XII

Carbans n'était pas le seul créancier de Cara: Léon ne fut pas longtemps sans découvrir cette fâcheuse vérité.

Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'était expliqué une bonne fois avec lui à propos de ses affaires, et elle n'était pas femme à revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait pas qu'il y eût de questions d'argent entre eux, cela avait été nettement formulé; elle lui avait seulement montré les valeurs dont se composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but, se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Léon, qui n'était pas lui-même bien au courant des choses financières, avait dû interroger quelques personnes compétentes, et il avait eu le très-vif chagrin de venir dire à sa maîtresse que ce qu'elle considérait comme une fortune n'était qu'un ensemble de titres dépréciés et qui pour la plupart même n'étaient pas réalisables.

Cara avait reçu cette mauvaise nouvelle sans en être trop vivement affectée, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle était loin d'avoir une pareille pensée), mais parce qu'elle savait par expérience que des valeurs déclarés mauvaises par des gens de Bourse peuvent devenir, à un moment donné, une source de fortune: il n'y a pas de femme dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce prince qui fit cadeau à une de ses maîtresse de quelques titres de propriété sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien prêter, et qui, du jour au lendemain, quand on commença à exploiter les sources de pétrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotées cinq francs à la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et elles y tiennent.

Ce fut par Louise que Léon connut la situation vraie de Cara: interrogée par lui, la fidèle femme de chambre commença par se défendre de parler, mais elle finit par tout dire:

—Je vois bien que monsieur a remarqué l'inquiétude de madame, et qu'il a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentées dans la maison; je ne veux pas que cette inquiétude et nos airs mystérieux lui fassent supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux, et, si monsieur était malheureux, cela ferait le chagrin de madame. C'est là ce qui me décide à parler. Seulement, monsieur voudra bien me promettre à l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconté et que c'est moi qui l'ai averti.

—Parlez.

—Eh bien, madame va être saisie et vendue.

Léon respira; ce n'était pas cela qu'il craignait après ces savantes recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers n'étaient pas graves, et leur guérison était facile.

—Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misérable M. Ackar, en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de madame; il les a vendues ou échangées et a remplacé celles qui lui avaient été confiées par d'autres qui ont tellement baissé que les vendre maintenant serait une ruine. Madame était loin de se douter de cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a découvert la vérité ou tout au moins une partie de la vérité, car à ce moment il y avait une certaine quantité de ces valeurs qui, étant dépréciées, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru à cette hausse, et elle a compté dessus pour payer ses dépenses. Ce n'est pas la hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a pas diminué ses dépenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le boucher, l'épicier, même le boulanger; c'est à en perdre la tête. Si elle voulait que tout cela fût payé du jour au lendemain, rien ne serait plus facile, elle n'aurait qu'un mot à dire, qu'un signe de tête à faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce signe, elle aime trop monsieur.

À une pareille confidence il n'y avait qu'une réponse possible: demander les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Léon.

Mais Louise refusa:

—Si monsieur croit que c'est pour en arriver à ce résultat que je lui ai raconté, bien malgré moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce que j'ai demandé à monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai parlé. Si monsieur payait lui-même les fournisseurs, madame comprendrait tout de suite le rôle que j'ai joué et dans sa colère elle me renverrait. Je ne veux pas de ça et voilà pourquoi, avant d'ouvrir la bouche, j'ai fait promettre à monsieur que madame ne saurait jamais rien de ce que je lui aurais raconté; monsieur a promis, je lui demande de tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parlé, c'est pour monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiète pas de ce qu'il peut remarquer d'étrange. Maintenant il est bien certain, que si monsieur pouvait débarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais heureuse, mais comment?

Léon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il la voyait dévouée à Cara; mais, malgré tout, elle lui inspirait un sentiment de répulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette confidence.

—Voilà une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les dettes de sa maîtresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener à demander à Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle me croit plus jeune que je ne suis.

