Lorsque pendant trente ans on a dirigé une grande maison de commerce, avec une armée d'employés ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien souvent dans cette direction des habitudes d'autorité qu'on porte dans la vie et dans le monde; partout l'on commande, et à tous, sans admettre la résistance ou la contradiction.
C'était le cas de madame Haupois-Daguillon qui, même avec ses enfants qu'elle aimait cependant tendrement, était toujours madame Haupois-Daguillon.
Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'était en mère qu'elle lui avait tout d'abord parlé d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais ce ne fut pas la mère qui s'écria: «Tu es fou»; ce fut la femme de volonté, d'autorité, la femme de commerce.
Léon connaissait trop bien sa mère peur ne pas saisir les moindres nuances de ses intonations, et c'était précisément parce qu'il avait au premier mot senti chez elle de la résistance qu'il avait été si net et si précis dans sa demande: c'était là un des côtés de son caractère; mou dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et même cassant aussitôt qu'il se voyait en face d'une opposition.
—En quoi est-ce folie de penser à prendre Madeleine pour femme? demanda-t-il.
Ils étaient arrivés sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arrêta tout à coup, puis, après un court mouvement d'hésitation, elle tourna sur elle-même.
—Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.
—Et pourquoi?
—Ton père n'est pas encore couché, tu vas lui expliquer ce que tu viens de me dire....
—Mais....
—Madeleine est la nièce de ton père; elle est son sang; par le malheur qui vient de la frapper, elle devient jusqu'à un certain point sa fille, c'est donc à lui qu'il appartient de décider d'elle. Je ne veux pas, si la réponse de ton père est contraire à tes désirs ... que tu m'accuses d'avoir pesé sur lui et d'avoir inspiré cette réponse.
—Mais c'était là justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire, tu l'as bien deviné.
—Rentrons, explique-toi franchement avec ton père, il te dira ce qu'il pense.
—Mais toi?
—Je te le dirai aussi.
—Tu me fais peur.
Et, sans échanger d'autres paroles, ils revinrent à l'appartement de la rue de Rivoli.
M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa femme et son fils.
—Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
—Léon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement, je veux te le dire en deux mots,—il désire prendre Madeleine pour femme.
—Il est donc fou!
—C'est justement le mot que je lui ai répondu.
Puis, s'adressant à son fils:
—Tu ne diras pas que ton père et moi nous nous étions entendus.
Léon resta déconcerté, et pendant plusieurs minutes il regarda son père et sa mère, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur celle-là.
Enfin il se remit.
—Il y a une question que j'ai adressée à ma mère, veux-tu me permettre de te la poser?
—Laquelle?
—En quoi est-ce folie de vouloir épouser Madeleine?
—Elle n'a pas un sou.
—Je ne tiens nullement à épouser une femme riche.
—Nous y tenons, nous!
—Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, à épouser une femme que tu n'aimerais pas, mais je te demande qu'en échange tu ne prennes pas une femme qui ne nous conviendrait pas.
—En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mère reconnaissait tout à l'heure qu'elle était charmante sous tous les rapports.
—Sous tous, j'en conviens, répondit M. Haupois, sous un seul excepté, sous celui de la fortune; ta position....
—Oh! ma position.
—Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige à épouser une femme digne de toi.
—Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.
—Il n'est pas question d'amour.
—Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la première question à examiner, répliqua Léon avec une certaine raideur, et pour moi je puis vous affirmer que je n'épouserai qu'une femme que j'aimerai.
Peu à peu le ton s'était élevé chez le père aussi bien que chez le fils, madame Haupois jugea prudent d'intervenir.
—Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton père, tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et financière que doit occuper dans le monde celle qui épousera l'héritier de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierté de ta maison, de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: «noblesse oblige»; la noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est «fortune qui oblige». Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas épouser une femme qui n'a rien.
Depuis que ce gros mot de fortune avait été prononcé, Léon avait une réplique sur les lèvres: «Mon père n'avait rien, ce qui ne l'a pas empêché d'épouser l'héritière des Daguillon;» mais, si décisive qu'elle fût, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son père aussi bien que sa mère, et il la retint:
—Il y aurait un moyen que Madeleine ne fût pas une femme qui n'a rien, dit-il en essayant de prendre un ton léger.
—Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne discutât pas toujours gravement et méthodiquement.
—Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta fille, n'est-ce pas?
—Sans doute.
—Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la moitié de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport égal.
—Allons, décidément, tu es tout à fait fou.
—Non, mon père, et je t'assure que je n'ai jamais parlé plus sérieusement; car je m'appuie sur ta bonté, sur ta générosité, sur ton coeur, et cela n'est pas folie.
—Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes déjà entendus à ce sujet, ta mère et moi, de même que nous nous sommes entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.
—Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur ses lèvres; puis tout de suite s'adressant à son fils: C'est assez; nous savons les uns et les autres ce qu'il était important de savoir; ton père et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les nôtres: il est tard; nous sommes fatigués, et d'ailleurs il ne serait pas sage de discuter ainsi à l'improviste une chose aussi grave; nous y réfléchirons chacun de notre côté, et nous verrons ensuite chez qui ces sentiments doivent changer. Reconduis-moi.
Les mauvaises dispositions manifestées par son père et sa mère ne pouvaient pas empêcher Léon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout au contraire.
Le lendemain, il parla à son père de son projet d'aller à Rouen pour voir quelle était précisément la situation de son oncle.
Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arrêta:
—Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai déjà écrit à Rouen, et j'ai chargé un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoué, de mener à bien cette liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme d'affaires viendra plus facilement à bout des créanciers.
Le mot «liquidation» avait fait lever la tête à Léon, l'idée de venir «à bout des créanciers facilement» le souleva:
—Pardon, s'écria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner tous les droits qu'elle tient de sa mère, pour que les créanciers soient payés; il n'y a donc pas à venir à bout d'eux.
—Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller à Rouen, ton voyage est inutile.
—Je te répète ce que Madeleine m'a dit.
—C'est bien, je sais ce que j'ai à faire. Mais puisqu'il est question de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce n'est pas sérieusement que tu penses à prendre Madeleine pour ta femme, n'est-ce pas?
—Rien n'est plus sérieux.
—Tu veux te marier?
—Je désire devenir le mari de Madeleine.
—À vingt-quatre ans, tu veux dire adieu à la vie de garçon, à la liberté, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?
—La vie de garçon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je me soucie peu d'une liberté dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai plutôt besoin d'affection et de tendresse.
—Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manqué, répliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu étais fou, je te le répète aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de sang-froid et après réflexion. Toute la nuit j'ai réfléchi à ton projet, à ta fantaisie; et de quelque côté que je l'aie retourné, il m'a paru ce qu'il est réellement, c'est-à-dire insensé; aussi, pour ne pas laisser aller les choses plus loin, je te déclare, puisque nous sommes sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement à un mariage avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je te parle en mon nom et au nom de ta mère; tu n'épouseras pas ta cousine avec notre agrément; sans doute tu toucheras bientôt à l'âge où l'on peut se marier malgré ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine pour femme, il est bien entendu dès maintenant que ce sera malgré nous. Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour être franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai écrit que notre intention était de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter comme notre fille, nous pensions, ta mère et moi, que tu n'éprouverais pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier nous prouve que nous nous trompions.
—Jusqu'à ce jour Madeleine n'a été pour moi qu'une soeur.
—Jusqu'à ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez à chaque instant, et si vous vivez sous le même toit, les sentiments fraternels seront remplacés par d'autres sans doute; tu te laisseras entraîner par la sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son côté, pourra très-bien ne pas rester insensible à ta tendresse et t'aimer aussi. Cela est-il possible, je le demande?
—Que voulez-vous donc, ma mère et toi?
—Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous sommes décidés à ne pas te laisser épouser Madeleine.
—Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mère vous ne ferez cela.
—Il dépend de toi que Madeleine reste ici comme si elle était notre fille.
—Et comment cela?
—Tu comprends, n'est-ce pas, qu'après ce que tu nous as dit nous ne pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme, nous ne pouvons pas tolérer que vous viviez l'un et l'autre dans une étroite intimité.
—Vous reconnaissez donc de bien grandes qualités à Madeleine, que vous craignez qu'une intimité de chaque jour développe un amour naissant? Si Madeleine n'est pas digne d'être aimée, le meilleur moyen de de me le prouver n'est-il pas de me laisser vivre près d'elle pour que j'apprenne à la connaître et à la juger telle qu'elle est?
—Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le même toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commencé; régulièrement, beaucoup plus régulièrement qu'autrefois, tu déjeunerais avec nous, tu dînerais avec nous, tu passerais tes soirées avec nous, c'est-à-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se réalise pas, il n'y a que deux partis à prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu t'éloignes toi-même.
—C'est ma mère qui a eu cette idée?
—Ta mère et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilité qui t'incombe à toi-même, et si ce que je viens de te dire te blesse, n'accuse que celui qui nous impose ces résolutions.
—Et où dois-je aller?
—À Madrid, où ta présence sera utile, très-utile aux affaires de notre maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et nous avons pour elle les soins d'un père et d'une mère; tu la refuses, alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable où elle vivra jusqu'au jour de son mariage.
Léon resta assez longtemps sans répondre.
—Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?
—Je sens que votre résolution est par malheur bien arrêtée, je ne lui résisterai donc pas. J'irai à Madrid, car je ne veux pas causer à Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre à votre volonté, je ne renonce pas à Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'éprouve pour elle, quelle est leur solidité et leur profondeur; à mon retour je vous ferai connaître ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!
—Le plus tôt sera le mieux.
Ce n'était pas la première fois que Léon se trouvait en opposition avec les idées ambitieuses de son père et de sa mère; il les connaissait donc bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas à lutter contre elles.
Quand sa mère avait dit avec modestie et les yeux baissés: «notre position», tout était dit.
Et, pour son père, il n'y avait rien au-dessus de la fortune «gagnée loyalement dans le commerce».
Tous deux avaient au même point la fierté de l'argent et le mépris de la médiocrité.
Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait été question de marier celle-ci, quelle était la puissance tyrannique de ces idées, qui avaient fait repousser, malgré les supplications de Camille, les prétendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de compte un baron Valentin, à peine noble mais riche. Combien de fois Camille, qui voulait être duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la possibilité d'être simple marquise, avait-elle versé des torrents de larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touché M. et madame Haupois.
—Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.
Cette réponse avait toujours été la même en présence d'un mari pauvre.
S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'était faire faillite moralement.
Que répondre à son père et à sa mère lui disant: «Ce n'est pas Madeleine que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?»
Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait, ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en réalité contre elle.
Ce qu'il fallait pour le moment, c'était que Madeleine restât près de son père et de sa mère et qu'elle devînt de fait ce qu'elle n'était encore qu'en parole: leur fille.
Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait pour lui-même un temps d'épreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son coeur. Et, s'étant dégagé du sentiment de sympathie et de tendresse qui à cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait réellement sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'épouser malgré son père et sa mère.
La chose était assez grave pour être mûrement pesée et ne point se décider à la légère par un coup de tête ou dans un mouvement de révolte.
Résolu à partir, il voulut l'annoncer lui-même à Madeleine, et pour cela il choisit un moment où, sa mère étant occupée rue Royale et son père étant à son cercle, il était certain de la trouver seule et de n'être point dérangés dans leur entretien.
—Je viens t'annoncer mon départ pour demain, dit-il.
À ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni émotion, mais tirant un morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit à son cousin.
—Voici la liste des objets que je te prie de me faire expédier, dit-elle.
—Mais je ne vais point à Rouen, je pars pour Madrid.
—Madrid!
Et cette émotion que Léon lui reprochait tout bas de n'avoir point manifestée quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et pâlir ses lèvres frémissantes.
—Tu pars! répéta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars.
—Demain.
—Et tu seras longtemps absent?
Il hésita un moment avant de répondre.
—Je ne sais.
—C'est-à-dire pour être franc que tu ne peux pas prévoir le moment de ton retour, n'est-ce pas? Tu as été si bon, si généreux pour moi, que me voilà tout attristée.
Puis baissant la voix:
—Avec qui parlerai-je de lui?
Et deux larmes coulèrent sur ses joues.
C'était la pensée de son père qui, assurément, faisait couler les larmes, et cette pensée seule.
—Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon père? demanda Léon après quelques minutes de réflexion; tu sais qu'ils se sont aimés tendrement comme deux frères, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brisé nos relations, mon père avait plaisir à raconter des histoires de son enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frère Armand se trouvait mêlé: tu seras agréable à mon père en lui parlant de ce temps.
—Certes je le ferai.
—Puisque je te demande d'être agréable à mon père, veux-tu me permettre de te donner un conseil, ma chère petite Madeleine?...
