Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-eRen-dez-moi ma fil-le infor-tu-née.
Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-eRen-dez-moi ma fil-le infor-tu-née.
Lozès sauta de son fauteuil.
—Mais va donc, s'écria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'âme; quel pot-à-feu à remuer que ce garçon-là.
Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.
L'élève recommença avec le même calme, exactement comme s'il donnait la bénédiction aux «cour-ti-sans race vi-le».
Lozès était resté près de lui dans un état de violente exaspération; tout à coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant grossièrement.
Alors cet hercule, qui était dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se mit à pleurer et à beugler:
—Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....
—Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec les veaux. À un autre.
Une jeune fille sortit d'un coin et s'avança auprès du fauteuil où Lozès s'était rassis: elle avait quinze ou seize ans à peine, jolie, élégante et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.
Au moment où elle ouvrait la bouche, Lozès l'arrêta:
—Dis donc, toi, je t'ai déjà fait remarquer qu'on devait m'embrasser en arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.
La jeune fille ne dit rien, mais s'avançant vers Lozès qui, sans se lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasée, qui, de loin, paraissait toute bleue.
La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tête aux pieds, et son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce comédien!
La pensée lui vint de se sauver au plus vite, mais la réflexion la retint; il fallait persévérer quand même.
La leçon avait commencé, mais elle n'alla pas loin.
—Ce n'est pas ça, s'écria Lozès, arrête, et va t'asseoir sur cette chaise là-bas; tu croiseras tes bras derrière et tu respireras fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer la poitrine. À un autre.
Un ténor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir sur sa chaise et s'appliqua à faire descendre sa respiration.
Ou bien Lozès n'était pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais caractère, car le jeune ténor avait à peine dit quelques mots, qu'il se fâcha:
—Toi, je t'ai déjà dit de choisir; veux-tu chanter à la manière française, en ouvrant la bouche en rond, ou bien à la manière italienne, en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tête à sourire, souris donc; ça charmera les femmes.
Le ténor recommença en ouvrant si largement la bouche qu'il montra toutes ses dents.
Tout en l'écoutant, Lozès surveillait la jeune fille, qui avait été s'asseoir sur sa chaise; tout à coup, il courut à elle et la fit lever:
—Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.
Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:
—Couche-toi là-dessus, dit-il, étale-toi tout de ton long et en mesure, tu diras do, do, do, do.
Malgré la gravité de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire.
La leçon avait été reprise, mais bien que Madeleine voulût y apporter attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derrière elle; machinalement elle tourna la tête; elle ne vit qu'une petite porte fermée. C'était de derrière cette porte que venait ce chuchotement, auquel se mêlait depuis quelques instants comme un bruit de baisers étouffés.
Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouïe d'une finesse extrême, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne soupçonnaient même pas. Cependant ces chuchotements étaient si forts qu'elle fut surprise qu'ils n'éveillassent point la curiosité de ses voisines.
Brusquement l'une d'elles se leva et courut à la petite porte:
—Ursule, je t'y prends encore à te faire embrasser dans les escaliers, viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.
Madeleine eût voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants auparavant elle eût voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se demanda si elle ne devait pas sortir immédiatement de cette maison, mais, se raidissant contre le dégoût qui l'envahissait, elle resta.
Cependant la présence de Madeleine avait produit une certaine sensation: on avait remarqué cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue, ressemblait si peu aux élèves qui venaient ordinairement chez Lozès, et trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu à peu avaient fini par s'asseoir sur les banquettes, et ils s'étaient mis à la regarder, la toisant des pieds à la tête, l'examinant, la déshabillant comme si elle avait été exposée là pour leur plaisir.
Bien qu'elle évitât de tourner ses yeux de leur côté, elle avait senti le feu de ces regards braqués sur elle et le rouge lui était monté au visage.
C'étaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient, se mouchaient avec des poses scéniques, la tête de trois quarts, le poing sur l'épaule, le sourire aux lèvres, s'écoutant entre eux comme on écoute au théâtre avec des attitudes fausses.
Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer, puisque entre eux ils se tutoyaient tous «Bonjour, ma petite chatte.—Comment vas-tu, ma vieille?»
Lozès annonça que c'était fini «pour aujourd'hui.»
Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maître terrible, et, tout de suite, pendant que les élèves s'empressaient joyeusement vers la porte de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil où Lozès était resté assis.
À mesure qu'elle avança, elle se sentit enveloppée par un regard curieux.