Et il se décida à demander à Cara l'état de ses dettes, bien convaincu qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot qui l'obligeait à intervenir: «Si elle voulait, elle n'aurait qu'un signe à faire pour que tout fût payé du jour au lendemain.» Si cela n'était pas complètement vrai, il suffisait que ce fût possible pour que Léon trouvât son honneur engagé à payer tout lui-même. Seulement il aurait mieux aimé qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins adroitement déguisé, Cara s'adressât franchement à lui, cela eût été plus digne, plus conforme au caractère qu'il avait cru trouver en elle, qu'il avait été si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui gâtait la Cara qui peu à peu s'était révélée à lui, et qui, justement par les qualités qu'il avait découvertes en elle, s'était emparée de son coeur d'une manière si forte et si profonde. Mais cette déception n'était pas telle qu'elle dût l'empêcher de s'acquitter de son devoir envers elle: il était son amant, son seul amant, elle avait des dettes, il devait les payer, cela était obligé.

Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignité et son honneur, mais il le devait encore pour le monde, c'est-à-dire pour sa réputation. Malgré son amour du tête-à-tête et de l'intimité, Cara n'avait pas rompu avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient à son monde, les hommes appartenaient à tous les mondes, au vrai comme au faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude, les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle était une femme désirable, ceux-là pour rien, pour aller quelque part où l'on s'amuse, où l'on est libre, et où de temps en temps on trouve un bon dîner. Pour tous il était l'amant en titre et si les huissiers saisissaient sa maîtresse, c'était exactement comme s'ils le saisissaient lui-même, avec cette circonstance aggravante qu'il la laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y était pas lui-même.

Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il payât tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-être assez difficile; car ce qu'il s'était réservé sur le prêt de Rouspineau était dépensé depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il ferait un nouvel emprunt à Rouspineau.

Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement pris avec Louise; il avait trouvé dans l'antichambre un monsieur qui avait la tournure d'un huissier et il désirait savoir ce que cet huissier venait faire.

Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette question nettement posée, elle avait voulu se lancer dans de longues explications; mais s'étant coupée deux ou trois fois sans pouvoir se reprendre, elle avait été obligée à la fin, et à sa grande confusion, d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.

—J'aurais payé depuis longtemps déjà, car je n'aime pas plus que toi les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mesDocks de Napleset de mesMines du Centrequ'on m'annonçait comme prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans quelque temps, prochainement, je serai débarrassée de cet huissier.

—Laisse-moi t'en débarrasser tout de suite.

—Restons-en là; cet huissier sera payé, sois tranquille; pourquoi soulever entre nous une cause de désaccord? tu aimes donc bien les querelles? Si tu veux quereller à toute force, choisis au moins un autre sujet.

Il avait insisté: elle s'était fâchée.

Alors lui aussi s'était fâché, et il lui avait représenté les raisons personnelles qui l'obligeaient à ne pas la laisser exposée aux poursuites des huissiers: sa dignité, son honneur étaient en jeu.

Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'écouter; mais peu à peu elle s'était laissé toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurément il était désagréable pour lui qu'on dît que sa maîtresse était poursuivie; mais ne serait-il pas plus désagréable, déshonorant pour elle qu'on dît qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement s'il payait des dettes qui, en réalité, n'étaient pas les siennes?

Elle ne pouvait donc pas céder à ce qu'il lui demandait, et elle ne céderait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'était de vendre sesDocks de Napleset sesMines du Centre, sans attendre la hausse; sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce sacrifice de bon coeur.

Ce fut à son tour de résister: il ne pouvait pas accepter un pareil sacrifice.

Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la première et peut-être plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien simple: afin d'éviter désormais entre eux toute discussion d'affaires, afin d'être à l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en réalité être évité, Cara remettrait à Léon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avancé.

Qui eut l'idée de cet arrangement, qui terminait d'une façon si heureuse cette difficulté au premier abord presque insurmontable? Personne en propre. Elle leur fut suggérée à l'un aussi bien qu'à l'autre par la logique même des choses.