Il s'arrêta brusquement, car, se laissant entraîner par son émotion il avait été plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller.
Mais aussitôt il reprit en souriant:
—Tiens! voilà que je parle comme lorsque tu n'étais qu'une petite fille et que nous jouiions au mariage.
Elle détourna la tête et ne répondit pas.
—Ce que je veux te demander, poursuivit Léon vivement, c'est que tu t'appliques à faire la conquête de mon père et de ma mère. Cela te sera facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.
—Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face, dit-elle en s'efforçant de sourire.
—Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de cette qualité.
—Adresse-toi à mon désir de t'être agréable à toi-même, c'est assez.
—Enfin, je veux que tu charmes mon père et ma mère de telle sorte qu'à mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par l'adoption, mais encore par l'affection. Présentement tu sais qu'ils t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plaît parce qu'on plaît, sans raison bien souvent; mais on plaît aussi parce qu'on veut plaire. Fais-moi l'amitié, chère petite ... cousine, de leur plaire à tous deux, à l'un comme à l'autre. Ce qui sera le plus sensible à ma mère, ce sera l'intérêt que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides à écrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires intelligemment quelques belles pièces d'orfèvrerie, elle t'adorera. Quant à mon père, il sera très-heureux que tu l'accompagnes dans sa promenade de tous les jours aux Champs-Élysées, et quand il sera fier de toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqués en passant appuyée sur son bras, sa conquête sera faite aussi, et solidement, je t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.
—Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.
—Maintenant il me reste à parler d'un membre de notre famille avec qui tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il n'est même pas à souhaiter que tu fasses sa conquête.
—Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?
—Parce qu'elle voudrait te marier.
Elle ne put retenir un mouvement de répulsion.
—Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progrès en elle, depuis qu'elle est mariée; elle a toujours à offrir une collection de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus beaux noms de la noblesse française ou étrangère, car elle n'a pas de préjugés patriotiques.
—Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles pauvres.
—Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas être si pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la beauté, par la grâce, par les qualités de l'esprit et de l'âme....
Il avait prononcé ces paroles avec élan, il s'arrêta, et reprenant le ton enjoué:
—Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me réserve de te marier....
Elle le regarda interdite, ne sachant évidemment que penser de ces paroles et cherchant leur sens.
Il continua en souriant:
—Plus tard, à mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets à personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgré toi, écris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune fille écrive ainsi, même à son cousin; mais dans une circonstance aussi grave, ce ne serait pas à ton cousin que tu écrirais, ce serait à ... ce serait à ton frère. Me le promets-tu?
Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.
—Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose à te demander. Je voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me quitterait pas. Veux-tu me donner le petit médaillon qui était suspendu à la chaîne de mon oncle et dans lequel se trouve l'émail fait d'après ton portrait quand tu étais petite fille?
—Si je veux, ah! de tout coeur!
Et vivement elle courut chercher ce médaillon qu'elle tendit à Léon.
—Merci, dit-il.
Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la regardant dans les yeux.
À ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit d'un coup d'oeil.
—Je faisais mes adieux à Madeleine, dit Léon après un court moment d'embarras, car j'avance mon départ, je me mettrai en route demain matin.
Après le départ de Léon, Madeleine s'appliqua de tout coeur à suivre les conseils qu'il lui avait donnés, et cela lui fut d'autant plus facile qu'elle désirait elle-même très-franchement plaire à son oncle et à sa tante.
Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le dégoût, ni le mépris, et ce n'était nullement un ennui pour elle d'aller passer quelques heures de sa journée auprès de sa tante; elle prenait intérêt à ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame Haupois-Daguillon était enchantée d'elle.
Si elle n'éprouvait pas non plus un plaisir extrême à monter chaque jour les Champs-Élysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et à les redescendre à l'heure où le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale promenade, cela ne lui était pas en réalité une bien grande fatigue: son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnât, elle était elle-même contente du contentement de son oncle.
