À deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; à deux heures vingt minutes, Léon montait dans la voiture qui l'attendait.
—Nous allons à Saint-Aubin, dit le conducteur.
—Oui, et grand train.
Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement appliqués.
—Combien vous faut-il de temps? demanda Léon.
—Nous avons vingt kilomètres.
—Faites votre compte.
—Il y a la traversée de la ville.
Cette manière normande de se dérober au lieu de répondre exaspéra Léon:
—Combien de temps? répéta-t-il.
—Si nous disions une heure et demie?
—Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.
Le cocher ne répondit pas, mais à la façon dont il empoigna son fouet, il fut évident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron, Cambes, Mathieu furent promptement atteints et dépassés; étendant son fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:
—Voilà le clocher de la chapelle de la Délivrande, dit-il.
En sortant de la Délivrande, Léon se trouva en face de la mer, qui développait son immensité jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage bordé d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur azuré et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.
À l'entrée de Saint-Aubin, le cocher arrêta pour demander à une femme qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, où se trouvait la maison Exupère Héroult; puis, aussitôt qu'il eut obtenu ce renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant une minute ou deux, puis elle s'arrêta devant une maison de chétive apparence contre les murs de laquelle étaient accrochés des filets tannés au cachou.
Au même moment une jeune femme parut sur la porte.
—Mon cousin! s'écria-t-elle.
Mais, avant de descendre, Léon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil: aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.
Il sauta vivement à bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains celles que Madeleine lui tendait:
—Mon oncle? demanda-t-il.
—Il est à la pêche.
Léon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop tard.
—Tu n'as pas reçu ma dépêche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se trahir il fallait bien parler.
—Si mais papa était déjà parti; je l'avais conduit jusqu'à la porte d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la grève que l'homme du sémaphore, m'ayant rejointe, me remis ta dépêche; j'ai été pour retourner sur mes pas, mais j'ai réfléchi que papa ne courait aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.
—Ah! ce monsieur l'accompagne?
—Comme tu me dis cela.
—C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'étonne qu'il accompagne mon oncle.
—M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernières pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et bien souvent ils vont à la pêche ensemble; il va ramener papa tout à l'heure et tu feras sa connaissance; je suis même surprise qu'ils ne soient pas encore arrivés. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le portera à l'hôtel, où je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons pas à te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois.
Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Léon eut le temps de se remettre et de composer son visage.
La vérité n'était que trop évidente: l'irréparable était à cette heure accompli, et les dispositions prises par son oncle s'étaient réalisées: «Quand tu arriveras à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins j'aurai tout arrangé pour cela.» Ils étaient faciles à deviner ces arrangements, et certainement cette visite à ce M. Soullier avait été une tromperie inventée par le père pour abuser la fille. Maintenant il n'y avait plus qu'à attendre que cette tromperie se révélât; il n'y avait plus qu'à se conformer aux désirs de la lettre: «Au moment où elle sera frappée, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans lequel elle puisse pleurer.» S'il arrivait trop tard pour sauver son oncle, au moins arrivait-il assez tôt pour tendre la main à sa cousine. Cependant telles étaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer les événements, mais au contraire n'intervenir qu'après qu'ils auraient parlé.
—Es-tu fatigué? demanda Madeleine.
—Pas du tout.
—Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.
—Je ferai ce que tu voudras, dit-il.
—Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tôt.
Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main à son cousin.
—M'offres-tu ton bras? dit-elle.
Avant de prendre le chemin qui conduit à la plage, Madeleine frappa doucement au carreau d'une fenêtre.
—Madame Exupère, dit-elle à la femme qui ouvrit cette fenêtre, voulez-vous avoir la complaisance de dire à papa, si par hasard il revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin Léon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Léon?
La pauvre enfant, comme elle était loin de prévoir le coup épouvantable qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes peut-être! Et Léon sa demanda s'il n'était pas possible d'amortir la violence de ce coup en la préparant à le recevoir. Mais comment? Que dire? Lorsque la vérité serait connue, n'éclairerait-elle pas d'une lueur sinistre ce qu'il aurait tenté en ce moment? Toute parole n'était-elle pas imprudente?