Quand on est fils de bourgeois, et quand on a été élevé bourgeoisement au milieu d'idées bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine développée par celle de son éducation, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on veuille, on ne peut pas ne pas être bourgeois, au moins par quelque côté. Chez Léon, qui non-seulement était fils de bourgeois, mais qui de plus avait pour père un Normand et pour mère une femme de commerce, ce côté bourgeois se manifestait dans une certaine méfiance qui apparaissait chez lui aussitôt qu'il s'agissait d'une question d'argent; c'est-à-dire, pour préciser en employant une expression bourgeoise, qu'il était volontiers porté à s'imaginer «qu'on voulait lui tirer des carottes». Et comme dès son enfance, au collége, où il était arrivé avec de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois à subir cette extraction désagréable, il avait pris des habitudes de réserve et de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il se mettait sur la défensive.

On comprend combien fut doux son soulagement quand, après son entretien avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas envoyé Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant.

Elle était donc bien réellement la femme qu'il avait cru, et non pas celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.

Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que deux choses à faire: savoir tout d'abord à combien se montaient les sommes que devait sa maîtresse, et ensuite se procurer l'argent nécessaire pour qu'elle pût elle-même payer ces sommes.

Profitant d'un jeudi, c'est-à-dire d'une absence de Cara, il s'adressa à Louise pour qu'elle lui donnât le montant de ces sommes: mais ce fut difficilement qu'il la décida à parler.

À mesure qu'elle lui énumérait les noms des créanciers, couturier, modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc., avec le chiffre de ce qui était dû à chacun, il écrivait ces noms et ces chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces chiffres alignés les uns au-dessous des autres:

67,694 francs.

Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa mine s'allonger.

En effet, le total était un peu fort; de plus à ces 67,694 fr. il fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total général de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour Cara ne serait nullement le total de ses dettes à lui. Pour payer 27,500 fr. à Carbans, il avait emprunté 60,000 fr. à Rouspineau; combien faudrait-il qu'il empruntât pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000 fr. C'est-à-dire que sa dette à lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre devait donner à réfléchir.

Après avoir emprunté, il faudrait payer. Où prendrait-il ces 160,000 francs?

Une pareille question pouvait très-justement allonger la mine. Jusqu'à ce moment Léon n'avait point eu de dettes. Il avait vécu facilement avec la très-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'était trouvé arriéré de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot à dire à son père pour que celui-ci les lui donnât; cela rentrerait dans les frais généraux auxquels la maison Haupois-Daguillon était tenue: noblesse oblige.

Mais de quelques milliers de francs à 160,000 francs, la marge est large, et n'y avait pas à espérer que son père continuât maintenant à se montrer aussi facile.

Malheureusement de pareilles réflexions étaient à cette heure complètement inutiles; c'était avant de prendre Cara pour maîtresse qu'il fallait les faire, et non maintenant.

Maintenant il était engagé, et il fallait qu'il allât jusqu'au bout, c'est-à-dire qu'il devait, à n'importe quel prix, se procurer ces 67,694 francs.

Heureusement Rouspineau était là; mais quand le marchand de fourrage de la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,—Léon avait arrondi la somme,—il poussa les hauts cris.

—Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses rentes dans son pays natal, à Beaugency, un joli pays comme chacun sait, où le vin n'est pas tant cher; il s'était saigné aux quatre membres pour trouver les soixante mille francs qu'il avait déjà prêtés et qui étaient toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'était pas à lui qu'il fallait s'adresser, c'était à un capitaliste.

En écoutant ce discours, Léon ne s'était pas beaucoup inquiété, se disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces quatre-vingt mille francs; mais bientôt il avait compris qu'il ne trouverait pas là la somme qu'il lui fallait.

—Je ne vois guère que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les courses.

—J'en ai entendu parler, mais je n'ai point été en relations avec lui.

—Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain, vous saurez sa réponse: mais, à l'avance, je crois pouvoir vous assurer qu'elle sera ce que vous désirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les trouvera; il a une riche clientèle, et il fait valoir l'argent de plus d'une de nos femmes à la mode, qui chez lui trouvent de gros bénéfices qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher que moi.

Cette réponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prévue, et le lendemain Léon se présenta chez M. Brazier; mais on ne pénétrait pas chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses clients dans un petit bureau où il tenait sous clef, dans des coffres sur lesquels on s'asseyait, des échantillons d'avoine et de son. Chez Brazier, on trouvait un élégant magasin meublé à l'anglaise, dans lequel de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous, s'informant poliment de ce que vous désiriez. Ce que Léon désirait, c'était voir M. Brazier; et, comme celui-ci était occupé, il dut l'attendre pendant près d'une heure, assez mal à l'aise au milieu de ce magasin.

Enfin, il vit paraître une sorte de patriarche à cheveux blancs, d'une tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-même, qui le pria de passer dans son bureau particulier.

En quelques mots Léon lui exposa l'objet de sa visite.

—L'affaire est faisable, répondit gravement Brazier: elle se résout dans une question de garantie; autrement dit, en échange des 80,000 francs qui vous sont nécessaires, qu'offrez-vous?

—Ma signature.

Brazier s'inclina avec une politesse affectée.

—Moralement, c'est beaucoup, mais financièrement, c'est moins, si j'ose me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de fortune propre.

—J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.

—J'ai l'honneur de connaître M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et l'autre, pleins de santé; ils peuvent vivre longtemps encore.

—Je l'espère.

—J'en suis convaincu; on ne désire pas généralement la mort de ses parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas notre cas. Nous sommes donc en présence d'un fils de famille, qui aura une belle fortune un jour, mais qui présentement n'offre comme garantie que des espérances; encore ces espérances peuvent-elles ne pas se réaliser; il peut mourir avant ses parents; il peut être pourvu d'un conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans; vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas cependant qu'elles soient telles qu'il faille considérer ce prêt comme impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je ne suis qu'un intermédiaire; et je dis encore que cette absence de garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le proportionnera au risque couru.

Il ne fallut pas longtemps à Brazier pour consulter ses clients, et le surlendemain il communiqua à Léon la réponse que celui-ci attendait, sinon avec inquiétude, il avait prévu que l'affaire se ferait, au moins avec une curiosité impatiente de savoir quelles en seraient les conditions.

Elles furent dures, très-dures.

Le temps n'est plus où les usuriers vendaient à leurs clients des collections de crocodiles empaillés ou de vieux habits; mais si les crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procédés de messieurs les usuriers sont toujours les mêmes, sinon dans la forme, au moins dans le fond.

—Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'à une condition, c'est que nous prendrons toutes nos sûretés contre les procès. Pour cela il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable à notre prêt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez. Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit défaut honnête qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis chargé de vous proposer. Nous vous vendons une écurie de course: oh! en steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons à des prix de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des affaires, vous subissez des pertes, notre prêt s'explique et se justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les explications à donner en justice; car, en réalité, j'espère, je suis sûr que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent; en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'estAventure,DiavoloetRobber. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?

Léon ne dit rien, pas plus à propos du capitaine Thunder qu'à propos d'Aventure, deDiavolo, deRobber, de l'assurance sur la vie qu'on l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit signer pour lui livrer l'écurie de course et les 80,000 francs; il était pris; il n'avait rien à dire. Au reste l'écurie de course ne lui déplaisait pas trop. C'était un billet à la loterie qu'il prenait, et, dans les conditions où il allait se trouver avec les échéances qui le menaçaient, c'était une sorte de soutien pour lui que ce billet de loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?

Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte qu'elle ne pût pas croire qu'il avait des doutes sur la réalité du chiffre des dettes accusé par Louise.

—Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il à Cara en lui remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu m'as parlé, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.

Elle se jeta dans ses bras:

—Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'écria-t-elle, je t'ai trompé, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois connaître la vérité entière.

Et, après avoir longuement cherché, elle remit une série de factures dont le chiffre s'élevait à 67,694 francs.

Cela fut encore un soulagement pour Léon d'avoir la preuve que ce que Louise lui avait annoncé était réellement dû: il avait été élevé dans des habitudes de probité commerciale qui ne sont pas celles de toutes les maisons de Paris; ce n'était pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on aurait fait deux factures avec des chiffres différents: l'une pour être montrée à celui qui fournissait l'argent, l'autre pour être réellement payée.

Aventure,DiavoloetRobberportèrent assez convenablement les couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque écarlate), mais ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il espérait; et, quand le premier des effets Rouspineau arriva à échéance, Léon n'avait pas les fonds nécessaires pour le payer.

Signé «Haupois-Daguillon», ce billet fut présenté à la maison de la rue Royale. Habitué à venir souvent à cette caisse, et à ne s'en retourner jamais sans être payé, le garçon de recette passa son billet par le guichet et alla s'asseoir sur une chaise.

En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'était pas inscrit sur son carnet d'échéances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux, mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître l'écriture et la signature de Léon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et prit sa loupe pour l'examiner: c'était bien dix mille francs, il n'y avait ni grattage, ni surcharge d'écriture ou de chiffre.

Il resta un moment à réfléchir, tenant le billet dans ses mains, que l'émotion faisait trembler, puis tout à coup il ferma la porte en fer de sa caisse, enfonça sa toque de velours bleu sur sa tête, plaça le billet dans la poche de côté de sa redingote et se dirigea rapidement vers le bureau de madame Haupois-Daguillon.

—Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?

À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise fut si forte chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais calme:

—Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle.

—Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.

—Vous demandez s'il faut payer un billet signé Haupois-Daguillon, vous! Payez vite: c'est déjà trop de retard.

Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta d'un signe de la main:

—Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il doit vous prévenir des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.

Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée eurent affaire à «madame», comme on l'appelait dans la maison, furent reçus de telle façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait quelque chose de grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on ne sut pas ce qui motivait cette humeur.

Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure ordinaire pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari installé dans la salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement les deux coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. Cette table était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire avec trois couverts, ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de l'autre, celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne partageât plus souvent les repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si on l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide devant les yeux que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner presque chaque soir on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand ils étaient seuls que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés d'excuser leur fils empêché, «qui ventait de les prévenir qu'à son grand regret, il lui était impossible de dîner avec eux ce soir-là.»

Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle il lui fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après le départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son mari:

—Voici un billet qu'on a présenté tantôt et que j'ai payé, dit-elle.

—Léon! dix mille francs, s'écria-t-il, et tu as payé!

—Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!

Dix mille francs n'étaient pas une somme pour eux; mais combien de billets de dix mille francs avaient-ils été déjà signés par Léon? Là était la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la résoudre: c'était d'interroger Léon. Mais, après ce qui s'était passé à propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce n'était pas pousser Léon à une rupture, loin de là; c'était tout au contraire le ramener à la maison paternelle. Il fallait donc procéder avec prudence et avec douceur; interroger Léon, obtenir de lui une confession par l'amitié plutôt que par la sévérité, et n'agir ensuite énergiquement que si l'énergie était commandée par les circonstances.

Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours, il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions étaient maintenant une sinécure, déclara qu'avant de sortir «monsieur ne lui avait rien dit.»

Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui écrire chez cette femme: ils n'avaient qu'à attendre son retour.

Mais en attendant ainsi ils reçurent une nouvelle qui modifia leurs sentiments: un banquier avec qui la maison était en relations écrivit à Haupois-Daguillon qu'on lui avait demandé d'escompter trois billets de 10,000 fr. chacun, signés «Haupois-Daguillon», et qu'avant de les accepter ou de les refuser définitivement il se croyait obligé de l'en prévenir.

M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces billets étaient souscrits à l'ordre de M. Tom Brazier, négociant, rue de la Paix; et aussitôt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci.

Le patriarche anglais le reçut avec les démonstrations du plus profond respect, et il ne fit aucune difficulté de lui apprendre que M. son fils, «un charmant jeune homme», était son débiteur pour une somme de cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prêté et pour une autre part du prix de vente d'une écurie de course, «trois chevaux excellents qui feraient honneur à leur propriétaire,Aventure,DiavoloetRobber.»

Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter par la colère et de dire son fait au vénérable négociant; mais il s'arrêta heureusement aux premières paroles de son allocution, et, plantant là M. Tom Brazier légèrement suffoqué de cette algarade, il alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le temps des ménagements était passé; il n'avait que trop attendu; maintenant il fallait agir et au plus vite.

C'était Favas qui depuis vingt ans était son avocat; il fut d'avis, lui aussi, qu'il fallait agir au plus vite.

—Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter à votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demandé. Il faut l'arrêter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met à votre disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.

À ces mots, M. Haupois-Daguillon se récria: mon fils pourvu d'un conseil judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!

—Voulez-vous que votre fils dissipe dès maintenant la fortune que vous lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il soit quitté par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter et qui n'aura que de l'amour à lui offrir? Non. Le conseil judiciaire, malgré ses inconvénients, est la seule voie que vous puissiez suivre; c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si j'étais à votre place.

Il n'y eut pas d'explication entre le père et le fils, il ne fut même pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait été payé; mais un matin comme Léon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbrés, qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait cachés pour que personne ne les vît.

Resté seul, Léon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier était la copie d'une requête au président du tribunal de première instance de la Seine tendant à la nomination d'un conseil judiciaire à la personne de Léon-Charles Haupois;—le second était un avis du conseil de famille réuni sous la présidence de M. le juge de paix du premier arrondissement de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la nomination de ce conseil judiciaire;—enfin, le troisième était un jugement ordonnant qu'il devrait comparaître le surlendemain en la chambre du conseil pour y être interrogé.

Il resta abasourdi: il avait cru à des explications plus ou moins vives avec son père et sa mère, mais non à ce coup droit.

Que devait-il faire?

L'habitude, plus que la volonté, le porta au boulevard Malesherbes, et, arrivé devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prévenir Cara qu'il ne rentrerait peut-être pas à l'heure convenue.

À ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se passer quelque chose de grave, et, cela constaté, il ne lui fallut pas longtemps pour obtenir une confession complète.

Il fut bien étonné de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni indignation:

—Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas à cela, je m'attendais à quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frère, qui n'est entré dans votre famille que pour s'emparer de toute votre fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entière de la maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te défends pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un an l'interdiction. Il est habile.

En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter énergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les premières victimes.

Il ne fut plus question que de choisir l'avocat à qui il devait confier sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'était pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en était un qui apportât un peu de son autorité et de sa considération à son client; elle proposa Gontaud qui réunissait ces conditions.

Léon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour étudier l'affaire, puis, au bout de huit jours, il répondit: «Qu'il ne plaidait pas des affaires de ce genre»; et il ajouta avec son sourire narquois: «Allez trouver Nicolas, il vous défendra.»

Cara n'avait pas de préjugés; bien que Nicolas l'eût traînée dans la boue lors du procès à propos du testament du duc de Carami, elle conseilla à Léon de s'adresser à lui. Et Nicolas, qui avait encore moins de préjugés que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il avait dit d'excessif dans la première: «En réalité, messieurs, cette femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc., etc.»

Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin, «ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons»; mais il perdit son affaire; sur les conclusions conformes du ministère public, M. Haupois-Daguillon fut nommé conseil judiciaire de son fils.

Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas, d'amener une rupture immédiate entre Léon et Cara: une femme comme Cara ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait été répété par M. Haupois-Daguillon et il était devenu celui de la famille entière. Le baron Valentin lui-même, que M. et madame Haupois-Daguillon écoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des usages et des moeurs du monde et du demi-monde, déclarait qu'il était impossible que la liaison de son beau-frère avec «cette fille» se prolongeât longtemps:

—Vous ne savez pas, disait-il à sa belle-mère, qui le consultait à chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de ces négociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais généraux par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans doute cela lui sera désagréable, car lorsqu'elle a jeté le grappin sur Léon elle était au bout de son rouleau, et elle espérait bien avec lui refaire sa fortune et en même temps se refaire elle-même dans une existence calme et bourgeoise, où elle pourrait enfin se reposer de toutes ses fatigues. Mais, quand il y a nécessité, on ne s'arrête pas devant ce qui est désagréable. Cara congédiera donc Léon, soyez-en certaine, au moins en qualité d'amant en titre; si elle le gardait, ce serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Léon accepte un pareil rôle.

—Mon fils! s'écria madame Haupois-Daguillon. Et à cette pensée sa fierté se révolta indignée au moins autant que son honnêteté.

C'était un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais il avait au moins cette supériorité sur des gens tout aussi ridicules que lui, de savoir qu'il l'était, et par où il l'était. C'était parce qu'il était peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par quelque action d'éclat et qu'il avait recherché obstinément les gloires du tir aux pigeons, n'étant point en état d'en briguer d'autres, plus difficiles ou plus dispendieuses à obtenir. C'était encore parce qu'il se savait de tournure chétive et jusqu'à un certain point hétéroclite, qu'il prenait à propos des choses les plus simples des grands airs de dignité. En entendant sa belle-mère pousser son exclamation, il se redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:

—Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, chère mère, dit-il avec noblesse, je n'ai jamais eu la pensée que votre fils pût accepter le rôle que je vous indiquais; bien que l'avocat de Léon ait parlé de moi en termes peu convenables, m'a-t-on rapporté, mes sentiments à l'égard du frère de ma femme n'ont pas changé et ils ne changeront pas.

—Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspiré cette plaidoirie.

—Je le pense; il y a là une traîtrise trop forte pour n'être pas féminine.

Cependant les prévisions de Favas ne se réalisèrent pas plus que celles du baron Valentin: Cara ne congédia point l'amant qui n'avait plus que de l'amour à lui offrir, et Léon, du premier rang, ne passa point au dernier.

Si l'intention première de Cara avait été de se séparer de Léon le jour où celui-ci avait eu les mains si bien liées par la justice qu'il ne pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tardé à adopter un plan tout opposé.

La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspéré Léon contre ses parents, non pas précisément à cause même de cette demande, mais à cause de la façon dont elle avait été introduite. Que ses parents voulussent l'empêcher de continuer un système d'emprunts qui en quelques mois avait dévoré plus de deux cent mille francs, il l'admettait et trouvait même qu'ils n'étaient point tout à fait dans leur tort; mais qu'ils eussent procédé de cette manière, en arrière de lui, sans le prévenir, c'était ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui avaient-ils rien dit? il se serait expliqué avec eux et il leur aurait fait comprendre qu'il avait été entraîné, mais que son intention n'était pas du tout de marcher sur ce pied. En réalité, deux cent mille francs n'étaient pas dans sa position une dépense constituant des habitudes de prodigalité telles, qu'on devait les réprimer brutalement, par la nomination d'un conseil judiciaire.

En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait à son père et à sa mère était celui-là même qu'ils pouvaient le plus justement lui retourner. Indigné qu'ils eussent introduit leur demande sans le prévenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on présenterait à leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit à l'ordre de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une explication il les eût facilement données. Mais il n'admettait pas que ses parents en eussent eu de leur côté pour agir comme ils l'avaient fait. Quelle différence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs à payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!

Le résultat naturel de cette exaspération avait été de le rapprocher de Cara: cela était obligé, étant donné sa nature; il avait besoin d'être plaint, d'être aimé, de ne pas se sentir isolé.