M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garçon et homme à bonnes fortunes, avait, malgré l'âge et ses occupations commerciales, conservé l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles à la beauté féminine que ce riche bourgeois. Sa nièce eût été laide ou mal bâtie, il ne l'eût point pour cela repoussée; mais les sentiments de compassion qu'il eût éprouvés pour elle n'eussent en rien ressemblé à ceux de tendre sympathie qui tout de suite l'avaient touché lorsqu'après une séparation de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'être laide ou mal bâtie, elle était au contraire fort belle et surtout admirablement modelée cette jeune nièce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses épaules tombantes sans saillies osseuses, son torse entier étaient dignes de la sculpture, et comme sur ces épaules se dressait une tête gracieuse et fine d'une beauté délicate, que la douleur en ces derniers temps avait pétrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poétique, qu'elle n'avait pas en sa première jeunesse, elle produisait une vive sensation sur ceux qui la voyaient, alors même qu'il ne la connaissaient pas. Et pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil à la démarche modeste, il arrivait souvent qu'on se retournât ou qu'on s'arrêtât alors qu'elle accompagnait son oncle qui, lui, s'avançait en vainqueur superbe: il marchait la tête haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate longue et sur une chemise d'une blancheur éblouissante formant le plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnée qui maintenait au majestueux un ventre proéminent; tenant dans sa main soigneusement gantée une canne dont la pomme en argent était ciselée et niellée avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du trottoir; tendant le mollet, il passait à travers la foule, heureux de sa bonne santé, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait à son bras.
En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le désir de Léon, la conquête de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux un père et une mère, elle sentit au moins qu'elle était adoptée avec tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce qu'il le faut.
Dans l'apaisement que le temps amena peu à peu en elle, deux points noirs restèrent cependant inquiétants pour son esprit et menaçants pour son repos.
L'un se trouva dans les soins gênants dont l'entoura le principal employé de son oncle, un jeune homme de l'âge de Léon et son camarade de classes, nommé Eugène Saffroy;—l'autre dans l'ignorance où son oncle la laissait à propos du règlement des affaires de son père.
Le premier souci de son oncle, dès qu'elle s'était installée à Paris, avait été de provoquer son émancipation, et, aussitôt qu'il l'eut obtenue, de se faire donner une procuration générale, de telle sorte que Madeleine n'eût à se préoccuper ni à s'occuper de rien. Si elle avait osé, elle aurait dit qu'elle désirait au contraire régler elle-même tout ce qui touchait la succession de son père; mais une extrême réserve lui était imposée en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait osé risquer, son oncle lui avait fermé la bouche:
—As-tu confiance en moi?
—Oh! mon oncle.
—Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Léon m'a dit que tu abandonnais tous tes droits, nous aurons égard à ta volonté, qui est respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter à ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux mains les quittances de tous ceux à qui ton père devait; cela, il me semble, doit te suffire.
Évidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle était parfaitement juste. N'était-ce pas lui qui payait? Il avait bien le droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin de compte, lui coûterait assez cher.
Elle se disait, elle se répétait tout cela, et cependant elle était tourmentée autant qu'affligée que son oncle ne lui parlât jamais de ce qui se passait à Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait prendre à coeur de sauver l'honneur de son père et de défendre sa mémoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvreté, celui-là était pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait rien, pas même parler, pas même savoir; elle n'avait qu'à attendre dans son impuissance et surtout dans une confiance apparente.
Du côté d'Eugène Saffroy, son tourment, pour être moins profond, n'était pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.
Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugène Saffroy avait été recueilli, après la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon, qui l'avait fait élever et instruire avec Léon, jusqu'au jour où celui-ci avait quitté le collége pour l'École de droit. À cette époque Eugène Saffroy était entré dans la maison de la rue Royale, et rapidement, par son zèle, par son activité, par son intelligence des affaires, il était devenu un employé modèle, réalisant ainsi le secret désir de madame Haupois-Daguillon qui avait été de faire de lui le soutien de Léon, c'est-à-dire l'homme de travail et le directeur réel de la maison dont Léon serait bientôt le chef en nom beaucoup plus qu'en fait.
Lorsqu'on a de pareilles visées sur un homme qui, par son activité et son intelligence, peut se créer partout une bonne situation, on ne saurait trop le ménager pour se l'attacher solidement.
C'était ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double rapport des intérêts et des relations, elle l'avait traité aussi généreusement que possible; non-seulement il avait une part dans les bénéfices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les dimanches, à Paris pendant l'hiver, et pendant l'été au château de Noiseau: il était presque un associé, et jusqu'à un certain point un membre de la famille.
