CHEZ LE COUTURIER

CHEZ LE COUTURIER

Yvonne et Mmede Sorget sont venues me chercher, cette après-midi, et ensemble nous sommes allées voir une chose extraordinaire: le nouveau salon d'essayage de Riffle, le grand couturier, chez qui je n'avais pas mis le bout du nez depuis longtemps. Ce salon d'essayage vaut la peine d'être connu, en effet, et va prendre place parmi les curiosités du Paris élégant.

Habituellement, dans les maisons de couture, l'essayage se pratiquait d'une façon à peu près naturelle—très naturelle, même,si l'on applique ce mot au dévêtement dont il est l'occasion.

Les femmes attendues pour la retouche d'une robe, d'un manteau, étaient introduites en de petits salons ou cabinets ornés de glaces, de quelques meubles plus ou moins luxueux, d'un guéridon sur lequel se trouvaient, gentiment disposés, des rafraîchissements et de menues friandises.

Une jeune personne, coquette et jolie le plus souvent, nous aidait à nous déshabiller, puis à nous couvrir du vêtement en cours d'exécution.—Le maître se présentait, allant d'un cabinet à l'autre, par ordre d'arrivée des clientes, jetait un coup d'œil sur l'ensemble de la toilette qui lui était commandée, rectifiait une ligne ici, un point là, et saluant gravement, sans avoir prononcé un seul mot, parfois, se retirait. Cette manière de procéder était imposante peut-être, mais manquait essentiellement d'attrait. La sécheresse, l'indifférence apparentes du maître qui ne daignait même pas remarquer que les femmes qu'il visitait, ainsi, étaient souvent à moitiénues, offraient aux regards des splendeurs physiques qui eussent ému un saint, la sécheresse, l'indifférence affectées de l'artiste étaient correctes sans doute, mais laissaient à l'essayage, tout son côté d'ennui, toute son impression de corvée.

Riffle, qui est un malin, s'est dit que ce moyen de prendre la mesure des femmes et de les parer, était usé, et il a imaginé une chose inouïe, un truc merveilleux pour les distraire en même temps que pour leur être utile.

Il a supprimé les petits cabinets en lesquels on nous enfermait jadis, et son salon d'essayage est devenu un véritable théâtre.

Je ne plaisante pas. Je sors enthousiasmée de chez lui et Yvonne, Mmede Sorget, ainsi que moi, lui avons commandé une toilette de bal tout exprès pour expérimenter, par nous-mêmes, son invention.

Voici en quoi elle consiste.

Dans la vaste maison qu'il occupe, Riffle, dans le plus absolu mystère, a fait construire une mignonne, une minuscule salle de spectacleéclairée à l'électricité, avec scène, fauteuils et quelques loges-baignoires.

On s'installe là comme au Vaudeville ou au Gymnase et l'on attend.

Je n'ai pas besoin de déclarer que la consigne est des plus sévères, chez Riffle, pour être admis à l'essayage d'une cliente. Les seules personnes, amies de cette cliente et acceptées par elles, sont autorisées à entrer dans la salle et à y séjourner.

Cette après-midi, nous avons eu comme une sorte de répétition générale, et c'est l'une des plus charmantes filles de la maison qui a simulé la cliente. Nous étions une quinzaine de femmes du monde et, dans les loges-baignoires, se cachaient, nous a-t-on affirmé, deux ou trois cocottes de haute volée. Malgré tous mes efforts pour les dénicher, je n'ai pas réussi à les apercevoir.

Donc, on attend, et quand le moment solennel est venu, on se trouve subitement plongé dans l'obscurité la plus complète.

Mais un voile formant rideau s'écarte à droite et à gauche du spectateur, une rampeainsi qu'une herse s'allument soudain, et la scène apparaît étrangement agencée. Elle est tendue de drap noir mat, sur toutes ses faces, et le tapis qui couvre le plancher ainsi que le plafond sont de la même étoffe.

Dans un angle—je ne sais si c'est du côté cour ou du côté jardin, étant peu initiée aux choses des coulisses—un jeu de glaces habilement dissimulées permet à la personne qui essaie de se rendre compte de sa parure.

Lorsque tout est bien préparé, la cliente fait son entrée sur la scène, par une ouverture qui se referme aussitôt derrière elle.

La herse et la rampe s'éteignent, alors, et un jet unique de lumière électrique tombe sur la femme et la suit dans les évolutions, dans les poses, dans la marche, dans tous les mouvements que lui indique Riffle, qui, placé au dernier rang des fauteuils, est attentif aux moindres détails de sa féerie, car c'est bien une féerie qu'il offre ainsi aux familiers de sa maison.

La belle fille qui tenait lieu, aujourd'hui, de cliente essayeuse, portait une robe de bal trèspiquante et sa nudité était presque entière. Son corsage, ajusté à une simple ceinture qui moulait ses reins et ses hanches, s'avançait jusqu'à la naissance des seins et était dépourvu d'attaches pour les épaules. C'est par un miracle d'équilibre et de coupe qu'il se faisait décent vers le haut et dans l'ombre des bras.

Yvonne m'a dit, tout bas, que Riffle a eu là une idée géniale, et que s'il était un homme sans préjugés, il pourrait, par elle, gagner beaucoup plus d'argent qu'avec sa couture. On le paierait cher, paraît-il, pour assister aux exhibitions de son salon d'essayage, sans le consentement des femmes qui s'y montreront.

Cette réflexion d'Yvonne m'a effrayée. Si Riffle, en effet, allait se servir de nous pour augmenter sa fortune?... On n'est jamais sûr de rien avec ces couturiers. Ils savent tant de choses, ils sont si adroits, si parisiens, ils connaissent tant de nos secrets! Ne s'en rencontre-t-il pas qui nous en inventent, lorsque nous ne leur en fournissons pas?—Mais non, Riffle est un brave homme et n'abusera pas,pour la plus grande... émotion de vieux messieurs, de notre beauté.

C'est une grande demi-mondaine, Aline de Dreux—ces demoiselles empruntent leurs noms aux rois—qui a eu la primeur du théâtre Riffle. Elle s'y est présentée, nous a-t-on raconté, dans le plus provocant des déshabillés: en maillot chair extrêmement collant et sans le plus léger voile aux endroits qui, ordinairement, s'étoffent discrètement. Elle a imité, avec des gazes, avec des écharpes de couleurs diverses, la fameuse danseuse Loïe Füller, et ses amis ainsi que ses amies lui ont fait une ovation.

On ne s'ennuie pas, en vérité, chez Riffle. Son invention me semble devoir obtenir un immense succès; elle plaira certainement aux femmes qui ne craignent pas qu'on critique trop leurs épaules, leurs bras ou leurs jambes. Mais elle soulèvera des clameurs indignées, j'en suis convaincue, parmi celles qui sont obligées d'avoir recours aux artifices du maître, pour corriger leurs imperfections physiques.

Yvonne, qui est malicieuse, se promet de mettre à la mode le théâtre de Riffle et d'y organiser comme une sorte de concours de beauté.

Pour donner du courage aux timides, elle veut convier le ban et l'arrière-ban de ses amies, à son prochain essayage.

Par elle, l'essayage va devenir un sport, je le parie.

Je ne sais si je l'imiterai. Si j'ai cette audace, je n'irai pas la confesser à... mon mari?... Non; mon mari n'a nulle inquiétude de mes actions; à M. de Nailes qui a toutes les indulgences pour mes péchés, mais qui, je le devine, ne me donnerait pas l'absolution de celui-là, puisqu'il n'en profiterait pas.


Back to IndexNext