"J'attendrai votre réponse avant de partir. Adressez-la à Ronnebourg, chez M. le baron de Lindorf. C'est cet ami dont je vous ai parlé, et dont je vous parlerai souvent, si vous daignez consentir à une correspondance qui serait une bien grande consolation pour moi. Ne craignez rien ni du roi ni de votre père. Je saurai donner un prétexte plausible à mon voyage et à mon absence, qui sera peut-être bien prolongée; mais jamais on n'en saura le vrai motif. Adieu, madame! Vous approuverez sans doute l'arrangement que je vous propose… Hélas! ce projet est bien différent de celui que je formai en demandant votre main! mais s'il vous rend heureuse, mon but est rempli."
Quel sentiment dominait dans l'âme de Caroline en finissant cette lettre? Etaient-ce la surprise, l'admiration, les remords, l'attendrissement? Ah! tout était confondu! elle ne savait ce qu'elle éprouvait. Pendant longtemps elle resta immobile, les yeux fixés sur ce papier, qui venait de changer toutes ses idées, et dont elle avait peine à croire le contenu.
En sortant de cette espèce d'anéantissement, son premier mouvement fut de se lever, d'ouvrir son bureau, de rassembler tous les papiers que Lindorf lui avait remis, de courir dans l'appartement de sa bonne amie, de lui faire connaître cet homme étonnant, de lui apprendre par quels liens elle tenait à lui, de chercher dans son amitié la force de les supporter; depuis quelques instants, elle la trouvait presque dans son coeur; ils ne lui paraissaient plus si pesants ces redoutables liens. Ah! Walstein! dit-elle à demi-voix, généreux Walstein! non, tu ne partiras point, tu ne sera point la victime…
Elle s'arrêta, craignant de s'engager trop avec elle-même. Son coeur était combattu, son âme oppressée, mais d'une manière moins douloureuse, et lorsqu'elle eut joint son amie, ce fut sans trop de peine qu'elle la prévint sur la confidence qu'elle avait à lui faire; et véritablement il fallait la prévenir. Ses idées étaient si loin de ce qu'elle allait apprendre! Caroline, sa Caroline mariée depuis plusieurs mois sans qu'elle s'en doutât, était un événement si singulier, si inattendu, que tous ses romans ne lui en avaient pas offert un pareil, et qu'elle pouvait en mourir de surprise.
Ce fut donc après quelques préparations et les plus tendres caresses que son élève lui apprit enfin ce grand secret, et les raisons qu'on avait eues de le garder. Lorsque la bonne chanoinesse eut exhalé tout à son aise sa surprise, sa colère, ses reproches; lorsqu'elle se fut tour à tour attendrie et fâchée, qu'elle eut bien grondé et bien pleuré; lorsqu'elle eut répété cent fois qu'il était affreux qu'on se fût défié d'elle, et plus affreux encore qu'on eût sacrifié cette pauvre enfant, Caroline demanda et obtint avec peine une demi-heure de tranquillité: elle l'employa à raconter tout ce qui regardait Lindorf. Ce fut sans doute ce qui lui coûta le plus; mais elle voulut avoir pour son amie une confiance entière et sans réserve.
Non, maman, lui disait-elle avec tendresse, non, votre Caroline n'aura plus de secret pour vous, j'ai trop souffert de cette affreuse contrainte. Ce n'est que depuis peu de jours que j'ai la liberté de la faire cesser, et depuis bien peu d'instants que j'en ai le courage. C'est au comte que je le dois: oui, c'est à lui seul que je dois le bonheur d'oser vous ouvrir mon coeur, et de n'avoir rien que de consolant à vous apprendre. Oh! quand vous saurez à quel ange je me suis unie, et combien j'ai de torts envers lui, ce n'est pas votre Caroline que vous plaindrez. Elle ne vous demande qu'un peu d'indulgence et de patience pour un récit bien long, car je ne veux rien vous cacher; non, rien du tout, je vous le jure. En effet, elle lui dit tout, et ne la surprit point en lui avouant son penchant pour Lindorf. — Hélas! je l'ai bien vu, reprit la chanoinesse; et moi, insensée, qui m'en félicitais! Je croyais…, j'avais arrangé dans ma tête… Voyez à quoi vous m'exposiez avec ce beau mystère! Ne sais-je pas ce qui arrive toujours? On se connaît, on s'aime, parce qu'enfin on est fait pour aimer; et c'est pour la vie, car une première impression ne s'efface jamais. — Ah! j'espère qu'elle s'effacera, dit vivement Caroline; je ferai du moins tous mes efforts pour la détruire. — Et tu n'y réussiras pas, pauvre enfant; je sais ce que c'est: plus on combat une inclination, plus elle augmente. Est-il possible de cesser d'aimer? — Oui, sans doute, quand un attachement nous rend coupable… Ah! maman, maman! vous ne savez pas encore à quel excès nous l'étions tous deux; j'offensais le meilleur des époux, et Lindorf un ami comme il n'en fut jamais.
Alors elle commença la lecture du cahier, et crut ne pouvoir l'achever, interrompue à chaque instant par les exclamations de la chanoinesse. Elle se passionna d'abord pour le brave général tué en défendant son roi; le jeune comte aussi l'intéressa; mais son cher Lindorf lui tenait encore au coeur. Comme il écrit bien! disait-elle: quel style tendre et sentimental! Ah! je le regretterai toute ma vie! C'est là l'époux qu'il te fallait. Cependant, dès qu'il fut question de Louise, cette grande amitié baissa considérablement. Quel éloge il fait de cette fille! Est-ce qu'un gentilhomme, un baron, s'avise de regarder si une petite fermière est jolie? Mais lorsqu'elle le vit sérieusement amoureux et projetant de l'épouser, elle n'y tint plus, sa colère fut au point que Caroline se repentit presque de l'avoir excitée. Ne m'en parlez plus, disait-elle: comme il m'a trompée! Aimer une paysanne, penser à l'épouser, et oser après cela faire la cour à mademoiselle de Lichtfield! En vérité, c'est odieux. Tu dois te trouver trop heureuse d'être mariée, et de n'avoir pas été le cas de succéder à sa Louise. Le bel amour qu'un second amour, et après une fermière encore! Comme cet home m'a trompée! A qui peut-on se fier?…
Caroline, plus attendrie qu'humiliée d'être l'objet de ce second amour, ne répondait rien, soupirait, et reprenait sa lecture quand la pétulante baronne le lui permettait. A mesure que Lindorf perdait dans son estime, Walstein au contraire y gagnait considérablement: bientôt ce fut son héros par excellence. Cette noblesse, cette énergie, cette grandeur d'âme, l'enchantèrent. Vous êtes trop heureuse, répétait-elle à Caroline, d'être la femme de cet homme-là. Mais qu'est-ce que vous disiez de sa laideur? Moi, je le vois beau comme un ange; il a des sentiments d'une noblesse… Comme il parlait à ce petit Lindorf! Ah! ce n'est pas lui qui aurait aimé une fermière! Elle en eut cependant peur un moment, et ne savait plus que penser. Mais lorsqu'elle en fut à la terrible catastrophe; lorsqu'elle vit le comte blessé, défiguré; lorsqu'elle sut à quel excès il avait porté la générosité et l'amitié, elle fit les hauts cris et ne pouvait plus se contenir. Lindorf était un monstre, et Walstein un dieu devant qui on devait se prosterner. Son enthousiasme augmentait à chaque ligne, et ses lettres à son ami y mirent le comble. Elle jura que le ciel avait créé cet homme tout exprès pour sa Caroline. Ce n'est point une âme de ce siècle, disait-elle; il ressemble à Cyrus, à Orondate, à tout ce que j'ai lu de plus sublime; et votre petit Lindorf ressemble à tous les hommes. Vous le voyez, il aimait encore Matilde: il en aimerait une douzaine à la fois. Passe pour celle-là, elle est comtesse au moins; mais jamais je ne lui pardonnerai cette Louise. Sans doute qu'à présent il reviendra à la jeune comtesse; mais j'espère qu'elle fera comme je fis quand ton père m'offrit sa main après la mort de sa femme, et qu'elle aura, comme moi, la noble fierté de le refuser. — Ah! j'espère bien que non, s'écria Caroline; et ce mot partit du fond de son coeur, elle en fut surprise elle-même. C'était la première fois qu'elle éprouvait un désir bien vrai que Lindorf revînt à Matilde, qu'il l'aimât, l'épousât et ne fût plus que son frère. Par une révolution singulière et presque subite, elle sentit que son attachement pour lui n'était pas actuellement le sentiment le plus vif de son coeur. Il est vrai qu'elle était dans un moment d'enthousiasme, et que celui de son amie l'excitait encore; mais nous laisserons à celle-ci le soin de l'entretenir.
Lorsqu'elle en vint à cette dernière lettre que Caroline avait reçue ce jour même, cette lettre où le comte parlait d'elle, pensait à elle, et lui assurait le bonheur de vivre toujours avec sa Caroline; lorsqu'elle eut entendu cette phrase: "Vous engagerez cette tendre et respectable amie, que vous ne voulez et ne devez pas quitter, à venir vivre avec vous…," elle ne put modérer ses transports; elle embrassa tendrement Caroline, en l'appelant sa chère petite comtesse, et lui disant la larme à l'oeil: Nous ne laisserons pas partir cet ange: n'est-ce pas, ma fille, il ne partira pas?
Non certainement, reprit Caroline; je serais la plus ingrate des femmes si j'y consentais; permettez même que j'aille lui répondre tout de suite, le courrier part ce soir.
