"Matilde, élevée dans la retenue et même avec sévérité, n'osait se laisser aller à ses sentiments, et n'exprimait tout au plus que de l'amitié. Je lui répondais bien naturellement sur le même ton, mais décidé cependant à l'épouser dès que sa tante voudrait y consentir; la préférant sincèrement à toutes les femmes que je connaissais alors, je fuyais avec soin toutes les occasions de rencontrer des objets qui auraient pu me détourner ce cette idée, et l'emporter sur elle dans mon coeur.
"Il m'en coûtait peu de me priver des plaisirs d'éclat. Depuis la malheureuse aventure de Louise et du comte, j'avais conservé une sorte de mélancolie habituelle qui s'accordait fort bien avec mon projet. Tout entier aux devoirs de mon état et au soin de faire ma cour au roi, je consacrais le reste de mon temps à la lecture, à la musique, ou bien à me promener à cheval.
"Un malheureux événement vint troubler ma tranquillité et redoubler ma tristesse. Mon père, qui ne quittait point sa terre de Ronnebourg, eut une attaque d'apoplexie. Ma mère, depuis longtemps faible et valétudinaire, faillit succomber à sa douleur et à son effroi. On vint me chercher immédiatement. J'arrive. Je les trouve tous deux dans le plus grand danger. Ma vue parut les ranimer. Ma mère surtout, qui me chérissait avec la plus vive tendresse, se trouva sensiblement mieux, et l'attribua à ma présence et à mes soins; mais l'état de mon père en demandait de continuels. J'écrivis en cour pour solliciter un congé. Mon motif était trop légitime pour que je ne l'obtinsse pas; et je me consacrai entièrement à mes parents.
"C'est précisément alors, Caroline, que vous vîntes embellir la cour que j'avais quittée; et ce fut aussi à cette époque que le comte eut cette fâcheuse maladie qui le retint en route si longtemps. Je l'appris indirectement. Dans tout autre temps, j'aurais volé auprès de lui; mais j'étais retenu à Ronnebourg par des devoirs trop chers et trop sacrés pour en avoir même l'idée.
"Quelque temps après, j'eus le plaisir d'apprendre par lui-même qu'il était rétabli et heureusement arrivé à Berlin. Je me rappelle que sa lettre avait tournure énigmatique et mystérieuse, qui me frappa au moment que je la lus…
"Il aurait donné tout au monde, me disait-il, pour me voir, pour me parler. Le cruel événement qui me retenait à Ronnebourg était d'autant plus affreux pour lui, qu'il ne pouvait absolument y venir, vu la distance (Ronnebourg est au fond de la Silésie, à quatre grandes journées de Berlin) et le peu de temps qu'il avait à rester en Prusse, où tous ses moments seraient employés. Il pensait ensuite à Matilde, s'affligeait de la résistance de sa tante. Il était résolu, disait-il, dès que je serais libre de quitter Ronnebourg, d'user de tous ses droits de frère aîné pour terminer mon mariage. Un nouveau motif le pressait: peut-être lui-même touchait-il au bonheur; peut-être était-il sur le point d'obtenir ce qu'il désirait avec tant d'ardeur; mais il ne pouvait ni ne voulait être heureux sans moi.
"Je fis moins d'attention à cette lettre que je n'en aurais fait dans un autre moment; à peine même eus-je le temps de la lire, et ce n'est qu'à présent que j'en pénètre le sens. Je la reçus le jour où mon père, après avoir langui quatre mois, expira dans mes bras, en me recommandant ma mère, en m'ordonnant de ne pas la quitter.
"Ah! mon coeur avait déjà prévenu cet ordre si respectable pour moi; j'avais déjà promis, juré à la plus tendre des mères, que son fils unique ne l'abandonnerait point à sa douleur. Dès que j'eus rendu à mon père les derniers devoirs, j'écrivis au comte pour lui apprendre la perte que je venais de faire, et pour le supplier de m'obtenir une prolongation de congé. Je ne tardai pas à recevoir sa réponse. Non-seulement le roi me permettait de rester à Ronnebourg, mais il daignait même approuver le motif qui m'y retenait. Il régnait dans la lettre du comte un fond de tristesse qui ne me surprit pas. Je savais combien cette âme sensible savait partager les chagrins de ses amis; et d'ailleurs il était lui-même très-attaché à mon père. Il ne me disait rien qui fût relatif à sa lettre précédente, qui s'était perdue dans le trouble de cet affreux moment, et que j'avais presque oubliée. Il me marquait seulement qu'il allait incessamment à Dresde, voulant voir sa soeur avant de retourner en Russie; que, s'il lui était possible, il viendrait aussi à Ronnebourg, mais qu'il n'osait me le promettre: et, en effet, il ne put y venir. Oh! pourquoi, pourquoi ne me confia-t-il pas alors ce fatal secret? Mais sans doute sa délicatesse ne lui permit pas d'ajouter à mes peines, en m'apprenant un événement dont je pouvais me regarder comme la première cause. x "Trois autres mois s'écoulèrent, plus tristes, plus douloureux pour moi que les précédents. Je n'avais plus autour de moi qu'un seul objet d'attachement. Toute ma tendresse était réunie sur ma mère, et je la voyais dépérir tous les jours sans avoir d'autre consolation que celle d'adoucir ses derniers moments, et de lui procurer encore quelques instants de bonheur. Enfin je la perdis aussi. Cette âme pure quitta ce séjour terrestre, en se félicitant d'aller rejoindre son époux et d'expirer dans les bras de son fils.
"O Caroline! pardonnez ces tristes détails. J'ai besoin de m'appesantir sur mes malheurs, de me les retracer tous dans ce terrible moment où je vais me séparer pour jamais de celle qui devait me tenir lieu de tout. J'ai besoin de me pénétrer de l'idée que l'homme est né pour être malheureux, et que c'est là son unique partage; qu'il doit perdre successivement tous les objets qui lui sont chers, tout ce qui l'attache à la vie. Non, le bonheur n'est pas fait pour l'homme. Un seul, peut-être….. mais ses vertus lui donnent le droit d'y prétendre, et je n'ai pas celui d'en murmurer.
"Après la mort de ma mère, je me hâtai de fuir ces lieux. Ma terre de Ronnebourg m'était devenue odieuse, tant par la double perte que je venais d'y faire, que par le cruel événement qui s'y était passé. Je revins à Berlin, à Potsdam; j'y passai l'hiver, et j'y vécus plus retiré encore que l'année précédente.
"Le comte m'écrivait peu. Son style était triste, embarrassé; et je crus enfin entrevoir qu'il avait un secret qui lui pesait sur le coeur; je le lui dis naturellement; il en convint, mais me renvoya, pour me le confier entièrement, à son retour, qui devait avoir lieu l'automne suivant: c'est aussi l'époque qu'il fixait pour mon mariage avec sa soeur. Votre sort et le mien, me disait-il, seront alors décidés sans retour. Puissent-ils être heureux! et si je dois y renoncer pour moi-même, que du moins le bonheur de ma soeur et de mon ami me tienne lieu de celui que je n'ose espérer! Je pensai qu'il avait sans doute une inclination en Russie, et qu'il s'y rencontrait des obstacles; mais respectant son secret, je cessai mes questions. Je recevais aussi de temps en temps quelques petites lettres de la jeune comtesse, et toujours dans celles de son frère. Sa tante persistait dans ses projets, et se préparait à faire revenir M. de Zastrow pour conclure: son héritage était à ce prix; mais la généreuse Matilde était prête à le lui céder en entier, à me faire ce sacrifice. Elle me demandait avec une ingénuité touchante si je n'étais pas de cet avis, et s'il ne valait pas mieux mille fois être moins riche et plus heureux. Je le pensais d'autant plus, que la mort de mes parents venait de me rendre maître d'une fortune considérable, et qui s'augmenta encore par la mort et l'héritage du commandeur de Risberg, mon oncle maternel, qui vivait comme un solitaire dans la terre que j'habite à présent. Il n'avait jamais voulu me recevoir chez lui pendant sa vie, et me laissa tous ses biens, sous la condition cependant de me marier dans le cours de l'année, et de faire porter le nom de Risberg à mon fils aîné.
"Cette condition me parut alors facile à remplir; mes engagements avec Matilde m'en assuraient la possibilité; et peut-être même ce motif aurait-il pu contribuer à décider en ma faveur madame de Zastrow.
"Depuis lors, ah! Caroline, combien je l'ai trouvée douce cette obligation de me marier dans le cours de cette année! Combien, lorsque j'osai entrevoir le suprême bonheur, je bénissais la mémoire de mon oncle! A présent, ah! j'y renonce pour la vie à cette terre, à ces biens sur lesquels je n'ai plus aucun droit, et que demain je vais quitter pour jamais. Des biens! en est-il, en peut-il être pour moi après celui que je perds? Non, jamais. Pardon, Caroline; les voeux, les serments d'un malheureux que vous devez oublier peuvent-ils vous intéresser? J'ajoute à mes crimes en vous le renouvelant ce serment de vous adorer toujours, et le but de cet écrit est de les réparer.
"Décidé à ne plus demeurer à Ronnebourg, qui me retraçait des souvenirs trop déchirants, et qui d'ailleurs est trop éloigné de la capitale, je fus charmé de l'acquisition de Risberg, et je vins en prendre possession au commencement de cet été, peu de jours après la mort de mon oncle. Caroline, Caroline! c'est ici où je vais avoir besoin de toutes mes forces pour continuer ce fatal écrit. Femme adorée! pourrai-je vous parler de vous-même, de mes sentiments, et ne pas mourir de douleur et de remords? Sainte et pure amitié! toi qui dois expier tous les crimes que l'amour m'a fait commettre, toi qui dois désormais remplir uniquement mon coeur, viens m'animer d'un nouveau zèle et soutenir mon courage.
