À cette invitation, Cara répondit par un signe de main accompagné d'un sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut fait si adroitement, si prestement que personne ne fut dérangé.
—C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit Léon tout bas en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avançait.
—Oui, mais avec grâce.
Et de fait il était impossible de mettre plus de grâce dans la souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui souriaient en passant devant les gens qu'elle frôlait avec une molle caresse, c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, c'était toute sa personne.
En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri Clergeau et adressa à Léon une gracieuse inclination de tête.
—Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à accepter votre place? dit-elle.
—Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos paletots et surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous voyez que vous pouvez accepter sans scrupule.
Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant à Henri Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la première fois qu'elle se trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole eût jamais été échangée entre eux.
Léon remarqua que le timbre de sa voix était harmonieux et doux; il fut frappé aussi de la réserve de ses manières, de la correction de ses gestes, de la limpidité de son regard.
Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir avec Henri Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires forcés, convenablement, décemment, comme une femme du monde.
Cependant, la première partie du programme avait été remplie, et l'on s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de l'arène et à le bien raidir de façon à atténuer le danger des chutes pour les gymnastes.
Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, et Léon remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur la question de savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, question qui à ce moment même passionnait tant de curiosités féminines et même masculines, et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes.
Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la peine de dissimuler.
—Vous ne l'aimez pas, dit Léon.
—J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, cette pauvre Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée[1]. Ah! c'est un grand malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.
—Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.
—J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un caractère honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'être aimée? Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?
—C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.
—Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon.
—C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule à un moment donné de la journée, puis après qu'un temps assez long s'est écoulé, de voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est arrêtée, voilà tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps; les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on s'en aperçoive; quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? Mais, voici Otto, Ah! comme il a vieilli.
—Et voici Zabette.
En voyant paraître les deux gymnastes, un brouhaha s'était élevé dans la salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux.
Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui ne variaient guère:
—C'est un homme.
—Mais non, c'est une femme.
Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire saillir les biceps, et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui disait clairement: «Admirez-moi.» Quant à Zabette, revêtu d'un maillot gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple, et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient en dedans.
Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun d'eux se suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans qu'ils fissent un mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze.
Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bâton, vis-à-vis l'un de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un salut, un baiser à Otto.
Instantanément un silence absolu s'établit dans toute la salle; de l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, bien des coeurs cessèrent de battre.
Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapèze en trapèze: Otto remplissait le rôle de la force, Zabette celui de la légèreté.
Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara détourna la tête comme si elle était trop émue pour les suivre; elle était justement placée devant Léon, et en se détournant ainsi elle le frôlait aux genoux avec ses épaules.
Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs exercices; mais, après les applaudissements donnés à l'adresse et à la souplesse, il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion et à l'effroi: remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains mouillées par la sueur.
Otto était assis sur un trapèze suspendu à la moitié de la hauteur du cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se trouvait presque dans les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant par les deux mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arrêter dans sa chute.
Otto s'était suspendu à son trapèze par les pieds; Zabette, après s'être balancé un moment lâcha son trapèze, et on le vit, lancé dans l'espace comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait suspendu le souffle des spectateurs.
Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol que par une seule; l'impulsion qu'il reçut n'étant plus également partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, et dans une sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent sur le filet; soit que celui-ci eût été trop fortement tendu, soit tout autre cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta dans l'arène.
Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de l'arène.
Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était échappé de toutes les poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute ou s'étaient caché la tête entre leurs mains.
Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était renversée sur une des jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se pencha vers elle, mais elle ne bougea pas.
Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait faire attention à l'étrange situation de cette femme à demi évanouie; on allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et avait glissé à bas du filet, mais Zabette avait été emporté évanoui ou mort: on ne savait.
Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage pâle, les lèvres tremblantes.
—Vous êtes souffrante? dit Léon.
—Oui, je ne me sens pas bien.
—Voulez-vous sortir? demanda Léon.
—Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.
Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le bras, ils se dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plutôt qu'il ne la conduisit dehors.
Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif d'arbustes; cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.
La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix dolente, mais ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une voiture pour que je me fasse conduire chez moi.
Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette voiture, et pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort qu'elle avait fait en parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait à demi renversée dans sa chaise, respirant péniblement.
Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.
—Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui donnant le bras.
—Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal, maintenant.
Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle paraissait fort mal à l'aise au contraire.
La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture à deux places; il fallait que l'un des deux amis abandonnât Cara.
Il était plus logique que ce fût Léon, qui la connaissait moins que Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.
Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eût trop conscience.
Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voilà tout.
Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rôles qu'il ne remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses côtés, ainsi qu'il était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.
Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que Léon remarqua qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais celui-ci ne lui en donna pas le temps.
—J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara.
Puis, s'adressant au cocher:
—Boulevard Malesherbes, 17bis.
Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant le trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec sollicitude, Léon lui adressait:
—J'ai hâte d'être arrivée.
—Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je le prévienne de se rendre chez vous?
—Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange jamais la nuit pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos suffiront.
Ils approchaient du boulevard Malesherbes.
—L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installée à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont à Saint-Germain.
—Je vais vous accompagner jusque chez vous.
—Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscrétion jusque-là; c'est déjà trop.
—Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne très-bien les malades, c'est ma vocation.
—Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une femme, mais c'est impossible.
—Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir.
—Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser là? C'est pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez été mon garde-malade?
—Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela.
—Ah! Et Berthe?
—Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.
—Et Raphaëlle?
—Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaëlle, si l'on peut appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes mal renseignée.
La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17bis; Léon descendit le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa poitrine pour se laisser glisser à terre, lentement.
Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnât pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord.
—Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitôt.
Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, lui parut long à monter.
Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas venir à bout; il fallut que Léon lui prît la clef des mains.
—Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc faibles!
Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle prit Léon par la main pour le guider.
—Allons lentement, dit-elle.
Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main dans la main au milieu de l'obscurité.
—Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.
Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire éviter quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.
Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout à coup, Cara s'arrêta et l'arrêta:
—Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là en attendant que j'aie allumé une bougie.
Elle lui lâcha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer la plus légère lueur qui pût le guider; cela avait quelque chose d'étrange et de mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne pouvait provenir que de fleurs naturelles.
Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanément une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste chambre dont les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le parquet était étalé un vieux tapis de Caboul; par la sévérité, le goût et même le style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la mode où il était jusqu'à ce jour entré.
—Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de vin, dit-elle en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise.
—Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais vous faire cette infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous prie.
—Vous y mettez trop de bonne grâce pour que j'ose vous résister; passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui nous sera nécessaire.
Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais meublé dans un tout autre style, plein d'élégance et de coquetterie; ce qui attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient en argent niellé;—il y avait là un luxe aussi remarquable par le dédain de la valeur de la matière première que par le goût et l'art de l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon professait pour le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par un sentiment d'admiration; cela était vraiment charmant et original.
Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: «tilleul».
—Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.
Aussitôt Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe.
Quant à Cara, elle s'étendit sur un large canapé en satin gris et se cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de force, ses dents claquaient.
—Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,—et j'avoue que j'ai grand besoin de soins,—soyez donc assez bon pour me donner un châle, je suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire.
Il prit ce châle dans l'armoire qu'elle lui désignait d'une main tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant sous les pieds.
—Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue.
L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion de tilleul et la lui donna après l'avoir sucrée.
Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de claquer des dents, avec des frissons par tout le corps.
—Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il.
—Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer.
—Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous réchaufferez pas.
—Vous croyez?
—Assurément.
—Si j'osais....
Et elle s'arrêta.
—Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce que vous feriez.
—Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre, je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai tout de suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il n'y a que le lit qui me guérit.
—Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.
Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion.
Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle continuait à trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva à demi pour boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de dentelles, et il était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la sienne.
—Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller; je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à tirer la porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.
Plaçant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose était pleine de grâce et d'abandon; le cou caché dans les dentelles, sa tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante, elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible lumière de la bougie.
Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé sur une table, Léon se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible d'être plus simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie, charmante.
Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point: à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de position.
—Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.
—Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes tomber là devant moi.
—Voulez-vous une autre tasse de tilleul?
—Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre brûlante a remplacé la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?
—Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.
—Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de s'égarer. Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons peine à nous entendre.
Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis il se rapprocha du lit.
—Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.
Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre le lit et de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face l'un de l'autre.
—Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une question, je vous prie. Comment vous nommez-vous?
—Mais....
—Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous dise, monsieur Haupois-Daguillon?
—Léon.
—Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus à notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous que je sois Hortense pour vous?
—Cela est convenu.
—Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous adresser, c'est celle qui commence la plupart des contes desMille et une Nuits: «Vous contez si bien, contez-moi donc une histoire.»
—C'est que justement je ne sais pas du tout conter.
—Ah! quel malheur! en faisant un effort.
—Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.
—Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce serait, j'en suis sûre, un merveilleux remède: je ne verrais plus ces malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous imposer une tâche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, voulez-vous que je vous en conte une, moi.
—Vous allez vous fatiguer.
—Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu que si je vous endors vous m'arrêterez.
—C'est entendu.
—Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien:Histoire d'une pauvre fille de la vallée de Montmorency; c'est un conte vrai, très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.
Elle commença son récit:
—«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de vous faire la description de cette vallée. Mais comme elle est découverte depuis longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour masquer le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de suite que notre petite fille est né à Montlignon. Elle était le dernier enfant d'une famille qui en comptait trois: un garçon, l'aîné, et deux filles. Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père était terrassier chez un pépiniériste et la mère travaillait à la terre avec son mari; c'était elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune fille.... Si nous lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu d'imagination que je n'en trouve pas.
—Si nous la baptisions Hortense.
—C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui mourut quand elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile quand le père apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore quand la mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appétit, ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est excellent pour la santé ... des autres. Devant cette misère, la mère se remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver quelqu'un qui l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de brute, terrassier aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme deux. C était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à côté de cette qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le lui arrachait; et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le drame de la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils criaient cela d'autant mieux que c'était vrai.
Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le bien-être qui donne la beauté, ni la santé, heureusement. Elle poussa et se développa en liberté à courir les champs et les bois, se nourrissant surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne le croit généralement.
Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de l'envoyer à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, à qui elle portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver des branches de houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitié pour sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, promettant de se charger de son instruction et plus tard de son avenir.
Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas, comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent. Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint la meilleure élève de sa classe.
Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, et, comme ses héritiers n'étaient pas disposés à se charger de cette petite fille qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mère à Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.
La question qu'elle se posait en revenant était de savoir à quoi on allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison maternelle, car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et prévoyant.
Cette question fut vite résolue.—Te voilà, dit sa mère en la voyant entrer.—Oui, je viens pour rester avec vous.—Rester, tu n'y pense pas; pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de l'aînée, jamais; tu vas t'en aller, et tout de suite.—Où,—N'importe où, fût-ce en enfer, tu serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.
Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile d'insister. Après une assez longue discussion ou plus justement une longue recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris demander l'hospitalité à une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. Seulement, comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à Paris et qu'il n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé qu'elle irait prendre le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. Sa mère l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les trois sous qui lui restaient.
Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à treize ans, après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait pas revoir.
Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous imaginer les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était point une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours après elle l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. Vous représentez-vous une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, élevée dans un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des pommes à un sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.
Quelle chute! Quelle souffrance!
Pendant près de trois ans elle vécut de cette misérable existence, dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du supplice moral qui lui fut infligé.
Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et elle était trop misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui eût rien coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps de cet apprentissage?
Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de l'argent à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire chargé de violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta devant elle, et un jeune homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le jeune homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, il continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où il disparut dans la confusion des voitures.
Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer: c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa grande existence, ses pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes marquées au coin de l'originalité.
Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, quand le duc s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à causer avec elle pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et bien surpris de ses réponses.
Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours après il installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de Montmorency, dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait dix mille francs de loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie.
C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fût, a toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,—souvenir des fleurs qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.
Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table où, quelques instants auparavant Léon était accoudé; puis elle continua:
—Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi jetée dans les bras du duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle se donnait; elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure preuve en est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porté.
Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant à sourire:
—J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, dit-elle, mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le permettez.—Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu t'appelleras Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût autrement pour la maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à outrance qu'il menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à ce point qu'on lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris.
Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; mais après quelques minutes elle continua:
—Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de ce qui restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse de Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez dû entendre parler de ce procès, qui a été presque une cause célèbre, je ne vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se conçoit de reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix parmi les plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être fidèle au souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle se considérait comme la veuve. Cependant la misère était devant elle, car ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur effroyable de la misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier, Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle et les prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue comme un genou, se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de sa perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crût qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa maîtresse qu'une seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît dire qu'il avait une maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux, quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse que de cheveux. Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien honorable, j'en conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misère, et pendant plusieurs années, le tout Paris dont se préoccupait tant Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est là un fait bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces choses-là ne s'inventent pas.
Sans répondre, Léon inclina la tête par un mouvement qui pouvait passer pour un acquiescement.
—Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle aspirait à une vie régulière, sa réputation la suffoquait, et le milieu dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond dégoût. Elle crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia à cet homme la plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle s'aperçut qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures qui l'ont frappée, celle-là a été la plus douloureuse, non pas qu'elle aimât cet homme,—elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses bras;—mais elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était sur la main de cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre.
Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de Montmorency. J'ai tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme à qui vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais Hortense.»
Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donné la sienne, elle la serra doucement.
—Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idées, qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je vous demande donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit entière.
—Mais....
—Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien venir savoir quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journée.
—À demain alors.
Lorsque la porte du vestibule se fut refermée avec un petit bruit sec, et qu'il fut dès lors bien certain que Léon sorti ne pouvait pas rentrer, Cara glissa vivement à bas de son lit, et, en chemise comme une femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie à la main, vers sa cuisine.
Elle ne tremblait plus: et elle marchait résolument sans ces hésitations qui l'avaient obligée à s'appuyer sur le bras de Léon.
Ayant posé sa bougie sur une table, elle se mit à fureter dans les armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.
Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre à moitié rempli d'un gros vin noirâtre, et dans l'autre un croûton de pain qui, placé un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant il était dur et sec.
Mais elle ne parut pas s'en inquiéter autrement, et prenant un couteau de cuisine, elle parvint à en couper ou plutôt à en casser un morceau. Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce vin.
Évidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creusé l'estomac ou lui avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se réconforter; les infusions calmantes n'étaient pas le remède qui lui convenait présentement.
Après ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se coucher, elle atteignit un réveil-matin, dont elle plaça l'aiguille sur huit heures; puis, après l'avoir remonté, elle se mit au lit et, dix minutes après, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et l'innocence étaient attestés par la régularité de la respiration.
Elle dormit ainsi jusqu'au moment où partit la sonnerie du réveil; alors, sans se frotter les yeux, sans s'étirer les bras, elle sauta à bas de son lit comme une femme de résolution ou d'humeur facile.
En un tour de main elle fut habillée, chaussée, coiffée, et elle sortit.
Arrivée rue du Helder, elle monta au second étage d'une maison de bonne apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.
—Monsieur Riolle.
—Mais monsieur n'est pas visible.
—Il n'est pas seul?
—Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....
—Alors, c'est bien; j'entre.
Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un étroit et sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand on la connaissait bien.
Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombré de livres et de paperasses éparpillées partout sur le tapis et sur les meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'années, à la figure rasée, vêtu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe de moine, travaillait la tête enfoncée dans ses deux mains.
Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se dérangea pas, et Cara put arriver jusqu'à lui, glissant sur le tapis, sans qu'il levât la tête; sans doute il croyait que c'était son valet de chambre; alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.
Il fit un saut sur son fauteuil.
—Tiens, Cara! s'écria-t-il.
Elle le menaça du doigt, et se mettant à rire
—Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infâme!
—Es-tu bête!
—Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments que je suis venue te déranger si matin.
—Tu viens me demander un conseil?
—Tu as deviné, avocat perspicace et malin.
—Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?
—D'une question de personne.
—C'est plus délicat alors.
—Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la Banque de France.
—Tu me flattes; c'est donc bien grave?
—Très-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?
—Ah bah! est-ce que le fils?...
—Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.
—Excellente; fortune considérable et solidement établie, à l'abri de tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intéresser, honorabilité parfaite.
—Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle? Voilà tout.
—Huit, dix millions.
—Au plus ou au moins?
—Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de préciser.
—Ton à peu près suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?
—Un fils et une fille; celle-ci a épousé le baron Valentin.
—Un imbécile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle sont les relations du père et du fils? Le père est-il un homme dur, un vrai commerçant?
—Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mère qui est la tête de la maison.
—Mauvaise affaire!
—Pourquoi?
—Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible généralement. Sais-tu si le fils est associé ou intéressé dans la maison, et s'il a la signature?
—Je suis obligé de te répondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de relation dans la maison.
Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus sa jambe droite en haussant les épaules:
—Comme on se fait sur les gens des idées que la réalité démolit, dit-elle. Ainsi te voilà, toi: tu es assurément un des hommes d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car après avoir commencé par être l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses du demi-monde, ce qui personnellement avait des agréments, mais ce qui pécuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-à-dire, le conseil des gens de la finance et de la spéculation; au lieu de plaider simplement pour eux comme tes confrères, tu as fait leurs affaires, tu as été les arranger à Constantinople, à Vienne, à Londres, partout; il paraît que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moqué de ce qui était défendu ou permis, tu as été récompensé de ton courage par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquérir. Aujourd'hui, quand on parle de Riolle à quelqu'un, on vous répond invariablement: «C'est un malin». Tu as la réputation de connaître ton Paris comme pas un. Eh bien, je viens à toi, et tu me réponds que tu ne peux pas me répondre!