Madeleine ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
—Sais-tu, dit-elle, que ta dépêche m'a causé autant de surprise que de joie? Te souviens-tu du dernier jour où nous nous sommes vus?
—Il y a environ deux ans.
—Il y a deux ans, trois mois et onze jours.
—J'ai dû par respect et par convenance ne pas donner un démenti à mon père.
—Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas l'effrayer, et il s'inquiète tant du danger qui le menace que ce serait lui porter un coup pénible, que de lui dire que tu as été averti de ce danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roë?
Léon avait préparé sa réponse à cette question, car il avait bien prévu qu'elle lui serait posée: il raconta donc l'histoire qu'il avait inventée à l'avance.
—Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le littoral?
—Précisément, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie, je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui être utile à quelque chose.
Ils étaient arrivés sur la plage.
La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait menaçante comme une inondation, et sur la grève plate, déjà aux trois quarts recouverte, les pointes verdâtres des rochers qui émergeaient encore de l'eau semblaient sombrer tout à coup au milieu des vagues clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coulé à pic; là où quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de goëmons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'écume blanche qui se rapprochait d'instants en instants.
Et devant la marée montante, tous ceux qui avaient profité de la basse mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se découvrent que rarement, pêcher des coquillages ou ramasser des varechs, se hâtaient vers le rivage; à l'entrée des chemins qui du village ou des champs aboutissent à la grève, c'était un long défilé de voitures chargées d'étoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goëmons que les cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi toute une procession de pêcheurs et de pêcheuses, le filet à crevette sur l'épaule ou le crochet à la main, qui, mouillés jusqu'aux épaules, s'en revenaient gaiement.
—Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder maintenant à voir mon père arriver avec M. Soullier.
Et guidant Léon elle le conduisit à leur cabine, dont elle ouvrit les deux portes vitrées, puis l'ayant fait asseoir et s'étant elle-même installée en se tournant du côté de Bernières:
—Ainsi placée, dit-elle, je verrai mon père arriver de loin et je te préviendrai:
C'était toujours la même idée qui revenait comme si Madeleine eut été sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux après tout qu'elle fût jusqu'à un certain point préparée à recevoir le coup suspendu au-dessus de sa tête, et qui d'un moment à l'autre, dans quelques minutes, peut-être allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il n'en était pas moins rude?
—Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle après un moment de silence.
—Je pense à mon oncle.
—Tu es inquiet, n'est-ce pas?
—Inquiet, pourquoi? Je pense à sa maladie.
—Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-même, mais par l'angoisse qu'il lui cause pour le présent et plus encore pour l'avenir, car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il cacher à tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de Rouen t'a parlé de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.
—N'est-il pas convenu que je suis arrivé ici en me promenant?
—Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensée, et fais le possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est là ma grande préoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiète pas que je ne l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma tendresse, il en arrive parfois à douter de la gravité de son mal, et à se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui rendre un peu de tranquillité!
Tandis qu'elle parlait, Léon regardait ce qui se passait sur la grève et remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il était arrivé avec Madeleine.
Des groupes s'étaient formés, çà et là, dans lesquels on paraissait s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de grands mouvements de bras, ceux qui écoutaient prenaient des attitudes affligées ou consternées.
En face de la cabine dans laquelle ils étaient assis, mais à une certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop éloignées pour qu'on entendît ce qu'elles disaient, il était évident, à leurs exclamations et à la façon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule lancée de la tête, des épaules ou du maillet qu'elles apportaient un très-vif intérêt à leur partie. Tout à coup, une personne étant venue parler à l'une d'elles, toutes cessèrent instantanément de jouer et formèrent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que Léon avait déjà remarqué pour les groupes se reproduisit: même animation dans celle qui parlait, même consternation dans celles qui écoutaient; puis l'une de ces jeunes filles s'étant tournée vers la cabine de Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains, et aussitôt elle reprit sa place dans le cercle.
