LES CARESSES

LES CARESSES

Je suis allée, aujourd'hui, à la campagne, avec Yvonne et, naturellement, selon notre habitude, nous avons beaucoup bavardé.

Ma longue et dernière dissertation sur les divers genres d'intimité qui existent entre la femme, le mari ou l'amant—dissertation qui pouvait paraître, entre parenthèses, comme une atténuation cherchée à ma situation personnelle—m'a semblé avoir extrêmement préoccupé mon amie et elle me l'a rappelée, moitié riante, moitié sérieuse, en y ajoutant des commentaires ou, plutôt,une sorte de conférence qui m'a fort intéressée.

Nous étions à Saint-Germain, dans la forêt. Il faisait beau et bon. Yvonne s'est assise sur la mousse, à l'ombre des grands arbres, et m'a tout à coup interpellée.

—Sais-tu bien, ma mignonne, que sans t'en douter, l'autre fois, tu as soulevé une question terrible—l'une des plus terribles questions qui enfièvrent les amants.

—Vraiment, j'ai, tant que cela, été audacieuse?

—Oui; mais tu es excusable, car tu as fait de l'amour, je le crois, comme M. Jourdain faisait de la prose—sans le savoir.

—Allons, dis-moi vite quelle énormité j'ai commise.

—Tu n'as commis aucune énormité. Tu as, simplement et très gentiment, effleuré ce sujet qui déconcerte tant de graves philosophes, tant d'aimables aventuriers aussi: les caresses.

—C'est possible; ne t'es-tu pas aperçue que je ne suis plus tout à fait une ignorante?

Yvonne ne m'a pas répondu. Elle se prit à réfléchir et quand elle reparla, on eût dit qu'elle discourait autant pour elle-même que pour moi.

—Quelles divines choses que les caresses, fit-elle, et comme je t'écoutais avec plaisir lorsque tu en évoquais, récemment, la réalisation, la possession. Les caresses sont, à l'amour—et j'entends strictement, par l'amour, l'acte brutal qui le caractérise fatalement—ce que de jolies dentelles sont à la chair d'une femme. Elles sont comme les froufrous, comme les chiffons précieux de l'amour et quelle que soit leur nature, quelle que soit leur insuffisance même, elles sont délicieuses toujours. Elles ont une psychologie spéciale; elles renferment une délicatesse infinie, même lorsqu'elles se font très matérielles. Comme toutes les choses subtiles et de prix, elles exigent de celui qui les offre un doigté, une habileté parfaits, et autant elles sont capables de rendre agréable l'homme qui les prodigue, autant elles deviennent susceptibles de le rendre odieux ou ridicule, s'ilmanque aux promesses dont il les charge.—Les caresses doivent être complètes, en effet, doivent être comme des jalons jetés sur une route et menant à un but déterminé. Si le dernier jalon fait défaut pour atteindre ce but, la femme ne pardonne point à celui qui lui inflige ainsi une déception imprévue; elle le méprise autant qu'elle l'a aimé, ou bien elle le raille autant qu'elle l'a ennobli.—De toutes façons, elle s'éloigne de lui, dans sa désillusion, avec le même empressement qu'elle a apporté à rechercher son contact.—La femme, qui veut l'absolu, dans son désir, vit, cependant, presque exclusivement, durant le temps d'un amour, par les caresses. Elles entrent en tous ses sens, elles partent de ses cinq sens, dans un mouvement de va-et-vient qui réjouit son être.—L'œil, l'oreille, la main, la bouche et jusqu'au nez—ce malheureux nez tant bafoué—prennent et donnent leurs caresses particulières et nul ne saurait dire de quelles sources coulent les meilleures.—Tu as flirté, tu as aimé, ma mignonne, et tu as dû observer, même involontairement,combien nos cinq sens se développent dans les différentes phases de ce qu'on appelle, dévotieusement, le Péché. L'observation que je t'indique est aisée pour nous autres, femmes du monde, car chez nous, l'amour se présente et finit à peu près, avec tous et toutes, de même manière.—C'est la cour ou le flirt d'abord; le simple contact, c'est-à-dire les rapprochements discrets, ensuite; puis, viennent les frôlements plus directs, plus accentués—ce que je nommerais les attouchements, si ce mot n'était, d'habitude, trop vilainement interprété; enfin, c'est la possession.—Or, si les caresses qu'échangent un homme et une femme, dans le flirt, dans le simple contact, dans les rencontres discrètes, dans les frôlements, sont, dans le monde, pour tous ceux et pour toutes celles qui les offrent et les acceptent, les mêmes, elles diffèrent essentiellement dans l'intimité complète. Et c'est dans l'intimité complète que se révèlent seulement les vrais amoureux et les vraies amoureuses.—L'intimité absolue ne commence pas, comme tant degens le pensent, qu'au moment où les amants tombent aux bras l'un de l'autre. Elle naît quelques jours, quelques heures avant ce moment, et c'est alors qu'un homme réellement digne des espérances qu'il a provoquées, doit se montrer adroit et savant.—Tu disais, fort justement, dernièrement, que les maris sont des sots parce qu'ils ne savent ou ne veulent pas jouer auprès de leurs femmes, le rôle des amants. Tu avais raison. Les maris sont pareils à des chasseurs qui, après avoir battu la plaine, se mettent à table et dévorent goulûment les mets qu'on leur sert, sans s'inquiéter de savoir si ceux qui les entourent peuvent les suivre, dans cette course à la fourchette, avec le même appétit. Les amants, au contraire des maris, sont ainsi que des convives délicats qui comprennent qu'il est amusant et utile de s'attarder aux hors-d'œuvre, de donner un coup de dent ici, un coup de dent là, et qui permettent à leurs voisins de s'être entraînés à bien manger lorsque le rôti sera présenté. Les amants savent qu'il est des caresses d'avant, de pendant et d'aprèsla possession. Ils savent que nulles d'elles ne doivent être imitées des autres, que le baiser d'avant ne doit pas être le baiser de pendant et le baiser d'après. Pour continuer ma comparaison culinaire, ils font ainsi que des mangeurs raffinés qui ont un coup de fourchette différent pour chaque partie du repas.—Les caresses ne doivent pas être, cependant, assez étrangères les unes aux autres, dans leur nature, dans leur expression, pour que la femme soit amenée à désirer plutôt celles-ci que celles-là. Un amant qui, tout en étant très savant, ne saurait point empêcher ce choix des caresses par sa maîtresse, serait un amant maladroit. La femme doit être aussi heureuse dans les préliminaires de la possession que dans la possession même, qu'après la possession. Elle doit souhaiter autant la minute sur laquelle se pose son rêve naissant, que le moment où ce rêve s'accomplit, que l'heure en laquelle il s'efface. Et il est nécessaire que, se retrouvant satisfaite devant celui qui l'aime, elle s'en revienne vers son extase en l'envisageant avec autant de fièvre en son débutqu'en sa fin, ainsi qu'un renouveau plein d'espoirs sans cesse, ainsi qu'un plaisir non encore goûté.—Il est deux choses que la femme doit rechercher, comme un inconnu toujours captivant: la joie d'être mère, oublieuse des douleurs d'un premier enfantement; la joie d'être une amoureuse, sans la crainte de la satiété.—Tels sont ce que je pourrais qualifier, sans trop de moquerie, les commandements de l'amour.—Tous les amoureux ne les appliquent point de même façon, mais tous s'y conforment.—C'est ce qui les fait dangereux pour les maris trop peu versés dans la connaissance de la femme en général, de leurs femmes en particulier. C'est ce qui explique, aussi, la durée de certaines liaisons. Nous sommes, un peu, comme des reines qui auraient, pour les amuser, de gentils pages diseurs de beaux sonnets, et nous tenons à nos pages.

Yvonne ayant terminé sa conférence sur les caresses, se leva et nous sortîmes de la forêt.

Je ne sais si M. de Nailes, mon ami, seraitflatté d'être comparé à un page; mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il sait, à merveille, selon la métaphore d'Yvonne, dire de beaux sonnets.


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