu lieu et le brave garçon n'était pas revenu à la maison paternelle comme on l'espérait; ou plutôt, s'il était revenu rue de Rivoli, ce n'avait point été pour y rester et y reprendre son domicile: tout au contraire.
Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon déjeunaient rue Royale comme ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de chambre, Jacques, avec une mine effarée.
Le père et la mère, qui n'avaient qu'une pensée dans le coeur, avaient senti tous deux en même temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme Saffroy était à table avec eux, ils avaient fait un même signe à Jacques pour qu'il ne parlât pas. Saffroy était trop fin pour n'avoir pas saisi ce signe, et bien qu'il eût le plus vif désir de savoir ce que Jacques venait annoncer, car il avait bien deviné lui aussi qu'il s'agissait de Léon, il avait quitté la table pour rentrer au magasin.
—Eh bien, Jacques?
Ce fut le même cri qui s'échappa des lèvres de M. et de madame Haupois-Daguillon.
—M. Léon est venu il y a environ deux heures à son appartement; par malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prévenir monsieur et madame.
—Alors, comment l'avez-vous su?
—C'est Joseph qui, tout à l'heure, est venu me le dire. M. Léon a donné congé à Joseph et il l'a payé.
Le père et la mère se regardèrent avec inquiétude.
Jacques, qui s'était arrêté un moment, comme s'il n'osait continuer, reprit bientôt:
—Ce n'est pas tout: M. Léon a fait mettre dans des malles son linge, ses vêtements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porté le tout dans une voiture, et avant de partir M. Léon a dit à Joseph de m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais prévenir monsieur et madame.
Jacques ayant achevé ce qu'il avait à dire, sortit laissant ses deux maîtres écrasés.
Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensées qui les étouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les jours leur serrer la main et prendre une tasse de café avec eux; s'il avait été fidèle à cette coutume amicale pendant vingt années, il l'était plus encore depuis l'absence de Léon; quand ses amis étaient heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient; maintenant qu'ils étaient malheureux, il venait avec la régularité qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.
Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise; mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques venait de leur dire.
—Et qu'avez-vous décidé? demanda-t-il.
—Rien; nous ne savons à quel parti nous arrêter.
—Mon mari parlait d'écrire, mais où voulez-vous qu'il adresse cette lettre? Chez cette femme, est-ce possible?
—Si je ne puis pas écrire à mon fils chez cette femme, je puis encore bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.
—Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Léon ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait être dangereux. Vous êtes exaspéré contre lui, et de son côté il croit avoir, il a des griefs contre vous: de votre rencontre, il pourrait résulter un choc qui, dans les circonstances présentes, mettrait les choses au pire: je le verrai, moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.
—Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.
—Sans doute, il est évident que Léon s'est jeté dans les bras de cette femme et s'est rapproché d'elle plus étroitement parce qu'il a été blessé par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur l'avis de Favas, vous avez adopté cette mesure, je ne vous ai rien dit parce que vous ne m'avez pas consulté, et que rien n'est plus grave que d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai auguré rien de bon, et j'ai même fait des démarches auprès de trois membres du conseil de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis franchement.
—Vouliez-vous donc qu'il nous ruinât?
—Je ne crois pas qu'il eût été jusque-là, tout au plus aurait-il fait une brèche à la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette brèche eût-elle été large, très large, tout n'eût pas été perdu; il faut savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout quand ils sont passionnés, et sous son apparence calme Léon est passionné, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arrêter, vous en avez usé, et ce moyen s'est retourné contre vous. Vous avez fait comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitôt qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'à la dernière extrémité. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour ajouter à votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine mesure, comment je comprends que Léon ait été entraîné à la résistance et finalement à cette folle résolution. J'ai voulu que vous sachiez à l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de nature à le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut agir sur lui.
—Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.
—Aussitôt que possible, aujourd'hui, demain, aussitôt que je l'aurai trouvé.
—Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.
Comme Byasson, après les avoir quittés, traversait le vestibule, Saffroy se trouva devant lui.
—Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Léon?
Byasson n'avait pas une très-grande sympathie pour Saffroy; il le trouvait trop ambitieux, et il le soupçonnait de spéculer sur l'absence de Léon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes grâces de M. et de madame Haupois-Daguillon, de façon à devenir un jour le seul chef de la maison, le fils étant écarté.
—Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici; j'espère que, quand il dirigera tout à fait la maison, il ne pensera plus qu'au travail.
Trouver Léon n'était pas bien difficile, il n'y avait qu'à trouver Cara; pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa prétendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la donner: rue Auber, n° 9.
Arrivé au quatrième, il sonna à la porte de gauche comme le concierge le lui avait recommandé, et il sonna fort.
Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui s'entre-bâilla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement les dessins géométriques du tapis de l'escalier, leva la tête pour voir si dans sa préoccupation il ne s'était pas trompé; il aperçut le bonnet blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.
Puis bientôt après la porte de gauche fut ouverte par Léon lui-même, qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.
—Je suis indiscret? dit celui-ci.
—Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir, au contraire, vous me trouvez en train d'emménager.
Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir cet intérieur simple et décent où rien ne rappelait la femme à la mode, et surtout une femme telle que Cara.
—Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que j'ai vu naître et grandir; cependant je ne serais pas monté ici si je n'avais eu à te parler sérieusement. Je quitte tes parents à l'instant même, et comme, peu de temps avant mon arrivée, Jacques était venu leur annoncer ton déménagement, tu peux t'imaginer dans quel état de désespoir ils sont; ta mère, ta pauvre mère est baignée dans les larmes; ton père est accablé dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu étais mort.
—Qui m'a tué?
—Qui tout d'abord les a désespérés? Ne récriminions point: je ne suis venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me trouve pas à mon aise ici,—il regarda autour de lui comme pour sonder les tentures,—je te demande de sortir quelques instants avec moi.
Léon, assez mal à l'aise, montra les caisses et les malles placées au milieu du salon:
—J'aurais voulu achever mon emménagement, dit-il.
—Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?
—Et où voulez-vous que nous allions?
—Sois sans inquiétude, je ne te ménage pas une surprise, ces moyens ne sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes closes, librement.
—Je suis tout à vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me préparer.
Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se préparer; il resta près d'un quart d'heure absent.
Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart d'heure qu'il avait employé à se préparer, selon son expression, l'avait singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus seulement contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore contre elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle avait exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces conditions défavorables que de l'avoir elle-même derrière soi, invisible, mais menaçante et prête à paraître au moment décisif.
Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le fit monter à sa chambre, où il était sûr que personne ne pourrait venir les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles indiscrètes à craindre. Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était en même temps un lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses placées çà et là avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur le canapé était un tableau tout nouvellement acheté et auquel il ne fallait pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises étaient prises, celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une autre par un tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles faïences, et debout dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le moment où le maître s'étant décidé à faire construire la maison de campagne dont depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau, toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin à l'usage pour lequel ils avaient été successivement achetés au hasard des occasions.
—Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta mère, le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon fils, moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment où vous allez vous séparer. Et que produira cette séparation? votre malheur, votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un; mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton avenir, et ton honneur?
—Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime.
—Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriété est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, par cent témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle est cette femme que tu préfères à ton père, à ta mère, à la famille, à la fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre misérablement dans une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?
—Je l'aime.
—A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien de temps? Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un avenir prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son âge. Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi qu'il faut le dire, toi qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour une femme de son âge.
Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère s'en fâcher, il voulut essayer de sourire:
—Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez donc un peu, dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la représenta nue.
—Quelle niaiserie!
—Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par son amant, qui en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.
—Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle t'a mis sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la voix de ta dignité et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour lorsqu'il existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, généreux, toi qui portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui sont dans ton coeur?
—Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.
—Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été séduit et entraîné par ces qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées aux tiennes. Tu as été séduit par ses défauts, par ses vices, par son savoir de vieille femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, pratiqué, expérimenté sur le sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes qui se font les mères en même temps que les maîtresses de leurs jeunes amants, leur préparant d'une main expérimentée la cantharide ou le haschisch et de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui m'épouvante pour toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme je me l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains de cette femme, tu aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené.
—C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand j'aimais Madeleine.
—Je l'ai fait.
—Et vous n'avez point été écouté, pas plus que je ne l'ai été moi-même; vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon père et ma mère veulent mettre à l'abri de mes prodigalités, c'est encore mon coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, c'est ma vie qu'ils veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de leurs intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis révolté, et puisqu'on m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille digne entre toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais vécu heureux dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles du bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, celle que j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais pour tout le reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme vous le pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes complications là où les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me plaisait, voilà tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et j'ai vu qu'elle valait mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous appelez de la folie. Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je préfère la folie qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.
