CONTINUATION DU CAHIER.

"Il feignit de vouloir sortir. Je le retins de force. Après s'être fait beaucoup presser, il m'apprit que depuis le jour que j'avais mené le comte à la ferme, il était devenu passionnément amoureux de Louise; que pendant ma retraite il n'avait pas passé un seul jour sans y retourner, et sans chercher à la séduire par les offres les plus éblouissantes; que ce matin même encore, lui, Fritz, l'avait trouvé là, près d'elle, et qu'il avait voulu l'engager au secret vis-à-vis de moi. Peut-être l'aurais-je gardé, ajouta-t-il, pour ne pas trop chagriner monsieur; mais quand je vois qu'il cherche à calomnier ma soeur, en l'accusant d'aimer un gueux comme Justin, je ne puis plus me taire; aussi bien je voulais consulter monsieur le baron là-dessus. Louise est sage; oh! elle est sage, et d'ailleurs elle aime trop monsieur le baron pour en aimer un autre… Mais, après tout, que sait-on? les jeunes filles… Ce comte est si riche, si pressant! et puis il est son maître, lui, il n'y a là ni père ni mère. Tout cela est diablement tentant; et s'il allait aussi l'enlever! car il l'aime au point qu'il est capable de tout. Le mieux ne serait-il pas de le prévenir? Si monsieur le baron le voulait, cela serait fait dans un tour de main. Nous mettrons Louise en sûreté. Pour moi, je l'ai toujours dit, j'aime mieux qu'elle soit à monsieur qu'à tout autre.

"Pendant que Fritz me parlait, mon agitation était excessive. Je me promenais à grands pas dans ma chambre, ne sachant ce que je devais penser de la conduite du comte. Mon estime pour lui était si bien établie dans mon âme, que je ne pouvais me persuader une telle perfidie. Ces discours si tendres, si persuasifs, cette éloquence si touchante de la véritable amitié, n'auraient donc été que des piéges pour m'éloigner de Louise, pour m'enlever cet objet adoré.

"Je ne pus soutenir cette horrible idée. Elle me parut absolument incompatible avec le caractère reconnu du comte; et regardant Fritz avec colère, je lui ordonnai de sortir de ma présence, et de ne plus outrager mon ami par des impostures auxquelles je n'ajoutais aucune foi. Je fis plus, je voulus aller joindre le comte, et lui parler sans détour de cette infâme accusation, sûr que d'un seul mot il effacerait chez moi jusqu'à la moindre trace du soupçon.

"J'y courus; mais je trouvai avec lui mon père, qui ne nous quitta pas de la soirée, et devant qui une telle conversation était impossible; la leur roulait sur les devoirs de la société, sur les moeurs, sur le véritable honneur. Le comte dit à ce sujet des choses si fortes et si bien senties; il exprima avec tant d'énergie la façon de penser la plus noble et la morale la plus pure, que j'eus honte intérieurement d'avoir pu douter un instant de sa vertu, et que je me promis même de ne point lui en parler. Il me semblait que ce serait un nouvel outrage, et que, vis-à-vis d'un homme tel que lui, c'était moi qui aurais à rougir de mes soupçons. Il fallait, d'ailleurs, jusqu'à un certain point, le compromettre avec mon domestique, et cela ne se pouvait pas; je résolus donc me taire, et de faire taire Fritz, qu'un faux zèle pour mes intérêts pouvait avoir égaré.

"Mais tout en repoussant de mon coeur ce qu'il m'avait dit sur le comte, je n'en étais pas moins décidé à profiter de sa bonne volonté pour l'enlèvement de sa soeur. J'admirais les principes du comte sans me sentir la force de les imiter, ou plutôt je m'aveuglais sur les suites de cette action. J'imaginais consoler, à force de bienfaits, le vieux Johanes. Insensé que j'étais! comme si l'or pouvait dédommager un père de la perte de sa fille, et d'une fille telle que Louise! Mais je ne raisonnais plus, je n'étais plus à moi-même. Funeste et terrible effet des passions! Qu'elles sont redoutables, puisqu'elles peuvent égarer à ce point un coeur fait pour être honnête et vertueux!

"Le lendemain matin, le comte vint chez moi avant que je fusse levé: il était habillé et botté. — Lindorf, me dit-il, je vais jusqu'au village pour voir mon sergent et mes hommes. Je ne vous propose pas de venir avec moi, parce que je veux passer à sa ferme de Johanes, à qui j'ai à parler. Après votre scène d'hier, j'imagine que vous et Louise seriez également embarrassés de vous revoir devant un tiers. Je vous avertis que j'y vais, ajouta-t-il en riant, afin que si vous voulez encore vous échapper, vous n'ayez pas la même surprise qu'hier, et après m'avoir serré la main, il me laissa seul.

"Cette visite à la ferme, dont il me parlait de si bonne foi, aurait dû me rassurer plutôt que de m'alarmer. Il ne pouvait savoir que j'étais averti, donc il n'y avait point de mystère; cependant je n'étais pas à mon aise. Une sorte de défiance s'insinua dans mon âme, je sonnai. Fritz n'était pas là, ce fut un des laquais de mon père qui vint prendre mes ordres. Il était du village, et il y allait tous les jours. Je lui demandai, de l'air le plus indifférent qu'il me fut possible, si le sergent du comte était là pour recruter; il me répondit que oui, et même qu'un de ses frères s'était engagé, et aussi ce Justin, que le comte avait prétendu être amant aimé de Louise. Monsieur le comte, me dit-il, est un si digne homme, que tous nos jeunes gens voudraient servir sous lui.

"Cet éloge naïf me fit rougir de nouveau de mes doutes. Tranquille, et sur le comte et sur ce Justin, je ne pensai plus qu'au projet d'enlever Louise, et de me l'attacher pour jamais. Cette idée fermentait dans ma tête et dans mon coeur. A vingt ans, enflammé par une passion aussi ardente, on n'imagine aucun obstacle à ce qu'on désire. Secondé par Fritz, tout me paraissait possible, et je l'attendis avec impatience pour nous concerter ensemble; mais il ne paraissait point, et le comte revint.

"Tout occupé de mon dessein, gêné par sa présence, il me trouva l'air fort extraordinaire, et me le dit tout naturellement. Je vis qu'il cherchait à me sonder. Ne voulant pas trop le compromettre, je ne m'ouvris qu'à demi; mais j'en dis assez pour lui faire comprendre que je persistais dans mes projets de la veille. L'après-dînée, il me quitta pour aller, me dit-il, écrire quelques lettres dans sa chambre, après quoi nous devions nous promener ensemble à cheval.

"J'eus envie de profiter de cet instant où il me laissait seul, pour aller m'éclaircir avec Louise, obtenir enfin cet aveu tant désiré, et la décider à partir; mais je pouvais trouver son père avec elle, et ma course serait inutile. Une lettre que je lui remettrais moi-même adroitement parait à cet inconvénient: j'allai l'écrire: elle se ressentait du trouble de mon âme. Je renouvelais à Louise mes propositions de la veille; je lui jurais un amour éternel, et m'engageais à lui en donner toutes les preuves qu'elle pourrait en exiger. Je lui demandais une réponse, et je la renvoyais à son frère pour tous les arrangements.

"Ma lettre faite et pliée, j'allais la porter, lorsque Fritz, que je n'avais pas revu depuis la veille, entre dans ma chambre avec précipitation: Monsieur, me dit-il, vous m'avez traité hier d'imposteur; où pensez-vous que soit en ce moment Monsieur le comte?… Un frisson parcourut mes veines… — Mais, chez lui, sans doute: pourquoi me dis-tu cela?… — Oui, chez lui! c'est-à-dire chez ma soeur, où je viens de le voir de mes propres yeux. — Prends garde à ce que tu dis… le comte… il est impossible. — Vous pouvez vous en convaincre, monsieur: allez-y; peut-être le trouverez-vous encore dans le jardin, où il attend Louise. Elle n'était pas à la maison, ni mon père non plus; il a chargé le petit garçon de la ferme d'aller la chercher promptement. J'étais dans un coin de la cour; il ne m'a pas vu; et dès qu'il est entré dans le jardin, je suis venu pour dire à monsieur que je n'étais pas un menteur.

"A mesure que Fritz parlait, ma rage augmentait par degrés; bientôt elle fut à son comble. Joué avec tant de perfidie et d'indignité… et par qui? par l'homme que je respectais, que je vénérais le plus au monde, par l'ami à qui je m'étais confié!

"Je renvoyai Fritz. Un mouvement presque machinal me fit saisir mes pistolets; je les chargeai à balle sans remarquer qu'ils l'étaient déjà, et, les prenant avec moi, je sortis dans une fureur qui tenait de l'égarement, et dans quelques minutes je me trouvai près de la ferme. Il fallait passer au-dessous du jardin; la haie dans cet endroit était basse. J'aperçus en effet le comte, se promenant avec l'air de l'impatience, et regardant sans cesse du côté de la porte du jardin opposé à celui où j'étais. Je n'avais pas eu le temps de penser à ce que je devais faire, que cette porte s'ouvre, et que je vois Louise, la timide et modeste Louise, à qui jamais je n'avais pu dérober la moindre faveur, courir les bras ouverts au-devant du comte, se précipiter dans les siens, lui baiser les mains, le laisser presser les siennes, arrêter sur lui ses beaux yeux brillants d'amour et de joie. Je ne sais comment je n'expirai pas; mais je crus toucher à mon dernier moment. Un froid mortel glaçait mes veines; mes forces m'abandonnèrent, et je fus contraint de m'appuyer contre un arbre.