Cette position l'avait mis en relations fréquentes avec Madeleine, qu'il voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait dans les magasins de la rue Royale auprès de sa tante, et le dimanche quand il venait dîner à Noiseau.
Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde à ses attentions et à ses politesses, mais bientôt elle avait dû reconnaître qu'il n'était pour personne ce qu'il était pour elle.
Alors elle s'était renfermée dans une extrême réserve; mais, sans se décourager, il avait persisté, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle arrivait, cherchant sans cesse à lui adresser la parole, et, ce qu'il y avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame Haupois-Daguillon étaient présents, comme s'il se savait assuré de leur consentement.
Madeleine était assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait à lui plaire; à la vérité, c'était avec toutes les marques du plus grand respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il était visible pour tous.
Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en apercevant, comment ne disaient-ils rien?
Cela était étrange.
La soeur de Léon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la campagne, se chargea de l'éclairer à ce sujet.
Au temps où Camille venait passer une partie de ses vacances à Rouen, elle n'avait pas grande amitié pour sa cousine Madeleine, mais maintenant la situation n'était plus la même, Madeleine était malheureuse, orpheline, pauvre, et c'était assez pour que la baronne Valentin, qui ne désirait rien tant que de trouver «des personnes intéressantes» qu'elle pût conseiller, secourir et protéger, lui témoignât une active sympathie.
Son premier mot, lorsqu'elle avait trouvé Madeleine installée chez ses parents et l'avait embrassée affectueusement, avait été pour lui dire tout bas à l'oreille:
—Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus belles relations.
Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqué l'attitude de Saffroy, elle s'était expliqué franchement et vigoureusement sur les prétentions du commis:
—Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,—elle se plaisait à se moquer des roturiers en leur donnant la particule,—tu vois que monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-être pas, c'est qu'il est encouragé par mon père et ma mère.
—Ils te l'ont dit? s'écria Madeleine.
—Non, mais cela n'était pas nécessaire; j'ai des yeux pour voir, il me semble. D'ailleurs, cette faveur que mon père et ma mère accordent à Saffroy entre dans leur système: ils veulent se l'attacher et ils vont jusqu'à vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien certains qu'il ne se séparera jamais de Léon et qu'il s'exterminera toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas. D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a déjà que trop de puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir. Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Bréauté de Valletot! Sois tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquière.
Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux était de se conduire, avec Saffroy de façon à ce que celui-ci comprit bien qu'elle ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il renoncerait sans doute à son projet; on n'épouse pas volontiers une jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et bien clairement qu'elle ne vous aime pas.
Mais la choses ne tournèrent point comme elle l'avait espéré; Saffroy ne montra aucun découragement, et, comme elle persistait dans sa réserve et sa froideur, sa tante intervint entre eux.
—Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune commis avait été tenu à distance avec plus de raideur encore que de coutume.
—Mais rien.
—Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien hautaine avec lui.
—Hautaine!
—Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est notre ami bien plus que notre employé; il a toute notre confiance. Et j'ajoute qu'il la mérite pleinement sous tous les rapports, il mérite d'être aimé; jeune, beau garçon, intelligent, instruit, il rendra heureuse la femme qu'il épousera et il lui donnera une belle position dans le monde.
Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant entièrement d'un coup d'oeil profond.
Puis, après un moment de réflexion, elle continua:
—Puisque nous avons parlé de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au bout, dit-elle.
Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de manière à la bien tenir sous ses yeux:
—Tu n'as pas oublié que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce rôle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations sérieuses; la première et la plus importante est de penser à ton avenir, c'est-à-dire à ton mariage.
—Mais ma tante....
—Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage? Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure présente; nous devons nous préoccuper du lendemain, et c'est ce que nous faisons.
Madeleine écoutait avec inquiétude, car elle ne voyait que trop clairement où l'entretien allait aboutir.
—En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne voulons pas, comme certains parents égoïstes, nous décharger au plus vite de la responsabilité qui nous incombe, et il n'est nullement dans nos intentions d'avancer le jour où nous nous séparerons. Nous t'aimons, ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que cette séparation, un chagrin très-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens à Saffroy dont, en réalité, je ne me suis pas éloignée autant que l'incohérence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc un double désir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous séparer de toi. Ce double désir, nous croyons avoir trouvé le moyen de le réaliser. Ne devines-tu pas comment?
