LES CURIEUSES

LES CURIEUSES

La femme qui, imitant l'homme en ses désirs passionnels, change d'amants au gré de ses inspirations, est une sensationiste d'un ordre très primitif, très élémentaire, au dire de Mmede Sorget. Il est des femmes qui appartiennent à une psychologie plus compliquée et que le docteur Lescot n'hésite pas à considérer comme des malades.—Je ne suis pas de l'avis du brave et savant docteur. A part les cas de bestialité repoussante que les bulletins des hôpitaux enregistrent, en matière passionnelle, et qui sont comparables à la déchéance morale ou physique des alcooliques,je crois que l'être sain de corps et d'esprit ne peut, pour cette raison qu'il recherche des sensations en dehors des faits généralement admis socialement, être classé parmi les fous ou les déséquilibrés. J'ai parlé des alcooliques. Leur exemple servira ma conviction. Un homme peut aimer à déguster de fines liqueurs, dans la mesure que lui permet son tempérament, sans pour cela être un alcoolique, sans pour cela être menacé, un beau jour, de se voir traîné à Sainte-Anne, dans une crise dedelirium tremens. C'est de même en amour; un homme, une femme peuvent raffiner leurs plaisirs, peuvent multiplier autour d'eux les causes de leur satisfaction, peuvent faire de la volupté une chose complexe, sans pour cela tomber dans la bestialité, sans pour cela encourir la condamnation du savant, ce savant fût-il le docteur Lescot.

Les sensationistes sont, d'ailleurs, des intellectuels—ce qui écarte d'eux toute idée de bestialité—et appartiennent au monde élégant—ce qui les garantit de tout contact grossier.

Le ou la sensationiste éprouve, en effet,autant de joie morale, dans l'expression du désir, que de joie physique. Il ou elle spiritualise l'acte matériel de l'amour, ainsi que les caresses dont cet acte n'est que le complément final et obligé.

Si je ne craignais de paraître m'offrir à moi-même du paradoxe, je dirais que l'homme ou la femme que nulle émotion ne touche, en dehors du baiser classique et... canonique, que nul enthousiasme n'entraîne au delà des sentiers battus depuis que la terre est la terre, devraient, à plus juste titre que les virtuoses de l'amour, être accusés de bestialité. Ils agissent comme l'animal, en effet, et font l'amour comme s'ils accomplissaient une fonction naturelle, comme s'ils s'acquittaient d'une tâche quotidienne et ménagère.

Je ne pense pas que l'esprit de l'homme, que la beauté de la femme n'aient été créés que pour cette simple et patriarcale besogne. Je pense que l'esprit de l'homme, que la beauté de la femme ont été faits pour s'unir dans le génie inventif des attractions, des tendresses dont ils portent le germe.

En vérité, les conventions, les lois morales ou mondaines, sont fort bizarres, fort illogiques, lorsqu'on les examine de près.

Il est admis, sans difficulté, que la bouche, que l'œil, que l'oreille, que la main, que le nez, peuvent éprouver diverses sensations, dans la même heure, dans la même journée—que la bouche peut goûter de multiples friandises, que l'œil peut admirer plusieurs peintures, que l'oreille peut écouter différents morceaux de musique, que la main peut se plaire au contact d'étoffes dissemblables, que le nez peut humer dix parfums délicieux, par exemple, et il est défendu à tout l'être—à tous les sens réunis, et pourtant si indépendants lorsqu'on les sépare—de percevoir, dans l'amour, d'autres sensations que celles de la bête—que celles que se procurent, gentiment, sans doute, mais très primitivement, les petits oiseaux au printemps.

Je comprends peu l'ostracisme qui frappe ainsi la volupté dans ses manifestations libres et intimes.

Je comprends peu que l'on défende au baiserd'être varié, alors qu'on trouve aimable et bienséant de provoquer des sensations multiples pour la satisfaction matérielle ou intellectuelle de tout ce qui, en notre individu, s'en écarte.

Il y a des amoureux, de par le monde, et des gens qui ne le sont pas—car ce n'est pas être un amoureux que d'aimer une femme à la manière élémentaire de petits oiseaux. Il devrait donc exister des lois charmantes en faveur des premiers, des lois qui ne relèveraient que d'eux seuls. Le sort malin s'est amusé à les courber, au contraire, sous le joug tyrannique des insensibles. Ce sont les gens qui ne sont pas des amoureux qui ont réglementé la volupté et toute l'intellectualité, toute la passionnelle imagination que les sensationistes apportent dans leurs joies, ne sauraient prévaloir contre leurs arrêts maussades.

Cette un peu longue digression m'a été inspirée non seulement par les notes précédentes de ce carnet, sur la femme indépendante en amour, mais aussi par cette catégorie de sensationistesauprès desquelles, selon Mmede Sorget, la femme qui change d'amants est une «élémentaire.»

Il est des femmes, nous a-t-elle affirmé, que ne visite non seulement jamais le moindre sentiment de jalousie, mais qui ne se refusent pas, en de certaines heures passionnelles, à se compléter par une autre femme, dans le partage du plaisir que leur offre leur amant.

Ces femmes appartiennent, ainsi que je le disais plus haut, à une psychologie assez compliquée et qu'a prioriil semble difficile d'expliquer.

Le sentiment qui les conduit, cependant, à se doubler ainsi d'une compagne, dans l'intimité, est analysable.

Il est le même, à peu près, que celui qui invite une femme à se multiplier en des miroirs, aux minutes de la toilette, pour mieux admirer, pour mieux goûter sa beauté, sa grâce. Il n'y a, ici, aucune perversion de pensée en elle. Je crois que cette perversion—telle qu'on serait tenté de la comprendre—est également exempte du désir qui mène unefemme à se donner une compagne, à se doubler réellement, dans l'amour, comme elle se multiplie dans le jeu de ses miroirs, en son cabinet de toilette.

Elle ne saurait être jalouse, aussi des... paroles qu'échange alors son amant, avec cette compagne. Celle-ci, en effet, lui apparaît, dans un reflet imaginatif, comme une autre elle-même, vivante, palpable, et la tendresse qu'elle reçoit, elle la recueille comme si elle lui était véritablement adressée.Elle a la vuede cette tendresse et c'est là tout ce qu'elle souhaite d'obtenir, dans cette complication apparente, dans ce partage de son intimité.

Les sensations qu'elle peut ainsi éprouver peuvent assurément, si l'on tient compte de son état d'esprit, acquérir une grande acuité: elle aime comme si elle avait la faculté de donner deux baisers à la fois.

Devant les faits, en amour, on ne saurait témoigner de surprise qu'autant qu'on ne parviendrait pas à les concevoir. Je ne me sens aucun penchant pour les originalités des sensationistes, mais je ne les condamne pas,comme n'hésite pas à le faire le docteur Lescot, sous prétexte de monstruosités maladives, et je m'ingénie, au contraire, à démêler les impressions, les sentiments qui les animent.

Dans le cas qui m'occupe, je me trouve en présence d'une femme qui n'abdique rien, en somme, de sa nature, de sa féminité et si je n'approuve pas, pour moi-même, ses procédés, je ne me crois pas autorisée à les blâmer.

La sensationiste dont je parle n'a rien de la femme qui, reniant son sexe, cherche, en dehors d'elle-même presque, des satisfactions étrangères à l'amour. Elle pourra s'attacher à la compagne qu'elle aura choisie, la chérir même; mais elle ne s'attardera point, avec elle, en des clandestinités; mais l'affection, la passion qu'elle ressent pour son amant, ne souffriront en aucune façon de la dualité qu'elle s'impose.

Elle est consciente et inconsciente, à la fois, de l'étrangeté de son désir: consciente, en ce qu'elle a la volonté très nettement formulée d'en goûter la volupté; inconsciente en ceque, dans l'accomplissement de son contentement, elle perd la notion du moi et du non-moi, se trouble, passionnellement, au point de vivre la vie même de sa compagne.

Le cas est particulier, sans doute, mais il n'a rien d'odieux. Et si je ne redoutais de m'exposer à la réprobation des simples, je dirais qu'en amour, tout ce qui n'est ni odieux, ni grotesque, peut être sinon accepté, du moins envisagé avec quelque philosophique bienveillance.


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