Riolle se mit à rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses lèvres minces, ce qui découvrit ses dents pointues comme celles d'un chat.
—Que tu es bien femme, dit-il, une idée te passe par la cervelle et tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il te fallait des renseignements précis sur la maison Haupois-Daguillon, tu les aurais aujourd'hui.
—Hier, je n'y pensais pas.
—Eh bien, donne-moi jusqu'à ce soir, et je te promets de te les porter précis et circonstanciés, tels que tu les veux en un mot.
—Ce soir, c'est impossible.
—Tu es cruelle.
—J'aime mieux venir les chercher demain matin.
—Eh bien, soit.
—Alors, adieu, à demain.
—Déjà!
—Il faut que je passe chez Horton.
—Tu es malade?
—Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.
Et elle s'en alla chez son médecin, auquel elle raconta ce qui lui était arrivé la veille, et qui lui écrivit l'ordonnance qu'elle désirait,—c'est-à-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle envoya une dépêche à ses gens à Saint-Germain, pour leur dire de revenir à Paris.
Toutes ces précautions prises, elle fit une gracieuse toilette de malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse près d'elle, elle attendit la visite de Léon.
Elle l'attendit toute la journée, et elle se demandait s'il ne viendrait pas,—ce qui, à vrai dire, l'étonnait prodigieusement,—lorsqu'à neuf heures du soir il arriva. Elle avait donné des instructions pour qu'on le reçût et qu'on ne reçût que lui.
Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui prendre des mains son pardessus et le conduire près de Cara. L'appartement n'avait plus le même aspect que la veille, le salon était éclairé et les housses qui recouvraient les meubles avaient été enlevées. Cependant ce n'était pas dans ce salon que se tenait Cara; elle était dans la chambre où il avait passé une partie de la nuit précédente, allongée sur une chaise longue, pâle et dolente.
—Comme vous êtes bon d'avoir pensé à moi, dit-elle en lui tendant la main, et que c'est généreux à vous de venir faire visite à une malade chagrine et désagréable!
—Comment allez-vous?
—Assez mal, et vous voyez tous les remèdes qu'Horton m'ordonne; j'ai fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.
—Sans faire de médecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon remède; en venant, j'ai passé par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en sera quitte pour la peur.
—Mais vous avez donc toutes les délicatesses du coeur aussi bien que de l'esprit, s'écria-t-elle d'une voix émue; j'envie la femme que vous aimez; comme elle doit être heureuse!
—Je n'aime personne.
—C'est impossible.
Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.
Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins légèrement, plus ou moins spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout différent prenait naissance dans le vestibule.
Peu de temps après l'arrivée de Léon, le timbre avait retenti, et un homme à mine rébarbative s'était présenté: c'était un créancier, l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que trop bien.
—Je veux voir votre maîtresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en passant j'ai aperçu les fenêtres éclairées et je suis monté.
À cela Louise répondit que sa maîtresse ne pouvait recevoir; mais Carbans n'était pas homme à se laisser ainsi éconduire; il connaissait la manière d'arriver auprès des débiteurs les plus récalcitrants.
—Votre maîtresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si demain je n'ai pas un fort à-compte, je la poursuis à outrance et la fais vendre.
—Je le dirai à madame.
—Non pas vous, mais moi en face; ça la touchera et la fera se remuer.
Il avait élevé la voix et il commençait à crier fort lorsque Louise, qui était une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son métier, se posa le doigt sur les lèvres, en faisant signe à Carbans qu'il ne fallait pas parler si haut:
—Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprès de madame, c'est que quelqu'un est avec elle.
—Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un sérieux, il s'attendrira.
—S'il est sérieux, tenez, jugez-en vous-même.
Et, allant au pardessus de Léon, elle prit dans la poche de côté un petit carnet, dont on voyait le coin en argent se détacher sur le noir du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle présenta à Carbans:
—Trouvez-vous ce nom-là sérieux? dit-elle.
—Bigre! fit-il en souriant, mes compliments à votre maîtresse.
Puis tout à coup se ravisant:
—Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?
—Parce que ça ne fait que commencer.
—Et si ça ne dure pas?
—Le meilleur moyen que ça ne dure pas, c'est de l'effrayer dès le début; si cela vous paraît adroit, entrez, je me retire de devant la porte.
—Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un à-compte, mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, intérêts et frais; et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... à boulet rouge. Dites bien cela à votre charmante maîtresse. Huit jours, pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.