IMPUDEUR DE LA FEMMECHEZ LE COUTURIER
En dehors des singularités, des attractions que l'on rencontre chez Riffle, la question du couturier, du tailleur pour femmes, inspire quelques réflexions.
Au premier rang de ces réflexions, apparaît celle qui concerne la pudeur—notre pudeur dont nous sommes si jalouses envers ceux qui nous fréquentent, dans le commerce habituel de la vie, et que nous semblons oublier, totalement, dès que nous posons le pied surle parquet de l'un de nos «grands faiseurs.»
A partir de la minute où une femme entre chez le couturier, elle se sent prête à obéir au moindre de ses ordres, en effet, à révéler à ses coupeurs les secrets de sa chair, et elle ne suppose pas qu'elle doive même rougir de se mettre nue devant eux.
La pudeur de la femme, comme tant d'autres choses qui la touchent ou qu'on lui prête, ne résulterait-elle que d'un sentiment conventionnel? Je serais presque tentée d'adopter cette opinion, si je compare l'attitude de la femme, chez son couturier, à celle qui lui est particulière dans le monde—au bal, au théâtre, dans un dîner.
Elle se déshabille autant qu'elle le peut—et non plus dans un but d'utilité personnelle, mais pour la joie ou dans l'espérance malicieuse d'éveiller des désirs—lorsqu'elle va manger en ville, lorsqu'elle va entendre un opéra quelconque ou lorsqu'elle se dispose à danser.—En ce dernier cas, même, elle se livre davantage, puisqu'elle s'abandonne, dévêtue, au bras du premier valseur qui passeà la portée de sa jupe, puisqu'elle lui permet de la saisir, de perdre, quelquefois, l'esprit, sous l'irritation nerveuse qu'elle provoque en lui, de vivre, durant l'espace de quelques instants, des effluves qui s'échappent d'elle, de son intimité physique.
Cependant, il y a une nuance à observer dans le déshabillé, dans le défaut apparent de pudeur, chez la femme placée dans le cabinet du couturier, dans les salons, et en la seule présence d'un homme de son monde.
Chez le couturier, au bal, au théâtre ou dans un dîner, il n'y a pas impudeur à se montrer nue, parce que: premièrement, chez le couturier, la femme, dans une vision spéciale des choses—du sexe, surtout, de celui qui la touche, qui la regarde, fait abstraction de son intimité et ne tient aucun compte de «l'animalité» de l'homme, qui est auprès d'elle.—Cet homme, en sa pensée, n'est pas de ceux qui la peuvent prendre, qui la doivent prendre plutôt, et l'idée qu'elle pourrait lui appartenir, subir, accepter son amoureux hommage, ne la trouble nullement; secondement,dans les salons, la femme s'offrant à tous et non à un seul, perd le sens mystérieux de sa pudeur, et il lui semble être autant protégée, dans cette pudeur, par les cent yeux qui la voient que par le plus impénétrable de tous les voiles.
L'indépendance passionnelle qui défend la femme, contre tout risque, dans ces circonstances, n'existe plus lorsqu'elle se trouve, dévêtue et seule, en face d'un homme de son monde. Elle sait, elle a la certitude, alors, que cet homme est de ceux qui la peuvent prendre, qui doivent même tout essayer pour la prendre, et sous son unique regard, elle se sent possédée autant que si elle se donnait.
S'il y a, donc, convention dans le principe de pudeur chez la femme, il est juste de remarquer que cette convention n'est pas absolument exempte de raisons sérieuses et plausibles.
Il peut arriver, pourtant, objectera-t-on, que chez le couturier, une femme soit exposée au désir d'un homme qui, tout en la mesurant consciencieusement et selon son devoirprofessionnel, ne saura dissimuler son... émotion et ne restera point, bêtement et seulement, un couturier.
Le fait n'est pas improbable et c'est, en cette occasion, à la femme qu'il appartient d'en demeurer maîtresse ou de se laisser séduire par une bizarre curiosité.—Si elle accepte le fait, je crois qu'elle en fera l'examen avec la même insouciance de sa réelle pudeur, avec la même impersonnalité, que si elle s'apprêtait à un... essayage ordinaire. Qu'elle croise, dans la rue, celui qui l'aura ainsi connue, j'affirme qu'elle n'en aura cure et qu'elle ne rougira point davantage, devant lui, que si au lieu d'une caresse, il avait posé sur elle l'habituelle longueur de son mètre. Il n'en serait pas de même avec un homme de sa caste qui aurait vécu, avec elle, l'une de ses heures intimes.
La marquise d'Oboso nous racontait, récemment, que l'une de nos amies dont elle s'est obstinée à taire le nom, a été l'héroïne d'un événement de ce genre.
Elle essayait une culotte de cheval, chezTroost, la voulait très collante et retenait auprès d'elle, plus que la prudence ne l'autorisait, le coupeur—un très gentil garçon—qui l'habillait.—Celui-ci fut audacieux, eut la main prompte, et souhaita d'examiner mieux et de plus près les choses que lui révélait le collant de la trop suggestive culotte. Notre amie était-elle, ce jour-là, sous l'influence de pensées spéciales ou bien cherchait-elle, plus simplement, l'aventure qui venait à elle?—Cette dernière hypothèse me paraît plus vraie si l'on songe qu'elle ne sortit de chez Troost qu'après y avoir laissé le meilleur d'elle-même.
Elle eût dû être satisfaite.—Eh bien, le piquant de l'histoire ne consiste pas dans la «passade» qu'elle s'est offerte, mais dans le sentiment qu'elle éprouva à la suite de cette équipée. Elle se montra furieuse contre elle-même, d'abord, de sa faiblesse; contre son séducteur, ensuite, à cause de sa sottise. Si l'on s'en rapporte, en effet, à la confession de la pauvre victime de cet oubli, le beau coupeur fut très au-dessous de ce qu'il semblaitêtre, et si le rêve qu'il promettait était d'une forme acceptable, la réalité qu'il offrit fut désastreuse—laide et niaise.
Le conte est amusant et j'en ai beaucoup ri.—Ne rappelle-t-il pas la fable de certain renard qui se moque d'une magnifique tête qui n'a point de cervelle?—Notre pauvre amie pourra la méditer, à son aise, désormais.
Il y aurait bien des paroles à dire sur cette question de la pudeur féminine appliquée aux usages courants de la vie.
En résumé, les hommes, nos maîtres, seraient mal venus à nous reprocher l'insouciance que nous manifestons à cet égard. L'instinct de la pudeur, chez nous, est ce qu'ils ont désiré qu'il fût, en définitive.—Pourquoi ne nous accompagnent-ils pas, chez le couturier, et pourquoi déclarent-ils qu'une robe ne nous habille bien qu'autant qu'elle ne nous habille pas?
Gustave Droz cite un gentil ménage en lequel c'était le mari qui prenait les mesures des formes de sa femme, et qui les criait au couturier caché dans une pièce contiguë àcelle où avait lieu l'essayage.—Ce mari-là était sage et la petite femme qui était la sienne avait, certainement, une opinion de la pudeur, différente de la nôtre.
Mais combien de maris sont pareils à celui de Gustave Droz, et s'il en existait ne les aimerions-nous pas trop?