Madeleine ne répondit pas. Peut-être, en attendant, trouverait-elle une réponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.
—Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon, c'est de te donner Saffroy pour mari.
Prévenue, Madeleine ne broncha pas.
—Tu ne dis rien?
—Je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je désire ne pas me marier.
—En ce moment, je te répète que nous comprenons cela. Mais je ne parle pas de demain. Je parle de l'avenir.
Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensées; que diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle déclarerait qu'elle ne voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette réponse une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui témoignaient, et qui était si douce à son coeur brisé, ne se changerait-elle pas en froideur? Elle n'était pas leur fille; et si elle voulait être aimée d'eux il fallait qu'elle se fît aimer, et c'était prendre une mauvaise route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.
Comme elle cherchait, sans les trouver, hélas! les raisons qui pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se fâcher de son refus, elle reçut de Rouen une lettre qui, tout en lui causant un très-vif chagrin, lui parut propre à rompre complétement tout projet de mariage avec Saffroy.
Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de papiers qui étaient les reçus des sommes dues par son père.
—Je t'avais promis de mener à bien le règlement des affaires de ton pauvre père, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que tu devras conserver avec soin, les reçus pour solde,—il avait souligné ce mot,—de ses créanciers, de tous ses créanciers.
Elle s'était jetée alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrassé.
L'honneur de son père était sauf et c'était à son oncle qu'elle le devait. Il avait tout payé puisque les créanciers, tous les créanciers avaient signé des quittances pour solde: on ne donne des quittances que contre argent.
La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait et connaissait mal les affaires.
Elle était d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'était trouvée assez souvent en relations dans une maison amie, et c'était en rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait pour lui écrire.
Créancière de l'avocat général pour une somme de dix mille francs prêtée d'une façon assez irrégulière, elle avait été appelée par l'homme d'affaires chargé de liquider la succession de M. Haupois, et on lui avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle une quittance entière; tout d'abord elle avait refusé; mais l'homme d'affaires, ne se laissant émouvoir par rien, lui avait démontré que si elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, après avoir pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre quittance entière de 10,000 francs, touché les cinq mille qu'on lui proposait. Son cas n'avait pas été unique; d'autres comme elle avaient perdu la moitié de ce qui leur était dû et cependant avaient signé les reçus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces créanciers avaient pu supporter ce sacrifice, elle n'était pas dans une aussi bonne situation qu'eux; cette perte de cinq mille francs était une ruine pour elle, et c'était pour cela qu'elle s'adressait directement à mademoiselle Madeleine Haupois, en faisant appel à ses sentiments de justice, d'honneur et de piété filiale.
La lecture de cette lettre avait atterré Madeleine. Eh quoi! c'était là ce que son oncle appelait mener à bien le règlement des affaires de son père!
Mais, après une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouvé un moyen qui non-seulement payerait entièrement les dettes de son père, mais qui encore empêcherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage.
Et le jour même, à l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle, profondément émue, mais aussi fermement résolue, elle s'ouvrit à lui.
M. Haupois était un homme méthodique en toutes choses, même en ses distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le faisait une seconde fois, une troisième, et toujours. Ainsi, ayant pris l'habitude de monter chaque jour les Champs-Élysées et de les redescendre, il ne dépassait jamais le rond-point de l'Étoile; arrivé là, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de Boulogne, et revenait à petits pas à Paris, prenant pour descendre le trottoir opposé à celui qu'il avait suivi pour monter.
Madeleine monta les Champs-Élysées, appuyée sur le bras de son oncle, sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre, une maison, un endroit quelconque où elle parlerait, et dépassant cette maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prétextes, combien de raisons même n'avait-elle pas pour se taire! son oncle était distrait; on les avait salués; on allait les aborder.
Enfin, ils arrivèrent au rond-point de l'Étoile: il fallait se décider ou renoncer.
—Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué alors que son coeur était serré à étouffer.
—Jusqu'au Bois!
Et M. Haupois resta un moment stupéfait, se demandant ce que pouvait signifier une pareille extravagance. Mais c'était une voix douce et harmonieuse qui venait de lui parler, c'étaient de beaux yeux tendres qui le regardaient, il se laissa toucher.
—Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?