"La fureur me ranima bientôt; je jetai les yeux sur ce fatal jardin. Les deux amants (car je ne doutai plus de leur intelligence) se parlaient avec feu; le visage du comte rayonnait de plaisir; jamais je ne l'avais vu aussi animé. Je ne pouvais les entendre; mais il paraissait par ses gestes qu'il demandait avec ardeur quelque chose que Louise refusait faiblement.

"Enfin le comte tire une bourse qui me parut pleine d'or, et la présente à Louise. Elle baisse les yeux, hésite encore un moment; enfin elle la prend d'un air moitié confus, moitié attendri. Le comte l'embrasse et tous les deux ensemble rentrent dans la maison, au moment où j'allais sauter par-dessus la haie qui nous séparait, et peut-être immoler deux victimes à ma rage. Je ne me connaissais plus. Je me serais sans doute ôté la vie, si je n'avais vu le comte sortir de la ferme avec la tranquillité de l'innocence et de la vertu, que je pris pour celle de l'amour satisfait; et courant à lui mes deux pistolets à la main: Défends-toi, traître, m'écriai-je en lui en appuyant un sur la poitrine, et lui présentant l'autre; ôte-moi une vie que tu m'as rendue odieuse, ou laisse-moi délivrer la terre d'un monstre de perfidie… Il voulut m'arrêter le bras, me parler. Je n'écoute rien, lui dis-je. Convaincu par mes propres yeux… Défends-toi, ou je suis capable de tout.

"En disant cela, je portai la bouche d'un de mes pistolets sur mon front: plus heureux sans doute si le coup était parti! Mais le comte le prévint, et se saisissant du pistolet: Vous le voulez? dit-il, il recule quelques pas, et tire son coup en l'air; le mien part en même temps, et va frapper mon généreux ami. Je le vois chanceler, et tomber à mes pieds inondé de sang, en s'écriant: Ah! malheureux Lindorf! quand vous saurez… ah! vous êtes bien plus à plaindre que moi!.

{Ici s'achevait le premier volume de l'édition de 1786}

"Ma fureur s'éteignit à l'instant même. Je jetai loin de moi l'arme meurtrière, et, me précipitant sur mon ami, je cherchai à arrêter avec mon mouchoir le sang qui sortait de sa blessure. Le coup avait donné dans le visage; plus de la moitié d'une joue était emportée. Il me dit qu'il croyait avoir le genou fracassé, mais qu'il sentait que ses blessures n'étaient pas mortelles.

" Je m'efforçai de le relever à demi, de l'appuyer contre un arbre, et de lui donner tous les secours que le lieu permettait. J'étais si troublé, que je ne songeais point que j'en aurais pu trouver à la ferme, dont nous n'étions pas à vingt pas. Dans ce premier moment, je ne savais même plus ce qui avait pu causer cet affreux malheur; toute autre idée que la sienne était effacée de mon esprit. Je le soutenais contre ma poitrine, et, malgré mon tremblement, je vins à bout de lui faire, avec nos deux mouchoirs, une sorte d'appareil.

"Quand j'eus fini, la mémoire me revint tout à coup. Ah Dieu! c'est moi, c'est moi, malheureux, qui l'ai mis dans cet état affreux! disais-je en gémissant, en me cachant le visage contre terre, en poussant des cris inarticulés! — Lindorf, me disait le pauvre blessé, cher Lindorf, calmez-vous; écoutez-moi. Il vous reste un moyen de réparer vos torts, de conserver mon estime, mon amitié, de les augmenter même. Oui, vous me serez plus cher que jamais, si vous me promettez, sur votre honneur, ce que je vais exiger de vous… Je ne doutai pas qu'il ne s'agît du sacrifice de mon amour; mais l'action atroce que je venais de commettre avait fait une telle révolution dans mon coeur que je n'hésitai pas un instant, et que je m'engageai par les serments les plus forts. Eh bien! me dit le plus généreux des hommes, j'exige que cette aventure soit à jamais un secret entre vous et moi. Heureusement nous n'avons pas de témoins; laissez-moi dire ce que je voudrai sur mon accident; et gardez-vous de me démentir. Vous l'avez juré; et, je le répète, ce n'est qu'à cette condition que je puis vous pardonner et vous aimer encore. Un seul mot vous ôte à jamais mon amitié.

"Je voulus parler, les sanglots m'en empêchèrent. Je ne pus que baiser sa main et la presser contre mon coeur, déchiré de remords. Malgré mes soins, le sang sortait toujours de la plaie. Il voulut, avec mon aide, essayer de se relever; mais il s'aperçut alors que sa blessure au genou était plus fâcheuse qu'il ne l'avait pensé. Le pistolet était chargé à double coup; une balle s'était écartée, et nous jugeâmes que l'articulation était cassée; du moins il ne pouvait absolument se soutenir, et retomba par terre. Je me détestais; je poussais des cris de douleur; je me prosternais aux pieds de mon ami, et c'était lui qui me consolait. Allez à la ferme chercher des secours, me dit-il enfin, vous y trouverez la preuve que je n'étais pas, comme vous avez pensé, le plus indigne des hommes. Allez; et, sur toutes choses, songez à votre serment; si vous y manquez, je ne vous revois de ma vie.

"Je courus, sans lui répondre, à la ferme. J'entre précipitamment, et ce que je vis me mit à l'instant au fait de la conduite du comte, et me fit abhorrer la mienne. Le berger Justin, très-bien habillé, était à côté de Louise, dont il tenait une main des les siennes. Elle se penchait vers lui avec l'expression de la tendresse et du bonheur. Le vieux père Johanes, assis vis-à-vis d'eux, contemplait avec joie ce doux spectacle, ainsi que la bourse que le comte venait de donner à Louise, et que j'avais regardée comme le prix de son déshonneur. Elle était sur la table avec une autre tout aussi grosse. J'aperçus ce tableau d'un coup d'oeil, et je puis attester que la seule impression qu'il me fit éprouver fut d'ajouter à mes remords. Ma pâleur, le sang dont j'étais couvert les effrayèrent. — O mes amis! dis-je en entrant, venez tous au secours du comte; il est ici près, blessé: venez tout de suite. — Ah Dieu! notre cher bienfaiteur! s'écrièrent à la fois Louise et Justin. Nous courûmes tous en désordre où je l'avais laissé.

"La perte de son sang et la douleur l'avaient affaibli; il était à peu près sans connaissance. Louise courut chercher de l'eau, du vinaigre.

"Il revint à lui, et leur dit avec peine qu'un malheureux pistolet avec lequel il avait voulu s'amuser, en partant dans ses mains, avait causé tout ce désastre, et que je m'étais trouvé là par hasard.

"Il s'agissait de le transporter au château. Justin courut à la ferme chercher une espèce de brancard et un matelas: nous l'étendîmes dessus. Justin, dans la force de la jeunesse, animé par la reconnaissance, et n'ayant pas, comme moi, le poids accablant du remords, nous fut très-utile. Louise et son vieux père nous aidèrent aussi de tout leur pouvoir. Nous nous mîmes en marche. Pendant ce lent et pénible trajet, quelques propos de Justin et Louise me firent comprendre qu'ils s'aimaient depuis très-longtemps, et que, ce jour-là même, le comte avait vaincu tous les obstacles et conclu leur mariage, en donnant à Justin une ferme assez considérable dans sa terre de Walstein, sous la seule condition qu'ils se marieraient et partiraient tout de suite; Johanes devait y aller avec eux. Cette nouvelle et ces détails me rendaient bien criminel; mais ma passion pour Louise était si bien éteinte, que j'entendis même avec une sorte de plaisir qu'elle s'éloignerait, et que je ne la reverrais plus. Je sentais que sa seule présence aurait été pour moi un reproche continuel.

"Enfin nous arrivâmes; et lorsque nous eûmes déposé le brancard dans la cour, et appelé des gens pour nous aider, mon premier soin fut de monter à cheval, et de courir à bride abattue chercher des chirurgiens à la ville prochaine. Elle était à plus de trois lieues; cependant je fis une telle diligence, que je les ramenai à l'entrée de la nuit. Je trouvai tout le château dans la consternation la plus affreuse. La manière dont mon père me reçut, en m'embrassant tendrement, en louant mon zèle, me prouva qu'il ignorait absolument que j'eusse quelque part à ce malheur. Il était déjà dans un tel désespoir, que c'eût été pour lui le coup de la mort, s'il avait appris la vérité. Cette considération, plus que mon serment, me fit garder le silence; mais j'ose assurer qu'il en coûtait à mon coeur, et que j'aurais voulu, dans ces premiers moments, me rendre aussi odieux à tout l'univers que je l'étais à moi-même.

"Les chirurgiens, après avoir extrait les balles et sondé les blessures du comte, déclarèrent qu'elles n'étaient pas mortelles, mais qu'il y avait à craindre qu'il ne perdît entièrement un oeil et l'usage de sa jambe, qu'ils parlèrent même de couper. Le comte, qui se méfiait un peu de leur habileté, s'y opposa fortement, et soutint avec un courage inouï et le pansement, qui fut très-douloureux, et l'arrêt qu'on lui prononça. Je ne pus y assister; mais dès que l'appareil fut mis, je rentrai dans sa chambre, et je jurai de n'en ressortir qu'avec lui.

"Je ne sais comment ma profonde affliction ne trahit pas notre secret: elle était extrême; mes larmes ne tarissaient point; et la malheureuse victime de ma barbarie ne cessait de chercher à me consoler. Il en vint jusqu'à me dire et me jurer qu'il regardait cet événement comme un bonheur; que son goût et ses talents l'avaient toujours porté à l'étude plutôt qu'à l'état militaire; qu'il avait obéi à son père et au roi en prenant le métier des armes; mais qu'il était charmé d'avoir un prétexte spécieux pour le quitter, afin de se livrer uniquement à la politique. D'ailleurs, me dit-il, je vous crois guéri de votre passion. Le remède, il est vrai, a été violent; mais s'il a eu son effet, je ne puis que bénir le ciel de tout ce qui s'est passé.

"Oui, sans doute, j'étais guéri; je l'étais au point que, trois semaines environ après ce malheur, j'appris sans la moindre émotion et même avec joie, par Justin, qui venait tous les jours savoir des nouvelles de son bienfaiteur, qu'il avait épousé Louise, et qu'ils étaient prêts à partir pour leur nouvelle habitation. Le comte, à ce sujet, entra dans quelques détails avec moi. Par délicatesse il n'avait pas voulu jusqu'alors m'en parler; mais je l'en sollicitai.

"Le lendemain de la visite que vous avions faite ensemble à la ferme, effrayé de la violence de ma passion, le comte rêvait aux moyens d'en détourner les terribles effets, lorsque son sergent lui présenta un jeune homme qu'il venait d'engager sa bonne mine et sa profonde tristesse frappèrent et intéressèrent le comte; il le questionna sur les motifs qui le forçaient à se faire soldat. Le naïf Justin ne chercha point à les déguiser. Passionnément amoureux de Louise depuis plusieurs années, mais n'ayant aucune espérance; rebuté par Johanes, menacé par Fritz, il voulait mourir, mais en brave garçon, et en combattant les ennemies de son roi. Egalement, disait-il, je mourrai de douleur de voir Louise à un autre, et ce malheur ne me manquerait pas, car son père a juré qu'elle ne serait jamais à moi. Le comte lui demanda s'il était aimé autant qu'il aimait. — Eh! mon Dieu! sans doute, répondit-il: sans cela, l'aimerais-je comme je le fais depuis si longtemps? Pauvre chère Louise! je l'ai vue hier pour la dernière fois de ma vie, et nous avons tant pleuré, que nous étions pour en mourir. Je me rappelai, me dit le comte, que lorsque vous me menâtes chez Louise, sa tristesse nous frappa… Mais j'espère, ajouta Justin, que lorsque je serai parti, elle sera moins malheureuse. Son père, et surtout son frère, la maltraitent tous les jours à mon sujet; c'est pour cela que j'ai voulu m'éloigner absolument. Je souhaite qu'elle se console; pour moi, je ne me consolerai jamais…

"Le comte fut extrêmement touché, et conçut à l'instant le généreux projet de faire le bonheur de ces deux jeunes amants, en me sauvant du plus grand des dangers. Il ne dit rien à Justin, voulant premièrement parler à Louise, et savoir d'elle la vérité. Il alla deux fois chez elle sans pouvoir la trouver seule; enfin il guetta si bien le moment, qu'il y parvint. Il n'eut pas de peine à obtenir d'elle l'aveu de son amour pour Justin. Son coeur en était plein; et depuis qu'elle le savait engagé, elle ne faisait que pleurer, et cherchait, de son côté, l'occasion de le recommander au comte. Elle lui dit que leur inclination avait commencé longtemps avant la mort de sa mère; que, dès ce temps-là, elle allait tous les jours le voir au pâturage. C'était pour lui donner le signal de venir le joindre, et pour l'accompagner lorsqu'elle chantait, qu'il avait essayé de jouer du flageolet, et qu'il y avait si bien réussi; c'était pour lui faire ses paniers, ses fuseaux, ses rouets, qu'il avait commencé à tresser l'osier et à sculpter le bois. Elle montra au comte de petits groupes très-joliment travaillés: dans l'un, on voyait Justin assis aux pieds de Louise, et tous les deux assez reconnaissables; l'autre, mieux fait encore, représentait le jeune berger terrassant un loup; car c'était pour elle aussi qu'il avait donné ses premières preuves de courage, en tuant un loup qui attaquait une des vaches de Johanes.

"Comment la tendre et reconnaissante Louise eût-elle pu refuser son coeur à celui qui l'avait si bien mérité? Aussi, disait-elle au comte avec feu et sentiment, je l'aime de toute mon âme, et je l'aimerai toujours quand même je ne le verrais plus… Hélas! nous avions un espoir, un seul espoir. Souvent je disais à Justin, quand il se désolait d'être aussi pauvre: Console-toi, mon bon ami; laisse seulement revenir notre jeune maître; il parlera à mon père, et j'ai dans le coeur qu'il nous mariera. Il est bien revenu, mais… Elle s'arrêta… — Mais! achevez… — Mais je vois bien, dit-elle en baissant le yeux et rougissant, qu'il n'y a rien à faire. Je serais même bien fâchée qu'il sût que j'aime Justin, car mon frère m'assure qu'il le tuerait. Au reste, à présent que Justin sera loin, cela m'est bien égal; je veux le lui dire la première fois, et s'il veut tuer quelqu'un, ce ne sera plus que moi…

"Le comte la rassura. Il lui promit qu'elle serait bientôt heureuse; que Justin était à lui actuellement; qu'il en pouvait disposer, et qu'il voulait en faire l'époux de Louise. A peine pouvait-elle croire ce qu'elle entendait, et cet espoir lui paraissait un songe; mais il lui dit que le soir même elle le verrait réalisé; qu'il allait parler à Justin, et qu'ensuite il parlerait à Johanes…

"C'est ce jour même, mon cher Lindorf, me dit le comte; c'est lorsque, après être convenu de tout avec le jeune paysan, après avoir joui du doux spectacle de la joie la plus vive et la plus pure, je venais le proposer pour gendre à Johanes, que je vous trouvai aux genoux de sa fille. La pauvre Louise, qui savait ce que je venais faire chez elle, qui m'attendait avec toute l'impatience de l'amour, fut troublée à l'excès d'être surprise avec vous. J'avoue que je le fus aussi, au point de ne pouvoir vous le cacher, et ce fut là peut-être le commencement de vos soupçons. J'en avais presque aussi, moi, sur Louise. Nous avait-elle trompés Justin et moi? Etait-elle d'accord avec vous? Voilà ce que je brûlais de savoir, et votre réponse ne m'éclaircit qu'à demi. Elle me confirma seulement dans l'idée que vous couriez le plus grand danger, et qu'il fallait, à tout prix, vous arracher l'objet d'une passion à laquelle vous étiez résolu de tout sacrifier.

"Je hasardai, vous vous le rappelez, une demi-confidence sur Justin, imaginant que peut-être votre amour s'augmentait de l'idée qu'il était partagé. Si vous l'aviez reçue avec plus de modération, je l'aurais faite entière; mais votre égarement m'effraya. Je vis votre raison près de vous abandonner; vos mouvements, votre regard, avaient quelque chose de convulsif qui me fit frémir. Je vis que ce n'était pas le moment de frapper les grands coups; j'en avais même trop dit, et je n'avais fait qu'attiser le feu.

"Je cherchai donc à vous calmer, à vous ramener. Je vous promis de prendre des informations. Par là j'espérais gagner du temps, donner à Louise celui de s'éloigner avec son époux, et prévenir vos projets de mariage ou d'enlèvement.

"Voulant donc presser cette union, j'allai dès le lendemain matin chez Johanes, après vous en avoir averti, uniquement, je l'avoue, pour que vous ne vinssiez pas troubler notre entretien. Je ne vis Louise qu'un instant; mais ce fut assez pour me convaincre du tort que je lui avais fait la veille, en la soupçonnant d'intelligence avec vous. Cette idée l'avait tourmentée elle-même toute la nuit: mais son inquiétude, sa douleur, sa naïveté ne me laissèrent pas le moindre doute.

"Elle me quitta. Je restai seul avec son père. Je lui parlai d'abord de mes recrues; j'en avais la liste, que je lui lus. Au nom de Justin, je vis la joie se répandre sur sa physionomie. — Comment, dit-il, ce coquin s'est engagé? Que le ciel en soit loué; nous en voilà débarrassés! — Comment, Johanes, ce coquin? Mais je ne veux point d'un coquin dans ma compagnie, et je vais lui rendre son engagement. — Gardez-vous-en, monseigneur, avec le respect que je vous dois. Quand je dis coquin, ce n'est pas que ce ne soit le plus honnête garçon du village, et brave comme le roi: ça vous tue un loup sans balancer; jugez ce qu'il fera d'un homme! Vous n'aurez pas un meilleur soldat; mais s'il faut tout vous dire, ajouta-t-il en baissant la voix, ne s'était-il pas mis dans la tête d'être amoureux de ma Louise, et la petite sotte ne voulait-elle pas l'épouser bon gré mal gré!… Un garçon qui n'a pas le sou, élevé par charité! J'aurais mieux aimé, je crois, la tuer que de la lui donner. Mais, Dieu soit loué! le voilà parti, ou peu s'en faut; et j'espère que nous n'entendrons plus parler de lui. C'est dommage pourtant! Il avait bien soin de nos troupeaux; il a sauvé ma vache avec un courage… Sans ce diable d'amour… — Et ne pensez-vous point à marier Louise pour la consoler du départ de Justin? — Plût au ciel qu'elle le fût déjà! ça ne donne que du tourment. A présent que me voilà tranquille d'un côté, je vais avoir des inquiétudes de l'autre. Je vois bien aussi que notre jeune baron rôde autour d'elle. Tant qu'elle avait son Justin, elle n'était que trop bien gardée; mais à présent je ne sais trop ce qui en arrivera. Je ne peux pas défendre ma maison à mon jeune maître, comme je l'avais défendue à Justin. On a ses affaires: on ne peut pas toujours être là. Je mourrais content si je la voyais bien établie; mais il n'y a pas d'apparence. Dans ce village, ils sont tous pauvres; et Louise n'est pas riche. — Eh bien, Johanes, si vous le voulez, je la marierai, moi, à un de mes fermiers, jeune, honnête homme, et fort à son aise. Il possède en propre dans ma terre de Walstein, à quelques journées d'ici, une métairie qui est, je crois, plus considérable que celle-ci; et, comme je l'aime beaucoup, je lui donnerai, en le mariant, une bourse de cinquante ducats, et autant à votre fille pour les frais de la noce, et pour commencer le ménage. Voyez si ci parti vous convient; ce sera une affaire faite. Johanes, tout émerveillé, voulait se prosterner devant moi. — O monseigneur, si je le veux! J'en pleure de joie et de reconnaissance; toute ma crainte est que lui ne veuille pas de Louise; et s'il allait savoir cette amourette de Justin.. — Ne craignez rien; il n'en sera pas jaloux. Justin est son meilleur ami; et plus Louise l'aimera, plus il sera content. Le bon Johanes ouvrait de grands yeux et n'y comprenait rien. Il fallut lui expliquer la chose. Il n'en revenait pas d'étonnement; mais il confirma son consentement avec d'autant plus de joie, qu'il faisait le bonheur de sa fille.

"Ma seule condition fut qu'ils iraient tout de suite habiter ma ferme. Il n'y mit aucun obstacle; il se proposa même de suivre ses enfants, et de s'établir avec eux. Je le chargeai du soin d'apprendre le tout à Louise, et je le laissai pour courir au village. Je rendis à Justin son engagement de soldat, en lui remettant l'acte de donation de la ferme, et la bourse de cinquante ducats que j'avais promise, et je me hâtai de revenir auprès de vous. Votre air, tantôt rêveur, tantôt agité, quelques mots entrecoupés, l'absence de Fritz, qui avait disparu depuis la veille, tout me fit craindre que vous n'eussiez concerté ensemble un projet dont l'exécution serait peut-être plus prompte que je ne le pensais. Je résolus donc de hâter, autant que possible, le mariage et le départ de nos jeunes gens, et ce fut dans cette idée que je retournai encore à la ferme. Je voulais mettre cette condition à mes bienfaits, et donner à Louise le présent de noces que je lui destinais… Vous savez le reste, cher Lindorf, et comment vous fûtes abusé par une fausse apparence. Louise avait été tout le jour au village, chez une parente, peut-être pour éviter une nouvelle visite de votre part. Son père, impatient de lui apprendre son bonheur, l'était allé chercher: ils avaient rencontré l'heureux Justin, qui venait au jardin; il leur montra son trésor. Le petit garçon que j'avais envoyé chercher Louise, lui ayant dit que je l'attendais au jardin, elle n'écouta que le premier mouvement de sa joie, accourut près de moi, et me témoigna sa reconnaissance de manière à vous faire une illusion cruelle.

"Oui, je me mets à votre place dans ce terrible moment; jugez donc si je vous pardonne! Un peu plus de confiance de ma part, un peu moins de vivacité de la vôtre, et ce malheur n'arrivait pas. Au reste, je vous le répète, mon cher Lindorf, il ne serait réel pour moi que si vous aviez été soupçonné.

"Ce récit me fut fait à plusieurs reprises, et toujours en excitant chez moi un renouvellement de douleur et de remords déchirants. Je racontai à mon tour au comte à quel point l'indigne Fritz avait contribué à mon égarement. Depuis le jour fatal, je ne l'avais pas revu; il était disparu du château. J'appris de son père qu'il s'était fait soldat, et je n'en ai plus entendu parler.

"Dès le lendemain de cet affreux événement, mon père crut devoir aller lui-même à la cour l'apprendre au roi, et laissant le comte à mes soins, il fit ce triste voyage. Le roi fut véritablement touché de cette nouvelle. Il envoya sur-le-champ ses chirurgiens à Ronnebourg, et dit à mon père qu'il y viendrait lui-même dès que le blessé serait hors de tout danger.

"Les chirurgiens confirmèrent ce qu'avaient dit le précédents; seulement ils se flattèrent que la blessure du genou ne serait pas aussi fâcheuse qu'on l'avait craint, et que le comte en serait quitte pour boiter. J'avais fait tendre un lit dans sa chambre: le jour, la nuit, je ne le quittais pas un instant, et je m'efforçais, par les soins les plus assidus, de lui prouver tout l'excès de mon repentir. Il y paraissait aussi sensible que si ce n'avait pas été moi qui l'eusse mis dans le cas de les recevoir.

"Je lui fis des lectures pour le distraire dès qu'il fut en état de les soutenir. Jusqu'alors ma légèreté, mon extrême vivacité, et cette funeste passion pour Louise, m'avaient empêché d'étudier. J'appris à connaître tout le charme de ce genre d'occupation, qui remplit le coeur et l'âme, en même temps qu'il orne l'esprit. Il me fut aisé de m'apercevoir que, dans le choix des livres qu'il me demandait, son but était plutôt de m'instruire et de m'y faire prendre goût, que de s'amuser lui-même.

"Ces lectures étaient suivies de réflexions justes et profondes, qui étaient pour moi des traits de lumière. Le plus souvent il tournait la conversation sur les devoirs d'un militaire: il me les peignait avec force; il me prouvait combien ils étaient compatibles avec les moeurs et le véritable honneur, et à quel point le vrai courage pouvait s'allier avec l'humanité et la sensibilité….. Homme excellent! si j'ai quelques vertus, c'est à lui que je les dois. Il m'a fait ce que je suis, et ces deux mois de retraite avec lui formèrent plus mon coeur, mon jugement, avancèrent plus mes connaissances, que n'avait fait toute mon éducation précédente."

(Ici, en marge du cahier, se trouvait écrite, d'une encre récente, le réflexion suivante que Lindorf venait d'y ajouter:)

"O Caroline! voilà l'homme auquel vous êtes unie; voilà celui auquel, dans ce moment sans doute, vous êtes fière d'appartenir, et que vous jurez de rendre heureux. Quel que soit l'excès de son bonheur, il en est digne; et si je lui rends Caroline, tous mes torts sont réparés."

Nous n'avons point voulu interrompre cette intéressante narration par le détail de tout ce qu'elle fit éprouver à Caroline. Nous laissons à chaque lecteur le soin d'en juger d'après son propre coeur, et de marquer comme il le voudra les endroits où le cahier fut posé et repris, et où il tomba des mains de l'épouse du comte; ceux où le coeur battait plus ou moins fort; celui où un cri s'échappa. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne fut pas lu jusqu'ici sans interruption, et qu'à cette page un mouvement prompt et involontaire lui fit saisir la petite boîte: elle l'entr'ouvrit seulement, et la referma tout de suite avec une sorte de crainte respectueuse, comme si ses regards l'avaient profanée; puis elle la posa tout près d'elle et reprit le cahier.

"Un mois après cet événement, le roi, sachant que son favori pourrait le voir, vint à Ronnebourg avec peu de suite. Je lui fus présenté pour la première fois. Il me témoigna de la bienveillance, et m'assura de sa protection; mais quelle fut ma confusion quand je l'entendis me faire des compliments sur les preuves d'amitié que je donnais au comte dans cette triste circonstance, et sur les soins assidus que je lui rendais!… Ah! sans mon père,… je crois que, tombant à ses pieds, je lui aurais avoué combien je les méritais peu, et à quel point j'étais coupable. Lorsqu'on eut prévenu le comte, le roi passa dans sa chambre avec mon père et moi. Quelques moments après, ils désirèrent être seuls et nous sortîmes. Une heure s'écoula, mon père fut rappelé, et je ne tardai pas à l'être aussi. Quand je rentrai, je le trouvai aux genoux du roi, dont il baisait la main. Venez, mon fils, me dit-il, venez vous jeter avec moi aux pieds du meilleur des maîtres, et remercier le plus généreux des amis… Le comte remet sa compagnie aux gardes, et, à sa prière, Sa Majesté veut bien vous l'accorder… Méritez un si grand bienfait en imitant, s'il est possible, votre prédécesseur…. Ah! c'était aux genoux du comte que j'aurais voulu me jeter, et mourir de ma confusion. J'en fis même la démonstration: mon père, qui crut que la joie m'égarait, me retourna du côté du roi, qui me releva avec bonté, en me confirmant ce que mon père m'avait dit, et en m'exhortant, comme lui, à imiter le comte… L'imiter! dis-je en m'approchant de lui, en me baissant sur la main qu'il me tendait; est-il un mortel qui puisse approcher de tant de vertus?…. Et moi!… Il m'arrêta par un regard, et en pressant sa main sur ma bouche… Ah! mon ami, mon bienfaiteur, mon dieu tutélaire! si dans ce moment-là tu parvins à modérer le transport de ma reconnaissance, laisse-moi du moins l'exhaler sur ce papier; laisse mon coeur se pénétrer de tes vertus, et de l'obligation qu'elles m'imposent de me rendre digne de toi! En vain de ce lit de douleur, où te retient ma barbarie, tu voudrais m'empêcher de ma la retracer; en vain tu me cries: "Arrête, cher Lindorf! si je pouvais aller jusqu'à toi, ce serait pour déchirer, pour anéantir cet inutile souvenir, que je voudrais, au contraire, effacer de ta mémoire comme il le sera de la mienne.." L'effacer de ma mémoire! Non, Walstein, non: tant que j'existerai, mon crime y restera gravé en traits ineffaçables… Cet écrit subsistera. Je m'impose la loi de le relire une fois tous les ans. Mes enfants le liront aussi; ils apprendront de toi à me pardonner: mais ils verront à quels excès peuvent entraîner les passion non réprimées."

(Le cahier de Lindorf finissait ici. Le but qu'il s'était proposé en le remettant à Caroline lui avait fait ajouter la note qui suit:)

"Le comte, quoique j'écrivisse ce que vous venez de lire, ne voulut pas même en entendre la lecture; et, pour le contenter, je fus obligé de lui dire que j'avais brûlé ce manuscrit; mais je le conservai avec soin, et j'en rends grâces à la Providence.

"A présent, Caroline, vous connaissez tous les détails du premier de mes crimes.

"Je vais employer les moments qui me restent, à vous apprendre par quelle fatalité je fus entraîné à celui que je me reproche plus encore, et achever de vous faire connaître le seul homme digne de vous.

"Passez au second cahier, daté de Risberg. Je vais l'écriresans interruption… Grand Dieu! quelle pénible tâche!… OCaroline! plaignez au moins le coupable, mais malheureuxLindorf."

Caroline, le coeur oppressé, les yeux inondés de larmes, pouvait à peine lire. Cependant un intérêt si vif, si pressant, l'animait, qu'elle n'y put résister. Elle essuya ses yeux, et prit en soupirant le second cahier.

De Risberg.

"Dès que le comte fut assez bien remis pour soutenir le voyage, nous partîmes ensemble pour Berlin.

"Je pris possession de ma compagnie, que je trouvai dans le meilleur état possible; et lui se livra dans son cabinet à des études profondes et suivies, qui, jointes au peu d'exercice qu'il prenait, altérèrent sa santé. Il maigrit beaucoup; et son application continuelle lui donna cette courbure dans la taille qui vous aura sans doute frappée. Mais il n'avait plus la moindre prétention à la figure; et l'étude était devenue chez lui une véritable passion.

"Il se livrait entièrement à la politique. Par un travail assidu, il se mit en état, en deux ou trois années, d'entreprendre les négociations les plus difficiles, et de remplir avec le plus grand succès le poste brillant qu'il occupe encore aujourd'hui.

"Dès notre arrivée à Berlin, il m'avait présenté chez sa tante, madame la baronne de Zastrow, celle chez qui la jeune comtesse Matilde demeurait depuis sa naissance. Veuve depuis quelques années et n'ayant pas d'enfants, elle regardait cette nièce comme sa fille et son unique héritière. Le comte chérissait aussi sa petite soeur, pour laquelle il avait les soins du père le plus tendre. Il m'en parlait souvent à Ronnebourg, et ne me cachait point qu'il verrait avec plaisir que je m'attachasse à elle, et qu'un lien de plus vînt cimenter notre amitié. Je trouvai Matilde charmante; mais elle avait à peine treize ans. Ce n'était encore qu'une fort aimable enfant, avec qui je jouais avec plaisir, mais qui ne m'inspirait pas ce que m'avait inspiré Louise. Cependant, comme mon coeur était alors parfaitement libre, et que la maison de la baronne de Zastrow était fort agréable, j'y allais régulièrement tous les jours, et j'y étais reçu comme l'intime ami du comte.

"Matilde, surtout, m'accablait d'amitiés; elle m'appelait son frère; elle me disait en riant qu'elle ne voyait presque plus le sien depuis qu'il était si devenu si laid et si savant, et que c'était à moi à le remplacer. Je me prêtais à ce badinage; je la nommais aussi ma soeur ma chère petite soeur, et je me conduisais avec elle comme si en effet elle l'eût été.

"Quoiqu'elle fût très-jolie et qu'elle se formât tous les jours, elle ne m'inspirait point encore d'autre sentiment que celui d'une amitié vraiment fraternelle. Son genre de beauté, séduisant peut-être pour tout autre, n'était précisément pas celui que je préférais. Ce n'étaient ni les traits réguliers et frappants de Louise, ni cette physionomie enchanteresse, ni ce regard céleste qui va chercher le sentiment jusqu'au fond de l'âme, cette bouche si naïve, ce son de voix si touchant…. Ah! Caroline, un mot de plus, et ce cahier ne vous parviendrait jamais. Laissez-moi m'occuper du comte, ne voir que lui, ne penser qu'à lui, me pénétrer de cette sublime idée, oublier tout le reste… Où en étais-je?… Je vous parlais, je crois, de la jeune comtesse Matilde. Vous ne devez pas l'avoir vue; elle était à Dresde lorsque vous étiez à Berlin; et même elle y est encore, madame de Zastrow y ayant fixé son domicile… Elle ne ressemble point à son frère, tel du moins qu'il était avant mon malheur. Matilde n'est pas grande. Le caractère de sa physionomie est la gaieté et la vivacité. Tout est proportionné chez elle à sa petite taille: c'est un petit nez retroussé, de petits yeux bleus, fins et rapprochés, une petite bouche de rose toujours prête à rire, un petit minois chiffonné, la plus jolie petite main et le plus joli petit pied possible; enfin toutes les grâces de l'enfance. Sa petite figure ronde et mutine excitait le plaisir et la joie, mais jamais un tendre sentiment. Elle paraissait elle-même incapable d'en ressentir, en sorte qu'on badinait avec elle sans y voir aucun danger ni pour elle ni pour soi-même . . .

"Cependant, insensiblement elle perdit beaucoup de cette gaieté folâtre qui la caractérisait. Elle riait encore; mais le plus souvent c'était un rire forcé, bientôt suivi d'un soupir. Elle cessa peu à peu de me donner le nom de frère, et de m'en accorder les privilèges. Quand je voulais l'embrasser, elle reculait en rougissant; et quand je l'appelais ma chère petite soeur, elle me répondait par un gravemonsieur, qu'elle semblait même avoir de la peine à prononcer.

"Le comte s'aperçut plus tôt que moi de ce changement. Ou je suis bien trompé, me disait-il quelquefois, ou le coeur de notre jeune étourdie commence à être bien d'accord avec mon projet. Et le vôtre, mon cher Lindorf, où en est-il? Pourrai-je bientôt vous appeler mon frère?

"J'étais trop vrai pour cacher au comte que je n'en étais encore qu'à la tranquille amitié; mais certainement, lui disais-je, mon coeur épuisé n'est plus capable d'aimer autrement…. (ah! Caroline, combien je m'abusais!) et puisque la charmante Matilde ne le ranime pas, c'est fini pour la vie. Dans quelle erreur vous êtes! me répondit-il: à vingt-trois ans vous vous croyez blasé sur l'amour, et vous ne le connaissez pas encore! Votre passion pour Louise était plutôt une effervescence des sens qu'un véritable sentiment. Son excès même en était la preuve, et je n'en veux pas d'autre que l'enlèvement que vous méditiez. Mon ami, quand un amant préfère son propre bonheur, son propre intérêt à celui de l'objet aimé, croyez que son coeur est faiblement touché. Je souhaite que ce soit ma soeur qui vous fasse sentir la différence de ce que vous avez éprouvé au véritable amour. Elle est assez jeune pour attendre cette heureuse époque; peut-être même est-ce sa grande jeunesse qui la retarde. Vous ne voyez encore qu'une enfant; mais cette enfant commence à devenir sensible. Il n'y a de là qu'un pas à l'intérêt plus vif qu'elle va vous inspirer.

"J'embrassai le comte en l'assurant que déjà j'aimais assez Matilde pour m'occuper avec plaisir du temps où je l'aimerais davantage, et où je pourrais donner le nom de frère au meilleur des amis; mais que j'avais encore de torts à effacer, à faire oublier; que sa charmante soeur méritait un coeur tout à elle, qui pût sentir tout le prix du sien.

"Peu de temps après cette conversation, il fut nommé à l'ambassade de Russie. Nos adieux furent tendres et m'affectèrent beaucoup. Depuis mon crime (car je ne puis donner un autre nom à ce malheur), je ne regardais jamais le comte sans un renouvellement de douleur et de remords. Cette physionomie si belle, cette démarche si noble, ce regard qui exprimait tant de choses, me revenaient sans cesse à l'esprit. Pour lui, il ne paraissait rien regretter, et lorsqu'il me voyait attacher en soupirant mes regards sur ses cicatrices, quelquefois même me prosterner à ses pieds par un mouvement involontaire: Bon jeune homme! me disait-il en me relevant, et me serrant dans ses bras, un ami tel que tu le seras toujours pour moi, un coeur comme le tien, mérite bien d'être acheté par la perte d'un oeil. Peut-être si j'avais une maîtresse serais-je moins philosophe; mais tel que je suis, je ne désespère point de trouver une femme assez raisonnable pour m'aimer. C'est l'amour qui fut la cause de mon malheur, c'est à lui à le réparer!….. Ah! sans doute il le réparera. Le ciel est juste, il t'a donné Caroline, et je serai seul malheureux.

"Avant de me séparer du comte, je le suppliai de me donner son portrait tel qu'il était lorsqu'il vint à Ronnebourg. Je savais que cette miniature existait; je voulais l'avoir pour me retracer plus fortement encore et ma faute et sa générosité: il me la refusa absolument. Non, mon cher ami, me dit-il, vous n'aurez mon portrait ni d'une manière ni d'une autre. Oubliez et ma figure passée et ma figure actuelle, comme je les oublie moi-même; ne pensez qu'à mon coeur: il vous est attaché pour la vie et sera toujours de même. Je n'insistai pas, parce que je le vis décidé, et qu'il me restait une ressource.

"La jeune comtesse Matilde possédait un portrait en médaillon de son frère; mais depuis son accident elle ne le portait plus du tout, et lui-même, je crois, l'avait oublié. Elle me l'avait montré une fois; je l'avais trouvé parfait. J'obtins d'elle, sans beaucoup de peine et sous le sceau du secret, de m'en laisser prendre une copie: c'est celle que je joins ici, Caroline, et que je vous prie d'accepter. Vous êtes la seule personne au monde à qui j'en puisse faire le sacrifice; mais je sais que vous en sentirez le prix: regardez-le souvent, et pensez, en le regardant, que la belle âme qui animait ces beaux traits existe encore, et plus pure et plus belle. Oui, le changement même de ses traits lui donne un nouveau lustre, et ce n'est pas pour votre époux que ces cicatrices doivent vous donner de l'horreur… Mais, Caroline, si vous en éprouvez pour son malheureux assassin, pensez à ses remords, à son repentir, à tout ce qu'il doit souffrir en vous faisant un tel aveu, en vous conjurant d'en aimer un autre, en s'éloignant de vous pour toujours. Une telle expiation doit suffire pour effacer mon crime et m'obtenir un généreux pardon.

"Le comte, en me quittant, m'avait promis de m'écrire aussi souvent que ses occupations pourraient le lui permettre. Tout entier aux devoirs de son état, il lui restait peu de temps à donner à des correspondances de plaisir ou d'amitié. Cependant, quelque temps après son arrivée à Saint-Pétersbourg, je reçus de lui les lettres que je joins à ce paquet. Lisez-les, Caroline; vous les trouverez numérotées dans leur ordre; votre époux s'y peint lui-même mieux que je ne pourrais le faire…"

Caroline prit les lettres, chercha le n° 1, et l'ouvrit promptement. L'écriture lui rappela d'abord ce petit billet au crayon, le seul qu'elle eût reçu de sa vie dont l'impression avait été si vive et si courte: elle sentit aussi l'aiguillon déchirant du remords. Pendant quelques moments, ses larmes l'empêchèrent de rien distinguer; enfin elle put lire. La lettre était datée de Pétersbourg, un an environ avant son mariage; elle contenait ce qui suit:

Lettre du comteDE WALSTEINau baronDE LINDORF.

Saint-Pétersbourg, 7, 17…

No. I.

"Une lettre que je reçus hier de Matilde m'a confirmé ce que je soupçonnais déjà depuis longtemps. Vous êtes aimé, mon cher Lindorf. Cette âme pure et naïve, étonnée elle-même du nouveau sentiment qui l'agite, n'a pas su le cacher aux yeux clairvoyants de l'amitié fraternelle. Chaque phrase, chaque mot de sa lettre décèlent son secret, et je ne crois pas la trahir en le confiant à son époux… oui, son époux, cher Lindorf… En vain votre délicatesse s'en défendrait plus longtemps; elle doit céder à tout ce que je vais vous dire, ou plutôt vous répéter. J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation. Parce que vous n'aimez pas encore ma soeur avec ces transports, cette ardeur dévorante que vous ressentiez pour Louise, vous ne vous croyez pas digne d'elle, et vous en concluez que vous n'aimerez jamais! Cependant vous avouez, et je le crois, que vous avez la plus tendre amitié pour Matilde, et qu'elle est même en ce moment non-seulement la femme que vous préférez, mais la seule qui vous intéresse… Ah! mon cher ami! que faut-il de plus pour le bonheur? Un sentiment si doux laisse-t-il quelque chose à désirer? Et quand vous y joindrez encore la reconnaissance de tous ceux qu'elle aura pour vous, craignez-vous de ne pas l'aimer assez pour la rendre la plus heureuse des femmes? Ah! je crois son bonheur bien plus assuré que par une passion violente, qui se consume bientôt dans ses propres flammes, et ne laisse que du vide et des regrets. Depuis que je m'occupe de cette union, qui serait, je l'avoue, un des plus grands plaisirs de ma vie, j'ai étudié avec plus de soin que vous ne le pensez le caractère de Matilde et le vôtre. Chaque remarque que j'ai faite m'a confirmé dans mon idée, et convaincu que vous étiez nés l'un pour l'autre… Sans être belle comme Louise, ou comme beaucoup d'autres femmes, ma soeur a dans la figure ce je ne sais quoi qui plaît tous les jours davantage, parce qu'il développe toujours quelque agrément de plus, et qu'il consiste dans le jeu varié d'une physionomie animée, plus que dans la régularité des traits, qui finit toujours par fatiguer. Vous me direz peut-être qu'elle n'est pas sensible, et que vous l'êtes à l'excès.

"Je vais bien vous surprendre, mon cher Lindorf, et peut-être vous fâcher; mais je crois Matilde pour le moins aussi sensible que mon jeune ami. Sous cette apparente légèreté de l'enfance, j'ai su démêler l'âme la plus capable de s'attacher fortement. Déjà, vous le voyez, la petite insensible a fort bien su vous apprécier. Elle saura vous aimer; jamais vous n'aurez à vous plaindre de son coeur Son esprit a tout ce qu'il faut aussi pour plaire au vôtre et pour vous fixer. Son aimable vivacité, sa gaieté soutenue, ses talents vous préserveront de l'ennui, le plus cruel fléau du bonheur conjugal. Sa bonté, sa douceur, adouciront cette fougue naturelle qui vous emporte si souvent malgré vous-même au delà des bornes de la modération, et dont au reste vous m'avez paru bien corrigé…

"Je vous entends, mon cher Lindorf; je sais d'avance ce que vous allez me dire: Voilà la certitude de mon bonheur, il est vrai; mais celui de Matilde… Va, mon ami, je te le dis encore, je n'en suis pas en peine; et quand je te presse d'épouser ma soeur, crois que je connais bien tout ce qu'elle peut attendre du coeur le plus excellent et du caractère le plus sûr que je connaisse. Oui, sans doute, Matilde serait heureuse; j'ose te défier de me démentir là-dessus. D'ailleurs elle t'aime: ainsi plus de bonheur pour elle sans Lindorf; et, quoi que tu en dises, tu l'aimes aussi plus que tu ne le crois. Mon ami, l'amour honnête n'est autre chose qu'une vive amitié, fondée sur une estime réciproque, et toujours exaltée par la différence des sexes. Voilà ce que Matilde vous inspire déjà; et que sera-ce donc quand des intérêts communs, une même famille, des enfants, viendront y ajouter encore? Des enfants! Lindorf, sens-tu comme moi combien la mère de nos enfants doit nous être chère?

"O mon ami! l'espèce de sentiment que vous éprouvez pour ma soeur ne peut que s'augmenter tous les jours, acquérir de nouvelles forces, et vous conduire tous les deux au bonheur. Renoncez donc à de vains scrupules, et préparez tout pour ce charmant lien. Parlez à Matilde, parlez à ma tante: vous n'aurez pas besoin de beaucoup d'efforts avec la première; ma tante sera peut-être plus difficile. Elle destinait sa nièce à un neveu du défunt baron de Zastrow, héritier de ses biens et de ses titres; mais je lui écrirai. Elle aime trop ma soeur pour ne pas renoncer à cette idée, et consentir à son bonheur. D'ailleurs elle vous connaît, et vous reçoit assez bien pour que vous puissiez espérer son aveu.

"Adieu, mon cher Lindorf; répondez-moi tout de suite. Il me tarde de savoir si j'ai pu vous convaincre que vous êtes tel qu'il le faut pour être le frère chéri de votre ami.

P. S. "L'intendant de ma terre de Walstein étant mort depuis peu, je me suis fait un plaisir de donner sa place à l'honnête Justin, qui conduisait sa ferme à souhait. J'ai reçu hier sa réponse. Elle est si naïve et peint si bien leur bonheur, que je crois vous faire plaisir de vous l'envoyer, et je la joins ici. Peut-être auriez-vous mieux aimé celle de Matilde… O mon jeune ami! si cela est, vous pouvez l'épouser sans crainte."

Soit que la lettre de Justin fût restée par hasard dans celle du comte, soit que Lindorf eût pensé qu'elle pouvait intéresser Caroline, elle était jointe au cahier. Nous croyons aussi faire plaisir à nos lecteurs de la leur donner, et de les ramener un moment auprès de la belle Louise, qu'ils n'ont sûrement pas oubliée.

Lettre deJUSTINà Son Excellence M. le comteDE WALSTEIN,ambassadeur à la cour de Pétersbourg.

"Je suis sûr, comme je connais monseigneur le comte, qu'il aurait lui-même la joie dans le coeur s'il avait pu voir comme sa lettre nous a tous rendus encore plus heureux que nous ne l'étions déjà; et, avant de l'avoir reçue, je ne croyais pas que cela fût possible. Il est vrai que je ne croyais pas non plus que le pauvre Justin fût jamais digne d'être l'intendant de monseigneur. A présent, je sens bien que je suis capable de remplir cette belle charge, qui me rend aussi fier que si j'étais le roi: oui, je suis capable de tout pour monseigneur. J'espère bien que je le contenterai, et qu'à son retour il trouvera tout en bon ordre. Nous sommes déjà établis au château depuis deux jours. Ma chère petite femme regrettait d'abord un peu la ferme; mais à présent elle dit qu'elle est bien partout avec moi, avec le respect que je dois à monseigneur, car je sais qu'il ne faut pas se vanter; mais quand on est le mari de Louise et l'intendant de monseigneur, on peut bien avoir un peu d'orgueil. — Le vieux père est aussi tout fier et tout gaillard, cela l'a rajeuni de dix ans. Il ne m'appelle plus quemonsieur l'intendant;et à tous les repas il boit un verre de vin de plus à l'honneur de monseigneur. Il n'y a pas jusqu'à nos deux petits marmots qui sont bien joyeux d'être au château: ah! comme ils s'amusent dans les jardins de monseigneur! L'aîné court déjà partout: c'est un robuste petit compagnon; et son petit frère, que Louise nourrit toujours, sait déjà un peu dire le nom de monseigneur. C'est le premier mot que nous leur apprenons; et quand le grand-père boit à la santé de monseigneur, l'aîné ôte vite son petit bonnet. Cela fait, en vérité, deux gentils petits drôles, et presque aussi beaux que leur mère. Je n'oserais pas raconter tout cela à monseigneur, s'il ne m'ordonnait de lui donner des nouvelles du vieux père, de la jeune femme, des petits enfants….. et de mon flageolet, que j'allais encore oublier; mais Louise, qui sait par coeur la lettre de monseigneur, me le rappelle. Il va toujours son train: j'en joue à Louise pour l'amuser pendant qu'elle nourrit son petit, et le plus grand danse à cette musique joyeuse. Nous sommes comme les oiseaux dans leur nid; le mâle chante à sa femelle pendant qu'elle couve. Monseigneur voit bien à présent que je suis l'homme le plus heureux qu'il y ait au monde. Tout a réussi chez nous; quand nous sommes dans la prairie, nous voyons sauter autour de nous quatre veaux, trois poulains avec leurs mères, et je ne sais combien de brebis, de chèvres et d'agneaux, sans compter nos petits enfants. C'est pourtant à monseigneur que nous devons tout cela! Aussi je crois que monseigneur est peut-être encore plus heureux que nous, parce que c'est lui qui a fait le bien, et nous qui l'avons reçu; mais cela est juste. Il lui manque cependant une Louise. Que le bon Dieu la lui donne! Nous le prions tous les jours pour monseigneur; car, en vérité, monseigneur est dans notre coeur tout à côté de Dieu. Qu'il accorde à monseigneur tout ce qu'il peut désirer, et une longue vie. Ce sont les voeux sincères de ses très-humbles serviteurs et concierges de la terre de Walstein."

Walstein, ce 12, 17…

"Je répondis au comte par le courrier suivant. — Reconnaissance, plaisir de lui appartenir de plus près, désir ardent de justifier la bonne opinion qu'il avait de moi, certitude de mon bonheur, promesse de celui de Matilde; voilà ce que me lettre exprimait, et ce que mon coeur me dictait. Le seul sentiment que je n'y trouvai point était l'amour; mais le comte venait de me convaincre qu'il n'était pas nécessaire au bonheur, et que l'espèce d'attachement que j'avais pour sa soeur nous rendrait plus heureux. Il avait trop d'ascendant sur moi pour ne pas me persuader. Je le crus d'autant mieux, que l'idée que j'étais aimé donna un degré de vivacité de plus à mes sentiments pour l'aimable Matilde. Je ne la revis pas sans émotion; et j'en eus même une assez vive pour me rassurer tout à fait, lorsqu'à la suite d'une conversation que j'eus avec elle, elle me permit, en rougissant beaucoup, de parler à sa tante, et de tâcher de la faire entrer dans les idées de son frère.

"Je crus cependant devoir attendre, pour cette démarche, que le comte m'eût prévenu, et lui eût écrit comme il me l'avait promis. Je le dis à Matilde, qui l'approuva, et qui ne craignit plus de m'avouer un penchant autorisé par son frère.

"Je continuai donc à venir tous les jours chez la baronne de Zastrow, et à lui faire une cour assidue qui me réussissait peu. Depuis le départ de son neveu, elle avait entièrement changé de conduite avec moi. Toujours polie, mais très-froide, elle affectait de me recevoir avec la plus grande cérémonie, et prenait si bien ses mesures, que je ne pouvais dire un seul mot à Matilde en particulier.

"Ces obstacles, ces contrariétés devaient sans doute augmenter mon amour. J'en avais du moins un dépit secret, qui n'échappait pas à Matilde, et la consolait de tout, en lui persuadant qu'elle était aimée. Ah! sans doute elle l'était. L'amitié, l'intérêt le plus vif, la reconnaissance, m'attachaient à cette aimable enfant; et si, dans ce temps-là, j'avais obtenu sa main, peut-être me serais-je mépris moi-même sur la nature de mes sentiments pour elle.

"J'attendais cependant sans beaucoup d'impatience l'effet des promesses du comte et de sa lettre à sa tante.

"Il m'écrivit qu'il n'avait pu la persuader encore pour consentir à cette union; qu'elle tenait avec force à ses projets sur le jeune baron de Zastrow, actuellement en voyage; mais qu'il tenait encore plus au sien, et qu'il y parviendrait sûrement. Il me conjurait de ne pas me rebuter, d'attendre avec patience. Un héritage considérable qui dépendait de cette tante obligeait à quelques ménagements; mais de manière ou d'autre il en viendrait à bout, et me regardait déjà comme son frère.

"Je voulais montrer cette lettre à ma jeune amie, et j'allai tout de suite à l'hôtel de Zastrow. Il était exactement fermé. Point de portier, pas un seul domestique à qui je pusse m'adresser. Cette singularité me frappa. La veille encore, j'y avais été reçu comme à l'ordinaire, et rien n'annonçait un départ. J'allai prendre des renseignements dans le voisinage: on avait vu en effet partir une berline de très-grand matin, mais on ne savait rien de plus.

"J'étais dans l'étonnement le plus profond, lorsque je vois venir à moi la femme de chambre de Matilde. Je cours à elle; je veux l'interroger, elle ne m'en donne pas le temps. — Ne me demandez rien; je ne sais rien; je ne puis même vous dire où sont ces dames. Hier, quand vous fûtes parti, j'entendis madame parler haut, mademoiselle pleurer. Toute la nuit on a fait des paquets; on a pleuré; on a grondé, et on a fini par me donner mon congé et par monter en berline. Mais mademoiselle, en me disant adieu, m'a mis ceci dans la main… C'était un papier chiffonné à mon adresse.

"Je le pris, je l'ouvris promptement, et d'abord je n'y compris rien: c'était une note de vaisselle et autres effets. Enfin je découvris entre les lignes et les chiffres ce qu'elle m'avait écrit. "Ah! M. Lindorf! me disait-elle, nous allons partir pour Dresde dans quelques heures; nous y resterons longtemps, bien longtemps, peut-être toujours. Qu'allez-vous penser quand vous viendrez demain, et que vous ne retrouverez plus votre petite amie? Serez-vous affligé comme elle? Oui, soyez-le un peu, je vous en prie, mais pas trop cependant; car je vous promets de penser à Dresde comme à Berlin, et comme je penserai toute ma vie; et puis n'ai-je pas un frère, un bon frère? Ecrivez-lui tout de suite, et si vous voulez me répondre un mot, envoyez-le lui. Il n'y a que ce moyen pour que je puisse avoir de vos lettres. Il faut qu'elles passent par la Russie; mais qu'est-ce que cela fait, si elles me parviennent? Je voudrais être aussi sûre que ceci vous parviendra. Je ne savais comment faire pour vous écrire; heureusement ma tante m'a donné une longue note à copier. Dès qu'elle me regarde je fais un chiffre, et dès qu'elle sort j'écris une ligne. Quand j'aurai fini, je pourrai peut-être la donner à cette pauvre Charlotte, qu'on m'ôte, parce qu'elle aurait pu m'aider, parce qu'elle vous aime… Elle nous rendra bien ce petit service! Je suis fâchée de tromper ainsi ma tante; mais… comme elle aussi m'a trompée! Jusqu'à ce soir je ne savais pas un mot de ce départ; non, je vous le jure, pas un mot. N'est-ce pas bien affreux? Partir ainsi sans vous revoir! Ah! je pleure si fort, que je ne puis plus écrire, et ma tante va revenir. Ma note ne ressemble plus à une note à présent, c'est une lettre tout entière: il faut la cacher bien vite, et en faire une autre. Adieu, adieu, monsieur le baron; n'oubliez pas Matilde, et ne prenez pas mauvaise opinion d'elle, parce qu'elle vous écrit la première."

Sans avoir même beaucoup d'amour, il était impossible de n'être pas touché du billet de la nièce, et piqué du procédé de la tante. J'éprouvais ces deux sentiments dans toute leur force. Je revins chez moi écrire au comte ce qui se passait, et la manière cruelle dont sa tante m'avait joué. Je crois que la colère l'emportait sur le regret d'être séparé de ma jeune amie; du moins j'insinuai à son frère que je regardais notre projet comme impossible, et que, puisque sa tante paraissait si décidée, il valait mieux peut-être y renoncer tout à fait. Je joignis à ma lettre le petit billet de Matilde, et ma réponse, en priant son frère de la lui faire parvenir. Je reçus celle du comte quelque temps après; et vous la trouverez ici, N° II.

Lettre du comteDE WALSTEINau baronDE LINDORF.

Saint-Pétersbourg, 18, 17…

"Je suis très-mécontent, mon cher Lindorf, du tour que nous a joué notre chère tante de Zastrow; car, elle a beau faire, elle sera la vôtre: je l'ai juré, et ma soeur ne deviendra point la victime de son opiniâtreté. Je n'ai rien à dire contre le jeune de Zastrow, que je n'ai point l'honneur de connaître, et à qui je souhaite toutes sortes de bonheur, excepté celui d'être l'époux de Matilde. C'est vous qui le serez, mon cher Lindorf, vous que ma soeur a déjà distingué, et que son coeur préfère. Non, ce coeur qui s'est ouvert à moi avec tant de confiance et d'ingénuité ne sera pas trompé dans son attente; il n'aura point à combattre une inclination que j'ai cherché moi-même à faire naître; ma soeur n'aura point à rougird'avoir écrit la première à un autre homme qu'à son époux. Chère petite! comme son billet m'a touché! Je lui réponds pour la consoler, et lui fais entrevoir le bonheur dans un avenir peu éloigné; nous y parviendrons avec un peu de persévérance. Je lui envoie votre lettre, qui, je pense, aura plus d'effet encore que la mienne. J'écris aussi à ma tante; et, s'il le faut, je ferai valoir les droits qu'un père mourant m'a remis sur ma soeur. C'est à vous me dit-il, que je confie le soin de son bonheur. O mon père! votre attente ne sera pas trompée; j'unirai Matilde à Lindorf, au fils de votre ami, et votre Matilde sera heureuse. Reprenez donc courage, mon ami; et soyez sûr que notre projet réussira. Matilde n'a que seize ans; dans trois ou quatre ans elle sera plus formée, plus capable de vous rendre heureux et de l'être elle-même. Ma seule crainte est que, pendant ce temps-là, séparé d'elle, ce coeur devenu tout à coup si froid, si insensible, ce coeur qui n'est plus susceptible d'amour, ne rencontre l'objet qui doit le faire revenir de cette erreur, et lui prouver qu'il ne se connaissait pas encore. Du moins, mon cher Lindorf, si ce malheur nous arrivait, promettez-moi, jurez-moi que vous ne sacrifierez, ni vous-même, ni ma soeur à des engagements qui, dès cet instant, cesseront d'exister. Je ne désire ce lien qu'autant que je serai sûr qu'il ne fera le malheur ni de l'un ni de l'autre; et j'aime mieux avoir à consoler Matilde de la perte de son amant, que de l'indifférence de l'époux que son coeur a choisi. Ainsi, du moment qu'elle ne sera plus la femme que vous préférez à toute autre; du moment que vous serez convaincu qu'une autre qu'elle peut vous rendre plus heureux, ayez le courage de l'avouer à votre ami; soyez sûr qu'au lieu d'altérer son estime vous la redoublerez.

"Je crois une passion violente peu nécessaire au bonheur conjugal; je vous l'ai dit dans ma précédente lettre, et je persiste dans mon idée. Mais je crois plus fortement encore qu'il faut au moins que deux époux se préfèrent mutuellement à l'univers entier, et n'aient jamais un instant de regret d'être liés pour la vie. Je crois qu'il faut entre eux cet accord de sentiments, ce rapport de goûts, cette liaison des âmes qui ne peut exister si l'un des deux aime ailleurs, et doit nécessairement cacher à l'autre les pensées dont il est le plus occupé.

"Voilà, je vous l'avoue, ce qui jusqu'à présent m'a empêché de me marier, et de céder aux désirs de ma famille, qui s'éteindrait avec moi. J'ai craint que ma position brillante et la faveur dont je jouis n'engageassent peut-être la femme à qui je m'adresserais au sacrifice d'une inclination antérieure. J'ai craint d'acquérir des droits usurpés sur un coeur déjà engagé, de séparer, sans le savoir, deux amants que je rendrais malheureux, et de l'être moi-même à l'excès quand je viendrais à le découvrir.

"Vous me connaissez trop, mon cher Lindorf, pour croire que je veuille vous faire des reproches quand je vous ouvre mon coeur. Vous savez ma façon de penser sur l'accident qui changea ma figure. Elle est toujours la même, et je vous jure de nouveau que je me félicite tous les jours de pouvoir me livrer à mon goût dominant, et suivre la carrière qui me convenait le plus: heureux d'avoir pu, dans celle que j'ai quittée, donner des preuves de mon courage et de mon zèle pour mon roi, et de pouvoir le servir actuellement d'une autre manière! Il a besoin de bons ministres autant que de bons généraux. Je tâcherai de remplir de mon mieux ma vocation actuelle, et je pense avec plaisir, mon cher Lindorf, que je suis très-bien remplacé pour la précédente. Ainsi je ne regrette rien, rien du tout, je vous assure. Mais je me rends justice; je sens que je ne suis pas fait pour inspirer l'amour, et je n'y prétends pas. Peut-être est-ce par cette raison que je me suis persuadé qu'il n'est pas nécessaire au bonheur; mais au moins je voudrais trouver un coeur qui ne fût prévenu par aucun autre objet. Je ne m'effrayerais pas même d'un peu de répugnance dans les commencements; elle est naturelle, et je dois m'y attendre. C'est à moi à la dissiper peu à peu, à me faire aimer d'abord par reconnaissance, ensuite par habitude. On finirait par s'accoutumer à ma figure; et mon unique étude serait de la faire oublier à force de bons procédés.

"Comment une femme ne finirait-elle pas par s'attacher à celui qui n'existerait que pour la rendre heureuse, qui préviendrait tous ses désirs, qui lui soumettrait tous les siens, et lui saurait gré des moindres marques d'attachement qu'elle lui donnerait?

"Voilà, mon cher ami, la douce chimère de mon coeur, que j'espère bien réaliser un jour. Je vois tous les obstacles; ils ne me rebutent point. Je sais la difficulté de trouver une femme dont le coeur n'ait reçu aucune impression; car alors tout mon ouvrage est détruit d'avance. On ferait sans cesse la comparaison entre moi et l'objet aimé, regretté, on me regarderait comme un monstre; la prévention, l'aigreur empoisonneraient tout. Mais je puis rencontrer une jeune personne telle que je la désire et que je ne cesserai de la chercher, dont l'âme simple et naïve ne connaisse point encore l'amour et très-peu le monde; si je puis la trouver, elle sera à moi, dussé-je la forcer à m'épouser. Je saurais la rendre malgré elle la plus heureuse des femmes, et l'obliger à chérir ses liens. Je sens que dans les commencements on pourra m'accuser de peu de délicatesse; mais mon motif secret me justifiera à mes propres yeux. Je n'ai pas d'autre moyen de jouir du seul bonheur que mon coeur désire, celui d'être époux et père, et de finir mes jours dans le sein de ma famille.

Liens sacrés, relations intimes, qui doublent l'existence et sans lesquels l'homme isolé ne tient à rien dans le monde, traîne une vie inutile, meurt sans être regretté…, oui, vous ferez mon bonheur. Je n'y pense jamais sans émotion; et cette lettre de Justin que je vous ai envoyée m'arrachait des larmes d'attendrissement. Qu'ils sont heureux ces bonnes gens!Il vous manque une Louise, me disait-il;que le bon Dieu vous la donne!Honnête et bon Justin! les prières d'un coeur pur comme le tien doivent être exaucées; elle le seront sans doute. Oui, je la trouverai cette compagne que j'adore déjà sans la connaître. Elle et moi, Lindorf et Matilde, Justin et Louise, voilà trois couples heureux dans l'univers. N'en acceptez-vous pas l'augure, mon cher ami? Pour moi, cette idée me transporte; elle me fait croire d'avance à la félicité suprême.

"Que me parlez-vous d'héritage et de privation? Si ma tante était assez injuste pour priver Matilde du sien, Matilde n'est-elle pas assez riche pour s'en passer? Est-ce le plus ou le moins qui influe sur le bonheur, quand d'ailleurs on est dans l'aisance? et son bien, réuni au vôtre, ne vous suffirait-il pas? Cependant, comme le plus ne gâte rien, et qu'il vaut mieux que les choses se fassent de bonne grâce, attendons encore, mon ami. Je ne répondrais pas d'être jaloux, si vous étiez heureux bien longtemps avant moi; et ma chère femme n'est pas encore trouvée. Dans quelque temps je n'en occuperai sérieusement. A présent je ne pense qu'aux affaires du roi. Je crains de n'avoir à l'avenir pas trop le temps pour vous écrire; aussi vous voyez que je prolonge aujourd'hui ce plaisir, etc. etc."

Le reste de la lettre renfermait des affaires politiques, des détails sur la Russie, que Caroline sauta ou parcourut à peine: elle avait bien autre chose à penser! Son coeur ne pouvait plus suffire à tout ce qu'elle éprouvait: il lui paraissait qu'elle était transportée dans un monde nouveau, dont jusqu'alors elle n'avait pas même eu l'idée. Cette dernière lettre surtout la frappa beaucoup. Elle la relut tout entière, d'abord avec une sorte de saisissement très-pénible.

Cette espèce de prédiction sur Lindorf, cette crainte excessive d'être uni à une femme dont le coeur serait engagé ailleurs, lui firent une impression cruelle; mais quand elle en vint ensuite aux projets de bonheur de comte, aux motifs qui l'avaient engagé à l'épouser malgré sa répugnance, elle en fut si touchée, que déjà, pour un instant, elle crut n'aimer plus que lui dans le monde, ou plutôt elle ne pouvait démêler le sentiment dont elle était agitée. Elle restait là les yeux fixés sur cette lettre, sans penser que le cahier n'était pas fini. Cependant, peu à peu cet enthousiasme se dissipa; l'image du comte s'effaça, celle de Lindorf reprit son empire; la lettre fut posée et la lecture continuée.

"Le temps se passe, Caroline, et les vingt-quatre heures que j'ai consacrées à ce pénible ouvrage sont près d'être écoulées. J'aperçois déjà les premiers rayons du jour, de ce jour où je verrai peut-être pour la dernière fois celle à qui, hier encore, à la même heure, je croyais consacrer ma vie entière. Combien j'étais heureux! comme l'espérance et l'amour me berçaient de leurs douces chimères! Un instant a tout détruit, m'a plongé dans le néant le plus affreux. Mais, que fais-je? Dois-je employer à me plaindre les instants qui me restent pour vous conduire au bonheur, pour vous en montrer le chemin? Oui, Caroline, vous serez heureuse; et cette certitude peut seule me faire supporter la vie.

"Un an à peu près se passa sans apporter aucun changement à notre situation. Matilde était toujours à Dresde, le comte toujours en Russie, et moi toujours à Berlin. Une correspondance suivie soutenait nos liaisons mutuelles; mais celle de Dresde, passant par Pétersbourg, n'était ni bien fréquente ni bien animée.


Back to IndexNext