"Le local de ma nouvelle demeure me plut infiniment. Je comptais cependant n'y faire que peu de séjour, et j'en voulus profiter pour connaître tous les environs. La veille du jour où je vous aperçus à la croisée de votre pavillon, j'avais déjà passé devant, et déjà j'en avais entendu sortir ces sons touchants, cette voix si douce, ces accords si harmonieux qui m'ont fait depuis tant d'impression, et dont je ressentis l'effet dès ce premier instant. J'avais entendu des voix plus belles et plus étendues, mais jamais aucune qui m'eût fait autant de plaisir. Je vous écoutai longtemps; et lorsqu'enfin vous eûtes cessé, lorsque je me fus éloigné, je croyais encore entendre ces accents qui répondaient à mon coeur.
"J'y revolai le lendemain. Passionné pour la musique, je lui attribuai uniquement cet attrait irrésistible qui m'entraînait malgré moi. J'avoue cependant que je désirais avec ardeur de voir celle dont les talents me ravissaient, et que je crus aussi être conduit par la curiosité. J'imaginai de vous attirer à votre croisée en chantant avec vous; ce moyen me réussit. Je ne fis, il est vrai, que vous entrevoir; mais dès cet instant vos traits furent gravés dans mon coeur, et j'aurais voulu ne plus vous quitter.
"Oh! que ne puis-je m'arrêter sur tous ces détails qui me sont si chers, me retracer chaque minute de ce temps trop vite écoulé, et qui laisse dans mon coeur des traces si profondes! Combien j'étais heureux quand, totalement occupé de ce nouveau sentiment qui remplissait mon âme, et qui l'absorbait en entier, je n'existais plus qu'à Rindaw, et j'oubliais le reste de l'univers! quand, en vous quittant le soir, je n'emportais d'autre idée que celle de vous revoir le lendemain, et qu'elle suffisait à mon bonheur! Je n'éprouvais ni cette ardeur inquiète et tumultueuse que m'inspirait Louise, ni cette tranquillité monotone, ce repos du coeur et des sens que je trouvais près de Matilde. Délicieusement agité, un charme inconnu semblait s'être répandu sur toute mon existence; rien ne m'était indifférent; vous embellissiez tout à mes yeux. Chaque objet me rappelait Caroline, ou plutôt je ne pensais plus qu'à elle seule au monde. Pendant deux mois, l'unique lettre que j'écrivis fut pour demander la permission de passer l'été dans ma terre. Je l'obtins, et je crus que ce temps durerait éternellement. J'oubliai le passé, l'avenir; j'oubliai tout, excepté Caroline. Mais pourquoi chercher à redoubler mes tourments par la peinture de mon bonheur passé? Hélas! dans cet instant encore, j'oubliais que je ne dois plus vous parler de moi, et que vous appartenez au meilleur des hommes.
"Ah! c'est de lui, de lui seul que je dois m'occuper! Il y a un mois que je reçus une lettre de lui, et ce fut cette lettre qui me tira de ma douce ivresse. Il se plaignait de mon silence, et Matilde en était également surprise. Matilde! son nom seul déchira mon coeur, et me fit sentir qu'il était tout à Caroline….. Je posai la lettre, pendant longtemps sans pouvoir en achever la lecture; enfin je la repris, et ce qui suit me rassura:
"Auriez-vous changé d'idées sur elle et sur nos projets? me disait le comte, et craignez-vous de me l'avouer, mon ami? Tout ce que vous devez craindre est de nous laisser là-dessus dans l'incertitude ou dans l'erreur. Je vous renvoie à une lettre que je vous écrivis l'automne passé à ce sujet. Relisez-la; et rappelez-vous bien que la seule chose que je ne pourrais jamais vous pardonner serait de me tromper et de me sacrifier votre bonheur. Ecrivez-moi tout de suite, mon cher Lindorf; et surtout soyez vrai sur l'état actuel de votre coeur: c'est le seul moyen de me prouver qu'il n'est pas changé pour votre ami, etc."
"Cette lettre fut un trait de lumière pour moi: elle m'éclaira tout à la fois sur mes sentiments pour Caroline, et sur mes devoirs envers le meilleur des amis. Hélas! je crus les remplir tous, en ayant pour lui la confiance la plus entière, en remettant mon sort entre ses main, en le suppliant d'en disposer à son gré. Pouvais-je prévoir que cette confiance même était un outrage, et que je lui demandais son aveu pour lui ravir son bien le plus précieux? Conduit par une affreuse fatalité, j'étais donc destiné à l'offenser dans tous les temps, et de toutes les manières les plus sensibles. O Walstein, Walstein! quel plus grand mal t'aurait fait un ennemi mortel? Mais si cet écrit a l'effet que j'en attends; si celle qui doit le lire sent le prix d'une âme comme la tienne, puis-je encore avoir des remords?
"Je joins ici, N° III, la copie de la lettre que j'écrivis au comte le jour même où je reçus la sienne: daignez la parcourir. C'est la dernière fois que vous vous occuperez d'un malheureux qui vous conjure lui-même de l'oublier pour jamais. Pour prix de cet effort, voyez au moins comme il vous adorait."
Copie de la lettre du baronDE LINDORFau comteDE WALSTEIN,ambassadeur à Pétersbourg.
15 Août 17…
No. III.
"Vous n'avez que trop bien deviné, mon cher comte, ce qui se passe dans le coeur de votre ami. Oui, sans doute, j'ai un aveu à vous faire, et d'autant plus pénible à présent, que je l'ai trop différé. Mais me croirez-vous quand je vous ferai le serment que votre lettre m'a seule éclairé sur la nature de mes sentiments, et que, l'instant avant de la recevoir, j'étais encore dans la sécurité, ou plutôt je jouissais de l'état le plus doux, le plus heureux que j'aie connu de ma vie, sans chercher à en pénétrer la cause? O mon ami! c'est l'amour; oui, c'est ce véritable amour dont vous me parliez si souvent, en m'assurant que je ne le connaissais pas encore. Grand Dieu! comme vous aviez raison, et combien ce que j'éprouve est différent de ce que j'ai senti jusqu'à présent! Ah! sans doute, l'amour est la source du bonheur, du seul bonheur que l'homme puisse goûter. Si vous saviez comme ces deux mois se sont écoulés! ils ne m'ont paru qu'un instant; et cependant j'ai des volumes de détails à vous faire. Il n'y en aurait pas un qui ne servît à me justifier à vos yeux. Ah, mon ami! elle réunit tout, ingénuité, grâces, talents, vertus, et cette modestie qui met tant de prix à tout le reste. Une figure charmante est le moindre de ses avantages: on l'oublie dès qu'on entend sa douce voix, lorsque sa main parcourt les touches d'un clavecin, pince les cordes d'une harpe, anime la toile ou le canevas, et qu'elle seule a l'air d'ignorer tout le charme qu'elle répand autour d'elle! O Walstein! si vous l'entendiez chanter; si vous l'entendiez lire nos grand poëtes, et leur donner une grâce nouvelle par son organe et par son expression; si vous voyiez surtout comme elle se fait adorer de tout ce qui l'entoure; si vous étiez le témoin de ses attentions touchantes pour une vieille parente infirme et aveugle; comme elle sait la rendre heureuse, la consoler, lui faire animer la vie! Oui, si vous étiez avec moi et près d'elle, j'aurais bien une crainte, mais ce ne serait pas celle de vous voir blâmer mon choix…. O mon ami! je le sens bien, sans elle il n'est plus de bonheur pour moi: elle seule me l'a fait connaître. Ce n'est qu'auprès d'elle que j'ai retrouvé ce calme, cette sérénité, j'oserais dire cette paix de l'âme que je croyais incompatible avec l'amour. Je ne suis plus le même; elle m'a entièrement changé. Le bouillant, l'impétueux Lindorf, content de la voir, de l'entendre, de faire chaque jour quelques progrès dans son coeur, d'oser espérer qu'il est aimé sans même oser le demander, ne désirait pas d'autre jouissance. Oui, j'aurais passé ainsi ma vie entière; mais votre lettre m'a tiré de cette douce léthargie: elle m'a fait sentir vivement que je ne puis être heureux sans l'aveu de mon ami et sans la certitude que mon bonheur n'altérera celui de personne.
"Matilde! tendre et généreuse Matilde! conserverez-vous votre estime et votre amitié à celui qui put vous voir sans vous adorer, et qui, certain du bonheur d'être à vous, n'a pas su se défendre contre une passion tyrannique? Et vous, cher Walstein, pourrez-vous me pardonner et m'aimer encore, moi que vous aviez déjà tant de raisons de haïr, et que vous destiniez à devenir votre frère; moi qui renonce à ce titre si doux? Mais non, je n'y renonce point: je vous remets la décision de mon sort; soyez-en l'arbitre absolu, et recevez le serment que je fais d'être ce que vous voulez que je sois: si c'est l'époux de Matilde, je ne puis vous promettre de renoncer à mon amour: il tient à mon existence; mais je jure de le renfermer toute ma vie au fond de mon coeur, et de me conduire de manière à vous le faire oublier à vous-même. Ce tort involontaire et toujours ignoré, loin de nuire au bonheur de votre soeur, l'assurerait encore plus. Réfléchissez-y bien, mon cher Walstein; et avec quelque impatience que j'attende votre réponse, ne la précipitez pas. Pensez qu'elle sera l'arrêt du sort de votre ami. L'instant après l'avais reçue, je m'éloigne d'elle pour jamais, ou je tombe à ses pieds pour lui consacrer ma vie entière. Jusqu'alors je saurai me taire; elle ignorera combien elle est adorée… — Ah! si la voyant tous les jours, et tous les jours plus belle et plus sensible, je puis garder mon secret, ne croyez-vous pas que, si vous l'ordonnez, je saurai, loin d'elle, le garder toute ma vie? Si je dois renoncer à elle, vous-même, mon cher comte, vous n'apprendrez jamais son nom: il restera caché pour toujours dans le fond de mon coeur, et jamais ma bouche ne le prononcera. Mais si j'obtiens votre aveu, avec quels transports je vous ferai connaître celle qui mérite les adorations de l'univers! Combien je jouirai de voir mon digne ami applaudir à tous égards à mon choix, et partager mon bonheur! Mais, je vous le répète, ce bonheur ne peut exister s'il coûtait une seule larme à Matilde et un seul regret à son frère."