Arrivée près de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:
—Je voudrais entrer au théâtre, dit-elle d'une voix qui, malgré ses efforts, était tremblante, et je viens vous demander vos leçons.
Il n'avait pas bougé de dessus son fauteuil; la tête renversée, il la regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'était pas satisfait de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec son accent méridional:
—Défaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot.
Elle obéit, décidée à tout.
—Bon, dit-il après l'avoir regardée en dodelinant de la tête avec approbation, pas mal, pas mal.
Et comme elle rougissait sous ce regard qui était un outrage pour son innocence de jeune fille:
—Vous savez que vous êtes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez le type d'Ophélia, ce n'est pas mauvais, ça, et c'est rare; marchez un peu.
Elle se mit à marcher.
—Présentez votre poitrine comme un bouquet; les épaules effacées; bien, cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?
Madeleine répéta ce qu'elle avait déjà dit à Maraval.
—Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozès; ils sonttocen province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez.
Elle proposa l'air duFreyschutz: puisqu'elle avait réussi auprès de Maraval, Lozès ne serait pas plus difficile sans doute.
Mais Lozès refusa:
—Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour le moment, c'est votre voix; savez-vous leBrindiside laTraviata?
—Oui, Monsieur.
—Eh bien! allez-y alors: je vous écoute.
Et de fait il l'écouta attentivement, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil et le menton posé dans sa main.
—Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitôt qu'elle se tut.
—Vous m'acceptez?
—À bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozès, vous serez une grande artiste.
—Ah! monsieur!
—Si vous travaillez et si vous suivez mes leçons, bien entendu; parce que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.
—Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous promets que vous n'aurez jamais eu d'élève plus attentive, plus appliquée.
—S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous serez en état de débuter, et, comme débute une élève de Lozès, d'une façon splendide; ces ânes du Conservatoire verront un peu ce que je sais faire d'une élève qui est douée.
Le moment était venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les dispositions dans lesquelles elle voyait Lozès lui donnaient du courage et de l'espoir.
Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.
—Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces arrangements-là: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi, c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gêner et payer vos leçons comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par mois qu'il vous faut; votre famille est ruinée me disiez-vous, eh bien, une belle fille comme vous ne doit pas être embarrassée pour trouver cinq cents francs par mois.
Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans broncher, elle ne put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte l'étouffait.
Puis elle fit quelques pas pour se retirer, désespérée.
Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait lentement, parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout à coup.
—Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord croyez bien que je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je sens qu'on peut faire quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coûtera peut-être cher, très-cher même.
—Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices.
—Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le fera. Si nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait plus facile. Il y a là des gens toujours disposés à se faire les entrepreneurs d'un jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de celle qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils l'achètent pour un certain temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le logement, la nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, en échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son maître ce qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris. Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait ce métier pendant sa jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de curiosités, de meubles italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous me disiez si vous, de votre côté, vous êtes disposée à accepter la direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.
—Avec reconnaissance et de tout coeur.
—N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec Sciazziga,—c'est mon italien; défendez vos intérêts puisque vous êtes orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est un avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera âpre; vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez pas tout ce qu'il vous demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et ce sera déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à l'avance je vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozès avec reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; vous répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour moi.»
L'impression première produite par Lozès s'était un peu effacée: il pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'était pas certainement un méchant homme.
Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait honorer celui qui lui tendait la main.
—Encore un mot, dit Lozès, je vous ai expliqué que notre homme se chargerait de pourvoir à tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Vous êtes seule; que ferez-vous le jour où vous aborderez le théâtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien, en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif, d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour préparer vos succès, pour gagner ou éclairer la critique, qui ne voit que ce qu'elle a intérêt à voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce quelqu'un, et grâce à lui le succès vous arrivera agréable et appétissant, comme un poulet bien rôti arrive sur la table de ceux qui ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine. C'est quelque chose cela, en un temps comme le nôtre, qui n'est que de réclame. Où voulez-vous que je vous envoie notre Italien?
Elle rougit et balbutia en pensant à sa misérable mansarde.
—Est-ce que vous n'êtes pas seule comme vous me le disiez? demanda Lozès remarquant son embarras.
—Oh! monsieur, s'écria-t'elle avec confusion.
—Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?
—Oui, cité des Fleurs, à Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal disposé à m'accorder les conditions que vous me conseillez d'exiger.
—Je n'avais pas pensé à cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez après-demain à quatre heures.
—Oh! monsieur, combien je suis touchée de votre bonté!
—Vous verrez, ma petite, que bonté et talent sont synonymes: tout se tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.
Le surlendemain, à trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez Lozès, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'était pas encore arrivé.
—J'ai vu notre homme, dit Lozès, il va venir; seulement, il est possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amènera quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de goût ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix emplira l'Opéra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier.
Ce fut à quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un vieux petit bonhomme ratatiné, fit son entrée dans l'atelier de Lozès; pour lui, c'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, gras, gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre, doucereux, mieilleux, obséquieux. Madeleine, qui malgré son émotion l'observait anxieusement, éprouva à sa vue un mouvement répulsif; et cependant il s'avançait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux que pour admirer un gros brillant qu'il portait à son doigt.
Arrivé près d'elle, il la salua avec des grâces de théâtre, les bras arrondis, le dos voûté, marchant en rond comme les comédiens qui veulent remplir la scène.
—La signora, n'est-cépas? dit-il avec un très-fort accent italien en s'adressant à Lozès.
—Apparemment.
Alors, tirant un face-à-main en or et le braquant sur Madeleine, il se mit à tourner autour d'elle.
—Çarmante, çarmante, disait-il à chaque pas en souriant à son acolyte;figoureexpressive, avec de lanobilité, belle taille,cévélouresplendide.
Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passé un examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter: jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle était pourpre de honte.
—Et la signora nousférala grâcedénousçanter ounmorceau?
Cette parole lui fut une délivrance; chanter, elle était là pour chanter; elle échapperait ainsi à cet examen de sa personne.
—Monçeramilémaestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien accompagner la signora.
Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozès s'approcha d'elle et, lui parlant à voix basse:
—Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va vous juger; il a été, dans son temps, un de nos meilleurs chefs d'orchestre.
Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozès, elle chanterait avec confiance.
Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style différent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son mieux, ainsi que Lozès le lui avait recommandé.
Sciazziga écouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de blâme.
Seul Lozès applaudit des mains et de la voix.
—Si, si, dit Sciazziga,qué cén'est pas mal,grazia.
Quant à Maffeo, son attitude était étrange; il semblait qu'il voulût applaudir et qu'il n'osât pas.
Lorsque Madeleine eut achevé son troisième morceau, elle crut que Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en fut rien.
—Qu'il est nécessaire quezécause avec monçerami Maffeo, dit-il; pour celazeprie la signora de venir demain matin,roueChâteaudun, avec sontouteur.
—Je n'ai pas de tuteur.
—Vous avezplousde vingtounans?
—Je suis émancipée.
—Ah!diavolo, perfetto.
Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles; évidemment cela faisait son affaire.
—Qué zépense que la signora voudra bien nous faireléplaisir dedézouneravec nous, à onzehoures; nous causerons avant.
Elle n'avait plus qu'à remercier et à se retirer, ce qu'elle fit; Lozès la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga s'entretenaient à voix basse.
—Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tâchez de vous défendre demain; à bientôt, ma chère élève.
Naturellement elle fut exacte, et à onze heures précises, le lendemain, elle entrait dans le magasin de bric-à-brac de la rue de Châteaudun. Elle y trouva une grande femme enveloppée dans un châle des Indes usé et la tête couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir cinquante ans environ et d'une ancienne beauté dont on voyait encore des traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point ordinairement le caractère distinctif des marchandes à la toilette; mais avant d'être marchande, mise Sciazziga avait été chanteuse, et au milieu de sa boutique, drapée dans son vieux cachemire, elle était toujours Norma ou dona Anna.
Sans quitter le fauteuil dans lequel elle était posée, elle répondit à Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pièce qu'elle lui indiqua d'un geste sculptural.
Il était assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui, en train d'écrire sur une feuille timbrée; l'entassement des meubles, bahuts, chaises, fauteuils, casiers, était tel que Madeleine ne put que difficilement arriver à cette table.
—Zétravaille pour vous, signora, dit Sciazziga;lépetit engagementqué zéprépare, et qu'il estzouste quévous signiez, si nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pensequévous avez des dispositions,mail vous faudra desléçons, desétoudes, toutesçosesqui coûtent très-çer. On ne sait pas combienlémaestro Lozèsséfait payerçer; c'estoune rouine.
Sa figure prit une expression désolée, en pensant aux exigences de Lozès.
—Deplous, pourounepersonne comme vous,zolie, il fautdéla toilette, il faut un logement,ounebonnenourritoure; c'est trèsoutile, la bonnenourritoure: tout cela faitounegrosse somme de dépenses, et pendantplousieursannées; il est donczouste qué zérentre dans ces avances, etqué zéfasseounbénéfice. Est-cé zouste?
—Très juste.
—Ençanté quévous compreniezqué zé souisl'homme de lajousticeet aussi l'ami des artistes:léreste, entre nous, va maintenant aller tout facilement.Zousqu'aujour où vous aurezounengagement, je payerai toutes vos dépenses,léçons, toilettes,nourritoure, plaisirs, et trèslarzement; si vousméconnaissiez, vous sauriez combienzé souis larze, c'estjoustementpourcéla qué zéné souispasriçe. Vousdévotre côté, quand vous aurezoun engazement, nous enpartazerons lémontant.
Prévenue par Lozès, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait préparé sa réponse:
—Pendant combien de temps?
—Zoustementc'est la question à débattre; il me semble honnêtedémettre dix ans.
—En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs que vous toucherez?
—Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante millequé zétoucherai; mais pourcélail fautquévousreoussissiez, il fautquévous viviez, et si vous mourez,ousque zéretrouveraicé qué z'auraidéboursé? Il fautcalcouler lérisque, signora. N'est-cépaszouste?
Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine à l'avance était vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'était pas égale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les discussions d'intérêt humiliantes.
Cependant, se renfermant dans ce que Lozès lui avait conseillé, elle obtint que les dix années de partage seraient réduites à cinq; mais Sciazziga ne céda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre: tant que Madeleine serait au théâtre, elle lui abandonnerait dix pour cent sur ses appointements, et si elle quittait le théâtre avant dix années, comptées du jour de son début, pour une cause autre que maladie grave ou perte de voix, elle payerait à Sciazziga une somme de deux cent mille francs.
Bien qu'elle fût incapable de soutenir une discussion, elle voulut se défendre, mais elle ne tarda pas à être enlacée par l'Italien qui l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer «lépetitengazement» qu'il avait préparé.
—Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donné un double de l'engagement et qu'il eut serré l'autre, nous avons encoreoune pétite çoseà arranger.Quéc'est relativement à votre vie avec nous; çanés'écrit pas parcequénous sommes des gens d'honnour, maisça sédit. Vous êtes orpheline, vous n'avez pasdéparents, alorszévoudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de lavertou; c'est lavertouqui conserve la voix et aussi la taille deszounespersonnes, quand elles sontzoliescomme vous.
Et comme si ces paroles n'étaient pas assez claires, il les expliqua et les précisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine.
—Ceznous, dans notre intérieur voussérez protézéecontre tous les dangers, toutes lessédouctionsqui à Paris entourentoune jounefille; madame Sciazziga, qui est l'honnourmême, vousaccompagnérapartout, auxléçons, à la promenade; vouslozerez ceznous, sous notre clef; vousmanzerezavec nous. Vous serez notre fille. Et je vousassoure, signora, qu'il faut quezaie ounebien grande sympathie pour vous, car enazissantainsi,zévousintrouduisen tiers dans notreintériour, etzé pouisle dire, madame Sciazziga et moi, nous nous adorons. Mais nousféronscela, certainement nouslé férons, pourounepersonne aussi bien élevéequévous. Cela vous convient-il?
Madeleine avait signé tout ou à peu près tout ce que Sciazziga lui avait imposé; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame Sciazziga était la dernière goutte, la plus amère et la plus écoeurante du calice; elle eut un mouvement de dégoût qui la fit frissonner des pieds à la tête.
Mais la réflexion lui dit qu'elle devait se résigner à accepter ce dégoût comme tant d'autres, elle n'en était plus à les compter.
Après tout, la présence de madame Sciazziga la préserverait de bien des ennuis.
—Eh bien? fit Sciazziga en insistant.
Ne pouvant pas répondre, elle fit un signe d'acquiescement.
—Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut quezevous montre votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous m'accompagner?
Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond, ils montèrent au sixième étage.
—Ounétage encore, disait-il,ma l'ezalierestdoux.
La chambre destinée à Madeleine était une sorte de grenier encombré de meubles de toutes sorte.
—Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de laloumière; avecounbon piano voussérezici commeounereine; vous pourrez travaillerdoumatin au soir sans êtredéranzée: demainzéferai prendre vosmoubleschez vous.
Quand ils redescendirent le déjeuner était servi sur une toile cirée.
Déjà assise à sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitté ni son cachemire ni son fichu de dentelle, désigna une chaise à Madeleine avec un geste de reine de théâtre.
—Entre nous deux, dit-elle en souriant à son mari.
Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa gorge était serrée.
C'était là sa nouvelle famille, c'était avec ces gens qu'elle allait vivre—de leur vie.
Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner sur le verre leur petite maison de Rouen où s'était écoulée son enfance, comme aux jours où sous les rayons du soleil couchant, elle se reflétait dans la Seine.
Le jour même où Madeleine signait avec Sciazziga «ounpetitengazement», Léon arrivait de Madrid à Paris.
En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au télégraphe et il avait envoyé à sa cousine une dépêche, avec la mention personnelle sur l'adresse:
«N'accomplis pas ta résolution avant de m'avoir vu; je pars à l'instant pour Paris, où j'arriverai après-demain matin.»
Mais, malgré la mention personnelle, cette dépêche n'avait pas été remise à Madeleine, qui avait quitté la maison de la rue de Rivoli depuis deux jours quand le facteur du télégraphe s'était présenté.
Avant même d'entrer chez lui, Léon monta rapidement à l'appartement de son père. Personne n'était encore levé, mais la façon dont il sonna réveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte.
C'était le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, était au service de ses parents.
—Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Léon.
Sans répondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.
—Réponds donc, mon vieux Jacques.
—Elle est partie.
—Où?
—On ne sait pas; c'est-à-dire que mardi matin, au moment où il n'y avait personne dans la maison, elle a été chercher un commissionnaire et une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a été bien étonné, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme?
—Mais depuis?
—On a cherché mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par la police, et ... on ne l'a pas trouvée.
—Conduis-moi à la chambre de mon père.
—Monsieur dort.
—Je vais le réveiller; éclaire-moi.
L'idée de réveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable à Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant maître, qu'il resta immobile; sans insister, Léon lui prit la lumière des mains et se dirigea vers la chambre de son père.
Celui-ci avait été réveillé par le carillon de la sonnette, et quand Léon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffé d'un foulard de soie cerise noué à l'espagnole autour de sa tête, très-noblement.
—Toi! s'écria M. Haupois.
—Quelles nouvelles de Madeleine?
M. Haupois fut suffoqué par cette demande.
—C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de la santé de ta mère?
—Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleversé: Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est devenue!
—Madeleine est une ingrate.
—Vous vouliez la marier.
—Qui t'a dit?
—Elle m'a écrit.
—Ah! vous étiez en correspondance!
—Cette lettre a été la première que j'aie reçue d'elle depuis mon séjour à Madrid.
—C'est trop d'une.
—Enfin, où est-elle?
—Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le scandale de sa conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous avons même prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça été un indice: le commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au cocher l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point été retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû aller à Rouen, j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point vue, et il paraît même à peu près certain qu'elle n'y est point venue; dans les hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches n'ont point abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une main habile.
—Eh bien, je les ferai aboutir, moi.
—Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce pas? nous ne la recevrions pas.
—Tu lui fermerais ta maison?
—Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.
—Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai cédé à ton désir qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui l'aimeriez et la consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis exilé à Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis resté malgré mon ennui. Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, choyée, aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas de revenir à Paris. Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.
—Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre devoir.
—Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous saviez quelles étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, quels étaient mes sentiments.
Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du côté de la porte.
—Où vas-tu?
—Chercher Madeleine.
—Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.
—Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la chercher et la trouver.
—Léon!
Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit.
—Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras à ma mère que malgré tout je l'embrasse tendrement.
Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en refermant vivement la porte.
De ce que son père lui avait dit, il résultait pour lui la probabilité que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi eût-elle dit à son cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable d'admettre que quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son père? On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait mal cherché, voilà tout. Il chercherait mieux.
Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de huit heures du matin.
Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant tous les endroits où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la rencontra pas.
De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être réfugié à Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour Saint-Aubin.
Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetière, et cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une jeune femme élégante paraîtra dans un petit village sans qu'on la remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue de tout le monde.
Il revint à Rouen; puis après quelques jours de recherches il rentra à Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude.
Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir avait-il pu l'entraîner?
Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait poursuivre par des gens capables de les mener à bonne fin.
Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas cependant parler de Madeleine à son père ni à sa mère; mais celle-ci vint lui en parler elle-même.
—Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?
Il secoua la tête par un geste désolé.
—Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à Rouen; comme toi, nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle n'a même pas un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitté une maison, où elle était heureuse et où elle était aimée, il fallait qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait et plus heureuse et plus aimée encore.
Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise, puis il s'avança vers sa mère, pâle et les lèvres tremblantes.
Mais, prêt à parler, il s'arrêta.
Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement longues à madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.
On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il n'écrivit pas à ses parents: où était-il? personne n'en savait rien.
Quand il rentra, ni son père, ni sa mère n'osèrent lui parler de son voyage.
Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé.
C'était un samedi, le Cirque des Champs-Élysées donnait une représentation extraordinaire pour la rentrée du gymnaste Otto, éloigné de Paris depuis plusieurs années, et pour les débuts de son élève Zabette.
Depuis quinze jours les murs de Paris étaient couverts d'affiches représentant deux hommes lancés dans l'espace, l'un aux membres athlétiques, musclés comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre mince, délié, gracieux comme un éphèbe athénien; aux quatre côtés de cette affiche s'étalaient en gros caractères les noms d'Otto et de Zabette. Ce nom d'Otto était bien connu à Paris dans le monde des théâtres et de la galanterie, car les succès de celui qui le portait avaient été aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que dans l'autre, et pendant plusieurs années il avait été de mode pour le gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices, lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapèze en trapèze, arrachait des cris d'admiration à ses spectateurs; comme, dans un autre public plus spécial et plus restreint, il avait été de mode aussi de s'arracher Otto qui sans maillot était plus merveilleux encore.
Quant au nom de Zabette, il était nouveau à Paris; mais, grâce aux journaux «bien informés», on avait bientôt su que Zabette était un jeune créole qu'Otto avait rencontré en Amérique, et dont il avait fait son élève pour l'associer à ses exercices. Puis d'autres journaux, «mieux informés encore», avaient raconté que ce jeune Zabette, bien que portant des vêtements d'homme, était en réalité une jeune fille qui adorait son maître. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette était un garçon ou si cette Zabette était une fille avait suffi pour occuper la badauderie parisienne, toujours prête à rester bouche ouverte, attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile d'ailleurs, de l'exploiter.
C'était assez, on le comprend, pour que cette rentrée d'Otto et ce début de Zabette fussent un événement. À deux heures toutes les premières étaient louées, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places hautes, demandées par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste et que leur honnêteté bourgeoise préservait de la curiosité de chercher à savoir si Zabette était un jeune garçon on une jeune fille.
À huit heures et demie, devant une salle à moitié remplie pour les places louées et comble pour les autres, le spectacle commençait par les exercices ordinaires des cirques français, anglais, américains ou espagnols, des Champs-Élysées ou d'ailleurs:Jupiter, cheval dressé et présenté en liberté;entrée comique;Jeanne d'Arc, scène à cheval.
Qu'il s'agisse d'une première représentation aux Français, à l'Opéra, aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la même, qui du 1er janvier au 31 décembre se rencontre inévitablement dans ces soirées, et qui, bien entendu, se connaît sans avoir eu souvent les plus petites relations personnelles: on est habitué à se voir et l'on se cherche des yeux.
Au milieu de la scène deJeanne d'Arc, deux jeunes gens firent leur entrée au moment où Jeanne, à genoux sur sa selle, les yeux en extase, entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitôt de bouche en bouche:
—Léon Haupois-Daguillon.
—Henri Clorgeau.
C'était en effet Léon qui, accompagné de son ami intime Henri Clorgeau, le fils de la très-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et Dammartin, venait assister aux débuts de Zabette. Ils gagnèrent leurs places au quatrième rang, et, au lieu de donner leurs pardessus à l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les déposèrent sur les deux places qui étaient devant eux et qu'ils avaient louées pour être à leur aise.
Puis, ayant tiré leurs lorgnettes, ils se mirent à passer l'inspection de la salle, sans s'inquiéter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une attitude inspirée, pressait religieusement son épée sur son coeur en criant: «Hop! hop!» Le cheval allongeait son galop, et, prenant son épée à deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais invisibles: la musique jouait un air guerrier.
Léon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant à l'oreille de son ami:
—Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle pleine sans m'imaginer que je vais peut-être apercevoir ma cousine Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite, si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre chose à faire qu'à passer ses soirées dans les théâtres. Mais c'est égal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans les rues ou dans les promenades, où je dois avoir l'air d'un chien qui quête.
—Elle te tient bien au coeur.
—Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une façon toute particulière, avec quelque chose de vague et je dirais même de poétique, si le mot pouvait être appliqué à notre existence si banale; c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux à respirer que les sentiments qui l'ont formé sont plus purs; je penserai toujours à elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse émue.
—La police n'a pu rien découvrir?
—Rien. Elle m'a seulement donné une terrible émotion pendant que tu étais à Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouvé dans la Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par certains points de celui de Madeleine. J'ai couru à la Morgue, dans quel état d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en présence du cadavre; c'était celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai cru tout d'abord que c'était elle; mais je m'étais trompé. Jamais je n'ai éprouvé plus cruelle émotion; je vois encore, je verrai toujours ce cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensée de Madeleine tant qu'elle n'aura pas été retrouvée.
Jeanne d'Arc venait de mourir brûlée sur son bûcher, et quelques personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.
Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore Henri Clorgeau et Léon, celui-ci, qui n'était nullement à ce qui se passait dans la salle ni à la salle elle-même, continua à parler à l'oreille de son ami.
—Comme je me disposais à sortir de la Morgue, la porte que j'allais ouvrir s'ouvrit devant mon père. Lui aussi avait été prévenu et il était accouru presque aussi vite que moi. Par là, je vis qu'il faisait faire des recherches de son côté. Lorsqu'il entra, il était aussi pâle que le cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement à lui en criant: «Ce n'est pas elle!» «Dieu soit loué!» murmura-t-il, et il me tendit la main. Ce témoignage de tendresse me toucha, et il en résulta que mes rapports avec mon père et ma mère furent moins tendus; mais je crains bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont été. Ils ont cru être très-habiles en forçant Madeleine à quitter leur maison; ils se sont trompés dans leur calcul.
—Tu ne l'aurais pas épousée malgré eux.
—Ils ont eu peur que je les amène à accepter Madeleine, et pour ne pas s'exposer à cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est sauvée épouvantée. Qui sait ce qui s'est passé? La lettre que Madeleine m'a écrite est pleine de réticences, et je n'ai jamais pu avoir d'explications ni avec mon père ni avec ma mère.
L'exercice qui suivait la scène de Jeanne d'Arc était un quadrille à cheval; l'orchestre se mit à faire un tel tapage, que toute conversation intime devint impossible.
Alors Léon et son ami s'amusèrent au spectacle de la salle, qui assez rapidement se remplissait, car l'heure arrivait où Otto et Zabette allaient s'élancer sur leurs trapèzes; de tous côtés apparaissaient des figures de connaissance, des habitués des clubs et des courses; çà et là quelques femmes honnêtes accompagnées d'amis intimes, et partout les autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'étalant et provoquant les lorgnettes. À l'une des entrées, juste en face d'eux, de l'autre côté de l'arène, surgit une femme de trente ans environ, vêtue de blanc avec une simplicité et un goût qui auraient sûrement affirmé à ceux qui ne la connaissaient pas que c'était une honnête femme.
—Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, là-bas, en face de nous, en blanc comme une vierge; elle adresse des discours à l'ouvreuse, ce qui indique qu'elle n'a pas de place numérotée.
Prenant sa lorgnette, Léon se mit à la regarder.
—Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.
Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand nous la regardions, de tes fenêtres, passer dans sa voiture, elle était exactement ce qu'elle est aujourd'hui.
—Moins bien.
—Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de ceux qui l'ont formée.
—Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.
—Et du meilleur.
—Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.
—Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne de la vallée de Montmorency; jusqu'à dix ans elle a travaillé à la terre.
—On ne le croirait jamais à la finesse de ses mains.
—Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux, est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?
—Avec qui est-elle présentement?
—Personne: après avoir ruiné Jacques Grandchamp si complétement qu'il me disait dernièrement que, s'il ne l'avait pas quittée, elle lui aurait tout dévoré: châteaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison paternelle; elle s'est fait ruiner à son tour par une sorte de ruffian de la grande bohème, moitié homme politique, moitié financier, Ackar, de qui elle s'était bêtement toquée.
Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques instants après, elle se montrait à l'entrée qui desservait leurs places et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en désignant de la main leurs pardessus.
—Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Léon.
—Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.
Et, sans attendre une réponse, il se leva:
—Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.