Chapter 3

La chanoinesse trouva le style de ce billet bien commun et bien trivial. Il y avait, selon elle, mille autres choses à dire; mais Caroline tint bon, n'y voulut rien changer, apaisa son amie par quelques caresses, et renvoya le coureur chargé de sa réponse.

On prétend que la lettre de Lindorf fut relue plus d'une fois dans la journée, et que, lorsqu'il arriva le soir, on aurait pu la lui réciter sans y manquer d'un mot. Ce qu'il y a de sûr au moins, c'est que cette lecture répétée acheva de dissiper jusqu'à la moindre trace du chagrin de Caroline. A force de lire qu'elle était d'une prudence rare, elle finit par le croire elle-même, tout en s'avouant qu'elle n'avait jamais pensé au bon effet que produirait son absence du pavillon, et le mystère qu'elle avait fait à son amie. Il est certain du moins que c'était elle qui avait eu l'idée de n'y point aller et de se taire.

Ainsi relevée à ses propres yeux, n'ayant plus à rougir ni avec sa maman, ni avec elle-même, ni avec cet aimable Lindorf, elle l'attendit avec impatience et le vit arriver avec joie, mais non pas sans émotion: lui-même était déconcerté, un doux sourire le rassura bientôt. Ils furent tous les deux à leur aise, et la baronne leur fut d'un grand secours. Elle plaisanta agréablement sur l'inconnu, sur le mystère, sur la lettre, et sauva à Caroline une explication qu'elle ne demandait pas mieux que d'éviter.

Le pénétrant Lindorf s'en aperçut sans doute. Ils allèrent au pavillon, et il ne dit pas un seul mot qui eût rapport à ce qui s'était passé. Seulement il la pria de lui chanter la romance dela jeune Hortense, elle y consentit; ce fut lui qui l'accompagna sur le clavecin. Il savait très-bien la musique; cependant il manqua la mesure au refrain, et Caroline embrouilla les paroles. Malgré cela, cette romance lui plut tellement, qu'il la demanda; elle lui fut accordée, et tout de suite ployée en rouleau. Il osa baiser la main qui la lui présentait, et dire à demi-voix: "Comme vous êtes bonne aujourd'hui! et quelle différence de mon sort à celui d'hier!" L'ingénue Caroline fut sur le point de lui dire qu'elle se trouvait aussi beaucoup plus heureuse; mais elle se retint. Ils rentrèrent auprès de la chanoinesse. Bientôt après M. de Lindorf les quitta avec la promesse de revenir le lendemain.

Ce lendemain, et tous ceux qui le suivirent se ressemblèrent exactement: et voici l'histoire de leur vie.

Caroline reprit le matin l'habitude de son pavillon, et Lindorf celle de ses promenades. Ce cheval si fougueux était devenu si sage, qu'il s'arrêtait quelquefois une demi-heure entière sous cette croisée, qu'il apprit enfin à connaître, et devant laquelle il ne passa plus sans s'arrêter. Tous les après-dînées, le baron arrivait de très-bonne heure à Rindaw, où souvent il était retenu à souper; et toutes les soirées, lorsqu'il était parti, la chanoinesse, toujours plus enchantée de lui, en parlait avec enthousiasme: Caroline l'approuvait modestement. Elles se séparaient en disant toutes deux qu'il était le plus aimable des hommes. Caroline s'endormait en le répétant sans dessein, et sa bonne maman, en se confirmant dans ses projets d'une union que tout semblait favoriser.

Et Lindorf… Lindorf aimait avec une passion qu'il ne cherchait plus à combattre et que chaque jour augmentait. Né avec la sensibilité la plus active et les passion les plus vives, il n'était pas parvenu jusqu'à vingt-cinq ans sans connaître l'amour, ou sans croire le connaître. Mais quelle différence de l'ardeur tumultueuse qu'il avait éprouvée à ce sentiment tendre et profond dont il était pénétré pour Caroline! Heureux de la voir, de l'entendre, de vivre avec elle dans cette douce familiarité que le séjour de la campagne autorise, il ne désirait pas pour le moment d'autre bonheur. Si quelquefois dans leurs tête-à-tête, que la promenade, la musique et les infirmités de la baronne rendaient assez fréquents, il avait été sur le point de se trahir et de risquer l'aveu de ses sentiments, une sorte de timidité et de respect, suite ordinaire du véritable amour, l'avait toujours retenu. Caroline se confiait à lui avec tant d'innocence et de sécurité; il voyait si bien qu'elle ne lisait ni dans son coeur ni dans le sien propre, qu'il aurait regardé comme un crime de troubler cette heureuse ignorance ayant l'instant où lui-même serait libre de décider de son sort; et peut-être, hélas! n'est-il guère plus libre que Caroline! D'ailleurs, à quoi lui aurait servi cet aveu? A savoir qu'il était aimé autant qu'il aimait? Il n'en doutait pas un instant; et quand les hommes n'auraient pas là-dessus le tact tout aussi sûr que les femmes, Caroline était trop franche, elle connaissait trop peu l'art de dissimuler, pour savoir cacher ses sentiments. Elle seule ne s'en doutait pas encore: ils étaient voilés dans son coeur sous le nom de l'amitié. Elle croyait aimer Lindorf comme on aimerait un frère, s'applaudissait de trouver chaque jour de nouvelles raisons de l'aimer davantage, et n'imaginait pas qu'un attachement aussi pur pût porter la moindre atteinte à des liens qu'elle respectait, mais qu'elle éloignait toujours de plus en plus de sa pensée.

Eh! dans quel moment aurait-elle pu s'en occuper? Tant que Lindorf était là, et il y était souvent, on ne pensait qu'à lui seul au monde: dès qu'il n'y était plus, on ne pensait encore qu'au plaisir de l'avoir vu et à l'impatience de le revoir. Aucun autre objet ne se présentait à son esprit: absent ou présent, il était toujours avec elle; et Lindorf et son amie étaient alors pour Caroline les seuls êtres de l'univers.

Cette imprudente amie ajoutait encore, par son enthousiasme, au charme dont Caroline était environnée. Accoutumée, dès son enfance, à ne penser que d'après elle, à ne voir que par ses yeux, cela seul aurait suffi peut-être pour attacher Caroline à l'objet de la prédilection de la baronne; et cette prédilection augmentait chaque jour. Plusieurs fois, lorsqu'elle se trouva seule avec Lindorf, son secret lui échappa à demi. Elle lui fit entendre, même en termes assez clairs, qu'il ne tiendrait qu'à lui d'obtenir Caroline, et qu'elle le regardait déjà comme un fils.

Ainsi l'heureux Lindorf, chéri d'une de ces femmes, adoré de l'autre, jouissant peut-être plus délicieusement que s'il eût été amant déclaré, se croyant sûr de son fait dès qu'il parlerait, attendait sans trop d'impatience le moment où, dégagé des liens qui l'avaient retenu jusqu'alors, il serait libre d'avouer ses sentiments à Caroline, et de lui offrir son coeur et sa main. Il travaillait cependant à l'accélérer ce moment; et depuis quelque temps un peu plus d'agitation, quelques instants de tristesse, décelaient son inquiétude et ses craintes.

Un soir, en quittant Rindaw, il avertit ces dames qu'il craignait de ne pas les revoir le lendemain; il vouloir aller lui-même à la ville prochaine chercher des lettres importantes qu'il attendait avec impatience…… Mais, ajouta-t-il d'un ton plus animé qu'à l'ordinaire, on voudra bien me permettre de venir après-demain matin me dédommager de cette journée perdue. La chanoinesse l'invita pour le déjeuner; Caroline l'accompagna jusqu'au jardin, et ils se séparèrent avec l'impatience d'être au surlendemain.

Cette journée du lendemain, la première, depuis plus de deux mois, qu'on avait passée sans voir Lindorf, leur parut longue à toutes les deux. La bonne chanoinesse l'aimait au point que, sans son amitié pour Caroline, qui dominait cependant toujours, il n'aurait, je pense, tenu qu'à lui de remplacer entièrement le chambellan dans son coeur; elle assurait du moins qu'il le lui rappelait à chaque instant, tel qu'il était dans le temps de leurs amours. — "Mon père a donc bien changé? disait Caroline. — Hélas! oui, mon enfant. Tel que tu le vois, il était charmant, et il m'aimait à l'idolâtrie… Si ta mère n'avait pas été aussi riche…, jamais, j'en suis sûre, il ne m'aurait abandonnée. Mais ce cher chambellan était un peu trop ambitieux. — Ah! pensa Caroline avec douleur, il n'a donc pas changé; et sa pauvre fille aussi est la victime de cette cruelle ambition à laquelle il a toujours sacrifié."

Cette conversation, ce triste retour sur elle-même, l'amenèrent tout naturellement à penser au comte et à son union avec lui. L'absence de Lindorf, la certitude de ne pas le voir de toute la journée, avaient disposé dès le matin son âme à l'abattement et à la langueur. Elle alla promener le soir son ennui et sa mélancolie dans les jardins, où ses sombres idées la suivirent et l'accompagnèrent; celle du comte surtout la tourmentait. Malgré tous ses efforts pour l'éloigner et s'occuper d'autre chose, elle y revenait toujours. Quelques feuilles des arbres déjà jaunes et tombées, lui rappelèrent que l'automne approchait; et son coeur se serra douloureusement; un poids énorme semblait l'accabler.

Quoi! le voilà déjà passé cet été, le plus beau, le plus heureux de ma vie! Il s'est écoulé comme un instant, et il ne reviendra plus; non, il n'y aura plus de bonheur pour Caroline. Voilà déjà l'automne; et si mon père allait revenir et m'arracher de ces lieux chéris, me séparer de ma bonne maman; et si ce comte voulait… Et toi, cher Lindorf, mon frère, mon ami, mon unique ami, il faudrait donc ne plus te revoir… Ah! pauvre Caroline! pourquoi l'as-tu connu, puisqu'il fallait t'en séparer?

C'était la première fois qu'elle faisait cette réflexion. Elle lui parut bien cruelle, et l'affecta au point qu'insensiblement elle absorba toutes ses pensées.

En rêvant profondément à cette séparation qu'elle redoutait si fort, elle se trouva devant la petite porte à côté du pavillon. Elle était ouverte; et Caroline fut tentée de profiter de ce jour de solitude, pour aller se promener dans un bois qu'elle voyait en face, de l'autre côté du chemin. Depuis longtemps elle en avait l'envie; mais il ne convenait pas de s'éloigner trop du château avec le baron. Elle était seule ce jour-là; il n'y avait rien à dire: c'était le vrai moment de satisfaire sa fantaisie, et d'aller rêver dans un bois. Elle y parvint bientôt, et en y entrant elle se sentit véritablement émue du spectacle qui s'offrait à ses yeux étonnés. La soirée était superbe; les derniers rayons du soleil couchant, étincelants d'or et de pourpre, coloraient l'horizon, et répandaient des flots de lumière qui perçaient à travers l'épais feuillage des chênes antiques, élancés jusqu'aux nues. Les oiseaux faisaient entendre de tous côtés leurs chants du soir, et le grillon son petit gazouillement doux et monotone.

Oh! si jamais un être vraiment sensible n'est entré dans un bois avec indifférence, quelle impression dut-il produire sur un jeune coeur exalté par un sentiment vif et tendre! Caroline, d'ailleurs, n'était presque point sortie de l'enceinte du château. Accoutumée aux petits arbres de ses petits bosquets, elle se voyait seule, pour la première fois de sa vie, sous ces dômes sombres et majestueux élevés par la nature; et sa disposition actuelle à la mélancolie ajoutait encore à l'émotion qu'elle éprouvait.

Elle prit au hasard la première route qui s'offrait à elle, et qui paraissait traverser le bois dans sa longueur. Elle la suivit longtemps sans s'en apercevoir. Enfin quelque bruit la tirant tout à coup de la profonde rêverie où elle s'était plongée, elle lève les yeux, et se voit avec surprise en face et presque dans l'avenue d'un grand et beau château. Elle n'eut pas le temps de faire beaucoup de réflexions sur ceux à qui il pouvait appartenir… Lindorf parait dans cette avenue; il a déjà vu Caroline; il a déjà franchi d'un saut le petit mur qui les séparait; il est déjà près d'elle, et lui témoigne plus par ses regards que par ses paroles, et son étonnement, et sa joie de la trouver presque dans sa demeure.

Caroline, confuse, interdite, rougissait jusqu'au blanc des yeux, n'osait les lever sur Lindorf, et disait en balbutiant qu'elle s'était égarée, qu'elle ignorait absolument… qu'elle croyait Risberg d'un tout autre côté. Lindorf eut tout à fait l'air de la croire; et loin de la presser de s'arrêter plus longtemps, loin de lui offrir de se reposer dans ses jardins, il eut la délicatesse de lui dire qu'il allait tout de suite la reconduire à Rindaw, et que, pour varier sa promenade, ils prendraient un autre chemin encore plus agréable. Sans doute qu'il entendait par ce mot le chemin le plus long, celui-ci l'était du double. Caroline ne put s'empêcher de le remarquer, en s'appuyant sur un bras qu'elle avait d'abord refusé, et que la fatigue l'obligea de prendre. "Ce chemin, dit-elle, est bien plus long que celui du bois. — Il est vrai; c'est un détour. Pardon; j'ai voulu vous faire faire une fois ce que je fais tous les jours. — Comment? — Oui, quand je vais à Rindaw, je passe toujours par le chemin du bois, et quand je reviens chez moi, je prends toujours celui-ci." Caroline rougit et ne répondit rien. Soit que ce fût une suite de ses réflexions de la journée, ou de l'embarras qu'elle avait éprouvé en se trouvant chez Lindorf, sa présence n'avait point eu cette fois son effet accoutumé. Loin de dissiper sa tristesse, elle l'avait augmentée; des larmes roulaient dans ses yeux; elle sentait que si elle eût dit un seul mot elles auraient inondé ses joues.

Lindorf, au contraire, avait d'abord paru plus content qu'à l'ordinaire. La joie le plus pure était répandue sur sa physionomie; elle animait tous ses traits, toutes ses expressions. Il lui parlait avec feu de la beauté de la campagne, du délice d'y vivre auprès de l'objet qui nous intéresse, etc. Elle répondait à peine par quelques monosyllabes, et son coeur, était toujours plus oppressé. Son abattement frappa Lindorf. Il se tut, et l'observa avec des regards où se peignaient alternativement le doute, la crainte, la tendresse et l'espérance. Il semblait avoir à dire quelque chose qu'il n'osait prononcer. La lune s'était levée; sa douce lumière éclairait leur marche silencieuse, et ajoutait encore à leur émotion mutuelle. Enfin Caroline, ayant pris sur elle de prononcer quelques mots, lui demanda s'il avait reçu les lettres qu'il attendait avec tant d'impatience. — Ces lettres, répondit Lindorf avec un ton passionné…, ô Caroline! vous ne savez pas, vous n'imaginez pas à quel point elles pouvaient influer sur mon bonheur… Demain matin j'irai, je vous les communiquerai. Chère Caroline! ô ma tendre amie! vous lirez enfin dans ce coeur qui brûle de s'ouvrir entièrement à vous…, vous saurez tout ce que je pense, tout ce que je sens; et cet entretien que je vous demande décidera du sort de toute ma vie.

Ces mots, et plus encore le ton dont ils étaient prononcés, effrayèrent Caroline, et sans doute achevèrent de déchirer le voile qui déjà commençait à s'entr'ouvrir. Sans avoir la force de répondre un seul mot, elle eut celle de dégager son bras, qu'il pressait avec ardeur; et se trouvant précisément alors devant la petite porte de son bosquet, elle y entra avec précipitation, en lui disant d'une voix étouffée: Adieu, Lindorf; à demain. Et moi aussi je vous parlerai, je vous apprendrai… vous saurez…

Alors elle n'y put tenir plus longtemps. Sa tête se pencha sur son sein; ses larmes, trop longtemps retenues, coulèrent en abondance; un tremblement universel la força de s'asseoir sur un banc que se trouvait derrière elle. Et Lindorf… Lindorf l'a suivie; il est à ses pieds; il presse avec transport ses deux mains qu'il couvre de baisers, et qu'elle ne songe point à retirer; il ose même la serrer dans ses bras; et la tête de Caroline se penche sur son épaule. O ma bien aimée! lui disait-il, laisse-moi les essuyer ces précieuses larmes, qui sont le gage de mon bonheur… Fille adorée, calme-toi, rassure-toi; c'est ton ami, ton amant, et bientôt ton époux qui t'en conjure. Ce mot terrible rappela Caroline à elle-même et à ses devoirs. Elle se leva avec effroi, le repoussa loin d'elle, voulut parler, ne put articuler un seul mot; et frémissant du danger qu'elle avait couru, elle sentit que dans ce moment la fuite était le seul parti qu'elle eût à prendre. Se dégageant donc avec effort des bras de Lindorf qui voulait la retenir, elle s'échappa, et courut se renfermer dans son appartement. Elle se jeta sur le premier siége qu'elle trouva, et fut assez mal pendant quelques instants, pour perdre toutes ses idées. Cet état dura peu, et celui qui le suivit fut bien plus affreux.

Heureusement pour elle, son amie s'était mise au lit avant le souper, ce qui lui arrivait quelquefois, et dormait profondément. Elle fut donc dispensée de paraître; et pour être plus libre encore de se livrer à la douleur sans témoins, elle prit le parti de se coucher aussi et de renvoyer sa femme de chambre.

Dès qu'elle put réfléchir, non pas de sang-froid, mais avec un peu plus de calme, à sa situation actuelle, elle sentit qu'il fallait au plus tôt instruire Lindorf qu'elle n'était plus libre, et se condamner à ne plus le revoir. L'arrêt était bien dur; la vertu le prononça, mais le coeur en gémit. Il n'était plus possible à Caroline de se faire la moindre illusion sur la nature de ses sentiments. C'était l'amour dans toute sa force, et d'autant plus violent, qu'il se faisait connaître par les traits les plus aigus de la douleur. Si son désespoir en augmenta, elle n'en fut que plus confirmée dans la résolution qu'elle venait de prendre. Le danger était trop pressant pour balancer un instant…

Mais comment lui faire cette terrible confidence? La scène de la veille était trop présente à son esprit pour risquer de la renouveler. Elle sentait qu'il lui serait impossible de le voir, de lui parler, de lui dire elle-même: Séparons-nous pour toujours. Une lettre était donc le seul moyen, elle s'en occupa toute la nuit. Elle n'était pas facile à composer cette lettre; chaque expression ou chaque phrase lui paraissait trop froide ou trop tendre. Enfin, quand elle eut trouvé à peu près le tour qu'elle voulait lui donner, elle s'impatienta que le jour parût pour l'écrire. Elle ouvrait à chaque instant ses rideaux; et dès qu'elle aperçut les premiers rayons de l'aurore, elle sortit de son lit, passa une robe, et voulut commencer sa pénible tâche. Mais on sait que tous ses meubles avaient insensiblement pris le chemin du pavillon, son secrétaire y avait passé comme tout le reste. Elle ne trouva pas dans sa chambre de quoi tracer un seul mot. Il fallut prendre patience, attendre que les gens du château fussent levés et eussent ouvert les portes. Comme aucun d'eux n'avait d'amant à congédier, ils dormirent encore une bonne heure. Caroline la passa à sa fenêtre.

Il n'aurait tenu qu'à elle d'y jouir d'un spectacle ravissant; et sans doute, pour la première fois de sa vie, le développement insensible du jour, les gradations de la lumière, enfin le lever du soleil paraissant dans toute sa gloire, animant toute la nature, ne firent aucune impression sur son coeur déchiré. Lindorf, qu'elle allait éloigner d'elle et rendre malheureux; Lindorf, dont elle n'avait connu l'amour et senti combien il lui était cher qu'au moment de s'en séparer pour toujours, obscurcissait tout à ses yeux. Elle ne pensa qu'à lui, elle ne vit que lui; et les brillantes couleurs de l'aurore, et les rayons du soleil, et le réveil de la nature, tout fut perdu pour elle.

Dès qu'elle put sortir, elle courut au pavillon. Il était essentiel que Lindorf reçût sa lettre avant d'arriver à Rindaw; et Caroline ne doutait pas qu'il n'y vînt aussitôt qu'il lui serait possible: elle s'achemina donc tristement. Mais que devint-elle lorsqu'en entrant dans le pavillon, dont la porte était ouverte, elle vit ou crut voir Lindorf lui-même, assis dans le fond, pâle, abattu, les cheveux en désordre, et qui, la tête appuyée sur une main, paraissait plongé dans une profonde rêverie! Je dis qu'elle crut le voir, parce qu'elle eut un instant l'idée que c'était une illusion de son imagination égarée et trop occupée de lui. Elle fit un cri perçant, et ne put douter que ce ne fût bien lui-même, lorsqu'à ce cri elle le vit s'élancer de sa place, courir à elle, tomber à ses pieds, et lui dire avec une impétuosité qu'elle ne put arrêter: O Caroline! pardonnez… celui qui vous adore ne vous a point compromise. Hier, en vous quittant, je rentrai chez moi, j'y ai passé la nuit; mais pensez-vous que le sommeil ait approché de mes paupières? Au point du jour, je me suis levé; je suis sorti; cette porte était restée ouverte… Je ne sais comment je me suis trouvé ici; mais, Caroline, je le jure, je n'en sortirai pas que tu n'aies décidé de mon sort.., ou plutôt laisse interpréter ton silence et ton trouble à ton heureux amant. Un sourire me suffit; et sûr de ton aveu, sûr de l'aveu de notre amie, je cours obtenir celui de ton père… Demain peut-être, demain c'est à ton époux que tu pourras avouer sans rougir que tu l'aimes.

C'était sans doute le moment de parler, de détruire d'un seul mot les douces illusions de l'amant; mais qu'il était pénible à proférer ce mot cruel! Il s'arrêta sur les lèvres de Caroline; elle voulait et ne pouvait l'articuler.

Lindorf, abusé, continuait à interpréter ce silence en sa faveur, à l'attribuer à la modestie, l'embarras, à la timidité; et voulant enfin les vaincre et forcer Caroline à parler, il se leva précipitamment, courut à son chapeau qu'il avait posé sur le clavecin: Chère amie! dit-il en le prenant, je n'ai pas un instant à perdre quand il s'agit d'assurer mon bonheur. Je n'exige plus un aveu qui paraît trop vous coûter; mais si vous ne me défendez pas de partir, je vole à l'instant à Berlin, et j'en reviens bientôt, je l'espère, avec le droit de le demander. Alors, Caroline effrayée, rassemblant toutes ses forces, court à lui: "Qu'allez-vous faire, Lindorf? Vous ne savez pas… apprenez… — Quoi donc? — Un secret. — Quel secret? Parlez, Caroline; vous me faites mourir. — Eh bien! je suis… — Vous êtes…? — Mariée…"

La foudre tombée aux pieds de Lindorf l'aurait sans doute moins atterré — Mariée! répéta-t-il avec l'accent de la terreur; et le plus profond silence succéda à ce mot, ou plutôt à ce cri. Caroline tremblante s'était assise, et couvrait son visage de son mouchoir… Lindorf se promenait à grands pas… — Mariée! répéta-t-il encore en se frappant le front. Et après un autre moment de silence… Non, non, c'est impossible, absolument impossible. Vous m'abusez, Caroline; vous vous jouez d'un malheureux dont vous égarez la raison. Cessez ce jeu cruel; dites… dites-moi que vous n'êtes point mariée. — Il n'est que trop vrai que je le suis, répondit Caroline d'une voix altérée. — Mais votre amie? — Elle l'ignore; je vous l'ai dit, c'est un secret. — O Caroline! Caroline! où m'avez-vous conduit? Fatal secret! Malheureux pour toute ma vie!!!

Pendant quelques moments il fut dans une agitation que tenait du délire: il s'asseyait, se levait, appuyait sa tête contre le mur; tous ses mouvements tenaient de la fureur. Lindorf, cher Lindorf, disait Caroline, au nom du ciel, calmez-vous. Eh! ne suis-je pas bien plus malheureuse encore?… — Vous malheureuse! ô Caroline!… Alors l'attendrissement prenant le dessus, des larmes… oui, des larmes, tout amères qu'elles étaient, le soulagèrent un peu. Quelques moments après, il put se rapprocher d'elle.

Caroline, lui dit-il d'un ton plus doux, expliquez-moi le donc ce mystère dont la découverte me tue. Quel est-il cet inconcevable époux qui peut ainsi vous laisser à vous-même, négliger à cet excès le plus grand des biens?

Caroline, qui pouvait à peine parler, consolée cependant de la voir un peu plus tranquille, lui fit succinctement l'histoire de son mariage avec un seigneur de la cour qu'elle ne nomma point, voulant respecter le secret du comte; et, sans parler même de ce qui pouvait le désigner, elle dit seulement qu'une répugnance invincible pour un lien auquel elle s'était soumise par obéissance l'avait obligée à demander cette séparation, au moins pour quelque temps; qu'on la lui avait accordée sous la condition de garder le secret. "Je manque peut-être, dit-elle, à un de mes devoirs en le révélant; mais du moins je saurai remplir tous les autres, quelque pénibles qu'il soient à mon coeur. Adieu, Lindorf, séparons-nous; fuyez-moi pour toujours; oubliez, s'il est possible, l'infortunée Caroline. — Que je vous fuie! que je vous oublie! reprit Lindorf, dont la physionomie s'était éclaircie pendant le court récit de Caroline: ah! jamais, jamais… Mes espérances se raniment, et j'ose encore entrevoir le bonheur. — Que dites-vous, Lindorf? La douleur vous égare. — Non, je puis encore être heureux, si vous daignez y consentir… O ma Caroline! écoute-moi: ton coeur m'est connu; tu t'en défendrais en vain. Il m'appartient ce coeur que j'a mérité par l'excès de mon amour; et mes droits sont bien plus sacrés que ceux d'un tyrannique époux, qui abusa de l'autorité paternelle. Dites un seul mot, et ces liens abhorrés seront brisés; ils le seront, j'ose vous l'assurer. Le roi est juste; il m'aime, il m'entendra: et d'ailleurs, j'ai un moyen sûr, un appui. — Malheureux Lindorf! interrompit Caroline, perdez un espoir chimérique; le roi lui-même les a formés ces noeuds que rien ne peut rompre. Et quel appui peut balancer un instant la faveur du comte de Walstein? — Du comte de Walstein! reprit Lindorf. — Son nom m'est échappé, dit Caroline; mais je compte sur votre discrétion. Jugez donc s'il vous reste le moindre espoir. — Quoi! c'est lui qui…. — Oui, le comte de Walstein est mon époux."

Lindorf, les yeux fixés en terre, les bras croisés, ne répondit pas un mot; il paraissait absolument absorbé dans ses pensées. Enfin, sortant tout à coup de cet état de stupeur: "Caroline, dit-il à demi-voix et sans presque la regarder, je vais vous quitter; mais je reviendrai demain matin. Il est essentiel que je vous parle encore. Demain, à la même heure, soyez ici dans ce pavillon. Je l'exige de votre amitié. Dites, puis-je y compter? y serez-vous demain matin à huit heures? vous trouverai-je ici? — J'y serai, dit Caroline sans trop savoir ce qu'elle répondait. — A demain donc," reprit Lindorf en faisant un pas pour se rapprocher d'elle; mais se reculant tout à coup, il prit son chapeau, et disparut.

Qu'on juge de l'état où il laissa Caroline, de la confusion d'idées qui remplissaient sa tête et son coeur: celle de le revoir encore fut la première.

Mais que pouvait-il avoir à lui confier, qu'il n'eût pu dire dans ce moment? Pourquoi ce rendez-vous demandé avec tant d'instance, et même avec une sorte de solennité?

Elle se repentait presque d'y avoir consenti; cependant aurait-elle pu le refuser? D'ailleurs, il était possible qu'il n'eût pas perdu l'idée de faire rompre son mariage. Il n'avait point dit qu'il y eût renoncé; il était donc essentiel de le revoir, pour le dissuader de faire des démarches inutiles, qui n'aboutiraient qu'à découvrir leur liaison, et rendre Caroline plus malheureuse. Cela la détermina à être exacte au rendez-vous. Elle pensa ensuite à l'embarras de cacher plus longtemps sa position à la chanoinesse. Qu'allait-elle penser de l'absence de son cher Lindorf? Et Caroline elle-même sentait que ce serait une consolation pour elle de pouvoir épancher sa douleur et verser des larmes dans le sein de cette indulgente et tendre amie. Mais on avait exigé d'elle une promesse si forte, si positive, et la punition dont elle était menacée lui paraissait si terrible, qu'elle n'osait confier son secret sans permission. C'était assez, c'était trop même d'en avoir instruit Lindorf; et son motif pouvait seul la justifier. Elle prit donc le parti d'écrire tout de suite à son père pour lui demander cette permission.

"Il ne lui était plus possible, disait-elle, de dissimuler avec sa bonne maman, ni de lui cacher plus longtemps son mariage. L'ignorance où était celle-ci à cet égard l'exposait à des conversations pénibles et souvent répétées. Prête à se trahir à chaque instant, elle demandait en grâce la permission d'avouer un secret qui coûtait trop à son coeur, et blessait la reconnaissance et l'amitié qu'elle devait à madame de Rindaw. Que pouvait-on craindre? La mauvaise santé de la baronne, son goût pour la retraite, répondaient de sa discrétion. A qui le dirait-elle, puisqu'elle ne voyait jamais personne? D'ailleurs, ajouta Caroline, qui voulut prévenir et la visite et les persécutions qu'elle redoutait, décidée comme je le suis à ne point la quitter, à rester auprès d'elle autant qu'elle vivra, il m'est affreux de n'oser ouvrir mon coeur à celle qui m'a tenu lieu de mère…. Oui, mon père, il m'en coûte sans doute de vous affliger, de vous priver d'une fille qui, si vous l'eussiez voulu, ne vous aurait jamais quitté, dont la vie aurait été consacrée à vous prouver sa tendresse; mais vous en avez ordonné autrement. Permettez donc qu'à mon tour j'use de la liberté que mon époux et mon roi m'ont donnée.Je puis demeurer à Rindaw autant que je le voudrai. Tel est l'arrêt qu'ils ont prononcé, et que je n'ai point oublié…. Je déclare donc que je le voudrai aussi longtemps que mon unique amie existera, et que mon coeur et ma raison se refuseront aux liens que j'ai formés, etc., etc."

Caroline connaissait trop bien le despotisme de son père, pour croire cette lettre suffisante. Mais ayant fait également l'épreuve de la générosité du comte, elle résolut cette fois encore de s'adresser directement à lui, et de lui déclarer ses intentions futures avec cette fermeté qui lui avait déjà si bien réussi le jour de son mariage. Mais voulant que cette démarche, qui ne laissait pas de lui coûter infiniment, fût du moins décisive, et sentant qu'elle ne pouvait être excusée que par une répugnance invincible, elle prit sur elle de s'exprimer, non pas avec une dureté dont elle était incapable, mais d'une manière assez positive pour ne pas laisser au comte le moindre espoir de la ramener. Après lui avoir demandé la permission d'avouer son mariage à la baronne, et son aveu pour rester à Rindaw, elle ajoutait: "Ce n'est plus un enfant, monsieur le comte, qui cède à un caprice, à un effroi imaginaire; c'est après avoir fait et les réflexions les plus sérieuses, et les plus grands efforts sur moi-même, que je sens l'impossibilité et de vous rendre heureux en vivant avec vous, et de l'être moi-même ailleurs que dans la retraite où je suis, et où je désire avec ardeur passer le reste de mes jours.

"Je crois, monsieur le comte, qu'il vaut mieux vous avouer à présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une infortunée victime de l'obéissance. Ce spectacle n'est pas fait pour votre âme généreuse, pendant qu'elle peut, au contraire, jouir de la douce certitude d'avoir fait mon bonheur en m'accordant ce que je vous demande avec instance.

"Je sens que ces liens, que mon coeur repousse malgré ma raison, doivent vous être aussi pesants, aussi pénibles qu'ils me le sont à moi-même… Ah! que ne puis-je, au prix de toute cette fortune qui fit votre malheur et le mien, vous rendre votre liberté! Vous feriez sans doute le bonheur de toute autre femme; et moi peut-être… Nous ne sommes pas les maîtres d'écouter là-dessus le voeu de nos coeurs; mais vous l'êtes d'alléger autant qu'il est possible le poids de ces liens.

"J'ose l'attendre et de votre générosité, et d'une indifférence que je mérite trop de votre part, pour croire que vous attachiez le moindre prix à vivre avecCaroline."

Il est très-vrai qu'elle y croyait à cette indifférence. Elle s'était efforcée de se persuader qu'elle n'était pas plus aimée de son époux qu'elle ne l'aimait, et qu'il lui saurait gré de s'éloigner de lui. La facilité avec laquelle il consentit à se séparer d'elle, son silence absolu depuis ce temps, toute la conduite du comte de Walstein semblait confirmer cette idée, excusait Caroline à ses propres yeux, et doit l'excuser de cette lettre à ceux du lecteur. Elle était cependant si peu dans le caractère de Caroline, que nous pensons pouvoir affirmer que son amour pour Lindorf lui donna seul le courage de l'écrire dans ce premier moment de désespoir de ne pouvoir être à lui. Elle ne la relut point, la cacheta tout de suite, ainsi que celle pour son père, et fit partir l'une pour Berlin, et l'autre pour Pétersbourg (1) [(1) Cette lettre ne trouva plus le comte à Pétersbourg; il était en route pour revenir à Berlin. O, la lui envoya, et l'on verra dans la suite à quelle époque il la reçut.]. Elle se sentit un peu soulagée. Son secret lui pesa moins dès qu'elle pensa qu'elle aurait dans quelques jours la liberté de l'avouer; et l'idée qu'elle ne serait point obligée de revoir le comte lui fit supporter avec moins de peine celle de ne plus revoir Lindorf. C'est trop d'avoir le double tourment de renoncer à ce qu'on aime, et la crainte de vivre avec ce que l'on hait.

Persuadée que sa fermeté la dispenserait de ce dernier malheur, elle se sentit la force de soutenir l'autre. Je ne le verrai plus, dit-elle; mais au moins je ne verrai personne, et je pourrai penser sans cesse à lui dans ces lieux qu'il m'a rendus si chers.

Elle eut la force, malgré son agitation intérieure, de supporter la conversation de la chanoinesse, qui lui demandait à chaque instant si elle ne croyait pas que M. de Lindorf viendrait ce jour-là, et qui s'étonnait beaucoup qu'il ne fût point arrivé de bonne heure comme il l'avait dit.

Sans son mal d'yeux, qui empirait tous les jours, elle se serait aperçue sans doute de la pâleur, de la rougeur, du trouble de Caroline; mais elle ne vit rien, ne parla que de son cher baron, s'inquiéta de son absence, et se promit bien d'envoyer le lendemain savoir de ses nouvelles, s'il ne paraissait point ce jour-là. Enfin elle se retira dans son appartement et Caroline dans le sien, où elle passa cette nuit comme la précédente.

Dès qu'elle fut levée, elle courut au pavillon. L'heure du rendez-vous était passée, et Lindorf n'arrivait point. Elle attendit une demi-heure, qui lui parut un siècle, et pendant laquelle elle ouvrit et referma dix fois la petite porte et la croisée qui donnaient sur le chemin. Elle allait sans cesse de l'une à l'autre, regardait du côté par où Lindorf devait venir, aussi loin que sa vue pouvait aller.

Enfin elle l'aperçut, et son émotion fut si vive, qu'elle fut forcée de s'asseoir, et qu'elle ne put le saluer, lorsqu'il entra, que par une inclination de tête. Sa pâleur extrême, son abattement la frappèrent. Il s'avançait en tremblant et sans prononcer un seul mot. Quand il fut près d'elle, il mit un genou en terre, et, lui présentant un gros paquet cacheté et une boîte à portrait: "Recevez ceci, dit-il d'une voix basse et altérée, de la part d'un ami. Adieu, Caroline, adieu; soyez heureuse." Et lui ayant baisé deux fois la main avec passion et respect, il se releva, mit son mouchoir sur ses yeux, et sortit du pavillon.

Sans le paquet et la boîte qui étaient là sur ses genoux, Caroline aurait cru que cette apparition subite était un songe, une illusion. Elle suivit Lindorf des yeux avec un étonnement stupide. Dès qu'elle ne le vit plus, ses bras s'étendirent d'eux-mêmes vers la porte. O Lindorf, Lindorf! s'écria-t-elle. Mais Lindorf n'y était plus, il ne l'entendait plus.

Elle se lève avec transport, laisse tomber ce qu'il lui a remis, court à la croisée, et le voit encore qui s'éloigne avec rapidité. Bientôt elle l'a perdu de vue: alors ses larmes coulent en abondance, et préviennent peut-être un évanouissement. Pendant longtemps elle se livre au plus violent désespoir. C'en est fait, je ne le reverrai plus; il est perdu pour moi… Et les sanglots coupaient sa voix, arrêtaient sa respiration; et ses larmes recommençaient avec plus de violence. Enfin ses yeux se portèrent sur le paquet et la boîte qu'il lui avait laissés, et qui étaient à terre devant elle. Sans doute elle y trouverait quelques éclaircissements sur cet adieu si singulier. Elle relève d'abord la boîte: C'est son image que je vais voir, pensait-elle en cherchant à l'ouvrir. Cher Lindorf! en ai-je besoin pour me rappeler tes traits? C'était cependant une consolation dont elle sentait tout le prix. Elle ouvre: quelle est sa surprise!…. C'est bien l'uniforme de Lindorf, c'est bien un capitaine aux gardes, mais ce n'est point celui qu'elle aime; c'est bien un très-bel homme, mais entièrement différent de Lindorf, et qui lui est inconnu. Elle referme promptement la boîte, la jette sur la table avec colère, et court au papier: Voyons, dit-elle, si cet homme inconcevable m'expliquera ce mystère. De qui donc est ce portrait? et qu'est-ce qu'il veut que j'en fasse? Elle décachette le paquet: il renfermait beaucoup de papiers de l'écriture de Lindorf, et des lettres ouvertes d'une autre main. Caroline était si saisie, qu'elle ne comprenait d'abord à ce qu'elle lisait; cependant elle rassembla toutes ses idées, s'assit auprès d'une fenêtre, prit les papiers écrits par Lindorf, et commença sa lecture.

Du château de Risberg, neuf heures du matin (1) [(1) Il était daté de la veille, après l'avoir quittée.]

"Le général de Walstein, père de l'ambassadeur, ayant, dans sa jeunesse, fait un voyage en Angleterre, vit lady Mathilde Seymour. Il l'aima, lui plut, demanda sa main, l'obtint, la ramena dans sa patrie, et la rendit la plus heureuse des femmes. Deux enfants seulement furent le fuit de cette union. Ils eurent d'abord un fils qui remplit tous leurs voeux (c'est le comte actuel, unique rejeton de cette illustre famille, qui s'éteindrait avec lui), et douze ans après une fille, dont la naissance tardive, inattendue, coûta la vie à sa mère.

"Le général fut au désespoir. Il avait adoré son épouse; il demeura fidèle à sa mémoire. Quoique jeune encore, il déclara qu'il ne formerait point de nouveaux liens, et qu'il consacrerait le reste de ses jours au service de son prince, de sa patrie, et à l'éducation de ses enfants. Sa fille, à laquelle il donna le nom de Matilde, fut remise aux soins de la soeur du général qui avait épousé le baron de Zastrow, gentilhomme saxon, mais établi pour lors à Berlin, en sorte qu'elle fut également sous les yeux de son père.

"Son fils, conduit par lui-même dans le chemin de l'honneur et de la vertu, annonçait dès son enfance tout ce qu'il devait être un jour. Il donnait à ce tendre père les espérances les plus flatteuses, et lui promettait la plus douce récompense de ses soins.

"Hélas! il n'en jouit pas longtemps. La guerre était allumée entre l'Autriche et la Prusse. Le général, commandant une partie de notre armée victorieuse, s'était signalé dans plusieurs occasions. Le roi le distinguait déjà comme un de ses meilleurs officiers, lorsqu'il eut le bonheur de pouvoir prouver à son maître son zèle et son dévouement, en lui sacrifiant sa vie à la bataille de Molwitz (1) [(1) Fait historique.].

"Le roi, n'écoutant que son courage, oubliant sa sûreté, se trouva dans le plus grand danger. Poursuivi par quelques hussards autrichiens, et son cheval ayant reçu une blessure qui l'empêchait d'avancer, il risquait d'être pris ou tué, lorsque le général de Walstein s'en aperçut. Suivi seulement de son fils, âgé de seize ans, qui faisait sa première campagne à ses côtés comme simple volontaire, il se précipite entre les hussards et le roi, à qui le jeune comte se hâte de donner son cheval, pendant que son père blesse ou met en fuite ceux qui le poursuivent, et reçoit lui-même le coup mortel destiné sans doute au monarque.

"Son fils et quelques officiers, du nombre desquels était mon père, son plus intime ami, le transportèrent dans sa tente. Le roi consterné les suivit. Les chirurgiens, ayant examiné sa blessure, prononcèrent qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre. Son fils, à genoux devant son lit, se livrait au plus vif désespoir, et ne cessait de répéter: O mon père! pourquoi n'est-ce pas moi qu'ils ont tué?

"Le général rassembla le peu de forces qui lui restaient, pour le consoler et pour le recommander au roi. Sire, lui dit-il, je vous le remets; il a partagé mes périls et ma gloire, et il saura comme moi vivre et mourir pour vous; vous lui servirez de père: ainsi je serai remplacé et pour vous et pour lui.

"Et vous, jeune homme, montrez plus de fermeté; enviez ma mort glorieuse au lieu de la pleurer, et méritez, par votre courage, l'auguste père auquel je vous confie.

"Oui, je serai son père, dit le roi, véritablement ému et touché, en serrant dans ses bras le jeune comte; je n'oublierai jamais que c'est pour moi qu'il a perdu le sien et que je lui dois aussi la vie. Il sera désormais mon fils et mon ami; et, pour vous le prouver, je lui donne dès ce moment une compagnie aux gardes, qui le fixera près de moi pendant sa jeunesse, et ne sera que le prélude des bienfaits que je répandrai sur lui.

"Le jeune comte, absorbé dans sa douleur, ne répondit rien, et n'entendit peut-être pas ce que le roi disait. Une expression de reconnaissance et de joie se peignit encore sur le visage du général expirant, et ranima ses yeux déjà couverts des ombres de la mort. Il tendit une main à son roi, l'autre à son fils, et faisant encore un effort, il dit à ce dernier: Mon fils… votre soeur… ma chère petite Matilde… c'est à vous que je confie le soin de son bonheur… Pauvre enfant!… Mais vous lui resterez… vous remplacerez… — Il ne put achever. Le comte voulut lui répondre, les sanglots étouffèrent sa voix; mais l'ardeur avec laquelle il baisa la main du général valait bien tout ce qu'il aurait pu lui dire. Cette main était déjà glacée; et l'instant après il rendit le dernier soupir dans les bras de mon père, qui le soutenait, en lui disant: Et vous aussi, Lindorf, vous aimerez mes enfants… O mon roi, mon fils, mon ami, ne me regrettez pas! je meurs le plus heureux des sujets et des pères.

"Peut-être, madame, que ces intéressants détails ne vous sont point inconnus; mais dans ce cas-là, j'ai cru pouvoir au moins vous les retracer: cependant j'ai lieu de présumer que vous les avez ignorés. Ils auraient sans doute fait sur votre âme la même impression qu'ils faisaient sur la mienne, quand mon père, témoin de cette scène touchante, se plaisait à me la raconter. Oh! comme elle enflammait mon coeur! comme elle excitait en moi la plus vive admiration pour ce jeune héros, qui dans un âge aussi tendre avait déjà sauvé la vie à son roi, et su montrer à la fois tant de courage et de sensibilité! Avec quelle ardeur je désirais de le connaître, m'attacher à lui, s'il m'était possible! Combien je sollicitai mon père, ou de me mener à Berlin, ou d'obtenir du roi que le comte de Walstein vînt passer quelque temps avec nous!

"La mauvaise santé de mon père l'avait obligé de quitter le service peu d'années après la mort du général, et depuis ce temps il s'était absolument fixé dans une terre au fond de la Silésie.

"Plusieurs années s'écoulèrent sans que le désir que j'avais de voir le comte pût être satisfaite. J'étais trop jeune encore pour paraître à la cour. Ensuite mes études commencèrent; on ne voulut pas les interrompre, et mon père, malgré ses sollicitations fréquentes, ne pouvait obtenir du roi qu'il se séparât de son fils adoptif, auquel il s'attachait tous les jours davantage.

"Jamais peut-être on n'avait joui d'un tel degré de faveur; mais jamais aussi il n'en fut de plus méritée. Loin de s'en prévaloir, le jeune comte ne se servait de son ascendant sur l'esprit de son maître que pour faire des heureux: aussi, loin d'être envié, il était adoré, et le nom de Walstein ne se prononçait point sans attendrissement et sans éloges. Tous les pères le proposaient pour modèle à leurs fils; toutes les mères faisaient des voeux pour qu'il devînt l'époux de leurs filles; mais peu osaient s'en flatter. Le monarque annonçait qu'il voulait le marier lui-même, et sans doute la plus aimable des femmes lui était destinée… O Caroline!… Caroline!… Mais ai-je le droit de murmurer? Non, vous deviez appartenir au meilleur des hommes, être la récompense de ses vertus, et le comte de Walstein pouvait seul vous mériter.

"Enfin le moment tant désiré de le voir et de le connaître arriva. Au retour d'une campagne fatigante, le jeune comte, ayant besoin de repos, se joignit à mon père pour supplier le roi de lui permettre de passer le reste de l'été à Ronnebourg (c'est la terre que mon père habitait). Il n'était pas au pouvoir de Sa Majesté de lui rien refuser; il l'obtint, quoique avec peine. J'appris cette nouvelle avec transport. Il arriva; et je vis que la renommée, loin d'avoir exagéré, était bien au-dessous de la réalité.

"Le comte, dans la fleur de l'âge (il avait alors vingt-quatre ans), joignait à la figure la plus noble les traits les plus réguliers, et la physionomie la plus expressive. Ses yeux surtout étaient le miroir de son âme. Ils peignaient à la fois sa bonté, sa sensibilité, et, au seul récit d'un trait de vertu ou de courage, ils s'animaient et brillaient comme l'éclair. Il était fort grand, très-bien proportionné, avait assez d'embonpoint, et la jambe très-bien faite. Je vois votre surprise, Caroline… Oui, tel était alors votre époux; tel il serait encore, si… O Caroline, j'implore votre pitié!… Dans quels affreux détails je vais entrer! quel terrible aveu je dois vous faire! Peut-être dans quelques moments serai-je odieux à celle… Mais non, non, l'âme sensible de Caroline s'attendrira sur mon sort; elle saura me pardonner et me plaindre… Ah! quels que soient mes torts, je suis assez puni."

En cet endroit, les larmes qui offusquaient les yeux de Caroline l'obligèrent à discontinuer. Le cahier s'échappa de ses mains; ses regards se portèrent d'eux-mêmes sur la boîte à portrait. Elle comprit de qui il pouvait être, étendit le bras pour la prendre, et le retira promptement sans avoir osé la toucher. Son coeur palpitait avec force; toutes ses idées étaient confuses; elle eut besoin de les rappeler, et de se recueillir un moment avant de recommencer sa lecture. Elle soupira profondément, essuya ses yeux, les porta encore sur cette boîte, les détourna tout de suite, releva son cahier, et continua avec une émotion qui s'augmentait à chaque ligne.

"J'étais dans ma dix-neuvième année quand le comte vint à Ronnebourg. Malgré la différence de nos âges et de nos positions, il me prévint par les offres et l'assurance d'une amitié dont je fus d'autant plus flatté, que j'avais précisément alors le plus grand besoin d'un ami. Mon coeur brûlait de s'épancher avec quelqu'un qui pût me comprendre. J'aimais avec fureur… Mais non, non, je n'aimais pas; ce serait profaner ce mot, et j'ai trop appris depuis à connaître le véritable amour, pour le confondre avec ce que j'éprouvais.

"Je désirais avec passion, avec égarement, une jeune fille née dans la condition la plus obscure, mais dont les attraits auraient mérité un trône… O Caroline!… pardonnez si j'ose vous parler de l'objet de cette passion insensée, et entrer dans des détails qui doivent peu vous intéresser; mais j'ai besoin d'excuses pour les excès où l'amour va m'entraîner, et je n'en puis trouver que dans les charmes de celle qui me l'inspirait. Oui, Caroline, Louise était belle; elle l'était sans doute, puisque dans ce moment encore je puis le penser et vous le dire."

Ici Caroline eut une espèce d'étouffement ou de serrement de coeur qui l'empêcha de respirer. Elle se pencha sur son siége, eut recours à son flacon. Quand elle fut un peu ranimée, elle continua sa lecture.

"Mon intention, en commençant, était d'extraire du manuscrit que je joins ici, ce qui regardait directement le comte de Walstein et pouvait vous apprendre à le connaître. L'état actuel de mon âme, le désordre où je suis, et le peu de temps que j'ai, ne me permettent pas ce travail. Je craindrais d'ailleurs d'affaiblir la vérité en retranchant la moindre chose, en cédant au désir de vous laisser ignorer à quel point je fus coupable envers le plus sublime des mortels. Lisez donc cet écrit tel qu'il fut tracé dans le temps même avec l'unique but de graver dans ma mémoire et mes remords et le souvenir de mon crime. J'étais loin de prévoir qu'il pût servir un jour à le réparer, et à en faire la plus cruelle expiation… O Caroline… Caroline!… il est donc vrai que vous allez avoir le droit de me haïr, que je vous le donne moi-même, que je vais détruire ces sentiments qui m'avaient fait oublier combine j'en étais peu digne! Le seul titre d'ami de Caroline me rendait fier de mon existence, anéantissait pour moi le passé. L'ai-je donc perdu sans retour ce titre si cher, si précieux?… Non, non, je vais au contraire commencer à le mériter, en vous faisant connaître le seul mortel digne de vous. Lisez ce cahier."

(Tout ce qui précède était écrit sur une grande feuille à part qui enveloppait un cahier datédu château de Ronnebourg, et antérieur de cinq années. Caroline le prit, et lut ce qui suit.)

Ecrit au château de Ronnebourg, dans la chambre du comte de Walstein.

Août 17…

"Louise était fille d'un ancien sergent du régiment de mon père, et d'une femme de chambre de ma mère. Ils vivaient, à un quart de lieue au plus de Ronnebourg, dans une petite ferme que mes parents leur avaient donnée pour récompense de leurs services. Pendant mon enfance, j'étais continuellement chez eux, et dans les bras de la bonne Christine, qui m'avait nourri, et qui m'aimait comme son propre fils. Fritz, mon frère de lait, était mon intime ami; Louise, plus jeune de quelques années, était bien plus encore pour moi. Je ne pouvais me séparer d'elle un instant, ni quitter la ferme du bon Johanes.

"Il fallut m'éloigner cependant de cette famille qui m'était si chère; et lorsqu'on m'envoya dans une université, je versai autant de larmes en me séparant de Christine, de Johanes, et surtout de ma chère petite Louise, qu'en quittant la maison paternelle.

"J'obtins la permission d'emmener Fritz avec moi, et de me l'attacher pour toujours. J'ignorais alors que ce garçon avait l'âme aussi vile, aussi basse que ses parents l'avaient honnête, ou plutôt le germe de ses vices ne s'était point encore développé. Je le voyais actif, intelligent, fidèle, zélé pour mon service et pour mes intérêts. Il était fils de ma nourrice, frère de Louise; que de titres pour l'aimer et lui accorder toute ma confiance! Aussi fut-il plutôt avec moi sur le pied d'un ami que sur celui d'un domestique.

"Quelques années de séjour à Erlang affaiblirent beaucoup le souvenir de la petite ferme de Johanes et des plaisirs de mon enfance. Ils se renouvelaient cependant quelquefois par les lettres que Fritz recevait de sa soeur et qu'il me montrait. Il y avait toujours un petit article si tendre pour son jeune maître; elle lui recommandait si fort de l'aimer, de le bien servir; elle lui demandait avec tant d'empressement de mes nouvelles, que j'étais attendri en les lisant, et que j'éprouvais une véritable impatience de revoir celle qui les écrivait.

"Fritz en reçut une qui lui apprenait la mort de leur mère, ma bonne et chère Christine. Louise était désespérée. Elle peignait sa douleur avec une énergie si forte et si naïve, que le coeur le plus dur en aurait été touché. Je pleurai sincèrement celle qui, depuis ma naissance, m'avait prodigué les soins les plus tendres; je la pleurai plus que Fritz, et je fus moins vite consolé. Je me suis rappelé, depuis, qu'un jour que je lui parlais de mes regrets sur la mort de sa mère, il lui échappa de me dire: Vous pourrez voir Louise bien plus librement.

"Si j'avais eu plus d'âge et d'expérience, ce seul mot m'aurait dévoilé son odieux caractère; mais j'avais encore cette précieuse innocence qui ne laisse pas même soupçonner le mal, et je n'y fis alors aucune attention.

"Peu de temps après, je fus rappelé dans ma famille. Je revins à Ronnebourg quelques mois avant l'arrivée du comte, et dès le lendemain je courus à la ferme de Johanes, accompagné de Fritz. Grand Dieu! que devins-je en revoyant Louise! quel changement inouï quelques années avaient apporté à sa figure! quelle l'impression elle me fit! Jamais je n'avais rien vu d'aussi beau. Elle était en deuil. Son corset noir marquait sa taille charmante, et faisait ressortir sa blancheur; l'émotion et le plaisir animaient son teint des plus belles couleurs, et ses grands yeux bruns de l'expression la plus vive et la plus touchante; ses cheveux noirs comme le ruban qui les nouait, rattachés en grosses tresses autour de sa tête, relevaient toute la fraîcheur et tout l'éclat de la jeunesse. A peine l'eus-je vue, que tous mes sens furent bouleversés, et qu'elle produisit sur moi l'effet le plus prompt et le plus terrible.

"En allant à la ferme, j'avais résolu, pour m'amuser, de laisser deviner à Louise lequel des deux était son frère, et pour cela je m'étais mis à peu près comme lui; mais mon extase, mon trouble, mon saisissement, me décelèrent bientôt. Fritz riait, et voyait avec joie l'impression que sa soeur faisait sur moi.

"Elle était accourue les bras ouverts et le plaisir dans les yeux; mais tout à coup elle s'arrêta devant moi, me fit une révérence gauche, que je trouvai remplie de grâces, et, se jetant au cou de son frère, elle fondit en larmes. J'étais tout aussi ému qu'elle: le vieux Johanes vint ajouter encore à mon émotion; il me reçut avec tendresse et respect. Nous entrâmes dans la ferme. Il me parla de Christine, de sa mort, de ses regrets, de tout ce qu'elle avait dit sur Fritz et sur moi. Je voulais répondre, et je ne pouvais que regarder Louise et pleurer avec elle.

"Johanes me parla ensuite de ses enfants. Il me demanda si j'étais content de son fils… Louise est une bonne fille, me dit-il: elle a soin de moi et de mon ménage; elle remplace sa mère aussi bien qu'elle le peut. Tant qu'elle sera sage, et que son frère ira le bon chemin, je serai tranquille et heureux, jusqu'à ce que j'aille à mon tour rejoindre me chère Christine. Après cela, je me fie à Dieu et à monsieur le baron, pour avoir soin de ma petite famille. N'est-ce pas, mes enfants, vous consolerez votre vieux père?

"Louise se précipite à ses pieds, dans ses bras. Fritz s'approche aussi; mais il me parut faiblement touché, ou plutôt je ne voyais que Louise, la belle et sensible Louise. J'aurais voulu me jeter avec elle aux genoux du vieillard, le nommer aussi mon père. Je pris ses mains, je les pressai contre mes lèvres: le père de Louise était alors pour moi l'être le plus respectable. Il était temps que cette scène touchante finît; mon coeur ne pouvait plus suffire à tout ce qu'il éprouvait. Je sortis de la ferme, emportant dans ce coeur éperdu d'amour l'image de Louise: Fritz s'en aperçut facilement; c'était tout ce qu'il désirait. Une liaison entre sa soeur et moi l'assurait de ma faveur et de sa fortune; peut-être même allait-il plus loin encore, et se flattait-il de devenir un jour le frère de son maître. Cette âme vile, intéressée, comptait pour rien le déshonneur de sa famille ou de la mienne, pourvu qu'il y trouvât son compte. Il fit donc son possible pour attiser le feu dont j'étais dévoré, et n'y réussit que trop aisément.

"N'est-il pas vrai, monsieur, me disait-il, que Louise est devenue bien jolie? Quel dommage si quelque malheureux manant possédait tant de charmes! Tenez, je crois que j'aimerais mieux la voir maîtresse d'un brave seigneur comme vous, que la femme d'un rustre qui ne sentirait pas ce qu'elle vaut.

"Ce propos et d'autres semblables ne me révoltèrent pas comme ils l'auraient fait sans doute avant que j'eusse vu Louise. La seule idée de la posséder, n'importe à quel titre, me transportait. J'avalais chaque jour, à longs traits, le poison qui corrompait mon faible coeur; il ne s'en passait point que je n'allasse à la ferme, sous le prétexte de la chasse, et toujours j'y étais bien reçu et par Johanes et par sa fille lorsqu'ils étaient ensemble. Dès que j'arrivais, Louise courait à la laiterie; elle m'apportait elle-même un grand vase rempli de lait; elle y coupait du pain bis; elle en mangeait quelquefois avec moi. Le bon Johanes me racontait ses anciennes campagnes en vidant sa bouteille de bière: je feignais de l'écouter, tandis que je dévorais sa fille des yeux; et je sortais toujours plus passionné.

"Si je la trouvais seule, ces attentions si touchantes, cet air de plaisir et d'amitié, faisaient place à l'embarras le plus marqué. Elle commençait des phrases qu'elle n'achevait pas; elle avait quelquefois l'air ému, attendri. Alors je ne me possédais plus, je m'approchais d'elle avec transport, je hasardais de petites libertés, je lui rappelais les jeux de notre enfance: mais elle me repoussait avec un ton si ferme, si sérieux, si décidé, qu'elle m'imposait malgré moi, et que je n'osais aller plus loin.

"De retour chez moi, je me plaignais à Fritz de la réserve de sa soeur; je le conjurais de la voir, de lui parler en ma faveur, de l'engager à me montrer plus d'amitié, de confiance. Il riait. Il m'assurait que j'étais aimé, passionnément aimé; qu'il le savait bien, et que l'embarras même de Louise dans nos tête-à-tête en était la preuve. Mais ces jeunes filles, disait-il, qui, dans le fond, ne demandent pas mieux que de céder, veulent au moins avoir une excuse.

"Enhardi par cette espérance, je revolais à la ferme: si Johanes y était, on me recevait avec toutes sortes de grâces; s'il n'y était pas, je retrouvais le même embarras; et si je devenais pressant, la même résistance. Cette conduite me désespérait; et mon amour en augmentait au point qu'il ne connaissait plus de bornes.

"J'étais dans cet état de trouble et d'effervescence quand le comte vint à Ronnebourg. Je ne voyais plus que Louise; je n'existais plus que pour elle: la posséder ou mourir était le cri continuel de mon coeur. Il ne fallut pas moins que la réputation de sagesse que le comte s'était acquise, pour m'empêcher de lui faire, dès les premiers jours, l'aveu de ma passion. Je redoutais d'abord son excessive raison; mais il savait si bien cacher une supériorité qu'il avait l'air d'ignorer lui-même; son âme, en même temps qu'elle était grande et forte, était si douce et si sensible; il joignait avec tant de grâces la vivacité de la jeunesse à la solidité de l'âge mûr, que celle-ci paraissait à peine, et finit par ne plus m'effrayer. J'osai compter sur son indulgence; et un jour qu'en me promenant avec lui il me raillait sur mon air absorbé, rêveur, j'osai lui en dévoiler la cause et lui ouvrir mon coeur. Je n'omis aucun détail; j'y mis sans doute la chaleur et le feu dont j'étais pénétré. Il me parut que Walstein m'écoutait avec beaucoup d'émotion et d'intérêt. Quand j'eus fini il me serra dans ses bras: O mon jeune et sensible ami! me dit-il, que de chagrins vous vous préparez! Il allait ajouter quelques conseils, je l'interrompis: Cher comte! ce ne sont pas des conseils que je vous demande, c'est de la pitié, c'est de l'indulgence; c'est de consentir à voir ma Louise, et d'attendre pour me juger que vous l'ayez vue. Et en disant cela, je l'entraînai du côté de la ferme.

"Louise était seule et fort triste; il me parut même qu'elle avait pleuré, mais elle n'en était que plus intéressante. A notre arrivée, la surprise de voir un étranger couvrit son beau visage d'une rougeur modeste; sa timidité, son embarras ajoutaient à ses charmes. Cependant elle se remit, et nous reçut aussi bien qu'il fut possible. J'observai qu'elle regardait souvent le comte, et qu'il lui échappait des soupirs qu'elle s'efforçait d'étouffer: lui la suivait des yeux avec étonnement, et les jetait ensuite sur moi avec une expression de douleur.

"Nous fîmes le tour du petit jardin potager que Louise cultivait, il y avait aussi quelques fleurs. Elle nous cueillit à chacun un oeillet. Je ne pus m'empêcher de remarquer qu'elle donna le plus beau à mon ami; mais ce n'était sans doute qu'une politesse, et je ne pouvais pas être jaloux du comte, qu'elle voyait pour la première fois. J'étais plutôt charmé qu'elle se conduisît avec lui de manière à le prévenir en sa faveur. Je voyais que rien n'échappait à Walstein, l'arrangement du petit jardin, la propreté du ménage: il eut l'air de tout voir, de tout sentir.

"Nous sortîmes, et nous rencontrâmes à quelques pas Johanes, qui revenait des champs. Sa figure vénérable, sa longue barbe blanche frappèrent le comte. C'est le père de Louise, lui dis-je. Il vint à nous, nous parla quelque temps avec son bon sens accoutumé, et nous laissa continuer notre chemin. Je marchais à côté du comte sans lui dire un mot. Mes regards ardents cherchaient à pénétrer sa pensée; il gardait aussi le silence; enfin je le rompais le premier…

"Eh bien! mon cher comte, suis-je donc si coupable d'adorer Louise? — Non, non, me répondit-il, vous n'êtes encore que malheureux, je le vois; vous deviez l'aimer, l'idolâtrer… Et, m'embrassant avec tendresse: Non, vous n'êtes pas coupable; mais un jour de plus, et peut-être vous le deviendrez. Fuyez, mon cher Lindorf, fuyez cette fille dangereuse; il ne vous reste d'autre ressource. Si l'amitié la plus tendre, la plus sincère peut adoucir vos peines, toute la mienne est à vous. Je ne vous quitterai pas; je vous mènerai à Berlin, à ma terre, enfin où vous voudrez, pourvu que ce soit loin d'ici. — La fuir! m'éloigner d'elle! vivre sans Louise! non, jamais, jamais. — Eh, grand Dieu! que prétendez-vous? me dit-il vivement; quel peut être votre espoir, en vous livrant à cette passion? L'épouser? Pensez à vos parents que vous plongeriez dans le tombeau. La séduire? Je n'imagine pas que vous en ayez la détestable idée. Louise est l'image de la vertu, de l'honnêteté; et ce respectable vieillard, qui vous estime, qui vous aime, qui vous reçoit chez lui, trahiriez-vous sa confiance pour lui ravir ce qu'il a de plus cher au monde? Non, Lindorf ne sera jamais coupable de cette atrocité. Il écoutera la voix de l'honneur, de la raison, de la véritable amitié; et s'il verse des larmes, ce ne sera pas du moins le remords déchirant qui les fera couler…

"Les regards, la voix du comte, avaient une expression que je ne puis rendre, et qui pénétra jusqu'au fond de mon coeur. Il me semblait que c'était un dieu, une intelligence suprême descendue du ciel pour m'éclairer. Tout ce que je venais d'entendre était si différent de ce que me disait Fritz tous les jours; je m'étais si peu accoutumé à envisager ma passion sous un point de vue aussi criminel, que je fus absolument atterré; je n'eus pas la force de répondre un mot. Le comte qui m'observait, voyant ce qui se passait dans mon âme, prit ma main, et la serrant dans les siennes: Je vois, me dit-il, que ce que je vous dis fait impression sur vous et que la vertu va reprendre son empire. Venez, mon ami; allons demander à votre père la permission de faire un petit voyage; nous partirons dès demain. — Demain! m'écriai-je avec transport; partir demain! m'éloigner d'elle! ne pas la revoir! ignorer si je suis aimé, si je la retrouverai! Non, Walstein, non, ne l'espérez pas; je ne le puis; ce serait m'ôter la vie. Alors appuyant ma tête contre un arbre, et versant quelques larmes brûlantes, j'ajoutai: Oui, sans doute, vos discours m'ont frappé, et j'en ai senti toute la force. Que n'avais-je un ami comme vous dans les commencements de cette fatale passion! A présent il est trop tard. C'est un feu qui me brûle, qui me dévore. Je le sens trop, il n'y a plus pour moi que Louise ou la mort. Cependant vous le voulez, j'essayerai de suivre en partie vos conseils, d'être quelques jours sans la revoir, sans aller à la ferme; mais au moins que je sente que je suis près d'elle. O mon cher comte! je suis un malade à qui il faut des ménagements, et qu'un remède trop violent tuerait sur-le-champ.

"Le comte en convint. Il chercha doucement à me calmer, à me consoler. Il se contenta de la promesse que je lui renouvelai de ne point aller de quelques jours à la ferme, espérant sans doute m'amener par degrés à consentir à une plus longue absence.

"Dès le soir, je dis que je n'étais pas bien. Je voulais m'imposer l'obligation de rester dans ma chambre. Je sentais que si j'en étais sorti, mes pas se seraient portés d'eux-mêmes chez Louise. Une feinte maladie m'en ôtait la liberté; mais elle n'était pas feinte depuis plusieurs jours. J'étais consumé par une fièvre ardente, suite ordinaire des violentes passion. Je ne dormais plus; je mangeais à peine. Mon changement excessif alarmait mes parents; mais je leur assurai que quelques jours de retraite et de tranquillité suffiraient pour me rétablir. Le comte, qui donna les plus grands éloges à ma fermeté, me quittait peu. Tant qu'il était auprès de moi, il animait mon courage, il soutenait ma raison, et je sentais moins le tourment de ma passion; mais dès qu'il s'éloignait, elle reprenait tout son empire, et Fritz y ajoutait de nouvelles forces.

"Il s'était bien aperçu, par quelques mots qu'il avait entendus et par ceux qui m'échappaient à moi-même, que le comte combattait mon amour. Il en travaillait avec plus d'ardeur à l'exciter, et il ne fallait pas pour cela de grands efforts. Dès que j'étais seul avec lui, je ne pouvais m'empêcher de lui parler de sa soeur. Il m'assurait quelle gémissait de mon absence, et de me savoir malade; que depuis quatre jours qu'elle ne m'avait vu, elle ne faisait que pleurer. Cette pauvre fille vous ferait pitié, monsieur le baron; elle vous aime à la folie, et cache tout cela dans son coeur. Pour moi, je crains qu'elle n'en meure. Je suis toujours à la rassurer, à lui dire qu'elle n'est pas la première paysanne qui ait aimé un grand seigneur; qu'elle serait trop heureuse avec vous, qui êtes si bon, si généreux, et que certainement vous ne l'abandonneriez jamais.

"Ces conversations, souvent répétées, enflammaient mon imagination et mon coeur, affaiblissaient ma résolution. Enfin un soir, c'était le cinquième ou le sixième jour de ma retraite, le comte m'ayant quitté pour aller à la chasse, et Fritz me parlant de Louise et de son amour depuis une heure, je ne pus y résister. Je m'échappe comme un enfant que son Mentor a laissé à lui-même, et je vole à la ferme, espérant bien être de retour avant l'arrivée du comte.

"Johanes était aux champs, et Louise seule à la maison, son rouet devant elle. Elle ne filait pas, cependant; sa tête était appuyée sur une de ses mains, et son mouchoir sur ses yeux. Elle ne me vit point d'abord, mais, au bruit que je fis en fermant la porte, elle leva les yeux, et fit un cri. Eh! mon Dieu! monsieur le baron, dit-elle en rougissant, comment! c'est vous! On disait que vous étiez si malade! je suis bien aise de voir que… Je ne lui laissai pas le temps d'achever. L'intérêt que je crus voir dans ce peu de mots, sa rougeur, ses yeux encore humides de larmes, tout me parut confirmer cet amour dont Fritz me parlait sans cesse.

"Enchanté, transporté et de la revoir et de la trouver sensible, je me précipite à ses pieds. Je ne sais ce que je lui dis; ma tête n'y était plus, et je m'exprimais avec tant de feu et de vivacité, que Louise en fut effrayée; mais elle ne pouvait ni m'arrêter ni m'échapper. Je m'étais saisi de ses deux mains, que je tenais avec force et que je couvrais de baisers, lorsque la porte s'ouvre, et le comte paraît.

"Je ne sais lequel fut le plus confondu de nous trois. La surprise me fit abandonner les mains de Louise, qui en profita bien vite pour sortir précipitamment. Je m'étais relevé; mais je n'osais regarder mon ami. — Vous ici, Lindorf! me dit-il enfin. Je vous ai laissé dans votre chambre, et je vous retrouve aux pieds de Louise! — Ce n'est donc pas moi que vous y veniez chercher? répliquai-je avec un étonnement plus grand encore que le sien. Je ne sais ce qui se passait alors dans mon âme. Je n'avais pas de soupçon, non, je n'en avais pas; cependant je ne savais comment expliquer son arrivée inattendue à la ferme.

"J'avais pensé d'abord que ne m'ayant pas trouvé chez moi, il m'avait soupçonné là; mais la surprise qu'il n'avait pu cacher détruisait cette idée. — Non, me dit-il en se remettant, ce n'était pas vous que je cherchais ici; j'avais à parler à Johanes. Je vous expliquerai… et, me prenant sous le bras, il m'emmena sans que je revisse Louise. Dès que nous fûmes dehors, il me raconta que son sergent recrutait au village prochain, qu'il venait de lui parler, et qu'ayant engagé plusieurs hommes que le vieux Johanes devait connaître, il était entré en passant pour lui demander des renseignements.

"Cela me parut plausible, et détruisit l'espèce d'inquiétude vague que j'avais malgré moi. — A présent, me dit le comte, permettez à mon tour que je vous demande ce que vous faisiez là, ce que vous disiez à Louise dans une attitude aussi pressante et avec tant de feu. Pardonnez, Lindorf, vous m'avez accordé votre confiance; je croirais la trahir indignement, si je ne cherchais pas à vous sauver du plus grand des dangers. Vous m'aviez promis d'être huit ou dix jours sans voir Louise. Quel était le but de cette visite que vous m'avez cachée? — De me convaincre que j'étais aimé, et dans ce cas là… — Eh bien?… — Et bien! dans ce cas-là. de tout sacrifier à Louise, de renoncer à tout pour elle: famille, patrie, fortune, elle me tiendra lieu de tout. Je fuirai avec elle au bout de monde, s'il le faut. Je lui ai offert, à son choix, un mariage secret, ou un enlèvement; et je suis décidé à l'un ou à l'autre. Je ne demande pas au comte de Walstein de m'assister dans cette entreprise, mais je compte au moins sur sa discrétion. — Et Louise, me dit-il avec émotion, Louise y consent-elle? — Elle ne m'a pas répondu, vous êtes entré; mais elle s'attendrissait. J'ai vu couler ses larmes; et d'ailleurs je suis assuré d'être aimé. — Vous pourriez vous tromper, me dit le comte; je crois savoir plus sûrement encore que Louise aime ailleurs. — Elle aime ailleurs? répétai-je avec fureur; si je le croyais!… Mais non, Louise est l'innocence même; elle ne sort jamais de chez elle; elle ne voit que son père, son frère et moi. — Et un jeune paysan du village, reprit le comte, qu'on nomme Justin, je crois. On assure que Louise et lui s'aiment depuis trois ans, et que Johanes ne veut point consentir à ce mariage, parce que Justin est pauvre; mais s'il est vrai qu'il soit aimé….

"Je ne pouvais plus rien entendre; mon sang bouillonnait dans mes veines; la jalousie et toutes ses fureurs pénétraient mon âme. J'interrompis le comte en l'arrêtant par le bras, et, fixant sur lui des yeux égarés: Puis-je savoir, comte, de qui vous tenez ces informations? Il me paraît bien étonnant… Ma physionomie était si renversée, et le son de ma voix si altéré en prononçant ce peu de mots, que le comte en fut alarmé.

"Au nom du ciel, Lindorf, me dit-il en m'embrassant, cher Lindorf, calmez-vous, remettez-vous: il se peut que l'on m'ait trompé. Je m'en informerai, je le saurai, je vous le promets. Avant qu'il soit peu, je vous apprendrai de qui je tiens ces détails, et s'ils sont fondés. O mon ami! ajouta-t-il avec le ton le plus pénétré, vous déchirez mon coeur: il n'est rien que je ne fasse pour vous rendre à vous-même et au bonheur. — Au bonheur! dis-je à demi-voix, il n'y en aura jamais pour moi sans Louise.

"Cependant les amitiés du comte, sa manière affectueuse et tendre, m'avaient un peu remis: je pensai qu'en effet il était mal informé. Je connaissais ce Justin, et jamais je n'avais eu sur lui le moindre soupçon. C'était un pauvre orphelin, dont le seul avantage était une assez jolie figure cachée sous des haillons grossiers, qui attestaient son extrême pauvreté. Elevé par charité dans la paroisse, on lui avait confié la garde de tous les troupeaux. J'avais entendu parler souvent de la dextérité, de l'honnêteté, du zèle et même du courage avec lesquels il remplissait son petit emploi. Tous les animaux prospéraient par ses soins: il savait les guérir de la plupart de leurs maladies; il savait aussi les défendre, et il avait déjà tué deux loups qui avaient attaqué son troupeau. On vantait encore ses talents. Il faisait de jolis ouvrages en bois et en osier, seulement avec son couteau; il avait la voix très-belle, et jouait très-bien du flageolet sans avais jamais eu d'autres maîtres que la nature, les oiseaux, et peut-être l'amour. Souvent en chassant je m'étais arrêté pour l'écouter; mais jamais il ne m'était entré dans l'esprit que le pauvre berger Justin pût être mon rival. Louise me paraissait si fort au-dessus de lui! Il est vrai que je la voyais au-dessus de tout. En y réfléchissant alors, je pensai que dans le fait leur naissance était bien égale, un peu plus de fortune mettait seule quelque différence entre eux, et, malgré sa misère, Justin était un fort joli garçon. Je me rappelai très-bien que, dans mes courses fréquentes à la ferme, j'avais souvent rencontré le troupeau de Justin de ce côté-là. Il est vrai qu'il y était toujours lui-même, et que jamais je ne l'avais trouvé chez Louise. Quelquefois j'avais parlé à elle ou à son père des chants et du flageolet du jeune berger, il ne m'avait pas paru qu'ils y eussent fait la moindre attention.

"Enfin, tour à tour rassuré ou tourmenté, je ne savais ce que je devais croire; dans le fond, cette rivalité m'humiliait trop pour ne pas chercher au moins à en douter.

"Dès que je fus chez moi j'appelai Fritz. Fritz, lié intimement avec sa soeur, et qui passait chez son père la moitié de sa vie, devait en savoir quelque chose. Je le questionnai très-vivement sur Justin, sur ses liaisons avec Louise, sur leur inclination prétendue et sur le mystère qu'on m'en avait fait. D'abord il parut très-surpris; il nia tout, parla du pauvre Justin avec le plus grand mépris, m'assura que sa soeur pensait de même, et qu'elle serait très-offensée de ces bruits, et finit par me demander de qui je pouvais tenir une telle imposture. J'eus l'imprudence de nommer le comte. — Monsieur le comte sait bien ce qu'il fait, répondit Fritz en secouant la tête; il n'a garde de vous conter que c'est lui-même qui aime Louise, et qui, ce matin encore… Mais il faut pas tout dire.


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