«Mon cher Salzondo.«J'ai réfléchi à votre proposition et j'en suis touchée comme je dois l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent rien contre lui.«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie«CARA.»
«Mon cher Salzondo.
«J'ai réfléchi à votre proposition et j'en suis touchée comme je dois l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent rien contre lui.
«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie
«CARA.»
Elle donna ce billet à lire à Léon, puis l'ayant mis dans une enveloppe, elle sonna.
Louise parut:
—Va jeter tout de suite cette lettre à la poste.
Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir près de Léon:
—Êtes-vous content, mon maître? moi, je suis la plus heureuse des femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante à Salzondo d'abord de m'avoir montré qu'il m'estimait assez pour m'épouser, et aussi et surtout de t'avoir inspiré ce geste de colère qui prouve mieux que tout combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuée!
Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui devait lui permettre de faire auprès de Léon une nouvelle tentative plus efficace que la première.
Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Léon par quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau; mais Léon lui-même ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne répondait point, et quand ses anis, cédant aux instances de Byasson, voulaient aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche dès le premier mot; Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir à la charge, n'avait obtenu que des paroles de colère qui avaient amené une brouille entre eux.
—J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Léon, je ne veux point d'un conseil d'amis.
Avec ses créanciers, Rouspineau, Brazier, Léon avait pratiqué ce même système de faire le mort, et il les avait renvoyés à son conseil judiciaire; il n'avait rien, (son appartement était au nom de Cara), il ne pouvait rien: c'était à son père de payer si celui-ci le voulait bien, sinon il payerait plus tard lui-même quand il le pourrait; et il n'avait pas pris autrement souci de leurs réclamations, se disant qu'ils lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui réclamaient pour attendre. L'attente n'était-elle pas justement un des risques sur lesquels ils avaient basé leurs opérations?
Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame Haupois-Daguillon s'étaient montrés de bonne composition: afin de sauver l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer les billets à leur échéance, mais à condition qu'ils seraient protestés pour la forme, et surtout à condition plus expresse encore que cet arrangement serait tenu secret, de manière à ce que Léon ne le connût jamais. Le jour où une indiscrétion serait commise ils ne payeraient plus.
Fatigué, agacé de voir qu'il n'obtiendrait rien de Léon, Byasson voulut risquer une tentative auprès de Cara, et il lui écrivit pour lui demander une entrevue.
Si Cara ne voulait pas que Léon fût exposé aux attaques amicales de Byasson, qui pouvaient l'émouvoir et à la longue l'ébranler, elle n'avait pas les mêmes craintes pour elle-même. D'avance elle bien certaine de ne pas se laisser toucher, si pathétique, si entraînante que fût l'éloquence de Byasson; c'est au théâtre qu'on voit les Marguerite Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un père noble et se contenter d'un baiser, «le seul vraiment chaste qu'elles aient reçu», pour le paiement de leur sacrifice; dans la réalité les choses se passent d'une façon moins scénique peut-être, mais à coup sûr plus sensée. D'ailleurs, elle avait intérêt à voir Byasson et à apprendre de lui combien M. et madame Haupois étaient disposés à payer la liberté de leur fils.
Elle donna donc à Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et, pour être sûre de n'être point dérangée, elle envoya Léon à la campagne.
Byasson arriva à l'heure fixée, et, pour la première fois, cette porte, à laquelle il avait si souvent sonné, s'ouvrit toute grande devant lui.
Cara était dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de ménage, elle s'occupait à recoudre des boutons aux chemises de Léon, dont une pile, revenant de chez le blanchisseur, était placée devant elle sur une table à ouvrage; ce fut donc l'aiguille à la main, travaillant, que Byasson la surprit.
Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un siége.
Byasson avait préparé ce qu'il aurait à dire, il entama donc l'entretien rapidement et franchement:
—Vous savez, dit-il, que je suis un commerçant, nous parlerons donc, si vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes une femme pratique.
Cara se mit à sourire.
—Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami Léon?
—La question est originale.
—Il y a acheteur.
—Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?
—C'est à vous de le dire: vous avez; moi je demande.
—À livrer quand?
—Tout de suite.