"Ainsi tout contribuait à mon aveuglement, jusqu'à ce mystère que je laissais sur votre nom. Un seul mot qui vous eût fait connaître au comte prévenait au moins l'aveu d'une passion criminelle; il me rendait moins coupable; mais je crus vous le devoir à vous-même ce fatal secret. De quel droit vous aurais-je nommée, quand j'ignorais même si j'aurais celui de vous offrir ma main? Un autre motif me fit aussi garder le silence. Votre immense fortune, cette fortune dont j'avais gémi plus d'une fois, et qui m'eût peut-être empêché d'oser vous déclarer mes sentiments, si la mienne eût été moins considérable, pouvait influer sur la décision du comte; et je voulais qu'elle fût absolument libre. C'était assez, c'était trop même de lui avoir avoué que tout le bonheur de ma vie en dépendait.
"J'attendais sa réponse avec la plus vive agitation. Quelquefois, me reposant sur sa générosité, sur ses principes, mon coeur se livrait au plus doux espoir; d'autres instants, connaissant combien il tenait à son projet, et son extrême tendresse pour sa soeur, je craignis qu'il n'exigeât le sacrifice de mon amour, et ce sacrifice, auquel je m'étais engagé, me paraissait au-dessus de mes forces. Mais quel étrange effet de l'espèce de sentiment que vous m'aviez inspiré! Ce n'était qu'éloigné de vous que j'éprouvais cette horrible perplexité: dès que je vous revoyais, elle disparaissait. Je retrouvais auprès de vous cette même tranquillité, ou plutôt cet état de bonheur et de jouissance continuelle qui ne laisse place à aucune inquiétude. Il me semblait impossible alors que rien pût nous séparer. Cette amitié si tendre que vous me témoigniez avec tant d'ingénuité, les bontés marquées de la baronne, les propos même qu'elle me tenait en votre absence, tout aidait à l'illusion; tout me conduisait à croire que j'allais être le plus heureux des mortels. Mais je l'étais déjà, et ces trois derniers mois devaient compenser un siècle de peines et de tourments. Si leur souvenir n'empoisonne pas tout le reste de ma vie, il me tiendra lieu de bonheur. — Ah! lorsque je sentirai trop le poids de cette vie, je me transporterai à Rindaw; je me dirai: Je passai trois mois près de Caroline; puis-je me plaindre de mon sort?…
"Enfin je la reçus cette réponse si désirée, si redoutée. Je ne pouvais plus tenir à mon impatience; je sentais à chaque instant que mon secret allait m'échapper. Je courus moi-même au bureau des postes. Mon attente ne fut point trompée; elle y était. Je tremblais si fort en la recevant des mains du facteur, qu'il s'en aperçut, et crut que je me trouvais mal. Je lui demandai une chambre pour la lire, et quand j'y fus seul, je restai près d'un quart d'heure sans oser l'ouvrir et même sans le pouvoir. Comment rendre raison de cette émotion excessive? Ne devais-je pas connaître le plus généreux des hommes et le meilleur des amis?
"Ah! sans doute c'était un pressentiment de la vérité et de mon crime involontaire. Enfin, cette émotion s'accrut au point que je ressortis sans avoir ouvert ma lettre, résolu de ne la lire que chez moi. Je m'éloignai de suite; mais je n'eus pas fait cent pas hors de la ville, que, descendant promptement de mon cheval, je l'attachai à un arbre, et je rompis ce cachet qui renfermait mon arrêt, résolu, s'il m'était contraire, à ne vous revoir jamais. Mon projet, dans ce cas là, était de partir sur-le-champ, de joindre le comte a Pétersbourg, et de chercher auprès de lui les forces dont j'avais besoin pour lui sacrifier bien plus que ma vie. Mais le sort, pour mieux m'accabler, voulut me laisser croire un instant au bonheur… — Ah! Caroline, jugez de mes transports lorsque je lus ce que je joins ici!"
Lettre du comteDE WALSTEINau baronDE LINDORF.
A Berlin.
Saint-Pétersbourg.
"Elle, mon cher Lindorf, elle seule au monde. Ne pensez plus qu'à elle dans l'univers entier; ou, si votre bonheur vous laisse quelques instants pour l'amitié, employez-les à vous dire que votre ami en jouit presque autant que vous. Heureux Lindorf! vous aimé: vous êtes sûr d'être aimé! vous avez trouvé le coeur qu'il vous fallait, l'âme qui sympathise avec la vôtre, celle à qui l'Etre-Suprême dit en la formant sur le même modèle: Je vous crée l'une pour l'autre? — Et tu crains que je ne m'oppose à ses décrets immuables, que je ne t'arrache à celle qui t'était destinée de tout temps! Je n'en doute pas; il n'y a pas un mot dans ta lettre qui ne prouve le véritable amour. Tu sais trop bien le peindre pour ne pas le sentir et l'inspirer. Le voilà précisément cet état qui m'a toujours paru la félicité suprême, dont j'avais l'idée au fond de mon coeur, et que je croyais une chimère: j'en voyais bien quelque chose dans le ménage de Justin et de Louise; mais je l'attribuais à la simplicité des champs, et ne croyais pas possible qu'on la pût trouver ailleurs. Il m'est bien doux que ce soit mon ami qui la réalise, qui me prouve qu'on peut être heureux sur cette terre, et l'être par le sentiment. Tout m'assure la vérité du vôtre, mon cher Lindorf, jusqu'à ce sacrifice que vous m'offrez de si bonne foi, et que je serais un barbare d'accepter. L'intérêt même de ma soeur, son intérêt bien entendu, me le défendrait quand le vôtre ne m'aurait pas décidé. Vous êtes honnête homme, et je vous crois lorsque vous m'assurez de tous vos soins pour lui cacher qu'elle n'aurait pas la première place dans votre coeur. Mais êtes-vous sûr d'y réussir? Non, mon ami: je suis convaincu qu'il n'est pas possible de tromper une femme là-dessus; et votre malheur à tous les deux serait une suite infaillible de cette découverte.
"Je veux même tranquilliser tout à fait votre délicatesse et votre conscience sur notre chère Matilde. Elle vous est certainement fort attachée; vous êtes le premier et le seul homme qui lui ait fait quelque impression. Mais, soit que cela vienne de son caractère, de son éducation ou de sa grande jeunesse, ce n'est point avec cette sensibilité profonde qui fait qu'une première inclination décide ou du bonheur ou du malheur de la vie. Je ne sais même trop si on doit donner ce nom à ses sentiments pour vous.
"Il m'a paru que l'imagination était plus exaltée que le coeur n'était touché; que la contradiction et les obstacles lui avaient fait prendre pour de l'amour ce qui peut-être n'était dans le fond que la simple amitié. A mon dernier voyage à Dresde, je fus frappé de la légèreté, de la gaieté même avec laquelle elle soutenait votre absence et ses chagrins. Elle me parlait cependant de vous avec tendresse; mais elle pleurait, riait tout à la fois, et jurait qu'elle vous aimerait toujours en faisant un saut, en chantant une ariette. Je ne m'en inquiétais pas, parce que, je vous l'avoue, je prévoyais un peu ce qui est arrivé; et, dans le cas où je me serais trompé, je voyais bien des bons côtés dans cette façon d'aimer. Je ne doute pas qu'elle ne se console très-vite, et qu'elle ne soit même charmée de vous savoir heureux.
"Le jeune Zastrow est arrivé. On le dit très-aimable; peut-être aidera-t-il à sa consolation. Quoi qu'il en soit, ayez l'esprit en repos là-dessus, et croyez que la soeur et le frère seront heureux de votre bonheur. Je vous rends donc votre entière liberté, mon cher Lindorf, et je ne vous blâme que d'en avoir pu douter. Courez, dès que vous aurez eu cette lettre, en faire hommage à celle que vous aimez, et qui le mérite si bien, si j'en juge par le portrait que vous m'en faites. Je le crois d'autant plus vrai, qu'il me parait qu'avec tout l'enthousiasme de l'amour, vous avez conservé de la raison et de l'empire sur vous-même. Combien je m'impatiente d'en juger par mes propres yeux, et, comme vous le dites, d'applaudir à votre choix! Ce plaisir sera peu retardé. Je prépare tout pour mon retour à Berlin, et vous ne pouvez plus m'écrire ici. Quand vous recevrez cette lettre, je serai probablement en route, et bientôt après dans vos bras. Alors, mon cher ami, nous n'aurons plus de mystère l'un pour l'autre; car nous n'en sommes encore mutuellement qu'aux demi-confidences. J'apprendrai qui est Elle, et vous saurez aussi le secret de ma vie, que je vous ai caché malgré moi jusqu'à présent. Il m'en coûtait trop de vous affliger et de vous faire partager un chagrin que vous ne pouviez adoucir. Peut-être cessera-t-il à mon arrivée; peut-être aussi suis-je destiné à ne jamais jouir de ce bonheur, que je ne vous envie pas, mais que je voudrais partager avec vous.
"O Lindorf! il existe uneElleaussi pour moi; et vous serez bien surpris quand vous apprendrez….; mais pas un mot de plus jusqu'à ce que je vous revoie. J'espère vous trouver heureux ou bien près de l'être: voilà du moins un bonheur dont je suis sûr, et qui peut me suffire. Adieu. Si vous parlez àEllede votre ami: si elle sait qu'elle a remplacé ma soeur, dites-lui que j'ai déjà pour elle les sentiments d'un frère. Peut-être aurai-je bientôt une amie à lui présenter. Qu'elle la rende sensible comme elle, qu'elle vous aime comme vous méritez de l'être, et je n'aurai plus rien à désirer."
