Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les bruits de la maison se furent éteints, Madeleine réfléchit à ce que son oncle lui avait demandé.
Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, c'était ce qu'elle ne comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, était un honnête homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'était la réputation de probité commerciale dont il jouissait. D'autre part, il poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors comment se faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les dettes de son propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un arrangement avec les créanciers de celui-ci?
Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on réclamait à la succession de son frère fût dû réellement, avait-il dit. Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui était engagée, c'était la mémoire de ce frère.
Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-même.
Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne possède rien?
Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à elle, et qui très-probablement réussirait,—c'était d'accepter Saffroy pour mari. Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: «Je serai votre femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me donnera», et il semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui dirait d'accepter cette condition.
Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et elle ne l'était pas.
Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son père, il eut fallu qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.
Ce n'était plus l'heure des ménagements et des compromis avec soi-même, et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût pas pu, les paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon.
Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu chaque fois que de son coeur il lui était monté aux lèvres. Ingénieuse à se tromper elle-même, elle s'était dit et répété que les sentiments qu'elle éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.
Mais cela était hypocrisie et mensonge.
La vérité, la réalité c'était qu'elle l'aimait non comme son cousin, non comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était l'amour qui emplissait son coeur.
Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se sentait étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son père, elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aimé Léon? c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, c'était l'amour de l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille.
Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant pas,—la tendresse sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard.
Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle était à un autre? Ç'eût été tromperie de se dire que la tendresse naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon.
Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se déshonorer ni déshonorer son amour.
Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la mémoire de son père fût déshonorée.
Jamais elle n'avait éprouvé pareille angoisse: par moments son coeur s'arrêtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa tête à croire que son crâne allait éclater, puis tout à coup un anéantissement la prenait, et, s'enfonçant la tête dans son oreiller, elle pleurait comme une enfant; mais ce n'étaient pas des larmes qu'il fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre son désespoir, elle se disait qu'elle devait être digne de son amour pour son père, aussi bien que de son amour pour Léon.
Oui, c'était cela, et cela seul qu'elle devait.
Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, à cette pensée, elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accès de désespérance la reprenaient: ah! misérable fille qu'elle était, sans initiative et sans force.
À qui s'adresser, à qui demander conseil?
Il y avait dans sa chambre, qui avait été autrefois celle de Camille, un portrait de Léon fait à l'époque où celui-ci avait vingt ans, et que Camille, se mariant, n'avait pas emporté chez son mari. Combien souvent, portes closes et sûre de n'être pas surprise, Madeleine était-elle restée devant ce portrait qui lui rappelait son cousin à l'âge précisément où, sans qu'elle eût conscience du changement qui se faisait dans son coeur de quinze ans, il était devenu pour elle plus qu'un cousin.
Anéantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et, allumant une lumière, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil placé devant ce portrait, et elle resta là longtemps, plongée dans une muette contemplation.
La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne perçait pas la flamme de la bougie qui n'éclairait guère que le portrait devant lequel elle brûlait comme un cierge devant une sainte image.
Et de fait pour Madeleine n'en était-ce point une: celle de son dieu, devant qui elle restait agenouillée lui demandant l'inspiration.
Elle lui avait promis de lui écrire si on la pressait de se marier, mais la promesse qu'elle lui avait faite alors était maintenant impossible à tenir.
Il arriverait, cela était bien certain, si elle lui écrivait qu'on voulait la marier à Saffroy. Mais alors que se passerait-il?
Ou Léon prendrait son parti, et alors il se fâcherait avec son père et sa mère.
Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur, quelque invraisemblable qu'il fût pour son coeur.
Non, elle ne devait pas l'appeler à son secours, et seule elle devait agir.
—N'est-ce pas, Léon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix suppliante, parle-moi, inspire-moi.
Et elle resta les yeux attachés sur cette image, les mains tendues vers elle.
La bougie s'était consumée et, arrivant à sa fin, elle jetait des lueurs inégales et vacillantes: tout à coup Madeleine crut voir les yeux du portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie; ils lui parlaient. Et comme elle cherchait à les bien comprendre, brusquement la nuit se fit épaisse et noire; la bougie venait de mourir.