Et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonné et isolé. Enfant, il avait vu ses parents absorbés par le soin de leurs affaires n'avoir presque pas de temps à lui donner et consacrer tous leurs efforts à faire fortune, le grand but, la joie suprême de leur vie. Plus tard, c'était encore ce souci de la fortune qui les avait empêchés de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'était toujours à la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.

Cara, voyant cet accès de tendresse et en comprenant très-bien la cause, n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui était si doux de l'être, elle l'avait aimé comme il désirait l'être; elle avait été toute à lui, entièrement pleine de ces prévenances et de ces câlineries qu'une mère a pour son enfant malheureux: maîtresse, mère, soeur et même soeur de charité, elle avait été tout cela à la fois.

Comment ne l'eût-il pas aimée pour cet amour qu'elle lui témoignait alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'était plus la brillante Cara qu'il voyait en elle, c'était la douce et affectueuse Cara qui le consolait, une femme de coeur tendre et aimante.

Avant que le jugement fût rendu, Capa avait pu apprécier les changements qui s'étaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire qu'elle avait pris sur lui et de la solidité des liens par lesquels il lui était attaché: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus que par elle, et, ce qui était d'une bien plus grande importance encore, il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vît, et cela sans désir de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensée.

Cet état changeait si complétement la situation, qu'après avoir commencé par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un conseil judiciaire fût repoussée, elle en vint à se demander s'il ne valait pas mieux au contraire qu'elle fût admise: repoussée, Léon pouvait se réconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus et alors il était tout à elle.

Il est vrai qu'il l'était sans rien pouvoir faire; mais son incapacité d'emprunter et d'aliéner ne serait pas éternelle; et puis, d'ailleurs, elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacité.

Et quand cette idée se présenta pour la première fois à son esprit, elle se mit à rire toute seule silencieusement: ils étaient vraiment prudents et prévoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents, bien perspicaces dans les savantes précautions qu'ils prenaient pour empêcher les jeunes gens de se ruiner!

Le jour du jugement, elle voulut accompagner Léon jusqu'à la porte du Palais, et elle l'attendit là, à moitié cachée au fond de sa voiture. À la façon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que le conseil judiciaire était accordé, mais elle n'en ressentit aucune contrariété. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement, passionnément serré contre elle, puis, le regardant en face avec des yeux un peu égarés:

—Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'être aimé; tu verras comme je t'aime.

Et comme il restait accablé, elle le gronda doucement.

—Ne vas-tu pas te désoler pour une chose qui, en réalité, n'est qu'une chose d'argent.

—Ce n'est pas pour moi que je me désole, c'est pour toi.

—Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.

Il la regarda avec inquiétude.

—Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la même situation.

—Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets.

—Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voilà sans le sou, tandis que moi-même je n'ai que des valeurs ... qui ne valent pas grand'chose, il faut que nous prenions une résolution sérieuse.

—Et tu l'as arrêtée dans ton esprit, cette résolution?

—Je l'ai arrêtée.

—Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaître?

—Il le faut bien.

Alors, voyant par l'inquiétude de Léon les choses au point où elle voulait les amener, elle continua:

—Voici ce que j'ai décidé: continuer à vivre comme je vis actuellement est désormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation générale et forcée comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est indispensable pour meubler un appartement modeste et élégant: salle à manger, petit salon, deux chambres, le strict nécessaire: et c'est dans cet appartement que nous allons nous établir.

À mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Léon s'était éclairée; quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les lèvres par un baiser.

—Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus dévouée!

—Je t'aime, c'est là ma seule qualité, ne m'en cherche pas d'autres; serons-nous heureux ainsi!

La réflexion revint à Léon, et avec elle un sentiment de dignité.

—C'est impossible, dit-il.

—Parce que?

—Mais....

Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs était inutile, car elle avait compris.

—Es-tu bébête, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ça serait cependant un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais pas de ton argent quand tu étais riche, je l'accepte maintenant que tu es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire? Rassure-toi. Tu m'as prêté environ 100,000 francs, je te les rendrai sur le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que nous vivrons. Qu'en dis-tu?

—Je dis que tu es un ange!


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