Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; après la première il en fit une seconde, après la seconde une troisième.
N'étaient-elles pas justifiées par l'état maladif dans lequel elle se trouvait; cette chute lui avait réellement causé une violente émotion, et cela était après tout bien naturel.
Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère avec lui-même? il avait plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait connues jusqu'à ce jour.
Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec à-propos et mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, délicate dans ses goûts, distinguée dans ses manières, c'était, à ses yeux, une vraie femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire et de tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le désir, mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel qui étaient un aiguillon de plus et non des moins forts.
Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à demain, et le lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé à neuf heures, le second à huit heures et demie, le troisième à six heures, le quatrième à cinq heures, et, après deux heures de conversation qui avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il était resté à dîner avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce jour-là il ne s'était retiré qu'à deux heures du matin. Et alors, marchant par les rues désertes et silencieuses, il s'était dit très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir à la voir.
Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort mélancoliquement, ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui insupportable aussi bien à lui-même qu'aux autres.
Et voilà que pour la première fois depuis cette époque il retrouvait de l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première fois le temps passait sans qu'il comptât les heures en bâillant.
Qui avait opéré ce miracle?
Cara.
Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient été pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, qu'il avait vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis quelques jours elle les remplissait.
En réalité, le sentiment qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait toujours pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux qui commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il gardât ce souvenir moins vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait dû revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation serait bien différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette situation serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle le serait aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient échangé un engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais non, les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette manière; il n'y avait eu rien de précis; et il était très-possible que Madeleine ne se doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. Alors, s'ils se revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, dans quelles dispositions Madeleine serait-elle à son égard? N'aimerait-elle pas? Ne serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il voulait la prendre pour femme.
Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; mais, au lieu d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin seulement on rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se détachaient en noir.
Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de marcher et de respirer l'air frais de la rivière.
Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, ce n'était pas une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;—malgré toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait toujours et ne pourrait être jamais que Cara.
Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient plongés dans les siens.
Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du matin et le brouillard de la rivière qui le pénétraient, une bouffée de chaleur lui monta à la tête et son coeur battit plus vite.
Si l'heure n'avait pas été si avancée, il serait retourné chez elle; mais déjà l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner à la porte d'une femme endormie depuis deux heures déjà.
Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture et se fit conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener n'importe où dans les allées du bois.
À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, boulevard Malesherbes.
Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais Louise ne fit aucune difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. Léon Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.
Moins de deux minutes après son entrée Cara le rejoignait, vêtue d'un simple peignoir:
—Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?
Mais il lui montra un visage souriant.
Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne comprenant rien au désordre de sa toilette et à la poussière qui couvrait ses bottines.
—D'où venez-vous donc? demanda-t-elle.
—Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit.
—Ah! mon Dieu!
—Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,—de la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et le silence.
—Vous ne me rassurez pas du tout.
—C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si vous voulez bien m'entendre.
Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, devant lui:
—Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué que je suis parti d'ici hier soir fort troublé, profondément ému: ce trouble et cette émotion étaient causés par un sentiment qui a pris naissance dans mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu sonder sa profondeur et éprouver quelle était sa solidité; voilà pourquoi j'ai passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça été seulement quand j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis décidé à venir vous voir si matin pour vous dire ... que je vous aime.
Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de tristesse:
—J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle après un moment de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il paraît que cela était impossible, même pour un homme délicat tel que vous, puisque c'est à Cara que vous venez de parler.
—Mais je vous jure....
Elle ne le laissa pas continuer.
—Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres à votre place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me plaisez, Cara; combien me demandez-vous par mois pour être ma maîtresse?» Vous êtes trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parlé d'un sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je dois dire que j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît point ainsi et ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice peut-être aussi, mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux.
De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse dont il avait déjà été frappé.
—Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, j'en suis fière, car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne sais: cela est possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement attirée. Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la vôtre, et j'espère que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes lèvres un langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une coquette vous dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire, parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.
Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:
—Et j'ajoute: faites-vous aimer.
Contrairement à ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, était laide et d'une laideur repoussante qui inspirait la répulsion ou la pitié, selon qu'on était dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.
Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la petite vérole avait défigurée, ce n'était point par un sentiment de prudente jalousie ou pour avoir à ses côtés un repoussoir donnant toute sa valeur à son teint blanc, velouté, vraiment superbe, qui pour le grain de la peau (la pâte comme diraient les peintres), rappelait les pétales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces précautions, sachant bien ce qu'elle était, et connaissant sa puissance mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercée et éprouvée jusqu'à l'extrême.
Si elle avait accepté pour femme de chambre cette fille laide, ça avait été par pitié, par sentiment familial et aussi par intérêt. Louise en effet était sa cousine et elles avaient été élevées ensemble; mais tandis qu'Hortense se rendait à Paris pour y devenir Cara, Louise restait dans son village pour y travailler et y gagner honnêtement sa vie comme couturière. Par malheur, au moment où Louise allait se marier avec un garçon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite vérole qui l'avait si bien défigurée, que lorsqu'elle avait été guérie, son fiancé n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait épousé une autre jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fût enceinte de cinq mois. Louise avait alors quitté son village, où elle était devenue un objet de risée et de moquerie pour tous, et elle était arrivée auprès de sa cousine Hortense, à ce moment maîtresse en titre du duc de Carami,—c'est-à-dire une puissance.
Si la misère et les hontes des années de jeunesse avaient trempé le coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas pourtant fermé aux sentiments de la famille: Louise était sa camarade, son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait apprendre à coiffer, à habiller, à servir à table, et après avoir payé ses couches et envoyé son enfant en nourrice en se chargeant de toutes les dépenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.
Femme de chambre devant les étrangers, attentive, polie et respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie, lorsqu'elle était en tête à tête avec sa maîtresse, en réalité sa cousine, et une amie dévouée, une sorte d'associée qui avait son franc-parler pour conseiller, blâmer ou approuver librement, sans ménagements, comme si elle soutenait ses propres intérêts.
Cependant il était rare qu'elle en usât pour interroger Cara ou pour aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se contentait de répondre à ce qu'on lui demandait, ne prenant directement la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.
Les menaces de Carbans lui parurent de nature à légitimer une intervention énergique. Bien entendu, elle avait raconté à Cara la visite de l'usurier, puis elle avait raconté aussi comment elle avait pu le renvoyer, grâce au bienheureux pardessus de Léon, et naturellement elle avait cru que les 27,500 francs seraient versés avant le délai de huit jours fixé comme date fatale; mais, à son grand étonnement, elle avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le versement de ces 27,500 francs dût se faire prochainement.
Et comme elle considérait qu'il y avait urgence, elle se décida à intervenir la veille du jour où Carbans devait se présenter, prêt à tirer à boulet rouge, suivant son expression, s'il n'était pas payé. Pour cela elle attendit le départ de Léon, et comme il s'en alla à deux heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle aborda l'entretien en aidant Cara à se déshabiller.
—Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.
—Je ne l'ai pas oublié.
—Tu as des fonds?
—Pas le premier sou.
—Mais alors?
—Alors il sera payé.
—Avec quoi? par qui?
—Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis préciser. Par qui? Par M. Léon Haupois-Daguillon qui sort d'ici.
—Alors il paye d'avance, M. Léon Haupois-Daguillon?
—Parbleu! M. Léon Haupois est d'une espèce particulière, l'espèce sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour conduire les gens, il n'y a qu'à chercher et à trouver leur grand ressort; une fois qu'on les tient par là, on les manoeuvre comme on veut.—Ne me tire pas les cheveux.—Si j'avais brusqué les choses de telle sorte que Léon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement, eût dû payer 27,500 francs à Carbans, il eût très-probablement été blessé, et il eût très-bien pu se dire que je ne l'avais accepté que pour battre monnaie sur son amour;—de là, réflexion, déception, humiliation et finalement séparation dans un temps plus ou moins rapproché. Or, cette séparation je n'en veux pas.
—Mais Carbans?
—Carbans viendra demain à neuf heures, Léon sera avec moi; tu défendras ma porte de manière à ce que Carbans exaspéré te mette de côté, et entre quand même. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colère l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me réclamera son argent grossièrement en me reprochant de ne pas avoir usé du délai qu'il m'avait donné pour me procurer les fonds. Alors, si Léon est l'homme que je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans s'en ira avec la promesse d'être payé le lendemain par l'héritier de la maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel sera le résultat de cette scène due au hasard seul? Ce sera de prouver à Léon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, même sous le coup de poursuites qui me menacent d'être chassée d'ici, je ne cède pas à l'intérêt. D'un autre côté, il sera heureux et fier, n'étant pas mon amant, de m'avoir donné cette marque de son amour. Enfin je pourrai être touchée de cette marque d'amour et l'en récompenser, ce qui simplifiera et ennoblira le dénoûment. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne voie, et la situation va changer.
—Il était temps.
—Il n'était pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui iront du haut en bas de l'échelle, tu renverras demain Françoise; elle nous a fait l'autre jour un dîner que Léon a trouvé exécrable, et comme il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin de me choisir un vrai cordon bleu, Léon est sensible aux satisfactions que donne la table. J'étudierai son goût; il me faut quelqu'un qui soit en état non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement important, de lui donner des idées. Tu payeras à Françoise ses huit jours.
—Sois tranquille, je n'aurai pas de peine à la renvoyer, elle ne demande que cela.
—De quoi se plaint-elle?
—De tout, du vin qu'on prend à mesure et au litre, du charbon qu'on achète au sac plombé, mais principalement de la viande que tu veux qu'on aille chercher à la Halle en ne prenant que celle de basse qualité.
—Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-être; moi j'ai dîné pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garçons de salle des Invalides pour deux sous.
—Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire à la concierge: «Il n'y a rien à faire ici, madame est trop bonne pour sa famille, elle veut qu'on lui donne les restes.»
—Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se plaignent pas que la viande est de basse qualité. Tu me débarrasseras donc de Françoise.
—Celle qui la remplacera sera peut-être aussi difficile qu'elle; une cuisinière économe ne se trouve pas du premier coup.
—On ne fera plus d'économie, sans rien gaspiller on prendra le meilleur; tu veilleras à cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait tard.
Et Cara se mit au lit.
Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prévu, arriva pendant qu'elle était en tête en tête avec Léon, et, comme elle l'avait prévu aussi, exaspéré par Louise il força la porte du salon où il entra la menace à la bouche.
Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques paroles il dit tout ce qu'il avait à dire: on lui devait 27,500 francs, il les voulait, et puisque le délai de huit jours qu'il avait accordé n'avait servi à rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses.
Ce fut alors à Léon de se lever et d'intervenir.
En cela encore Cara ne s'était pas trompée dans ses prévisions.
—Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit Léon.
—À qui ai-je l'honneur de parler?
—Haupois-Daguillon.
Carbans, qui ne saluait guère, s'inclina tout bas.
—Je suis à vos ordres.
Mais Cara à son tour se mit entre eux, et tirant Léon par la main, elle l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre:
—Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous mêlez pas de cela; n'ajoutez pas la honte à mes regrets.
—C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jugé; si vous avez un peu d'amitié pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment avec cet homme.
—Mais....
—Je vous en prie.
Il fallut bien qu'elle cédât et qu'elle se retirât dans sa chambre.
Alors Léon revint vers Carbans qui avait abandonné son attitude provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout beaucoup plus conciliante.
—Monsieur, dit Léon, j'ai l'honneur d'être l'ami de la personne que vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces soient mises à exécution; si les 27,500 francs que vous réclamez sont dus légitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'à demain et d'ici là, vous contenter de mon engagement, de ma parole?
—Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'à six heures.
Et, sans en dire davantage, il déposa sa carte sur le coin de la table, qui se trouvait à portée de sa main.
Cependant ce ne fût que le surlendemain que Léon paya ces 27,500 francs, car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurât, ce qui était assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des relations avec ceux qui prêtent ordinairement aux jeunes gens.
Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher nommé Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et propriétaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent, sans prélever de trop grosses commissions ni de trop gros intérêts, aux gens du monde riches et bien établis qui se trouvaient par hasard gênés.
Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait prêtées à 6 pour 100 seulement à M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y avait pas de risques à courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et l'argent était bien dur et bien difficile à trouver.
Bref, contre six billets s'élevant au chiffre total de 60,000 francs, il put prêter à Léon une somme de 50,000 francs, et encore fût-ce seulement pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eût été difficile à prouver, cependant son bénéfice n'était pas aussi gros qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait été obligé de prélever dessus une somme de 2,000 francs offerte à Cara pour la remercier de lui avoir procuré la connaissance de M. Haupois-Daguillon, qui, il fallait l'espérer, pourrait devenir avantageuse.
Sur les 50,000 francs qu'il reçut, Léon paya les 27,500 francs dus à Carbans, offrit à Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses dépenses courantes qui naturellement allaient être un peu plus fortes que par le passé.
Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant sans que cela devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même sans que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion.
Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse à ces cancans, sut que Léon Haupois-Daguillon (—Le fils du bijoutier de la rue Royale?—Lui-même.) était l'amant de Cara (—Celle qui a été la maîtresse du duc de Carami?—Elle-même.); et alors, pendant quelques jours, cela devint un sujet de conversation.
—Il était temps.
Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui apprit la liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand intérêt à la connaître,—c'est-à-dire «le papa».
Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes ou des courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par des succès qui s'étaient continués jusque dans son âge mûr, il n'avait jamais compris qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de leur amour». À quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.
Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses oreilles; alors il voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et comme il lui était difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la plus précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui devait avoir des renseignements à ce sujet.
En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le monde de Cara, il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'à celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut être informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosité, il ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la littérature, à la peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un commerçant, il ne laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le lire, et sans se faire lui-même,—et l'un des premiers,—une opinion à son sujet dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus l'éloge que le blâme. Dans tous les bureaux de location des théâtres de Paris, son nom était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil d'orchestre aux premières représentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en ce jour-là sérieux et réservés comme des augures qui croient à leur sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. Avant que le Salon de peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il avait causé avec les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une vente intéressante avait lieu à l'hôtel des commissaires-priseurs, il recevait un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point à toutes les vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui méritaient une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un prodige; et cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour arriver presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de café avec eux;—il est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille à lui qui ne s'était point marié, comme Léon et Camille étaient ses enfants; et il est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.
Personne mieux que lui assurément n'était en état de savoir ce qu'était cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, était la maîtresse de son fils.
Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait répondre s'il le voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à fait significative.
—Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda M. Haupois.
—On le dit; mais je n'en sais rien.
—Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, et tout à fait entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison.
—Ah! vraiment.
—Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette, d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;—Cara le guérira de Madeleine.
—Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue, et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.
—Vous la connaissez?
—Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses dispositions dans sa première jeunesse.
—Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être.
—Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont la prétention d'être l'expression duhigh-lifeparisien. Il ne vous faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas nulle, elle n'est pas sotte.
—Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.
—Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse, Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,—ce qui, eu égard à ses moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement justifié,—Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle séduisit par sa gentillesse,—vous voyez qu'elle a commencé de bonne heure,—une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent. Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante. Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président, indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte, c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara, mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable, et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque.
Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion; depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.
—J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle. Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons des noms si vous en désirez.
—Alors elle doit être riche?
—Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des choses d'ici-bas.
—Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant.
—Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que Cara le guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires que le mal; et cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre fille, que n'est-elle là pour nous sauver!
—Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Léon n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai. En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop loin. Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon serré, et alors elle s'en fatiguera bien vite.
—À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce qui, vous le savez comme moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signé Haupois-Daguillon?
—Allons, décidément je parlerai à Léon.
Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui parla point; la situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât volontiers, sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si Léon devait faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.
Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir quelle tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant de Cara, il n'était nullement démontré qu'il l'aimât; cette liaison pouvait très bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa dignité de père de famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait été question d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité à agir: bien que cela parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menaçant, et il paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce moment, au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point était urgent à l'heure présente: c'était de surveiller Léon et, autant que possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon à ce qu'il ne donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut très-net avec son fils.
Léon eût voulu faire ce que son père lui demandait, car il se sentait en faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que lui-même voulait était par malheur impossible.
Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas à leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position auprès de Cara, il était obligé de faire à chaque instant, à propos de tout comme à propos de rien, la preuve de son amour.
La situation en effet avait été nettement dessinée par elle:
—Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de ton argent, lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le cadeau qu'il avait payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as débarrassée de cet horrible Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le considère comme un prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un moment donné redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; je te les montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux qu'il n'en soit jamais question entre nous.
—Cependant....
—Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à cette joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une fatalité de ma position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la réputation qui m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien que je n'aie par rien justifié une pareille réputation, elle s'est répandue dans Paris, où elle s'est solidement établie, paraît-il.
—Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée!
—Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour où tu pourrais douter de mon désintéressement, cela importerait beaucoup. Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre même d'un soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu n'avais pas la preuve que je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais voulu accepter un sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je t'aime par intérêt?
—Ne crains point cela.
—Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais été une femme avide, si j'avais été inspirée par l'intérêt dans le choix de mon amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal avisée pour te prendre.
Disant cela, elle l'avait regardé à la dérobée, mais il n'avait pas bronché.
Alors elle avait continué de façon à préciser ce qu'elle voulait dire:
—Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras combien mes paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une bonne petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand luxe; et puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, et il ne laisserait assurément pas écorner un morceau de cette fortune sans s'en apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout vivant. D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est à ton père, à ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans à vivre. Il y aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit pas.
—Que veux tu donc?
—Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mêler à notre amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des cadeaux qui valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui à mes yeux est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous aimons, c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. Ça n'était pas là ce que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinière pour toi. La première fois que tu as accepté mon dîner, j'ai très-bien vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus difficile que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, qui était bien suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu.
—Tu as fait cela!
—Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu récompensée? Tu as trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guère fait plus d'honneur que si elle avait continué d'être médiocre. Est-ce que tu ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que je suis affamée de joies que je ne connais pas: celles de l'intérieur, du tête-à-tête, du ménage. Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter, que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons, toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, et, lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à un, comme je la voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place entre nous que pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!
Cette vie intime à deux c'était celle que Léon avait si souvent rêvée, si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému.
—Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, à te faire manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu?
Au moment où elle parlait ainsi, elle connaissait déjà assez Léon pour savoir qu'elle le frappait à son endroit sensible.
—Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu désires, je le désire moi-même.
—Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu m'aimes comme je veux être aimée, prouve-le moi tous les jours, à chaque instant, dans tout. Ah! si j'étais ce qu'on appelle une femme honnête ou si tout simplement j'étais ta femme, je serais moins exigeante, mais je suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par les soins, par les prévenances, par les égards que tu me le feras oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.
La question se trouvant ainsi posée par son père et par Cara, c'était du côté de celle-ci qu'il avait été entraîné. Comment rester à sa «boutique» quand il était attendu? Comment ne pas venir dîner quand elle l'attendait? Elle se fâcherait. Pouvait-il la fâcher?
S'il lui avait plu, ç'avait été un hasard.
Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait être aimé,—ce qui était un choix.
Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui était doux.
Ce rêve de collégien émancipé, qu'il avait fait si souvent, d'être aimé par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, était réalisé.
Cara l'aimait et elle voulait être aimée par lui.
Il y avait là de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanité. Ce n'est pas seulement de tendresse ou de désir qu'est fait l'amour et surtout l'amour qu'inspire une femme à la mode, une femme comme Cara.
Combien de fils de famille ont été jetés dans les folies ou les hontes de la passion, parce que leur maîtresse était une Cara.
Combien ont été perdus, ruinés, déshonorés, non par l'amour, mais par l'amour-propre.
Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un titre de noblesse. On était fils d'un bourgeois enrichi: on devient quelqu'un.
Bien que Cara voulût avoir toujours Léon près d'elle, il y avait deux jours de la semaine cependant où elle lui rendait la liberté, non pas franchement, mais d'une façon détournée, avec des raisons sans cesse renouvelées: ces deux jours étaient le jeudi et le dimanche.
En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois où elle s'arrangeait pour être seule,—le 17.
Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Léon n'avait pas tardé à remarquer qu'il y avait là quelque chose d'étrange: l'habileté même des prétextes mis en avant avait frappé son attention.
Si une maîtresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanité et l'amour-propre; par contre, elle enfièvre bien souvent la jalousie d'un amant.
Assurément Léon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux que personne ce que valaient les histoires racontées sur son compte et sur ses prétendus amants; mais cependant ses audaces de réhabilitation n'allaient pas jusqu'à la faire immaculée; elle avait été aimée, elle avait eu des liaisons.
Toutes étaient-elles rompues?
Où allait-elle?
Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de précautions pour cacher ses absences?
Certainement elle était intelligente et fine, mais lui-même n'était ni naïf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir qu'elle n'était pas sincère dans les explications qu'elle lui donnait et qu'il ne lui demandait pas.
Quand même elle ne se serait pas troublée (et sont trouble prouvait bien qu'elle n'était pas aussi rouée qu'on le prétendait), Louise l'eût éclairé par son embarras, lorsque, rentrant à l'improviste, il l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des réponses évasives, telles qu'en peut faire une femme de chambre dévouée qui ne veut pas trahir sa maîtresse.
Tout cela formait un ensemble de faits qui n'étaient que trop significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.
En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis midi jusqu'à sept heures du soir? Elle était pieuse, cela était vrai, et bien qu'elle se cachât pour dire ses prières, et qu'elle eût placé son prie-Dieu dans un cabinet retiré, où personne ne pénétrait, au lieu de l'exposer à l'endroit le plus en vue de sa chambre à coucher, comme tant de femmes le font, il était impossible de ne pas savoir, quand on avait vécu de sa vie, qu'elle accomplissait avec régularité certaines pratiques religieuses; mais, si dévote qu'on soit, on ne reste pas dans les églises de midi à sept heures, même le dimanche.
Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.
Il n'y en a pas davantage qui reviennent périodiquement et régulièrement le 17 de chaque mois.
Et puis, si telle avait été la raison qui la faisait sortir et la retenait dehors, pourquoi ne l'eût-elle pas dit tout simplement?
Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, à lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montré tant de précautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher.
C'étaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi à s'inquiéter, et non pas la jalousie, non pas la méfiance.
De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de méfiance, étant au contraire porté par sa nature à croire le bien beaucoup plus facilement que le mal.
Cependant, dans le cas présent, il fallait fatalement qu'après avoir cherché le bien sans le trouver nulle part, il en arrivât au mal malgré lui, et il y avait des jours où il se disait qu'il fallait qu'il apprît, n'importe comment, où Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait, ce qu'elle faisait.
Plusieurs fois il le lui avait demandé sur le ton de la plaisanterie, n'osant pas l'interroger sérieusement; mais toujours elle lui avait répondu par des réponses évasives qui, malgré sa finesse, criaient le mensonge.
Un jour, cependant, elle s'était fâchée et, sous le coup de la colère, elle lui avait répondu franchement:
—Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux vaut nous séparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou renonce à moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est justement le contraire des égards et des sentiments d'estime que je te demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-là, dont on peut être jaloux sans qu'elles en soient blessées; il y en a d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point, n'est-pas?
Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il était jaloux: comment eût-il cessé de l'être, alors que les causes qui avaient provoqué cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus de ces inquiétudes que, pour le reste, Cara s'appliquait à le rendre aussi heureux que possible: toujours prévenante, toujours caressante, toujours tendre, la plus douce, la plus agréable des maîtresses; gaie et enjouée d'humeur, égale de caractère, passionnée de coeur, ravissante d'esprit, ne cherchant qu'à lui plaire, s'ingéniant à le charmer avec une souplesse, une fécondité de ressources, une richesse d'invention qui le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle l'aimait!
Et cependant?
Cependant, ce point d'interrogation restait enfoncé comme un clou dans sa tête, à l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque jeudi, Cara sortait régulièrement comme si elle ne s'apercevait pas du supplice qu'elle lui imposait.
Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fît rien d'ailleurs pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 précisément, il reçut un billet pour assister à l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il s'était lié à Madrid, et qui venait de mourir à Paris. Il hésita d'autant moins à se rendre à cet enterrement qu'il ne devait pas voir Cara ce jour-là.
Deux ou trois personnes seulement se trouvèrent avec lui à l'église; alors, pour que ce pauvre garçon ne fût pas conduit tout seul au cimetière, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse, qui avait été creusée dans la partie haute du Père-Lachaise, au delà de la grande allée transversale.
Comme il redescendait mélancoliquement vers Paris en suivant l'allée des Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Périer, il aperçut une femme qui, de loin, lui parut ressembler à Cara d'une façon frappante: même taille, même port de tête, mêmes épaules, elle était penchée sur la vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posée près d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la reconnaître sûrement. Elle fit un mouvement, c'était elle. Alors il se jeta derrière un monument pour qu'elle ne le vît pas et ne crût point qu'il était ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints gantées, puis quand elle eut tout nivelé, un jardinier lui apporta un arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-même les fleurs qu'elle venait de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, après une assez longue prière, elle partit.
Alors Léon, vivement ému, s'approcha, et sur le monument devant lequel elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: «Amédée-Claude-François-Régis de Galaure duc de Carami.»
Ainsi celui qu'il avait cru un rival était un mort.
Le jardinier qui avait apporté l'arrosoir, était en train de placer dans sa corbeille les plantes fanées arrachées par Cara; Léon s'approcha de lui:
—Voilà une tombe pieusement entretenue, dit-il.
—Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ça dans le cimetière: tous les mois, le 17,recta, la garniture est changée, et jamais rien de trop beau, rien de trop cher.
Léon revint à Paris, marchant la tête dans les nuages, et il s'en alla droit chez Cara qui, bien entendu, était rentrée.
L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:
—Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.
—Oui, je suis heureux, très-heureux.
Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse émue.
Il avait son projet.
On était au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait être absente depuis deux heures jusqu'à six; il était résolu à la suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien certain de découvrir une tromperie du jeudi analogue à celle du 17.
À deux heures moins dix minutes, il était dans une voiture devant le numéro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant vivement de voiture, il la suivit de loin à pied.
Elle le conduisit ainsi jusqu'à la rue Legendre, à Batignolles: elle allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la rue Legendre un embarras sur le trottoir la força à s'arrêter et à se coller contre une maison; alors, levant la tête, elle aperçut Léon qui arrivait.
En quelques pas, il fut près d'elle.
—Toi ici! s'écria-t-elle, d'une voix étouffée.
Mais, sans se laisser arrêter par ces paroles et par son regard courroucé, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle intention il l'avait suivie.
Elle garda un moment de silence.
—Tu mériterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frère. Il est mort, laissant trois enfants qui sont orphelins, car leur mère est plus que morte pour eux. Je les ai pris, je les élève, et je viens passer quelques heures avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas à l'école, je les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur porte; monte avec moi. Ne résiste pas; je le veux; ce sera ta punition, jaloux!
Ils montèrent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les portes étaient fermées; en arrivant au palier du premier étage, il la prit dans ses deux bras, et l'embrassant:
—Tu es un ange! dit-il.
Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout à coup se mettant à rire:
—Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?—de ses lèvres elle lui effleura l'oreille,—une grande bébête.
C'était au dernier étage qu'habitaient les enfants, dans un logement simple, très-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint ouvrir la porte.
Aussitôt les trois enfants accoururent et se jetèrent sur Cara, sans faire attention à Léon qui se tenait un peu en arrière.
—Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!