Elle se releva, et à tâtons, elle gagna son lit sans avoir l'idée d'allumer une autre bougie: à quoi bon? elle savait maintenant ce qu'elle avait à faire, sa route était tracée.
Elle sauverait l'honneur de son père,—et elle sauverait la pureté de son amour.
Au temps où l'avocat général réunissait souvent le soir, dans sa maison du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs par an au théâtre avec sa voix et son talent.
—Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui répétait souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait été un grand artiste; la position de votre père privera la France d'une chanteuse admirable.
Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets, et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait chanter un jour pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour elle-même. Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût été folie.
Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne l'était plus maintenant.
Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était celle d'un homme ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait défendu si elle en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci le commandait malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait à accueillir cette idée.
Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou de ses répugnances, il s'agissait de son père et de son amour.
Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les yeux une seule minute; mais sa nuit avait été mieux employée qu'à dormir: sa résolution était arrêtée; elle n'avait plus qu'à trouver les moyens de la mettre à exécution; heureusement cela ne demandait pas la même intensité de réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Léon, qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu l'animation et la vie.
Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales occupations ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle tâcha de bâtir un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût d'une réalisation pratique.
Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses du monde, elle n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer qu'elle n'avait qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui demander une audition qui serait immédiatement accordée et à la suite de laquelle on lui offrirait un engagement.
Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, précisément parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: quand on a chanté pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on sait la différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, d'un artiste, même médiocre.
Elle avait beaucoup à étudier, beaucoup à acquérir avant de pouvoir paraître sur un théâtre.
Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se sentait forte et vaillante.
Mais, au point de vue des moyens de travail, elle était au contraire pleine d'inquiétude: comment étudier, comment payer les maîtres qui la feraient travailler, quand elle ne possédait rien que quelques centaines de francs, des bijoux et des effets personnels?
Elle pouvait à la vérité se présenter au Conservatoire dont les cours sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le dépôt d'un acte de naissance, et dès lors il serait trop facile de savoir ce qu'elle était devenue, c'est-à-dire que son oncle, sa tante, Léon lui-même interviendraient aussitôt pour l'empêcher d'exécuter son dessein.
Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son père pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les élèves pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'élève est élève et étudie, il ne paye point son professeur, mais du jour où il est artiste et où il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant pour cent plus ou moins fort et pendant une période plus ou moins longue au professeur qui l'a formé.
C'était un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que dans l'avenir; une part pour le maître, une autre pour les créanciers de son père, et tout était sauvé.
Le point le plus délicat maintenant était de savoir comment elle vivrait pendant le temps de ces leçons et jusqu'au moment où elle serait en état de paraître sur un théâtre; elle fit le compte de son argent, il lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents francs que son oncle lui avait donné récemment pour ses menues dépenses; de plus elle possédait quelques bijoux et enfin des vêtements et du linge qu'elle ne pouvait guère estimer à leur prix de vente. En tous cas cela réuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de vivre, avec une rigoureuse économie, pendant près de deux ans; et c'était assez sans doute en travaillant énergiquement, pour gagner le moment où elle pourrait débuter.
Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander s'ils consentaient à l'accepter comme élève, mais ayant toujours été accompagnée, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il lui était impossible de faire ces visites.
Pour cela il fallait qu'elle fût libre, et pour être libre il fallait qu'elle quittât cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais.
À cette pensée son coeur se serra et une défaillance morale l'envahit tout entière. C'étaient les liens de la famille qu'elle allait briser de ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait été si hospitalière? Que serait-elle pour Léon, à qui elle ne pourrait pas dire la vérité, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner? Lui!
Son angoisse fut telle qu'elle en vint à se demander si son dessein était réalisable et s'il n'était pas plus sage de l'abandonner; mais elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle appelait sagesse, était en réalité lâcheté.
Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre était possible, mais quand même son oncle et sa tante la condamneraient, quand même Léon la chasserait de son souvenir, elle devait persévérer. Est-ce que son départ qui allait la séparer de sa famille, n'allait pas justement ramener dans cette famille celui qui à cause d'elle en avait été éloigné, un fils bien-aimé?
En agissant comme elle l'avait résolu, ce n'était pas seulement à son père qu'elle donnait sa vie, c'était encore à Léon.
Il n'y avait donc plus à hésiter, elle quitterait cette maison, et seule, sans appui, laissant derrière un souvenir condamné, elle s'embarquerait à dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice à ceux qu'on aime et le devoir accompli.
Cependant, son parti fermement arrêté, elle en différa, elle en retarda l'exécution; c'était chose si grave, si cruelle, de dire adieu volontairement aux joies tranquilles du foyer, à la tendresse de la famille, à l'amour.
Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint l'arracher à ses hésitations.
—Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir.
—Oui, ma tante.
—Bien réfléchi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable?
—Oui, ma tante, bien réfléchi, longuement au moins et avec toute l'attention dont je suis capable.
—Et qu'as-tu décidé au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a demandé de réfléchir, voudrait savoir comme moi ce que tu as décidé; il y a pour nous urgence à ce que tu te prononces.
—Voulez-vous me donner jusqu'à demain soir, je vous écrirai?
—Pourquoi écrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix, franchement, amicalement?
—Si vous le voulez, j'aime mieux écrire; je dirai ainsi moins difficilement ce que j'ai à vous dire.
En disant à sa tante qu'il lui serait moins difficile d'écrire que de parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensée que cette lettre serait facile,—dans sa position rien n'était facile, ni lettres, ni paroles, ni actes.
Mais ce n'était pas devant les difficultés qu'elle devait s'arrêter, c'était devant les impossibilités, et encore devait-elle les affronter, quitte à être vaincue.
Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit à écrire cette lettre:
«Ma chère tante,«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que j'adresse cette lettre; c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui m'emplissent le coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez montrée ce m'est un profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me rendant à vos désirs.«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas, et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités que je lui reconnais.«Je sens qu'une pareille réponse me crée des devoirs et que, puisque je refuse l'existence fortunée que dans votre généreuse tendresse vous vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la direction de cette existence.«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je ne cédais pas à un caprice, mais à une volonté posée et arrêtée, celle de pouvoir prendre librement la responsabilité de mes déterminations. Mon oncle a cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, mais il m'est impossible de les accepter.«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberté de mes résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le travail cette liberté.«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma volonté en restant près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison où j'ai été si tendrement reçue.«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me découvrir, en tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien, n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et l'autre m'avez témoigné, en ces dernières circonstances, une tendresse si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquée franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes interrompent à chaque ligne?«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne de votre affection, si vous voulez bien me la conserver.«MADELEINE HAUPOIS»
«Ma chère tante,
«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que j'adresse cette lettre; c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui m'emplissent le coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez montrée ce m'est un profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me rendant à vos désirs.
«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas, et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités que je lui reconnais.
«Je sens qu'une pareille réponse me crée des devoirs et que, puisque je refuse l'existence fortunée que dans votre généreuse tendresse vous vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la direction de cette existence.
«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je ne cédais pas à un caprice, mais à une volonté posée et arrêtée, celle de pouvoir prendre librement la responsabilité de mes déterminations. Mon oncle a cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, mais il m'est impossible de les accepter.
«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberté de mes résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le travail cette liberté.
«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma volonté en restant près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison où j'ai été si tendrement reçue.
«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me découvrir, en tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien, n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et l'autre m'avez témoigné, en ces dernières circonstances, une tendresse si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquée franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes interrompent à chaque ligne?
«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne de votre affection, si vous voulez bien me la conserver.
«MADELEINE HAUPOIS»
Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à écrire, car elle ne voulait pas sortir de cette maison où elle avait été amenée par Léon, sans qu'il fût prévenu de son départ.
Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.