—Et vous payez tout de suite aussi?
—Nous ne sommes pas précisément pressés, mais je vous ferai remarquer qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie.
—Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus prochaine la réalisation de mes espérances.
—Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi.
—J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait une table de probabilités pour la mortalité, comme en ont les compagnies d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité votre question se résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et franchement je n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à ce sujet; ont-ils des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur est-il solide, les poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore? Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique.
Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il resta un moment sans répondre.
—Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que je me suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je vais essayer. Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de 600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise situation, j'ai dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré 300,000 fr. environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, s'élevant à environ 100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à diminuer. Maintenant, à ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour vivre honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous trouverez que ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 francs de rente, c'est à dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant à votre question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un million, si je vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. Qu'est-ce que vous offrez?
Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:
—Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? s'écria-t-il.
—Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre intention; est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer un autre langage?
—Mais....
—Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; très-volontiers, et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est notre fort à nous autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Léon m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car toujours, c'est bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune de M. et de madame Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si j'étais une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de dupe. Mais si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je suis une femme d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai pas voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous comprendrez qu'après cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, mandataire de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez l'arrangement que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari, et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma force, puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son caractère, sa nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme sensible. Quand ces gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la bonté même, pour ne pas désoler sa mère et son père. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je le tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son être; en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé sa femme! il a tout ce qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Léon mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui avez à me répondre.
—Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé sérieusement.
—Je vous jure que je n'ai jamais été plus sérieuse, et il me semble que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, vous verrez combien ils sont modérés. Je voudrais que la question pût se traiter devant Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donné ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. Croyez-vous que cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et précieuse qu'on appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui ne prennent intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'énergie que pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, non pour ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais pour notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent bien leur argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, et vous verrez combien ma demande est modeste.
Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé par le résultat de leur entretien, elle continua:
—Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans être trop malheureux?
Et, souriante, légère, elle le promena dans son appartement, le salon, la salle à manger, même le cabinet de toilette:
—Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement.
Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle venait à chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il était impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de chatteries qu'elle n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût voulu séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus aimable.
Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils étaient l'un contre l'autre, les yeux dans les yeux.
—À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie.
—Je pense que si j'étais le père de Léon, je vous étranglerais là sur ce sopha comme une bête malfaisante.
Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à rire:
—Évidemment ce serait économique, mais ça ne se fait plus ces choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un compliment.
Un million!
Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la rue Auber à la rue Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon son entrevue avec Cara.
Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il possédait, sou à sou d'abord, franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs années de travail acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de combinaisons même pour les heureux de ce monde.
Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense Binoche, et elle s'estimait à haut prix.
Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million, ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise et ensuite par l'indignation.
—Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais bien convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme.
—Y pensez-vous!
—J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable, parfaitement capable, de se faire épouser par Léon.
—Mon fils!
Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu de chances de réussir.
Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre, Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il avait fait partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon.
Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas désespérés: tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait un miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints du paradis, Byasson qui n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se décidait à risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal de commerce, membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde officiel dont il pouvait user et même abuser, et il n'hésita pas a recourir à leur influence plus ou moins légitime pour arracher Léon des mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire des histoires de femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été expulsées de Paris ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui procurerait-on, peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver à ses fins: ce n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient être tentés.
Il connaissait à la préfecture de police un haut fonctionnaire sous la direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M. Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme connue sous le nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaçait de se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, si fasciné qu'il se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner à ce honteux mariage.
M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à un certain point, rassuré de ce côté, il n'en désirait pas moins voir finir une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et celui de toute sa famille.
—Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? demanda le fonctionnaire de la préfecture.
—Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a été élevé.
—Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un monde où l'on croit à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être arrivé à votre âge sans avoir reçu de l'expérience de cruelles leçons. Pour nous, nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent entraîner les hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures leçons d'honneur et de vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus sérieuses contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, même l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.
—La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon. Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce qu'il fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et Dieu le mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et ses passions le mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est possédé le conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous que ce ne sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. Cependant, je dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle est parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je l'ai eue dans ce cabinet, à cette place même où vous êtes assis en ce moment, monsieur,—il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon—à l'époque où elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, elle aussi, de voir son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles éperdues, qui n'ont plus de secours à attendre de personne, s'adressent à nous comme à la Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je m'imaginai,—j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,—je m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait immédiatement sa maîtresse, si grand que pût être l'amour qu'il ressentait pour elle.
—Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.
—Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté de les lui communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris aurait-il ajouté foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait quelque chose de plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, cela ne fut pas très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque mademoiselle de Lignon,—c'est Cara que je veux dire,—arriva, je racontai à celle-ci sa vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait allégué; de telle sorte qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'était pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était contrainte par les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation à chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je n'y arrivai pas. À un certain moment, Cara dont les soupçons avaient été éveillés par le ton dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard maladroitement lancé du côté du rideau, se leva vivement et courut à ce rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de théâtre, et alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'à ce moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? Cara manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que lorsqu'ils étaient entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en liberté; et il n'y avait pas à discuter cet ordre, qui avait été obtenu grâce aux toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence, ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a travaillé dans le monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidées, elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par considération pour vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara à Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera pas longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis désolé. Mais, hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut à la Louisiane. Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte par corps, on pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les séparer de leurs maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille francs de billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa maîtresse, et la force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous auriez eu bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me sens si incapable, et vous,—il se tourna vers M. Haupois,—et vous, monsieur, je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que j'en viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet honneur que vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en prison, il serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il reviendrait, j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de Cara, je ne puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.
Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de police eût produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en venir à prendre Cara pour femme.
—Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de l'exagération. Le spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme désolant: la passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, très-petite chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il n'y a pas urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte de voir cette liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant prodigue revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.
Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de réfléchir et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau vint à quelques jours de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence à agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a déjà dit que c'était à Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la famille Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette famille étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, curé, conseillers, instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, à un titre quelconque, du château et des fermes, et par conséquent s'intéressait à ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires actuels ou futurs de ce château et de ses terres.
C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'était mariée; c'était dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient enterrés; enfin c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient été inscrits les actes de naissance et de baptême de Camille et de Léon, nés l'un et l'autre au château.
Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire aussi peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de Noiseau croyait devoir prévenir «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» qu'une personne fort élégante de toilette, et tout à fait bien dans sa tenue, était ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon Haupois-Daguillon. Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, qu'à la mairie la même personne avait aussi demandé une copie légalisée de l'acte de naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé une offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait néanmoins de son devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa bonne dame madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les mesures que la prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à prendre, ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il regrettait bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mystérieux dans les allures, était venue elle-même commander et prendre ces actes, de sorte qu'il avait été impossible, malgré certaines avances faites à ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était même la réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donné à penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» devait être avertie.
Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et à madame Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort élégante de toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» n'était autre que Cara et ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir énergiquement et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, on recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on n'aurait pas réussi.
Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets qui, tous, n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, au moins elle les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours revenue, et qui précisément par cela lui inspirait une certaine confiance. Au moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria désagréable et pénible à Léon, qui, elle le savait mieux que personne, avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux créanciers, dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, on lui ferait proposer d'une façon quelconque (cela était à chercher) de quitter Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et à son retour, après trois mois, après deux mois d'absence, il trouverait toutes ses dettes payées.
Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet à son mari, et tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux d'avoir la certitude d'être intégralement payés sans rabais et sans procès, se prêtèrent avec empressement au rôle qu'on exigeait deux; pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être exposé à leurs réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que paralysé par son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils demandaient, c'était un simple à-compte»; tantôt au contraire grossièrement: «Quand on avait assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être juste envers ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses avaient pris une telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a madame Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M. son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être jeté du haut en bas de l'escalier.
Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le moment était arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est vrai, malade et obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition mauvaise, cela pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à chercher le moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui adresserait elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, la sachant malade, refusât de venir la voir.
Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie.
Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, elle pria son mari de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison de Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa tentative, ce qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Léon craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son père en Espagne.
Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame Haupois Daguillon se décida à écrire à son fils après le départ de son mari:
«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je voudrais te voir; toi, ne voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser guérira peut-être?»
Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la confier à la poste; elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n° 9 de la rue Auber.
—Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui remettrez et ne lui direz rien; vous attendrez.
Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce moment qu'il put remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul.
Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de l'adresse, voulut repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les paroles que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se répétait machinalement:
—Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur.
Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas rapides il se dirigea du côté de la rue de Rivoli.
Le temps de l'attente avait été terriblement long pour madame Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de sonnette retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitée d'un fils inquiet sonne ainsi.
La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle lui tendit les bras et ils s'embrassèrent.
Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, elle le fit asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être restée si longtemps sans le voir, l'attendant, le pleurant.
Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits étaient fatigués, des plis coupaient son front.
Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes réflexions que cet examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les accompagnant de reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches qu'elle lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près d'elle.
D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment répondre, car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin d'abord, de la maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour savoir depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, ce que le médecin disait.
Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également affectueux chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce qui s'était passé de grave entre eux.
Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa soeur, de celle de quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, prenant ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas.
Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à dresser le couvert sur une petite table.
—Tu manges donc? demanda Léon.
—Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai mangé du bout des dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble aujourd'hui que j'ai presque faim, tu me guéris.
La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui était nécessaire en une seule fois, était sortie.
—Si j'osais? dit madame Haupois.
—Quoi donc, maman?
—Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas attendu toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait bien si je t'avais là en face de moi, me servant.
Assurément, il était attendu; et, comme il devait rentrer à cinq heures, il y avait déjà longtemps qu'Hortense s'exaspérait, car elle n'aimait pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes? comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait bien s'il était en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de rester, si elle était là; il lui expliquerait comment il avait été retenu sans pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop bonne pour se fâcher.
Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse l'arracha à son irrésolution et à ses raisonnements.
—Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi.
—Oh! mon cher enfant!
Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'émotion, elle le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert.
—Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, dit-elle en souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien.
On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en manger un peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le dîner que madame Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put être renforcé par les provisions de la maison: une terrine de Nérac qu'un ami envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de Noiseau exprès pour les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui du commerce; des fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla chercher à la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de famille et qui rappellent si doucement les années d'enfance.
Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon eût voulu cependant l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures quand il se termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, malgré la joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, il était préoccupé, et elle avait compris quelle était la cause de cette préoccupation. Elle ne voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si considérable qu'elle venait d'obtenir.
—Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours, mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous séparions. Te verrai-je demain?
—Tu le demandes?
—Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point question de reproches, cette soirée a trop bien commencé pour que je la termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.
Elle lui serra la main.
—Quand nous avons recouru à la mesure du conseil judiciaire,—je dis nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de responsabilité de cette mesure,—quand nous avons recouru au conseil judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu t'en es éloigné davantage.
—Mais....
—Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; ce n'est pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes créanciers, qui te tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que leurs réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.
—Très malheureux, cela est vrai.
—Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payées. Elles le seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction à ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé à la voix de la conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, et, à ton retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous tes billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton père, et voilà ce que je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changés du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à Paris, et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi que tu fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu reviens, tu auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un témoignage de bon vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. Tu me répondras demain, plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour aujourd'hui, embrasse-moi.
Ils s'embrassèrent, émus tous deux.
—Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée je n'ai qu'à t'attendre. À demain.
Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait assurément abandonné, en sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui emplissait son coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa impérieusement à son esprit.
Dans quel état allait-il la trouver? C'était la première fois qu'il la faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier.
Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut tout surpris, un peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement arrêté; en même temps deux bras se jetèrent autour de son cou:
—Enfin, te voilà!
C'était Hortense, haletante, éperdue.
Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, après l'avoir passionnément embrassé à plusieurs reprises, put trouver des paroles pour l'interroger:
—Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrivé? Qui t'a retardé? Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont été mes angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc; tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le vois, je le sais.
Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir les lèvres.
Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.
Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire que le dîner était servi:
—Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être mort de faim, viens dîner, à table tu me raconteras tout.
—Mais j'ai dîné.
—Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais tranquillement, joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dîné?
—Avec ma mère.
Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, elle ne put pas cependant retenir un mouvement de stupéfaction:
—Ta mère!
Alors il voulut commencer son récit; mais, après l'avoir si vivement pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:
—Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop tourmentée pour manger, mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours beaucoup trop naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le permettre; tu me conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?
Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut impossible de manger.
—Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe quelque chose de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.
Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une contenance, elle écouta donc Léon sans l'interrompre.
Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le valet de chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; comment en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue de Rivoli, sans penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle inquiétante; comment il avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs rhumatismales fort pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait demandé de partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.
Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête entre les mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer de son souffle:
—Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta mère, s'associant à ton père, t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. Oh! mon cher Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le brave garçon, le bon coeur!
Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux, puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore:
—Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé à moi.
—Je te jure....
—Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à dîner tu as été peiné de ne pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand ton vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne t'aurait pris que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas laissé dans l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en est une autre: tu as eu peur que je te garde.
—Je t'assure que non.
—Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empêcher d'aller voir ta mère malade, car la vérité est qu'il y a longtemps que je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle était en bonne santé, si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout intérêt, grand enfant, à ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu craindre que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il faudrait que je fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir cette crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette crainte écartée, combien d'avantages j'aurais à une réconciliation! Je ne parle pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu d'importance pour moi. Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si jamais tu me prends publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc d'elle que j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien j'aurais été heureuse que ta mère pût apprendre que c'était moi qui t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce commencement de réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas la femme qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te retenir, j'aurais été la première à te dire d'aller l'embrasser.
—Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je n'ai pensé qu'à cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, quand elle m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est venue alors que si tu pouvais me parler tu me dirais: «Reste».
—Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.
Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de son mariage, c'était peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand soin de le faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idée folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu à peu en précisant, mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui répondre d'une façon catégorique: cette réponse eût dû être un oui, elle l'eût bravement provoquée; mais comme à l'embarras de Léon, lorsqu'elle abordait ce sujet, il était évident que ce oui n'était pas prêt à venir, elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne s'annonçait pas comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, patienter, cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout certain que cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'à présent, et comme si elle n'en avait parlé que par hasard, elle passa à un autre sujet.
Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout leur temps n'avait pas été employé à manger. Une réconciliation était-elle probable, était-elle prochaine?
Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il voulait cacher.
—Cette réconciliation à laquelle tu pousses toi-même, dit-il enfin, serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement qu'on me propose.
—Quel qu'il soit, il faut le subir.
—Même s'il doit nous séparer?
—Mon Dieu!
—Oh! pour deux mois seulement.
Alors il raconta la proposition de sa mère, très-franchement et telle qu'elle lui avait été faite.
—Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
—Je n'ai pas répondu.
—Que répondras-tu?
—Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et elle ne tardera pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je ne dis pas pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.
—Pas pour une heure.
Ce récit donna à réfléchir à Cara, et pour elle la nuit entière se passa dans ces réflexions.
Il était évident que la famille de Léon, qui pendant assez longtemps avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la satiété ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se défendre vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui était inventée pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les billets Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait Paris pendant deux mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait, on l'entraînerait.
Si Brazier et Rouspineau avaient été si menaçants en ces derniers temps, n'était-ce pas précisément pour rendre le séjour de Paris insupportable à Léon?
Déjà Cara avait eu des soupçons à ce sujet, et il lui avait semblé que les réclamations de ces deux créanciers, que leurs poursuites et que leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir d'être payés par Léon.
La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste après la période la plus violente de réclamations, persuada Cara que ses soupçons étaient fondés.
Réclamations insolentes des créanciers, maladie et proposition amicale de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un même but: éloigner Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait guéri de son amour.
Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas s'en tenir à des présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, il lui fallait une certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger Rouspineau et Brazier.
Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait bien dire.
Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si Rouspineau avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était paysanne d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement aiguisé chez elle la finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se taire.
Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait le rôle que madame Haupois avait joué dans les tracasseries qui en ces derniers temps avaient rendu Léon si malheureux.
Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa mère malade, sa bonne mère poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et exaspéré?