UN CAS PATHOLOGIQUE

UN CAS PATHOLOGIQUE

J'ai rencontré, cette après-midi, chez la vieille marquise d'Oboso, une femme dont la réputation est étrange. C'est une divorcée—la marquise n'est pas collet-monté et admet, volontiers, du bric-à-brac mondain chez elle—dont l'ex-mari ne parle qu'avec mystère, qu'avec une sorte d'effroi, paraît-il.—Les hommes disent d'elle:—«C'est un cas pathologique,»—et ils la fuient. Elle n'est pas restée longtemps chez Mmed'Oboso et, après son départ, elle a fait—elle peut s'en vanter—les frais de la conversation. Ce que j'ai appris d'elle, alors, m'a singulièrement intéressée.

Mariée au comte d'Inguerland—un grand seigneur et un bon enfant—elle semblait fort heureuse en ménage lorsque, soudain, elle a quitté le domicile conjugal et s'est séparée, irrémédiablement, de son compagnon.

Comme cet événement, que rien ne faisait prévoir, a étonné, on en a cherché les causes et les gens bien informés affirment que ces causes sont d'un ordre tout intime.

Mmed'Inguerland qui, actuellement, a à peine vingt-cinq ans, fut, chuchote-t-on, la femme de son mari durant les premiers mois de son union, mais cessa de l'être pendant les deux années qu'ils demeurèrent auprès l'un de l'autre et qui précédèrent la crise suprême du divorce.

Pourquoi cette séparation, pourquoi cette rupture?—L'aventure est piquante et digne d'être enregistrée.

La comtesse qui aimait son mari avec son corps comme avec son âme, et qui en était aimée pareillement, s'avisa un beau soir, raconte-t-on, de lui reprendre la moitié de ce qu'elle lui donnait habituellement, de serefuser physiquement à lui, de ne l'aimer et de n'en être aimée que moralement.

Elle ne lui permit plus de lui offrir que des tendresses... parlées, elle mit une barrière entre sa personne et la sienne et se complut dans une extase platonique qui, pour être originale, ne laissait pas que d'inquiéter M. d'Inguerland. Croyant, tout d'abord, à une fantaisie passagère, à un jeu malicieux et excitant de sa jeune femme, le comte tenta d'accepter, de gracieuse humeur, le caprice qui lui était imposé et s'égaya même de la bizarrerie de ce caprice. Mais lorsqu'il s'aperçut que ce qu'il considérait comme une gaminerie, avait le caractère d'une résolution sérieuse et réfléchie, il se révolta et voulut ressaisir les joies dont on l'avait privé.—Hélas, il se heurta à une obstination, à une répugnance qu'il ne pouvait comprendre, et comme il demandait des explications à sa femme, au sujet de son attitude, elle lui fit cette réponse:

—Je vous aime autant aujourd'hui qu'hier. Mais comme je n'éprouve aucune satisfaction dans l'acte charnel de l'amour, j'ai décidé dene plus m'y soumettre. Dans l'obéissance que je vous ai témoignée jusqu'à présent, il y avait un peu de curiosité et beaucoup d'espérance. Je voulais connaître cette chose pour laquelle tant de femmes brisent leur existence et je pensais qu'il me viendrait d'elle le bonheur qui les enchante. Mes sens sont restés muets. En revanche, mon âme a ressenti quelque émoi lorsque vos lèvres, maintes fois, ont prononcé de tendres paroles. J'ai conclu, de cette impression toute intellectuelle, que l'amour vit autant par les choses du cœur que par celles de la chair, et c'est vers les premières que, désormais, je veux me porter tout entière.

En écoutant ce discours, M. d'Inguerland fit la grimace; comme il était galant, il évita de violenter sa femme dans les sentiments nouveaux et étranges qu'elle exprimait et il attendit, patiemment, qu'elle changeât d'opinion sur les fins dernières de l'amour. Mais la comtesse fut inébranlable dans sa résolution et une séparation résulta de la division intime qui existait entre elle et son mari.

Cette histoire devient stupéfiante, en vérité, lorsqu'on affirme que Mmed'Inguerland aimait réellement le comte et qu'elle a préféré s'éloigner de lui, plutôt que de subir, docilement, et sans lui révéler l'état exact de sa pensée, ses caresses. On peut, on doit admettre que, ne trouvant aucun plaisir dans l'abandon suprême, elle n'ait point été très friande des obligations qu'il entraîne. Mais est-elle excusable d'avoir mutilé l'existence de celui qu'elle prétendait chérir—à sa manière—en refusant, impitoyablement, d'entretenir son illusion?—Combien de femmes—elles sont rares, mais elles sont—ne goûtent aucun contentement dans les bras d'un époux ou d'un amant même, et se prêtent à ses désirs parce qu'elles savent que l'homme n'aime, absolument, que dans la possession matérielle de celle qu'il convoite?

Mmed'Inguerland, depuis son divorce, a continué de se montrer dans le monde et a, dit-on encore, perdu un peu le souvenir de son mari. On lui a, en effet, connu diverses intrigues qui, toutes, se sont terminéescomme son mariage—par un étonnement profond du galant et par sa retraite précipitée.

La réputation de Mmed'Inguerland est établie actuellement. C'est une «amuseuse.» Elle autorise toute privauté, toute audace, même, de parole ou de regard, mais elle se défend contre tout acte, si timide qu'il soit. Elle est ainsi qu'une hôtelière qui, à l'approche d'un voyageur, entr'ouvrirait simplement la porte de son auberge et lui souhaiterait une bien-venue relative. Le voyageur demeurerait peut-être quelques instants à faire les cent pas, devant la maison, mais il se lasserait de l'attente et poursuivrait son chemin. Les amoureux font ainsi, pour Mmed'Inguerland, et comme ceux qui ont tenté d'obtenir inutilement ses faveurs sont nombreux, on peut prévoir le moment où on ne la regardera plus que comme une belle pièce de musée médical et secret.

Le docteur Lescot qui était chez Mmed'Oboso, pendant la visite de Mmed'Inguerland et qui, après son départ, s'est mêlé à notre causerie, nous disait que ces messieursont raison de voir en elle «un cas pathologique.»—Ayant toutes les séductions extérieures, toutes les aspirations intimes de la femme, elle est la victime d'une fatalité. Elle est sans sexe, ou plutôt elle est sous l'influence constante d'une atrophie de ses sens. Réfractaire à la volupté physique, elle a pu subir, un temps, les tendresses matérielles de l'homme, mais la nature particulière de son être l'a vite reconquise et, voulût-elle la duper, à nouveau, elle ne le pourrait pas. Elle cherche, dans une intellectualité intime, c'est-à-dire dans le partage d'une passion incomplète, l'apaisement, le plaisir d'amour qui la fuient, et elle ne sème autour d'elle que des déceptions, que des moqueries, que des dédains.—C'est un monstre; mais il faut la plaindre.

Yvonne qui, en apparence, dans le monde, ne prend rien au sérieux, a surnommé Mmed'Inguerland «la Jambe de Bois.»

Le mot a eu du succès. Mmed'Inguerland n'est-elle pas, en effet, un peu comme une jambe de bois—pauvre membre factice quimarche souvent, lorsqu'il est bien agencé—ainsi qu'un vrai membre, mais qui ne saurait avoir la sensation et la jouissance du sol sur lequel il se pose?


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