Elle sortit, et laissa la bonne chanoinesse tout émerveillée de ce qu'elle venait d'entendre, et ayant bien assez à penser pour ne pas s'ennuyer d'être seule. Rien que l'idée d'écrire au comte aurait fait mourir d'effroi Caroline, si on la lui eût présentée la veille. A présent rien ne lui paraissait plus facile à faire que cette réponse. Son coeur, pénétré et rempli de reconnaissance, d'admiration, ne demandait pas mieux que de s'épancher. Son imagination exaltée lui dictait mille choses, et à peine fut-elle dans son appartement, qu'elle courut à son bureau. Le premier objet qui se présent en l'ouvrant est la petite boîte qui renferme le portrait de son époux. Pendant sa colère contre lui, elle l'avait cachée sous le tas de papiers qu'elle venait d'ôter. Elle la prend, elle l'ouvre; elle regarde ces beaux traits, cette physionomie si noble et si douce, avec un sentiment qu'elle n'avait point encore éprouvé. Elle oublie combien il est changé, et s'étonne d'avoir pu refuser son coeur à l'original de cette charmante peinture. Insensiblement elle s'attendrit, ses larmes coulent, elle approche le portrait de ses lèvres et sent une véritable émotion. Elle était, comme on le voit, très-bien disposée pour sa réponse. Si elle l'eût faite dans cet instant, elle eût sans doute été plus tendre que le comte n'eût jamais osé l'espérer; mais malheureusement en écartant, pour écrire, tous les papiers épars sur son secrétaire, ses yeux tombent sur cette lettre de son père, qui lui peignait le comte si irrité contre elle. Celle qu'elle venait de recevoir la démentait trop formellement pour qu'elle ne vît pas que son père lui en avait imposé; mais était-ce en tout ou en partie? Il en coûtait à Caroline pour croire son père absolument faux. Le comte pouvait avoir feint d'entrer dans sa colère; il pouvait aussi l'avoir partagée au premier instant où elle supposait qu'il avait reçu d'elle cette lettre si forte, si décisive, qu'elle s'était tant reprochée et qu'elle se reproche plus encore depuis qu'elle a reçu celle du comte. Elle s'arrête à cette dernière idée, se rappelle les expressions dures qui lui sont échappées, se les exagère encore, et finit par ne plus voir dans le procédé du comte que le désir ardent de s'éloigner d'elle à tout prix, et la crainte de vivre avec une femme capricieuse, qui n'éprouve que des préventions injustes, avec une enfant volontaire et déraisonnable; car c'est ainsi qu'il doit me voir, qu'il me voit sans doute; et je l'ai bien mérité! Qui sait s'il n'est pas instruit de mes sentiments pour son ami? Ils demeurent ensemble; et le comte est si pénétrant! me parlerait-il de lui, de cettepassion malheureuse, s'il en ignorait l'objet? Il le connaît sans doute; et sa délicatesse m'épargne les reproches qu'il sent si bien que je dois me faire à moi-même. Que lui importe, d'ailleurs, à qui appartienne ce coeur ingrat et dur qui l'a repoussé, qui le force à présent à chercher le bonheur dans des climats éloignés? Voilà l'imagination de Caroline qui travaille, qui lui peint tout en noir. Plus elle relit actuellement cette lettre qui lui paraissait si tendre, si flatteuse, plus elle est convaincue que c'est la générosité seule du comte qui l'a dictée, et qu'il n'a d'autre désir que de vivre loin d'elle sans cependant gêner sa liberté. Quelle apparence que, sans ce motif, il voulût renoncer à sa patrie, à ses emplois, à la position où le plaçaient la faveur et l'amitié de son souverain? S'il avait le moindre désir de vivre avec elle, n'en aurait-il pas fait au moins la tentative? N'aurait-il pas cherché à la voir, à pénétrer ses sentiments actuels, avant de prendre cette résolution cruelle? Mais pouvait-il en douter après la lettre qu'il a dû recevoir? Et cette femme qui l'assurait de sa haine n'a-t-elle pas dû lui en inspirer une éternelle?…
Ah! dit-elle en posant tristement la lettre et le portait, j'ai eu un instant d'illusion et presque de bonheur; il faut y renoncer: le bonheur n'est pas fait pour moi; et je ne puis m'en prendre qu'à moi-même!…. Comme il m'aurait aimée! mais il ne m'aimera jamais; il ne veut pas me connaître; il me hait, il me méprise; il ne peut pas me pardonner, et cependant quelle bonté! quelle générosité! Mais dois-je en abuser, et, après l'avoir si cruellement offensé, le bannir de sa patrie? Non… mon parti est pris, je veux passer ma vie entière ici, loin de lui, loin de tout le monde……. J'expierai mes fautes et mes erreurs… Il sera libre alors de rester à la cour, d'exercer ses vertus dans sa patrie, de faire le bonheur de tous ceux qui l'approcheront…; et Caroline, l'ingrate Caroline ne troublera plus le sien…, il oubliera qu'elle existe!
Elle prit vivement une plume, une feuille de papier, et traça ce qui suit avec rapidité:
Lettre deCAROLINEau comteDE WALSTEIN.
Rindaw, novembre.
"Non, monsieur le comte, je ne retarderai pas d'un instant cette réponse que vous me demandez. Puisse cette promptitude vous prouver ma reconnaissance et les sentiments dont je suis pénétrée pour le meilleur et le plus généreux des hommes! Croyez, monsieur, que je sens tous les motifs qui vous portent à la proposition que vous me faites; j'en deviens et plus coupable à mes propres yeux, et plus décidée que jamais à vivre dans la retraite. — Oh! n'ajoutez pas à mon malheur celui de penser que je suis la cause d'une absence qui vous dérangerait sans doute, et ne changerait rien à mon sort. Puisque vous avez la générosité de m'en laisser la maîtresse, je suis décidée, quoi qu'il arrive, à rester ici. Mon absence de Berlin ne nuit à personne, n'intéresse personne. On a sûrement oublié cette petite fille qu'à peine on a vue, et mon père doit être accoutumé à se passer de moi. Madame de Rindaw, cette chère amie, ou plutôt cette tendre mère, est le seul être au monde à qui mon existence et ma présence puissent être utiles et agréables: je ne puis ni la quitter ni lui faire abandonner le genre de vie qu'elle a choisi depuis si longtemps.
"Permettez donc que je me consacre entièrement à elle, et que je rende à sa vieillesse les soins tendres et soutenus qu'elle a pris de mon enfance. Votre lettre m'assure de votre consentement. Pourvu que nous soyons séparés, qu'est-il besoin que ce soit par une distance immense? Je dois, je veux vivre ici oubliée et tranquille, s'il m'est possible. Pour vous, monsieur le comte, vous vous devez à votre patrie, à votre roi; rien au monde ne doit balancer de tels motifs.
"Est-ce à Caroline à y apporter le moindre obstacle? Ah! ce serait alors que je serais vraiment coupable, et que les reproches les plus amers empoisonneraient mes jours! Non, je me rends justice, et je me soumets à mon sort. Il n'a rien de fâcheux pendant que je puis habiter dans le sein de l'amitié et dans le séjour paisible où j'ai passé toute ma vie. Ces plaisirs dont vous me parlez sont effacés de mon souvenir, ou du moins ils y ont laissé une trace si légère, que je ne puis ni les regretter ni les désirer. Ah! je ne regrette rien que de n'avoir pu faire le bonheur du meilleur des hommes, et mon seul désir est d'apprendre dans ma retraite qu'il est heureux comme il mérite de l'être. Ma résolution doit y contribuer; j'y saurai persister, je vous le jure. La solitude n'a rien qui m'effraye. Au contraire, je borne tous mes voeux à y passer ma vie entière; et s'il est vrai que vous vouliez mon bonheur, vous ne vous y opposerez point. Le comte de Walstein à Berlin, Caroline à Rindaw, seront tous les deux placés comme ils doivent l'être.
"Mon amie sait enfin depuis ce matin les liens qui nous unissent; et puisque vous consentez que je prenne ce nom que je me ferai gloire de porter, je serai désormais pour le peu de personnes qui me verront, et pour ceux à qui vous voudrez le confier,
née baronne DE LICHTFIELD."
Quand même Caroline n'aurait pas voulu prendre ce nom qu'elle commençait à aimer, elle y eût été forcée. Pendant qu'elle écrivait sa lettre, la chanoinesse n'avait pas manqué de rassembler tous ses gens, de leur apprendre que sa Caroline était comtesse de Walstein, et de leur ordonner de l'appeler toujours à l'avenirmadame la comtesse. Elle fut ponctuellement obéie, et dans l'espace de quelques minutes, deux ou trois femmes de chambre et autant de laquais entrèrent chez Caroline sous différents prétextes, uniquement pour avoir l'occasion de dire:Madame la comtesse. Dès quemadame la comtesseeut fini sa lettre, elle courut la lire à son amie. — Oui, ma bonne maman, lui dit-elle en la finissant, j'en ai pris la ferme résolution, je veux vivre et mourir ici, et ne plus aimer que vous seule au monde.
Quelques jours plus tôt, ce projet eût enchanté la tendre chanoinesse; elle avait alors bien d'autres idées! Son imagination était montée au plus haut point d'enthousiasme pour le comte de Walstein, et sa réunion avec Caroline était devenue l'unique objet de ses voeux. Mais comme il entrait dans le plan qu'elle venait de former que la jeune comtesse ignorât tout, elle feignit d'approuver sa lettre, et se fit peut-être un plaisir de se venger (car la vengeance est un plaisir de tout les âges) du mystère qu'on lui avait fait en tenant secret à son tour ce qu'elle méditait.
La lettre fut donc cachetée telle qu'elle était. On prétend qu'il échappa un demi-soupir à Caroline en écrivant sur l'adresse,chez M. le baron de Lindorf. Elle assure à présent qu'elle ne le croit pas; mais on peut penser au moins que ce fut le dernier.