«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher Léon, dans le cas où l'on me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta mère m'ont demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer, j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te l'assure, ont été vives.«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je t'avais promis de le faire, c'est que j'ai été retenue par cette considération que tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton père et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux peut-être.«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter cette maison et vivre de mon travail.«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne le puis, sachant bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins hors de cette maison.«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer longtemps l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en coûte à tous, doit s'accomplir.«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de savoir et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre«MADELEINE.»
«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher Léon, dans le cas où l'on me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta mère m'ont demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer, j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te l'assure, ont été vives.
«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je t'avais promis de le faire, c'est que j'ai été retenue par cette considération que tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton père et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux peut-être.
«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter cette maison et vivre de mon travail.
«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne le puis, sachant bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins hors de cette maison.
«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer longtemps l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en coûte à tous, doit s'accomplir.
«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.
«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de savoir et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre
«MADELEINE.»
Après avoir écrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses pensées et accablée sous le poids de son émotion.
C'était fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas été aimée, elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journée d'amour et de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.
Derrière elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.
Quand elle s'éveilla, son plan était tracé.
Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, après avoir éloigné les domestiques sous un prétexte quelconque, elle irait elle-même chercher un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un commissionnaire.
Les choses s'arrangèrent à souhait pour le succès de son dessein: la cuisinière était sortie pour aller à la halle, elle envoya en course le valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller chercher son fiacre et son commissionnaire.
Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la dernière caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre où elle avait cru que s'écoulerait sa vie, où elle était restée si peu de temps.
Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Léon, comme dans la nuit où il lui avait parlé, et, l'ayant embrassé, elle s'enfuit sans se retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui écrasa le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligée de s'appuyer sur la rampe.
Elle se fit conduire à la gare Saint-Lazare, où elle prit un billet pour Argenteuil. À Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet pour Paris (gare du Nord), où elle arriva deux heures après avoir quitté Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances pour qu'on ne devinât pas cet itinéraire; on la croirait plutôt partie pour Rouen.
Arrivée à la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle se mit en route, mais à pied, pour les Batignolles, où elle voulait chercher ce logement. C'était la première fois qu'elle sortait seule dans les rues de Paris; mais ce qui l'eût assez vivement troublée quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiéter ou l'émouvoir; elle avait maintenant bien d'autres dangers à braver, et de plus sérieux.
Si elle avait été libre, elle aurait pris une chambre dans une maison meublée ou dans une pension bourgeoise, ce qui eût été beaucoup plus simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui régissent les maisons meublées ou les hôtels, et l'on sait que c'est là qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il ne fallait pas que son oncle la trouvât.
Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant de nom, rendrait les recherches presque impossibles.
Après avoir marché pendant trois heures dans les rues les plus tranquilles de Batignolles, et monté cinq ou six cents marches, elle trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy, cité des Fleurs, au dernier étage d'une modeste maison, une chambre et un cabinet qui étaient vacants et à peu près habitables.
Les deux pièces étaient mansardées; mais, par la fenêtre de la chambre, on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminées d'usines, et, tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coûtait deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.
Elle n'avait plus qu'à acheter les meubles qui lui étaient indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole, gril, assiettes, verres, couteau, cuillère et fourchette.
Au moment où la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.
Elle avait juré qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fît, elle ne put retenir ses larmes.
Seule!
Elle était résolue à ne pas perdre de temps et à chercher immédiatement le professeur qui voudrait bien la prendre pour élève.
Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et quittant ses vêtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire remarquer et par là mettre sur ses traces, si, comme cela était probable, on la cherchait, elle revêtit une de ses anciennes robes qui, sans être noire, était cependant de couleur sombre.