P. S. "Si vous n'étiez pas amoureux j'aurais peine à vous pardonner deux étourderies, la première, est de n'avoir point daté votre lettre. Je ne sais ni combien elle est restée en chemin, ni où vous êtes à présent. J'imagine que c'est toujours à Berlin, et je vous écris à votre adresse ordinaire. L'autre est de ne pas me dire un mot de la mort de votre oncle le commandeur, ni de son testament. Je l'ai appris d'ailleurs, et je vous félicite de cette augmentation de fortune; mais ce n'est pas ce qui vous touche à présent. La clause de la succession qui vous oblige à vous marier dans l'année vous paraîtra cependant douce à remplir. Adieu, cher Lindorf. Combien je suis impatient de vous voir, et que nous aurons de choses à nous dire!"
"J'ai fini, Caroline; vous savez le reste, et les expression ne rendraient pas ce que j'ai éprouvé depuis l'instant où j'ai reçu cette lettre, depuis celui surtout qui m'a découvert combien j'étais coupable. Je commençai cet écrit hier en vous quittant. A peine ce temps a-t-il pu me suffire. Ma main et mes yeux fatigués peuvent à peine vous tracer un adieu effacé par mes larmes et vous conjurer de pardonner au malheureux qui troubla la tranquillité de vos jours. Puissiez-vous, en l'oubliant entièrement, retrouver cette paix, cette sérénité qui faisaient votre bonheur! Ah! croyez-moi, Caroline; croyez l'ami qui vous connaît mieux que vous-même, et qui connaît aussi celui à qui vous devez désormais consacrer vos sentiments et votre vie: ce n'est qu'auprès de lui, ce n'est qu'en le rendant heureux comme il le mérite, que vous le serez vous-même. Mais vous avez lu; votre coeur a prononcé; il est sans doute à lui seul, et je n'ai plus rien à vous dire.
"Je n'ai pris encore aucun parti sur moi-même; je ne sais ni ce que je deviendrai, ni ce que je dirai au comte. Peut-être lui devrais-je une confidence entière; mais un mot qui m'est échappé dans la lettre, un mot que je voudrais racheter aux dépens de ma vie, me l'interdit à jamais.
"Non, Caroline, votre nom ne sortira jamais de mon coeur ni de ma bouche. Je m'interdis jusqu'à la douceur de prononcer ce nom chéri…. Grand Dieu! suis-je assez malheureux! Adieu, adieu, Caroline! adieu pour jamais, puisque je m'impose la loi de ne plus vous revoir que lorsque j'aurai cessé de vous adorer! Oh! si cet amour pouvait s'épurer assez pour ne plus voir en vous que l'épouse du comte de Walstein; si je pouvais une fois vous ramener un ami digne de vous et de lui! Il n'y a plus pour moi que cette espérance ou la mort… Adieu, Caroline! je cours vous remettre ceci, vous revoir….. Non, je ne vous verrai pas, je ne vous regarderai pas; vous êtes l'épouse de mon ami, la comtesse de Walstein. Oui, c'est à la comtesse de Walstein que je vais donner ces papiers, ce portrait. Caroline! elle n'existe plus pour moi……. Voilà l'heure où vous devez vous rendre au pavillon: vous y êtes, j'y vole….. Grand Dieu! donnez-moi des forces, soutenez mon courage!"
Nous n'essaierons pas de donner une idée des sentiments de Caroline après cette lecture. Comment exprimer ce qui se passait dans un coeur partagé entre l'amour et les remords, l'admiration, et peut-être même un peu de jalousie? Louise et Matilde l'occupèrent tour à tour: elle relut les endroits où il parlait d'elles. Combien elle trouva de feu, d'enthousiasme dans l'expression de sa passion pour Louise! En la comparant aux sentiments qu'il lui avait témoignés, elle fut tentée de croire que ceux-ci n'étaient plus que la tranquille amitié. Et cette jeune et jolie Matilde…, qu'elle est heureuse d'oser aimer Lindorf, d'oser le dire!… Oui; mais qu'elle est à plaindre de n'être pas aimée! Charmante Matilde! généreux Walstein, méritez-vous de trouver des ingrats? Elle se rappela très-bien que, pendant les huit jours qui précédèrent son mariage, le comte lui avait parlé de cette soeur, et de l'espoir qu'elles se lieraient ensemble: comme elle formait alors son projet de séparation, elle y avait fait peu d'attention. — Quelle cruelle suite de circonstances venait retracer à son esprit cette belle-soeur qu'elle offensait aussi par l'endroit le plus sensible, à qui elle enlevait un coeur sur lequel elle avait tant de droits! Mais elle paraissait peu sentir le prix de ce coeur. Caroline relut la lettre où le comte en parlait à Lindorf; et quoique la légèreté de Matilde dût être à tous égards une consolation pour elle, elle eut peine à la lui pardonner.
Elle était encore plongée dans les différentes réflexions qui devaient suivre une lecture aussi intéressante pour elle, et ne s'apercevait pas que la matinée entière était écoulée, lorsqu'un laquais de la baronne vint la demander. Elle n'eut que le temps de rassembler à la hâte tous les papiers épars autour d'elle, et de les renfermer avec soin dans son bureau. Elle allait sortir, lorsqu'elle s'aperçut que la petite boîte à portrait était restée sur la table; elle la mit vite dans sa poche, et courut rejoindre son amie qu'elle avait laissée trop longtemps. Caroline trouva la baronne tenant un billet de M. de Lindorf, qu'elle ne pouvait pas lire. — Tenez, mon enfant, lui dit-elle dès qu'elle entra, voyez ce que dit ce cher baron, que nous n'avons pas vu depuis trois jours. Sachons ce qui le retient; je ne puis exprimer combien il me manque. La triste Caroline, s'attendant bien à ce qu'elle allait lire, soupira, leva les yeux au ciel, et prit le billet. "M. le baron offrait ses hommages à ces dames. Forcé de partir le jour même pour des affaires essentielles et pressées, il n'aurait pas l'honneur de les revoir; mais, en les assurant de sa reconnaissance, il les suppliait de lui conserver leur estime et leur amitié, etc."
Oui, sans doute, Caroline savait d'avance tout le contenu de ce billet: elle ne fut pas surprise, mais émue au point de ne pouvoir l'articuler. Cette conviction qu'elle ne le reverrait plus, que tout était fini et pour elle et pour lui; le contraste du style étudié et froid de ce billet, avec le cahier qu'elle venait de lire; ces mots d'estime et d'amitié, tracés de la même main qui venait de lui peindre avec tant de feu les sentiments les plus vifs et les plus passionnés; la contrainte où elle était vis-à-vis de son amie; toute sa situation enfin devint si cruelle, qu'elle avait peine à la supporter. Aurait-on cru que son supplice pût augmenter encore? Elle achevait à peine les derniers mots de ce billet, en s'efforçant de retenir des larmes qui inondaient ses joues: elle voulut les essuyer, tira son mouchoir de sa poche; la petite boîte qu'elle venait d'y mettre, et qui, dans cet instant, était bien loin de sa pensée, s'échappe, roule à ses pieds, s'ouvre en tombant, et présente en entier à Caroline ces traits, cette figure qu'elle n'avait pas encore osé regarder. Ce petit accident était bien naturel, et, si l'on veut, bien peu de chose; cependant il fit une impression incroyable sur Caroline: elle n'aurait pas été beaucoup plus vive quand le comte en personne se fût offert à sa vue pour lui reprocher son attachement. Un cri lui échappe; elle se jette sur la boîte, la relève en détournant les yeux, et sort de la chambre avec précipitation, sans savoir pourquoi elle fuit ni ce qu'elle fuit… Un instant suffit pour la remettre. Elle rentre, trouve la chanoinesse surprise de son cri et de sa fuite soudaine, mais bien plus altérée encore du billet d'adieu de Lindorf et de ce départ subit. Une cataracte décidée, qui s'épaississait tous les jours et lui laissait à peine distinguer les objets, l'avait empêchée de voir le portrait. Caroline put dire ce qu'elle voulut. Il lui fut plus facile de répondre sur cet objet que sur les lamentations, les questions, les suppositions de la baronne à propos du prompt départ de Lindorf, dont elle ne pouvait revenir. Il rompait toutes ses mesures, déconcertait tous ses projets, et la mettait au désespoir; il fallut que Caroline, tout affligée qu'elle était elle-même, s'épuisât pour la consoler. La meilleure manière aurait été sans doute de lui prouver, en lui avouant son mariage, combien ses projets étaient chimériques.
Caroline, qui crut enfin apercevoir quelle avait été son idée en attirant Lindorf chez elle, eut bien celle d'avoir alors pour son amie une entière confiance; mais cet aveu, qu'elle avait si fort désiré de lui faire, dont elle avait si ardemment sollicité la permission, lui paraissait alors tout ce qu'il y avait de plus pénible et de plus difficile. Comment prononcer seulement le nom du comte, rappeler tous ses torts avec lui, oser dire soi-même: Je fais le malheur de l'être le plus vertueux, le plus grand, le plus digne d'être heureux; et quand je devrais m'estimer trop heureuse de lui appartenir, de porter son nom, j'ai pu m'abandonner à la plus injuste antipathie? Cette antipathie n'était pas le seul sentiment dont elle eût à rougir… Le nom de Lindorf lui coûtait bien autant à prononcer que celui de son époux. Elle résolut donc d'attendre, pour parler, et la réponse de son père et la suite des événements, et de supporter aussi bien qu'il lui serait possible les regrets de la chanoinesse sur le départ de Lindorf. Elle le regrettait, il est vrai, trop elle-même pour que leurs coeurs ne fussent pas à l'unisson; et ce sujet de conversation, tout pénible qu'il était quelquefois, ne laissait pas d'intéresser vivement son coeur, et d'avoir un attrait inouï pour elle.
Caroline devint plus assidue auprès de son amie qui, d'ailleurs, privée de la vue, avait plus que jamais besoin de ses tendres soins. Elle n'alla plus au pavillon; tous ses meubles revinrent l'un après l'autre dans son appartement. Mais ses instruments, la musique, et même ses pinceaux, furent longtemps oubliés ou négligés. Il faut avoir l'âme tranquille pour s'occuper avec quelque suite à quoi que ce soit. Tous les moments où elle était chez elle furent employés à relire son cahier et ses lettres, à penser à cette belle Louise, à cette jolie Matilde, au comte, à se perdre dans une foule de réflexions qui n'avaient aucune suite, et qui finissaient ordinairement par un déluge de larmes.
Elle s'est aussi familiarisé avec ce portrait qu'elle ose à présent regarder, qu'elle regarde à chaque instant, et même avec une émotion qui n'est pas sans plaisir. Grand Dieu! dit-elle quelquefois, si à tant de vertus il joignait encore cette figure si noble et si touchante, quelle mortelle serait digne de lui? Mais le suis-je même à présent? Ah! non sans doute, et le meilleur des hommes méritait un coeur entièrement à lui.
Alors elle s'attendrissait sur les malheurs du comte, admirait ses vertus, gémissait de n'avoir pas celle de se sacrifier pour faire le bonheur d'un être si sublime, et regrettait presque, dans ses moments d'enthousiasme, d'avoir fait partir cette lettre si dure, si cruelle, où elle lui disait si positivement qu'elle ne pouvait l'aimer ni le voir. Mais ces regrets duraient peu; un sentiment plus tendre la ramenait bientôt à Lindorf. Elle s'étonnait d'avoir pu s'occuper d'un autre objet, de regretter autre chose que lui. Elle fermait le portrait et prenait le cahier: c'était l'ouvrage de Lindorf; c'était sa main chérie qui l'avait tracé. Oui, mais c'étaient encore les vertus et l'éloge du comte; et cette lecture répétée augmentait chaque jour son admiration et ses remords…
Laissons quelque temps l'aimable Caroline réfléchir, s'attendrir, lire alternativement le cahier de Lindorf et les lettres du comte, et voyons ce que faisaient, pendant ce temps-là, ces deux amis: aussi bien la solitude profonde de Caroline, sa vie monotone, les combats de son coeur, ennuieraient sans doute le lecteur. Pour elle, ce n'était pas de l'ennui qu'elle éprouvait, c'était un état d'agitation continuelle. Au moindre bruit qu'elle entendait, elle tressaillait. Son imagination, sans cesse occupée de Lindorf et du comte, lui persuadait que l'un des deux arrivait à Rindaw. Quoi! ce Lindorf qui s'est banni pour jamais de sa présence, peut-elle penser qu'il reviendra? Non. Quand elle raisonne avec elle-même, quand elle relit son cahier, quand elle se rappelle tout ce qu'il doit au comte, elle dit de bonne foi: Jamais, jamais je ne le reverrai. Mais l'imagination et l'amour ne raisonnent pas toujours, et, sans trop se l'avouer elle-même, elle pensa plus d'une fois qu'il n'aurait pas la force de tenir sa résolution.
Elle se trompait. Au fond de la Silésie, dans la triste terre de Ronnebourg, Lindorf gémissait de son crime involontaire, et trouvait que ce n'était pas trop de sa vie entière pour l'expier. Oh! combien de fois il fut tenté de la terminer cette vie qu'il ne pouvait plus consacrer à Caroline, et qui jusqu'alors avait été si fatale au meilleur des amis! Mais il les connaissait trop tous les deux pour n'être pas sûr que c'était leur ôter pour jamais leur bonheur et leur tranquillité. Le fameux roman de Werther était presque son unique lecture, et il produisit sur lui l'effet contraire à celui qu'il en attendait. Il y cherchait des forces, des motifs, un modèle pour se décider à mourir. Il n'y vit que le désespoir de Charlotte, celui d'Albert, celui de l'ami de Werther; et, plus généreux que lui, il aima mieux vivre et souffrir que d'empoisonner les jours de ceux qu'il aimait.
Dans les premier temps de son séjour à Ronnebourg, la vie lui était devenue si odieuse, et le sacrifice qu'il faisait en la supportant lui parut si grand, qu'il crut par là réparer tous ses torts, et que cette idée même servit à sa consolation. D'ailleurs, si ses passions étaient violentes, elle ne duraient pas longtemps. Malgré sa subtile distinction sur les différentes sortes d'amours, il avait adoré Louise. Sans aimer Matilde avec la même fureur, il est certain qu'elle commençait à faire une impression assez vive sur son coeur lorsqu'elle lui fut enlevée. On a vu depuis à quel excès il avait aimé Caroline. Espérons que le temps, ou quelque autre attachement, le guérira de cette passion malheureuse. Son coeur est trop honnête, il aime trop son ami, pour chercher à conserver un amour qu'il regarde comme un crime.
Il y avait cependant plus d'un mois qu'il vivait en reclus à Ronnebourg, et que sa guérison n'était pas bien avancée, lorsqu'un jour qu'il essayait pour la seconde fois d'écrire au comte, sans trop savoir ce qu'il devait lui dire, il le voit lui-même entrer dans sa chambre et se jeter dans ses bras.
A son arrivée de Pétersbourg, surpris de ne point trouver son ami à Berlin, d'apprendre des gens qu'il y avait laissés qu'il était à Ronnebourg, qu'il y était seul, il soupçonna quelque malheur inattendu, ne se donna que le temps de voir le roi et son beau-père le chambellan, et repartit tout de suite pour s'éclairer des motifs d'une retraite aussi singulière que celle de Lindorf, au moment où il le croyait au comble du bonheur. Dès que les premiers instants de surprise, d'émotion et d'attendrissement furent passés, le comte lui fit des questions dictées par le plus vif intérêt.
Cher Lindorf, dit-il, hâtez-vous de m'expliquer pourquoi je vous retrouve ici seul, triste, malade même; car vous voudriez en vain me cacher votre changement… O mon ami! développez-moi ce cruel mystère! qu'est devenue celle que vous aimiez? Pourquoi n'est-elle pas avec vous, unie à vous? Pourquoi mon ami n'est-il pas heureux? Lindorf l'aurait laissé parler plus longtemps. Il n'était pas préparé à lui répondre, et gardait un morne silence. Le comte se tut aussi; mais il pressait les mains de Lindorf, et sa physionomie attendrie, animée, semblait exiger sa confiance.
Quoi! lui dit-il enfin, Lindorf, vous ne me dites rien? Ne suis-je plus votre ami, le dépositaire de vos secrets, de tous les mouvements de votre coeur? N'ai-je pas le droit d'y lire? — Oui! oui! s'écria Lindorf, vous avez sur moi tous les droits imaginables; oui, vous êtes mon ami, le meilleur des amis; jamais je ne l'ai senti plus vivement que dans cet instant, où je suis obligé de vous refuser ma confiance. Le comte, surpris, recula quelques pas. O mon cher comte, ne vous éloignez pas de votre ami malheureux! ne me condamnez pas légèrement! Oui, je suis forcé de me taire, et vous m'approuveriez si vous connaissiez mes motifs. Lié par l'honneur, par mes serments, par tout ce qu'il y a de plus sacré, je ne puis trahir un secret qui ne me regarde pas seul. N'exigez aucun détail sur cette malheureuse affaire, et plaignez votre ami d'être privé de la triste douceur de vous la confier.
Le comte s'était rapproché de Lindorf; il le serrait dans ses bras, et ses larmes lui prouvaient combien il était affecté de sa situation. "Lié par l'honneur, par des serments!" lui dit-il Ah! tout est dit; je ne sais que trop moi-même à quel point un secret promis nous engage, et jamais aucune question indiscrète… Cependant, vous êtes libre de répondre ou non à celle-ci; mais elle échappe encore à mon amitié: Etes-vous malheureux sans retour, et ne vous reste-t-il aucun espoir? — Aucun! reprit Lindorf vivement. J'ai perdu pour jamais celle que j'adorerai toujours. Elle n'existe plus… Il allait ajouter… pour moi. Le comte l'interrompit par un cri: Ah Dieu! elle n'existe plus! Quoi! c'est la mort, l'affreuse mort qui vous a séparé d'elle! Cher et malheureux Lindorf! ah! combien je vous plains!
Lindorf faillit le détromper; mais craignant d'en avoir trop dit, et que le comte ne devinât la vérité, il ne fut pas fâché de lui voir prendre le change, et confirma par son silence cette idée de mort qui détournait tous les soupçons qu'il aurait pu avoir sur Caroline; mais il n'en avait aucun. Jamais il ne lui vint dans l'esprit que sa jeune épouse fût cette femme tant aimée et tant regrettée. Depuis longtemps absent de la Prusse, il ignorait également, et la situation de Rindaw, et celle du château de Risberg. Il ne savait pas même alors que Lindorf l'eût habité, et qu'il eût formé là cette connaissance si fatale à son repos. D'ailleurs, il savait que son épouse était vivante, se portait bien, et il demeura persuadé que quelque événement tragique avait privé de la vie l'amante de Lindorf. Le sombre désespoir où celui-ci demeura quelque temps après cette conversation ne lui laissait aucun doute là-dessus. Il s'efforça de le calmer, et lui demanda s'il ne voulait pas revenir avec lui à Berlin. — Non, non, s'écria Lindorf avec effroi, non, mon cher comte, je ne le puis, il faut que je quitte ce pays; il faut que je voyage pendant quelques années. Ne vous opposez pas à un parti nécessaire et absolument décidé. J'ai compté sur vous pour m'en obtenir la permission; la paix actuelle me la fait espérer. Si le roi me refuse, je remettrai ma compagnie. Il faut que je parte; il faut que je m'éloigne d'ici. Le comte, ignorant tout, jugea qu'il avait de fortes raisons de quitter la Prusse, et combattit d'autant moins son idée, qu'il pensa que quelques années de voyage le distrairaient de sa douleur. Il lui promit d'obtenir son congé, et il ajouta après quelques moments: Il est très-possible, mon cher Lindorf, que je parte avec vous. — Vous, Walstein? — Oui, moi-même, mon ami. Peut-être aurai-je, ainsi que vous, des raisons de m'éloigner de ma patrie, au moins quelque temps. Nous voyagerons ensemble, et nous serons moins malheureux. — Malheureux? s'écria Lindorf; est-ce à vous; est-ce au comte de Walstein à parler de malheur? — Je comprends votre surprise, lui dit le comte en s'asseyant près de lui; il est temps de la faire cesser, et de vous dévoiler un secret que je vous ai caché malgré moi. Cher Lindorf! puis-je vous blâmer du mystère que vous me faites, puisque vous ignorez que je suis marié depuis plus de deux ans?
Lindorf ne joua pas la surprise, il lui eût été impossible dans ce moment-là de feindre ce qu'il n'éprouvait pas. Mais son embarras, sa rougeur, tout ce qu'il éprouvait réellement, et qui se peignait sur son visage, lui donna l'air de l'étonnement. Le comte poursuivit: Oui, mon ami, je suis uni à la plus charmante des femmes, et je suis bien loin d'être heureux. Je vais vous raconter en détail ma triste histoire; c'est une consolation pour moi de vous ouvrir mon coeur. Puissé-je vous voir convaincu, ainsi que je commence à l'être, que c'est dans l'amitié seule que nous devons chercher notre bonheur.
Alors il commença cette cruelle confidence, que Lindorf prévoyait et redoutait au-delà de toute expression, ce récit qui confirmait son malheur, ses remords, et qui déchirait son âme. Quelle impression dut faire sur cette âme agitée le nom de Caroline répété à chaque instant, ce nom si bien gravé dans son coeur, et qu'il devait avoir l'air d'ignorer! Ah! si Lindorf eut des torts, s'il fut la cause involontaire des malheurs du meilleur des hommes, ce qu'il souffrait dans cet instant suffit pour les expier et pour intéresser tout lecteur sensible à sa situation. Le comte prit son récit du plus loin. Il lui raconta que c'était le roi qui, connaissant l'immense fortune de Caroline, avait eu l'idée de ce mariage et lui avait écrit à ce sujet. Ce motif, dit le comte à son ami, et même la volonté du roi, qui paraissait désirer vivement cette union, influèrent moins sur ma décision que l'âge et le genre d'éducation de celle qu'on me destinait. Caroline de Lichtfield, sort à peine de l'enfance, élevée à la campagne et dans la plus grande retraite, n'ayant jamais vu d'homme qui pût faire impression sur son coeur, me parut remplir parfaitement mes vues. Vous connaissez mon système; c'était sur cette ignorance du monde et de l'amour qu'il était fondé. Je saurai bien, me disais-je, pénétrer dans ce jeune coeur, et me l'attacher, sinon par l'amour, du moins par une amitié si vive, une reconnaissance si tendre, qu'elles pourront m'en tenir lieu. Le premier moment sera contre moi; mais tous ceux qui le suivront assureront notre bonheur mutuel. Pleine de cette douce idée, je répondis au roi avec transport, en lui assurant que je m'estimerais trop heureux si je pouvais obtenir la main de la jeune baronne de Lichtfield. Il ne tarda pas à m'apprendre qu'il avait la parole du chambellan, et il m'ordonna de quitter de suite la Russie pour conclure mon mariage. Je me mis en route; mais je fus arrêté à Dantzick par une violente maladie, qui fit craindre pour mes jours. C'est alors, mon cher Lindorf, que vous remplissiez ici, auprès d'un père expirant, le premier et le plus saint des devoirs. Ce ne fut qu'au bout de deux mois que je pus continuer mon chemin. J'arrivai à Berlin, et j'eus le chagrin de ne point vous y trouver. J'appris aussi avec peine que ma jeune épouse future, trompée sur le moment de mon arrivée, avait passé chez son père et à la cour tout le temps de ma maladie. Ah! combien ces deux mois pouvaient avoir apporté d'obstacles à mes projets de bonheur, et dérangé le plan que je m'étais formé pour y parvenir! Je ne cachai point mes craintes à mon auguste maître; il me rassura avec sa bonté ordinaire. Lui-même avait souvent observé Caroline, et toujours il avait vu chez elle ce même air d'innocence, d'insouciance, de gaieté qu'elle avait apporté de sa retraite. J'ai répandu sourdement mes intentions, ajouta-t-il, et tous nos jeunes seigneurs les ont respectées. Quoique votre future soit charmante, aucun d'eux n'a cherché à acquérir des droits qui vous étaient réservés; et Caroline elle-même, sans distinguer personne, n'a cherché qu'à d'amuser.
Le soir même, je fus présenté au baron de Lichtfield, mon beau-père futur, et le lendemain à son aimable fille… Ici, le comte parla à Lindorf de cette première visite, dont on a vu les détails; de l'impression d'horreur qu'il inspira à Caroline, et qu'il ne put se dissimuler. Il avoua que dès ce moment-là, sans doute, il eût été plus généreux, plus délicat d'abandonner tous ses projets, et qu'il en avait bien eu l'idée; mais qu'il est facile, disait-il à son ami, de se faire illusion! Imaginez que ce cri, que cette fuite, ces mouvements si naturels et si peu réprimés, qui devaient peut-être m'éloigner d'elle à jamais, furent précisément ce qui m'enchanta, et me fit désirer avec ardeur de l'obtenir. Je crus y voir la preuve indubitable de cette candeur, de cette innocence de la première jeunesse, que j'avais craint que son séjour à la cour n'eût altérées.
Avec plus d'art, c'est-à-dire avec plus de fausseté, elle aurait bien mieux pu cacher ce premier mouvement d'effroi, et je lui savais gré de s'y être abandonnée. A peine l'avais-je entrevue: cependant, à l'instant qu'elle entra, conduite par son père, sa physionomie ingénue, les grâces répandues dans tout l'ensemble de sa figure, m'avaient agréablement frappé; et c'était là l'idée que je m'étais formée de celle avec qui je voulais passer ma vie.
Il ne tint pas au chambellan que je ne me persuadasse que je n'entrais pour rien dans la fuite soudaine de sa fille; sans le croire précisément, je l'écoutai avec plaisir, et j'en eus un très-vif lorsqu'il me jura sur sa parole d'honneur que le matin même elle l'avait assuré que son coeur était libre, et qu'elle m'épouserait sans peine. — Je ne l'ai point contrainte, me dit-il avec serment, et demain, si sa santé le lui permet, elle pourra vous le dire elle-même.
O mon ami! qu'il est aisé de croire ce qu'on désire avec ardeur! Je sortis presque persuadé; et ce lendemain et les jours qui le suivirent confirmèrent mon illusion. J'observais ma jeune épouse: elle ne me parut que très-timide; d'ailleurs, rien n'annonçait la moindre répugnance. Notre mariage fut fixé à huit jours par le roi: elle y consentit sans demander aucun délai; et même, une fois qu'il en fut question, elle insista la première pour que ce retard n'eût pas lieu.
J'aurais dès ce temps-là cherché à m'attirer au moins sa confiance et son amitié; mais, dans le peu de visites que je lui rendis, le baron crut qu'il était de l'étiquette de ne pas nous quitter un instant. Elle parlait peu; mais ce peu était prononcé avec tant de grâces et si bien placé, que tous les jours je m'attachais davantage à elle, et que j'étais persuadé que je serais le plus heureux des hommes.
La veille de la cérémonie, qui devait se faire à la campagne, je crus cependant apercevoir des traces de chagrin sur son charmant visage. Ses yeux étaient rouges; son coeur paraissait oppressé; on voyait qu'elle s'efforçait de se contraindre. J'en fus très-ému; et, saisissant une minute où son père nous avait quittés, je m'approchai d'elle avec tendresse: — Belle Caroline, lui dis-je, serait-ce l'approche de mon bonheur qui fait couler vos larmes? Elle baissa les yeux, garda quelques instants le silence; enfin, elle dit à voix basse: — On ne s'engage pas pour la vie sans effroi; mais je vous crois bon et généreux, monsieur le comte, et cette idée me rassure: il ne tiendra qu'à vous que je me trouve heureuse.
J'allais lui répondre, lorsque son père entra. Elle reprit bientôt son ton naturel, et ne me parut pas redouter le moment qui s'approchait. Comment donc aurais-je pu soupçonner le coup qui m'attendait? Alors, racontant tout ce qui s'était passé le jour de son mariage, il tira de son portefeuille cette lettre que Caroline lui remit elle-même, et qu'on a déjà lue.
Tenez, mon ami, dit-il à Lindorf, en la lui remettant, voyez à quel point je dus être atterré! C'est ici que le pauvre Lindorf eut besoin de son courage. Il prit d'une main tremblante, et parcourut seulement des yeux, cette lettre si naïve, si touchante, tracée par celle qu'il adorait: en la rendant au comte, il voulut dire quelque chose, mais il ne put rien articuler. Il se jeta dans ses bras, le serra contre son coeur, et quelques larmes qu'il ne put retenir s'échappèrent de ses yeux.
Si le comte avait eu le moindre soupçon de la vérité, cette émotion excessive le lui aurait sans doute confirmé: mais il n'en avait aucun, et n'y vit qu'une grande sensibilité, excitée peut-être par quelque rapport de situation.
Cher Lindorf, lui dit-il, lorsqu'il fut un peu calmé, vous partagez trop vivement mes chagrins; je crains même d'avoir rouvert, sans le savoir, la plaie de votre coeur: peut-être aussi quelque lettre cruelle… Ah! je devais encore me taire, et vous cacher ce fatal secret; vous avez assez de vos peines. Je vous ai mal connu quand j'ai pensé que les miennes seraient un motif de consolation; je vois au contraire qu'elle les aggravent. Pardonnez, cher et sensible Lindorf, cette preuve de votre amitié, du vif intérêt que vous prenez à ma situation, me pénètre.
Ah! Walstein, Walstein! s'écria Lindorf accablé sous le poids des remords, en se cachant le visage de ses deux mains; et peut-être il allait découvrir le véritable motif de son émotion et de ses larmes; mais le serment qu'il avait fait à Caroline de ne la point nommer lui revint dans l'esprit, et lui parut le premier des devoirs… Il s'arrêta. Le comte ne l'aurait également pas laissé continuer. Venez, mon ami, lui dit-il; allons nous promener dans votre parc. Nous reprendrons une autre fois cette conversation… et ils sortirent ensemble. Le comte lui parla du pays et de la cour qu'il venait de quitter; il entra dans les détails les plus intéressants et les plus curieux. Son génie, naturellement observateur, son rang, les distinctions flatteuses de l'auguste souveraine de ces vastes états, qui lui témoignait la plus grande estime, l'avaient mis en état de tout voir et de bien juger.
Cet entretien, qu'il animait et prolongeait pour donner à Lindorf le temps de se remettre, le calma en effet insensiblement et lui fit le plus grand plaisir. Personne n'avait l'art de se faire écouter et de captiver l'attention comme le comte de Walstein. Une éloquence douce, persuasive, un son de voix qui allait au coeur, le meilleur choix des termes, rendaient sa conversation on ne peut plus agréable. Beaucoup de savoir sans prétention, sans pédanterie, souvent des traits heureux placés avec goût, et ce genre d'esprit qui sait faire ressortir celui des autres, en faisaient véritablement un homme très-aimable dans toute l'étendue de ce mot, souvent trop prodigué. On ne sortait jamais d'avec lui sans avoir appris quelque chose, et sans être en même temps très-content de soi-même.
Depuis son mariage, il avait perdu de cette gaieté de la première jeunesse, que son accident même n'avait pas altérée: mais elle était remplacée par une imagination brillante, une énergie, un feu qui n'appartenaient qu'à lui et qu'on ne peut exprimer. En l'écoutant, on ne pensait plus à sa figure; et plus d'une fois à la cour de Pétersbourg, il n'avait tenu qu'à lui de la faire oublier. Disons aussi, puisque nous en sommes sur cet article, que cette figure si maltraitée s'était raccommodée au point que Lindorf en fut surpris; et Caroline, qui ne l'avait vu qu'au sortir d'une maladie de deux mois, l'aurait été bien davantage. Ses cheveux, que la fièvre avait fait tomber alors entièrement, étaient revenus en abondance, parfaitement bien plantés, et toujours arrangés avec soin. Le temps et un peu d'embonpoint avaient presque effacé les traces de sa cicatrice, et lui donnaient un air de santé, de jeunesse, bien différent de ce teint jaune, de cette maigreur effrayante qu'il avait lors de son mariage. Un large ruban noir cachait encore l'oeil qu'il avait perdu; mais l'autre était si beau, que ce ruban, qui n'ôtait rien à la noblesse de sa figure, excitait plutôt un tendre regret qu'un sentiment d'horreur. Un peu d'attention sur lui-même lui avait fait aussi redresser sa taille. Elle n'était plus remarquable que par une attitude aisée et négligée, bien préférable à la roideur. Il boitait encore, il est vrai; mais on ne marche pas toujours, et il marchait peu. On peut donc imaginer qu'avec de très-belles dents et beaucoup d'expression dans la physionomie, le comte de Walstein, alors âgé de trente-deux ans, n'était pas un objet bien effrayant. S'il avait été de même deux ans plutôt, Caroline serait restée dans le salon, la lettre n'eût point été écrite, et ce livre n'existerait pas. Tout est donc bien comme il est. Revenons à nos deux amis.
Il rentrèrent au château presque à l'entrée de la nuit. Lindorf, qui s'était laissé entraîner par le plaisir d'avoir retrouvé son ami et de l'entendre, en revint bientôt à son idée habituelle. Impatient de savoir quelle résolution le comte avait prise sur Caroline, il le supplia d'achever son histoire. Elle est finie jusqu'à ce moment, reprit le comte, et les choses en sont toujours au même point. Vous me connaissez assez pour savoir, sans que je vous le dise, que je n'eus garde de m'opposer à une demande aussi forte, aussi touchante, aussi raisonnable même que l'était celle de Caroline. J'obtins, non sans peine, qu'elle retournerait à Rindaw auprès de l'amie qui l'avait élevée. Le roi, fâché sans doute qu'une union qu'il avait arrangée tournât de cette manière, exigea le plus profond secret. Mais moi, interrompit Lindorf vivement, ne devais-je être excepté?… O mon ami! ne suis-je pas dans le cas de vous faire des reproches?… Quoi! me cacher l'événement le plus intéressant de votre vie!
Il est vrai, cher Lindorf, et souvent je m'en suis fait à moi-même; mais un secret exigé par le roi, l'habitude où je suis de les garder… Malgré cela, je crois bien que si je vous avais vu, je n'aurais pu prendre sur moi de vous faire un tel mystère. La crainte d'une lettre perdue et la certitude que cette confidence vous affligerait m'ont plus retenu, peut-être, que les ordres du roi. En effet, il est heureux pour vous de n'avoir pas su plus tôt mon secret.
Lindorf ne répondit rien, il sentait trop vivement le contraire; mais il ne s'attendait pas à ce qui devait suivre… — Mon ami, ajouta le comte en souriant, vous êtes jeune et sensible; ma petite femme est charmante; vous auriez voulu la voir, je vous en aurais prié moi-même; et votre coeur, libre alors, eût peut-être subi une épreuve cruelle, que je me félicite de vous avoir épargnée. Vous souffrez également par l'amour, il est vrai; mais, quel que soit l'excès de vos malheurs, croyez que vous souffririez plus encore, si l'objet de votre amour était la femme de votre ami; et Caroline elle-même vous aurait-elle connu sans danger pour son coeur? (Et lui frappant doucement sur l'épaule, il ajouta:) Mon cher baron, je vous chéris comme ami, mais je vous crains comme rival.
Pauvre Lindorf! Heureusement c'était entre jour et nuit, dans une salle assez obscure; peut-être avait-il choisi tout exprès ce moment pour renouer l'entretien. Dès qu'il put parler: J'espère, dit-il, que le comte de Walstein ne pense pas, n'imagine pas que je puisse jamais être son rival, et qu'il me rend la justice de croire que le seul titre de son épouse aurait suffi pour me garantir… — Oui, si l'on peut l'être contre la jeunesse, les grâces, l'esprit et la beauté. Mais ne prenez point au sérieux une plaisanterie que je ne me serais pas permise s'il y avait eu quelque danger…, vous n'en êtes que trop à l'abri dans ce moment; d'ailleurs, vous ne verrez point la comtesse, et peut-être que moi-même… — Vous-même! — Mon ami, je ne sais ce que je dois faire. Peut-être tant de difficultés irritent un sentiment que huit jours de connaissance ne devraient pas rendre bien vif; cependant il m'occupe sans cesse. Je sens plus que jamais que le bonheur de ma vie serait de vivre avec elle, de faire le sien, d'en être aimé autant que je l'aime; et jamais je n'eus moins d'espoir d'y parvenir.
Lindorf écoute en silence, les yeux baissés. Elle est toujours à Rindaw, continua le comte, d'où elle n'est point sortie depuis notre séparation. Elle y vit dans la plus profonde retraite sans voir jamais personne, ni goûter aucun des plaisirs de son âge. Deux mois passés à la cour lui avaient cependant appris à les connaître; elle avait paru surtout (m'a-t-on dit) aimer la danse avec passion; et cependant, le croiriez-vous? tous ces goûts, si naturels à seize ans, cèdent à l'antipathie affreuse qu'elle a contre moi; elle lui donne une force, une fermeté incroyables; et Caroline ensevelit avec plaisir sa jeunesse et ses charmes dans la solitude, pour ne pas vivre avec un époux qui lui fait horreur. Avez-vous de ses nouvelles depuis votre retour, lui dit Lindorf à voix basse? Etes-vous sûr qu'elle persiste dans cet injuste éloignement? Je n'en suis que trop sûr, reprit le comte en cherchant des papiers dans son portefeuille. Voici une lettre d'elle à son père (1) [(1) Il n'avait pas encore reçu celle que Caroline lui avait écrite le même jour, et adressée à Pétersbourg.]; il l'a reçue depuis peu, et me l'a laissée. Lisez-la, vous verrez qu'elle lui déclare qu'elle veut rester à Rindaw, et qu'elle n'apu soumettre encore ni son coeur ni sa raison aux liens qu'on lui a imposés.
Lindorf la prit, la lut comme il avait lu la précédente, remarqua la date, et vit qu'elle avait été écrite le jour même qu'il écrivait le cahier. Il soupira amèrement, et la rendit en silence.
Le chambellan, reprit le comte, m'a dit qu'il y avait répondu comme il convenait; et, de sa part, cette phrase m'a fait trembler: ce sera sans doute avec dureté, avec despotisme. Peut-être qu'en ce moment ma jeune épouse, noyée dans ses pleurs, m'accuse de cette nouvelle tyrannie, et sa haine s'augmente encore. Heureux du moins, dans mon malheur, que cette haine ne provienne pas d'un autre attachement!… O mon cher Lindorf! Parlez, guidez-moi; que dois-je faire dans une circonstance aussi délicate? J'attends de vous un conseil salutaire.
Un conseil! dit Lindorf en hésitant; le comte de Walstein n'en doit recevoir que de son propre coeur. Je t'entends, mon ami, reprit le comte; et ce coeur m'a déjà dicté ce que je devais faire.
Nous verrons dans la suite ce que c'était. Laissons respirer Lindorf, qui n'avait de sa vie autant souffert que pendant ce pénible entretiens. Laissons reposer le comte des fatigues de son voyage, et revenons à Caroline.
Elle avait en effet reçu cette terrible réponse de son père. Non-seulement il lui permettait, mais il lui ordonnait d'apprendre son mariage à la chanoinesse, et de se disposer à la quitter incessamment pur venir habiter l'hôtel de Walstein. "Depuis trop longtemps (lui disait-il) cet époux complaisant vous laisse suivre un caprice que son absence seule m'a fait tolérer, il est temps qu'il cesse. Le comte est arrivé, et ne prétend plus être privé de son épouse… Il réclame ses droits; et je vous déclare que vous serez à jamais privée de ceux que vous avez à ma tendresse et même à mes biens, si vous faites encore la moindre difficulté de remplir vos devoirs. N'attendez aucun appui de personne. Je vous parle au nom d'un roi, d'un époux et d'un père, également irrités d'une trop longue désobéissance, etc., etc."
Tout cela n'était point vrai. Le chambellan agissait de son chef. Il n'avait pris ni les conseils ni les ordres de personne pour cette fulminante démarche. — Le roi, content d'avoir assuré à son favori la fortune de Caroline, ne songeait plus à elle, et s'embarrassait peu qu'elle vécût ou non avec lui. On connaît les sentiments du comte: ainsi ce n'était que de son père qu'elle avait à redouter une contrainte à laquelle elle ne s'attendait pas, et qui la mit au désespoir.
Comme elle ne soupçonnait pas même qu'on pût altérer jamais la vérité, elle prit tout au pied de la lettre, et la colère du roi, et celle de son époux; et elle s'affligea d'autant plus, qu'elle ne reconnaissait pas à cette tyrannie ce généreux comte de Walstein, que le cahier de Lindorf et ses propres lettres lui avaient peint si différent, et qu'elle commençait à aimer à force de l'estimer. Ces sentiments firent bientôt place à la crainte et à la terreur, dès qu'elle crut qu'il voulait abuser de son pouvoir. Comment concilier en effet toute sa conduite passée, vrai modèle de grandeur d'âme et de générosité, avec le peu de délicatesse qu'il montrait actuellement, puisqu'il exigeait le retour de sa jeune épouse, après la lettre qu'il devait avoir reçue d'elle, et à laquelle il n'avait pas même daigné répondre? — Grand Dieu! disait Caroline, combien il faut que son caractère ait changé! Autant que ses traits, ajoutait-elle en regardant le portrait, qu'elle refermait bientôt avec colère. Quoi! je lui déclare que je préfère la mort à vivre avec lui…, et le barbare exige… Ah! Lindorf, Lindorf! votre amitié vous égare; et le comte de Walstein n'a pas les vertus que vous lui supposez.
Plus elle relisait cette lettre de son père, plus sa douleur augmentait. —N'attendez aucun appui de personne, répétait-elle en frémissant, et versant des torrents de larmes. Malheureuse Caroline!….. Mais j'en saurai trouver dans mon courage; oui, je saurai mourir plutôt que de vivre avec un époux détesté, prévenu contre moi, despotique, tyrannique. Il veut ma mort, sans doute! eh bien! il sera content. A tant de tourments se joignait encore celui d'avoir à raconter son histoire à la chanoinesse, à lui apprendre qu'on voulait la séparer d'elle. Aussi souvent qu'elle voulut l'essayer, la parole expira sur ses lèvres.
Jamais elle ne put prendre sur elle d'affliger à cet excès cette sensible et malheureuse amie, d'exciter à la fois et sa colère et sa douleur, en lui apprenant le mystère qu'on lui faisait depuis si longtemps, les malheurs de son élève chérie, leur séparation prochaine. Caroline ne pouvait penser, sans un mortel effroi, au moment où on la contraindrait à quitter Rindaw, à s'éloigner de son unique amie. Depuis la perte de sa vue, la compagnie de Caroline était la seule consolation de la chanoinesse. Elle disait souvent que l'instant où elle en serait privée serait celui de sa mort; et l'idée d'être obligée de la quitter était peut-être encore ce qui désespérait le plus Caroline. Elle ne put donc se résoudre à lui plonger le poignard dans le coeur, en lui parlant à l'avance de cette cruelle séparation. Quoiqu'elle lui parût inévitable, elle se flatta qu'elle serait peut-être encore différée: son père ne lui marquait point de temps précis; il lui ordonnait seulement de se tenir prête à partir lorsqu'il viendrait la chercher, sans doute avec ce redoutable époux.
Caroline leur laissa le soin d'instruire la chanoinesse, et attendit d'un jour à l'autre ce moment dans des transes mortelles, ayant pour unique espérance celle de mourir avec sa bonne maman du chagrin de se quitter. Elle était dans ce trouble, dans cette agitation continuelle, qui influait même sur sa santé, lorsqu'un jour elle reçut une lettre dont elle reconnut à l'instant l'écriture et le cachet, et qui lui causa une émotion incroyable. Elle était du comte lui-même, de cet époux si redouté. Elle tremblait avant de l'ouvrir en voyant d'où elle était datée: c'était du château de Ronnebourg, chez M. de Lindorf… Grand Dieu! il est chez Lindorf! il est avec Lindorf! Elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour pouvoir lire de qui suit:
Lettre du comteDE WALSTEINàCAROLINE.
Du château de Ronnebourg, chez M. de Lindorf, ce 17 oct.17…
"Si j'étais assez malheureux pour que cette lettre fût reçue avec un sentiment de crainte ou d'effroi, je conjure celle à qui elle est adressée de se rassurer, de la lire avec bonté, d'être convaincue que celui qui l'écrit perdrait plutôt la vie que de lui causer un seule instant de peine.
"Oui, madame, vous à qui je n'ose donner un nom plus tendre; oui, je suis votre ami, je veux l'être, et c'est à ce titre je vais m'entretenir avec vous de l'objet qui m'intéresse le plus au monde, du bonheur de Caroline: il n'est rien que je ne sois prêt à faire pour l'assurer. Daignez me prescrire des ordres, des sacrifices; tout me deviendra facile si je puis parvenir à vous rendre heureuse.
"Monsieur votre père doit vous avoir écrit, j'ignore le contenu de sa lettre; mais, quel qu'il soit, s'il vous impose la moindre contrainte, il est démenti par mon coeur. Vous êtes libre, madame, maîtresse absolue de votre sort et du mien. Je vous remets à mon tour la décision de ma destinée, et je jure de me soumettre à l'arrêt que vous allez prononcer. Mais puis-je me faire là-dessus la moindre illusion, conserver le moindre doute? Ne l'ai je pas sous les yeux cette lettre cruelle (1) [(1) C'est la lettre de Caroline à son père.], où vous déclarez que votre coeur n'a point changé, que ce malheureux époux est toujours détesté, et que votre unique désir est de vivre loin de lui? Eh bien! Caroline, vous serez satisfaire; vos désirs doivent être des lois pour moi: je n'ai que trop écouté les miens lorsque je vous ai enchaînée pour la vie. Je dois m'en punir, et mériter à la fois votre estime et votre reconnaissance, m'éloignant de vous aussi longtemps que vous l'ordonnerez… Non, Caroline, vous ne serez point condamnée à vivre dans la retraite pour m'éviter; la cour ne sera point privée de son plus bel ornement, et votre père d'une fille qui fait sa gloire. Revenez auprès de lui jouir de ces innocents plaisirs que vous êtes si bien faite pour goûter, et ne craignez pas qu'ils soient empoisonnés par ma présence. Mon parti est pris. Je suis ici chez un ami qu'une passion malheureuse oblige à voyager quelques années, et je suis décidé à partir avec lui. Ma compagnie adoucira ses peines; et les miennes le seront par la consolante idée que vous êtes plus heureuse, plus tranquille, et que je répare autant qu'il est possible, tout le mal que je vous ai fait.
"Vous êtes la maîtresse du nom que vous voudrez porter. Si le mien vous est odieux, si vous préférez être encore pour tout le monde Caroline de Lichtfield, et vivre chez votre père, j'obtiendrai facilement et de lui et du roi que le mystère de notre union soit encore prolongé. Mais si, comme il le paraît par votre lettre, il en coûtait trop à votre âme franche et ingénue de cacher un tel secret; si vous consentez à m'avouer pour votre époux, prenez en arrivant à Berlin le nom, le titre et le rang de comtesse de Walstein. Cette légère condescendance, en satisfaisant votre père et votre roi, vous rendra peut-être encore plus libre et plus heureuse. Vous habiterez mon hôtel, ou plutôt le vôtre. Vous prierez cette tendre et respectable amie, que vous ne voulez et ne devez jamais quitter, de venir l'habiter avec vous; et moi, je n'engage ici par les serments les plus solennels, par ma parole d'honneur, à ne revenir à Berlin que lorsque vous m'y rappellerez. Heureux si vous me laissez entrevoir dans l'avenir la possibilité de notre réunion! Je me reposerai sur votre vertu, sur vos principes, sur votre générosité, et j'attendrai, non sans impatience, mais sans crainte et sans murmure, le moment où vous la fixerez. Il viendra ce moment; oui, j'ose encore l'espérer. Vous sentirez une fois le besoin d'un ami véritable; et, croyez-moi, Caroline, vous n'en trouverez jamais de plus sincère qu'un époux qui vous chérit, qui veut votre bonheur, qui ne peut être heureux que lorsque vous serez vous-même heureuse et tranquille.