Le lendemain et les jours suivants, elle ne fut occupée que de comte; et plus elle y pensait, plus elle s'attachait à cette pensée. Toutes ses lettres furent relues plus d'une fois. Elle crut y trouver milles choses qu'elle n'avait point encore remarquées, et qui répandaient un nouveau jour sur le coeur et l'esprit de cet homme excellent, dont elle connaissait trop tard tout le mérite.
Le petit portrait sortit de sa boîte, fut suspendu à un cordon passé au cou de Caroline, et ne le quitta plus. Vingt fois par jour elle le tirait de son sein, le contemplait avec attendrissement, le recachait avec dépit; mais plus elle sentait que son époux aurait fait le bonheur de sa vie, plus elle s'applaudissait de la résolution qu'elle avait prise. Persuadée qu'il ne voulait pas vivre avec elle, il lui en coûtait bien moins de la savoir à Berlin qu'errant avec Lindorf dans les contrées lointaines.
L'idée d'être la cause de l'exil que ces deux amis s'imposaient la révoltait; elle ne pouvait la supporter. Du moins, disait-elle, que l'un des deux soit heureux dans sa patrie, et même elle éprouvait un certain plaisir du sacrifice qu'elle faisait au bonheur du comte. C'était en quelque sorte une expiation de ses torts avec lui, qui la justifiait à ses propres yeux, et la raccommodait avec elle-même.
Pendant qu'elle était agitée de ces diverses pensées, la chanoinesse, de son côté, n'était pas oisive, et ne cessait de réfléchir au meilleur moyen de réunir les deux époux.
Il s'en présenta bien à son esprit de très-naturels et bien faciles à exécuter, tels, par exemple, que de faire écrire au comte par une femme de chambre de confiance qu'elle avait, pour l'inviter en son nom à se rendre à Rindaw, ou bien de mener Caroline à Berlin sous quelque prétexte et d'engager son mari à s'y rencontrer; ou, ce qui valait encore mieux, de raisonner avec elle, de l'amener doucement à une réunion qu'elle désirait trop elle-même pour s'y refuser longtemps; mais tout cela parut trop simple à madame de Rindaw, trop commun pour faire le dénoûment d'un roman dans lequel elle était transportée de jouer un rôle. Il fallait des surprises, des reconnaissances, de grands coups de théâtre; et voici ce que cette prudente tête imagina.
Un jour, c'était le troisième depuis que la lettre de Caroline était partie, elle lui dit que depuis longtemps elle avait envie de visiter son chapitre, et d'y passer quelque temps; que c'était un devoir qu'elle avait trop négligé; qu'elle voulait le remplir encore une fois avant sa morte; qu'elle partirait dès le lendemain et qu'elle la priait de l'accompagner.
Caroline, surprise de cette résolution subite, lui représenta vainement que son âge, ses infirmités, une permission qu'elle avait obtenue depuis longtemps de vivre à Rindaw, la dispensaient de tout devoir. La chanoinesse insista si fort, qu'elle n'osa la contrarier, d'autant plus qu'elle se fit elle-même un vrai plaisir de ce petit voyage. Il retarderait son entrevue avec son père, l'éloignerait quelque temps d'un séjour qui lui rappelait trop de choses, et la distrairait de sa mélancolie. Un autre motif s'y joignit encore; elle avait toujours désiré de former une liaison avec quelque jeune personne de son âge. Cette espèce de sentiment manquait à son coeur, et depuis quelque temps surtout elle éprouvait plus vivement encore le besoin d'une amie. La baronne de Rindaw était bien la sienne; mais ce respect que l'on conserve pour ceux qui nous ont élevés; cette différence immense de leurs âges, qui lui donnait la crainte continuelle de la perdre d'un jour à l'autre; l'effroi de la solitude où la mort de cette unique amie la laisserait, tout augmentait ce désir ardent d'en trouver une autre plus rapprochée d'elle, dont l'âme répondît à la sienne, avec qui elle pût parler de tout ce qui l'agitait, et entretenir, dans l'absence, une correspondance qui lui paraissait d'avance un des plus grands charmes de la retraite où elle comptait passer ses jours.
Ah! pensait-elle souvent, si j'avais seulement une amie telle que je me l'imagine, combien je l'aimerais, et comme je saurais m'en faire aimer! Un sentiment si doux suffirait pour remplir mon coeur; j'oublierais bientôt que j'ai connu de plus vifs sentiments, et que celui à qui je voudrais les consacrer tous à présent ne peut plus les partager…
Quand, dans les libres nouveaux qu'on leur envoyait de Berlin, elle trouvait une correspondance entre deux amies, son coeur palpitait; elle soupirait, et disait tristement: Et moi je n'ai personne à qui je puisse écrire tout ce que je pense! Je n'ai point de lettres à attendre, à recevoir! et cela lui paraissait le comble du malheur. Mais lorsque la chanoinesse lui proposa ce petit voyage, elle imagina tout de suite qu'un séjour dans un chapitre où l'on élevait plusieurs demoiselles de distinction lui fournirait certainement l'occasion de former une liaison d'amitié avec quelques-unes d'entre elles, et même celle de pouvoir faire un choix. Elle céda donc avec plaisir aux volontés de sa maman, et se prépara pour le lendemain.
Dans ses projets de confidence pour sa future amie, elle ne manqua point d'emporter avec elle son précieux cahier et ses lettres, qui étaient devenus presque son unique lecture, et moins encore son cher petit portrait, qui ne quittait plus son sein, et qu'elle aimait tous les jours davantage. En attendant qu'elle eût une amie, il lui en tenait lieu; il était devenu le confident de ses plus secrètes pensées. C'était à lui qu'elle avouait le regret mortel qu'elle éprouvait, en croyant avoir perdu sans retour et l'estime et l'amitié de son époux. Cette physionomie expressive et sensible paraissait l'entendre, lui répondre, la rassurer; et ses moments les plus doux étaient ceux où elle avait avec lui cette conversation muette.
Le lendemain, de très-bonne heure, la chanoinesse, Caroline et leurs femmes de chambre montèrent en berline.
Madame de Rindaw était de la plus grande gaieté; elle fut prête la première, et paraissait se faire un extrême plaisir de cette course. Comme elle n'y voyait plus du tout, et qu'elle n'était distraite par rien, elle causait beaucoup, et voulait qu'on lui rendît compte de tous les endroits où l'on passait. Ce fut d'abord dans cette route sur laquelle donnait le pavillon où Caroline avait entendu Lindorf pour la première fois, où depuis elle s'était entretenue si souvent avec lui, et l'avait enfin vu s'éloigner pour jamais.
Un peu plus loin, elle aperçut les tours de château de Risberg, et côtoya le parc où elle s'était égarée, et où elle avait rencontré Lindorf. C'est alors qu'elle put connaître la différence des sentiments qui l'agitaient dans ce temps-là de ceux qu'elle éprouvait actuellement. Son coeur ne palpita point, mais il se serra péniblement. Au lieu d'attacher des regards attendris sur les endroits qui lui retraçaient un amour qu'elle n'avait plus et qu'elle se reprochait encore, elle les détourna, et regarda du côté opposé, en pensant douloureusement à tous les torts qu'elle avait envers son époux.
Tout le reste du voyage se passa sans aucun événement. La vieille baronne le soutint très-bien, et conserva sa bonne humeur. Elle n'appelait plus Caroline quema chère comtesse, et la nommait à chaque instant. Souvent aussi elle voulut parler du comte; mais Caroline, plus prudente qu'elle, retenue par la présence des femmes de chambre, craignant également d'en dire trop ou trop peu, détournait la conversation.
Le chapitre où elles allaient était à quelques journées de Rindaw. Caroline ne se croyait pas éloignée, et s'impatientait d'arriver, lorsqu'elle vit le cocher enfiler l'avenue d'un grand et antique château, dont elle avait aperçu de loin les girouettes. Elle en témoigna sa surprise à son amie, qui, d'un air content, lui répondit qu'on suivait ses ordres, et qu'elle voulait voir en passant un ami qui demeurait là. Caroline n'eut pas le temps de faire d'autres questions sur cet ami, dont jamais elle n'avait entendu parler: elles étaient déjà dans la cour du château.
La chanoinesse appelle son laquais, et lui ordonne d'aller savoir si M. le comte de Walstein est là, et si deux de ses amies peuvent avoir le plaisir de le voir.
A ce nom, Caroline se doute de la vérité, fait un cri, et peut à peine articuler: Eh! grand Dieu! maman, ai-je bien entendu? Où sommes-nous? où m'avez-vous amenée? — Au château de Ronnebourg, répondit la baronne en riant, et je t'amène à ton époux.
La pauvre Caroline n'a pas même entendu toute cette phrase. Ses sens l'ont abandonnée; elle est tombée sans la moindre connaissance sur l'épaule de son imprudente amie. Sa femme de chambre la relève, la soutient, dit à la chanoinesse l'état affreux où est sa maîtresse, lui demande un flacon que celle-ci ne trouve point. Elle se désespère alors, se repent trop tard de ce qu'elle a fait; et Caroline, toujours évanouie, ne donne pas le moindre signe d'existence.
Tout cela se passait dans la berline, au milieu de la cour du château, tandis que le laquais s'acquittait de sa commission, et qu'on cherchait le comte, qui se promenait dans le parc avec Lindorf; enfin on l'a trouvé. Il ne comprend rien à cette visite, à ces amies inconnues; car la chanoinesse, qui voulait jouir des grandes surprises, avait défendu qu'on la nommât, et le comte, qui avait reçu seulement la veille la réponse de Caroline, n'avait garde d'imaginer que ce fussent et la baronne et son épouse.
Il se presse de venir recevoir les dames qu'on lui annonce, son ami le suit. Ils arrivent, et le premier objet qui se présente à leurs yeux, c'est Caroline, sans aucun sentiment, les cheveux détachés, le sein découvert et son lacet coupé. On efforçait de la retirer comme on pouvait de la berline; la baronne, tout en larmes, jetait les hauts cris, appelait l'univers entier au secours, en s'accusant de la mort de Caroline, et jurant de ne pas lui survivre.
Si un pareil spectacle dut frapper le comte, même avant de savoir ce que c'était, qu'on juge de l'impression qu'il fit sur Lindorf! Au premier instant, il a reconnu Caroline, et peut à peine en croire ses yeux, et la vive émotion de son coeur. Grand Dieu! que vois-je? s'écrie-t-il en se précipitant auprès du carrosse. Alors il n'en peut douter; mais la pâleur de Caroline, ses yeux fermés, les cris de son amie, lui persuadent qu'en effet elle vient d'expirer, et bientôt son état diffère peu du sien. Le comte, qui ne comprenait rien encore à tout ce qu'il voyait, et qui, marchant difficilement, arrive un peu après Lindorf, le voit chanceler, et n'a que le temps de le soutenir dans ses bras. Il se ranime aussitôt, mais c'est pour se livrer au plus affreux désespoir, c'est pour dire au comte: "C'est elle, c'est votre Caroline, c'est la mienne, c'est celle que j'adorais, qui n'existe plus, et que je veux suivre au tombeau!…"
En disant cela, il s'arrache avec violence des bras du comte, qui, atterré de ce qu'il entend, de ce qu'il voit, ne sachant ce qu'il doit croire, cherche à percer une foule de domestiques, que les cris de la chanoinesse et de ses gens ont attirés, et qui entourent le carrosse. Il y parvient avec peine: on venait d'en tirer Caroline; et le grand air commençait à lui rendre l'usage de ses sens. Elle entr'ouvrait les yeux, faisait quelques mouvements; et sa femme de chambre, assise par terre, la soutenait contre elle pendant qu'on était allé chercher un fauteuil pour la transporter plus commodément. La pauvre chanoinesse, toujours au fond de sa berline, où elle payait cher son imprudence, s'agitait, pleurait, réclamait le comte, et ne se calma que lorsqu'on lui dit qu'il était là, et que Caroline revenait à elle.
Oui sans doute il était là; mais il ne savait pas encore si tout ce qui se passait n'était pas un songe, une illusion. Caroline à Ronnebourg, et paraissant y être amenée avec violence, puisqu'elle arrivait mourante! Le désespoir et la fuite de Lindorf, qui avait disparu, étaient peut-être encore un plus grand sujet de surprise. Ces mots retentissaient à l'oreille du comte:C'est votre Caroline, c'est la mienne, c'est celle que j'adorais!Quoi! ce serait Caroline que Lindorf aimait, dont il était aimé!…. Il cherchait encore à en douter, à se persuader que son ami, égaré par la douleur, s'était trompé; mais malgré le changement que le temps qui s'était écoulé depuis leur séparation avait apporté à la figure de Caroline, et celui que qui lui causait son état actuel, il ne put la méconnaître.
Après l'avoir regardée quelques instants en silence, il se jette à ses pieds, prend ses mains, et les presse avec ardeur contre ses lèves. Elle entr'ouvre les yeux, ne se rappelle distinctement rien, ne sait où elle est, qui est cet homme prosterné devant elle. Trop faible pour articuler un mot, elle retire doucement ses deux mains, qu'il pressait toujours dans les siennes, les joint ensemble, pose sa tête dessus, et verse un déluge de larmes. Le comte, toujours à genoux devant elle, pleure avec elle, cherche à la calmer, à la rassurer, lorsqu'il entend les cris répétés de madame de Rindaw, qui ne cessait de l'appeler du fond de sa berline, et qui continuait à s'impatienter. Elle l'appelle enfin si haut, qu'il est contraint de laisser Caroline, et d'aller à elle. Ce fut au moins avec l'espoir d'apprendre quelque chose sur cette étrange aventure; mais la pauvre femme était si émue, si agitée, disait tant de choses à la fois qu'il n'était pas possible d'y rien comprendre.
Le comte, d'ailleurs, en s'approchant d'elle, fut frappé d'une autre idée. Il ignorait tout à fait le malheureux état de sa vue. Ce fut un nouveau trait de lumière pour lui. Il se rappelle à l'instantcette vieille parente aveugledont celle que Lindorf aimait prenait tant de soin; et ce qui, dans le temps même, aurait contribué à détourner ses soupçons, s'il en avait eu, ne lui laissa plus alors le moindre doute: cependant il lui aida à descendre, et la conduisit auprès de Caroline, que l'on venait de placer dans un fauteuil.
La chanoinesse ne fut rassurée sur sa vie que lorsqu'elle lui dit d'une voix bien faible, et du ton du reproche: "Ah! maman! maman! qu'avez-vous fait?" Peu à peu ses idées étaient revenues; mais elle était encore si abattue, si souffrante, que ses yeux étaient fermés et qu'elle n'aurait pu se soutenir. Le comte donna des ordres pour qu'on la transportât doucement au château. Il offrit le bras à madame de Rindaw, et ils la suivirent. On décida de mettre Caroline au lit; elle-même parut le désirer. La chanoinesse voulut rester auprès d'elle; et le comte, après lui avoir baisé la main, qu'elle ne retira plus, les laissa dans son appartement, et se hâta de passer dans celui de Lindorf, dont il était extrêmement inquiet. Il ne le trouva point; mais en parcourant sa chambre des yeux, il vit sur son bureau une lettre cachetée. Il la regarda; elle était à son adresse. Il l'ouvre avec émotion, et lit ce qui suit, tracé par une main tremblante, et se ressentant du désordre où était Lindorf en l'écrivant:
"L'événement le plus inattendu, le plus incompréhensible, vient de vous découvrir le fatal secret que je voulais emporter au tombeau. Je n'ai pas été le maître de mon premier mouvement. Voir Caroline expirante et se taire, c'était au-dessus des forces de l'humanité… Oui, mon cher comte, c'est elle-même que j'adorais sans la connaître, sans imaginer que vous eussiez aucuns droits sur elle. J'atteste le ciel qu'à l'instant où je l'appris, je m'éloignai d'elle avec la ferme résolution de ne la revoir de ma vie. Pouvais-je prévoir que dans ma retraite, que chez moi-même?… Grand Dieu! il manquait à mes crimes, à mon affreuse destinée, de trahir mes serments, et de porter le trouble dans votre âme. O Walstein! rassurez-vous; vous possédez le modèle de l'innocence, de la vertu, de toutes les vertus. Elle seule était digne de vous, et vous étiez le seul mortel digne d'elle. Puissiez-vous faire longtemps votre bonheur mutuel!… Pour moi, je pars; je vous délivre pour jamais d'un malheureux ami, qui semble n'exister que pour votre tourment. Mais j'ose encore vous demander une dernière grâce: Que votre épouse ignore que je l'ai vue et que vous êtes instruit de ma fatale passion. Ou je suis bien trompé, ou c'est elle-même qui vous l'apprendra, qui n'aura bientôt plus de secrets pour vous. Il vous sera plus doux de le devoir à sa confiance; et je n'emporterai pas l'affreuse idée qu'elle puisse croire que je l'aie trahie… Adieu, mon cher comte! adieu, Caroline! Adieu pour toujours, uniques objets d'un coeur également déchiré par l'amour et par l'amitié! Oubliez le malheureux Lindorf, mais ne le haïssez pas.
P. S. "Vous voudrez bien vous regarder à Ronnebourg comme chez vous; je laisse mes ordres en conséquence. Je vous écrirai encore une fois, mon cher comte, lorsque mon séjour sera fixé, pour m'assurer que vous me pardonnez et que vous êtes heureux. Vous ne pouvez manquer de l'être, puisqu'elle vit, puisqu'elle vous est rendue!
"Je vous promets de ne point attenter à mes jours, et de les passer loin de vous et loin d'elle."
Cette lettre avait été tracée avec tant d'émotion et de rapidité, que le comte put à peine la lire Il ne fit que la parcourir pour le moment, et ressortit pour parler à Verner, valet de chambre de Lindorf. Son projet était de faire courir sans délai après lui, et de tâcher de l'engager à revenir; mais il sut bientôt que c'était impossible.
Lindorf, après s'être convaincu qu'il avait pris une fausse alarme, et que l'état où il avait vu Caroline n'était qu'un profond évanouissement dont elle commençait à revenir, ne s'était donné que le temps de faire seller un cheval anglais, coureur excellent, d'écrire pendant ce temps la lettre qu'on vient de lire, et de partir au grand galop.
Il avait seulement dit à Verner d'arranger tout pour le joindre avec ses équipages dans le lieu qu'il lui marquerait; et après lui avoir recommandé les soins les plus soutenus pour la compagnie qu'il laissait au château, il était disparu, défendant qu'on le suivît…
Lorsque le comte sut qu'il n'y avait aucun espoir de le ramener ce jour-là, il fit promettre à son valet de chambre de l'avertir des premières nouvelles qu'il recevrait. Il relut sa lettre, qui l'attendrit jusqu'aux larmes. Ne pouvant ensuite résister au désir de savoir les motifs de cette étrange arrivée, il fit demander à la chanoinesse s'il pourrait l'entretenir quelques instants dans un salon attenant à la chambre où on avait mis Caroline.
Elle s'y rendit de suite, étant tout aussi impatiente de parler que le comte l'était de l'entendre. Après lui avoir dit que la comtesse reposait, elle ajouta d'un ton gracieux: Quoique ceci n'ait pas tourné précisément comme je l'aurais voulu, ne me savez-vous pas quelque gré, monsieur le comte, de vous l'avoir amenée? — Avant de vous témoigner ma reconnaissance, madame, je voudrais être sûr qu'elle n'a point été forcée de faire cette démarche. — Forcée! monsieur le comte, forcée! En vérité, vous n'y pensez pas; vous ne me connaissez pas. Est-ce moi qui forcerai jamais cette chère enfant à quoi que ce soit? Non, monsieur le comte, c'est bien de son plein gré qu'elle a fait ce voyage; depuis longtemps je ne l'ai vue aussi gaie que pendant la route: c'était une impatience d'arriver!… — En ce cas, interrompit le comte, je n'y comprends plus rien. J'avais craint que cet évanouissement, ces larmes, ces mots qu'elle vous adressait avec le ton du reproche… — Mais ce n'était que la surprise de se trouver ici près de vous…, l'émotion d'une première entrevue…: que sais-je? ces jeunes personnes sont si timides! J'avoue bien que j'aurais mieux fait de la préparer doucement…: mais, d'un autre côté, ceci fera événement; et si jamais on écrit votre histoire, cela en sera l'incident le plus intéressant.
Le comte qui ne connaissait point la tournure romanesque de son esprit, surpris de ce propos, la regarda avec étonnement, lui en demanda l'explication, et apprit enfin que si ce n'était pas par violence qu'on avait amené Caroline à Ronnebourg, c'était avec une supercherie qu'il fut loin d'approuver. Il le dit naturellement à la chanoinesse, qui s'en excusa sur son désir ardent de les voir réunis, et sur sa crainte de n'y pas réussir par un autre moyen. Cependant, dit-elle, si j'avais pensé…; mais je croyais…, mais j'avoue que cela m'était totalement sorti de l'esprit. — Quoi, cela! reprit le comte. — Oh! rien, rien du tout. C'est quelque chose que je ne puis dire, et qui sûrement est la cause de cette terrible émotion… Mais, à propos, monsieur le comte, je viens d'apprendre que nous sommes ici chez M. le baron de Lindorf… Cette terre est donc à lui? — Oui, madame; est-ce que vous l'ignoriez? — J'aurais dû le savoir, mais j'ai mal compris tout cela; depuis quelque temps j'ai la tête si faible!… J'ai cru, je ne sais pourquoi, que ce Ronnebourg était à vous. — Non, madame, mais c'est la même chose. M. le baron de Lindorf est mon intime ami; il ma prié, en partant, de me regarder ici comme chez moi. — En partant, dites-vous? il est donc absent? — Oui (répondit le comte en souriant malgré lui de la prudence de la chanoinesse, qui disait tout en ne voulant rien dire), il est absent pour quelque temps. — En vérité, j'en suis enchantée, et cela se rencontre au mieux. — Pourquoi donc, madame? — Mais, je ne sais…, pour ne pas lui donner la peine, l'embarras. La pauvre femme ne savait trop que dire. Elle s'apercevait à regret qu'elle avait pensé trop haut, ce qui lui arrivait souvent, et tremblant d'avoir découvert un secret qu'elle croyait de la plus grande importance de cacher. — Ah! oui, j'entends, dit le comte en souriant encore; l'embarras de recevoir des étrangers, car sans doute mon ami n'a pas le bonheur de vous connaître? Malgré sa bonne intention, il ne fut pas possible à la chanoinesse de mentir avec l'intrépidité que l'occasion exigeait. — Non, pas précisément. Il s'est trouvé par hasard cet été notre voisin de campagne; son château de Risberg touche à ma terre, et nous l'avons vu tous les jours. Il est un peu léger, votre ami… Le comte, qui trouvait cette femme et cette conversation bien singulières, allait défendre son rival et la faire parler encore, lorsque des cris répétés les attirèrent dans la chambre de Caroline. Elle venait de se réveiller dans l'état le plus affreux. Une fièvre ardente, du délire, même un peu de transport, annonçaient le commencement d'une maladie dangereuse; et sa femme de chambre, qu'elle ne reconnaissait point, ne pouvant la retenir, avait pris le parti d'appeler du secours.
Le comte, pénétré, s'approcha de son lit, dont elle voulait absolument sortir. — Qu'on me remène à Rindaw, disait-elle; je ne veux point le voir…, il me tuerait. Je partirai plutôt seule à pied; j'irais au bout de monde pour l'éviter. Dans d'autres moments, son imagination lui présentait Lindorf; elle prenait le comte pour lui, le repoussait loin d'elle, le conjurait de s'éloigner, lui reprochait d'être la cause de tous les tourments de sa vie. D'autres fois, croyant parler au comte, elle disait du ton le plus tendre: O toi que j'ai connu trop tard pour mon bonheur, je t'aime, je t'aimerai toujours! Tu me fuis, tu ne veux plus me voir, mais je suivrai partout.
Le comte, prévenu, prenait pour lui ce qu'elle adressait à Lindorf, et pour Lindorf ce qui le regardait lui-même, mais n'en était pas moins consterné de la voir aussi mal. Il ne la quitta point de toute la nuit, après avoir obtenu de la chanoinesse qu'elle coucherait dans un autre appartement. Caroline passa cette nuit dans la même agitation et dans des rêveries continuelles. Dès la pointe du jour, le comte envoya chercher un médecin dans la ville la plus prochaine, et fit partir un coureur en toute diligence, pour amener de Berlin le médecin de la cour. Il crut devoir en même temps faire venir le chambellan; mais ne voulant pas trop l'alarmer, il lui manda simplement qu'il le suppliait de se rendre tout de suite à Ronnebourg pour une affaire de la dernière importance.
Quand ses ordres furent donnés, le comte revint à son poste, auprès du lit de sa chère malade, dont il ne s'éloignait qu'à regret. Peu de temps après, un médecin des environs arriva. Le comte connut bientôt son ignorance, et n'en fut que plus alarmé. Le docteur affirmait que c'était la petite vérole, la chanoinesse affirmait que Caroline l'avait eue à Rindaw dans son enfance, elle en indiqua même quelques traces légères qui ne laissèrent point de doute. La fièvre et le délire augmentaient à chaque instant, et, le troisième jour de la maladie, elle parut dans le plus grand danger.
Qu'on se représente l'état affreux du comte, éloigné de tout secours. Quelque diligence que son coureur eût pu faire, il était impossible que le médecin de Berlin fût là avant le septième ou huitième jour. Le comte passa ce temps dans l'anxiété la plus cruelle, s'attendant à chaque instant à voir expirer celle qu'il adorait.
Cette maladie, en redoublant son intérêt, avait redoublé son attachement. Les soins assidus qu'il prenait de Caroline, la douceur, la patience qu'elle montrait dans le moments où elle était à elle, ce qu'il entendait dire aux femmes qui la servaient, tout y ajoutait à chaque instant. Au tourment d'avoir à trembler pour ses jours, se joignait encore celui de se reprocher tout ce qu'elle souffrait. Il était convaincu que l'espèce de violence qu'on lui avait faite, sa crainte de vivre avec lui, sa passion pour Lindorf, ses combats entre cette passion et son devoir, étaient l'unique cause de ses maux.
Ce fut dans un de ses moments de douleur, d'amour et de remords, que, prosterné à côté de son lit, il fit le voeu solennel de la rendre heureuse à tout prix, si sa vie était conservée. — (Dieu qui m'entendez, dit-il en élevant les mains au ciel, sauvez cette malheureuse victime de la tyrannie et de l'amour, et recevez le serment que je fais de lui sacrifier le mien, et de la céder à celui qu'elle aime.)
Caroline n'était pas alors en état de l'entendre. Sans doute elle l'eût prié d'être moins généreux; mais depuis vingt-quatre heures elle avait perdu connaissance. Par bonheur, le premier médecin de la cour arriva ce soir-là. Il ne dissimula point le danger extrême où il trouva la malade, et qu'il n'y avait d'espoir que dans sa jeunesse; cependant il lui administra des secours qui n'avaient été que trop retardés et déclara que si le neuvième et le treizième jour se passaient sans accident, il y aurait quelque espérance, mais que jusqu'alors il n'en pouvait donner aucune.
Le comte, en proie à la douleur la plus vive, fut encore obligé de la dissimuler, pour ménager la chanoinesse, dont l'affreuse inquiétude n'était pas le moindre des tourments qu'il eût à supporter. Si la perte de sa vue donnait, d'un côté, la facilité de lui en imposer sur l'état de la malade, c'était un nouveau supplice pour le comte. Elle le faisait demander vingt fois par jour, lui répétait sans cesse les mêmes questions, exigeait les plus grands détails.
Lorsqu'il rendait quelques soins à Caroline, ou bien qu'excédé de fatigue, il prenait quelques instants de repos, c'était toujours les moments où elle venait auprès de lui, ou le faisait prier de passer auprès d'elle. On avait une peine inouïe à la retenir loin de la malade, qu'elle tourmentait sans lui être d'aucun secours; le comte seul pouvait obtenir qu'elle s'en éloignât. Elle n'était tranquille que lorsqu'il causait avec elle; et lui, qui n'aurait pas voulu quitter une minute le chevet de Caroline, gémissait d'y être souvent obligé.
Il supporta tout avec une patience, une fermeté, une douceur dont lui seul pouvait être capable, et se trouvait bien dédommagé de ses peines par le triste bonheur de soigner la plus adorée des femmes.
C'est alors qu'il eut une véritable reconnaissance pour la chanoinesse de la lui avoir amenée; car il croyait que sa maladie avait une cause bien plus éloignée que l'émotion de cette arrivée, qui pouvait tout au plus l'avoir décidée, mais qu'il attribuait en entier à sa passion pour Lindorf et au regret de ne pouvoir être à lui. Son goût décidé pour la retraite, son projet d'y passer sa vie; tout le confirmait dans cette idée…. Il relut dix fois la dernière lettre qu'il avait reçue d'elle, et l'interpréta en entier d'après ce qu'il s'était persuadé: pourvu que nous soyons séparés, répétait-il douloureusement. Chère et cruelle Caroline! Mais non, c'est moi qui serais le plus cruel, le plus barbare des hommes, si j'élevais plus longtemps une injuste barrière entre deux êtres que je chéris presque également, et que je conduirais au tombeau. Caroline, Lindorf, que ne pouvez-vous m'entendre! que ne puis-je vous réunir! Il ne doutait pas non plus que ce ne fût de Lindorf qu'elle parlait à la troisième personne,en regrettant de n'avoir pu faire son bonheur….. Oui, tu le feras, disait-il. Le mortel que tu préfères doit être souverainement heureux. Ai-je pu jamais me flatter de l'être? Un vain système m'avait égaré, et je dois m'en punir. Mais s'il était trop tard; si Caroline nous était ravie; si cette mort qui la menace n'empêche de réparer?… Il ne peut soutenir cette image déchirante, qui cependant se renouvelle à chaque instant.
Le chambellan, qu'on avait moins pressé que le médecin, n'arriva que le lendemain au soir: peut-être même ne serait-il venu aussitôt: mais la lettre du comte l'avoir trouvé prêt à partir pour Rindaw. Il ne fit que changer de route pour se rendre à l'invitation de son gendre, dont il était loin de soupçonner le motif. C'était un des jours de crise de la malade. Son époux ne l'avait pas quittée, et ne pensait plus du tout au chambellan, lorsque celui-ci, instruit à demi par les gens, qui lui dirent que M. le comte est auprès de sa femme, se précipite dans la chambre, en disant à haute voix: Ma fille, la comtesse de Walstein est ici, et je l'ignore! Où est-elle, que je l'embrasse? — Hélas! monsieur, vous la voyez, lui dit le comte en la lui montrant. Elle était mieux; nous commencions à nous flatter…., mais je crains que…. En effet, la malade, effrayée de ce bruit, ouvre des yeux étonnés, regarde autour d'elle, se voit dans une chambre inconnue; son père, son mari, sont près d'elle, les reconnaît tous les deux, n'a pas la force de supporter tant d'émotions à la fois, et retombe dans un transport plus alarmant que le premier.
Le médecin arrive, exige que tout le monde sorte. Le comte conduit le chambellan consterné auprès de la chanoinesse; mais bientôt, attiré dans la chambre de Caroline, il y retourne, et les laisse ensemble, espérant au moins que le chambellan le débarrasserait du soin de garder madame de Rindaw. Ce ne fut pas pour longtemps. A peine furent-ils seuls, qu'elle se plaignit amèrement du long mystère qu'on lui avait fait du mariage de son élève. Le chambellan se plaignit à son tour de ce qu'elle ne l'avait pas informé de ce voyage. Enfin de plaintes en plaintes, et de griefs en griefs, ils en vinrent presque aux injures, et parlèrent si haut, que le comte fut obligé d'aller mettre la paix. Il les trouva tous deux agités de colère, se disant mutuellement les mots les plus piquants, toujours en s'appelant par habitude, mon cher chambellan et ma chère baronne.
Dans tout autre moment, cette scène aurait amusé le comte; mais il ne pensa qu'à la faire cesser et à rétablir la bonne harmonie. Ce ne fut pas sans peine qu'il y parvint; il fallut même pour cela leur rappeler leurs anciennes amours. A ce souvenir, la chanoinesse s'attendrit. Le chambellan résistait, mais le comte ayant placé à propos le mot desobligationsqu'il avait et pouvait avoir encore à son amie, il fut à son tour si touché de ce motif pour l'avenir, qu'il s'approcha d'elle en la priant d'excuser sa vivacité. Elle lui tendit la main avec dignité et tendresse, en lui disant qu'il abusait de l'empire qu'il avait sur elle: il la baisa respectueusement; la paix fut rétablie, et le comte revint à sa chère malade.
Il est inutile d'entrer dans le détail de tout ce qu'il souffrait pendant ces jours d'incertitude et de douleur. Tout lecteur sensible qui aura bien saisi son caractère le comprendra facilement. Plus il prenait sur lui, plus son âme était déchirée. Les derniers jours de cette cruelle maladie, il ne lui fut plus possible de s'éloigner un seul instant, ni le jour ni la nuit: il les passait sur un fauteuil auprès du lit de Caroline; et si la nature exigeait de lui quelques minutes d'un sommeil pénible, il se réveillait bientôt avec la mortelle crainte de ne plus retrouver celle qui était devenue l'unique objet qui l'attachait à la vie.
Enfin, ce treizième jour, annoncé par le médecin comme devant décider de son sort, arriva, et fut très-orageux. Il fallut que le comte en supportât seul tout le poids. Il n'avait point dit au chambellan ni à la baronne que peut-être le soir ils n'auraient plus de fille. Il voulut rester seul cette nuit auprès d'elle.
Qu'ils furent ardents les voeux qu'il adressait au ciel pour qu'elle lui fût rendue! Avec quel transport il pressait contre ses lèvres et serrait contre son coeur cette main faible et brûlante! Comme ses yeux se remplissaient de larmes en s'arrêtant sur ceux de Caroline, que la fièvre seule animait encore, et qui peut-être allaient se fermer pour jamais!
Sur le matin, elle eut une crise si violente, qu'elle faillit à y succomber. Le médecin, alarmé, dit qu'à moins d'un miracle elle ne passerait pas le jour. Le comte, hors de lui-même, abîmé dans sa douleur, ne pouvant ni soutenir plus longtemps ce triste spectacle, ni s'arracher d'auprès du lit de cette chère mourante, avait encore la cruelle tâche de préparer le père et l'amie de Caroline, à l'affreux événement qui s'approchait. Il les avait toujours tellement rassurés, que, loin de le redouter, ils étaient alors dans une sorte de sécurité qui leur aurait rendu ce coup mille fois plus terrible.
Le comte leur avait promis de passer avant la nuit dans leur appartement. Il sortit donc pour y aller; mais, effrayé de ce qu'il avait à leur apprendre, il s'arrêta quelques instants dans l'antichambre pour rassembler et recueillir ses forces. Ah! pensait-il, si ce malheureux père sentait comme moi tout le poids du remords! Si l'idée d'avoir sacrifié sa fille se joignait à la douleur de la perdre, pourrait-il la supporter?… Caroline, Caroline! tes bourreaux pleurent, et tu meurs! Mais tu ne seras que trop vengée, et les tourments que j'éprouve sont bien au-dessus de la mort.
Pendant qu'il hésitait s'il entrerait, le valet de chambre de Lindorf, qui l'aperçut, vint à lui avec empressement, et lui dit qu'il avait à lui parler. Il avait reçu le matin une lettre de son maître, qui l'attendait à Hambourg, d'où il comptait s'embarquer pour l'Angleterre. Varner partait cette nuit même pour le joindre, et n'attendait plus que les ordres de monsieur le comte.
Au lieu de lui répondre, le comte le regardait en silence, d'un air égaré. Enfin, tout à coup, lui ordonnant de l'attendre, il passa dans son cabinet sans savoir lui-même ce qu'il devait faire. Ecrire à Lindorf! dans quel moment! et que dois-je lui dire? Irai-je plonger dans son coeur le poignard qui déchire le mien? Le ferai-je revenir pour le voir expirer de douleur sur le tombeau de celle qu'il adore? Mais, dit-il en se reprenant, quelle idée vient me frapper tout à coup? Si Caroline…, si c'était à l'amour que ce miracle que je n'ose espérer était réservé; s'il était temps encore…; si la présence de Lindorf?… Grand Dieu! vous m'entendez; quelques jours de plus, et Caroline peut nous être rendue. — Je ne sais quel rayon d'espoir s'insinua dans son coeur; il écouta ce qu'il lui dictait, prit la plume, et écrivit à Lindorf ce peu de mots:
"Partez à l'instant, mon cher Lindorf, et faites la plus grande diligence pour vous rendre ici, où votre présence est absolument nécessaire. Je vous devrai plus que la vie, si vous ne perdez pas une minute, et si votre promptitude a le succès que j'ose espérer. Lindorf, pourquoi nous avoir quittés? pourquoi vous défier du coeur de votre ami? Mais les instants sont précieux, n'en laissez pas écouler un seul avant de vous mettre en route; je regrette même ceux que j'emploie à vous le demander. Je vous connais, Lindorf; un seul mot de moi suffisait… Courez jour et nuit. Si vous ne me rencontrez pas, venez ici en droiture; si vous me rencontrez, je vous parlerai et nous ne nous quitterons plus."
Ronnebourg.
Le comte porta lui-même ce billet à Varner, en lui ordonnant de partir à l'instant, de ne s'arrêter que pour changer de chevaux, et, sur toutes choses, de se taire absolument sur la maladie et le danger de la comtesse, craignant que cette affreuse nouvelle ne mît Lindorf hors d'état de venir. S'il avait le malheur de perdre Caroline avant l'arrivée de Lindorf, et de lui survivre, il voulait le prévenir, aller au-devant de lui, quitter ensemble le théâtre de leur désespoir, et réunir sous un ciel étranger leur douleur et leurs regrets.
Le comte était destiné, dans cette journée, aux sensations les plus pénibles. Il allait rentrer chez Caroline, lorsqu'on lui remit un paquet de lettres que son courrier venait d'apporter de Berlin. Il l'ouvrit machinalement. C'étaient des lettres d'affaires, moins importantes pour lui que la seule qui pût alors l'intéresser. Il les jeta donc dans un tiroir, remettant leur lecture à un moment plus tranquille, s'il pouvait en avoir. Il y en avait de Berlin et de Pétersbourg. Dans le nombre de ces dernières, il en vit une dont le dessus avait l'air d'être de la main de Caroline, et ressemblait exactement à celle qu'il avait reçue d'elle il y avait peu de temps. Il la prend avec émotion et surprise; il l'examine, et voit qu'elle lui était adressée à Pétersbourg, et qu'on la lui renvoie. Il regarde le cachet; c'était bien celui de Caroline. Il le rompt d'une main tremblante, et lit cette lettre qu'on a déjà vue, cette lettre écrite dans le premier moment de son désespoir de ne pouvoir être à Lindorf, avant d'avoir lu le cahier, et que, depuis cette lecture, elle s'était tant de fois reproché d'avoir tracée. Ce n'était, hélas! qu'une conformation de son malheur et de la haine de Caroline… Mais, grand Dieu! qu'elle était cruelle! et dans quel affreux moment la recevait-il! Quelle impression douloureuse et profonde dut lui faire cette phrase:Je crois plus généreux, monsieur le comte, de vous avouer à présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une malheureuse victime de l'obéissance: ce spectacle n'est pas fait pour votre coeur. Grand Dieu! s'écria le comte en se précipitant à genoux, en levant au ciel ses mains et la lettre de Caroline, souffrirez-vous qu'elle périsse cette innocente et malheureuse victime? Dieu, prenez ma vie, et sauvez la sienne. Il acheva cette lettre cruelle, dont chaque mot enfonçait le poignard dans son coeur. Que ne l'ai-je reçue plus tôt! elle serait libre, heureuse, et je n'aurais pas à trembler pour ses jours!
Quand il eut un peu calmé l'extrême agitation où cette lecture l'avait mis, il rentra dans la chambre de Caroline, avec l'espoir que des voeux si ardents et si sincères seraient exaucés, que cet objet adoré lui serait rendu, qu'il pourrait assurer pour jamais son bonheur. Mais quel spectacle s'offre à ses yeux! La chanoinesse, impatiente de ce que le comte ne venait point, s'était fait conduire dans la chambre de la malade. Elle ne pouvait la voir, mais assise à côté de son lit, elle tenait une de ses mains, et la conjurait de lui marquer, soit en lui serrant la sienne, soit en lui disant un mot, qu'elle la reconnaissait.
Caroline, faible, inanimée, paraissant environnée des ombres de la mort, ne voyait rien, n'entendait rien, ne donnait aucun signe de vie; et sa malheureuse amie se livrait au désespoir le plus affreux. Leurs femmes, debout de l'autre côté du lit, fondaient en larmes; quelques pas plus loin, le chambellan, renversé dans un fauteuil, les deux mains sur le visage, était absorbé dans sa douleur. Pour la première fois de sa vie, il sentait que les richesses et les honneurs ne suffisent pas pour être heureux, et se repentait trop tard de leur avoir sacrifié sa fille. Le médecin, consterné, assis à côté de lui, regardait cette scène de douleur, paraissait avoir abandonnée Caroline et tout espoir de la rappeler à la vie.
A ce spectacle, à ces différentes attitudes, le comte crut que c'en était fait, qu'il avait tout perdu et que la plus aimable des femmes n'existait plus. Toute sa fermeté, toute sa philosophie l'abandonnent: un frisson mortel parcourt ses veines, et lui fait espérer qu'il va la suivre. Il se précipite sur ce lit de mort, colle sa bouche sur cette bouche glacée, et ne s'aperçoit pas qu'elle respire encore. O Caroline! dit-il en se relevant avec fureur, tu vas être vengée! Il allait sortir dans l'égarement le plus affreux, et qui peut-être l'aurait conduit à terminer ses jours; mais le chambellan et le médecin l'arrêtèrent. Ce dernier lui jure que la comtesse vit encore, et qu'il n'a pas même absolument perdu tout espoir. Elle est, lui dit-il, dans un anéantissement, suite naturelle de la crise affreuse qu'elle vient d'essuyer. Ou je me trompe fort, ou cet état de syncope sera suivi d'un sommeil qui décidera de son sort. Si elle se réveille, j'ose presque assurer qu'elle sera hors de tout danger; mais j'avoue que, vu sa grande faiblesse, ce réveil est incertain.
Ah Dieu! monsieur, dit le comte en lui saisissant les deux mains, il serait donc possible… Si elle nous est rendue, ma vie, ma fortune entière suffiront-elles?… — Dans ce moment, monsieur le comte, mon art est impuissant, et tout secours serait inutile; il faut l'abandonner à la nature, à son tempérament, qui doit être bon, puisqu'elle a résisté jusqu'à présent, et aux soins de l'amour, qui seront plus efficaces que les miens… Nous allons vous laisser avec elle. Venez, monsieur le chambellan; je vais vous ramener chez vous. Donnez à votre gendre l'exemple du courage. Il allait l'emmener; mais une autre scène, une autre émotion les attendaient encore.
On doit être surpris du silence de la chanoinesse pendant que tout ceci se passait. Hélas! l'infortunée, soit qu'elle n'eût pu résister à son saisissement, à l'idée d'avoir perdu sa Caroline et de lui survivre, soit que le ciel eût marqué ce moment pour la délivrer de la vie et de ses infirmités, une apoplexie foudroyante et dont personne ne s'était aperçu, venait de la frapper à l'instant même. On la trouva renversée à demi sur le chevet de Caroline, donnant encore quelque légers signes de vie; on la transporta tout de suite chez elle. Les secours furent prompts, mais inutiles; elle expira quelques minutes après sans avoir repris connaissance.
Un tel événement était bien propre à faire une triste diversion à l'objet dont ils étaient tous occupés. Le comte même oublia quelques instants sa douleur, pour ne penser qu'à celle de Caroline lorsqu'elle ne retrouverait plus son amie; puis, se rappelant tout à coup le danger où elle était elle-même, il envia le sort de la baronne, et la trouva bien heureuse de n'avoir pu survivre à ce qu'elle aimait.
Le chambellan était véritablement atterré, moins du regret d'avoir perdu son ancienne amie que de la crainte de la suivre bientôt. Il était plus âgé qu'elle, et cette mort subite l'avait tellement frappé, qu'il crut aussi n'avoir plus que quelques instants à vivre. Dans l'espace de dix minutes, voir sa fille expirante, son gendre prêt à se tuer, et son amie rendre le dernier soupir…, c'en est assez pour effrayer un vieillard qui tenait à la vie en proportion de son attachement à ses biens et à ses emplois. — Je sens que je suis très-mal, disait-il à chaque instant.
Le comte, qui vit bien que le danger n'était pas pressant, le recommanda aux soins du médecin, laissa le corps de la chanoinesse à ceux des femmes qu'elle avait amenées et de ses gens, et après avoir répandu des larmes bien sincères sur celle qui avait élevé Caroline, et que son amitié pour elle conduisait au tombeau, il rentra dans la chambre de sa chère mourante, renvoya ceux qu'il y trouva, et s'approcha de son lit avec un saisissement qui lui parut l'avant-coureur de tout ce qu'il avait à craindre. Elle était encore dans un état de stupeur, d'anéantissement si profond, qu'elle ne s'était point aperçue de tout le mouvement que la mort de la baronne avait occasionné autour d'elle. Elle paraissait plongée dans un sommeil effrayant, même par l'excès de sa tranquillité. Ce n'était qu'à un léger soulèvement de poitrine qu'on pouvait connaître qu'elle existait encore; et ce mouvement presque imperceptible, le comte s'imaginait le voir diminuer à chaque instant. Penché sur les bords de ce lit, des larmes coulaient de ses yeux sans qu'il s'en aperçût lui-même. Il passait à chaque instant ses mains tremblantes ou sur le sein ou sur la bouche de Caroline, pour s'assurer qu'elle respirait encore. Il les retirait avec effroi, les joignait ensemble, les élevait au ciel, et disait avec ardeur, à demi-voix: Que ne puis-je mourir pour elle ou avec elle!
D'autres fois, fixant ce visage pâle, mais toujours charmant, ces traits qui conservaient encore leur forme enchanteresse, il éprouvait un sentiment si vif d'amour, de douleur, de regrets, que la plus belle femme, dans la fleur de sa santé, n'en a peut-être jamais inspiré de tels Ange du ciel, disait-il alors en collant sa bouche sur une de ses mains, âme pure, âme céleste, tu ne sauras donc jamais combien tu fus adorée de ce cruel époux qui t'a conduite au tombeau! Tu meurs sans lui pardonner, sans savoir que tu pouvais encore être heureuse!….. Et toi, malheureux Lindorf…., où es-tu pendant que ta Caroline expire? Tu l'aurais rendue à la vie; et même, en te la donnant, je t'aurais dû plus que la mienne…..
Dans d'autres moments, absorbé dans sa douleur au point d'en perdre presque la raison, il n'avait aucune idée distincte; il se levait, se promenait dans la chambre avec égarement; puis tout à coup se reprochant comme un crime de s'éloigner d'elle une minute, craignant de perdre son dernier soupir, il se rapprochait avec impétuosité… C'est ainsi que s'écoula la plus cruelle des nuits; et malgré tout ce que le comte avait souffert, elle lui parut bien courte. Les premier rayons de l'aurore allaient sans doute annoncer cet affreux moment dont il n'osait plus douter; l'arrêt du médecin ne lui sortait pas de l'esprit…Si elle se réveille, elle sera hors de tout danger; mais ce réveil est incertain;et cette cruelle incertitude, il n'avait plus même le bonheur de l'avoir; toute espérance était anéantie. Plus ce sommeil se prolongeait, plus il était convaincu que c'était celui de la mort.
Tout à coup il croit entendre que sa respiration se ranime; il écoute, il s'approche, il n'en peut plus douter. Le mouvement de sa poitrine devient plus fort, plus pressé… Un soupir s'échappe… Ah! sans doute c'est le dernier! Le voilà cet instant si redouté. Il pousse un cri inarticulé, se penche sur elle, et la presse avec force dans ses bras, comme pour l'arracher à la mort, ou pour expirer avec elle.
O douce surprise! ce corps inanimé qu'il soulève se prête à ce mouvement et paraît s'aider; cette tête penchée se relève doucement; ces bras étendus s'arrondissent et se croisent l'un sur l'autre; ces joues, ces lèvres décolorées prennent une faible teinte; ces yeux, qu'il croyait fermés pour jamais, s'ouvrent à demi: Caroline enfin est assise. Caroline vit, respire, regarde autour d'elle, cherche à se reconnaître, à rappeler ses idées. Ses regards s'arrêtent longtemps sur le comte, d'abord avec étonnement, mais sans aucun effroi; puis, avec un doux sourire, tel que celui d'un enfant qui se réveille et qui voit auprès de lui sa bonne ou sa mère, elle lui tend une main qu'il saisit avec transport….
Ah! ce qu'il éprouvait ne peut s'exprimer…: c'est passer en un instant du comble du malheur à la félicité suprême. A peine peut-il le croire. Son âme entière est dans ses yeux. Il suit, il dévore tous les mouvements de Caroline; il presse sa main contre son coeur, contre ses lèvres, tombe à genoux, et dit d'une voix altérée par l'excès de son émotion:Si elle se réveille, elle est hors de tout danger…. O Caroline! ô mon dieu!… serait-il vrai qu'elle nous est rendue? Chère Caroline! un mot, un seul mot; que j'entende seulement votre voix. Dites, serait-il possible que vous eussiez reconnu cet époux, ou plutôt cet ami qui ne veut plus exister que pour vous rendre heureuse? — Oui, monsieur le comte, je vous reconnais bien, dit-elle d'une voix faible; il n'y a que vous au monde capable de tant de soins, d'une bonté, d'une générosité si soutenues… Mais où suis-je? Je ne puis me rappeler… — Chère Caroline, ne pensez qu'à votre santé; elle seule doit vous occuper. Soyez tranquille; vous êtes chez un ami, avec un ami; mais, de grâce, ne parlez plus, et permettez que j'appelle le médecin.
Il allait tirer le cordon lorsque Caroline l'arrêta en posant sa main sur son bras. — Encore un seul mot, monsieur le comte, et je ne dirai plus rien. Je vous promets d'être docile; mais il faut absolument que je vous demande encore une seule chose… Ma bonne maman, madame de Rindaw, est-elle ici? est-elle bien?… Mon dieu! que je dois l'avoir inquiétée!… Et mon père? j'ai une idée confuse de l'avoir entrevu il n'y a pas longtemps. — Il est ici; dans quelques heures vous le reverrez. — Et ma chère baronne? — Elle nous a quittés. On a craint que sa santé ne souffrît; nous l'avons engagée…. — Ah! vous avez bien fait; mais où est-elle? A Rindaw, j'espère? — Oui sans doute, à Rindaw, dit le comte, en saisissant son idée. Ne craignez rien pour elle; elle est bien; elle est heureuse; elle ignore le danger où vous avez été… O Caroline! ne songez qu'à le faire cesser entièrement; pensez que le bonheur, que la vie de vos amis en dépendent. Chère Caroline! ce motif ne suffira-t-il pas?
Un domestique parut. Le comte donna l'ordre d'appeler le médecin, ferma les rideaux du lit, s'assit à côté, ne dit plus rien, et, malgré le joie qui dilatait son coeur, il s'occupa douloureusement des moyens de préparer Caroline à la mort de son amie, et du chagrin dans lequel elle serait plongée lorsqu'elle l'apprendrait. Il fallait surtout prolonger son erreur jusqu'à ce qu'elle fût assez forte pour soutenir cette épreuve.
Le médecin ne tarda pas à venir. Il confirma toutes les espérances que ce réveil avait données… Le pouls, quoique très-faible, était excellent; tous les symptômes fâcheux avaient disparu; tout annonçait une convalescence sûre, mais qui demandait des ménagements et des soins infinis. Des soins! dit le comte avec l'accent du sentiment… Caroline est si bonne, si généreuse! elle s'y prêtera; elle sait combien de vies elle conserve en ménageant la sienne; l'amitié, l'amour, tout ce qui doit faire impression sur cette âme sensible se réunira pour conserver des jours… — Caroline, attendrie, voulut répondre; le médecin lui imposa silence. Eh bien! dit-elle doucement en regardant le comte, je ferai tout ce qu'on voudra.
Le comte et le médecin sortirent ensemble. Ce dernier insista sur la nécessité de cacher à la malade le mort de son amie: la moindre émotion pouvait la replonger dans l'état affreux dont elle sortait. Le comte en frémit, et passa tout de suite chez le chambellan pour se concerter avec lui là-dessus.
Un long sommeil, dont il sortait à peine, l'avait un peu rassuré sur sa crainte de mourir, et la nouvelle de la résurrection de sa fille acheva de le consoler tout à fait, d'autant plus qu'il espérait bien qu'elle serait héritière de la chanoinesse. Le comte, qui redoutait quelque imprudence de sa part, et qui n'était pas fâché de se débarrasser d'un homme dont le caractère égoïste et froid le révoltait à chaque instant, lui persuada facilement que l'étiquette exigeait qu'il accompagnât le corps de la baronne, qu'on allait transporter à Rindaw, et qu'il lui rendît les derniers devoirs.
Cette triste cérémonie n'était pas fort de son goût; mais le comte, voulant absolument le décider à partir, lui dit que le testament de la baronne étant sans doute en sa faveur, il convenait qu'il allât s'en assurer, veiller à ses intérêts et prendre possession de cette terre… Cette raison lui parut si forte qu'il ne balança plus, et demanda seulement à voir, avant son départ,madame le comtesse de Walstein, car il n'appelait plus sa fille autrement. Le comte, au contraire, affectait de ne la nommer jamais queCaroline. Ils convinrent ensemble qu'on lui dirait que le chambellan allait à Rindaw apprendre à la baronne l'heureuse nouvelle de sa convalescence, et que de là il lui serait aisé, dans ses lettres, de la préparer peu à peu à ce triste événement.
Son père fut donc introduit auprès de Caroline. Il lui témoigna à sa manière le plaisir qu'il éprouvait de la voir en aussi bon état, et de la laisser avec son époux, dont elle ne pouvait trop reconnaître les soins. Il entra dans des détails qu'elle ignorait encore; et lorsqu'il lui dit que depuis plusieurs nuits le comte ne s'était pas déshabillé et n'avait point quitté sa chambre, elle versa des larmes de reconnaissance, et se tournant de son côté d'un air touchant et confus: O monsieur le comte! lui dit-elle, quelle bonté! quelle générosité! qu'auriez-vous donc fait pour une femme… elle s'arrêta, n'osant articuler:que vous aimeriez?Le comte l'interpréta différemment et crut que c'étaitqui vous aimerait.
Ainsi ce deux coeurs si bien faits l'un pour l'autre, loin de s'entendre, se préparaient encore bien des tourments. Toutes les fois que Caroline, inquiète pour la santé du comte, le conjurait de prendre quelque repos, lui assurait qu'elle n'avait besoin de rien, il était persuadé qu'elle voulait l'éloigner; que ses soins étaient un supplice pour un coeur bon et sensible, qui ne pouvait plus les payer que par une froide reconnaissance. Cette affreuse idée le faisait sortir avec un empressement qu'elle attribuait, à son tour, à l'indifférence. Chacun d'eux, brûlant d'amour, et convaincu de n'être pas aimé, mettait sur le compte de la seule générosité, et tout au plus de l'amitié, ce qui devait les éclairer sur leurs vrais sentiments. Mais j'anticipe; revenons au chambellan.
On a pu voir déjà qu'il savait très-bien altérer la vérité quand son intérêt l'exigeait; il joua donc si bien son rôle sur son voyage à Rindaw, que sa fille ne se douta de rien, le remercia mille fois de cette attention pour sa bonne maman, et le conjura de se hâter de partir et d'aller la rassurer.
Elle dit là-dessus des mots si touchants et si déchirants pour ceux qui savaient que cette amie si chère n'existait plus, que le comte, ne pouvant cacher son émotion, supplia Caroline de ne plus parler, et lui rappela les ordres sévères du médecin. — Eh bien! je me tairai; mais, mon père, dites-lui bien que c'est pour elle, pour la revoir plus tôt. Dites-lui que sa Caroline n'aspire qu'à ce bonheur…; dites-lui bien qu'elle soit tranquille, que le plus généreux des hommes…
Il était près d'elle, et l'interrompit en portant doucement la main sur sa bouche; elle faillit la baiser cette main chérie; ses lèvres en firent le mouvement… Je ne sais quelle crainte l'arrêta, ni ce qu'elle éprouva; mais elle eut un léger tremblement dont le comte s'aperçut, et qu'il fut loin d'attribuer à sa véritable cause. Il se hâta d'emmener le chambellan, et le vit monter avec plaisir dans sa chaise de poste. Le cercueil de la chanoinesse le suivit dans la nuit. Sa femme de chambre, les gens qu'elle avait amenés, d'autres que le comte y joignit, l'escortèrent; la femme de chambre de Caroline et son laquais restèrent à Ronnebourg auprès de leur maîtresse.