Le professeur auquel elle voulait s'adresser était un ancien chanteur retiré du théâtre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitté la scène en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans se conquérir un de ces noms glorieux qui s'imposent à une époque et la datent, il s'était placé cependant parmi les trois ou quatre bons artistes de son temps. Assez mal doué par la nature qui ne lui avait donné qu'une voix ingrate et qu'un extérieur peu agréable, c'était à force de travail, d'études, de volonté et d'intelligence qu'il était arrivé à cette position. Le succès avait été d'autant plus lent qu'il n'avait été aidé par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent ceux qui veulent réussir à tout prix: la réclame, la bassesse ou l'intrigue. Honnête homme, galant homme dans la vie, il avait voulu l'être,—ce qui est plus difficile,—même au théâtre, et il l'avait été; aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui honorait sa profession, son nom se présentait-il toujours le premier: «Voyez Maraval.» C'était non-seulement par ces qualités qu'il s'était imposé aux sympathies bourgeoises, mais c'était encore par la fortune: économe, soigneux, rangé, il avait mis de côté la grosse part de ce qu'il avait gagné, et en ces dernières années il s'était fait construire avenue de Villiers un petit hôtel qui rehaussait singulièrement la considération dont il jouissait dans un certain monde. C'était là qu'il vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingué, et son gendre, associé d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon époux, bon père, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que de former des élèves dignes de lui.
Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au théâtre, Madeleine savait tout cela, et c'était ce qui l'avait déterminée à s'adresser à lui. N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait désirer: le talent et l'honnêteté?
Sortant de la cité des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de Villiers, où elle ne tarda pas à arriver; mais, ignorant où demeurait Maraval, elle demanda son adresse à un sergent de ville du quartier, qui de la main lui désigna une petite maison bâtie dans le style moitié romain, moitié égyptien, avec une décoration polychrome pour la façade.
Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert appliqué sur une porte peinte en rouge étrusque. M. Maraval était occupé, il donnait une leçon et ne serait libre que dans une demi-heure. Elle attendit dans un petit salon, dont les murs étaient couverts de portraits (lithographies, photographies), offerts «à mon cher camarade, à mon cher maître, à mon cher ami Maraval».
Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vêtu d'un pantalon gris et d'une redingote noire boutonnée, parut devant elle; de la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel respirait un ordre méticuleux.
—Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de la main un fauteuil.
—Mademoiselle Harol.
C'était le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait être connue désormais, non-seulement au théâtre, mais dans le monde.
C'était à elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fût son trouble, il fallait qu'elle parlât.
—Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des leçons.
Sans répondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un assentiment.
Madeleine continua:
—Je ne suis pas tout à fait une commençante, j'ai travaillé, j'ai même beaucoup travaillé.
—Avec qui, je vous prie?
Madeleine avait prévu cette question et elle avait préparé sa réponse en conséquence.
—Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orléans.
—Je connais les bons professeurs d'Orléans; est-ce Ferriol, qui a été votre maître, Delecourt, ou Bortha?
—J'ai travaillé sous la direction de mon père, qui n'était point artiste de profession.
—Ah! très bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il était facile de comprendre.
Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les professeurs qui n'étaient point artistes de profession; il fallait donc effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.
—Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.
—Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur. Que voulez-vous?
—Ce que vous voudrez vous-même, vous pouvez vous accompagner?
—Oui, monsieur.
Avec une politesse où il y avait une légère nuance d'ennui, il lui montra un piano.
Elle s'assit. Autant elle s'était sentie faible quelques instants auparavant, autant maintenant elle était résolue.
Sa pensée n'était plus dans ce salon, mais plus loin, à Saint-Aubin, dans le cimetière où son père reposait, et c'était le souvenir de ce père bien-aimé qu'elle invoquait.
C'était son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il fût rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air duFreyschutz.
Aux premières mesures Maraval, qui avait gardé son attitude composée, prêta l'oreille.
Madeleine commença le récitatif:
Le calme se répand sur la nature entière.
Le calme se répand sur la nature entière.
Maraval ne la laissa pas aller plus loin:
—Parfait! s'écria-t-il, brava, brava, tous mes compliments à la pianiste et à la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin pour que je voie de quoi vous êtes capable; mais pour mon plaisir je vous demande la grâce de continuer.
