Cette dernière phrase, qui avait échappé à Lindorf et à Manteul, fit sourire le comte, et le confirma dans l'idée qu'il y avait des motifs qui faisaient agir mademoiselle de Manteul. Il rendit la lettre à son ami, qui lui donna celle de Matilde. — Lisez, lui dit-il, et voyez quelle impression dut faire sur mon coeur cette ingénuité si touchante; il était impossible que ce coeur sensible et reconnaissant ne se donnât pas entièrement à celle qui, malgré tous mes torts, m'avait conservé le sien.
Dresde, ce…..
"Oui, monsieur le baron, c'est bien Matilde qui vous écrit, c'est votre amie Matilde. Elle a tort de vous écrire, sans doute; elle ne devrait pas rompre la première ce beau silence. Oh! oui, je sais que j'ai tort; mais je sais mieux encore que je ne puis m'en empêcher. Il y a des moments dans la vie où le coeur parle beaucoup plus fort que la raison et l'oblige à se taire; il dit tant, tant de choses, qu'on n'entend plus que lui, et qu'il faut absolument finir par faire tout ce qu'il veut. Il m'assure, par exemple, que je serai moins malheureuse quand j'aurai conté mes peines à mon ami; et je sens déjà qu'il dit vrai. Depuis que j'écris, il me semble que mes chagrins sont presque changés en plaisirs. Hélas! ils reviendront bien vite; ma lettre finira, et mes tourments recommenceront; mon frère sera toujours en Russie, Lindorf toujours en Angleterre, Zastrow toujours à Dresde, et la pauvre Matilde toujours persécutée. Ma tante…… Elle me demande seulement l'impossible. Ai-je deux coeurs, pour en donner un à ce Zastrow? Et quand j'en aurais mille, ne seraient-ils pas tous à celui… à celui… Tenez, Lindorf, depuis que cette lettre est commencée, depuis même que j'ai pris la résolution de l'écrire, je n'ai cessé de penser comment je pourrais tracer tout ce que j'ai à vous dire. Pour peu que j'y pense encore, je ne dirai rien du tout, et vous ne me comprendrez point. Je ne veux plus m'occuper de la rédaction; je vais laisser aller ma plume et mon coeur comme ils voudront. Je veux exiger de la sincérité, il faut bien en donner l'exemple…. Oui, monsieur le baron… Voilà que je fais encore des phrases. Eh bien! oui, mon cher, mon très-cher Lindorf, je vous aime, et je vous aimerai toute ma vie, au moins je le crois; mais, quoi qu'il en soit, jamais je ne prendrai d'autres engagements, et je mourraiMatilde de WalsteinouMatilde de Lindorf. Que ce projet d'éternelle constance ne vous effraye pas, mon bon ami; il vous regarde point. Je suis loin d'imaginer que vous deviez le former aussi: c'est avec moi seule que j'ai pris cet engagement, et non point avec vous. Les hommes, dit-on, peuvent changer autant qu'il leur plaît, sans être moins estimables à leurs propres yeux, ni moins aimables à ceux des femmes: il faut bien que cela soit, puisque mon frère, le plus sage des hommes, change d'avis aussi, lui, sans qu'on sache pourquoi, et qu'il me semble ne plus aimer sa soeur. Lindorf, cher Lindorf, tenez-moi lieu de ce frère qui m'abandonne. Il est trop loin pour que je puisse réclamer son amitié; mais la vôtre, Lindorf, viendra sûrement à mon secours. Conseillez-moi; dites-moi ce que je puis faire pour éviter un lien qui me fait horreur, pour me conserver… hélas! à moi-même, si ce n'est plus à Lindorf, si tout ce qu'on me dit est vrai, si un nouvel objet…. Mais ce n'est pas là ce que je vous demande; je le saurai toujours assez, et cela ne changerait rien à ma façon de penser ni sur vous, ni sur M. de Zastrow, ni sur tous les hommes du monde. Jamais il n'y en aura qu'un seul pour moi; je sais cela: qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? Dites-moi seulement que vous serez toujours l'ami de Matilde. Ce mot d'ami dit tout; il m'assure de votre bonne foi, de votre franchise, de vos bons conseils, de votre empressement à me répondre, à me tirer de l'inquiétude cruelle que me donnent votre silence, celui de mon frère, votre absence à tous les deux, et cet abandon qui ressemble à la fâcherie, à l'oubli, à la mort, et qui causera, s'il dure plus longtemps, celle deMatilde de Walstein.
"J'ignore même comment je dois adresser cette lettre, pour vous la faire parvenir. En vérité, je ne sais lequel est le plus méchant, de mon frère ou vous; mais vous êtes tous les deux…, vous êtes… tout ce que j'aime au monde: n'est-ce pas comme qui dirait des ingrats?"
Le comte fut attendri en lisant cette lettre; il se reprocha vivement de s'être laissé trop absorber par sa passion pour Caroline, et d'avoir négligé sa soeur. Il n'aurait pas dû s'en tenir à une seule lettre; il devait penser qu'on aurait pu l'intercepter; il devait y aller lui-même: enfin il en vint à croire que lui seul avait eu tort.
Vous pouvez juger, lui disait Lindorf, de l'impression que me fit cette lettre, par celle qu'elle vous fait à vous-même. Le comte voulut la lui rendre. — Non, mon ami, gardez-la, et si jamais j'étais assez malheureux pour l'oublier, pour causer encore un instant de chagrin à ma chère Matilde, vous n'aurez qu'à me la montrer pour me faire tomber à ses pieds. Je ne balançai pas un moment, après l'avoir lue, sur ce que je voulais faire. Voler auprès d'elle, la consoler, réparer mes torts, l'arracher à la tyrannie, lui consacrer ma vie entière, étaient actuellement le seul voeu, le seul projet de mon coeur. Je vis clairement qu'on lui en imposait, puisqu'elle vous croyait encore en Russie. Sans doute on interceptait vos lettres; elle était entourée de piéges, de gens dévoués à Zastrow. Le danger me parut pressant, et je résolus de partir dès le lendemain. Manteul seul pouvait me retenir encore; mais je relus son billet, il était positif:Si quelque chose pouvait altérer son estime et son amitié, c'était de différer d'un seul jour mon départ. Je résolus cependant de ne point me séparer de lui, de ne point quitter l'Angleterre sans avoir levé jusqu'au moindre doute qui pouvait lui rester sur ma conduite, et sur le mystère que je lui avais fait de mes engagements avec Matilde.
J'employai le reste de cette journée à lui écrire, à lui faire le récit de tout ce qui s'était passé dans mon coeur depuis l'instant où vous aviez formé cette union, et je ne lui cachai que le nom de Caroline. J'avouai que tout ce qu'il m'avait dit de Matilde avait ranimé mes sentiments pour elle; mais que me rendant justice, et sentant combien j'avais peu mérité qu'elle m'eût conservé les siens, j'étais décidé à les cacher, à réparer mes torts avec elle, en la servant dans sa nouvelle inclination. Ma lettre fut longue et détaillée; j'écrivais encore quand un laquais de Manteul, qu'il avait pris avec lui à Newmarket, entra chez moi et me remit un nouveau billet de sa part, qu'il m'envoyait de la première poste; c'était une répétition du précédent. Il craignait qu'il ne me fût pas parvenu; que mon départ ne fût différé, et se servait des motifs les plus forts pour le hâter. Pour achever de m'ôter toute espèce d'inquiétude sur son compte, il m'assurait "qu'il regardait cet événement comme un bonheur. Trop jeune encore pour se marier (il n'a pas vingt ans), il aurait fait une folie que Matilde seule pouvait excuser. L'idée d'être aimé d'elle lui avait fait tourner la tête; la certitude du contraire lui rendait la raison et la liberté. Il allait en profiter pour s'instruire et s'amuser en voyageant encore quelques années; il espérait de me revoir, disait-il, l'heureux époux de la plus aimable des femmes. Quels que fussent les motifs qui m'éloignaient d'elle, et les torts que je me reprochais, il était sûr que je n'aurais qu'à la voir pour sentir tout mon bonheur. Il me connaissait trop d'ailleurs pour croire que je balancerais un instant à voler à son secours, ne fût-ce même que comme ami, si je n'étais plus libre d'accepter celui qui m'était offert. Il finissait par me dire que son laquais avait ordre de ne le rejoindre qu'après m'avoir vu monter dans ma chaise de poste."
Je lui remis l'immense lettre que j'avais écrite à son maître, et il repartit pour Newmarket au moment où je m'éloignai de Londres. Ma traversée fut très-heureuse et très-prompte, le vent était favorable. Je trouvai Varner à Hambourg, qui attendait depuis trois semaines qu'un vaisseau pût mettre à la voile. Ils étaient tous retenus dans le port par les vents contraires, et le bon Varner gémissait de ce retard. Il me remit votre billet, et mon banquier, que je vis le même jour, me donna la lettre qui l'avait suivi. Tous les deux étaient également pressants; vous exigiez le retour le plus prompt sans en expliquer le motifs; mais avais-je besoin de les savoir? Vous ordonniez, je devais obéir; et si je n'eusse été en chemin, je m'y serais mis à l'instant même.
Comment vous avouer cependant qu'un sentiment que je condamnais, mais auquel je ne pus résister, me fit prendre la route de Dresde plutôt que celle de Berlin? Je ne puis l'excuser qu'en croyant que ce fut un pressentiment; mais pour le moment je cherchai à me faire illusion, à me persuader qu'un retard de quelques jours au plus ne pourrait vous faire aucune peine, au lieu que le moindre délai pouvait influer sur le sort de Matilde. Je voulais la voir, la déterminer à me suivre et vous l'amener. J'osai même alors interpréter ces deux lettres si pressantes, cet ordre si positif de me rendre auprès de vous sans délai. Sans doute Matilde en était l'objet; et je répondais à vos intentions en volant à son secours avant même de vous voir: je ne m'arrêtai donc à Hambourg que le temps nécessaire pour avoir de bons chevaux.
Vous savez le reste, mon cher ami, comment je rencontrai M. de Zastrow, et quelle fut ma surprise en voyant sortir Matilde de cette chaise de poste; mais ce que je n'ai point osé vous dire devant elle, c'est à quel point sa figure charmante me frappa, m'étonna, m'enchanta. Oh! combien elle me parut au-dessus et de ce que Manteul m'avait dit, et de ce que j'avais imaginé! Tel fut l'effet que me firent son émotion, son trouble, qui l'embellissaient encore, et les premiers mots qu'elle prononça avec une expression de tendresse, un sentiment, une âme, qu'il est impossible de rendre. Je la vois encore s'élancer de cette voiture, accourir les bras ouverts; je l'entends me dire: Lindorf, cher Lindorf! c'est votre Matilde qu'on veut vous enlever et qui ne veut être qu'à vous. Cette âme innocente et pure est au-dessus du soupçon; elle aime, elle est donc sûre d'être aimé. Une année de silence, tout ce qu'on n'a cessé de lui dire, tous mes torts apparents et réels n'ont point ébranlé sa constance. Elle me voit; ils sont tous oubliés: il ne lui reste pas même l'ombre d'un doute. Et quand ses sens l'abandonnèrent; quand elle se laissa tomber dans mes bras, faible, pâle, inanimée, ses yeux charmants fermés à demi, comme elle me parut intéressante! Avec quelle ardeur je fis le voeu de lui consacrer ma vie! J'ose vous l'avouer, mon ami, en la portant dans la maison de poste, ce fut sur les lèvres que je le prononçai; et je n'oublierai jamais le sentiment délicieux que j'éprouvai. Mon combat avec Zastrow, ma blessure, notre voyage, les soins touchants qu'elle a pris de moi, son esprit, ses grâces, sa charmante naïveté, tous les instants enfin que j'ai passés auprès d'elle, ont augmenté mon attachement et rendu ineffaçable l'impression qu'elle me fit au premier instant. Je n'ai pu cependant me défendre d'un peu d'émotion en revoyant Caroline; mais elle était d'un autre genre que celle qu'elle me faisait éprouver l'été passé: un regard de Matilde la dissipa bientôt, et j'ose assurer que ce sera la dernière. Je m'aperçus d'abord avec la joie la plus vive, que vous étiez aimé; et dès cet instant je ne vis plus dans Caroline qu'une soeur chérie, et l'épouse de mon ami, de mon frère… Cher comte! vous avez lu dans mon coeur, et vous ne tarderez pas, je l'espère, à m'accorder ce titre précieux, que je mérite par mes sentiments et que j'ambitionne comme le comble du bonheur.
Et moi, lui dit le comte en l'embrassant tendrement, je ne croirai le mien complet que lorsque Matilde et Lindorf seront heureux comme moi. Il me tarde d'arriver, et de serrer ces noeuds qui ne me laisseront plus rien à désirer.
Il lui raconta ensuite à son tour tout ce qui avait précédé sa réunion avec Caroline. Lindorf frémit à l'idée du divorce qu'il avait projeté. — Grand Dieu! lui dit-il, et vous pouviez penser que j'accepterais un tel sacrifice, que je voudrais être heureux aux dépens de Walstein? — Il s'agissait du bonheur de Caroline, devions-nous balancer à l'assurer? La lettre que je vous écrivais, et qu'elle devait vous remettre à votre arrivée, aurait levé tous vos scrupules. Votre amitié, votre délicatesse, auraient cédé aux motifs les plus pressants, les plus décisifs. Non, Lindorf, mes mesures étaient bien prises, et vous n'auriez pu résister. — Ne me demandez point ce que j'aurais fait, reprit Lindorf; heureusement vous ne m'avez pas mis à cette dangereuse épreuve. J'aime mieux, je l'avoue, être votre frère: vous seul méritez Caroline; elle seule pouvait récompenser vos vertus…, et peut-être Matilde convient-elle mieux à votre ami Lindorf. — Elle ignore sans doute, lui dit le comte, que Caroline ait été son rivale? — Lindorf l'interrompit vivement: Elle n'ignore rien, mon ami. Matilde n'a-t-elle pas le droit de lire dans mon coeur, d'en savoir tous les secrets, d'en connaître tous les replis? Ne lui devais-je pas l'explication de mon refroidissement, de mon silence, de mon voyage en Angleterre? Aurais-je pu lui en imposer, la tromper? Non, c'était impossible. J'en avais peut-être formé le projet, mais c'était avant de la revoir, avant de l'entendre: sa noble franchise, sa candeur, appellent irrésistiblement la confiance et la sincérité.
Dès que nous fûmes seuls dans la chaise de poste, elle me parla de vous, de votre mariage: elle me demanda si je connaissais sa belle-soeur, et l'aveu des sentiments qu'elle m'avait inspirés; et la confidence la plus entière fut ma réponse. Je lui racontai tout ce qui s'était passé, et je la vis par degrés s'attacher à Caroline. Loin de ressentir aucune jalousie, aucune aigreur, elle n'eut que le désir de la connaître, et de la prendre pour modèle. — Combien je l'aimerai cette charmante Caroline! me disait-elle. Elle fera le bonheur de mon frère; elle m'apprendra à fixer mon cher Lindorf, elle sera mon amie…. Et, depuis qu'elle l'a vue, elle m'a dit avec ce ton de la vérité qui ne peut laisser aucun doute: Ah! Lindorf, combien vous êtes justifié à mes yeux! Je ne vous pardonnerais pas de l'avoir vue avec indifférence. Voilà votre soeur, mon cher comte; jugez si je dois l'adorer.
Arrivés à Berlin, le premier soin du comte fut de présenter au roi sa soeur et son ami, en lui demandant son approbation pour leur union. Dès qu'il l'eut obtenue, l'heureuse famille se rendit à la terre que le comte possédait à quelques lieues de Berlin, celle où Caroline était allée le joindre et dont Justin était concierge; et là, dans la chapelle du château, le mariage fut célébré sans autre témoins que le comte, la comtesse et quelques villageois. En sortant de l'église, Louise vint faire son compliment à Lindorf; elle lui fut présentée par Caroline. C'était encore un moment d'épreuve; elle fut favorable à Matilde. Le dernier sentiment qu'on éprouve est toujours celui qui paraît le plus vif. Il regarda sans trouble les deux charmantes femmes qui avaient fait naître en lui de si vives émotions; et serrant la main du comte qui se trouvait près de lui: C'est dans ce moment, lui dit-il, que je puis vous assurer que je suis digne d'être votre frère. J'ai été passionné pour Louise; j'ai adoré Caroline; mais j'aime ma chère Matilde, et je sens que c'est pour la vie.
Lindorf pensa toujours ainsi. Malgré sa légèreté naturelle, qui l'entraîna peut-être à des infidélités passagères, il fit le bonheur de son aimable compagne, parvint aux premiers grades militaires et se distingua dans plusieurs occasions.
Le comte de Walstein fut toujours l'ami de son roi, le protecteur du peuple, le soutien des malheureux, et trouva dans l'amour constant de sa chère Caroline, dans les vertus de leurs enfants, la récompense des siennes.
Et Caroline? — Caroline, adorée, chérie, respectée comme elle méritait de l'être, fut la plus heureuse ainsi que la plus aimable des femmes.
Nous dirons encore à ceux qui aiment à tout savoir que M. de Zastrow, piqué de ce que ses grâces parisiennes, entées sur un fonds germanique, ne plaisaient qu'à mademoiselle de Manteul, qui ne lui plaisait plus, retourna à Paris, y retrouva ses bons amis de jeu, ses bonnes fortunes de théâtre, et les vit avec tant d'assiduité, qu'il mourut au bout d'une année, absolument ruiné. Sa tante se douta seulement alors que Matilde pouvait avoir eu raison de le refuser; elle lui pardonna, et la fit son unique héritière.
Mademoiselle de Manteul entra d'abord dans un chapitre, puis elle postula une place de dame d'honneur à la cour, l'obtint, et put, à son gré, dans ces deux états, exercer son esprit d'intrigue.
Son aimable frère, ce jeune et bon Manteul qui nous intéresse, et que nous avons laissé aux courses de Newmarket, y vit lady Sophie Seymour, cousin germaine du comte et de sa soeur. Elle ressemblait beaucoup à sa cousine Matilde. Manteul trouva qu'il n'avait rien perdu; et bientôt elle lui ressembla plus encore, car elle aima Manteul comme Matilde aimait Lindorf. Le comte, dans un voyage qu'il fit à Londres avec Caroline, eut le plaisir de former cette union, et de faire encore deux heureux.
Et moi, cher lecteur, je ne puis résister à vous ramener quelques moments encore au milieu de cette aimable famille, en vous apprenant comment tous les événements et les détails que vous venez de lire sont parvenues à ma connaissance et à celle du public.
Des affaires particulières m'ayant appelée à Berlin, je fus recommandée par M. de Kateh…, gentilhomme russe, au comte de Walstein, qu'il avait connu lors de son ambassade en Russie.
Le comte me présenta à son épouse et à sa soeur. Cette charmante famille me combla de politesses, et me rendit le séjour de Berlin si agréable, que j'y passai près de deux années. Je vécus avec eux pendant tout ce temps-là dans la société la plus intime, sans y éprouver jamais un seul instant d'ennui. La conversation du comte, toujours variée, toujours instructive, animée par sa douce philosophie, par l'énergie de son âme; la sensibilité si touchante et si vraie de Caroline, et ses talents enchanteurs qu'elle cultivait avec soin; la gaieté, la vivacité, la complaisance du bon Lindorf; la charmante mutinerie de Matilde, qui faisait ressortir son esprit et ses grâces sans nuire à la bonté de son coeur: toutes ces différentes manières d'être aimable formaient les contrastes les plus piquants et les plus variés, sans altérer leur union. Ils ne se quittaient point; à Berlin, ils occupaient, dans le même hôtel, deux corps de logis différents, et l'été ils se réunissaient dans leur terres. J'allai avec eux à Walstein, à Risberg, à Rindaw. Une soirée d'automne, nous nous étions rassemblés en famille dans le charmant pavillon du jardin; je demandai l'explication des peintures, le comte me la donna. Caroline, attendrie au souvenir de son amie, ne put retenir ses larmes. Le comte s'approcha d'elle; il ne lui dit rien, mais il la serra dans ses bras avec l'expression du sentiment le plus tendre. Caroline essuya ses yeux, sourit à son époux, et lui dit un instant après: "Que ne peut-elle voir comme sa Caroline est heureuse!" Dans un autre coin du pavillon, Lindorf et Matilde folâtraient avec le fils aîné du comte, âgé de trois ans, et leur fille, à peu près du même âge: on ne savait lequel était le plus enfant et faisait le plus de bruit. J'étais au milieu de ces deux groupes; je les considérais avec attention, surprise de voir les caractères de ces époux si parfaitement assortis. Le comte et Caroline se convenaient aussi bien l'un à l'autre que Lindorf et Matilde. J'en fis la remarque avec eux, et j'ajoutai que la sympathie avait assurément agi sur leurs âmes, et décidé de leurs penchants au premier instant qu'ils s'étaient vus. Je le disais de bonne foi, ignorant leur histoire, et jugeant d'après leurs sentiments actuels. Caroline sourit encore en regardant le comte, qui s'était assis près d'elle, et lui prenant une main qu'elle serra contre son coeur: "Vous aurez donc peine à croire, me dit-elle, que je reçus cette main chérie en frémissant, et que mon premier soin fut de m'éloigner de lui pendant plus d'une année? — Et croiriez-vous, interrompit l'époux de Caroline, que j'ai sollicité avec instance un divorce, et que je l'ai même obtenu? — Si je voulais parler, dit Lindorf, je pourrais peut-être aussi surprendre madame. — Taisez-vous, mon cher, lui dit Matilde en posant la main sur sa bouche; je veux ignorer toutes vos perfidies. Laissez-moi raconter à madame que je suis la seule ici qui n'aie rien à se reprocher. Toujours tendre et fidèle comme une colombe, je n'ai pas donné l'ombre d'une inquiétude à ce que j'aimais. Je l'ai dit cent fois; il n'y a ici que moi de bien sage, de bien raisonnable…"
Surprise à l'excès de ce que je venais d'entendre, je priai de mes amis de me développer ce mystère; mais je compris, à leur réponse, que ce récit ne pouvait se faire devant tous les intéressés. Cependant ma curiosité était vivement excitée, et je persécutai chacun d'eux en particulier. Caroline me jura qu'elle se rappelait à peine le temps où elle n'aimait pas son mari, et que souvent elle ne pouvait croire que ce temps eût existé. Matilde ne savait presque rien: le comte était trop occupé; enfin ce dernier me dit de m'adresser à Lindorf, auquel il avait donné tous les papiers relatifs à cet objet, et ajouta: "Nous nous sommes amusés, la première année de notre réunion, lorsque les événements étaient encore récents, à écrire chacun notre histoire, en disant au plus près de notre conscience ce que nous avions éprouvé dans telle ou telle circonstance. Tous ces papiers ont été remis à Lindorf, qui s'est chargé de les rédiger. Je crois qu'il l'a fait; mais jusqu'à présent il n'a point voulu nous montrer son ouvrage: peut-être aura-t-il plus de confiance pour vous." Je me préparais à en parler à Lindorf, mais il me prévint. Dès le lendemain il entra chez moi, son manuscrit à la main. "Vous avez paru désirer de nous connaître à fond, me dit-il; on n'a point de secret pour une amie telle que vous, et je vous apporte l'histoire de notre vie et nos sentiments. Ce manuscrit n'a d'autre mérite que l'exacte vérité, et pour vous celui que peut lui donner l'amitié. Je vous le laisse; emportez-le dans votre patrie; il vous rappellera quelquefois vos bons amis de Berlin, et vous vous croirez avec eux en le lisant." On comprend combien je remerciai l'aimable Lindorf du présent qu'il me faisait, et dont je sentais bien tout le prix. "Mais, lui dis-je, pourquoi le comte, Caroline, Matilde, ne l'ont-ils point vu? — Ils l'ont vu et composé autant que moi, me répondit-il; et je puis vous montrer que j'ai travaillé exactement d'après ce que chacun d'eux avait écrit; j'ai seulement supprimé les répétitions, donné une suite à ces différents récits, et c'est ce que j'ai craint de leur laisser voir. Le comte m'aurait grondé d'avoir été trop vrai sur ses vertus; vous savez comme il est modeste; Caroline, d'avoir plaisanté sur son père et sur son amie. — Et Matilde?… — Eh bien! Matilde aurait trouvé peut-être son Lindorf bien léger. J'aime mieux qu'elle oublie un défaut dont elle m'a corrigé. Au surplus, j'abandonne le tout à votre prudence: ce manuscrit est à vous; faites-en ce que vous voudrez." Je lui promis de le garder pour moi seule, tant que je serais à Berlin; et j'étais près de mon départ. Revenue chez moi, je me suis délicieusement occupée à l'arranger à ma manière, et je n'ai pu résister à faire partager au public une partie du plaisir que cet intéressant petit ouvrage m'a fait éprouver. Je ne sais si mon amitié pour cette aimable famille me fait illusion; mais il me semble qu'après avait lu leur histoire on les aimera comme moi. La vérité, d'ailleurs, et la simplicité, ont toujours le droit d'intéresser. Heureuse si les vertus et le bonheur du comte de Walstein inspiraient à quelques jeunes gens le désir de l'imiter!
PARIS. — IMPRIMERIE DE FAIN ET THUNOT, IMPRIMEURS DE L'UNIVERSITE ROYALE DE FRANCE, Rue Racine, 28, près de l'Odéon.
Erreurs typographiques corrigées silencieusement:
=plus de bonheur pour Caroliné= remplacé par =plus de bonheur pour Caroline=
=fuyez moi pour toujours= remplacé par =fuyez-moi pour toujours=
=Eh, grand Dieu= remplacé par =— Eh, grand Dieu=
=l'épouser bon gré malgré= remplacé par =l'épouser bon gré mal gré=
=excessive d'être unie= remplacé par =excessive d'être uni=
=si vous voyez surtout= remplacé par =si vous voyiez surtout=
=que crus aussi être conduit= remplacé par =que je crus aussi être conduit=
=Mais ces instruments= remplacé par =Mais ses instruments=
=son récit de plus loin= remplacé par =son récit du plus loin=
=que vous remplissez ici= remplacé par =que vous remplissiez ici=
=il est honteux pour vous de n'avoir pas su= remplacé par =il est heureux pour vous de n'avoir pas su=
=le cher comte aussi l'intéressa= remplacé par =le jeune comte aussi l'intéressa=
=distinctement de rien= remplacé par =distinctement rien=
=Depuis lors, Ah! Caroline= remplacé par =Depuis lors, ah!Caroline=
=que crus aussi être conduit= remplacé par =que je crus aussi être conduit=
=parlait à la troisieme personne= remplacé par =parlait à la troisième personne=
=qui peut être allaient= remplacé par =qui peut-être allaient=
=Elle est, lui dittil= remplacé par =Elle est, lui dit-il=
=céder l'objet de ma passion et la sienne= remplacé par =céder l'objet de ma passion et de la sienne=
=sa fille dans l'hôtel Walstein= remplacé par =sa fille dans l'hôtel de Walstein=
=Les jours suivants dûrent= remplacé par =Les jours suivants durent=
=Il ignore où le comte= remplacé par =Il ignore où monsieur le comte=
=c'est donc vrai, monsiegneur= remplacé par =c'est donc vrai, monseigneur=
=avait en tout ce temps-là= remplacé par =avait eu tout ce temps-là=
=Ah! Dieu! vous l'aurez affligée!= remplacé par =— Ah! Dieu! vous l'aurez affligée!=
=du bras qui lui reste= remplacé par =du bras qui lui reste libre=
=je sens que suis digne de tous ces titres= remplacé par =je sens que je suis digne de tous ces titres=
=la seule supposition du contrare= remplacé par =la seule supposition du contraire=
=se tuer à présent que ne suis plus= remplacé par =se tuer à présent que je ne suis plus=
=Ah! puis-je en vouloir à mademoiselle= remplacé par =— Ah! puis-je en vouloir à mademoiselle=
=auprès de Manteul, avant, d'avoir= remplacé par =auprès de Manteul, avant d'avoir=
=Et quand j'en aurais mille;= remplacé par =Et quand j'en aurais mille,=
[suivent les principales variantes avec l'édition originale:]
qu'en ma faveur mon sexe t'en impose
elle baise celles de la plus tendre des amies
raconte très-longtemps à Caroline, attentive à l'écouter, ce que nous allons abréger autant qu'il nous sera possible
depuis père de Caroline, mais alors jeune, libre, et, au dire
je serais trop injuste si je t'en rendais responsable
ton père a voulu les réparer;
se rapprocha d'elle et l'écouta avec encore plus d'attention
Penser à son infidèle, renouveler
lorsqu'une lettre de son perfide chambellan
à qui cette naissance coûtait la vie. Cette épouse existait encore, mais sans qu'il eût aucun espoir
Tourmentée du remords de sa perfidie, son unique désir
notre première entrevue auprès de la mère expirante
un Richardson pour la dépeindre
du soin de faire sa cour au roi
cet héritage qu'elle destinait à son élève chérie, était le moindre
Revenons avec elle recevoir la visite
il dit donc à sa fille les caresses les plus tendres
chercher par l'ordre du Roi pour plusieurs fêtes brillantes
mais la suite vint les arrêter
ou, si papa le permet, j'aime mieux n'y pas aller.
et si cela ne suffit pas, dit-elle, je vous l'ordonne.
lui conter tout ce qu'elle aura vu, la quitte baignée
de celles qu'elle versait elle-même, et qui furent bientôt
comment trouvez-vous ce séjour? Elle répondit bien vite: Je le trouve charmant, papa, mais quoi,
Ah! comme je me suis bien amusée
Je suis charmé de vous voir goûter le lieu où vous êtes appelée
(et ils étaient bien rares)
dont une walse ou une contre-danse anglaise
Si j'avais suivi ma belle passion, si je n'avais pas épousé votre mère
mais non pas de remplir tous les voeux
dit Caroline avec une émotion qui s'augmentait
Après avoir repris son fauteuil auprès d'elle, il lui dit d'un ton sentimental et pathétique: Vous ne connaissez encore, ma chère fille, que les beaux côtés
et vous ne savez pas combien nos chaînes
pas bien contente d'être dans quelques jours
Et ne crois pas d'après cela que je te destine
dont il jouit, et n'a guère plus de trente ans
les convenances; et cet établissement remplirait
Le chambellan remit de suite à Caroline une lettre
pour sa vie; et, dans ce doute, le chambellan n'avait pas voulu parler à sa fille d'un engagement qui peut-être allait rompre de lui-même
mais toutes mes craintes sont finies
le comte arriva hier au soir très-bien remis
Ma seule crainte était que, pendant ces deux mois de séjour à la cour, votre coeur
elle se leva brusquement, et courut à son pinao-forte
elle joua des contre-danses et des walses
le double de l'âge actuel de Caroline
que les hommes de trente, et les femmes de quinze, sont à peu près contemporains.
dit-elle en sautant, il y aura bien du malheur s'ils nous échappent
ses petits favoris. L'oiseau favori, le chien favori, le mouton favori, étaient toujours les plus jolis
Ce n'est pas qu'il fût amoureux de Caroline, qu'à peine il avait entrevue
Il le sentait trop tard, et s'en repentait mortellement
ne voulait que son bonheur, et la quitta en l'exhortant
Le malheureux qui se noie s'accroche, dit-on, à un brin de paille
à son monstre qui n'a qu'un oeil, qu'une jambe, une bosse et une perruque
dans l'âge où l'on porte tout à l'extrême, et la douleur et la joie
à présent elle se crut pour jamais délivrée du comte, et reprit à peu près
encore abattue, elle se coucha, s'endormit en pensant
dans le choix de leurs favoris, et protestant bien
Son sommeil fut aussi doux et son réveil aussi tranquille
tout en elle exprimait la reconnaissance et la joie
il croyait de bonne foi, et d'après da façon de penser, assurer le parfait bonheur de Caroline par un mariage aussi brillant, fait directement sous les auspices du roi et par l'ordre du roi. Très-décidé donc à le terminer
d'y parvenir par la douceur et le sentiment
jusqu'où peut aller l'amour et le respect de sa reconnaissante fille
ma chère enfant; et vous venez de décider de votre sort et du mien
il me tourna le dos et ne m'a pas redit un mot de la soirée
elle ne pensa ni à danser des walses, ni à courir
surprise par le roi dans son déshabillé du matin
sans avoir même jeté un coup d'oeil à son miroir
Le comte alors s'approchant, et prenant cette main
Elle fut obligée d'avoir encore recours à son flacon
eut même la force de dire que ce n'était rien, qu'elle était bien: et tout fut mis
ces trois jours de trouble, d'inquiétude et de chagrins, avaient plus avancé Caroline, ils lui avaient plus appris à réfléchir que n'auraient fait dix années d'une vie tranquille et passive
Le mariage était fixé à huit jours de là
les visites, les présens, etc. n'auraient lieu qu'après la célébration
Il était si content d'elle et de sa docilité
Il le lui promit et lui tint parole
Elle avait eu le temps de s'y préparer, et paraissait
La jeune épouse, plus occupée que triste
devenais pas votre épouse. Hé bien, je la suis; le roi doit être content
une tyrannie dont je suis la cause sans en être complice
votre confiance en moi, et je saurai la mériter en vous sacrifiant
Elle se sentit un plus vif désir que jamais de retourner dans sa retraite
son petit billet se roulait dans ses doigts, et s'effaçait
et fixant le comte en la lui rendant
la lettre de sa fille, et le tout le mit fort en colère
Caroline devait porter le nom de Lichtfield, et tout le monde ignorer qu'elle fût comtesse
n'en parlez pas, ne me nommez pas, etc. etc.
il la lui confiait de nouveau, etc.
l'on me laisse aller! et mon père, et le roi, et le comte, les voilà dans l'instant tous d'accord
elle cherchait à s'en rappeler les expressions
de la part du comte, c'était bonté tout pure
qu'elle affligeait, et puis un peu sur les plaisirs qu'elle abandonnait
Elle leur dit, en leur faisant à tous quelque amitié: Mes bons amis, je reviens vivre avec vous; n'êtes-vous pas bien aises de me revoir
de la chanoinesse, qui venait au-devant de tous le bruit
S'il n'en faut pas parler, tu sais bien que je n'en parlerai pas
condition qu'on y avait attachée, la bonne maman savait tout
il faut que le chambellan, ait perdu la tête, répétait-elle
ni la femme d'un borgne et d'un boiteux
et qui aura deux bons et beaux yeux
Le bel assortiment que ce comte et la charmante Caroline
et je n'en voulus plus entendre parler
s'aimer à la passion quand on se marie
faire supporter les peines de cet état
Les mariages de passion: voilà les seuls qui soient heureux
aussi n'en ai-je point voulu faire d'autre
il s'en retrouvera; et surtout qu'on ne me parle plus
Engagée, enchaînée pour toute ma vie
où l'on a passé son enfance, à la douceur d'être chérie de tout ce qui nous entoure, eut son effet ordinaire
Une expression nouvelle anima sa physionomie et ses traits. Ce n'est plus cette petite fille
elle avait cette justesse, cette flexibilité qui plaît bien davantage
une forêt de cheveux blonds cendrés
qui en était, il est vrai, tout extasiée
que les secours de la médecine: du moins elle le disait ainsi, et redoubla, s'il était possible, d'attachement pour cette aimable enfant qui venait de lui prouver si bien tout le sien. Elles eurent à son époque la visite
Alarmé, disait-il, du danger de son ancienne amie
Ce n'était assurément pas le moment
la première fois de sa vie qu'il remarquait et qu'il sentait tout le charme
Cette saison charmante qui redonne la vie à la nature, qui ranime tous les êtres
Une grande faiblesse dans les jambes et une fluxion sur les yeux la retenaient encore
tout avait été conduit par un enfant de seize ans
par un sentiment vif et tendre
son touchant silence, tout ce qu'elle sentait, et toutes les deux
Romance accompagnée de guitare et de clavecin
Caroline le reconnut à l'instant pour être exactement le même et véritablement l'homme au second dessus
Elle eut bien l'idée de faire courir un domestique après lui; mais après qui
comme il avait l'air ferme et sûr de son fait avant ce malheureux salut
en pensant au second dessus, et au cheval qui galope
ma corbeille qui est là commencée; et mes fleurs que je retrouverai
cette gaîté soutenue, cette insouciance qui te faisaient supporter
et rire et chanter les jours pluvieux tout comme ceux où le soleil
un léger nuage de pourpre donna quelques espérances; un vent frais les confirma
car, dans le vrai, si je n'étais pas restée
Au même instant elle fit plus que l'apercevoir
Elle sentit aussi que c'était bien pire que le salut
Son innocence du monde, sa parfaite ignorance lui cachaient
L'autel et les peintures le frappèrent. Il en demande
encore posées sur le clavecin, l'engagèrent à dire un mot
le premier à proposer de quitter la pavillon
ces deux jours de pluie avaient fait casser les cordes de sa harpe
et la seule qui l'intéressait n'arrivait point
il m'a donc trompée, et sans doute je ne le reverrai plus
ce cher pavillon, disait-elle en soupirant, je ne suis heureuse
rougir de sa dissimulation vis-à-vis de l'un et de l'autre! Soit qu'il parle
possession de la terre et du château de Risberg, qui touchait à la baronnie
hier au soir encore, je le nommais à Caroline
dont je vous parlais tout-à-l'heure, est-elle morte? est-elle mariée? Depuis bien des années
Mais ses yeux, toujours fixés sur Caroline, lui auraient dit
Déjà, hier au soir, vous m'avez frappée lorsque vous êtes rentrée; vous aviez l'air rêveuse, occupée. Vous m'avez quittée plus tôt
vous avez été d'une tristesse et d'une agitation singulière; vous aviez
Pour vous, monsieur, vous êtes jeune, ingambe, et ce ne sera qu'une promenade
et parvenir à tout. Malgré tant d'avantages, la fortune de Caroline, jointe à tout son bien, qu'elle lui destinait, et Caroline elle-même, n'étaient pas à dédaigner; enfin ils paraissaient
ou qu'elle y perdrait ses peines
son petit roman, et jouissait à l'avance des tendres scènes
Alors elle cherchait, elle imaginait tous les moyens
et n'en trouvait point qui ne la compromît
Caroline, indignée, faillit à le renvoyer à l'instant
occupée toute la nuit de son projet de mariage, qui l'enchantait
une tournure romanesque, une sympathie secrète qui lui donnèrent les plus grands espérances
Celui-ci n'ose-t-il pas déjà m'écrire
une de ses mains, elle la couvrait de baisers et de larmes
un autre papier. Elle rêva encore et dicta.
Tous les après-dîners, le baron arrivait de très-bonne heure
hélas! n'est-il guère plus libre que Caroline
insensiblement elle absorba toutes les autres
la profonde rêverie où elle était plongée
l'embarras qu'elle avait éprouvé en se trouvant chez lui, la présence de Lindorf n'avait point
Elle répondit à peine par quelques monosyllabes
Chère Caroline, tendre amie de mon coeur, vous lirez
Cet état ne dura pas longtemps, et celui qui le suivit
ils dormirent encore une bonne heure. Caroline passa à sa fenêtre
qu'à elle d'y jouir du plus beau des spectacles; et sans doute
Elle fit un cri perçant; mais elle ne put douter
lorsqu'à ce cri elle le voit s'élancer
je n'en sortirai pas que vous n'ayez décidé de mon sort
Lindorf, prévenu, continuait à interpréter
à la timidité; et, voulant enfin la vaincre et la forcer à parler
Chère Caroline, dit-il en le prenant, je n'ai pas un instant
s'asseyait, se relevait, appuyait sa tête
le soulagèrent un peu. Au bout de quelques moments il put se rapprocher d'elle
à cet excès le plus grand des bonheurs
écoute-moi: ton coeur m'a nommé; tu t'en défendrais
sa tête et son coeur: celle qu'elle le reverrait encore fut la première
Mais qu'est-ce qu'il pouvait avoir à lui confier
Et lui ayant baisé la main deux fois avec passion
et le voit encore qui s'éloignait avec rapidité
il déclara qu'il en reprendrait point de nouveaux liens
ou met en fuite ceux qui le poursuivaient
Le comte voulut lui répondre. Les sanglots étouffaient sa voix
je désirais de le connaître, de m'attacher à lui, de l'imiter, s'il m'était possible
Plusieurs années s'écoulèrent sans que la passion que j'avais de voir
Dans quel affreux détail je vais entrer! quel terrible aveu
serrement de coeur, qui l'empêchait de respirer
dans une université, je versai bien autant de larmes
avaient apporté à sa figure, et à l'impression qu'elle me fit
et pour cet effet, je m'étais mis à peu près comme lui
elle avait quelquefois l'air émue, attendrie
ne l'espérez pas; je ne le puis, je ne le puis; ce serait m'ôter
promis d'être huit jours sans voir Louise
je vous apprendrai de qui je tenais ces détails, et s'ils étaient fondés
rien que je ne fisse pour vous rendre à vous-même et au bonheur
la garde de tous les troupeaux du village. J'avais entendu
avait déjà tué plusieurs loups qui attaquaient son troupeau
pas paru qu'ils y eussent fait attention
m'assura que sa soeur penserait de même, et serait très-offensée
plus me taire; aussi bien je voudrais consulter M. le baron là-dessus
après m'avoir serré la main, il me laissa.
{fin du 1er volume}
Ma pâleur, le sang dont j'étais couvert les effraya
nous aidèrent de tout leur faible pouvoir
chercher des chirurgiens à la ville la plus prochaine
porté à l'étude plutôt qu'au militaire
avait obéi à son père et au roi en se vouant à cet état; mais qu'il était charmé
qu'il venait d'engager: c'était le pauvre Justin. Sa bonne mine
l'aimerais-je comme je fais depuis si longtemps
Elle montra au comte deux petite groupes très-joliment travaillés: l'un représentait Justin lui-même assis à ses pieds, et tous les deux assez reconnaissables; l'autre, mieux fait encore, offrait le jeune berger terrassant un gros loup
car mon frère m'assure qu'il le tuerait tout de suite. Au reste
Gardez-vous-en bien, monseigneur, avec le respect
ça vous tue un loup comme rien; jugez
Je remis à Justin son engagement de soldat, l'acte de donation de la ferme
concerté ensemble quelques projets dont l'exécution
l'heureux Justin, qui venait chez eux; il leur montra
chercher Louise, lui disant dans ce moment que je l'attendais chez elle; elle n'écouta que le premier mouvement de sa joie, courut à perte d'haleine, et me témoigna
et ce malheur n'arrivait jamais. Au reste
retraite avec lui formèrent plus mon caractère, mon jugement
entr'ouvrit seulement, et la refermant tout de suite avec une sorte de crainte respectueuse, comme si ses regards l'avaient profanée, elle la posa tout près d'elle
Au bout d'un mois, le roi sachant que son favori pourrait le voir
mais combien je fus confus intérieurement quand je l'entendis me faire des compliments
donnais au comte dans cette triste occasion, et sur les soins
Après quelques moments ils désirèrent d'être seuls; et nous sortîmes. Longtemps après mon père fut rappelé
Il m'arrêta par un regard, en pressant sa main
modérer le transport de ma vénération, de ma reconnaissance
Le comte, malgré qui j'écrivais ce que vous venez
obligé de lui dire que je l'avais brûlé; mais je le conservais avec soin
plaignez au moins le coupable, mais bien malheureux Lindorf
je me conduisais avec elle comme si elle l'eût été
ne m'inspirait point encore d'autres sentiments que celui d'une amitié
je ne fixais jamais le comte sans un renouvellement
Je savais que ce portrait existait
me le refusa absolument
possédait un portrait de son frère en médaillon
datée de Pétersbourg, d'un an environ avant son mariage
développe toujours quelque grâce nouvelle, quelque agrément
mais je crois… oui, en vérité, je crois Matilde pour le moins
j'ai su démêler l'âme la plus tendre, la plus capable de s'attacher
tel qu'il le faut pour être le frère, et le frère chéri de votre ami
ambassadeur à la cour de Pétersboug, incluse dans la précédente.
bien joyeux d'être au château, et qui s'amusent tant dans les jardins
à la santé de monseigneur, il ôte vite son petit bonnet
s'il ne m'ordonnait pas de lui donner des nouvelles
son petit, et le plus gros danse pendant que je joue. Nous sommes là comme les oiseaux
à sa femelle pendant qu'elle couve ses petits
la persuader encore de consentir à cette union
on avait en effet vu partir une berline
entre les lignes et les chiffres ce qui me regardait
ma tante m'a donné une liste à copier
Je suis fâchée d'attraper ainsi ma tante, mais elle… Comme elle m'a trompée! Jusqu'à ce soir
Ma liste ne ressemble plus à une liste à présent
Je reçus celle du comte aussitôt que possible, et vous la trouverez
elle n'aura point à rougir d'avoir écrit la première
Je lui écris aujourd'hui pour la consoler. Je lui fais entrevoir
dans trois ou quatre elle sera plus formée
du moment qu'elle ne serait plus la femme que vous préférez
ce rapport de goûts, cette confiance entière, cette liaison des âmes
usurpés sur un coeur engagé ailleurs, de séparer
pouvoir le servir actuellement dans un autre genre! Il a besoin
la comparaison de moi à l'objet aimé et regretté; on me regarderait
Je saurai la rendre malgré elle
comme le plus n'y gâte rien
répondrais pas de n'être pas jaloux
A présent je le suis beaucoup ici des affaires du roi
n'avoir pas trop le temps de vous écrire
prolonge aujourd'hui ce plaisir, etc. etc. etc.
Continuation du Cahier
Le temps s'écoule, Caroline, et les
faillit à succomber à sa douleur et à son effroi
arrivé à Berlin. Sa lettre avait bien tournure énigmatique
ce n'est qu'à présent que je me la rappelle. Je la reçus
mon oncle maternel. Il vivait, comme un solitaire, dans la terre
j'osai entrevoir le plus grand des bonheurs
à la croisée de votre pavillon, j'avais déjà passé dessous
du coeur et des sens que je trouvais auprès de Matilde
tout à mes yeux. Je portais votre idée sur chaque objet, ou plutôt je ne pensais qu'à vous seule au monde. Pendant deux mois, la seule lettre que j'écrivis, fut pour demander
Je posai la lettre, pendant longtemps il me fut impossible de l'achever; enfin je la repris, et ce qui suivait me rassura.
Je courus la cherche moi-même au bureau des postes
hors de la ville, que je descendis promptement de mon cheval, l'attachai à un arbre, et que je rompis ce cachet
Heureux Lindorf! Vous aimez: vous êtes sûr d'être aimé.
croyais pas possible qu'on pût la trouver ailleurs
le premier et le seul qui lui fait quelque impression
si l'on doit donner ce nom à ses sentiments pour vous
je prévoyais un peu ce qui vous est arrivé
aurai-je bientôt une amie à présenter à Matilde. Qu'elle la rende
Fin du cahier de Lindorf.
inondaient ses joues: elle veut les essuyer, tire son mouchoir
avec précipitation, sans savoir pourquoi, ni ce qu'elle fuyait… Un instant suffit pour la remettre. Elle rentra, trouva la chanoinesse
mais bien plus atterrée encore du billet d'adieu de Lindorf
et de soutenir aussi bien qu'il serait possible les regrets
de la part de Lindorf. Dans le vrai, elle le regrettait trop elle-même
et ce sujet continuel de conversation, tout pénible
le meilleur des hommes méritait un coeur tout à lui
c'était un état d'agitation continuel. Au moindre bruit
trouvait que ce n'était pas trop de toute une vie pour l'expier
Linforf faillit à le détromper; mais craignant
c'était le roi qui, sur les grands biens de Caroline, avait eu l'idée de ce mariage, et lui en avait écrit en Russie
me parut remplir parfaitement ce que je désirais depuis longtemps. Vous connaissez
qu'il avait la parole du chambellan, et à m'ordonner de partir tout de suite pour conclure mon mariage
une violente maladie, qui me mit à deux doigts de la mort. C'est alors
sa physionomie ingénue, des grâces répandues dans tout l'ensemble de sa figure, m'avaient frappé bien agréablement; et c'était là
on voyait qu'elle s'efforçait de prendre sur elle. J'en fus
en la lui remettant; lisez et voyez à quel point
que le pauvre Lindorf eut besoin de tout son courage
quelques larmes qu'il ne put retenir s'échappèrent sur ses joues.
Cher Lindorf, lui dit-il alors, lorsqu'il fut un peu calmé, vous partagez trop vivement ma situation; je crains
d'en être aimé autant que je puis l'être; et jamais je n'eus
à l'antipathie qu'elle a conçue contre moi
ni son coeur ni sa raison aux liens qu'on lui a donnés.
leur séparation, prochaine, et peut-être par la mort; car c'était bien le projet de Caroline, si on la forçait à quitter Rindaw, à se séparer de son unique amie. Depuis la perte de sa vue, la compagnie de sa chère Caroline était sa seule consolation. Elle disait souvent que le moment où elle en serait privée
ce qui désespérait le plus la sensible Caroline. Elle ne put donc
son père ne lui fixait point de temps précis
avant de l'ouvrir, et faillit à s'évanouir en voyant d'où
Je vous remets à mon tour l'entière décision de ce que vous voulez que je devienne, et je jure de me soumettre à l'arrêt que vous prononcerez. Mais puis-je
si vous préférez d'être encore pour tout le monde
Vous engagerez cette tendre et respectable amie
jamais quitter, à venir l'habiter avec vous
vous n'en trouverez jamais de plus tendre, de plus sincère qu'un époux
vous rend heureuse, mon but est également rempli.
Caroline mariée depuis plus de deux ans sans qu'elle s'en doutât
et combien j'ai de torts avec lui, ce n'est pas votre Caroline
je le vois beau comme un ange, et des sentimens d'une noblesse
d'admiration, ne demandait pas mieux qu'à s'épancher
la crainte de vivre avec une femme capricieuse, injuste, qui se laisse prévenir, avec un enfant volontaire, opiniâtre, déraisonnable
Qui sait encore s'il n'est pas instruit de me sentimens
à ses emplois, à la cour, à la position où il plaçait la faveur
Ah! c'est alors que je serais vraiment coupable
la solitude n'a rien du tout qui m'effraie
mais on peut croire au moins que ce fut le dernier
Le petit portrait sorti de sa boîte, fut suspendu
de la savoir à Berlin, que dans les pays lointains, voyageant avec Linforf.
pour l'inviter en son nom, à son nom, à se rendre à Rindaw
insista si fort, qu'elle n'osa pas la contrarier
j'oublierais bientôt que j'en ai connu de plus vifs, et que celui
douloureusement à tous les torts qu'elle avait avec son époux
n'avait garde d'imaginer que ce fussent elle et la baronne.
son lacet coupé, qu'on efforçait de sortir comme on pouvait de la berline; et la baronne tout en larmes, jetant les hauts cris, appelant l'univers
Il se ranime bientôt, mais c'est pour se livrer
c'est celle que j'adorai, qui n'existe plus
lui dit qu'il était là, et que Caroline se ranimait.
avec violence, puisqu'elle y arrivait mourante
c'est celle que j'adorai! Quoi! ce serait
le changement que deux années avaient apporté à la figure
son état actuel, il ne put longtemps la méconnaître
Trop faible pour rien articuler, elle retire
d'une voix bien faible, avec le ton du reproche
c'est elle-même que j'adorai sans la connaître
d'écrire pendant ce temps-là la lettre qu'on vient de lire
Ne pouvant plus résister ensuite au désir
la chambre où l'on avait mis Caroline
Elle s'y rendit tout de suite, étant tout aussi
on écrit votre histoire, c'en sera l'incident
si j'avais pensé… mais j'avoue que cela m'était totalement
obtenu de la chanoinesse de coucher dans un autre appartement
Peu de temps après, le médecin de la petite ville prochaine arriva
que plus alarmé. Il décidait que c'était la petite vérole
Les soins assidus qu'il en prenait, la douceur
qu'il entendait dire aux deux femmes qui le servaient, tout enfin y ajoutait
cette passion et son devoir, en étaient l'unique cause.
depuis vingt-quatre heures elle n'avait plus de connaissance
le comte seul pouvait l'obtenir. Elle n'était tranquille
qui pouvait tout au plus en avoir décidé le moment, mais qu'il attribuait
qui la menace n'empêchait de réparer… Il ne pouvait soutenir cette image
qui lui disent que M. le comte est auprès de sa femme
chambre inconnue, son père, son mari près d'elle, les reconnaît
celle qui était devenue l'unique objet de sa vie
le comte le regardait en silence, avec un air égaré
dans un tiroir, remettant à les lire à un moment
exactement à celle qu'il en avait reçue il y avait peu de temps
cette lettre qu'on a vue dans le premier volume, cette lettre, écrite
depuis cette lecture, elle s'était tant de fois reprochée. Ce n'était
toute sa philosophie l'abandonnèrent
Ce dernier lui jura que la comtesse vivait encore, et qu'il n'avait pas même
une autre scène, une autre émotion les attendait encore
se penche sur elle, et la serre avec force dans ses bras
auprès de lui sa bonne ou sa maman, elle lui tend
Mais, où sommes-nous? Je ne puis me rappeler
âme sensible, se réunira pour l'obtenir…
je ferai tout ce qu'on voudra, et ce sera ma réponse.
Son père fut donc introduit après d'elle. Il lui témoigna sa manière et son plaisir de la voir en aussi bon état, et celui de la laisser
Il entra là-dessus dans des détails
mais, mon père, dites-lui bien c'est pour elle, pour la revoir plus tôt; que sa Caroline n'aspire qu'à ce bonheur… Dites-lui bien aussi qu'elle soit tranquille
soit à la lui jouer de la flûte-traversière, sur laquelle il excellait. Ces sons pénétraient dans l'âme
un sentiment pénible, un trouble qui ne fut que trop remarqué, et qui confirma et les idées et les projets du comte
d'où venait cette crainte mortelle de me perdre, ce désespoir
en arrivant à Ronnebourg, et caché avec soin, qu'elle redemanda dès qu'elle eu repris la connaissance, et qui devint son bien
la certitude qu'il n'est plus au bout du monde
Car, tenez, cher frère, j'aimerais mieux mourir mille fois
cette gaieté folle dont vous me plaisantiez
comme l'ami de mon bon frère, mais comme le seul homme
à mon attachement pour vous, que vous eussiez pu m'intéresser
faire mon bonheur quand il la rendrait malheureuse
Son coeur est donné; elle aime ailleurs; celui qu'elle aime le mérite et l'adore à son tour
J'irai dans bien de temps voir par moi-même si votre coeur
aucune puissance sur la terre n'aura pas le droit de vous contraindre
il en joignit une pour sa tante de Zastrow. Il lui disait
plus tranquille sur le sort de Matilde, s'occupa du plan
mais non pas celle d'en être le témoin
je devais consacrer tout de suite le retour de mes forces
Ma bonne maman n'existe plus, je le vois; j'ai donc tout perdu
entrevit enfin l'avenir le plus heureux, et s'affligeait
Le comte, qui n'entendait rien aux mensonges, la renvoya au chambellan, qui ne tarderait pas à revenir
elle était seule héritière de la chanoinesse. Son testament
une augmentation de fortune fût un sujet de s'affliger. Hélas
émue à l'excès, se pencha sur lui, le releva tendrement
Je sais bien que ce n'est et ne peut être que celle de l'amitié
tantôt désirant avec passion le retour de Lindorf
tout l'empire des passions et leur tyrannique pouvoir
{Fin du second volume}