Près de ces jeunes filles des enfants s'amusaient à construire des fortifications en sable pour les opposer à la marée montante; l'un d'eux abandonna ce travail pour aller écouter ce que disaient les joueuses de croquet; puis étant revenu près de ses camarades, ceux-ci l'entourèrent et les fortifications furent abandonnées sans défenseurs à l'assaut des vagues.
Il était impossible de ne pas reconnaître que tout cela était significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.
Tout à coup Madeleine s'arrêta, et se levant vivement:
—Veux-tu venir avec moi? s'écria-t-elle. J'ai peur. Cette animation n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent savoir quelque chose.
Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers les joueuses de croquet, elle s'arrêta brusquement.
—M. Soullier s'écria-t-elle en désignant de la main un monsieur qui s'avançait marchant à grands pas.
Et elle se mit à courir, sans plus s'inquiéter de Léon, qui la suivit.
Ils arrivèrent ainsi tous deux ensemble près de M. Soullier.
—Mon père! s'écria Madeleine.
—Mais je ne l'ai pas vu.
—Mon Dieu!
Léon posa un doigt sur ses lèvres en regardant M. Souiller, mais celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention à ce signe; d'ailleurs, il était tout à Madeleine.
—Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Léon.
La question avait l'avantage de permettre à M. Soullier de ne pas répondre directement à Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant aussitôt vers Léon:
—On m'a parlé de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai cru que c'était de lui qu'il s'agissait.
Léon s'était rapproché de Madeleine et il lui avait pris la main.
—Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Où est mon père? Courons près de lui.
Sans lui répondre directement, M. Soullier s'adressa à Léon:
—Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renoncé à son projet de pêche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui avait profité de la grande marée pour aller pêcher sur les roches qu'en appelle îles de Bernières, vient de me dire qu'un ... accident ... un malheur était arrivé.
—Mon Dieu! s'écria Madeleine.
Sans s'adresser à elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a hâte d'achever ce qu'il doit dire:
—Une personne restée en arrière, quand déjà tout le monde revenait vers le rivage, avait été surprise par la marée montante. Cette personne se trouvait alors sur un îlot, et c'est là ce qui explique comment elle n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet îlot et la terre se trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fût remplie. Ceux qui virent la situation périlleuse de ce pêcheur attardé poussèrent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitôt le pêcheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fût laissé tomber dans un trou, soit que la fosse fût déjà remplie, il disparut sans qu'il fût possible de lui porter secours.
—Mon père, mon père! s'écria Madeleine.
—Mon enfant, il n'est nullement prouvé que cette personne fût votre père ... on ne m'a pas affirmé que c'était lui. Il est vrai que le signalement qu'on m'a donné se rapportait jusqu'à un certain point à votre père; c'est là ce qui m'a inquiété, c'est ce qui m'a fait accourir ici pour voir....
—Et vous voyez qu'il n'est pas là; oh! mon Dieu!
Elle resta un moment éperdue, affolée; puis, son regard se dégageant des larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son épaule.
Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa première parole fut une prière adressée à son cousin:
—La marée basse aura lieu cette nuit à une heure, dit-elle; tu m'accompagneras, n'est-ce pas?
Elle ne dit point où elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire, mais il n'était pas nécessaire qu'elle s'expliquât plus clairement pour être comprise de Léon.
—Nous irons ensemble, répondit-il.
Mais ce n'était pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la grève, au milieu des rochers, en pleine nuit?
Abandonnant Madeleine un moment, Léon s'entendit avec la propriétaire pour que celle-ci s'occupât de réunir une dizaine d'hommes de bonne volonté, marins ou pêcheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les îles de Bernières, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il envoya un mot à M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des personnes qui avaient vu disparaître M. Haupois dans la fosse, et qui par conséquent pouvaient indiquer d'une façon exacte la place où il avait disparu.
Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour détourner ou étourdir son désespoir par de banales paroles de consolation, mais pour être près d'elle, pour qu'elle ne fût pas seule.
Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant laquelle il s'était assis, puis, quand dans le silence arrivait le ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arrêtait parfois tout à coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tête aux pieds elle écoutait; la brise passait, la plainte des vagues s'éteignait et Madeleine reprenait sa marche.
Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme si elle se parlait à elle-même, elle répétait un mot que dix fois, que vingt fois déjà elle avait dit:
—Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?
Vers dix heures, on entendit dans la pièce voisine un bruit de pas lourds et de voix étouffées; c'étaient les marins et les pêcheurs, qui arrivaient: Léon en avait demandé dix, une vingtaine répondirent à son appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre jeune fille qui pleurait son père; et puis sur les côtes on est compatissant aux catastrophes causées par la mer; aujourd'hui notre voisin, demain nous-même.
Quand Madeleine entra dans la pièce où ces gens étaient réunis, tous les bonnets de laine se levèrent devant elle, et ces rudes visages halés par la mer exprimèrent la compassion et la sympathie; cela s'était fait silencieusement, sans que personne dit un seul mot.
Alors un homme sortit du groupe et s'avança vers Madeleine.
C'était un pêcheur nommé Pécune, dont le père et le fils avaient été noyés, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si fréquentes et si dangereuses sur ces côtes sans ports, où les barques de pêche qui doivent échouer par tous les temps sur la grève presque plate sont mal construites pour résister à un coup de vent.
—Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouvé mon père, nous retrouverons le vôtre.
Un autre s'avança aussi d'un pas:
—La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.
Madeleine voulut prononcer une parole de remercîment, mais de sa gorge contractée il ne sortit qu'un son étouffé et qu'un sanglot.
On se mit en marche, Madeleine enveloppée dans un manteau et s'appuyant sur le bras de Léon, qui la guidait; les pêcheurs s'avançant par groupes de deux ou trois, silencieux.
—En peu de temps, par les rues sombres et désertes du village, ils arrivèrent sur la grève; la mer s'était déjà retirée à une assez grande distance, et le sable humide réfléchissait çà et là avec des miroitements argentins la lumière de la lune, dont le disque commençait à s'échancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages vers l'embouchure de la Seine, et, de ce côté, ils s'entassaient en des profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des phares de la Hève.
Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crispèrent sur le bras de son cousin: la vague, qui déferlait sur la plage, frappait sur son coeur.
En moins d'une demi-heure, par la grève, ils arrivèrent devant le sémaphore de Bernières; alors trois ombres se détachèrent de la terre pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pêcheurs qui avaient vu la catastrophe.
Mais les recherches ne purent pas commencer aussitôt, car la marée lente à descendre était encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes se promenèrent de long en large tandis que Madeleine appuyée sur le bras de Léon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se retirerait jamais.
Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnées dont les flammes avivées par la brise et reflétées par le sable humide, par les flaques d'eau et par les goëmons ruisselants éclairèrent toute cette partie de la grève à une assez grande distance.
Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea entre les deux pêcheurs de Bernières sur la question de savoir le point précis où M. Haupois avait été englouti; l'un soutenait que c'était à gauche d'un long rocher encore couvert par la vague écumeuse, l'autre que n'était au contraire à droite.
Léon, pour trancher le différend, qui entre Normands menaçait de prendre les proportions d'un procès à plaider, décida qu'on se diviserait en deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le ressac empêcherait d'entendre les paroles comme les cris.
Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Léon la retint.
—Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sûr moyen d'arriver vite auprès de ceux qui nous avertiront.
Elle n'était pas en état de discuter, encore moins de raisonner; elle se laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des torches, secouée à chaque instant par le balancement d'une de ces torches, attendant le second; et reconnaissant avec désespoir que ce qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal était en réalité le résultat du hasard ou de l'inégalité des rochers sur lesquels les hommes marchaient.
Une heure s'écoula ainsi, la plus longue assurément, la plus cruelle qu'elle eût jamais passée; puis, un à un, les pêcheurs se rapprochèrent d'elle, et la réunion des torches fit revenir ceux qui s'étaient le plus éloignés; chez tous ce fut la même signe de tête ou la même parole: rien.
À la façon dont elle s'appuya contre lui, Léon sentit combien profonde était la douleur qu'elle éprouvait, combien affreux était son désespoir.
—Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.
—À quoi bon?
—L'ombre a pu vous tromper.
—Je vous en prie! s'écria Madeleine.
Pécune s'avança:
—Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par désespérance que nous vous disons ça; seulement nous connaissons la mer, vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande marée.
—Précisément, interrompit Léon, c'est ce courant qui nous oblige à persévérer; il peut avoir entraîné le corps plus loin que là où vos recherches se sont arrêtées.
Une nouvelle discussion s'engagea entre les pêcheurs, chacun émit son avis, mais sans rien affirmer, d'une façon dubitative et comme si l'on raisonnait en théorie; en réalité, tous semblaient convaincus que pour le moment de nouvelles recherches était entièrement inutiles.
Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'était l'espérance, c'était la croyance qu'elle allait retrouver son père. Dans son désespoir, c'était là pour elle une sorte de consolation, au moins c'était une occupation pour son esprit. Se détachant du passé, sa pensée se portait sur l'avenir; ce n'était pas le vide pour son coeur, et c'est là un point capital dans la douleur.
En écoutant cette discussion et en voyant les pêcheurs disposés à abandonner toutes recherches, elle eut un moment de défaillance et elle s'affaissa contre l'épaule de Léon; mais presque aussitôt elle réagit contre cette faiblesse, et relevant la tête:
—Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupée, encore un peu de courage, je vous en supplie.
L'appel était si déchirant qu'il toucha ces rudes natures.
—Mamzelle a raison, dit Pécune; il ne faut pas lâcher comme ça; ce que la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant. Allons-y!
—J'irai avec vous! s'écria Madeleine.
Léon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans l'immobilité, cette anxiété étaient horribles et devaient fatalement briser le courage le plus résolu.
—Oui, dit-il, allons avec eux.
—Je vas vous éclairer, dit Pécune.
Et ayant mouché sa torche à demi consumée, en posant son sabot dessus, il la leva en l'air, éclairant Madeleine et Léon qui le suivirent, tandis que les autres pêcheurs se dispersaient ça et là dans les rochers.
Ils arrivèrent assez rapidement sur l'îlot de rochers où M. Haupois avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et plus pénible, car les pierres étaient couvertes d'herbes glissantes, et çà et là se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait traverser en se mouillant à mi-jambes; mais Madeleine n'était sensible ni à la fatigue, ni à l'eau; elle allait courageusement en avant, regardant autour d'elle bien plus qu'à ses pieds et se cramponnant à la main de Léon quand elle faisait un faux pas.
Pendant longtemps ils explorèrent ainsi cet îlot, mais, hélas! inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de près et sous la lumière de la torche n'était qu'une pierre recouverte de goëmons à la longue chevelure.
La marée, en montant, les força de revenir en arrière près des pêcheurs réunis sur le sable.
L'un d'eux comprit le désespoir de cette pauvre fille.
—Nous reviendrons à la basse mer du jour, dit-il.
Pour Madeleine, cette parole était une espérance.
On revint lentement à Saint-Aubin. La nuit était avancée, et, dans l'aube qui blanchissait déjà l'orient, l'éclat des phares de la Hève pâlissait.
Léon ayant reconduit Madeleine jusqu'à sa porte pria Pécune de bien vouloir le guider jusqu'à l'hôtel où une chambre lui avait été retenue, et qu'il eût été bien embarrassé de trouver seul.
D'ailleurs il voulait consulter le pêcheur, ce qu'il n'avait pu faire en présence de Madeleine.
—Croyez-vous donc que nous devons renoncer à l'espérance de retrouver mon oncle? demanda-t-il.
—Non, monsieur, je ne crois pas ça; même qu'on le trouvera pour sûr; c'est le courant qui aura entraîné le corps, mais il le ramènera. Et puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois était bien vêtu, il avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la pêche; les crabes, les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de mal. Ce n'est pas comme mon pauvre père et mon garçon que j'ai perdus il y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots, et les sabots, vous savez, ça flotte, ça ne coule pas avec le corps. Quand il a été bien certain qu'ils étaient noyés, je me disais: «S'ils pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux, le père et le garçon.» C'était toute mon espérance, toute ma consolation. Ils sont revenus; mais en quel état, mon Dieu! Vous n'avez pas ça à craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chère demoiselle, pourra embrasser son père une dernière fois; ça lui sera bon.