—C'est ce que je me demande. Le temps est à souhait pour la promenade, ni chaud ni froid; pas de poussière, pas de boue et un splendide coucher de soleil qui se prépare derrière le Mont-Valérien.
—Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.
En peu de temps, ils arrivèrent à l'entrée du Bois: le soleil s'était abaissé derrière le Mont-Valérien, dont la dure silhouette se découpait en noir sur un fond d'or, et déjà des vapeurs blanches s'élevaient çà et là au-dessus des arbres dépouillés de feuilles.
Puis, ayant pris l'allée des fortifications ils se trouvèrent seuls au milieu du bois, dans le silence qui n'était troublé que par le bruit des feuilles sèches soulevées par leurs pas: le moment était venu de parler.
Comme elle réfléchissait depuis quelques instants, son oncle l'interpella:
—Je te trouve bien mélancolique, si tu es fatiguée, dis-le franchement, ma mignonne, nous rentrerons.
—Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir d'une lettre que j'ai reçue, une lettre de Rouen.
—De Rouen?
—De madame Monfreville.
À ce nom, qui était celui de la vieille dame créancière de l'avocat général, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariété.
—Et que te veut madame Monfreville?
—Elle me dit qu'elle n'a touché que cinq mille francs sur les dix mille qui étaient dus par mon père, et elle me demande, elle me prie de lui faire payer ces cinq mille francs.
—Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne t'est rien resté, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mère. Elle veut t'apitoyer après avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi. Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui répondre moi-même de façon à ce qu'elle te laisse tranquille désormais.
—Mais, mon oncle.
Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.
—Les comptes faits, le passif de ton père s'est trouvé de 75% supérieur à son actif augmenté de l'abandon de tes droits, j'ai pris à ma charge 25% et nous sommes ainsi arrivés à offrir aux créanciers 50%, qui ont été acceptés avec une véritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un bon nombre c'était plus qu'il ne leur était dû réellement, et ils avaient encore un joli bénéfice, tant ton pauvre père avait mal arrangé ses affaires. C'était le cas particulièrement de ta vieille madame Monfreville, à qui, je le parierais, ton père ne devait pas légitimement plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de résistance pour donner une quittance entière, et cela prouve mieux que tout la valeur de ces créances.
Cette explication pouvait être bonne, mais elle ne porta nullement la conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur: que son père dût légitimement ou non, elle ne s'en inquiétait pas; il devait, c'était assez pour qu'elle voulût payer.
—Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je suis pénétrée de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant j'ose encore vous demander davantage.
—Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et je ne la ferai pas.
—Vous êtes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous expliquera comment j'ose avoir une manière de comprendre et de sentir les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce que mon père doit fût payé.
—Tout ce qu'il devait réellement a été payé.
—J'entends tout ce qu'on lui réclamait.
—C'est de la folie.
—Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice, mais ma tante m'a dit que, dans votre générosité, vous vouliez me donner une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie, ne me donnez pas cette dot, et employez-la à payer ce que mon père doit.
—Ton père ne doit rien, je te le répète, et ce que tu me demandes là est absurde à tous les points de vue.
—Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mémoire de mon père; permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit l'être, alors même que cela serait absurde.
—Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de repousser un bon mariage. C'est son indépendance qu'elle refuse.
—Mais l'indépendance ne peut-elle pas aussi s'acquérir, pour une orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que vous me destiniez à payer ces dettes, ce sera précisément et seulement cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant ces deux grâces, vous aurez été pour moi le meilleur des parents. Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'être pauvre comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.
M. Haupois-Daguillon s'arrêta, et durant assez longtemps il regarda sa nièce, dont le visage pâli par l'émotion recevait en plein la lumière du soleil couchant.
—Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1° payer ce que tu crois que ton père doit encore; 2° ne pas épouser Saffroy; 3° travailler, et surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?
—Oui, mon oncle, dit-elle.
—Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,—je ne payerai pas ce que ton père ne doit pas,—je ferai tout au monde pour que tu épouses Saffroy,—je ne te permettrai jamais de travailler dans ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons à te donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu pourrais t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler dans notre maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille, j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: tu es jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, beau garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger pour tous. Mariée, nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre associé. Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme employée de la maison, nous serions obligés de tenir notre fils loin de Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid malgré le chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. Il y restera tant que tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous créera pour tous une situation bien difficile. Réfléchis à tout cela, et plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici à Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.