—Mais, malheureux enfant....
—Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis déjà dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose à être jugé sévèrement par ceux qui s'appellent les honnêtes gens, cela est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je vis, je me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles: cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime, et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de l'appui, si ce n'est près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la demande de mon père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on venait de faire de moi une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir? les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette femme qui m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinée, pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous m'avez déshonoré de peur que la centième, la millième partie peut-être de votre fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une infamie dont je ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est donc incurable.
—Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas à ton père, ne penseras-tu pas à ta mère?
—À qui ont-ils pensé lorsqu'ils ont présenté cette demande? à moi ou à eux?
—Ne parlons point du passé; parlons du présent. Que vas-tu faire?
—Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.
—Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas être l'amant de Cara puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maîtresse?
—Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai reçu de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.
—Et quand ces cent mille francs seront dépensés, ton père et ta mère, morts de chagrin, t'auront laissé leur fortune, n'est-ce pas, et alors tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espère?
Léon allait répondre; mais au moment même où il étendait le bras, on frappa à la porte du salon qui précédait la chambre.
—Laissez-nous, cria Byasson.
Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colère alla ouvrir la porte.
—C'est une lettre pressée pour M. Léon Haupois, dit le commis qui entra.
Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgré la distance Léon avait entendu ces quelques mots.
Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit la lettre, mais, chose étrange, l'adresse était d'une écriture qu'il ne connaissait pas; vivement il l'ouvrit.
«Madame vient de se trouver mal; le médecin est très-inquiet; Madame prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous prévenir de ce qui se passe.«LOUISE.»
«Madame vient de se trouver mal; le médecin est très-inquiet; Madame prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous prévenir de ce qui se passe.
«LOUISE.»
Alors s'adressant à Byasson:
—Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que je vous quitte.
Lorsque Léon arriva rue Auber, il trouva sa maîtresse sans connaissance étendue sur son lit, et auprès d'elle un jeune médecin qu'on avait été chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait à la faire revenir à elle.
—C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs je crois qu'elle va cesser.
En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour d'elle d'un air égaré, puis apercevant Léon, le reconnaissant, elle lui jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant à elle par un mouvement passionné, elle éclata en sanglots spasmodiques.
—Maintenant, dit le médecin, madame n'a plus besoin que de repos et de calme; je puis me retirer.
Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la conviction d'avoir accompli un miracle.
Léon s'installa auprès du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la main, qu'elle garda dans la sienne, ils restèrent ainsi assez longtemps sans parler; malgré le désir qu'il en avait, Léon n'osait l'interroger, le médecin ayant prescrit le repos et le calme.
Enfin, Cara se trouva assez bien elle-même pour prendre la parole:
—Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est ta voix qui ma ressuscitée; je crois bien que j'étais en train de mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je serais peut-être restée longtemps, toujours dans cet état, si tout à coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semblé que je me réveillais; comme tu as été bien inspiré de revenir!
—Je n'ai pas été inspiré; je suis revenu parce que Louise m'a écrit que tu étais malade.
—Comment, Louise?
—Elle m'a écrit parce qu'elle était effrayée, et elle m'a dit de venir tout de suite.
—Je comprends qu'elle ait été effrayée. Après ton départ, j'ai pensé à ce que tu venais de me dire, et je me suis imaginé, pardonne-moi, que ton ami Byasson allait si bien te prêcher et te circonvenir que nous ne nous verrions plus. Alors, j'ai été prise d'un anéantissement, mon coeur a cessé de battre, mes yeux ont cessé de voir, j'ai poussé un cri, Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passé: quand j'ai recouvré la vue, j'ai rencontré tes yeux.
—C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a écrit; mais comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson?
—Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce n'est pas moi qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait écrit.
—Comment, tu es fâchée que je sois revenu?
—Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui, je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmené chez lui, ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses curiosités, c'était pour tâcher de te décider à te séparer de moi et à rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette pensée, ce sont ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui ont provoqué ma syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la situation et à me dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il celle de son amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a été si poignante que je me suis évanouie. Mais, malgré tout, malgré l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que Louise ne t'écrivît pas. Livré à toi-même tu aurais seul décidé cette situation, c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à moi. C'était une épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait plus resté de doute après. Si tu avais été chez ton père, je serais peut-être morte, mais qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais revenu près de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que Louise t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur; il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette lutte que j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes alarmes. Tu es accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en vérité chez un homme tel que toi qui est la bonté même! Pitié n'est pas amour. Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite, mais demain, après-demain, il reprendra son prêche où il a été interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement.
Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la défendre.
Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût été avouer qu'il pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait précisément arraché à cette indécision.
Quant à la façon dont cette lettre lui était parvenue, il en avait eu, même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, sans en avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, avait imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouvé l'adresse dans leBottin.
Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme celui-ci en avait pris l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas ses lettres qui furent remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; alors il vint lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui répondit que madame était à la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois était en voyage; quelques jours après on lui fit la même réponse.
C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des conditions était donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage d'attendre, de veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se présenterait; ce qui devait arriver un jour ou l'autre.
Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le système de l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle se rendit plus chère, surtout plus indispensable.
Vivant sous le même toit, ils ne se quittèrent plus, et, peu à peu, ils en vinrent à sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au théâtre dans une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et où ils se tenaient serrés l'un contre l'autre, les jambes enlacées, la main dans la main, écoutant, riant, s'attendrissant ensemble.
Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses, d'abord à la Marche, à Porchefontaine, au Vésinet, où l'on a pour ainsi dire l'excuse de la partie de campagne, puis à Chantilly, puis enfin à Longchamps, devant tout Paris.
Le jeudi, il l'accompagna à Batignolles, rue Legendre, et rapidement il devint l'ami, le père des enfants qui, très franchement, se prirent pour lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir à leur faire des surprises de joujoux, de gâteaux ou de bonbons; il les emmena à la campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dîner dans les bois ou au bord de l'eau.
—Quel bon père, quel bon Papa-Gâteau tu ferais! disait-elle.
Bientôt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, où Cara le laissa seul, celui où elle allait au Père-Lachaise, en pèlerinage au tombeau du duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'à la porte du cimetière. Puis, la fois suivante, comme elle était souffrante et pouvait à peine se traîner, il lui donna le bras pour l'aider à monter jusqu'au tombeau, et ensuite il l'accompagna toujours.
C'était beaucoup pour Cara que Léon ne pût pas se passer d'elle, mais ce n'était pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait qu'il s'habituât à voir en elle plus qu'une maîtresse, si agréable, si séduisante que fût cette maîtresse.
Lorsqu'ils allaient aux courses, Léon ne restait pas toujours à ses côtés comme un jaloux, et alors quand elle était seule dans sa voiture, ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du monde dans lequel elle avait vécu l'entouraient, les uns pour lui donner une banale poignée de main, les autres pour causer plus intimement avec elle.
Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si préoccupée que Léon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle répondit qu'elle n'avait rien; mais son ton démentait ses paroles.
Enfin, après le dîner, lorsqu'ils furent en tête à tête, côte à côte, elle se décida à parler:
—Sais-tu qui j'ai vu tantôt à Longchamps? Salzondo.
Léon laissa échapper un mouvement de contrariété; car, malgré l'histoire des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait été si notoire, si publique, que ce nom ne pouvait pas être doux à ses oreilles.
—Sais-tu ce qu'il m'a proposé? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour la centième fois, de redevenir pour lui ce que j'étais il y a quelques années; puis, quand il a été bien convaincu que je n'y consentirais jamais, il m'a tout simplement demandé d'être sa femme, sa vraie femme, c'est-à-dire devant le maire.
—Et tu as répondu? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
—Que je réfléchirais; car enfin la chose mérite d'être pesée. Être la femme de Salzondo n'est pas plus sérieux que d'être sa maîtresse; seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune; et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on aime et qu'on est aimée; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un pareil mariage n'empêche pas d'être aimée par celui qui est maître de votre coeur et d'être à lui corps et âme. De plus, ce mariage, s'il se faisait, te permettrait de te réconcilier avec ta famille, et c'est là encore une considération d'un poids considérable. Combien de fois, pensant à cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer, ce sera elle qui te détachera de moi: femme de Salzondo....
—Hortense! s'écria-t-il en se levant avec colère.
Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:
—Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'étais assez misérable pour écouter de pareilles considérations. Mais, sois tranquille, si je sais voir où est la sagesse, je ne puis aller que là où est l'amour.
Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit à écrire: