Byasson offrit son bras à Madeleine, et ils se dirigèrent vers la rue Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses études, sur ses débuts, sur sa vie de théâtre, et elle lui raconta combien les commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient été durs; elle lui fit aussi le récit de ses visites à Maraval et à Lozès.
—J'ai eu bien des défaillances; j'ai eu aussi bien des dégoûts, dont le plus amer s'est trouvé dans l'existence en commun, une existence étroite, intime avec ceux à qui j'appartiens présentement, M. et madame Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de méchantes gens, mais nos goûts, nos idées ne sont pas les mêmes, nous n'avons pas été élevés de la même façon, nous n'envisageons pas les choses au même point de vue. Depuis trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittée d'une minute, je suis un capital pour eux et ils me gardent avec des précautions dont ils ne soupçonnent même pas l'inconvenance révoltante. C'est seulement lorsqu'il a été question de venir à Paris que j'ai stipulé une certaine liberté: pouvais-je consentir à paraître devant les personnes qui ont connu mon père ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga à mes côtés comme une duègne du théâtre espagnol? C'est la peur que je ne consente pas à venir à Paris, qui a arraché cette concession à Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivée, le mari et la femme vivent-ils dans des transes continuelles; et, tout à l'heure, quand nous sommes sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le théâtre? C'est là leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer l'engagement qui me lie à lui, il a stipulé un dédit de 200,000 francs au cas où je quitterais le théâtre avant l'expiration de cet engagement. À ce moment 200,000 francs c'était une grosse somme; mais maintenant je vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en continuant de partager mes appointements avec eux.
Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.
En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous le sien.
Il s'arrêta, et se penchant vers elle en parlant à mi-voix:
—N'oubliez pas, chère enfant, que dans cette maison désolée vous allez remplir le rôle de la Providence.
La première personne qu'ils trouvèrent en entrant dans les magasins fut Saffroy, qui, lorsqu'il aperçut Madeleine au bras de Byasson, resta immobile comme s'il était pétrifié.
En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une importance de plus en plus prépondérante; les chagrins, les préoccupations, les voyages avaient paralysé M. et madame Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient dû abandonner une part de leur autorité, c'était Saffroy qui s'en était emparé pour ne plus la céder. Il voyait le jour proche où il prendrait en main la direction entière de la maison. Léon marié par un vrai mariage avec Cara, M. et madame Haupois-Daguillon accablés, ne pourraient pas rester à Paris; ils se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, à Noiseau; alors qui hériterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se dévouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que voulait-elle? Qu'avait-il à craindre d'elle?
Ces questions s'étaient à peine présentées à son esprit que Madeleine, ayant passé devant lui avec une courte inclination de tête, était entrée dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.
—Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos désirs, et elle a voulu vous apporter elle-même sa réponse à vos propositions.
Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,—celle-ci la serrant avec effusion dans ses bras,—Byasson sortit en ayant soin de bien refermer la porte.
Après le premier moment donné aux embrassements, il y eut un temps d'embarras pour tous, qui, bien que court en réalité, leur parut long et pénible: ils ne disaient rien; ils évitaient même de se regarder.
Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos à la cheminée, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait prononcer un discours, il se tourna à demi vers Madeleine:
—Ma chère enfant, dit-il, je n'ai pas à revenir sur les propositions que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Léon pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous n'avons pas cru devoir accueillir cette idée de mariage lorsque Léon nous en a parlé pour la première fois. D'abord il faut que tu saches qu'à ce moment Léon ne nous a pas dit qu'il éprouvait pour toi une passion toute-puissante, il n'a alors parlé que d'un sentiment de vive tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement après ton départ qu'il nous a avoué cet amour. Cette explication préalable était indispensable, car elle te fait comprendre notre réponse. En principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportât une fortune égale à la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir à un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune était le seul reproche que nous eussions à t'adresser, mais, avec nos idées, il était décisif. Et il l'était d'autant plus que nous ne savions pas, je viens de te le dire, quelle était la nature du sentiment que Léon éprouvait pour toi; nous croyions à une simple inclination, à une affection entre cousins; c'était un amour, un amour réel, profond. Aujourd'hui, ma chère Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient alors, et ce que nous demandons à celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle nous ramène notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne renonçons pas entièrement à nos idées de fortune pour Léon. Nous les modifions, voilà tout.
Jusqu'à ce moment, M. Haupois avait parlé avec une certaine gêne; mais, arrivé à ce point de son discours, car c'était bien un discours, il reprit toute son aisance. Évidemment il se sentait sûr de lui, et maintenant il avait confiance dans sa parole:
—Ce que nous voulons, c'est que Léon soit dans une belle position; il a été élevé pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est à nous de fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nièce, il est tout naturel que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de commerce à notre fils le jour de son mariage, et à toi notre nièce et sa femme, nous donnerons un million.
C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que dans la réalité. Un million de dot!
Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait dû produire.
—Je suis obligé de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse avec ta tante, j'espère te retrouver.
Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit entendre à Madeleine; elle ne chercha point à l'éblouir en faisant miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que d'affection, que de tendresse, que de famille.
Et ce que Byasson avait dit elle le répéta, mais en mère qui cherche à sauver son fils.
Madeleine fut beaucoup plus sensible à ce langage qu'elle ne l'avait été à celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessée.
Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Léon, ce ne serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par un sentiment de dévouement.
Sa tante, en s'adressant à ce sentiment, produisit donc sur elle un tout autre effet que le million.
L'émotion de la mère, sa tendresse, ses angoisses passèrent en elle, et quand elle vit sa tante, naguère si haute et si fière, se mettre à ses genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Léon, elle la releva en la serrant dans ses bras:
—Je verrai Léon, dit-elle.
—Mais il t'aime, chère enfant, il n'a jamais cessé de t'aimer, c'est pour t'oublier qu'il s'est jeté dans les bras de cette femme.
—Qui sait si elle n'a pas réussi? avant que je vous réponde, permettez-moi donc de m'entretenir avec Léon, et soyez certaine que si je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous voulez croire....
—Auquel nous croyons tous.
—Soyez certaine que je ne penserai qu'à ce sentiment. Je n'ai pas le droit, chère tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai à me faire pardonner.
Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosité:
—Et quoi donc? demanda-t-elle.
—Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour femme à votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comédienne, et, quoique ma conscience me permette de me tenir la tête haute partout et devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une tache sur mon front.
À ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.
—Nous avons causé; Madeleine est la meilleure des filles, la plus tendre, la plus généreuse, nous nous entendrons.
Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela que pour lui c'était l'heure de sa promenade habituelle.
—Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Élysées? dit-elle.
Comment faire savoir à Léon que Madeleine était à Paris?
Ce fut la question qu'on agita.
Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer ce moyen, il était à peu près certain que Cara recevait elle-même toutes les lettres qu'on adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait qu'après un examen préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de Madeleine.
Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder ouvertement, publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-à-dire l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée avec la seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source où on l'avait puisée.
Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne pouvait pas se défier des journaux. Léon serait donc sûrement informé de la présence de Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine Haupois, fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, le célèbre orfèvre de la rue Royale; mais c'était là un secret qui devait éclater tôt ou tard, et mieux valait le révéler utilement que de laisser cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.
Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de Léon lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappé par son nom. En ces derniers temps, il avait eu le désagrément de voir son nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le reconnaître à première vue, même lorsqu'il était noyé au milieu d'un article. Cette fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait, c'était à celle des théâtres.
Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui venait de débuter à l'Opéra avec un succès que tous les journaux célébraient!
Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication à donner, point de prétexte à inventer, il courut à l'Opéra et de l'Opéra rue Châteaudun.
—Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se présenta.
Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long et en large, les mains contractées, les lèvres frémissantes, qu'il attendit dans le salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de ce qui l'entourait.
Une porte s'ouvrit:—c'était elle.
Il s'avança les bras ouverts.
Elle s'arrêta.
De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hésitation.
Elle lui tendit la main.
Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.
Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'était donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de l'affection familiale, qu'il l'abordait.
Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait.
—Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te voilà, te voilà donc enfin!
Sa voix était haletante, saccadée, ses mains tremblaient, évidemment il était sous l'influence d'une émotion profonde.
Il la regarda longuement; puis avec un sourire:
—Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?
—Mais oui.
Elle-même était profondément troublée, cette émotion l'avait gagnée; elle voulut réagir et ne pas s'abandonner:
—Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué, qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne peuvent pas être doux?
—En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imaginé, j'ai été bouleversé, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais, comparé celle que je voyais, que je revoyais après l'avoir crue perdue, à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur.
Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel que Madeleine devait croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que Léon l'aimait toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitié? d'amour?
Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, elle s'était dit qu'elle devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter avec un esprit calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se passait en lui et quels étaient présentement ses sentiments; mais voilà qu'elle n'était plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle l'écoutait avec un coeur palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui, elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irrésistiblement entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'étendue ni la force,—elle l'aimait, malgré tout, malgré sa liaison, malgré son mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, faisant son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et même plus passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait souffert par lui.
—Mais comment t'es-tu décidée à entrer au théâtre, dit-il, quand tu m'avais promis de m'écrire?
—Je t'ai écrit.
—Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; c'était avant de prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne l'as-tu fait!
Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de regrets, que de reproches, que de douleurs!
—Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture entre vous.
—Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton occasion!
Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur son front, il continua:
—Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu t'es cachée? Ta lettre reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai été à Rouen, à Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des recherches par la police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais pour....
Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit:
—Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au chagrin, au désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au désespoir, le mot n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à l'affection que j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse entraîner, ce n'est pas à moi de parler; c'est à toi.
Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà fait à Byasson, mais plus longuement, avec plus de détails, de manière à ce qu'il la suivît dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il vît et connût ceux qui l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga.
Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé par la femme de chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était chez Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien entendu il avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, pour se présenter et interrompre, malgréloui, la signoraouneraisonimpériouse; mais Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raisonimpériouse, lui répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait à causer d'affaires sérieuses avec son cousin,—ce fut toute la présentation,—et que plus tard elle l'entendrait.
—Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à moitié fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un côté, quelle a été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de Rivoli: il y a un mois, Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour assister à notre entretien.
Puis elle acheva son récit.
—Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas été trop malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été durs, mais enfin j'ai été favorisée par la chance; maintenant que j'ai vu de près les dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?
Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après quelques secondes d'embarras qu'il la regarda:
—Tu as vu mes parents? demanda-t-il.
—Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.
—Alors, je n'ai rien à t'apprendre.
—Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me trouvais assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement, affectueusement: et toi?
Il lui tendit la main:
—Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, car c'est l'amitié qui inspire ta question.
Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait répondre, il resta pendant assez longtemps silencieux, la tête basse:
—Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne suis pas heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de famille, avec la femme aimée, avec des enfants qui auraient été ceux de mon père et de ma mère. C'était là le rêve que j'avais fait quand j'étais jeune ... il y a trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât point. Je n'ai pas d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me plaindre la vie que je me suis faite.
Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entraîner à en dire davantage.
—Je te verrai bientôt, dit-il.
—Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que je serais heureuse de chanter pour toi?
—Tu chantes ce soir?
—Oui.
—Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.
—Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à dîner avec moi: tu ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, mais nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et animé; et après dîner tu me conduirais au théâtre; tu aurais ainsi le plaisir de faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de remplacer mon habilleuse pour porter la queue de ma robe.
Il eut un moment très-court, un éclair d'hésitation.
Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle.
—Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse.
Elle voulut cacher son émotion sous un sourire:
—Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta cousine?
—Avec bonheur!
Léon fut obligé d'inventer une histoire bien compliquée pour expliquer et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout simplement qu'il était resté à dîner avec sa cousine Madeleine et qu'après dîner il avait passé sa soirée à l'Opéra. Qu'eût dit Cara qui, pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scènes de jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrogé curieusement sur cette cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manières à savoir s'il l'avait aimée! Ne serait-elle pas malheureuse de ce dîner et de cette soirée? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu inutile? Pourquoi éveiller ses soupçons? Pourquoi la faire souffrir dans le présent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les souffrances de la jalousie, et il tenait à les épargner à celle envers qui il se sentait des torts.
Mais si cette histoire fut acceptée sans éveiller les défiances de Cara, celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer ses absences, ne le furent point de la même manière: jusqu'alors il sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?
Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du mensonge ne s'acquiert pas facilement; à des dispositions naturelles, il faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et par le métier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a invité de manière à le répéter la vingtième fois à l'improviste, comme on l'a dit la première après une savante préparation, voilà ce qui exige des qualités de mémoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualités, Léon ne les possédait pas; non-seulement il n'avait pas le don de l'invention, mais encore il manquait de métier; ses histoires, qu'il cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractère de vraisemblance et d'autorité.
S'il avait prudemment confisqué le journal où il avait lu le nom de Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle Harol, dont tout Paris parlait, était la cousine de Léon, et de là à conclure que c'était pour voir cette cousine que Léon s'absentait, il n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.
—Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine, mademoiselle Harol? lui avait-elle demandé le lendemain du jour où elle avait su qui était mademoiselle Harol.
Il fut obligé de dire et de soutenir malgré l'évidence qu'il ne l'avait point vue encore.
—Pourquoi ne la vois-tu pas?
—Parce que je ne vois plus personne de ma famille.
—Oh! une comédienne ne doit pas, il me semble, avoir la bégueulerie de tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma cousine; nous irons ce soir à l'Opéra.
—Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.
—Parce que?
—Parce que je ne veux pas m'exposer à rencontrer mon père ou ma mère qui doivent suivre les représentations de leur nièce.
C'était la première fois que Cara rencontrait une résistance sérieuse chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut bien caractéristique, quoi qu'elle fît, elle ne parvint point à la briser. Elle alla à l'Opéra, mais Léon ne l'accompagna point, au moins dans la salle, car il profita de sa liberté pour aller rendre visite à Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.
Si Cara avait appris ces visites, elle eût vu tous les dangers de sa situation; mais n'ayant pas pris de précautions pour surveiller Léon, elle ignora où il avait passé sa soirée.
—Je me suis promené, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait employé son temps.
Mais bientôt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller à l'Opéra vint jeter sur cette situation une éblouissante lumière.
Le moment était venu pour Léon d'adresser à ses parents le troisième acte respectueux après lequel, selon le langage de la loi, il pourrait passer outre à la célébration de son mariage. Deux jours avant l'expiration du délai dans lequel cet acte pouvait être signifié, il reçut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de passer à son étude. Bien entendu, ce fut à Cara qu'on la remit; mais en voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de décacheter une lettre dont elle croyait connaître le contenu. C'était par Riolle que lui avait été recommandé le notaire de la Branche comme un homme capable de donner un peu de la considération dont il jouissait à ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de son ami Riolle.
Léon se rendit donc à l'invitation de son notaire; celui-ci le reçut avec une figure grave et un air recueilli:
—Monsieur, lui dit-il, le moment arrive où, selon vos instructions, je dois notifier à M. votre père et à madame votre mère le troisième et dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de procéder à cet acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas changé. De tous les actes de notre ministère, celui-là est peut-être le plus grave, et c'est chose tellement sérieuse qu'un mariage contracté en opposition avec la volonté de nos parents, que je croirais manquer aux devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une nouvelle et dernière affirmation de votre volonté calme et réfléchie. Il ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rôle, puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et c'est ce que je fais en vous demandant de ne me répondre qu'après vous être recueilli.
Léon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui prêter encore quelques instants d'attention:
—En tout état de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces observations, qui pour moi, je vous le répète, sont affaire de conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai reçu une visite qui enlève à mon intervention tout caractère de spontanéité, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille, M. Byasson. Il m'a apporté des documents dont il m'a, jusqu'à un certain point, obligé à prendre connaissance, lesquels documents portent contre la personne que vous vous proposez d'épouser, des accusations de la plus haute gravité. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas procéder à la dernière sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M. Byasson.
Léon aimait peu qu'on lui donnât des leçons; cette façon de disposer de lui l'exaspéra.
—Il me semblait, dit-il, que vous étiez mon notaire et non celui de M. Byasson ou de ma famille.
M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualité rare de ne pas se fâcher et de ne jamais se laisser emporter:
—Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre notaire, c'est-à-dire, en prenant à coeur ce que je crois vos intérêts, que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure, monsieur, d'écouter la vôtre plutôt que votre susceptibilité qui, j'en conviens, peut en ce moment se trouver blessée. Mais réfléchissez, surtout voyez M. Byasson, et, après avoir fait acte d'homme raisonnable qui ne ferme point de parti pris les yeux à la lumière, nous reprendrons cet entretien. D'aujourd'hui en huit, à pareille heure, si vous le voulez bien, je serai à votre disposition.
Léon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fâché contre celui-ci, irrité contre son père et sa mère, furieux contre Cara qui ne l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspéré contre lui-même et changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonça de plus en plus dans sa colère. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraître avoir peur des révélations qu'on lui annonçait, il arriva un matin chez Byasson.
Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage à Liverpool, le reçut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:
—Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu pénétrer jusqu'à toi, je t'aurais évité la peine de venir jusqu'ici, ce qui te fera peut-être gronder, et je t'aurais porté certains renseignements que tu dois connaître.
—Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.
—Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a été chargé par tes parents de surveiller Cara....
—Vous voulez dire ma femme, sans doute.
—Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point là-dessus, je te prie. Tes parents ont donc chargé un homme de surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute s'il a dressé contre elle un acte d'accusation au lieu d'écrire un panégyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement, sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naïveté de vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire ta femme était ... était indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pièces que des faits dont tu pourras contrôler l'exactitude. Quand tu auras lu, tu seras fixé. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la Branche, et me trouvant assez embarrassé pour te faire parvenir ces pièces, j'ai pensé un moment à charger Madeleine de te les remettre.
—Vous n'auriez pas fait cela!
—Voilà un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien à ajouter. Prends ces pièces, tu les liras seul.
Il hésita.
—Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brûleras.
Il ne les brûla point.
La plus longue de ces pièces était la copie des rapports de police dressés au moment où la duchesse Carami avait voulu arracher son fils des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'à cette époque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'était omis.
Les autres pièces étaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara était revenue d'Amérique, l'avait surveillée jour par jour. Ils relataient les visites à Salzondo et à Otto dont M. Haupois avait parlé à Byasson; mais bien que détaillés et amplement circonstanciés avec ce soin méticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve matérielle. C'étaient des allégations qui avaient tous les caractères de la vraisemblance; mais étaient-elles fondées?
Il fallait les contrôler.
Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait pas s'élever jusqu'à la zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; elle était descendue de ce trône et n'était plus qu'une simple mortelle.
Pourquoi après tout?
Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les autres?
Terrible question que celle-là, et, à l'heure où elle se pose devant un amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette que la femme qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison, vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.
Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant d'accusations contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule contre Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour celle-là l'unanimité dans le blâme.
Il saisirait la première occasion qui se présenterait, pour faire ce contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne tarderait pas à se présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à Salzondo; il verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il verrait plus tard.
Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, cette occasion ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas davantage.
Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports étaient-ils faux?
En réalité elle se tenait sur ses gardes.
Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle avait agi librement, sans gêne et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des précautions inutiles pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardât, qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? Pourquoi se cacher d'un aveugle et d'un sourd!
Mais du jour où elle avait remarqué des changements chez Léon et où elle s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son influence, Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce n'était pas le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à courir avant le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la prudence; Pâques arriverait après ce temps de carême.
Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que possible, elle veillait avec soin à ce que les délais imposés par la loi pour les sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande fût sa surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le troisième et dernier acte.
Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du notaire ou de Léon?
Elle s'en expliqua avec celui-ci:
—Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été faite? demanda Léon.
—Riolle.
—Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à moi de demander la notification de cet acte, et non à d'autres.
Et tu ne l'as pas demandée?
—Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt de la cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare notre mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un nouveau mariage, et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au dernier acte respectueux.
—Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu dirais que tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation soit notifiée.
—Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce moment de pousser les choses à l'extrémité; mon père et ma mère sont malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.
—C'était lors de la première sommation qu'il fallait faire ces touchantes réflexions.
—Lors de la première sommation, j'étais exaspéré par le procès en nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération à profit pour m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus sous ce coup immédiat de la colère, je me suis calmé.
—Dis que tu as réfléchi.
—Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais des devoirs envers mes parents.
—N'en as-tu pas envers moi?
—Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien qu'il ne me parût pas sérieux....
—Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt.
—Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en supporter une; au revoir.
Elle se jeta sur lui pour le retenir:
—Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitié....
Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre à quatre, et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de Châteaudun.
Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez Madeleine.
Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter Madeleine travailler: jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de charme; il était ravi, émerveillé, transporté.
Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de Cara.
—Quand te verrai-je? demanda Madeleine.
—Bientôt.
—Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir.
—Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... et surtout très-préoccupé, très-peiné.
—Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au moins j'aurais essayé de te distraire.
—À bientôt.
—Quand tu pourras, quand tu voudras.
S'il s'était sauvé pour éviter une scène, il était peu disposé à en subir une à son retour.
Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni lumière allumée ni couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne répondit pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dîner dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour aller se promener?
S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et dîner avec elle.
De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne; dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans le cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il se dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une odeur douceâtre et vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était décolorée, une légère écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la releva, elle fit entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se trouvait une fiole noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle était vide: sur l'étiquette blanche, il lut:Laudanum de Sydenham. Il revint à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout sur ses pieds.
Ce n'était pas la première fois qu'elle s'empoisonnait, c'était la seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il était question d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il se refusait à cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de laudanum; il l'avait soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce qu'il faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui disant de douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants après lui avoir dit qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.
Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la soigna, ce ne fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Après l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la cuisine; là, il l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille où se trouvait le café que Louise préparait à l'avance pour ses déjeuners, il lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, et il lui entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait énergiquement.
Quelle différence entre ce second traitement et le premier; entre les caresses de l'un et les bousculades de l'autre!
Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait été celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et à prononcer quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, à plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en regardant Léon, et tout à coup elle éclata en sanglots.
Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler.
Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; ce fut elle qui la première rompit ce silence:
—Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle.
—Parce que tu ne voulais pas mourir.
—Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?
—Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide fût vrai, je devais te soigner.
—Brutalement; mais comment m'étonner de cette brutalité chez un homme qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro 48 que je suis revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la misérable!
—Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il.
—Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la maîtresse de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que ce vieil Italien est son amant: il est payé en nature.
D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la tête, mais il ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux secondes, il s'élança dans le salon; elle courut après lui; mais quand elle arriva dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; elle l'ouvrit; il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre était impossible, l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; ainsi habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle fut dans la rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit de la conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait.