Chapter 7

Le médecin, qui ne pouvait s'absenter longtemps de Berlin, voulait y retourner. A force de prières et de libéralités, le comte obtint de lui de rester encore quelques jours, et de ne quitter sa malade que lorsqu'il n'y aurait plus la moindre apparence de rechute ou de danger. Elle en fut bientôt à ce point: chaque jour la voyait renaître. Déjà elle commençait à se lever, à faire quelques pas, appuyée sur le bras du comte. Sa convalescence fut enfin décidée, et le docteur reprit le chemin de la capitale, récompensé au-delà de ses espérances.

Voilà donc le comte seul à Ronnebourg avec sa Caroline.Sa Caroline!… Etait-elle à lui? Hélas! il ne la regardait plus que comme le dépôt le plus cher et le plus sacré. D'après son billet, il était persuadé que Lindorf arriverait au premier jour; ne l'aurait-il donc fait revenir que pour le rendre témoin de son union avec celle qu'il adorait? Et Caroline, cette sensible Caroline, qu'une passion combattue avait conduite au bord du tombeau, lui ramènerait-il l'objet de cette passion pour en exiger le sacrifice? Il n'en eut pas même la cruelle pensée. Décidé plus que jamais à tenir le serment qu'il avait prononcé lorsqu'elle était mourante, à rompre le noeud qui l'attachait à lui, à l'unir à Lindorf, il n'attendait que son arrivée pour leur apprendre ses intentions généreuses, et le bonheur qu'il leur préparait. Mais redoutant, même pour Caroline, l'excès de ce bonheur, il voulait la préparer insensiblement, et surtout cacher avec soin à cette âme sensible et reconnaissante combien il lui en coûtait de renoncer à elle… Elle croit à présent me devoir la vie, disait-il, et se sacrifierait sans balancer à mon bonheur… Non, chère Caroline, non, tu ne seras point appelée à ce cruel sacrifice. C'est moi seul qui dois, qui veux le faire, et tu ne sauras jamais combien il me rend malheureux; tu ne liras jamais dans ce coeur qui t'adore; tu ne verras, tu ne soupçonneras que mon amitié: mais si tu m'accordes la tienne, si je fais ton bonheur et celui de Lindorf, serai-je en effet malheureux?… Ah! Caroline, Caroline! toi seule au monde pouvais me faire sentir qu'on peut l'être en remplissant tous ses devoirs… Pour renoncer à toi sans mourir, il ne fallait ni te revoir ni te connaître…

D'après cette résolution, il se forma un plan de conduite dont il se promit de ne point s'écarter jusqu'à l'arrivée de Lindorf. Ne pouvant se reposer sur personne des soins qu'exigeait la santé de Caroline, ni se refuser la douceur de les lui rendre, il les continua avec l'attention la plus soutenue; mais il sut presque toujours éviter d'être seul avec elle. Lorsqu'il s'y trouvait par hasard, il employait ces moments, soit à lui faire une lecture agréable, soit à lui jouer de la flûte, sur laquelle il excellait. Des sons mélodieux pénétraient dans l'âme de Caroline; ils y portaient un attendrissement dont elle ne cherchait pas à se défendre.

Dans la convalescence, le coeur est plus faible, plus tendre, plus susceptible d'impressions; à mesure qu'on renaît, on s'attache aux objets qui nous font aimer la vie; et chaque jour, chaque instant l'attachaient davantage à cet époux si aimable, complaisant, si digne d'être adoré. Son goût, ou, si l'on veut, son inclination pour Lindorf, n'avait fait que développer chez elle une sensibilité, une faculté aimante dont elle éprouve seulement aujourd'hui toute la force. Longtemps caché sous le nom de l'amitié, elle ne s'était avoué ce penchant pour Lindorf qu'au moment où elle avait cessé de le voir; elle ne connaissait de l'amour que la douleur et les remords. A présent, elle sent tout le charme d'un attachement autorisé par le devoir, elle s'y livre entièrement. Le bonheur et son époux se présentent ensemble à son imagination. Sans doute il m'aime, il m'a pardonné, disait-elle, et elle se faisait répéter par sa femme de chambre toutes les preuves d'attachement qu'il lui avait données pendant sa maladie. Ces nuits entières passées au chevet de son lit, son désespoir lorsqu'il crut l'avoir perdue, tout le traçait en traits de feu dans le coeur de Caroline; tout concourait à augmenter un amour qui bientôt ne connut plus de bornes, et qu'elle n'osait témoigner que sous le nom de reconnaissance.

Attentive aux moindres actions du comte, à tous ses mouvements, à toutes ses paroles, elle ne fut pas longtemps sans remarquer l'air gêné et contraint qu'il avait avec elle, son affectation à éviter soigneusement le tête-à-tête, et toute conversation relative à eux-mêmes, à leur position. Dès les commencements de sa convalescence, il lui avait dit que son ami Lindorf était en voyage et ne tarderait pas à revenir, et qu'en attendant il pouvait disposer de son château.

Caroline, trop faible alors pour entrer dans aucune explication, n'avait pu entendre ce nom, et surtout ce projet de retour, sans éprouver un sentiment pénible, un trouble, qui ne furent que trop remarqués, et qui confirmèrent les idées et les projets du comte. De son côté, elle crut voir qu'il l'examinait et n'en fut que plus interdite. Combien de fois depuis elle se reprocha de n'avoir pas saisi ce moment pour lui ouvrir son coeur, de n'avoir pas eu la force de lui avouer et les sentiments qu'elle avait eus pour Lindorf, et ceux qui leur avaient succédé!

Mais ce secret lui appartenait-il en entier? Et quand Lindorf s'éloignait d'elle, se sacrifiait pour elle, était-il permis à Caroline de risquer d'altérer par un tel aveu l'amitié que le comte avait pour lui, de lui ôter un protecteur, un appui, qui pouvait à la fin se lasser d'un attachement qui lui avait été si funeste?….

Ces réflexions n'échappaient pas à la Caroline, d'autres encore s'y joignaient et la retenaient. Comment oser dire la première au comte qu'elle l'adore, lorsqu'elle doute qu'elle soit aimée, et que ce doute augmente chaque jour?… La conduite actuelle du comte démentait absolument celle qu'il avait eue pendant sa maladie; elle ne savait plus comment expliquer ni l'une ni l'autre…. S'il ne m'aime pas, pensait-elle sans cesse, d'où venait cette crainte de me perdre, ce désespoir qui faillit lui coûter la vie? Pourquoi ces transports si doux, si touchants quand je lui fus rendue?…. Je vois encore ces larmes de joie; j'entends encore ces expressions si vives et si tendres, que l'amour seul peut dicter… Oui, mais pourquoi ne les prononce-t-il plus? Pourquoi, depuis que je pourrais si bien l'entendre et lui répondre, semble-t-il éviter de me parler, d'être seul avec moi? Ah! sans doute la pitié seule, dans cette âme si généreuse, excitait ce que j'ai pris pour les transports de l'amour. A mesure qu'elle passe, la haine et le ressentiment reprennent le dessus….. Cher comte! cher époux! si tu lisais dans mon coeur, si tu voyais mon amour, mon repentir, tu n'y serais pas insensible; tu me pardonnerais, tu m'aimerais peut-être, et nous serions heureux. Alors elle couvrait de baisers et de larmes ce portrait que sa femme de chambre avait détaché de son cou et caché avec soin, lorsqu'elle s'évanouit en arrivant à Ronnebourg. Elle le redemanda dès qu'elle eut repris la connaissance, et il devint son bien le plus précieux.

Ne pouvant plus supporter enfin une incertitude aussi cruelle, elle résolut de forcer en quelque sorte le comte à s'expliquer, en lui témoignant le désir de quitter Ronnebourg; et ce désir n'était point une feinte. Elle se voyait avec regret dans un lieu dont tout devait l'éloigner, et qui lui rappelait une erreur qu'elle se reprochait excessivement. Ce que le comte lui avait dit du prochain retour de son ami l'alarmait aussi; elle n'en pouvait comprendre le motif, mais quel qu'il fût, il serait également affreux pour elle et pour lui de la retrouver à Ronnebourg. Elle ignorait à quel point le comte était instruit. Jamais le nom de Lindorf ne sortait de sa bouche; il gardait également le plus profond silence sur lui-même; il ne lui parlait ni de la lettre qu'il lui avait écrite, ni de sa réponse, ni de ses projets de voyage, ni du séjour où Caroline devait habiter dans la suite, de rien enfin de ce qui les regardait.

Sans cesse occupé de ce qui pouvait l'amuser et lui plaire, ses soins étaient ceux de l'amour, et son langage celui de l'indifférence. Quelquefois, lorsqu'il lui faisait une lecture intéressante, ou qu'il jouait sur sa flûte quelque chose d'expressif, ils s'attendrissaient tous les deux jusqu'aux larmes. Dès que le comte voyait couler celles de Caroline, il se hâtait de sortir, de se dérober à une émotion dont il n'eût pas été le maître. Il allait ou s'enfoncer dans l'endroit le plus solitaire du parc, ou s'enfermer dans son cabinet, et là il donnait un libre essor à sa douleur et aux sentiments qui l'oppressaient.

Heureux Lindorf! disait-il, sentiras-tu tout le prix de ton bonheur et du sacrifice que je te fais? Viens les essuyer ces larmes que ton souvenir fait sans doute couler; qu'avant d'expirer je voie Caroline heureuse.

Il se reprochait alors de lui laisser ignorer si longtemps le sort qu'il lui préparait; de ne pas lui dire: Lindorf, ce Lindorf tant aimé, tant regretté, sera votre époux. Mais pouvait-il lui donner ce doux espoir avant d'être sûr qu'il serait réalisé? Lindorf n'écrivait point…. Si la mort n'avait épargné Caroline que pour frapper son amant!… si Lindorf n'existait plus!…. Le sang se glaçait dans les veines du comte. Dieu! disait-il, vous avez exaucé mes voeux quand je vous implorais pour Caroline, écoutez-les encore quand je vous invoque pour mon ami. Qu'il revienne, qu'il soit heureux, que je sois la seule victime.

Une lettre qu'il reçut alors de sa soeur, la jeune comtesse Matilde, vint encore ajouter à son tourment, et lui apprendre qu'elle serait aussi malheureuse que lui. Nous allons la donner cette lettre si naïve, si touchante, faire partager à nos lecteurs l'attendrissement du comte en la lisant, et les intéresser au sort de cette aimable enfant qu'on n'a fait qu'entrevoir dans le cahier de Lindorf, et qui, par ses grâces, son charmant caractère, et la place qu'elle doit occuper dans la suite de cette histoire, mérite qu'on s'occupe d'elle pendant quelques instants. Voici donc ce que l'aimable petite comtesse écrivait à son frère:

Dresde, ce 14 novembre 17…

"On m'assure que le meilleur des frères est de retour; mais je ne puis le croire… Je connais son coeur, il l'eût conduit d'abord auprès de sa pauvre Matilde; il m'aurait écrit du moins; et sa lettre et la certitude qu'il n'est pas au bout de monde m'auraient un peu consolée. O mon bon frère! combien ou m'a chagrinée pendant que vous étiez au fond de cette Russie, que j'ai maudite mille fois! Qu'auriez-vous dit si vous n'avez pas retrouvé votre petite Matilde? Car, je vous l'avoue, j'aimerais mieux mourir mille fois que de consentir à ce qu'ils veulent. M. Zastrow est beau, il est aimable, il m'adore…; voilà ce qu'on me dit du matin jusqu'au soir… Tout cela se peut; mais qu'est-ce que cela me fait à moi? Il n'est pas…, il n'est pas M. de Lindorf, et c'est n'être rien pour moi… Mon bon ami, mon tendre frère, vous voyez que votre petite soeur sait aimer, sait être constante, et que sa légèreté ne va pas jusqu'à son coeur. Hélas! elle est bien passée cette gaieté folle dont vous plaisantiez quand vous vîntes à Dresde, et qui vous fit douter peut-être de mes sentiments. Je l'ai conservée longtemps, parce que la tristesse ne sert à rien, et qu'elle m'ennuie; d'ailleurs, j'avais pris mon parti. Sûre du coeur de Lindorf, de votre appui et de ma fermeté, il me semblait que je n'avais rien à craindre: à présent, je crains tout, et je n'espère plus qu'en vous seul. M. de Zastrow m'obsède, ma tante me persécute, mon ami ne m'écrit plus…: et vous aussi, mon frère, m'abandonnerez-vous? Je me jette dans vos bras; je vous appelle à mon secours….. Venez protéger un amour que vous avez fait naître, et qui ne finira plus qu'avec ma vie. N'est-ce pas à vous aussi que je dois celui de mon cher Lindorf? Pensez combien de fois vous m'avez dit: Aime Lindorf, ma petite soeur; aime-le comme moi-même. Oh! comme j'ai bien obéi! Oui, je l'aime non-seulement comme l'ami de mon frère, mais comme le seul homme à qui je veuille appartenir et sans qui la vie m'est insupportable. Je ne puis croire que son silence soit une preuve d'inconstance ou d'oubli; vous étiez en voyage, il n'aura su par qui m'envoyer ses lettres. Non, je ne veux pas joindre à tous mes chagrins celui de me défier de lui; car celui-là je ne pourrais le supporter.

"Adieu, le plus aimé des frères. Si vous voyiez votre pauvre Matilde, vous ne la reconnaîtriez pas. Je ne ris plus, je ne chante plus; je pleure toute la journée, et je crois que bientôt je ne serai plus jolie. Mes joues ne sont plus cespetites pommes d'apique vous aimiez tant à baiser… Venez, venez me rendre tout ce que j'ai perdu: ma gaieté, mon bonheur, mon ami, mes joues, tout reviendra avec ce frère si chéri et si digne de l'être. Ah! si vous étiez marié, avec quel transport j'irais vivre avec vous et votre femme! Pourquoi ne l'êtes-vous pas? Mariez-vous donc bien vite; vous ferez deux heureuses, elle et votre

"Encore une fois, venez me voir, prendre ma défense, me conserver à votre ami, à celui que vous m'avez choisi, ou je ne réponds pas de ce que je ferai."

Eh! grand Dieu! dit le comte en finissant cette lettre tous les sentiments qui devaient faire les délices de ma vie en deviendront-ils le tourment? Trompé par la vivacité de sa soeur, par cette gaieté, suite de l'innocence de son âge et de la fermeté de son caractère, il avait jugé qu'elle aimait Lindorf faiblement et que les soins de M. de Zastrow effaceraient bientôt une impression aussi légère. Sa lettre, en lui prouvant la force et la réalité de ses premiers sentiments, déchira l'âme sensible du comte, d'autant plus qu'il avait à se reprocher, et la connaissance de Lindorf avec sa soeur, et cet attachement si vif qu'elle lui conservait, et qui ne pouvait plus que la rendre malheureuse. Il savait bien qu'il n'avait qu'à dire un mot pour engager Lindorf à épouser Matilde, et que ce mariage lui assurait en même temps la possession de Caroline. Lindorf n'avait rien à lui refuser, et il voyait Caroline trop pénétrée de tout ce qu'elle lui devait, pour n'être pas sûr de son aveu, et pour craindre encore sa répugnance; mais il n'était pas dans le caractère du comte, il ne pouvait pas même entrer dans sa pensée d'abuser des droits que lui donnait la reconnaissance sur Caroline et sur Lindorf, et d'exiger un tel sacrifice pour assurer son bonheur et celui de sa soeur.

D'ailleurs, un bonheur qui n'aurait pas été partagé ne pouvait en être un pour lui. Il pensait de même pour Matilde; et rien n'aurait pu l'engager à l'unir à quelqu'un dont elle n'aurait pas possédé le coeur en entier. Il résolut donc, sans lui découvrir un secret qui demandait de trop longs détails, de la préparer doucement à renoncer à Lindorf; et voici ce qu'il lui répondit.

Lettre du comteDE WALSTEINà sa soeur.

Ronnebourg.

"Oui, ma chère Matilde, je suis revenu dans ma patrie; votre frère, votre ami vous est rendu, et vous savez bien que les sentiments qui l'attachent à vous sont inaltérables; ils tiennent à son existence. L'amour fraternel, le plus doux et le plus durable des amours, n'est point sujet à des révolutions: tout, entre nous deux, doit l'entretenir, l'augmenter, et jamais rien ne pourra l'affaiblir. Ces bons amis que la nature nous a donnés doivent avoir la première place dans notre coeur. Je n'aurais pas cru, ma chère Matilde, qu'il fût possible d'ajouter à mon attachement pour vous, et que vous eussiez pu m'intéresser davantage; et cependant votre lettre, vos chagrins ont produit cet effet. Ce n'est plus une enfant que j'aime, parce qu'elle m'appartenait et qu'elle était aimable; c'est une amie, une tendre amie dont je partage tous les sentiments, à qui je sais gré de sa confiance, à qui je veux, à mon tour, donner toute la mienne, et lui demander des conseils et des consolations dont j'ai le même besoin qu'elle. O ma chère Matilde! votre frère n'est pas plus heureux que vous; mais, je ne sais si je me trompe, je crois qu'en nous aidant, en nous soutenant mutuellement, en réunissant notre raison et nos forces, nous pourrons peut-être surmonter le malheur qui nous poursuit, et nous faire une espèce de bonheur, fondé sur l'approbation de nous-mêmes, et sur le sentiment si doux d'avoir contribué à celui de nos amis….. Vous ne m'entendez pas encore: eh bien! je vais m'expliquer autant que les bornes d'une lettre pourront le permettre; je réserverai tous les détails (et j'en aurai beaucoup à vous faire) pour le moment de notre réunion, qui sera peu retardé.

"Ma triste histoire, chère Matilde, a plus de rapport avec la vôtre que vous ne le pensez. J'aime ainsi que vous, et avec d'autant plus de violence, que je suis d'un sexe qui n'a pas, comme le vôtre, l'habitude de régler les mouvements d'une passion impétueuse. La mienne ne connaît presque plus de bornes, et cependant…. Jugez vous-même si je dois y renoncer. Je n'ai qu'à dire un mot, un seul mot, et l'objet de cette passion est à moi pour toujours; mais ce mot pourrait-il faire mon bonheur quand il rendrait malheureuse? Son coeur est donné; celui qu'elle aime le mérite et l'aime à son tour. Il dépend de moi, et de moi seul, de les séparer ou de les unir pour toujours. O ma chère Matilde! combien la raison et la vertu sont faibles quand le coeur parle et commande! Imaginez que moi, que votre frère balance encore sur le parti qu'il prendra. Je vous l'ai dit, ma chère amie, j'ai besoin d'être soutenu par votre amitié, par votre fermeté, et peut-être par votre exemple. Dites, que feriez-vous à ma place? Et pour mieux décider, pour vous pénétrer davantage de ma situation, supposez vous y êtes vous-même; que c'est Lindorf qui aime, qui est aimé, dont le sort est entre mes mains, à qui je puis enlever ou céder l'objet de ma passion et de la sienne. Ah! j'entends déjà l'arrêt que vous allez prononcer. Je vois, ma chère, ma sensible Matilde me donner l'exemple du courage et de la générosité; m'assurer qu'elle ne veut point d'un bonheur dont elle jouirait seule, et qui coûterait des larmes et des regrets à celui qu'elle aime. Des regrets!! Aimable petite soeur! l'heureux mortel qui te possédera doit être au comble de ses voeux, te donner un coeur tout à toi, et n'avoir rien à regretter ni à désirer. Je ne ferai présent de ma chère Matilde qu'à celui qui saura l'apprécier et l'aimer uniquement.

"Il me paraît que le baron de Zastrow remplit fort bien cette condition, indispensable pour vous obtenir; mais il y en a une autre qui ne l'est pas moins, c'est de savoir vous plaire. J'irai dans peu de temps voir par moi-même si votre coeur prévenu ne le juge pas avec trop de rigueur; cependant vous convenez qu'il estbeau, qu'il estaimableet qu'il vousadore:voilà bien des choses, Matilde, et si vous y joignez encore le plaisir que vous feriez à votre tante… Mais ne vous effrayez pas; je veux savoir s'il vous mérite, et s'il est vrai que votre coeur se refuse absolument à l'aimer. Dans ce cas-là, vous serez libre, je vous le promets; aucune puissance n'aura le droit de vous contraindre pendant que j'existerai. Rassurez-vous donc, chère Matilde. Si l'amour vous prépare des peines, l'amitié saura les adoucir, et j'attends la même chose de vous. Non, je ne suis point à plaindre, puisqu'il me reste une soeur, une amie. Lindorf est en Angleterre; n'attendez point de lettre de lui. Il reviendra bientôt ici, je l'espère. D'abord après son retour, je partirai pour Dresde; j'achèverai de vous ouvrir mon coeur; je lirai dans le vôtre. Si vous persistez à le refuser à M. de Zastrow, je vous ferai une autre proposition qui vous plaira peut-être mieux; c'est de venir vivre avec un frère qui vous chérit, jusqu'à ce que vous ayez fait un autre choix. Quelque parti que vous preniez, comptez entièrement sur un ami qui vous est attaché au delà de toute expression. Adieu, ma bonne et chère Matilde. Je sens déjà que vous pourrez me tenir lieu de tout. Adieu: je suis pour vous le plus tendre des frères.

A cette lettre il en joignit une pour sa tante. Il lui disait que des raisons l'obligeant à renoncer à ses projets d'union entre sa soeur et M. de Lindorf, il verrait avec plaisir qu'elle pût se décider en faveur du baron de Zastrow; mais qu'il la conjurait de ne rien précipiter, de n'user d'aucune violence. Il annonçait un prochain voyage à Dresde, et suppliait sa tante de ne faire aucune démarche jusqu'alors pour disposer de sa soeur, etc., etc.

Quand ses deux lettres furent parties, le comte, plus tranquille sur le sort de sa soeur, s'occupa du plan qu'il s'était formé pour lui-même, et pour assurer le bonheur de Caroline.

Il avait prié le chambellan de se rendre à Ronnebourg aussitôt que sa fille serait instruite de la mort de la baronne. Lindorf ne pouvait tarder à venir. Le comte résolut de partir pour Berlin dès que son ami serait arrivé, en prétextant un ordre du roi de le laisser à Ronnebourg avec le chambellan et Caroline, d'obtenir du roi la cassation de son mariage, et son consentement pour celui de Lindorf avec Caroline; de leur écrire pour leur apprendre leur bonheur, et de partir pour Dresde sans les revoir.

De Dresde il voulait passer en Angleterre avec Matilde, ou sans elle s'il la décidait à se marier avec M. de Zastrow, et s'y fixer tout à fait auprès de ses parents maternels. Il se sentait bien la force de faire le bonheur de Caroline et de son ami, mais non celle d'en être le témoin. Ce plan une fois décidé lui paraissait invariable. Hélas! il ne connaissait ni l'amour ni ses terribles effets. Plus il cherchait à combattre la passion qui l'entraînait malgré lui, plus il enfonçait le trait dans son coeur. Combien de fois auprès de Caroline, ne pouvant plus résister à tout ce qu'il éprouvait, fut-il sur le point de tomber à ses pieds, de lui faire l'aveu de son amour, de ses combats, de son désespoir, de réclamer sa générosité, de lui rappeler le noeud sacré qui les unissait, et les serments qu'elle avait prononcés; de tout employer enfin pour obtenir d'elle de les confirmer et de se donner à l'époux qui l'adorait! La fuite seule pouvait alors le rappeler à lui-même: éloigné d'elle, la vertu, la délicatesse, l'amitié, reprenaient bientôt leur empire sur son âme.

Il relisait alors les trois lettres qu'il avait reçues d'elle, qui toutes exprimaient le même éloignement pour lui, celle surtout où elle lui parlait avec une si noble franchise, en lui avouant son désir de voir leurs noeuds brisés, et presque celui d'être libre de s'unir à Lindorf. Sans doute à présent elle s'immolerait à ses devoirs, à sa reconnaissance; mais il la voyait également languir et mourir de sa douleur; il voyait Lindorf se bannissant pour toujours de sa patrie, traînant dans des climats lointains sa malheureuse existence, privé de son amante et de son ami, sans consolation, sans espoir… Il frémissait alors; il détestait sa faiblesse, renouvelait mille fois le serment de la vaincre; et, craignant de s'exposer au danger d'y retomber, il se privait du bonheur de voir Caroline, qui, de son côté, s'affligeait à l'excès d'une conduite qu'elle regardait comme une preuve trop sûre d'indifférence.

Dans des moments de dépit et de désespoir, elle se confirmait dans l'idée de partir, de s'éloigner de lui pour toujours, de retourner à Rindaw. Elle prenait de nouveau la résolution la plus décidée de le lui demander, de l'exiger même absolument, s'il s'y opposait. Mais il sera loin de s'y opposer, reprenait-elle avec douleur; il saisira avec transport tout ce qui pourra l'éloigner, le séparer de Caroline. Nous séparer!… Quoi! je ne le verrai plus! je ne l'entendrai plus! L'instant où je quitterai ce château sera peut-être celui d'une séparation éternelle; et c'est moi qui le demanderai, qui prononcerai ce fatal arrêt! Non, jamais je n'en aurai la force; c'est bien assez de m'y soumettre lorsqu'il aura la cruauté de l'ordonner. Elle en vint cependant bientôt à le désirer, et son amitié pour la chanoinesse l'emporta sur la crainte de quitter son époux.

Le chambellan, ainsi qu'il en était convenu avec le comte, cherchait à préparer sa fille à la mort de son amie. Il supposa d'abord, dans ses premières lettres, qu'elle prenait des remèdes pour sa vue, et qu'ils la fatiguaient extrêmement. Il écrivit ensuite qu'il était décidé qu'elle l'avait perdue sans retour, et que cet arrêt l'affligeait au point d'être malade de chagrin.

De ce moment-là, Caroline aurait voulu voler auprès d'elle, la soigner, la consoler; mais elle était trop faible encore pour entreprendre le voyage. Elle lui écrivait, ainsi qu'à son père, les lettres les plus tendres, les plus touchantes, et se flattait, d'un courrier à l'autre, d'apprendre qu'elle était mieux.

Enfin les lettres du chambellan devinrent si alarmantes, il disait si positivement qu'il voyait madame de Rindaw dans le plus grand danger, qu'elle se décida à partir sur-le-champ, et fit prier le comte de passer chez elle. Il la trouva les yeux noyés de pleurs, et se douta bien de ce qui les faisait couler. — O monsieur le comte! lui dit-elle dès qu'il entra, voyez ce que m'écrit mon père; ma bonne maman est très-mal, plus mal peut-être encore qu'on ne me le dit. De grâce, ayez la bonté de donner les ordres les plus prompts pour mon départ; je veux aller tout de suite à Rindaw. O mon Dieu! combien je me reproche de n'être pas partie plus tôt. S'il était trop tard, si je ne retrouvais plus la meilleure des amies!…

Le comte fut bien aise que cette idée se présentât d'elle-même. L'émotion était donnée, il crut que c'était le moment de l'instruire; d'ailleurs son projet de partir à l'instant même rendait impossible un plus long déguisement. — Chère Caroline! lui dit-il en s'asseyant auprès d'elle, et lui prenant les mains, au nom du ciel! calmez-vous. Eh! quel reproche auriez-vous à vous faire? Sortie à peine vous-même de l'état le plus dangereux, pouviez-vous?….. — Ah! oui sans doute, oui je devais consacrer le retour de mes forces à celle qui m'a tenu lieu de la plus tendre mère. Oui, je sens tous mes torts; heureuse si je puis les réparer! Elle voulait se lever, se préparer à partir; le comte la retint encore.

— Un seul moment, Caroline, je vous en conjure, écoutez-moi; j'ai aussi reçu une lettre de votre père. — Ah! mon Dieu! reprit-elle en pâlissant et pressentant son malheur, une lettre à vous!…: expliquez-vous, de grâce. Que vous dit-il? me cache-t-on quelque chose?… O monsieur le comte… Et son coeur oppressé ne put résister plus longtemps à l'agitation qu'elle éprouvait; les sanglots lui coupèrent la voix. Le silence du comte, son air touché, attendri, quelques expressions vagues qui lui échappèrent enfin, confirmèrent ses soupçons. Elle se livra au désespoir le plus violent.

O mon Dieu! mon Dieu! répétait-elle en sanglotant, je le vois bien, je n'ai plus d'amie; je ne tiens plus à rien dans ce monde. Ma bonne maman n'existe plus; j'ai donc tout perdu! — Non, non, chère Caroline, il vous reste un ami, qui saura vous prouver combien il vous aime, et à quel point votre bonheur l'intéresse…

Caroline l'aimait trop elle-même cet ami, pour être longtemps insensible aux consolations qu'il s'efforçait de lui donner, et aux nouvelles preuves d'une tendresse dont elle n'osait plus se flatter. Ses larmes coulaient encore abondamment, mais avec moins d'amertume. Dans les plus violents chagrins, une âme sensible et passionnée éprouve même une sorte de douceur à s'affliger avec l'objet aimé, à recevoir les consolations de l'amour.

Elle pleurait; mais le comte pleurait avec elle, partageait ses sentiments et sa douleur, et leurs coeurs, dans ces moments de tristesse, étaient à l'unisson. Elle perdait la plus tendre des amies; mais l'instant où elle apprenait ce malheur était aussi celui qui lui rendait l'espoir d'être aimée de l'époux qu'elle adorait.

Dans ces premiers moments de désespoir, qui rendaient Caroline encore plus intéressante, le comte ne fut pas le maître de réprimer tout ce qu'elle lui faisait éprouver.

L'état où elle était demandait les soins et les consolations de l'amitié: il croyait ne pas aller au-delà, et ses expressions et ses regards exprimaient l'amour le plus tendre. Caroline, malgré son chagrin, entrevit enfin un heureux avenir, et s'affligeait seulement que son amie n'en fût pas le témoin.

Elle voulait des détails sur la mort, sur la maladie de la chanoinesse. Le comte, qui ne savait pas mentir, la renvoya au chambellan, qui devait bientôt revenir; mais, pour calmer ses remords sur ce qu'elle avait trop tardé à la rejoindre, il lui dit qu'elle avait perdu son amie depuis plusieurs jours, et dans un temps où elle ne pouvait lui être d'aucun secours. Dès que le chambellan sut que sa fille était instruite du fatal événement, il revint à Ronnebourg, et lui apprit qu'elle était seule héritière de son amie. Le testament était fait depuis qu'elle lui avait confié son mariage; et c'était àla comtesse de Walsteinqu'elle donnait tous les biens. Elle laissait aussi quelque chose au comte, seulement pour lui prouver, disait-elle, combien son union avec Caroline lui faisait de plaisir. Elle lui recommandait, dans les termes les plus touchants, le bonheur de cette élève chérie, et à Caroline celui du meilleur des hommes.

La lecture de ce testament fit verser bien des larmes à Caroline, et le comte en fut aussi très-affecté: le chambellan seul le lisait avec satisfaction, et ne comprenait pas qu'une augmentation de fortune fût un sujet d'affliction. Hélas! Caroline ne voyait dans les bienfaits d'une amie aussi tendre, aussi généreuse, qu'un nouveau motif de la regretter. Le comte, déchiré par mille sentiments contraires, ne pouvait entendre parler d'uneunionet d'unbonheurauxquels il allait renoncer pour jamais.

A cet article, il se jeta aux genoux de Caroline. Oui, lui dit-il avec transport, oui, j'en fais le serment, Caroline, vous serez heureuse; vous le serez… Il ne put rien ajouter.

Caroline, émue à l'excès, le releva tendrement, et sentit plus que jamais que ce bonheur qu'il lui promettait dépendait de lui seul au monde et de ses sentiments pour elle. Peut-être s'ils eussent été seuls, lui eût-elle exprimé tous les siens; peut-être ce moment aurait-il amené une explication trop retardée; mais la présence du froid chambellan retint l'effusion de leurs coeurs. Il acheva tranquillement la lecture du testament, qui ne contenait plus que des legs pour ses gens et pour ses vassaux.

Le comte, ne pouvant plus soutenir son émotion ni les pleurs de Caroline, sortit, et alla se promener dans le parc, où son agitation le suivit. Il commençait à n'être plus d'accord avec lui-même, et à se demander quelquefois pourquoi il se condamnerait à un malheur éternel, pourquoi il céderait celle sur qui il avait tant de droits, et sans laquelle il ne pouvait supporter la vie. Elle commence, pensait-il, à s'accoutumer à moi; je viens même, je viens de voir dans ses yeux l'expression la plus tendre. Je sais bien que ce n'est, que ce ne peut être que celle de l'amitié, de l'estime, de la reconnaissance; mais dans une âme comme la sienne, ces sentiments ne peuvent-ils payer et remplacer l'amour? Me suis-je jamais flatté d'en inspirer d'autres? Ne m'accorde-t-elle pas au delà de ce que je pouvais espérer? Oui; mais si je sais, à n'en pas douter, qu'un autre est l'objet de son amour, que son coeur, que ses affections les plus tendres appartiennent à Lindorf…

Hélas! savait-il seulement si Lindorf existait encore; s'il n'avait pas été la victime de cette passion que le comte comprenait trop bien pour ne pas tout craindre de ses effets? Peut-être Lindorf a-t-il succombé à sa douleur; et les larmes de Caroline, ces larmes qui déchirent déjà le coeur du comte, ne sont que le prélude de celles qu'elle répandra encore. Il frémit d'avoir à lui apprendre peut-être la mort de celui qu'elle aime, d'en être regardé par elle comme la cause, de perdre lui-même l'ami de son coeur. Le silence de Lindorf, après le billet qu'il devait avoir reçu, lui paraît la preuve certaine de ce qu'il craint.

Ces différentes idées le tourmentaient au point d'égarer presque sa raison. Il succombait sous le poids des sentiments qui l'agitaient et qui se succédaient les uns aux autres; tantôt désirant ardemment le retour de Lindorf, tantôt le redoutant plus que la mort; craignant également ou de le voir arriver, ou d'apprendre qu'il n'existait plus… Il passa quelques jours dans cet état de trouble et d'anxiété. Cet homme, jusqu'alors si sage, si philosophe, si maître de lui-même, connaît enfin tout l'empire des passions et ressent leur tyrannique pouvoir. Il en est effrayé, jure de nouveau de n'y pas céder, et de se sacrifier sans balancer, s'il en est temps encore, au bonheur de ceux qu'il aime.

{Ici s'achevait le second volume de l'édition de 1786}

Le comte fut enfin délivré de ses plus cruelles inquiétudes: il reçut une lettre de Varner, ce valet de chambre de Lindorf, auquel il avait remis ce billet si pressant qui devait hâter son retour.

L'honnête Varner écrivaità son excellencede ne pas s'inquiéter s'il ne recevait point encore la réponse à ce billet. Arrivé à Hambourg, il n'y avait plus trouvé son maître, qui s'était embarqué pour l'Angleterre avec un gentilhomme saxon; et lui Varner, retenu depuis trois semaines à Hambourg par les vents contraires, n'avait pu ni rejoindre son maître, qui l'attendait à Londres, ni lui remettre par conséquent la lettre dont le comte l'avait chargé.

Le comte eut le plus grand plaisir d'apprendre que Lindorf vivait encore et sans doute se portait bien; mais ce ne fut pas le seul qu'il éprouva. Son ami n'avait pas reçu son billet; le moment de son retour était donc différé, et ce petit retard, qui éloignait le moment de quitter Caroline, de la céder, de se séparer d'elle pour jamais, lui parut alors le comble du bonheur. Il se hâta de la rejoindre pour ne rien perdre de ce temps si précieux: elle était avec son père.

Mon cher comte, lui dit le chambellan dès qu'il entra, voilà ma fille qui désire vivement de quitter ce château et qui n'ose vous en parler. Pour moi, je ne vois pas ce qui vous y retiendrait plus longtemps, à présent que la comtesse est assez bien remise pour soutenir le voyage. Le roi pourrait blâmer une plus longue absence; il m'a chargé de hâter votre retour à Berlin, et cela d'un ton qui ne permet plus de délai; quant à moi, je ne puis différer plus longtemps; ma présence est absolument nécessaire à la cour: ainsi, mon gendre, je vous conseille de donner vos ordres en conséquence, nous partirons incessamment.

Le comte ne répondit rien. Il regarda fixement Caroline, comme pour démêler dans sa physionomie si son désir de quitter Ronnebourg était sincère. Elle rougissait, baissait les yeux, et semblait le confirmer par son silence.

On ne peut exprimer l'embarras du comte. Il n'ignorait pas en effet combien le roi désirait de le voir. Au retour de son ambassade, il ne s'était arrêté que vingt-quatre heures à Berlin, et n'avait eu qu'une courte entrevue avec Sa Majesté. C'était uniquement à son amitié qu'il avait dû la permission de s'absenter aussi longtemps; et fréquemment des courriers lui apportaient les lettres les plus pressantes d'un roi, ou plutôt d'un ami qui le réclamait. Il savait aussi que son mariage avec Caroline était alors connu généralement; le chambellan, qui gémissait depuis si longtemps de l'obligation de le tenir secret, l'avait communiqué à tout le monde depuis sa fille était à Ronnebourg. Le roi lui-même, les sachant réunis, l'avait hautement déclaré; il n'était plus possible d'en faire un mystère: et comment, avec les intentions actuelles du comte, pouvait-il amener à Berlinla comtesse de Walstein, la présenter à la cour et dans le monde sous un titre qu'elle devait bientôt quitter?

Il sentit alors combien le retard de son billet à Lindorf dérangeait ses projets. Il n'était donc plus possible de se refuser aux sollicitations d'un roi qui n'avait fait encore que demander son retour, mais qui pouvait l'ordonner d'un moment à l'autre. Il ne pouvait penser à laisser Caroline seule à Ronnebourg, encore moins à Rindaw, où tout nourrirait sa douleur et ses regrets.

Il réfléchissait au parti qu'il devait prendre, lorsque Caroline, pressée par son père de confirmer son désir de partir, dit à demi-voix qu'elle suivrait avec plaisir M. le comte à Berlin; mais qu'elle espérait de sa bonté, de celle du roi, qu'on la dispenserait quelque temps encore de paraître à la cour, de voir le monde, et qu'on la laisserait passer tout le temps de son deuil dans la retraite.

Le comte saisit avidement cette idée. La convalescence, le deuil profond de Caroline, qu'elle portait avec raison comme pour une mère, étaient en effet d'excellents prétextes pour ne point sortir de chez elle et n'y recevoir personne pendant les premiers mois de son séjour à Berlin; et probablement son sort se déciderait en moins de temps. En attendant, elle serait à peu près ignorée dans l'hôtel de Walstein; elle n'y verrait que son père et lui-même, et ce fut peut-être ce qui le détermina le plus promptement. Tout lui parut facile, pourvu qu'il ne la quittât point, qu'il ne s'éloignât d'elle que lorsqu'il y serait obligé.

Le plus sage des hommes n'est plus qu'un homme dès qu'il est amoureux. Le comte ne trouva donc aucun obstacle. Caroline serait chez lui; il la verrait du matin au soir; et quoiqu'il la destinât toujours à celui qu'il croyait aimé, quoiqu'il fût bien décidé à cacher avec soin ses sentiments, il ne put se refuser ce bonheur, qui levait d'ailleurs toutes les difficultés pour le séjour actuel de Caroline.

Le jour du départ fut donc fixé, et la tendre Caroline le vit arriver avec transport. Elle ne pouvait plus supporter d'habiter le château de Lindorf. Son sort était décidé pour jamais; elle allait passer sa vie avec un époux adoré, et se promettait bien d'effacer, par l'excès de sa tendresse, un caprice, une erreur que son coeur désavouait et qu'elle ne pouvait se pardonner. Le comte, attentif à tous ses mouvements, s'aperçut bien qu'elle partait avec plaisir; mais il en fit honneur à sa vertu et au désir qu'elle avait d'éviter désormais tout ce qui pouvait lui rappeler Lindorf. Son estime et par conséquent son attachement pour elle en redoublèrent; mais il n'en fut que plus confirmé dans le projet de la dédommager des sacrifices qu'elle s'imposait.

Les voilà donc arrivés à Berlin. Ils descendent à cet hôtel de Walstein, que Caroline avait si fort redouté. Elle y entre à présent avec une douce émotion, qui lui paraît le prélude du bonheur dont elle va jouir. Le souvenir de ce qui se passa le jour de son mariage, de l'éloignement qu'elle témoigna à cet époux qu'elle adore actuellement; un mélange de crainte et d'espérance sur les sentiments du comte, un triste retour sur la mort de son amie, qu'elle aurait voulu avoir pour témoin de son bonheur; tout enfin contribua à l'augmenter, cette émotion qu'elle ne put cacher, et qui fit couler ses larmes. Le comte les vit, il en fut pénétré. De ce moment-là il aurait voulu la rassurer, lui confier ce qu'il méditait pour son bonheur, mais on sait les motifs qui le retenaient: il ne voulait pas lui promettre un bonheur incertain, ni même avoir à combattre sa délicatesse et sa générosité; et comment prononcer lui-même:Je veux renoncer à vous, vous céder à un autre?Ce mot eût expiré sur lèvres, et jamais il n'aurait pu le prononcer.

Le chambellan soupa avec eux, et se retira fort content d'avoir enfin installé sa fille dans l'hôtel de Walstein. Dès qu'il fut parti, le comte mena Caroline dans l'appartement qui lui était destiné depuis longtemps. A l'époque de son mariage, et lorsqu'il était loin de prévoir qu'il allait se séparer de sa jeune épouse, il l'avait fait arranger avec tout le goût et toute la magnificence possibles, et toujours il avait conservé l'espoir qu'elle viendrait l'occuper. Il était enfin réalisé cet espoir; mais de quelle manière! et dans quel moment! et combien alors il dut regretter le temps où il espérait encore!…

Voici, chère Caroline, lui dit-il en y entrant avec elle, un appartement où depuis longtemps vous êtes attendue. Caroline, qui crut voir un reproche dans ce peu de mots, baissa les yeux en rougissant et pâlissant tour à tour. Le comte, l'attribuant à un autre motif, se hâta de la rassurer. Vous y serez souveraine absolue, ajouta-t-il en lui baisant respectueusement la main, et votre ami n'entrera chez vous que lorsque vous le lui permettrez. Il se hâta de sortir. Un moment de plus, et peut-être il eût oublié ses serments et Lindorf. Amitié! s'écria-t-il en rentrant chez lui, soutiens mon courage! Caroline adorée, Caroline, Lindorf, mon ami, dites, répétez-moi que vous ne pouvez être heureux l'un sans l'autre!… Et la nuit se passa tout entière à gémir sur son sort, sur le cruel sacrifice que la vertu, ses principes, l'amitié, l'amour même, exigeaient de lui.

Caroline fut plus tranquille; mais elle dormit peu et réfléchit beaucoup.

Quoique son innocence l'empêchât de sentir tout ce que la conduite du comte avait de singulier, elle ne pouvait ignorer cependant qu'il avait le droit de partager son appartement, et elle croyait avoir trop de torts avec lui pour ne pas attribuer au ressentiment le soin qu'il paraissait prendre de s'éloigner d'elle.

Les jours suivants durent la confirmer dans cette idée. Le comte, redoutant une épreuve à laquelle il avait failli à succomber, non-seulement n'accompagnait plus Caroline dans son appartement, mais recommença comme il avait fait à Ronnebourg, avant qu'elle sût la mort de son amie, à éviter autant qu'il le pouvait, à n'entrer chez elle que lorsqu'elle avait son père et ses femmes; et dans ces moments même, il avait un air si contraint, si malheureux; il paraissait si fort redouter de la regarder, de s'approcher d'elle, qu'elle ne douta plus de son indifférence, peut-être même de sa haine.

Cette conduite, loin de l'irriter, la toucha sensiblement. Elle n'en accusait qu'elle-même et ses caprices passés. Peut-être il voulait la punir, et il en avait bien le droit; ou plutôt cet injuste éloignement qu'elle lui avait marqué si longtemps l'avait enfin révolté tout à fait contre elle. Mais les soins si tendres si soutenus du comte pendant sa maladie et dans les premiers moments de son affliction? Elle ne les attribuait plus qu'à cette générosité qui lui était naturelle, qu'à cette pitié que tout être souffrant excite dans un coeur bon et sensible; mais elle voit trop bien à présent qu'il déteste ses liens, qu'il gémit de la fatalité qui les a rapprochés. Elle se rappelle son projet d'absence et ne doute pas qu'il ne pense à l'exécuter; elle eut même un moment l'idée de le prévenir, de retourner à sa terre de Rindaw, de lui rendre, en s'éloignant de lui et de la cour, une liberté qu'elle croyait qu'il désirait avec ardeur.

Cette résolution cependant lui paraissait bien plus difficile à exécuter que lorsqu'elle lui écrivit de Rindaw qu'elle voulait y passer sa vie. Elle aime à présent; elle aime avec passion, et jamais elle n'aurait la force de s'éloigner volontairement de l'objet de toute sa tendresse: aussi ce projet fut-il aussitôt évanoui que formé. Elle y fit succéder celui de s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'obtenir le coeur de son époux, et de lui faire oublier ses torts.

Son courage se ranima. Il est si bon, si sensible, si généreux! disait-elle en elle-même. Quand il verra combien je l'aime, pourra-t-il me refuser sa tendresse, et ne m'accordera-t-il pas au moins son amitié? Elle s'abandonne à ce doux espoir; sa confiance renaît, et dès ce moment elle mit autant de soins à rechercher le comte qu'il en mettait à l'éviter.

Il s'aperçut de ce nouvel empressement; mais il était trop loin d'imaginer qu'il pût être aimé, pour l'attribuer à l'amour. Plus les attentions et les prévenances de Caroline étaient marquées, plus elle lui paraissaient la suite d'un système de reconnaissance et de devoir que cette âme sensible et vertueuse s'était imposé.

Caroline, jeune, timide, éprouvant un sentiment qu'elle ne croyait point partagé, se reprochant et s'exagérant même ses torts passés, craignant de déplaire, par trop d'empressement, à un époux prévenu contre elle, avait souvent un air de contrainte, qui persuada toujours de plus en plus au comte qu'elle en faisait une continuelle à son coeur.

Souvent, dépitée du peu de succès de ses soins, elle se laissait aller à la tristesse la plus profonde, se renfermait chez elle, versait des larmes dont il apercevait les traces, et qui le confirmaient dans l'idée qu'elle se sacrifiait à un pénible devoir, et gémissait d'être séparée sans retour de celui qu'elle aimait.

Il l'attendait d'un jour à l'autre cet ami auquel il destinait un si grand bonheur, et ne comprenait rien à son retard. Outre le billet remis à Varner, il lui avait écrit les premiers jours de son arrivée à Berlin; et sa lettre, adressée et recommandée au banquier de Lindorf, à Hambourg, devait lui être parvenue, s'il n'était pas déjà en chemin.

Elle était plus pressante encore que la précédente. Sans s'expliquer clairement, il se servait des motifs les plus forts pour hâter son retour.

"Son propre bonheur, lui disait-il, et celui de tout ce qu'il aimait au monde, en dépendaient. Si ce n'était pas assez de le prier, de le conjurer d'arriver au plus tôt, il l'exigeait absolument de lui… Rappelez-vous, cher Lindorf, combien de fois vous m'avez donné le droit de disposer de votre sort: eh bien! je le réclame aujourd'hui ce droit que je tiens de votre amitié et peut-être d'une reconnaissance trop exaltée. Mais n'importe, je veux vous rappeler à présent tout ce que vous croyez me devoir, pour vous dire qu'il ne tient qu'à vous non-seulement de vous acquitter, mais de mettre en un instant toutes les obligations de mon côté. Je n'ai qu'un mot à ajouter: si dans un mois, au plus tard, je n'ai pas le plaisir de vous embrasser chez moi, à Berlin, vous me mettrez dans le cas de douter d'un attachement que je crois mériter, et de penser que je n'ai plus d'ami."

Cette lettre, si forte, si pressante, était restée sans réponse; il devait croire et croyait en effet que Lindorf était parti d'abord après l'avoir reçue, et ne tarderait pas à arriver.

Quoique ce moment dût être l'époque d'une séparation à laquelle il ne pouvait penser sans frémir, il l'attendait avec une sorte d'impatience, fondée sur celle d'assurer le bonheur de Caroline, et même d'être délivré de cette incertitude qui laisse errer l'âme sur des illusions qu'un instant détruit, et auxquelles le malheur même est préférable.

Eh! comment aurait-il pu se défendre de ces douces illusions? Elles devenaient chaque jour plus séduisantes, plus dangereuses: il fallait toute la modestie et toute la prévention du comte, et la lecture continuelle des lettres que Caroline lui avait écrites, pour ne pas s'apercevoir de leur réalité. Loin de se rebuter, elle était toujours plus tendre, toujours plus empressée. Il s'agissait du bonheur de sa vie: pouvait-elle marquer trop d'attachement à cet époux qu'elle avait blessé si longtemps par une injuste répugnance, auquel son coeur avait fait une infidélité? Combien de torts avait-elle à réparer, à faire oublier! Bannissant enfin toute défiance, osant tout espérer de sa tendresse et de sa persévérance, elle employait, pour le rapprocher d'elle, pour l'attacher à elle, mille petites moyens dont l'amour seul est susceptible, et auquel il sait donner tant de force.

Le comte aimait la musique avec passion: elle la cultiva avec plus de soin. Souvent elle lui demandait de l'accompagner sur la flûte ou le violoncelle, dont il jouait également bien; elle lui chantait, avec toute l'expression du sentiment, les airs les plus touchants, les plus propres à faire impression sur une âme aussi passionnée que celle du comte.

Il avait du goût et des dispositions pour le dessin; mais ses occupations l'avaient empêché de faire des progrès. Caroline, au contraire, élevée dans la retraite, s'était appliquée avec beaucoup de succès à cet art charmant, qui fait qu'on peut se suffire à soi-même; qui, malgré l'hiver, les frimas, la solitude, nous retrace les beautés de la nature, les scènes champêtres, et fixe sur la toile ces belles fleurs qu'un instant voit mourir. Elle réussissait particulièrement aux fleurs et aux paysages; c'était aussi le genre que le comte préférait. Elle s'offrit à lui donner des leçons, à le perfectionner, à diriger ses essais: en échange, elle le priait à son tour de diriger ses lectures, et les études qu'elle désirait de faire sur plusieurs objets, trop souvent négligés dans l'éducation des femmes.

Quelquefois, pendant qu'il dessinait auprès d'elle, elle lui faisait une lecture. Son habitude de lire à haute voix à sa bonne maman avait exercé ce talent, qu'elle possédait au suprême degré. Lorsqu'elle était fatiguée, le comte lisait à son tour; et, pendant qu'elle l'écoutait avec l'intérêt le plus marqué, ses mains adroites serraient des noeuds, ou nuançaient des soies pour une bourse, une veste, un porte-feuille, etc., qu'elle lui destinait. Toujours occupée de lui et des moyens de lui plaire, toutes ses actions étaient relatives à cet unique objet: elle semblait n'exister que pour lui. A chaque instant elle trouvait des prétextes pour passer dans son appartement ou pour l'attirer dans le sien; et quoiqu'elle ne vît et ne voulût voir que lui seul et le chambellan, qui soupait chez eux presque tous les soirs, elle n'avait jamais l'air d'éprouver un moment d'ennui; au contraire, elle se refusait aux sollicitations de son père pour se faire présenter à la cour, paraissait désirer de prolonger sa retraite, et disait, en regardant le comte avec timidité, qu'elle n'avait jamais été plus heureuse.

Malgré tant de preuves d'un amour qu'elle ne cherchait point à dissimuler, le comte résistait encore aux charmes dont il était environné, et au doux espoir qui s'insinuait dans son coeur. Il le repoussait avec effroi, et tremblait de s'y livrer. Combien de fois il s'arracha d'auprès d'elle avec un effort douloureux!

Non, disait-il, non, c'est impossible, je ne puis être aimé. Cette âme aimante et sensible, cette femme adorable sait donner à l'amitié…, que dis-je? peut-être à la simple reconnaissance l'expression même de l'amour: ou c'est le souvenir de son cher Lindorf qui l'anime. Sans doute c'est à lui qu'elle adresse secrètement ces attentions si touchantes, ces mots si tendres, ces regards si doux, dont je ne puis être l'objet. Ne sais-je pas qu'elle aime Lindorf, qu'elle doit l'aimer?… Cependant, s'il était vrai?… si c'était moi?… si cette cruelle résolution qui me tue me rendait le plus ingrat des hommes?… si cette félicité suprême que j'ose réserver à un autre m'était destinée par son coeur? si ce coeur était à moi? Ah! Caroline, Caroline!… Mais puis-je chercher à le pénétrer ce coeur sans la faire lire dans le mien, sans lui découvrir le feu qui me dévore? Et ne sais-je pas alors que le devoir, la compassion, la générosité dicteraient sa réponse? Ne me prouve-t-elle pas qu'elle peut tout sur elle-même, et qu'elle est prête à sacrifier, sans balancer, tous les sentiments de son coeur?

Ainsi le comte, tourmenté, combattu entre la crainte et l'espoir, faisait en même temps son supplice et celui de la tendre Caroline. Une situation aussi violente ne pouvait durer longtemps. Lindorf n'arrivait point, et le comte ne trouvait plus ni dans son amitié ni dans sa délicatesse la force de résister à sa passion, lorsque tout l'assurait qu'elle était partagée.

Un soir, le chambellan fut retenu à la cour; le comte soupa tête à tête avec Caroline. Plus tendre, plus séduisante encore qu'à l'ordinaire, si elle ne disait pas je vous aime, il n'était du moins plus possible de s'y méprendre. L'émotion, le trouble du comte, augmentaient à chaque instant; il eut cependant encore la force de se dérober, par la fuite, au danger de se trahir, de la quitter en sortant de table; mais ce fut le dernier effort de sa raison.

Rentré chez lui, il réfléchit sur sa position, sur son amour, sur ses droits, sur la conduite de Caroline. — Non, disait-il, non, ce n'est point une illusion, je suis aimé, je ne puis plus en douter. Si je touche sa main, je la sens trembler dans la mienne; elle la serre doucement, comme pour me retenir auprès d'elle. Quand je la quitte, ses yeux me suivent tristement: ce soir même, oui, j'ai cru le voir, ils se sont mouillés de quelques larmes. L'expression du sentiment le plus tendre animait tous ses traits; et j'ai pu m'éloigner! et je ne suis pas tombé à ses pieds! je ne lui ai pas dit que je l'adore! je n'ai pas tout tenté pour l'engager à me confirmer mon bonheur et cet amour dont tout m'assure!….

Cette idée ne s'était jamais présentée à lui avec autant de force et de certitude. Elle l'enflamme au point que, n'écoutant plus que cet espoir qui le séduit, il se décide à retourner auprès d'elle, à lui faire l'aveu de son amour, à obtenir d'elle celui dont il se croit certain. Ses serments, sa résolution, ses projets, tout disparaît, tout s'anéantit; il oublie que Lindorf existe; il ne voit plus que Caroline, sa Caroline qui est à lui, unie avec lui, dont il est aimé, et qu'aucun mortel sur la terre n'a le droit de lui disputer.

Il est déjà dans son appartement: il ne la voit pas encore; mais il entend les sons de sa voix touchante et de sa guitare. Il s'approche, sans faire de bruit, d'une porte vitrée qui le séparait d'elle, et qui n'était pas même entièrement fermée: elle conduisait dans un petit cabinet charmant, que Caroline aimait de préférence. Elle s'y retirait quand elle voulait être seule et tranquille; et tous les soirs elle y passait une demi-heure, avant de se coucher, à lire ou à faire de la musique. Ce soir-là elle chantait devant son feu, déshabillée à demi, penchée sur un fauteuil, en s'accompagnant faiblement de sa guitare. L'air qu'elle chantait était doux et triste; il paraissait l'affecter beaucoup. De temps en temps elle s'interrompait, passait sa main ou son mouchoir sur ses yeux, et recommençait avec une voix plus altérée.

Le comte croyait connaître tous les airs qu'elle savait et qu'elle aimait; et celui-ci était nouveau pour lui. Il prête l'oreille, s'efforce d'entendre les paroles; elle chantait si bas, qu'il ne saisit d'abord que quelques mots. Celui deCaroline, qui finissait une ligne, le frappa. Il écoute avec plus d'attention encore; enfin il parvient à entendre ces quatre vers qui terminaient un couplet:

Mais puis-je me flatter encore?

Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

L'expression et l'attendrissement marqués avec lequel elle chantait prouvaient assez qu'elle pensait à quelqu'un; mais était-ce à lui? était-ce à Lindorf? Le doute, la défiance, rentrent dans son coeur. Il écoute, il regarde, et bientôt il n'a plus même le triste bonheur de douter.

Caroline avait posé sa guitare sur ses genoux, et détachait de son cou une légère chaîne d'or qu'elle portait toujours, et que le comte avait prise jusqu'alors pour un simple ornement. Il voit avec surprise qu'il servait à suspendre un portrait caché dans son sein. Trop éloigné pour en distinguer les traits, il put voir cependant, quand elle l'approcha de la lumière, que c'était celui d'un homme avec l'uniforme des gardes: c'est donc celui de Lindorf.

D'abord Caroline le regarde avec attention; puis elle le presse contre son coeur, contre ses lèvres, avec un mouvement passionné; des larmes coulent sur ses joues: il en tombe une sur le portrait; elle l'essuie avec précaution, le regarde encore en soupirant, le pose sur la table à côté d'elle, reprend sa guitare, et chante sur le même air ce couplet, que le comte entendit distinctement:

Tu deviendras mon bien suprême,

O le plus chéri des portraits!

Tiens-moi lieu de celui que j'aime;

Viens du moins me rendre ses traits.

Mais puis-je m'abuser encore?

J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

Quand elle l'eut fini, elle reprit son portrait, lui donna encore un baiser, le rattacha autour de son cou, en disant, avec un petit mouvement de tendresse mêlée de dépit: "Pour toi, tu ne me quitteras jamais;" et, prenant sa lumière, elle passa dans sa chambre à coucher, après avoir sonné ses femmes, sans regarder même du côté de la porte vitrée.

Le bruit qu'elle fit en sortant, l'obscurité où elle laissa le comte, le tirèrent de l'espèce d'anéantissement dans lequel il était plongé. Ce moment était affreux pour lui; il détruisait les douces espérances qu'il avait osé former; il lui enlevait sans retour toute idée de bonheur; il le replongeait dans le néant à l'instant où il croyait jouir de la félicité suprême. Toujours généreux cependant, même au comble du désespoir, son premier mouvement, lorsqu'il fut un peu revenu à lui-même, fut de pénétrer également auprès de Caroline, non plus pour lui parler de lui, mais pour lui assurer qu'elle allait revoir Lindorf, être libre de s'unir avec celui qu'elle aimait; mais ses femmes entrèrent chez elle, et l'empêchèrent d'exécuter ce projet. Il sentit bientôt qu'il serait au-dessus de ses forces de la revoir, de lui parler, de lui dire qu'il allait la quitter pour toujours; ce moment eût été le dernier de sa vie, ou peut-être, s'il l'avait revue, loin de la céder à celui qu'elle aime, il aurait eu, dans son délire, la cruauté d'en exiger le sacrifice.

Non, il ne la reverra point; il ne peut, il ne doit pas la revoir. Il trouvera dans sa vertu le courage de la fuir, de lui rendre sa liberté; mais il n'a pas celui de lui faire un éternel adieu, de résister à un seul de ses regards, dont il n'avait que trop éprouvé le danger. Il rentra donc chez lui, et passa quelques heures dans l'agitation la plus cruelle, ne sachant à quel parti s'arrêter, ni qui l'emporterait de l'amour ou de la générosité, de lui-même ou de Lindorf.

Il écrivit dix lettres à Caroline. Dans l'une il réclamait ses droits, et s'efforçait de l'attendrir en sa faveur; un instant après, détestant cette tyrannie, il la déchirait et en recommençait une nouvelle, où il lui faisait un éternel adieu sans lui parler de ses sentiments. Quoi! disait-il en la déchirant encore, elle ne saurait pas même que je l'adore, et je mourrais loin d'elle sans exciter seulement sa pitié! Alors il peignait sa passion en traits de feu; il lui répétait combien le sacrifice qu'il faisait était affreux pour lui. Sentant ensuite à quel point cette idée empoisonnerait son bonheur, il tâchait d'écrire une lettre plus modérée et n'y pouvait réussir; cependant, à force d'exhaler sur le papier les différents sentiments qui l'agitaient, il se calma assez pour prendre une résolution ferme et décidée.

Ce fut celle d'aller, dès le matin, au lever du roi, que l'aurore ne trouvait jamais dans son lit, et chez qui il pouvait entrer à toute heure, d'obtenir de lui, sans différer, la cassation de son mariage, de l'envoyer de suite à Caroline, et de partir de Potsdam pour sa terre de Walstein, d'où il prendrait des arrangements pour un plus long voyage.

Plus il réfléchit à sa position actuelle, à la passion dont il est tourmenté, à celle qu'il suppose à Caroline, plus il persiste dans ce projet. Il en vient même à regretter de ne l'avoir pas exécuté dès son arrivée à Berlin, et de s'être laissé entraîner au plaisir de vivre avec Caroline. Depuis longtemps, pensait-il, elle serait heureuse et tranquille, et j'aurais peut-être été moins malheureux. Je n'aurais pas connu ce charme enchanteur répandu dans ses moindres actions, cette amitié si séduisante, si dangereuse, que j'osais prendre pour de l'amour, et qui pourrait m'en tenir lieu si j'ignorais qu'elle aime ailleurs et qu'elle gémit en secret. Elle gémit, elle… Caroline, celle pour qui je donnerais mille vies; et j'hésite à lui sacrifier mon bonheur!

Cette idée lui rendit tout son courage; il lui écrivit ou plutôt il commença la lettre qu'il voulait achever lorsqu'il aurait obtenir le divorce.

Il écrivit ensuite au chambellan pour motiver cet événement de manière qu'il ne pût l'imputer à sa fille ni à Lindorf, qui devait naturellement arriver au premier jour. Il mit ces lettres dans son portefeuille, et prit avec son valet de chambre tous les arrangements nécessaires pour son voyage.

Comme il ne comptait pas revenir à Berlin, il passa le reste de la nuit à mettre en ordre différents papiers et plusieurs choses qu'il voulait emporter avec lui. Dès que le jour parut, il partit pour Potsdam, où le roi était alors, et lui demanda une audience secrète.

Que faisait alors la pauvre Caroline? Elle sortait d'un doux sommeil qui avait calmé ses chagrins de la veille, et s'impatientait déjà revoir ce cher et cruel époux qui la fuyait, et qu'elle avait toujours espéré de ramener à force de persévérance. Depuis quelque temps même, elle se flattait d'y avoir réussi, et ne trouvait presque plus rien d'extraordinaire dans sa conduite. Il paraissait se plaire avec elle; il la quittait peu dans la journée; il avait pour elle ces attentions, ces petits soins qui n'appartiennent qu'à l'amour. Souvent elle remarqua les regards passionnés qu'il jetait sur elle; une fois, elle le surprit baisant avec ardeur une natte de ses cheveux qu'il lui avait demandée. Que fallait-il de plus à Caroline? Elevée dans la plus parfaite innocence, n'ayant jamais eu de liaison ni de conversations qu'avec la chaste chanoinesse, n'ayant lu que des livres qu'elle lui donnait, elle était heureuse de voir son époux, de l'entendre, de savoir qu'elle était aimée, de passer sa vie auprès de lui; et quand il la quittait le soir, le seul chagrin d'être séparée de lui jusqu'au lendemain faisait couler ses larmes; c'étaient aussi les seuls moments où elle doutait de sa tendresse. Car enfin, disait-elle, il ne tenait qu'à lui de rester; nous aurions encore un peu causé, un peu lu, un peu fait de musique, et demain, à mon réveil, j'aurais eu le plaisir de le voir tout de suite. Ne pouvait-il pas dormir dans ma chambre tout comme dans la sienne? Ah! si j'osais le lui dire! Mais sans doute il n'aime pas autant à être avec moi que j'aime à être avec lui. — Alors ses pleurs coulaient sans qu'elle sût pourquoi; elle regardait son petit portrait, le baisait, lui disait ce qu'elle n'osait dire à l'original, le remettait dans son sein, allait se coucher avec lui; et le lendemain, en revoyant le comte, elle ne pensait plus qu'au plaisir de le voir.

C'était à peu près là son histoire de tous les soirs; mais la veille, elle avait été plus émue qu'à l'ordinaire et par la présence du comte et par son trouble, et surtout par cette prompte retraite à laquelle elle ne s'était pas attendue. Pour la première fois, elle pensa qu'il y avait quelque chose de bien singulier dans la conduite de son époux. Tant d'inégalités, de contrariétés, devaient enfin la frapper. Est-elle aimée? ne l'est-elle pas? Elle cherche à se rappeler tout ce qui peut l'éclairer sur les sentiments du comte, tout ce qui s'est passé depuis son arrivée à Ronnebourg. Une romance qu'elle y avait composée dans le temps où il l'évitait, où elle s'était crue haïe de lui, lui revient dans l'esprit et l'attendrit; elle la chante, et son attendrissement redouble.

C'est dans ce moment que le comte l'avait surprise, et malheureusement à la fin de la romance. La voici telle qu'elle était.

Un jour pur éclairait mon âme,J'unissais l'amour au devoir;J'osais me livrer à ma flamme,M'enivrer du plus doux espoir.Mais puis-je m'abuser encore?Cet espoir s'éteint dans mon coeur.Toi qui me fuis, toi que j'adore,Où veux-tu chercher le bonheur?

Quand tes soins me rendaient la vie,Je crus les devoir à l'amour;Je me disais: Je suis chérie,Je saurai l'être plus d'un jour.Mais puis-je me flatter encore?Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.Cruel époux! toi que j'adore,Où veux-tu chercher le bonheur?

Quel sort ta rigueur me destine!Que ne me laissais-tu mourir?Si tu n'aimes plus Caroline,C'est là son unique désir.Mais puis-je m'abuser encore?Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.Toi qui me fuis, toi que j'adore,Où veux-tu chercher le bonheur?

Tu deviendras mon bien suprême,O le plus chéri des portraits!Tiens-moi lieu de celui que j'aime,Viens du moins me rendre ses traits.Mais puis-je m'abuser encore?J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur.Toi qui me fuis, toi que j'adore,Où veux-tu chercher le bonheur?

S'il eût entendu les premiers couplets, il aurait su qu'il en était l'objet; mais celui qu'elle chantait alors, ce portrait , les mots qu'elle lui adressa, tout enfin le jeta dans l'erreur, et lui persuada que ce ne pouvait être que Lindorf.

Pour Caroline, après chanté, pleuré et baisé sa miniature, elle se mit dans son lit plus calme et plus tranquille. Il m'aime, pensa-t-elle, cela n'est pas douteux; mais sans doute il ne se croit pas aimé. Il se rappelle cette répugnance que je lui témoignai si durement le jour de notre mariage; peut-être pense-t-il qu'elle existe encore. Oh! comme je le détromperai! comme je vais le faire lire dans mon coeur, lui prouver que ce coeur est bien changé! Dès demain, il saura positivement qu'il est tout à lui; je lui dirai tout le jour que je l'aime, que je l'adore, et nous verrons le soir s'il me quittera d'abord après souper.

Cette résolution la tranquillisa tout à fait. Elle s'endormit paisiblement, fit les songes les plus agréables, se réveilla avec la joie la plus pure, et persista plus que jamais dans son projet de la veille. Elle ne trouve plus dans son coeur ni crainte ni défiance d'elle-même. Son époux l'aime, elle en est sûre: ses doutes et le souvenir du passé lui donnent encore cette réserve qu'elle ne peut plus supporter et qu'un mot va détruire. Elle va lui dire, lui répéter mille fois qu'il est l'unique objet de sa tendresse, de tous les sentiments de son coeur; et ce coeur si naïf et si tendre ne peut contenir ses transports en pensant qu'elle n'aura plus de secrets pour cet homme adoré, pour cet ami généreux, à qui elle doit une vie qu'elle veut consacrer à son bonheur.

Caroline était timide comme on l'est à dix-sept ans, quand on a toujours vécu dans la retraite; le comte surtout lui imposait, sans quoi elle n'eût pas attendu jusqu'alors à lui parler clairement. A présent même qu'elle y est décidée, elle ne sait comment s'y prendre, et plus le moment approche, plus son émotion et son embarras redoublent. Oh! combien elle regrettait sa bonne maman! Depuis longtemps elle eût été l'interprète et le garant de ses sentiments. Comment les dévoiler elle-même?

Si elle écrivait? Elle essaya; mais elle était trop émue, trop agitée; sa main tremblait; elle ne trouvait aucune expression; elle ne pouvait former un seul mot. Non, dit-elle, j'aime mieux aller chez lui; je me jetterai dans ses bras; je lui dirai…, je ne lui dirai rien; mais il entendra mon silence; il saura bien lire dans le coeur de sa Caroline; il me rassurera, il me pardonnera. Plus de doutes, plus de défiance, plus de réserve; il sera tout pour moi, et moi tout pour lui, et je vais être la plus heureuse des femmes.

Elle s'enflamme de cette idée, baise son petit portrait pour animer encore son courage, et vole dans l'appartement du plus aimé des époux. Elle entre…, il n'y est plus! il ne paraît pas même y avoir couché! Une grand malle au milieu de son cabinet, couverte de différentes choses empaquetées, semble annoncer un projet de voyage. Caroline frissonne, trouve à peine la force de sonner. Un laquais arrive, elle lui demande d'une voix tremblante où est monsieur le comte. Le laquais paraît surpris de cette question. — Je croyais que madame la comtesse savait….. — Quoi donc? — Que monsieur le comte est parti de grand matin. Wilhelm, son valet de chambre, a veillé toute la nuit pour faire ses malles. Il m'a chargé de les faire partir où il me l'indiquera. Il ignore où monsieur le comte veut aller; mais il croit que c'est en Angleterre. — Ah Dieu! il suffit, laissez-moi.

Le laquais sort; Caroline tombe sur le premier siége qui se présente, et, pour la seconde fois de sa vie, éprouve toute la douleur, tous les déchirements de l'amour au désespoir; pour la seconde fois, elle voit celui qu'elle aime la fuit, l'abandonner, s'éloigner d'elle. Mais quelle différence! et combien actuellement elle se trouve plus à plaindre! Lorsqu'à Rindaw Lindorf se sépara d'elle, ce fut presque de son aveu. Le premier moment fut cruel; mais bientôt la vertu reprit son empire, et l'orgueil d'avoir rempli son devoir devint une consolation; d'ailleurs elle savait qu'elle était adorée, et que celui qui la fuyait malgré lui partageait toute sa douleur; mais ici tout se réunit pour l'augmenter. C'est son époux qui la fuit; c'est celui qu'elle osait aimer, sur qui elle avait fondé l'espoir du bonheur de sa vie. Il la hait sans doute, puisqu'il a pu l'abandonner d'une manière aussi cruelle. Et dans quel moment, grand Dieu! quand je volais dans ses bras, quand je ne redoutais plus que l'excès de sa joie…. et partir sans me dire un seul mot, sans me revoir! Ah! c'est la haine ou l'indifférence la plus cruelle; et cependant hier au soir encore, comme il me regardait! Avec quelle tendresse il prit ma main et la pressa contre son coeur!… Il est vrai qu'il la repoussa avec terreur, et me quitta rapidement; et c'était pour toujours!…. Non, non, c'est impossible; il n'est pas faux; il n'est pas le plus barbare des hommes…; il y a une erreur…; ce domestique se trompe; il reviendra; il reviendra sûrement, et je veux l'attendre ici.

A peine eut-elle le temps de saisir cette lueur d'espoir qui la ranimait un peu, le laquais rentre, et lui remet un paquet. — C'est de monsieur le comte; son coureur arrive de Potsdam. — Caroline a à peine la force de le prendre et de lui faire signe de se retirer. La voilà seule; elle tient ce paquet, et n'ose l'ouvrir; il renferme l'assurance de son bonheur ou l'arrêt de sa mort. Il était adressé àMadame la comtesse Caroline, baronne de Lichtfield, en son hôtel. Cette singularité la frappe…. Il ne me donne pas son nom! Grand Dieu! se pourrait-il?… Et ses doigts tremblants brisent le cachet, déchirent l'enveloppe. Elle renferme un petit parchemin écrit, trois lettres, et un papier non cacheté, qui s'ouvre et sur lequel elle jette les yeux.

Ames sensibles, peignez-vous son saisissement. Ce fatal papier, signé par le roi, ayant le sceau du roi, était l'acte de divorce, ou plutôt une déclaration par laquellele roi, consentant à la dissolution du mariage d'Edouard-Auguste, comte de Walstein, et de Caroline, baronne de Lichtfield, le déclarait nul, et les parties libres de contracter d'autres engagements. Caroline regarda quelques instants cet écrit avec des yeux égarés et sans verser une larme. Bientôt toutes ses idées se confondent; le fatal papier s'échappe de ses mains; un nuage épais l'enveloppe; une sueur glacée couvre son visage; elle ne voit plus, elle ne respire plus; une palpitation universelle l'a saisie. Sa dernière pensée est l'espoir que la main de la mort est sur elle, qu'elle touche au terme de sa vie.

Cet état dura longtemps. Quand elle reprit ses sens, elle crut sortir d'un songe affreux. Cependant la chambre où elle était, les papiers, les lettres qu'elle avait autour d'elle, tout confirme la réalité de son malheur. Elle regarde l'adresse de ces lettres: l'une est à son père, la seconde à Caroline, elle la rejette avec horreur. Que peut-il me dire lorsqu'il m'ôte la vie, lorsqu'il brise lui-même nos liens? Elle regarde la troisième: quelle surprise! elle est adresséeà monsieur le baron de Lindorf, hôtel de Walstein, à Berlin;et au dos de la lettre:Je conjure Caroline de remettre elle-même cette lettre à mon ami au moment de son arrivée, qui ne peut tarder. — A Lindorf, s'écrie-t-elle, et chez lui! et c'est à moi qu'il l'envoie!… Dieu! mon Dieu! quelle est son idée? Lindorf serait-il ici? Se pourrait-il?… serait-il la cause?… Ah! plût au ciel que la jalousie!… il me sera si facile de la détruire pour toujours! Reprenant alors avec empressement la lettre qui lui était adressée, elle se hâte de l'ouvrir, de la lire, et l'espoir renaît dans son coeur.


Back to IndexNext