PSYCHOLOGIE DU MARI ET DE L'AMANT

PSYCHOLOGIE DU MARI ET DE L'AMANT

Depuis que j'ai un... ami, je voulais me confesser à Yvonne et je remettais de jour en jour, mon aveu.

Je lui ai dit, enfin, mon «accident» et contrairement à ce que je redoutais, elle n'a pas ri. Elle s'est faite très grave et, après quelques secondes de réflexion, m'a interrogée.

—Jean, ton mari, ne sait rien?

—Pourquoi saurait-il, puisque toi-même tu ignorais?

—C'est vrai: les maris sont les derniers avertis en ce genre d'information.—Es-tu heureuse, au moins?

—Très heureuse.

—Et tu as quelque chance de garder ton bonheur, M. de Nailes étant célibataire. Lorsqu'il se mariera, par exemple...

—Eh bien?

—Tu pleureras, ma mignonne.

—Pourquoi?—Lorsque M. de Nailes se mariera, il pensera moins à moi et je ne penserai plus à lui, voilà tout, en admettant que son mariage entraîne, nécessairement, un changement dans nos relations, ce qui n'est pas certain. Dans tous les cas, ce mariage ne saurait effacer notre passé; et les heures que nous aurons vécues ensemble seront toujours aimables, dans mon souvenir.

—Comme tu dis cela!

—Comme je le sens.

—Oh!

—C'est exact. Ma petite Yvonne, c'est toi qui, d'ordinaire, m'enseignes un tas de choses sur l'amour. Veux-tu que, pour une fois, ce soit moi qui te communique quelques impressions?

—Je suis tout oreilles.

—Je ne t'apprendrai rien, sûrement, mais je te donnerai peut-être une meilleure opinion de moi, car, je le vois, tu me crois toujours un peu... enfant.

—Parle et, si tu le mérites, je te ferai des excuses.

—Donc, j'ai un... amant, et depuis que j'ai un amant, je suis heureuse. Voilà le fait brutal.—Je ne m'attarderai pas à analyser le pourquoi de ma joie. Il en est qui discourraient, sur ce sujet, pendant des heures. Je pense que les choses d'amour sont beaucoup plus simples qu'on ne se les imagine, généralement. Je suis heureuse pour deux causes principales: parce qu'en devenant la maîtresse de M. de Nailes, j'ai mis de la diversité dans ma vie et parce que l'intimité que j'ai trouvée avec lui, n'est pas la même que celle que m'offrait mon mari.—Toute femme qui, ayant un amant, recherche la genèse de son contentement en dehors de ces deux causes—toute question d'intérêt étant écartée—travestit ses sentiments ou ses sensations sous l'éclat de mots plus ou moins magiques, etinvoquant la fougue de la passion ou l'irrésistible élan de l'âme, se ment à soi-même, tente de s'exciter dans la superficialité de sa conduite, est pareille à un ivrogne qui se griserait de pensées ou de paroles, avant de boire, pour se donner le courage de l'ivresse réelle. Une femme est heureuse lorsqu'elle a un amant, parce que le fait simple d'avoir cet amant, la distrait—tel un enfant à qui l'on présente un jouet qui lui est inconnu. Une femme, encore, est heureuse dans l'intimité qu'elle tient de son amant, parce que cette intimité fait naître, en elle, des sensations qui lui paraissent délicieuses auprès des banales tendresses du mari, de l'habituel et tranquille «bonsoir» qu'il lui jette, lorsqu'il le lui jette.—Tout l'amour est là—du moins l'amour tel que la femme du monde peut le ressentir.—Les langueurs, les désespoirs, les excentricités, les suicides qu'il provoque, certainement, appartiennent aux femmes des classes inférieures et ne sauraient, dans cette discussion, être considérés comme intéressants.—Il est une phrase, un peu vulgaire,que j'hésite à prononcer et, cependant, elle résume trop l'intimité passionnelle de la femme, dans une liaison irrégulière, pour que je la taise:—«Une femme est heureuse avec l'amant, parce qu'avec lui,ce n'est pas la même chose qu'avec le mari.»—Vois-tu, ma petite Yvonne, les maris sont de grands sots. Ils prennent des maîtresses, sous le prétexte que leurs femmes ne leur procurent aucune des joies qui leur sont nécessaires ou familières—en souvenir de leurs années de célibat—alors que, tout simplement, ce sont eux qui ne savent ou qui ne veulent pas demander à leurs femmes ce qu'ils ramassent chez les filles, ce qu'ils implorent de leurs amies mondaines ou ce qu'ils créent en elles.—Une jeune femme mariée qui se livre à un autre homme que son mari, est, le plus souvent, une innocente dans le plaisir et ne connaît bien l'amour que dans la pratique de l'adultère. Nous ne devenons des amoureuses, en vérité, qu'en dehors du mariage et de ceux qui auraient dû comprendre, pourtant, qu'ils pouvaient faire de nous, desamoureuses. Le mari se gante, se cravate de blanc pour aimer sa femme; l'amant se met en bras de chemise pour chérir sa maîtresse. Nous préférons le sans-gêne de l'amant. Les maris sont de grands sots, je le répète. Ils nous possèdent solennellement, ils nous respectent en des heures où nous n'avons que faire de déférence et ils donnent, à leurs baisers, l'allure édifiante du devoir accompli. Ils nous veulent soumises à la continuation de leur race et réfractaires à toute curiosité, à tout émoi. Nous ne sommes pas leurs amies, leurs compagnes, dans le sens absolu des mots; nous ne sommes, pour eux, qu'un peu plus que leurs bêtes d'écurie ou de haras; nous ayant placées en des box, ils ne nous en feraient, volontiers, sortir que tous les neuf mois, pour nous imposer une nouvelle expérience de fille ou de garçon, après notre mise au vert.—L'amant agit tout différemment. Sa pensée est la nôtre, sa science est la nôtre et s'il ne nous respecte en aucun moment, il nous adore en toute heure, ce qui vaut mieux. Nous trouvons en lui, et avec lui, une sensationde vie libre, affranchie de toute convention, de toute contrainte, et nous sommes, dans ses bras, comme des oiseaux qui se sentiraient pousser les ailes.—Dans l'attitude du mari, que d'illogisme, aussi!—Le même homme qui s'éloigne de sa femme, parce qu'il lui refuse l'initiation suprême, s'en ira vers une amie, également mariée, de cette femme et chantera avec elle, sans réserve, toute la gamme de l'amour. Et, dans son incohérence, il ne songera même pas qu'un de ses amis, à lui, pourra bien entonner avec celle qu'il dédaigne, le duo qu'il murmure avec sa maîtresse; il ne songera même pas que sa maîtresse, avant de recevoir et de goûter ses leçons, était pareille à sa femme et que sa femme deviendra fatalement pareille à sa maîtresse.—Il est des maris qui n'ont aimé leurs femmes qu'après la crise de l'amant. Ils auraient eu plus de profit à les aimer dans la crise du mariage. Mais tout vient à point à qui sait attendre, sans se fâcher, dit le proverbe, et il me semble que nos maris s'en appliquent les conséquences avec quelque naïveté.

Yvonne m'a écoutée attentivement. Lorsque j'eus terminé ma démonstration, elle se leva, battit des mains et m'embrassa.

—Bravo, ma mignonne, s'écria-t-elle. Tu n'es plus tout à fait une enfant, je le reconnais, et tu dois être, pour M. de Nailes, une divine amie.

J'ai souri; car j'ai pensé que Rolande, aussi, doit être une «divine amie,» pour Jean, et qu'il eût été si simple d'être ce que nous sommes toutes deux, en restant chacune chez soi.


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