Jamais parole plus douce n'avait caressé son oreille, jamais applaudissements ne l'avaient si profondément émue: les portes du théâtre s'ouvraient devant elle.
N'étant plus paralysée par l'émotion, elle se livra entièrement, et quand elle eut achevé cet air qui a fait le désespoir de tant de chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencèrent, non pas insignifiants dans leur banalité mais tels qu'un maître pouvait les donner.
—Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais bientôt débuter au théâtre?
Instantanément, la physionomie souriante de Maraval changea:
—Au théâtre, s'écriait-il, c'est pour le théâtre que vous me consultez?
—Mais oui.
—J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien de ce que j'ai dit: la nature a été généreuse pour vous et vous avez acquis un talent remarquable, mais le théâtre demande autre chose.
Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains dans ses poches.
—Ça n'est plus ça, ma chère enfant.
La chute fut écrasante, et Madeleine resta un moment anéantie.
Pendant ce temps, Maraval, qui s'était levé, avait tourné autour d'elle en l'examinant curieusement.
—Comment, s'écria-t-il, vous voulez entrer au théâtre, quelle mauvaise fantaisie vous a passé par la tête?
—Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison impérieuse, la nécessité non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.
Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle était obligée de se faire chanteuse.
—Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent et de la gloire; vous voyez le théâtre de loin, c'est de près qu'il faut le regarder à l'envers.
Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut remarquer que ce n'était plus seulement de la curiosité qui se montrait dans ses yeux, c'était plus, c'était mieux, c'était de la sympathie, et de l'intérêt.
—Qui vous a conseillé de vous adresser à moi? demanda-t-il.
—Personne: je suis venue à vous pour ce que je savais de vous.
—De moi, le chanteur?
—De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.
—Ah!
Et il laissa paraître un sourire de satisfaction.
Puis, après avoir marché pendant quelques minutes de long on large dans le salon, il vint s'asseoir près de Madeleine.
—Mademoiselle, dit-il, le témoignage, de confiance et d'estime que vous m'avez donné en venant ici m'impose un devoir, celui de vous éclairer. Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaître depuis longtemps, il ne m'est pas difficile de voir que vous êtes une jeune fille bien élevée, distinguée, intelligente, instruite, pleine de pureté, d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces qualités que pour pouvoir justifier le rôle que je crois devoir prendre auprès de vous; soyez convaincue que ce que j'ai à vous dire est tout à fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout à l'heure. Il est possible qu'après un certain temps d'études sérieuses ce talent se développe et devienne un grand talent; mais il est possible aussi qu'il ne se développe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce moment, supérieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant au théâtre. Là n'est donc pas absolument la question. Elle est où ma conscience la place: dans la carrière que vous voulez embrasser, et c'est là ce qui m'oblige à vous éclairer sur les terribles difficultés, sur les insurmontables difficultés que vous voulez affronter sans les connaître. Mon âge et mon expérience me donnent pour cela une autorité, qui, je l'espère, vous fera réfléchir sérieusement pendant qu'il en est temps encore. Vous m'écoutez, n'est-ce pas?
—Si je vous écoute! Oh! oui monsieur.
—L'existence d'un comédien et surtout celle d'une comédienne est, mon enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. Ne croyez pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scène honorable. Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une situation qui soit moins précaire que celle des premières années, et vous voyez combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup de talent, restent dans des positions effacées. C'est là une cruelle blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous font chaque jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette lutte les hommes laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignité, les femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualités tout à l'heure; elles seraient justement des défauts, de grands défauts pour cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne éducation, que voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver, vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes aujourd'hui que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais, vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, à sa frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé à la critique, à son incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai quitté le théâtre dix ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par dégoût de l'autre. Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi la satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la vôtre. Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. Mais voyons, regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous êtes faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous êtes convaincue, mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce serait vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.
À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le salon, un petit garçon et une petite fille.
—Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, c'est moi qui ait fait cuire ton oeuf, il va être froid.
Madeleine se leva.