—Mais quand?
—Le bon Dieu seul le sait!
—Je voudrais qu'un bateau croisât toujours dans ces parages à la mer haute, et qu'à la mer basse on continuât les recherches.
—Le bateau, c'est trop tôt.
—Peut-être, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son père n'est pas abandonné. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin même sur les îles de Bernières pour ne plus s'en éloigner.
—Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la grève.
—Je placerai des hommes sur la grève.
—Il faudrait prévenir aussi les douaniers.
—Je m'occuperai de cela.
Léon ne se coucha pas mais, s'étant fait allumer un grand feu, il se sécha et se réchauffa; puis, quand les maisons commencèrent à s'ouvrir, il fit ce que Pécune lui avait recommandé.
Quand il se présenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la cheminée de sa petite salle: elle non plus ne s'était pas couchée:
—Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?
—Ce que tu veux, je le veux.
Ils se dirigèrent vers le rivage, et quand ils arrivèrent en vue de la mer, Léon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affolée.
Alors, étendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordée devant le sémaphore de Bernières.
—C'est la barque de Pécune, dit-il, elle restera là à croiser en examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.
Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en vedette sur la côte depuis le phare de Ver jusqu'à l'embouchure de l'Orne.
Elle marchait près de lui, seule, sans lui donner le bras; tout à coup elle s'arrêta, et, lui tendant la main:
—Tu es bon, dit-elle.
Il garda cette main dans la sienne, puis la plaçant sous son bras, il se remit en marche se dirigeant vers Bernières.
—Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'à présent, dit-il, de moi, ni de nous; c'était à un autre que nous devions être entièrement d'esprit et de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde, chère Madeleine, et que tu as un frère.
Elle tourna vers lui son visage convulsé, et dans ses yeux hagards, quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes d'attendrissement.
Il continua.
—Dans mon père, dans ma mère, dans ma soeur, sois certaine que tu trouveras une famille, sois certaine aussi que le différend survenu si malheureusement entre nos parents n'a altéré en rien les sentiments de mon père; il m'a toujours parlé de toi avec tendresse, et s'il était ici il te tiendrait ce langage avec plus d'autorité seulement, mais non avec plus d'amitié, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.
—Je voudrais rester ici, dit-elle.
—Assurément nous y resterons tant que cela sera nécessaire, j'y resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas d'aujourd'hui.
—Je comprends, je sens que tu es la bonté même, mais tout le reste je le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.
Disant cela, elle détourna les yeux et par un mouvement rapide elle les jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.
—Je ne veux pas te distraire, continua Léon, et je ne te dirai que ce qui doit être dit.
—Descendons à la mer, je te prie.
—Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous éloignera pas de Bernières, où je vais pour prévenir par dépêche mon père de ce qui est arrivé; il faut que tu aies près de toi ceux qui t'aiment.
Mais la réponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Léon avait prévu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant plusieurs jours, le médecin s'y opposait formellement, et madame Haupois-Daguillon restait près de lui pour le soigner. Ils étaient l'un et l'autre désolés de ne pouvoir pas accourir auprès de Madeleine à qui ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur dévouement.
—C'est près de ton père que tu devrais être, dit Madeleine, lorsque Léon lui lut cette dépêche, pars donc, je t'en prie.
—Si mon père était en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses douleurs se sont exaspérées sous l'influence des eaux, voilà tout; mon devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment où nous pourrons partir ensemble.
Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Léon l'espérait; les jours s'écoulèrent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il reçut des gens postés le long de la côte furent toujours les mêmes: rien de nouveau.
Chaque jour, chaque heure qui s'écoulaient augmentaient l'angoisse de Madeleine: jamais plus elle ne verrait son père qui n'aurait pas une tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.
Elle ne quittait pas la grève et du matin au soir on la voyait marcher sur le rivage, avec Léon près d'elle, depuis Langrune jusqu'à Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle descendait.
Devant cette jeune fille en noir, au visage pâle, au regard désolé, tout le monde se découvrait respectueusement; mais elle ne répondait jamais à ces témoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tête, sans parler à personne.
C'était seulement aux douaniers et aux gens qui étaient chargés d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore était-ce d'une façon contrainte:
—Rien de nouveau encore? demandait-elle.
Mais elle ne prononçait pas de nom, et le mot décisif elle l'évitait.
On lui répondait de la même manière, et le plus souvent sans parole, en secouant la tête.
Le septième jour après la mort de M. Haupois, le temps, jusque-là beau, se mit au mauvais.
Le vent, qui avait constamment été au sud, passa à l'est, puis au nord, d'où il ne tarda pas à souffler en tempête: toutes les barques revinrent à la côte, et sur la mer démontée on n'aperçut plus à l'horizon que de grands navires: le bateau de Pécune, que depuis sept jours on était habitué à voir du matin au soir courir des bordées devant Bernières, dut aborder ne pouvant plus tenir la mer.
Aussitôt à terre, Pécune vint trouver Madeleine dans la cabine où elle se tenait avec Léon.
—J'ai résisté tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen de rester à la mer, excusez-moi, mamzelle.
Madeleine inclina la tête.
—Faut pas que cela vous désole, continua Pécune, c'est un bon vent pour votre malheureux, il porte à le côte; soyez sure que demain ou après-demain il doit aborder.
Comme elle levait la main avec un signe d'incrédulité et de désespérance, Pécune se pencha vers elle, et d'une voix basse:
—Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvième jour les noyés qui n'ont pas été retrouvés se lèvent eux-mêmes dans la mer et se mettent en marche pour venir se coucher dans la terre bénite; s'ils ne sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne restent en route que si le chemin à faire est trop long ou si le vent leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon présentement. Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre pauvre père.
Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il faiblit mais sans tomber complétement.
Le matin du neuvième jour Léon vit arriver l'homme qui avait la garde du rivage de Bernières: M. Haupois venait d'aborder sur la grève, selon la prédiction de Pécune.
L'enterrement eut lieu le même jour à trois heures de l'après-midi, et le soir Léon monta avec Madeleine dans le train qui arrive à Paris à cinq heures du matin.
Pendant ces neuf jours il avait exécuté l'acte de dernière volonté de son oncle, il était resté près de Madeleine, «elle avait trouvé en lui une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu pleurer.»
Mais sa tâche n'était pas finie.
Avant de quitter Saint-Aubin, Léon avait envoyé une dépêche pour qu'on préparât à Madeleine un appartement dans la maison de la rue de Rivoli,—celui que sa soeur occupait avant son mariage.
En arrivant il la conduisit lui-même à son appartement:
—Te voilà chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place de la soeur aînée.
Il se dirigea sers la porte de sortie, mais après avoir fait quelques pas il revint en arrière:
—Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquiète pas trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain à Rouen pour m'occuper des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et je le rapporterai.
—J'aurais voulu aller à Rouen.
—Pourquoi?
—Mais....
Elle hésita.
Aussitôt il lui vint en aide:
—Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?
Elle inclina la tête avec un signe affirmatif.
—Sois tranquille, elles seront arrangées à la satisfaction de tous; aussi bien à l'honneur de ... mon oncle, qu'à l'intérêt de ceux avec qui il était en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est trop causer. À tantôt!
Elle le retint
—Un seul mot.
—Mais....
—Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est douloureux et qu'il doit être dit: ces affaires sont embarrassées ... très-embarrassées; nous avons des dettes qui certainement dépasseront notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se révéleront assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux qu'elles soient toutes payées.
—C'est bien ainsi que je le comprends.
—On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses de la loi; j'ai des droits à faire valoir comme héritière de ma mère; j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens à ce que tout ce que je possède soit vendu pour que ces dettes soient payées.
Mais Léon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le désirait, car il trouva rue Royale une dépêche de son père annonçant son arrivée à Paris pour le soir même.
Ce que Léon voulait en se rendant à Rouen, c'était prendre connaissance des affaires de son oncle, et dire aux créanciers qui allaient s'abattre menaçants qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils seraient payés intégralement et qu'il le leur garantissait, lui Léon Haupois-Daguillon, de la maison Haupois-Daguillon de Paris.
Son père à Balaruc, cela lui était facile, il n'avait personne à consulter, il agissait de lui-même, dans le sens qu'il jugeait convenable.
Mais l'arrivée de son père à Paris changeait la situation.
Il fallait laisser à celui-ci le plaisir de sa générosité envers cette pauvre Madeleine; cela était convenable, cela était juste, et, de plus, cela était, jusqu'à un certain point, habile; on s'attache à ceux qu'on oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son père à Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour elle.
C'était par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon devaient arriver à la gare de Lyon. À six heures moins quelques minutes, Léon les attendait à la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il avait pensé à demander à Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui eût été une prévenance à laquelle son père et sa mère auraient été sensibles; mais la réflexion l'avait fait vite renoncer à cette idée; il ne pouvait pas, à Paris, sortir seul avec Madeleine.
De la gare de Lyon à la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et madame Haupois en questions, pour Léon en récit.
Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait préparé sa réponse: «Comment était-il arrivé à Saint-Aubin juste au moment de la mort de son oncle?»
Ce fut sa mère qui la lui posa:
Son explication fut celle qu'il avait déjà donnée à Madeleine: le médecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le prévient que son oncle est menacé de devenir aveugle.
Cette histoire du médecin avait l'inconvénient de ne pas expliquer la lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de cette lettre? Cela n'était pas probable; si contre toute attente le vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une façon telle quelle.
Élevé par un père et une mère qui l'aimaient, Léon n'avait pas été habitué à mentir, aussi se serait-il assez mal tiré de son récit fait dans le calme et en tête à tête avec ses parents; mais en voiture, au milieu du bruit et des distractions, il en vint à bout sans trop de maladresse.
En entrant dans le salon où Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon ouvrit ses bras à sa nièce et l'embrassa tendrement.
Puis après l'oncle vint la tante.
Mais ce fut plutôt en père et en mère qu'ils l'accueillirent qu'en oncle et en tante.
Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette nuance:
—Désormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras dans ton oncle un père, dans Léon un frère; pour moi tu peux compter sur toute ma tendresse.
Madeleine était trop émue pour répondre, mais ses larmes parlèrent pour elle.
Madame Haupois Daguillon était depuis trop longtemps éloignée de sa maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre dès le soir même les habitudes de toute sa vie; aussi, malgré les fatigues d'un voyage de vingt-deux heures, voulut-elle, après le dîner, aller coucher rue Royale.
—Je vais t'accompagner, lui dit son fils.
À peine dans la rue, Léon se pencha à l'oreille de sa mère:
—Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.
L'intonation de cette question était si douce, que madame Haupois-Daguillon s'arrêta surprise et, s'appuyant sur le bras de son fils, elle força celui-ci à la regarder en face:
—Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.
—Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu n'avais pas vue depuis deux ans.
—Et pourquoi tiens-tu tant à savoir ce que je pense de Madeleine?
—Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me répondre.
Ces quelques paroles s'étaient échangées rapidement; la voix du fils était émue; celle de la mère était inquiète.
Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.
—Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui paraissait vouloir gagner du temps et peser sa réponse avant de la risquer.
—Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te parle.
—J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son esprit, de son coeur, de son caractère?
—De tout.
—Quand je voyais Madeleine, elle était une bonne petite fille, intelligente.
—N'est-ce pas?
—Douce de caractère et d'humeur facile.
—N'est-ce pas? et pleine de coeur.
—Elle était tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en sais rien; deux années changent beaucoup une jeune fille.
—Assurément, mais moi qui, depuis dix jours, vis près d'elle, je puis t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractère de Madeleine, ils sont analogues à ceux qui se sont faits dans sa personne.
—Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.
—Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?
—Je dirais que tu es fou.