LA NUANCE INTIME DE LA FEMME

LA NUANCE INTIME DE LA FEMME

J'ai vu M. de Nailes, aujourd'hui, et il a été, comme toujours, charmant. Je veux bien, dans ce carnet, consigner les diverses impressions qui émeuvent ou qui charment ma vie mondaine, mais je me suis imposé la règle de ne jamais mentionner le récit détaillé de mes rencontres avec mon ami. Je ne parlerais donc pas de notre entretien d'aujourd'hui, si vraiment cet entretien ne se rattachait, par la passionnelle philosophie qui s'en dégage, aux quelques pages qui précèdent. Pour la première fois, en effet, j'ai discuté avec M. de Nailes et traité avec lui l'une de ces questionsd'amour qui me sont familières avec Yvonne ou auxquelles sait si bien nous intéresser la marquise d'Oboso.

Cette question est un peu scabreuse et elle est de celles qu'un homme doit savoir mieux expliquer qu'une femme, il faut le dire, car elle se rapporte tout entière à des sensations particulières que l'homme seul peut éprouver dans la possession. Elle est relative à l'influence exercée par la couleur—le brun, le blond ou le roux—chez la femme, sur le désir de l'amant.

Je suis brune et M. de Nailes m'a déclaré que ses préférences sont pour le brun. J'ai pensé qu'il ne s'exprimait ainsi que par galanterie et je me disposais à n'accepter son opinion qu'avec réserve. Mais il paraît qu'il a été très sincère en la formulant et il m'a prouvé que son choix est raisonné.

Je vais essayer de reproduire ses paroles ou plutôt de résumer ici notre conversation.

Dans leur aspect visible, c'est-à-dire dans leur chevelure, toutes les femmes, quelle que soit la nuance qu'elles portent, se valent etsont, au même degré, susceptibles d'éveiller le désir.—Le piquant d'une tête brune, la poésie d'une tête blonde, l'étrangeté d'une tête rousse, ont d'égales chances d'être choisis par l'homme et, s'il ne s'arrête qu'à cette extériorité féminine, il ne saurait, faisant abstraction de ses dispositions personnelles, donner loyalement de prix plutôt à l'une qu'à l'autre des femmes qui la possèdent.

Si l'on veut se rendre un compte exact de la valeur sensuelle de la femme, il est nécessaire d'entrer en son intimité et c'est de la couleur réelle de cette... intimité que résulte le plus ou le moins de passion physique qu'elle inspire.

Le blond et le roux, chez la femme, ont de grandes analogies quant aux impressions qu'ils provoquent, si j'en crois M. de Nailes, le roux n'étant qu'une accentuation outrée du blond. Cependant, un homme peut trouver dans l'un, peut demander à l'autre, des pensées différentes.

Le roux, par exemple, dans la rutilante irritation qu'il fait naître, ne convient qu'auxnatures bizarres et enthousiastes. Sa tache étant plus nette, plus précise, sur le corps, que celle du blond, fixe mieux l'imagination et attire le regard ainsi que le geste, avec plus de résolution. Il ferait, par là, comme une sorte de concurrence au brun; mais il diffère du brun en ce qu'il invite à un entraînement plus capricieux, plus temporaire, en ce qu'il n'a point le don d'immobiliser l'ardeur de l'amant, en ce qu'il ne laisse aucune place à l'intellectualité. Le roux est comme une fleur sauvage que l'on respirerait avec délices, dans la montagne, comme une algue précieuse dont on goûterait la saveur, sur quelque grève, mais qui ne retiendraient ni la volupté, ni le souvenir du promeneur. Cette définition du roux, chez la femme, ne signifie pas que cette nuance ait, en amour, une infériorité. Il n'y a pas d'infériorité, dans les choses d'amour comparées les unes aux autres. Elles renferment une même somme de séductions, de jouissances, et les préférences qui les distinguent ont leur cause, simplement, dans leur généralité plus ou moinsétendue.—Le roux est plus rare que le blond et que le brun; il n'a point, comme eux, à son actif, l'habitude de l'homme et, si je voulais le flatter, je dirais que la superficialité apparente qui l'enveloppe est la marque d'une aristocratie passionnelle. M. de Nailes m'a paru assez bien résumer l'impression de l'homme, à cet égard, en affirmant que la femme rousse ira au plus profond d'un cœur masculin, en deux heures, tandis que tout un jour, que toute une nuit, suffiront à peine à la femme blonde ou brune pour connaître la valeur d'un amant. Avec la femme rousse, on prend le train express de l'amour. C'est le train omnibus avec sa sœur blonde ou brune.

L'intimité blonde, chez la femme, est trompeuse. Dans sa discrétion, dans sa modestie, dans sa timidité, elle semble être contraire à toute violente émotion, à tout abandon trop complet ou trop rapide. Si l'on s'en tenait à cet aspect, on jugerait vite ainsi. On jugerait mal, pourtant. Il est des femmes blondes qui sont des simples ou des insensibles, même, en amour; mais si l'on considère la femme blonded'une façon absolue, il faut s'empresser de reconnaître qu'elle a toutes les fougues, tous les énervements des rousses et des brunes. Elle ne leur ressemble pas dans l'expression de sa joie, et c'est peut-être là ce qui a contribué à accréditer la fausse légende de son indifférence passionnelle.—Elle met de la douceur, dans son abandon, et cette douceur est l'une de ses plus vraies séductions.—La blonde ne saurait faire naître, chez l'homme, cette vivacité, cette spontanéité, dans le désir, que la rousse et que la brune, dans un mode différent, jettent en lui. Le charme paisible et affiné du blond l'invite à des épanchements modérés, mais qui portent en eux une profonde satisfaction.—Le blond est la nuance intellectuelle de l'amour. S'il n'exige aucune violence de gestes ou de paroles, aucune perversion dans le plaisir—auxquelles il n'est nullement réfractaire, d'ailleurs—il dépose en l'âme de l'amant des pensées d'éternité, des impressions fortes de tendresses. Le roux fera d'un homme une sorte de satyre pâmé dans la frénésie de la possession. Le blond en fera unpoète et les rimes qu'il rêvera, alors, pour être harmonieuses, n'en seront pas moins puissantes.—Le roux et le brun ne permettent point à l'homme, dans la minute suprême du bonheur, dans la joie partagée dont elle est pleine, de jouir consciemment de son exaltation et de celle de sa maîtresse. Le blond lui laisse cette faculté. Dans l'union de la chair et de l'âme, il permet à l'homme d'éprouver un plaisir double—de goûter, par le regard, la frémissante ivresse qui s'empare de la femme, en même temps qu'elle se communique à tout son être. C'est en cela, surtout, qu'est la caractéristique de l'intimité blonde de la femme. Cette intimité est, en outre, sculpturale. Elle ne coupe pas la ligne de son corps par la violence de sa tache. On peut presque affirmer que l'homme épris d'une femme blonde est intelligent, est un écrivain original ou un artiste délicat.

Je suis brune, je l'ai dit, et je me vois embarrassée pour reproduire, sincèrement, les paroles de M. de Nailes sur le brun, chez la femme.—La femme brune, selon mon ami,est l'amoureuse par excellence. Elle a toutes les qualités passionnelles de la rousse et elle peut s'assimiler toutes les qualités sentimentales de la blonde.—Elle est ardente, elle met de la fièvre en son baiser et elle ne se refuse pas, suivant l'éducation sensuelle qu'elle a reçue, au charme doux, à la légèreté de la caresse.—Son intimité qui s'affirme violente, attirante, est l'un de ses attraits les plus puissants. L'amant ne résiste pas à son magnétisme. Il va vers elle, dans l'entraînement de tout son corps, de tout son esprit. Il se dégage, de cette intimité, d'imaginatives images qui le rendent fou, et il s'abîme en elle comme en un rêve trop fortement vécu.—Ce que l'homme n'a pas le loisir de tenter avec la rousse, dans la rapidité de mouvement qu'elle lui commande; ce que l'homme n'ose pas demander à la blonde, dans l'apparente chasteté de son attitude, il le goûte avec la brune. Il lui offre et lui arrache la caresse perverse et savante qui met du délire dans la possession; il la prend toute, par le geste et par la voix. Il l'initie aux audaces charnelles comme auxhardiesses de langage. Le sentiment qu'inspire le blond—l'immuabilité dans l'amour—acquiert, en face du brun, une acuité plus intense. On a remarqué, en effet, qu'une liaison brune a une durée plus longue, plus stable qu'une liaison blonde. La femme brune, on ne saurait le contester, apporte une plus grande diversité de sensations, en amour, que la femme blonde. Son baiser est exempt de monotonie, n'admet pas l'habitude.—L'homme trouve, en elle, chaque fois qu'il la rencontre, comme une maîtresse nouvelle, différente de celle qui lui a appartenu déjà, et cette multiplicité d'aspects accroît et maintient son goût, son désir. Mais c'est, surtout, par la tache accrocheuse, par la tache voyante de son intimité que la femme brune arrête la volonté passionnelle de l'homme. L'émoi physique que cette intimité, d'un charme mystérieux—intellectuel et matériel en même temps—fait naître, est absolu. L'homme se laisse saisir par lui, irrésistiblement. L'intimité brune de la femme est la nuance exaspérée de l'amour. Elle est, si l'onveut accepter cette comparaison—comme le rouge qui attire l'attention du taureau, le fait meugler, l'appelle, le mène, fatidiquement, vers la joie ou vers la mort.—Le brun, chez la femme, dans une autorité qui ne s'explique pas, ou plutôt qui ne s'explique que par l'existence d'affinités physiques ignorées des philosophes ou des savants, s'impose aux sens de l'homme et s'en empare sans lui permettre de se dérober à son attraction.—La loi de la pesanteur est l'une des lois qui dirigent le monde.—Il y a des lois, en amour, aussi, et celle de la couleur intime de la femme est l'une d'elles, auxquelles il est impossible d'échapper.

Telle est la leçon de physiologie et de psychologie amoureuses que m'a donnée, aujourd'hui, M. de Nailes. Est-elle concluante?—Un nouvel et moderne aréopage seul pourrait, sur un tel sujet, se prononcer. Mais quelles sont les Phrynés qui se prêteraient à son examen?


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