D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui montrant:
—Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il; mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que dans quelques années, tenant vos bébés par la main, vous viendrez me remercier de mes conseils. Au revoir, mademoiselle.
Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment sans savoir de quel côté tourner ses pas.
Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas qu'elle n'eût point été touchée par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent si convaincu et si sympathique; elle en avait été bouleversée au contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût parfaitement vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant comédienne. Eh bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que de subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela pouvait être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle. C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour elle l'abaissement le plus déshonorant.
Il fallait qu'elle fût chanteuse; et, puisque s'était pour elle le seul moyen de ne pas laisser déshonorer la mémoire de son père et de ne pas flétrir son amour, il le fallait malgré tout et malgré tous.
C'est-à-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvât un maître qui la mît au plus vite en état de paraître sur un théâtre, puisque Maraval, par intérêt et par sympathie pour elle, refusait d'être ce maître.
Mais où était-il, ce maître?
Debout devant la porte de Maraval, immobile, réfléchissant et ne trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumière sur laquelle elle avait tenu les yeux fixés, et qui l'avait guidée, venant de s'éteindre tout à coup.
Sa mémoire troublée ne retrouvait même plus les noms des maîtres qui quelques jours auparavant lui étaient vaguement connus.
Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, où les passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris. En marchant, une bonne inspiration, une idée, se présenteraient sans doute à son esprit.
Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinité, où l'enseigne et la devanture d'un cabinet de lecture lui suggérèrent enfin ce qu'elle avait à faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach des adresses. À l'article des professeurs et compositeurs de musique elle trouva le nom qu'elle avait vainement demandé à sa mémoire: Lozès, rue Blanche.
Ce qu'elle savait de Lozès, c'était qu'il était chanteur assez médiocre, mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette réputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire où il avait pour élèves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses élèves en public, et plusieurs de ceux qu'il avait formés avaient obtenu des succès retentissants en ces dernières années.
Elle monta la rue Blanche jusqu'au numéro que l'almanach lui avait indiqué; mais, n'étant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle courait lui revint; si on allait la reconnaître! et il lui semblait que chacun de ceux qui la regardaient étaient des amis ou des employés de son oncle; alors elle assurait d'une main fébrile le voile épais qui lui cachait le visage.
L'école de Lozès était située au fond d'une cour, dans un atelier vitré qui avait servi autrefois à un photographe; et on y arrivait de plain-pied après avoir traversé un petit vestibule, sans que personne fût dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.
Lorsque Madeleine eut poussé la porte de ce vestibule, elle s'arrêta un moment sans oser entrer.
Au fond de l'atelier, un jeune home à la figure énergique et de carrure athlétique chantait le grand air deRigoletto, qu'un gros homme au teint jaune, vêtu d'une robe de chambre crasseuse et chaussé de chaussons de feutre, écoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant des yeux blancs,—Lozès, sans aucun doute, qui donnait une leçon; et ce n'était pas le moment de le déranger.
Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait pas une place où elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Déjà les gros yeux blancs de Lozès, qui s'étaient fixés sur elle à son entrée, ne l'avaient que trop intimidée. Dans un coin formant enfoncement, elle aperçut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et bizarrement accoutrées, assises sur des banquettes; elle se dirigea doucement de leur côté et s'assit derrière elles.
Aussitôt elles se retournèrent, et longuement, attentivement elles la dévisagèrent, en tachant de percer son voile.
—C'est-y pour prendre une leçon de môsieu Lozès que vous venez? demanda l'une d'elles à voix basse.
Madeleine sans répondre fit un signe affirmatif.
—Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a été dérangé.
L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, théâtral, contrasta singulièrement, avec celui de la première vieille; elle posa une série de questions à Madeleine, qui ne répondit que par signes exactement comme si elle avait été muette.
Heureusement pour elle, la voix de Lozès vient faire taire les vieilles:
—Silence donc dans le coin des mères, cria-t-il, fermez vos boîtes.
Le silence se fit aussitôt, et Madeleine délivrée put suivre la leçon.
L'élève chantait: