Chapter 8

Non, ce ne sont ni la haine, ni l'indifférence, ni le ressentiment qui l'ont dictée cette lettre qui peint à la fois la générosité, la délicatesse, et plus encore la passion du comte. Chaque mot témoignait l'excès de son amour pour elle. Caroline passe en un instant du comble de la douleur à la joie la plus pure. Il m'aime, disait-elle. Ah! puisqu'il m'aime, nos noeuds ne sont point brisés. Bientôt il saura que sa Caroline ne veut être qu'à lui, n'existe que pour lui, et que cette séparation était l'arrêt de sa mort. A peine la lettre est achevée, qu'elle a déjà donné des ordres pour qu'on prépare à l'instant sa berline. Pendant ce temps-là, elle lit encore cette lettre, qui est le gage de son bonheur futur et de l'amour de son époux.

"Chère et tendre Caroline! lui disait-il, rassurez-vous; cessez de gémir, cessez de vous contraindre. Ce n'est point à un tyran que le soin de votre bonheur fut confié; et les larmes que je viens de voir couler sur le portrait de l'amant que vous regrettez seront les dernières que vous répandrez de votre vie, si mes voeux ardents sont remplis… Dieu puissant! pour prix du sacrifice que je fais, que cette femme adorée soit toujours heureuse; et même loin d'elle, séparé d'elle, je pourrai supporter mon existence. — Oui, Caroline, oui, vous serez heureuse, unie à celui que votre coeur a choisi, et qui mérite l'excès de son bonheur, si un mortel peut vous mériter. Votre âme, vertueuse et sensible, ne gémira plus dans des liens abhorrés; vous pourrez enfin allier l'amour et le devoir; vous ne verserez plus ces larmes amères et secrètes qui m'ont pénétré. Oh! je crois les entendre encore ces sons touchants dictés par la douleur, adressés à l'objet de votre tendresse. Caroline, ne vous plaignez plus de lui; ne lui reprochez plus un éloignement involontaire qu'il a cru devoir à l'amitié. Il va vous être rendu; bientôt vous le reverrez à vos pieds; bientôt vous oublierez tous deux vos peines passées. — O Caroline! pardonne; depuis longtemps j'ai pu les faire cesser, et porter dans ton coeur l'espérance et la joie.

"Depuis l'instant où j'ai su votre secret, depuis cet affreux moment où je t'ai vue prête à perdre la vie, où j'ai senti que je pouvais être plus malheureux encore qu'en renonçant à toi, j'ai juré de vous réunir l'un à l'autre; et, tu le sais, Caroline, si je t'ai regardée comme un dépôt sacré, comme l'amante et l'épouse de Lindorf! Cependant, égaré par ma passion, j'ai osé croire un instant à la félicité suprême, j'ai pu prendre l'effort du devoir et de la vertu pour un sentiment plus tendre, et j'allais me préparer des regrets éternels… Ah! Caroline, je le sens, il est temps de vous fuir; il le faut; je le dois. Je cours l'élever cette barrière insurmontable qui m'interdira sans retour un fol espoir, et l'illusion dangereuse où je me laissais entraîner. Je vais vous rendre à vous-même, ou plutôt à l'original de ce portrait si chéri.

"Adieu, Caroline, adieu! Je m'égare; j'afflige sans doute votre coeur sensible et généreux, en vous laissant voir toute la faiblesse du mien. Eh bien! chère Caroline, achevez de me connaître; sachez que, quelque malheureux que je sois en vous quittant, en renonçant à vous pour jamais, je le serais mille fois plus encore en demeurant auprès de vous, en usurpant des droits qui ne doivent être accordés que par l'amour. Posséder Caroline et savoir qu'un autre possède son coeur; être un obstacle à son bonheur, à celui d'un ami qui m'est cher: voilà, voilà ce que je n'aurais pu supporter, ce qui aurait empoisonné mes jours; et votre félicité mutuelle peut encore y répandre quelque charme. Vous me la devrez cette félicité; vous ne penserez à moi qu'avec attendrissement, avec reconnaissance. Sûr au moins de votre amitié, de votre estime… Adieu, Caroline, je cours les mériter.

"Berlin, 5 heures du matin.

"De Potsdam, 10 heures du matin, en sortant de l'audience du roi.

"C'en est fait, ils sont brisés ces liens que votre coeur a toujours repoussés. Caroline, vous êtes libre; mais bientôt vous serez à Lindorf… Ah! dites, dites-moi que vous êtes heureuse…. Il ignore encore le bonheur qui l'attend, et je connais son amitié généreuse. Le même sentiment qui l'éloigna de Rindaw et de sa patrie l'engagerait peut-être à s'y refuser; mais il n'est plus temps, et ce motif m'a aussi décidé à prévenir son retour. La lettre que je joins ici, achèvera de lever tous ses scrupules, et de lui prouver qu'il fait le bonheur de son ami, en faisant le sien et celui de Caroline.

"Il me reste encore à vous demander une grâce. Caroline pourrait-elle, dans ce moment, me refuser, ajouter encore à mes peines? Non, je connais son coeur. Eh bien! j'exige de votre amitié, de votre reconnaissance, que vous acceptiez l'hôtel que vous habitez actuellement. Vous aimez sa situation, votre appartement vous plaît: Caroline, il est à vous; il fut arrangé pour vous, personne que vous ne l'habitera jamais. Non, vous n'outragerez point, par un refus cruel, un ami déjà trop malheureux.

"Adieu, Caroline! Chère, trop chère Caroline! il est donc vrai que vous n'êtes plus à moi, que je n'ai plus aucun droit… Mais je n'en eus jamais: c'est le coeur seul qui peut les donner, et du moins j'en aurai à votre estime, à votre amitié, à votre compassion. Si vous vouliez quelquefois m'écrire, me parler de votre bonheur… Mais non, non; je ne puis, je ne pourrai jamais peut-être écrire à l'épouse de Lindorf. Si Caroline de Lichtfield daigne me répondre une fois, une seule fois avant qu'elle porte un autre nom, sa lettre me trouvera dans ma terre de Walstein, où je passe huit jours avant d'aller à Dresde, auprès de ma soeur. Je pars à l'instant même… Quoi! je ne vous reverrai donc plus? Ces heures délicieuses passées à côté de vous ne reviendront jamais? Je n'entendrai plus cette douce voix?… Que dis-je? vous serez toujours présente à mon imagination, à mon coeur, à ma pensée; je ne verrai que vous dans l'univers.

"Je joins ici l'acte de votre liberté, une lettre à votre père, celle à….. à votre époux, et la donation de l'hôtel. Dites-moi du moins que tous ces papiers vous sont parvenus, qu'ils assurent votre bonheur, et je n'aurai plus rien à désirer dans ce monde.

Enfin la berline est prête. Caroline ne se donne que le temps de passer chez elle, d'y prendre le cahier de Lindorf: le portrait, cause principale de l'erreur, est dans son sein.

Elle part, recommande aux postillons la plus grande diligence, et malgré leur zèle à presser les chevaux, elle trouve qu'elle est mal obéie. Le comte avait quelques heures d'avance sur elle; mais elle fit aller si grand train, qu'elle arriva deux heures après lui. Enfermé dans son cabinet, livré à la douleur la plus profonde, il sentait seulement qu'il avait perdu Caroline, qu'il ne la reverrait jamais, et n'éprouvait pas encore les consolations que la vertu se procure à elle-même.

Il n'avait cependant pas été tout à fait insensible aux transports de joie que ses vassaux avaient fait éclater en le revoyant, et aux témoignages touchants de leur attachement.

Louise, Justin et le vieux Johanes avaient été des premiers à accourir, à se précipiter aux genoux de leur bienfaiteur, à lui présenter leurs deux petits garçons: Louise était encore près d'accoucher. — O monseigneur! lui dit-elle, votre arrivée me portera bonheur; j'aurai une petite fille que je désire tant; et puisque monseigneur est marié, si madame la comtesse veut avoir la bonté de lui donner son nom, c'est alors que nous serons heureux.

Le comte ne put soutenir ce mot déchirant, il lui perça le coeur. — Hélas! mes enfants, je ne suis pas…, je ne suis plus… Il ne peut achever; et les quittant brusquement, il s'enferme dans son appartement.

Ils étaient encore dans la cour avec une partie des habitants du village, et s'affligeaient ensemble de l'air triste de leur bon seigneur, lorsque Caroline arriva. Elle s'élance de sa voiture, et sans faire attention à personne, elle s'écrie: Où est-il? où est monsieur le comte? Wilhelm accourt. — Quoi! c'est madame la comtesse! — Oui, mon cher Wilhelm, conduisez-moi à l'instant auprès de votre maître.

Wilhelm marche devant elle, lui montre la porte du cabinet où le comte s'est retiré. Elle l'ouvre promptement, se précipite dans ses bras, en disant d'une voix entrecoupée: — Cher et cruel ami! as-tu pu quitter ainsi ta Caroline, qui t'adore, qui n'aime que toi seule au monde, qui meurt si son époux l'abandonne? Et penchant sa tête sur l'épaule du comte, elle l'inonde de ses larmes. Ses sanglots, la promptitude avec laquelle elle est accourue, coupent sa voix, arrêtent sa respiration. Le comte la soulève dans ses bras, la place dans un fauteuil et se jette à ses pieds. — O Caroline! est-ce bien vous?….. Un ange bienfaisant a sans doute pris vos traits. Ce que je viens d'entendre serait-il possible? — Ah! n'en doute pas, n'en doute jamais; et détachant vivement la chaîne qu'elle avait sur le sein: Tiens, lui dit-elle, le voilà ce portrait que j'aime…. Regarde-le bien; vois, reconnais l'objet qu'il représente; c'est lui qui possède uniquement mon coeur; c'est à lui seul que je veux être.

Le comte, ne concevant plus rien à ce qu'il entend, jette les yeux sur cette peinture….. Grand Dieu! c'est lui, c'est lui-même, tel du moins qu'il était avant son accident; mais Caroline lui prouve trop qu'elle le voit toujours ainsi, et qu'il n'a pas changé pour elle. Il est vrai qu'il ressemblait tous les jours davantage à son portrait, et qu'il n'eût pas été possible de le méconnaître.

Mais par quelle circonstance étrange ce portrait, dont le comte ignorait même l'existence, se trouvait-il entre les mains de Caroline, attaché sur son coeur, et l'objet de ses plus tendres caresses? Il voit, il sent tout son bonheur; il est près de succomber sous le poids de tant de félicité, et cependant il croit encore que c'est un illusion, un rêve enchanteur dont il craint le réveil. Il témoigne à Caroline, autant que son saisissement peut le lui permettre, sa surprise et ses craintes.

Elle tire de sa poche, en rougissant, tous les papiers que lui avait remis Lindorf. — Tenez, lui dit-elle, lisez ceci, et vous saurez tout…. Plus de secrets pour vous; ils m'ont rendue trop malheureuse… Oui, j'ai aimé Lindorf; j'ai du moins cru reconnaître quelques rapports entre les sentiments que j'avais pour lui et ceux que j'éprouve à présent…. Mais jugez vous-même de la différence. Quand il me laissa à Rindaw, je pleurai, oui, je pleurai beaucoup; mais je fus bientôt consolée; bientôt ce petit portrait me devint plus cher que lui. Aujourd'hui, en recevant l'arrêt cruel qui nous séparait, je n'ai point pleuré; non, pas une larme n'est sortie de mes yeux; mais j'a cru que j'allais perdre la vie ou la raison….; et si vous persistiez dans cet affreux projet, c'est comme si vous me disiez:Caroline, je veux que tu meures. Oh! dites-moi plutôt que je suis encore à vous, que j'y serai toujours…. Tenez, vous voyez bien que cet affreux papier ne signifie plus rien, lui dit-elle en montrant l'acte de divorce qu'elle avait déjà déchiré, et qu'elle jeta dans le feu.

Le comte ne pouvait parler; ce qu'il éprouvait était au-dessus de toute expression. Il couvrait de baisers les mains de Caroline; il les pressait contre son coeur; il prononçait des mots entrecoupés sans liaison et sans suite. Dans son délire, il baisait avec transport son propre portrait, qu'il regardait comme la preuve de l'amour de sa Caroline.

Elle le pressa encore de lire le cahier. Il ne le voulait pas; il fallait pour cela la perdre un instant de vue, s'occuper d'autre chose que d'elle seule, cesser de la regarder: c'étaient autant d'instants retranchés à son bonheur. — Non, chère Caroline, n'exigez pas que je lise rien en ce moment. Vous me permettez de lire dans votre coeur, d'y voir que je suis aimé; qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? — Mais le mystère de ce portrait. — Je sais qu'il vous est cher, que c'est le mien, et cela me suffit. — Sachez du moins comment Lindorf m'apprit à vous connaître, par quels degrés l'estime et l'admiration qu'il m'inspira pour vous ont enfin produit l'amour. — Quoi! Lindorf…. — Je dois lui rendre justice; c'est à lui que vous devez le coeur de votre Caroline. — Comment! Lindorf?…. O généreux ami! — Il vous devait tout. — C'est moi, c'est moi qui lui dois plus que la vie.

Alors il prit le cahier et le lut. Bientôt Caroline vit couler ses larmes au souvenir de la mort de son père, à l'expression de la reconnaissance et de l'amitié de Lindorf. Souvent il fut obligé de s'interrompre; et, retombant aux genoux de Caroline, il lui disait d'une voix étouffée: Ah! c'est Lindorf qui mérite d'être aimé. Caroline lui fermait la bouche de sa jolie main, et le forçait à reprendre sa lecture.

Il passa rapidement sur les événements qu'il connaissait déjà; mais à l'époque de la connaissance de Lindorf avec Caroline, son âme entière était attachée sur le papier. Il dévorait chaque phrase, chaque syllabe; il lisait des yeux seulement: une telle lecture ne pouvait se faire à haute voix; mais Caroline, les regards attachés sur lui, ne le perdait pas de vue, et cherchait à découvrir les sentiments divers qui l'agitaient.

Quand il eut fini, il lui rendit le cahier avec l'air le plus pénétré. Je le vois, dit-il, j'ai une épouse et un ami comme il n'en fut jamais; ils se sont sacrifiés pour moi, pour mon bonheur….. Ah! Caroline, pourquoi m'avez-vous forcé à lire ce cahier? Pourquoi ne pas me laisser la douce illusion que vous veniez de me donner? — Une illusion! reprit-elle; ingrat! quel nom vous donnez au sentiment le plus vrai! Oubliez-vous que ce portrait est le vôtre? Ce mot, prononcé avec l'accent le plus touchant, le plus persuasif, rendit au comte sa confiance et son bonheur. A présent, lui dit-elle, que vous avez eu la complaisance de lire votre histoire et celle de Lindorf, laissez-moi vous faire celle de mon coeur.

Alors elle raconta en détail tout ce qui s'était passé dans ce coeur depuis l'instant qu'elle fut unie au comte; et l'innocence avec laquelle elle crut aimer Lindorf comme un frère, et son effroi lorsqu'elle crut l'aimer comme un amant; puis la scène du jardin, celle du pavillon, sa douleur, ses larmes, ses regrets, ses combats: rien ne fut oublié.

Elle lui raconta ensuite comment, entraînée d'abord par l'estime, l'admiration et la lecture de ses lettres à Lindorf, elle avait commencé à s'attacher à lui, à chérir son portrait; tout ce qu'elle avait éprouvé en recevant cette lettre où il lui parlait de s'expatrier; le sentiment de délicatesse mêlé d'un peu de dépit qui avait dicté sa réponse; celui qui la priva de ses sens dans la cour du château de Ronnebourg. Je vous le jure, lui dit-elle, c'était l'émotion seule de me trouver aussi près de vous, de revoir cet époux que j'avais si fort offensé, qui devait me haïr; Lindorf n'y entra pour rien; depuis longtemps vous avez entièrement effacé l'impression légère qu'il avait faite sur mon coeur.

Le comte, enchanté, l'écoutait avec ravissement, et n'avait garde de l'interrompre. Avec quel feu, avec quelle éloquence touchante et persuasive elle lui détailla tout ce qu'elle avait éprouvé pendant sa convalescence! Et depuis leur arrivée à Berlin, ses espérances, ses craintes, ses projets continuels de le faire lire dans son âme; la timidité qui la retenait; cette envie de lui plaire, de l'attacher à elle, de le rendre le plus heureux des hommes; son chagrin de n'y pas réussir; sa résolution, de la veille, de s'entretenir avec lui, de lui ouvrir son âme, sa douleur extrême en apprenant son départ; son désespoir en recevant ce fatal paquet; sa joie en voyant clairement dans la lettre de son époux qu'elle était aimée: tout fut exprimé avec cette rapidité, cette éloquence naïve du sentiment, qui ne peut laisser aucun doute.

A présent, lui dit-elle, vous connaissez Caroline comme elle se connaît elle-même; il ne me reste plus qu'à vous peindre son bonheur; mais peut-il s'exprimer? Elle aime, elle est aimée; elle ose le dire sans rougir; elle ose l'entendre et se livrer à ses sentiments. Cher comte, actuellement que nos coeurs s'entendent, jugez le mien d'après le vôtre.

Il allait lui répondre, et lui expliquer à son tour les motifs secrets de sa conduite, lorsqu'il fut interrompu par Wilhelm. Il entra en disant que les habitants du village, ayant appris que cette belle dame était madame la comtesse, ne voulaient pas s'en aller qu'ils ne l'eussent revue, et demandaient avec acclamation qu'elle voulût bien reparaître un instant.

Caroline, conduite par son époux, descendit dans les cours du château et fut reçue avec des cris redoublés devivent monsieur le comte et madame la comtesse. Le comte leur fit distribuer du vin et de l'argent.

Caroline, lui serrant la main de l'air le plus attendri, lui disait doucement: O mon ami! ces bonnes gens ne se doutent pas qu'ils célèbrent véritablement l'époque de notre union et du bonheur de toute notre vie… Ah! si vous permettiez… — Permettre, ma Caroline…, ordonnez. — Eh bien! faisons des heureux, des heureux comme nous. Il y a sûrement dans cette foule des jeunes gens qui s'aiment, marions tous ceux qui voudront l'être. Le comte lui baisa la main avec transport. — Chère…., adorable Caroline! faisons mieux encore, éternisons la mémoire de ce jour fortuné. Puisque c'est ici que ma Caroline m'est rendue, je veux que ce lieu se ressente à jamais de mon bonheur; et je vais fonder à perpétuité six mariages toutes les années.

Caroline se chargea d'annoncer elle-même aux paysans cette bonne nouvelle. Les cris, les acclamations, les bénédictions redoublèrent: au milieu de ces tumultueux transports, on aurait pu facilement distinguer les voix des jeunes amoureux, qui criaient plus fort que les autres:Dieu bénisse à jamais nos bon maîtres!

Le comte aperçut Louise et Justin dans un coin de la cour avec leur petite famille. Il les appela, et les présenta à Caroline: Voilà, ma chère amie, lui dit-il, un ménage que vous connaissez déjà. — Ah! sans doute, c'est la belle Louise? Louise rougit, et s'embellit encore. Quoique les travaux champêtres et trois enfants eussent diminué sa fraîcheur, elle était encore frappante. — Ah! oui, madame la comtesse, dit Justin avec cette physionomie expressive et naïve qui annonçait à la fois sa joie et sa candeur: c'est bien vrai cela; c'est bien ma belle Louise. Il n'y a dans tout le monde, je crois, que monseigneur qui ait une plus jolie femme, et c'est bien juste; c'est sa récompense de m'avoir donné ma Louise.

Ce fut le tour de Caroline de rougir. Elle caressa les deux petits garçons, qui étaient charmants; et s'apercevant de la grossesse de Louise, elle prévint sa requête, et lui dit qu'elle serait la marraine de l'enfant qu'elle portait. Louise voulut se jeter à ses pieds, elle la retint; mais Justin s'y précipita, baisa le bas de sa robe, et se releva en disant: Sûrement le bon Dieu m'aime bien, car il m'accorde tout ce que je lui demande. Je lui ai tant demandé ma Louise, qu'il mit au coeur de monseigneur de me la donner; je n'ai demandé après cela qu'une Louise pour monseigneur, et voilà qu'il l'a trouvée. A présent, je vais lui demander pour vous deux petits gars jolis comme les nôtres, et vous verrez qu'ils viendront tout de suite.

Caroline se détourna, se baissa vers les petitsgars, leur donna à chacun un baiser et un ducat, pendant que le comte, attendri, serrait la main de Justin, et jetait sa bourse dans son chapeau. Pour échapper à leur reconnaissance, il proposa à Caroline d'entrer dans les jardins; elle y consentit. C'était au mois de décembre: l'air était froid et nébuleux, la terre couverte de neige et les bassins de glaçons. Mais ni l'un ni l'autre ne s'en aperçurent; et jamais promenade du plus beau printemps ne leur parut plus délicieuse.

Il y a longtemps que l'on sait que l'amour peut tout embellir, et qu'avec l'objet aimé il n'est point de mauvaise saison. Les jardins du comte étaient d'ailleurs remarquables par leur beauté, leur étendue, leur arrangement, et cités même comme un objet de curiosité pour les voyageurs. Caroline les avait peu vus le jour de son mariage; elle ne les voit guère mieux à présent; mais elle s'y arrête quelque temps; enfin, le comte, craignant pour elle le froid et l'humidité, la ramène au château. Ils trouvèrent une collation champêtre préparée par Louise. Elle s'était hâtée d'aller chercher de la crème, quelques fromages, des marrons, des rayons de miel, et une pièce d'un chevreuil que Justin avait tué. Voyez mon bonheur, dit-elle, de l'avoir justement apprêté hier pour régaler notre vieux père! — Le bon Johanes? s'écria Caroline; eh bien! Louise, il faut qu'il en mange avec nous.

Louise courut le chercher. Il arriva appuyé sur Justin, et tremblant de joie plus encore que de vieillesse. Caroline et le comte allèrent au-devant de lui; ils le prirent chacun par un bras, le placèrent dans un fauteuil, et le comte lui versant une rasade: Buvez ceci, bon Johanes, à la santé du plus heureux des hommes: — Et de celui qui mérite le plus de l'être, dit Justin. Le vieillard voulut aussi parler, mais il était trop ému, trop touché; il ne put que balbutier quelques mots, et lever les yeux et les mains vers le ciel. Cependant, après avoir bu un second verre à la santé de madame la comtesse, et l'avoir longtemps regardée, il s'écria tout à coup: Que Dieu soit béni d'avoir fait une si belle dame tout exprès pour notre seigneur! Vous êtes bien belle et bien bonne, madame la comtesse; mais aussi vous avez un ange pour mari. Si vous saviez quel bien il nous a fait! comme il a marié ma Louise!

Une fois que le bon vieillard fut ranimé par le vin, et en train de parler, il ne pouvait plus se taire. Il raconta à Caroline toute l'histoire du mariage de sa fille; et comme il ne voulait point de Justin; et comme monseigneur l'attrapa; et comme il leur donna une bonne ferme, et cent ducats comptant; et comme il eut le malheur de se blesser en sortant de chez eux; et comme ils le portèrent au château, etc.

Caroline savait tous ces détails par le cahier de Lindorf; cependant elle écoutait avec délices. L'éloquence simple et naïve de ce bon paysan, le ton pénétré et vrai avec lequel il racontait, le plaisir qu'il avait à parler, et surtout l'éloge de son époux à chaque instant répété, l'attendrissaient jusqu'aux larmes. Elle le regarda cet époux si chéri et si digne de l'être; il était ému comme elle. Elle lui tendit la main avec un sourire, une expression, un regard qu'on ne peut décrire. C'étaient l'amour, la vertu, le bonheur; ce seul instant aurait suffi pour compenser un siècle de peines.

Johanes buvait, causait et s'animait toujours davantage. Il parla de son ménage, des soins touchants que ses enfants avaient de lui, de son cher Justin, qui était le meilleur des fils, des maris et des pères. Si c'était à refaire, disait-il, je lui donnerais ma Louise, quand même il n'aurait pas un sou vaillant; mais votre bonté, monseigneur, n'y a rien gâté. Et ces petits marmots que je vois là autour de moi, comme ça me réjouit le coeur! comme ça me rajeunit! Si seulement ma pauvre Christine vivait encore! Mais, à propos d'elle, monseigneur, qu'est-ce qu'est donc devenu son nourrisson, notre jeune baron de Lindorf? J'ai vu ça tout petit, moi; je suis son père nourricier, et je l'aime toujours. On nous avait dit qu'il épousait la soeur de monseigneur, et nous étions bien aises: il faut que les braves gens s'allient ensemble. Est-ce que c'est donc vrai, monseigneur, qu'il est votre frère? — Non, pas encore; mais le sera bientôt, j'espère, dit Caroline en se levant, et remettant à Louise son fils cadet, qu'elle avait eu tout ce temps-là sur ses genoux.

Ils comprirent qu'ils devaient se retirer. Louise en avertit son père; mais le bon vieillard se trouvait si bien dans son fauteuil, entre le comte, la comtesse et la bouteille, qu'il ne pouvait se résoudre à la quitter. — Laisse-moi encore ici, ma fille; c'est le plus beau jour de ma vie: à mon âge, il n'en reste pas beaucoup à perdre. — Mais, mon père, dit Louise, nous embarrasserons monseigneur. — Point du tout, mon enfant; tu ne sais ce que tu dis. Je le connais mieux que toi; c'est son plaisir de voir les heureux qu'il fait: n'est-ce pas, monseigneur, que j'ai raison et qu'elle a tort? Mais à présent les enfants veulent en savoir plus long que leurs pères.

Le comte sourit; Caroline se rassit en faisant un signe à Louise; et le vieillard, content, commença une petite chanson; il ne put l'achever. Je n'y entends plus rien, dit-il; le coeur y est, mais je n'ai plus la voix que j'avais quand je commandais l'exercice. C'est à toi, mon fils Justin: allons, prends ton flageolet, joue un air à madame la comtesse; Louise chantera; le petits danseront. Vous êtes là comme de grands nigauds; si je ne pensais à rien, moi, vous laisseriez monseigneur et sa dame s'ennuyer ici comme des morts.

Caroline ayant dit qu'en effet elle serait bien aise d'entendre le flageolet de Justin, il le prit, et joua quelques allemandes que les deux petits garçons dansèrent avec grâce et gaieté. Leur mère suivait des yeux tous leurs mouvements; et le vieillard riait et était aux anges en regardant le comte et la comtesse. Ne vous avais-je pas dit que c'était joli à voir? A présent, Louise, chante la chanson que ton mari a faite ces jours passés. — Comment, Justin, s'écria Caroline, encore un nouveau talent! Vous faites des chansons! — O mon Dieu! non, madame la comtesse; seulement de temps en temps un petit couplet pour ma Louise. Il préluda sur son flageolet, et Louise chanta avec une douce petite voix de village:

On dit que l'amourNe dure qu'un jourDans le mariage:C'est un conte que cela,Si l'on aime, on aimeraToujours davantage.

Est-c' que le bonheurRefroidit le coeur?Non pas au village:Depuis que je suis heureux,Je sens augmenter mes feuxToujours davantage

Plus content qu'un roi,Quand autour de moiJ'vois mon p'tit ménage,Ma Louise et nos enfants;Je les aime, et je le sensToujours davantage.

Louise se tut; Justin posa son flageolet, s'avança quelques pas, et chanta ce couplet, qu'il venait de faire pendant que sa femme chantait les précédents:

C'est à monseigneurQue de notre coeurNous devons l'hommage.Je ne forme plus de voeux;Comme nous il est heureux,Qu' m' faut-il davantage?

Le comte et Caroline, émus, attendris, et surpris des talents de Justin, lui donnèrent les éloges qu'il méritait. Sa modestie et sa simplicité les surprirent plus encore: il ne comprenait pas qu'on pût l'admirer.

C'est Louise, répétait-il, qui m'a appris tout cela; sans le désir de lui plaire, je ne saurais rien. — Mais ce dernier couplet, répétait Caroline, composé dans un instant! — Oh! pour celui-là, c'est monseigneur; je ne l'aurais pas trouvé si vite pour un autre…

Pendant la chanson, Johanes s'était endormi profondément; ses enfants le réveillèrent à demi, et l'emmenèrent. Le coeur de Caroline était si rempli de mille sensations, qu'elle avait besoin de l'épancher. Dès qu'elle fut seule avec le comte, elle se laissa aller à son attendrissement, et versa les plus douces larmes. Ce vieillard, ces enfants, ce couple si uni; la vénération, l'amour de ces bonnes gens pour le comte, qui rejaillissaient sur elle: tout avait exalté son imagination et sa sensibilité au point que son époux lui paraissait un être surnaturel, un dieu bienfaisant, qu'elle devait adorer et qu'elle adorait en effet. Ces sentiments, si longtemps comprimés et retenus dans son coeur, elle ose à présent leur donner essor: elle ose dire et répéter au plus aimé des hommes qu'il l'est avec passion, qu'il le sera toujours; elle ose lui chanter en entier cette romance qu'elle composa et chanta si souvent loin de lui avec tant de douleur, cette preuve si forte et si touchante de son amour! Elle la lui chante avec une âme, une expression surnaturelles. Des larmes inondent encore ses joues; mais le comte ne peut se méprendre sur leur objet: ce sont les larmes du bonheur; elles coulent doucement et sans effort, et n'interrompent point ses doux accents. Le comte les écoute avec un ravissement, un transport qui va jusqu'au délire. Chaque mot, chaque vers, portent au fond de son coeur la plus douce des convictions, celle d'être aimé de cette épouse adorée. C'est la voix céleste de Caroline qui lui répète:toi que j'adore;c'est son regard enchanteur qui lui demande:où veux-tu chercher le bonheur?et qui lui dit en même temps qu'il l'a trouvé.

Quand il serait resté le moindre doute au comte, ce moment l'eût tout à fait dissipé: mais il n'en avait point. La naïve et tendre Caroline était loin de savoir dissimuler. Elle exprimait tout ce que son coeur sentait; et quand elle aurait voulu se taire, on l'aurait lu dans ses yeux et dans son sourire. On voyait d'abord que cette bouche charmante ne pouvait proférer une fausseté, et qu'elle était l'organe de l'âme la plus pure et la plus sincère. Quand elle disaitje vous aime, ce seul mot valait tous les serments. Elle le dit si souvent au comte dans le cours de cette heureuse journée, qu'il dut être persuadé.

Ils soupèrent, au coin du feu, du chevreuil que Justin avait tué fort à propos; car le comte, en partant pour sa terre, abîmé dans sa douleur, n'avait pensé à rien, et ce repas simple fut sans doute le plus délicieux qu'il eût fait de sa vie. Le manuscrit ne dit point si la force de l'habitude fit qu'il se retira dans un autre appartement d'abord après le souper. On laisse au lecteur le soin de le deviner. Pourquoi prolonger les détails? On aime trop à s'appesantir sur le bonheur. Ajoutons seulement qu'ils auraient accepté avec transport tous les deux l'offre de passer leur vie entière dans cette terre, loin de la cour, et sans autre ambition que celle de se plaire; mais le comte devait trop à son roi pour écouter ce désir. Brûlant d'impatience de lui apprendre son bonheur, d'anéantir cette cruelle idée d'un divorce dont le seul mot le faisait frémir, de lui présenter une épouse adorée, et contente de l'être, il supplia Caroline, dès le lendemain matin, de consentir à partir pour Potsdam.

Elle rougit excessivement à cette proposition; mais se remettant tout de suite, elle lui dit, avec un sourire enchanteur: — Il serait bien temps, n'est-ce pas, de n'être plus une sotte enfant? Eh bien! oui, mon cher ami, je vous en prie, conduisez-moi aux pieds du roi. Il me grondera peut-être, il fera bien; mais je le gronderai aussi à mon tour. — Vous, mon ange? — Oui, moi-même; je le gronderai bien fort d'avoir signé cet affreux papier qui nous séparait pour toujours.

Ils partirent donc, en promettant à Justin et à Louise de revenir bientôt à Walstein. La tendre Caroline le répéta avec transport. — Oh! oui, oui, nous reviendrons ici, nous reviendrons, dit-elle en serrant la main de Louise, et jetant un regard timide sur le comte: cette terre sera toujours pour moi le séjour du bonheur.

A mesure qu'ils approchaient de Potsdam, le trouble de Caroline augmentait. Elle n'avait pas revu le roi depuis le jour de son mariage; et sentant combien il devait être mécontent d'elle, elle redoutait à l'excès ce moment. Le comte s'efforçait de la rassurer; il lui racontait mille traits de la bonté du grand Frédéric, de cette affabilité qui lui gagnait tous les coeurs, et le faisait adorer de ses sujets. — Il est bien plus que mon roi, lui disait-il, c'est mon ami. Oui, chère Caroline, c'est à mon ami que je vais présenter celle qui fait le charme de ma vie, et que je tiens de lui-même. Si vous aviez entendu, hier matin, comme il résistait à la cruelle grâce que je lui demandais! Et lorsque enfin il céda à mes persécutions, lorsqu'il signa ce fatal papier, et qu'il me le remit, ce fut en me disant: — Réfléchissez encore, mon cher Walstein; votre résolution m'afflige. J'ai cru vous rendre heureux, je crois encore que vous pourriez l'être: c'est avec regret que j'ai signé ceci; mais j'espère que vous n'en ferez pas usage. — Voilà, Caroline, celui devant qui vous allez confirmer le bonheur de son ami. — Ils étaient déjà dans les cours. Le comte descend, et laisse Caroline dans la voiture. Le roi, suivant sa coutume, allait monter à cheval, exercer lui-même ses troupes. Il aperçoit Walstein, et s'arrête. — Ah! vous êtes là, comte? j'en suis bien aise. J'ai pensé à vous hier tout le jour. J'ai vu le chambellan, il ne savait rien encore. Ne précipitez rien; il faut que je parle moi-même à Caroline; j'ai peine à consentir… — Ah! sire, elle est ici. — Qui donc? — Elle, ma Caroline, ma femme, mon amante, l'adorable épouse que Votre Majesté m'a donnée, et qui m'en devient plus chère encore. —Vous extravaguez, comte. — Non, sire; c'est hier, hier matin que j'étais un insensé. Elle m'a rendu la raison, le bonheur, la vie; elle m'aime, elle veut être à moi. Je me jette à vos pieds, et je vous demande encore une fois Caroline, le plus grand de tous vos bienfaits. Il était en effet tombé aux genoux du roi, qui, ne comprenant pas trop qu'une femme pût causer tout ce délire, lui ordonna en riant de se relever et de s'expliquer. Le comte obéit; il raconta au roi le désespoir de Caroline, son arrivée à Walstein, et le désir qu'ils avaient eu tous les deux d'obtenir son pardon et la confirmation de leur union. Il accorda l'un et l'autre avec joie, et voulut en aller assurer lui-même Caroline, qui attendait toujours dans sa voiture le retour du comte. Elle fut bien émue en voyant le roi s'approcher d'elle, et voulut descendre; mais le roi l'arrêta, et lui dit: — Restez, madame la comtesse; c'est bien, très-bien. Oublions le passé; je suis fort content. Soyez toujours unis, et donnez-moi beaucoup de sujets qui vous ressemblent. Il serra la main du comte, salua Caroline, et les laissa pénétrés de cette bonté si rare et si sublime lorsqu'elle se trouve unie au rang suprême.

Ils prirent la route de Berlin, et rentrèrent ensemble dans cet hôtel d'où le comte s'était comme banni pour toujours. Il n'est pas besoin d'ajouter qu'ils y jouirent d'un bonheur d'autant plus senti, qu'ils l'avaient acheté par de cruelles peines.

Il y peut-être des lecteurs attachés aux règles strictes, qui pensent qu'un épisode quelconque doit être placé dans le corps de l'ouvrage avant le dénoûment, et qu'on ne peut plus rien avoir d'intéressant à leur dire lorsque le héros est heureux. C'est pour eux que j'ai mis le mot fin après la réunion du comte et de Caroline (quoiqu'ils fussent bien éloignés eux-mêmes de regarder leur histoire comme finie, tant que celle de Lindorf et de Matilde ne l'était pas). Il suffira sans doute d'apprendre en deux mots à ces lecteurs-là que Lindorf et Matilde furent unis dans la suite. L'histoire sera dans lesgrandes règles;ils sauront tout ce qu'ils veulent savoir, et n'auront pas besoin d'aller plus loin.

Mais nous aimons à penser qu'il est des lecteurs plus curieux, ou plus sensibles, qui nous sauront gré d'entrer dans les détails d'un événement qui ne peut leur être indifférent, puisqu'il est si nécessaire au bonheur du comte et de Caroline, qu'on ne peut même imaginer qu'ils puissent jouir d'un instant devrai bonheur, tant qu'il leur reste quelque inquiétude sur le sort de Lindorf et de Matilde, et qu'ils peuvent se regarder tous les deux comme la cause innocente, mais bien réelle, du malheur d'êtres aussi chers et dont les intérêts sont aussi inséparables des leurs propres. Une soeur chérie, un ami intime, sont-ils donc des personnagesépisodiques?Non, ce sont des parties d'un même tout. Ceux qui se rappelleront que le pauvre Lindorf est parti désespéré de Ronnebourg sans qu'on sache ce qu'il est devenu; que l'intéressante et jeune Matilde, abandonnée de celui qu'elle aime, persécutée par sa tante, vit dans les larmes et la douleur, et qui n'auront aucun désir d'apprendre comment ils se sont réunis; non, ceux-là ne sont pas dignes d'être amis de la sensible Caroline. C'est donc sans aucune crainte de ne pas exciter l'intérêt, que nous allons continuerl'histoire de Caroline, et compléter son bonheur.

Le souvenir de Lindorf, et même quelquefois celui de Matilde, avaient souvent ajouté aux tourments de Caroline, dans le temps où il lui eût été permit peut-être de ne s'occuper que d'elle seule; et bientôt ce sentiment se réveille avec plus de force par celui de son propre bonheur. A peine fut-elle arrivée chez elle, et seule avec le comte, qu'elle amena la conversation sur un objet également intéressant pour tous deux, en lui rendant la lettre inutile qu'il avait écrite à Lindorf. — Mais, lui dit-elle, mon cher comte, vous disposiez là d'un bien qui ne vous appartenait pas. Lindorf est à Matilde; il faut que notre cher Lindorf devienne notre frère. — Plût au ciel! reprit le comte; mais vous oubliez… — Quoi donc? — Que ce n'est plus Matilde qui peut faire le bonheur de Lindorf. — Et pourquoi? parce qu'il a aimé quelques mois Caroline de Lichtfield? Mais elle n'existe plus cette Caroline-là; il ne la reverra jamais; et celle qu'il va retrouver à sa place, Caroline de Walstein, ne peut lui inspirer qu'une amitié fraternelle, qui ne nuira point à son amour pour Matilde. Qu'il la revoie seulement, il ne comprendra pas lui-même qu'il ait pu l'oublier un instant. Je voudrais être aussi sûre des sentiments de Matilde. Un mot d'une de vos lettres à Lindorf m'inquiète: vous paraissez croire qu'elle ne l'aime plus, et que ce Zastrow…. O mon Dieu! comme j'en serais fâchée!

Pour toute réponse, le comte chercha dans son portefeuille, et donna à lire à Caroline la dernière lettre qu'il avait reçue de Matilde… Comme elle en fut touchée! comme elle répéta plusieurs fois, en la lisant: Pauvre enfant! aimable Matilde! chère petite soeur! Eh! oui, sans doute, tu vivras avec nous; tu retrouveras ton amant, ton frère et la plus tendre soeur. Et rendant la lettre au comte: Méchant que vous êtes! pourquoi ne pas voler tout de suite à son secours? — Pourquoi?… Ma Caroline était mourante; il n'y avait plus qu'elle pour moi dans l'univers. — Pauvre Matilde! du moins vous lui avez répondu? — Oui; mais je voudrais à présent qu'elle n'eût reçu cette réponse, et j'avoue que son silence m'inquiète…… — Ah! Dieu! vous l'aurez affligée! Chère Matilde!…… Et, tout à coup, se levant avec impétuosité et s'approchant du comte les mains jointes, elle ajouta d'un ton vif et suppliant: Mon ami, mon cher ami! ne me refusez pas ce que je fais vous demander; de grâce ne me le refusez pas: partons demain; allons à Dresde; allons chercher Matilde; je brûle de la connaître, de vivre avec elle, de porter la joie et la consolation dans son coeur. Relisez sa lettre, et vous ne balancerez pas un instant; pensez qu'à présent, peut-être, elle est dans les larmes et la douleur. Oh! comme je me les reproche ces larmes dont je suis la cause! Chère petite Matilde! c'est donc moi, moi seule qui lui enlevais son ami, qui la privais de son frère! Que de torts j'ai à réparer avec elle! En vérité, je ne puis avoir un seul instant de vrai bonheur que je ne la voie heureuse, heureuse comme moi-même.

Elle parlait avec tant de feu, sa physionomie exprimait tant de choses, elle était si belle dans ce moment-là, que le comte tomba presque involontairement à ses genoux, et resta longtemps la bouche collée sur sa main sans pouvoir prononcer un mot. — Eh bien! reprit-elle avec impatience, nous partirons demain, n'est-ce pas? — Adorable Caroline, s'écria le comte, vous savez donc lire dans mon coeur? L'absence de ma soeur, l'idée de la savoir malheureuse, pouvaient seules altérer ma félicité; mais vous quitter, Caroline, ou vous proposer un voyage dans cette saison rigoureuse, était au-dessus de mes forces. — Vous plaisantez, je crois; la saison est toujours belle quand on voyage avec ce que l'on aime et qu'on va chercher une amie.

Le comte ne résista plus et les préparatifs du voyage furent bientôt faits, grâce à l'aimable empressement de Caroline. Ils furent de bonne heure le lendemain sur la route de Dresde, jouissant d'avance et du plaisir de Matilde, et de sa surprise. Le comte ne lui avait jamais parlé de son mariage, et l'embarras de lui cacher ou de lui expliquer ses projets avait aussi causé son silence. — Nous la ramènerons avec nous, disait Caroline; nous ne nous quitterons plus. Je vais enfin avoir une amie; et c'est à vous encore que je devrai ce bien si longtemps désiré. Il ne manquera plus que Lindorf à notre bonheur. Mais vous dites qu'il ne peut tarder à venir; nous les marierons d'abord, et nous jouirons ensemble de tout ce que l'amour et l'amitié ont de charmes. Chaque mot de Caroline transportait le comte, l'enivrait de tendresse et bonheur. La manière franche et naturelle dont elle parlait de Lindorf, son désir de le voir uni à Matilde, devaient dissiper jusqu'à l'ombre même du doute; mais il était loin d'avoir là-dessus les mêmes espérances qu'elle, et de croire que jamais Lindorf pût s'unir à Matilde. Il lui paraissait impossible qu'après avoir aimé Caroline ou pût revenir à quelque autre objet; et, bien décidé à ne pas donner sa soeur à un époux prévenu pour une autre femme, il ne formait d'autre projet que celui de la soustraire à la tyrannie de sa tante et de M. de Zastrow, de la détacher insensiblement de Lindorf, et de lui faire attendre doucement, dans le sein de l'amitié fraternelle, un époux qui n'eût pas aimé Caroline, et qui méritât mieux que l'ingrat Lindorf le coeur et la main de Matilde. Quant à Lindorf lui-même, le comte tâchait d'écarter son souvenir; mais il y réussissait faiblement; et, même à côté de sa chère Caroline, même au comble du bonheur, un profond soupir s'échappait quelquefois de son coeur oppressé, en pensant que ce bonheur était aux dépens de son ami; que Lindorf était malheureux; qu'il le serait toujours; qu'il ne le faisait revenir dans sa patrie que pour le rendre témoin de la félicité de son rival, et ranimer peut-être dans le coeur de la pauvre Matilde des sentiments que l'absence seule de Lindorf pouvait éteindre.

Occupé de ces tristes pensées, et du soin de les cacher à Caroline, à qui ces douces illusions faisaient tant de plaisir, qu'il ne pouvait se résoudre à les lui ôter à l'avance, ils ne s'apercevaient ni l'un ni l'autre que l'impatience d'arriver les faisait voyager avec une rapidité dont la jeune comtesse se ressentit enfin. Ses forces n'égalaient ni son courage ni le sentiment qu'il l'animait: le soir de la seconde journée; elle pria le comte de s'arrêter, pour cette nuit-là, dans un petit village où ils étaient près d'arriver. Il y consentit; mais, se défiant de la manière dont ils y seraient, il envoya un de ses gens en avant pour s'assurer au moins d'un logement.

Il ne tarda pas à revenir, et ramenait avec lui l'hôte d'une mauvaise petite auberge qui se trouvait dans le lieu. Jugeant à l'équipage que c'était un grand seigneur, il craignait de perdre cette aubaine, et venait lui-même pour le décider à s'arrêter chez lui. Il n'avait cependant que deux chambres à deux lits chacune, et toutes les deux étaient retenues par un jeune homme et sa femme, arrivés de la veille. Une blessure que le mari avait au bras, et qui s'était rouverte par le mouvement de la voiture, les retiendrait là peut-être encore quelques jours. Pour s'assurer les deux chambres, ils les avaient payées d'avance; mais cela n'embarrassait point l'hôte, qui était un gros paysan à mine joviale. — Pardieu! disait-il, ils pourront bien vous céder une de leurs chambres; qu'ont-ils besoin d'en avoir deux? Ils s'aiment tant! Ils sont beaux comme des anges; ils ne se quittent pas un instant de tout le jour: eh bien! ils ne se quitteront pas de la nuit; et, malgré leur micmac de deux chambres, je crois qu'ils n'en seront pas fâchés.

Tout en parlant, ils arrivèrent devant l'auberge. Le comte, toujours honnête, crut qu'il devait aller lui-même prier ces étrangers de les recevoir pour cette nuit-là, et de donner au moins un des lits d'une des chambres à la comtesse; en attendant, l'hôtesse la conduisit dans la sienne. Le comte monte un mauvais escalier obscur. Il voulait se faire annoncer; mais l'hôte, peu au fait des règles de la politesse, l'introduit dans une espèce d'entrée, au fond de laquelle était une porte ouverte, lui dit: Vous les trouverez là, et le quitte.

Il fallait donc s'annoncer soi-même. Il s'avance, et voit, à l'autre bout d'une longue chambre, une femme mise très-élégamment, occupée à nouer autour de cou d'un homme placé dans un fauteuil, un mouchoir noir qui devait lui servir d'écharpe et soutenir un bras blessé. Dans cette attitude, une main très-blanche et très-jolie se trouvant près de la bouche de jeune homme, il la baisait avec passion.

Ce tableau était fait pour intéresser le comte; il n'osait les déranger et contemplait en silence ce couple qui lui retraçait son propre bonheur. Craignant enfin d'être indiscret, il voulut se retirer doucement; mais la jeune dame ayant fini se tourne par hasard du côté de la porte, le voit, fait un cri perçant, et s'élance dans le bras du comte, immobile d'étonnement, en disant: — Eh! grand Dieu, c'est mon frère, mon cher frère! A ce cri, Lindorf, car c'était lui-même, oublie sa blessure, se lève avec précipitation. — O mon Dieu! Walstein! serait-il vrai?….. Oui, c'est lui-même; et du bras qui lui reste libre il le presse contre sa poitrine, pendant que Matilde se jette à son cou, lui baise la main, et fait des sauts de joie. — Oui, c'étaient Matilde et Lindorf. Le comte n'en peut plus douter; c'est sa soeur, c'est son ami qu'il presse dans ses bras. Quand ses sens se refuseraient à le croire, son coeur ému le lui dirait. Sans pouvoir comprendre quel miracle les réunit, il en jouit avec transport. Pendant quelque minutes, les noms de Lindorf, de Matilde, de Walstein, ma soeur, mon frère, mon ami, des cris de joie, des exclamations, furent tout ce qu'on put articuler; le comte y mêlait le nom de Caroline. Elle est ici, avec moi, dit-il enfin: chère Matilde! nous allions vous ….. Elle est ici. — Ma soeur est ici? s'écrie Matilde….. Et, plus légère qu'une biche, elle est déjà au bas de l'escalier, et bientôt dans les bras de Caroline, qui la reconnut aisément au portrait que lui en avait fait Lindorf, et plus encore à ses tendres caresses, et au nom dechère soeurqu'elle répète en l'embrassant. Le comte et Lindorf la suivirent de près. La surprise de Caroline augmente; mais cette surprise, jointe au plaisir le plus pur, fut tout ce qu'elle éprouva. Lindorf n'est plus que son frère et son ami, elle ne balance pas à l'embrasser avec cette tendresse franche et naturelle qui caractérise si bien la véritable et simple amitié.

Je puis donc vous appeler mon frère, lui dit-elle, et vous assurer de mon amitié! Oh! combien j'aimerai l'ami de mon cher Walstein et l'époux de ma chère Matilde!

Cette manière ingénieuse de rappeler d'un seul mot à Lindorf les relations qui devaient les unir désormais eut son effet. En apprenant qu'il allait revoir Caroline, il s'était senti si ému, si peu sûr de lui-même, qu'il avait tremblé de cette entrevue; mais la manière dont elle le reçut, le ton qu'elle sut mettre au peu de mots qu'elle prononça, la présence du comte, celle de Matilde lui imposèrent. Lindorf est surpris lui-même de ne plus voir, dans cette Caroline qu'il avait si fort redoutée, que la femme de son ami, la belle-soeur de Matilde, une amie respectable, qui ne lui inspirait plus que des sentiments doux et tranquilles qu'il osait avouer. — Oui, lui répondit-il avec feu, oui, Caroline, appelez-moi votre frère, votre ami, l'ami de Walstein; je sens que je suis digne de tous ces titres qui me sont si chers, si précieux. Et saisissant la main de Matilde: cher comte! vous me faisiez revenir en me promettant le bonheur. Voilà le seul où j'aspire; que je reçoive de vous cette main qui me fut promise une fois, et dont je vous jure que je sens tout le prix.

On comprend la réponse du comte; elle fut accompagnée du plus vif désir d'apprendre quel étrange événement les avoir réunis; s'ils étaient mariés ou non; ce que c'était que cette blessure de Lindorf; où ils allaient; d'où ils venaient; enfin l'explication d'une énigme qui lui paraissait impénétrable.

On suppose et l'on espère que le lecteur partage un peu cette curiosité: qu'il ait donc la bonté de se transporter dans une chambre de la petite auberge où cette singulière rencontre avait eu lieu. Qu'on se représente les quatre personnes les plus heureuse qu'il y eût alors sur la terre, éprouvant tout ce que l'amour et l'amitié ont de plus doux, assises autour d'un poêle antique, parlant d'abord toutes à la fois, faisant des questions les unes sur les autres sans attendre les réponses. Voyez Matilde, la gentille petite Matilde pleurer et rire tour à tour, embrasser son frère et puis Caroline, tendre une main à son cher Lindorf, et tout à coup, d'un petit ton grave et sérieux, leur imposer silence à tous, et demander un quart d'heure d'audience pour raconter mon histoire, disait-elle en se redressant; car je suis toute fière d'avoir une histoire à faire. Elle est presque aussi singulière, dit-elle à son frère, que les beaux contes que vous me faisiez quand j'étais petite fille.

On parvient à se taire, à l'écouter; on se serre autour d'elle; elle s'adresse au comte, et commence ainsi:

Il y avait une fois un oiseleur…

Un oiseleur! s'écrièrent-ils tous à la fois. — Eh! oui, un oiseleur, reprit-elle sans se déconcerter. Avant d'en venir à mon histoire, je veux raconter à mon frère une petite fable, lui donner une question à décider; et quoi que vous disiez, j'en reviens à mon oiseleur; j'aurai bientôt fini. Cet oiseleur donc avait, par mille ruses, fait tomber dans ses filets un pauvre petit oiseau. Oh! comme il était malheureux le pauvre petit oiseau! comme il se débattait dans les piéges qu'on lui avait tendus! comme il appelait tous ses amis à son secours! Mais l'oiseleur faisait en sorte qu'aucun de ses amis ne l'entendît. Enfin il vint une linotte voler autour des filets dont il était entortillé. Pauvre petit oiseau! lui dit-elle, tu crierais bien plus fort si tu savais ce qui t'attend; demain on coupera tes ailes; on t'ôtera pour toujours ta liberté; on t'enfermera avec un oiseau que tu n'aimes point, et tu ne reverras jamais celui que tu as laissé dans les airs. Le petit oiseau cria bien fort; la linotte en fut touchée, et lui dit: Voyons s'il n'y a pas moyen de te sauver. Ils travaillèrent si bien tous les deux, que, crac! une maille du filet s'échappe, le petit oiseau sort la tête, et puis le corps, et puis les ailes: il les étend, il s'envole, il va tout joyeux retrouver ses amis et le bonheur.

A présent, mon frère, dites-moi lequel des deux a tort: l'oiseleur qui ôtait au petit oiseau sa liberté, ou le petit oiseau qui a su la retrouver? — Ah! c'est l'oiseleur sans doute, s'écria le comte enchanté des grâces, de la finesse et de la naïveté qu'elle avait mises dans son apologue. Le charmant petit oiseau n'aura jamais tort avec moi: quand même ma raison le condamnerait, mon coeur l'approuvera toujours. Matilde se jeta dans ses bras de l'air le plus attendri. J'ai retrouvé mon frère! s'écria-t-elle; et sa bonté touchante m'assure plus encore que je n'ai rien à me reprocher! Oh! comme j'ai bien fait de quitter les méchants qui me faisaient douter de son amitié? — Douter de mon amitié…, vous, Matilde? Expliquez-vous, de grâce. — Et bien, reprit-elle avec vivacité, on a eu la cruauté de me dire…, de me prouver même, que vous ne m'aimiez plus, que vous ne m'écriviez plus; que vous ne me verriez plus; que vous me défendiez de penser à Lindorf; que vous m'ordonniez d'épouser Zastrow; que vous étiez reparti pour la Russie; enfin, que je n'avais plus de frère: car c'était la même chose…

Ici la respiration lui manqua, et des torrents de larmes coulaient sur ses jolies joues rondes et couleur de rose. Elle souriait en même temps: ces pleurs ressemblaient à ces ondées subites d'été lorsque le soleil éclaire l'horizon, et qu'on voit à travers les grosses gouttes de pluie, briller des nuages blancs mêlés d'un rouge tendre. — Ne suis-je pas bien enfant? dit-elle quand elle put parler; je sais que tout cela n'est pas vrai; je jouis de la réalité; vous êtes là; vous m'aimez, et la seule supposition du contraire m'afflige encore. Mais me voilà consolée, et prête à vous donner tous les détails que vous voudrez sur l'histoire du petit oiseau.

Avant qu'elle commençât, le comte lui fit plusieurs questions sur ce qu'on avait supposé contre lui. Sa tante avait intercepté et soustrait la lettre où il promettait à sa soeur de venir bientôt à Dresde et de la laisser libre. Elle arrangea à sa manière celle qu'il lui écrivait à elle, et la lut à Matilde; le désir qu'elle épousât Zastrow fut changé enordre positif;le voyage de Lindorf en Angleterre devintinclination et un projet de mariage avec une Anglaise;la lettre du comte, datée deRonnebourg, le fut dePétersbourg;et l'innocente Matilde, voyant l'écriture de son frère, fut la dupe de tous ces artifices. La prochaine arrivée du comte allait sans doute les découvrir, mais on espérait engager Matilde à se marier auparavant; et puisque le comte ledésirait, il pardonnerait aisément.

Il est certain qu'avec un caractère moins décidé que celui de Matilde, sa tante serait parvenue à son but; mais elle trouva une fermeté, une résistance, que rien ne put ébranler. Elle paraissait inconcevable au jeune de Zastrow, qui n'avait pas imaginé jusqu'alors qu'une femme pût résister au bon ton, aux grâces, à l'élégance, qu'il avait acquis dans ces voyages. Un an de séjour à Paris, des liaisons de jeux avec quelques roués à la mode, des succès payés au poids de l'or avec des actrices, l'avaient si pleinement convaincu de son mérite irrésistible, qu'il croyait n'avoir qu'à paraître pour tout subjuguer sans se donner la moindre peine.

Il laissait à sa tante le soin de faire sa cour, et pensait que Matilde lui en devait de reste quand il lui avait juré sur sa parole d'honneur, qu'elle étaitjolie comme un ange;que sa forme était délicieuse; que sa physionomie avait quelque chose de français; qu'elle était presque aussi bien que mademoiselle D. de l'Opéra; qu'elle chantait comme mademoiselle R.; que dès qu'elle serait sa femme, il la mènerait à Paris, où certainement elle feraitsensation:et il disait cela en se regardant au miroir, en admirant sa jambe, en s'interrompant pour montrer une breloque nouvelle, une mode du jour.

Voilà, disait Matilde, quel est l'être dont ma tante est enthousiasmée, auquel elle voulait unir mon sort, et dont elle ne cessait de me vanter la figure, l'esprit et la passion. Pour moi, j'avoue que je n'ai su voir qu'un homme bien blond, bien suffisant, bien égoïste, n'aimant que lui seul au monde, et ne me faisant l'honneur de penser à moi que parce que j'étais la soeur de favori du roi, et l'héritière de madame de Zastrow.

Je ne cachais point me façon de penser à ma tante ni sur son neveu, ni sur Lindorf. Elle savait combien je haïssais l'un et combien j'aimais l'autre, et ne cessait de chercher à détruire ces deux sentiments. — Vous voyez bien, me disait-elle, que votre frère a changé d'avis. — Oui, ma tante, mais son avis ne change pas mon coeur. — Votre Lindorf ne vous aime plus. — Est-ce que je dois me punir de son infidélité? — Vous ne le reverrez jamais. — A-t-on besoin de voir pour aimer et pour tenir ce qu'on a promis? — Mais sa légèreté vous dégage. — Point du tout: c'est lui que sa légèreté dégage; mais si je ne suis pas légère, est-ce ma faute à moi? Dépend-il de lui, de vous, de moi-même, de qui que ce soit au monde, que je ne l'aime plus et que j'en aime un autre?

Ces conversations finissaient ordinairement assez mal; j'étais tour à tour grondée, caressée, flattée, menacée; et, malgré tout mon courage, j'étais au désespoir. Enfin, je pris le parti d'écrire, non pas à vous, mon frère, je vous croyais au fond de la Russie: on aurait pu me marier dix fois avant votre réponse; j'étais d'ailleurs un peu piquée de votre abandon, de votre silence, et j'écrivis à Lindorf. — A Lindorf! en Angleterre? Saviez-vous son adresse? — Je ne savais pas même s'il était bien vrai qu'il y fût: quelquefois je me donnais le plaisir de croire qu'on ne m'avait dit que des mensonges; cependant tout semblait les confirmer.

J'écrivis donc: ce fut un moment de bonheur et de consolation; et quoique ma lettre restât dans mon portefeuille dès qu'elle fut écrite, je me crus beaucoup moins malheureuse. Il est vrai que j'avais un léger espoir de découvrir si Lindorf était en Angleterre, et peut-être même de la lui faire parvenir: voici sur quoi je le fondais.

A mon arrivée à Dresde, mademoiselle de Manteul, fille aimable, mais plus âgée que moi, m'avait prévenue par mille politesses; les liaisons de sa famille avec ma tante me mettaient à même de la voir souvent. Ayant perdu depuis longtemps sa mère, vivant seule avec un vieux père goutteux et un frère cadet, elle jouissait d'une liberté qui rendait sa maison et son commerce très-agréables pour une jeune personne. Elle était continuellement chez moi, ou m'attirait chez elle. Flattée de l'amitié que me témoignait une grande demoiselle de vingt-cinq ans, je répondis à ces avances, et nous finîmes par nous lier autant que la différence de nos âges pouvait le permettre. Quoiqu'elle fît tout au monde pour me la faire oublier cette différence, et que je désirasse avec passion d'avoir une confidente, je n'avais point encore osé lui avouer le secret de mon coeur. Un air un peu décidé, suite de son éducation; sa liaison intime avec ma tante, à qui elle faisait une cour assidue; l'amitié qu'elle témoignait à M. de Zastrow; tout me faisait craindre de trouver en elle un censeur de plus. Il me semblait que je me serais plus volontiers confiée à son frère, dont l'âge était plus rapproché du mien, et que son caractère doux et sensible devait rendre plus indulgent; mais il était lié aussi avec M. de Zastrow. D'ailleurs, il paraissait éviter les occasions d'être avec moi, plutôt que de les rechercher; et, peu de temps après, il annonça qu'il allait voyager pour quelques années.

Oh! quand j'appris qu'il commençait par l'Angleterre, comme mon coeur palpita! comme j'aurais voulu lui confier alors mon secret, le prier de s'informer de Lindorf, le charger de ma lettre! J'en cherchai le moment; mais, trop occupé des préparatifs de son départ, des regrets de quitter sa famille, je le vis peu, ou plutôt je ne pus prendre sur moi d'entamer avec lui cette conversation. Souvent je m'approchais de lui; je lui parlais de l'Angleterre,de son départ prochain; mais si je voulais essayer d'ajouter un mot sur l'objet qui m'intéressait uniquement, je me troublais, je ne savais plus comment m'exprimer, et je finissais par me taire, en rougissant comme si j'avais parlé, ou qu'on eût pu deviner ma pensée.

Mademoiselle de Manteul, presque toujours en tiers avec nous, voyait mon embarras et l'augmentait par ses plaisanteries. Enfin, son frère était parti que je cherchais encore comment je pourrais m'y prendre pour lui parler de Lindorf et lui donner ma lettre. Je fus désolée d'avoir manqué cette occasion de la lui faire parvenir.

Il me restait une ressource, mon amie pouvait l'envoyer à son frère; mais il fallait pour cela lui faire un aveu complet, l'intéresser à mon amour. Pour amener cette confidence, je lui parlais à tout moment de l'Angleterre, de son frère, des lettres intéressantes qu'elle en recevait, du bonheur d'avoir une correspondance avec quelqu'un qu'on aime; mais je n'avais pas encore osé prononcer le nom de Lindorf.

Un matin, elle entre chez moi, et jette une lettre sur mes genoux: Tenez, me dit-elle, vous qui croyez qu'il est si doux de recevoir des lettres, je vous fais présent de celle-là, aussi bien elle aurait dû vous être adressée. Mon frère m'écrit, il est vrai; mais c'est uniquement pour me parler de vous. — De moi? — Oui, de vous, petite méchante. Vous êtes la cause de son absence; vous me privez de mon frère: lisez et rappelez-le bien vite.

Je n'y comprenais rien encore; j'ouvris presque machinalement, et je fus bientôt au fait. Le jeune Manteul confiait à sa soeur des sentiments que j'étais bien loin de pouvoir partager et qui m'affligèrent; je ne voulais pas lire plus loin que la première page.

Bon Dieu! de quel plaisir j'allais me priver! Mon amie m'oblige à continuer; je tourne ce papier avec un mouvement de dépit et de chagrin, à peine ai-je parcouru des yeux cette seconde page, que j'entrevois au bas un nom…. Oh! comme mon chagrin s'évanouit pour faire place au plaisir le plus pur! C'est ce nom si cher à mon coeur, si présent à ma pensée; oui, c'est le nom de mon ami Lindorf que je vois en toutes lettres:M. le baron de Lindorf, capitaine aux gardes. Ah! je ne me trompe point: c'est lui, c'est bien lui-même. J'ai déjà lu l'article en entier; j'ai fait un cri de joie; j'ai pressé la lettre contre mon coeur, contre mes lèvres; j'ai pleuré et ri tout à la fois, comme si j'eusse été seule; et, voyant tout à coup devant moi la mine étonnée de mademoiselle de Manteul, je me suis jetée dans ses bras, et j'ai caché dans son sein mon trouble et mon émotion. Elle m'en demande la cause; elle me fait relever doucement. Matilde, me dit-elle, mais, ma chère Matilde, qu'avez-vous donc? Qu'est-ce qui vous agite à cet excès? — Ah! voyez, voyez; lisez vous-même, lui dis-je en lui montrant l'article de la lettre; je vous expliquerai tout; et pendant qu'elle lit, je cache encore mon visage sur son tablier.

"J'ai eu le bonheur, disait M. de Manteul à sa soeur, de rencontrer à Hambourg M. le baron de Lindorf, capitaine aux gardes du roi de Prusse, et cette connaissance deviendra, j'espère, une liaison intime. Nous avons fait la traversée ensemble; nous avons pris un même logement; nous ne nous quittons point, et nous nous convenons à merveille. Il est, comme moi, triste, occupé; il regrette aussi sa patrie: sans en être encore aux confidences, je parierais que son coeur n'est pas plus libre que le mien."

Ah! m'écriai-je alors en relevant la tête et joignant les mains, il n'est pas vrai donc qu'il aime en Angleterre, qu'il s'y marie, qu'il y est depuis six mois? Oh! mon coeur me le disait bien! — Mais qui donc? reprit mon amie: connaissez-vous ce baron de Lindorf? — Si je le connais!… — Mais l'aimeriez-vous? — Ah! si je l'aime!…. Enfin, de questions en questions, je fis à mademoiselle de Manteul une confidence entière de mes sentiments et de ma situation actuelle. Je lui racontai, mon cher frère, vos liaisons avec Lindorf, votre désir de nous unir; mais il faut toujours garder pour soi quelque chose, je ne lui dis pas comme vous aviez changé; je lui confiai cependant les doutes qu'on me donnait sur Lindorf; son silence semblait les confirmer.

Cependant il était possible, et je cherchais à me le persuader, que la difficulté de me faire parvenir ses lettres en fût la cause. Mon frère n'était plus dans ses intérêts; il le savait sans doute; et cettetristesse, et cet airoccupé, et cesregrets sur sa patrie, et cetattachementque Manteul lui soupçonnait, rien ne m'était échappé, et tout ranimait mes espérances.

Mon amie m'avait écoutée avec l'intérêt le plus vif et le plus marqué. Quand j'eus fini, elle m'embrassa tendrement. Pauvre petite Matilde! pourquoi ne m'avez-vous pas dit plus tôt tout cela? Votre confiance me fait un plaisir si grand, et vous me la refusiez! — Je craignais que vous ne prissiez contre moi le parti de Zastrow. — Moi? oh! comme j'en suis éloignée! Je ne puis assez approuver votre résistance; mais vous finirez peut-être par céder? — Ah! jamais, jamais de ma vie; je ne puis, je ne veux aimer que Lindorf. — Dites aussi que vous ne devez aimer que lui; vous devez vous regarder comme absolument engagée, comme déjà mariée: ce serait un crime, un parjure que d'en épouser un autre. — Ah! je le pense bien ainsi; mais…. — Mais, qu'est-ce qu'il fait en Angleterre ce Lindorf? — Hélas! je l'ignore, je ne puis le comprendre; depuis plus de six mois, je n'ai pas de ses nouvelles. — Et vous pouvez rester ainsi? Que ne lui écrivez-vous?… C'était aller à mon but; aussi je répondis vivement: — Oh! je lui ai écrit. — Eh bien? — Ma lettre est dans mon portefeuille. — Il est sûr qu'elle y produit un grand effet! Enfant que vous êtes! donnez-la moi cette lettre, elle partira ce soir, et votre ami l'aura dans huit jours.

Comme je j'embrassai! Cependant les sentiments de son frère me revinrent dans l'esprit. Quelle bonté charmante! je craignis d'en abuser, et je dis en hésitant: Mais M. de Manteul voudra-t-il?…. — La commission est un peu cruelle, j'en conviens; mais il faut le guérir. Assommer tout à coup cet amour inutile, c'est lui rendre un service: allons, donnez. — La lettre était sortie du portefeuille; je me la laissai doucement arracher: elle était déjà cachetée. — Lui promettez-vous positivement, me dit mon amie, de n'être jamais qu'à lui, de ne pas épouser Zastrow? — Oh! très-positivement. — Fort bien; cela tranquillise ma conscience. Je crois servir deux époux persécutés: à présent, laissez-moi faire, et soyez sûre de mon zèle. En attendant la réponse de cette lettre, il faut gagner du temps. Envoyez-moi souvent Zastrow; je lui parlerai, je le flatterai; vous ne prendriez jamais sur vous de le tromper? — Oh non! je ne cesse de lui répéter que j'aimerai toujours Lindorf. — Et qu'est-ce qu'il vous répond? — Qu'il ne croit pas à la constance éternelle. — Il n'y croit pas? Ah! je le comprends bien; mais on saura lui prouver de quoi les femmes sont capables, n'est-ce pas, chère Matilde? — Je le lui promis de bien bonne foi; et je rentrai chez moi plus décidée que jamais à la résistance la plus ferme.

Ici, le comte s'approcha de Lindorf, et lui dit en riant quelques mots à l'oreille, auxquels il répondit sur le même ton. Les dames, surtout Matilde, voulaient savoir ce que c'était. — Vous le saurez, je vous le promets; mais, chère Matilde, achevez votre histoire: vous en étiez à la tendre amitié de mademoiselle de Manteul.

Jamais, peut-être, reprit Matilde avec feu, il n'en fut de pareille. A voir le vif intérêt qu'elle mettait dans nos entretiens, à son empressement, à son zèle, on eût dit que c'était elle qui me confiait le secret de son coeur, et qu'il s'agissait de son propre bonheur: elle animait, elle soutenait mon courage. Une fille de vingt-cinq ans pouvait-elle se tromper? Je me serais peut-être défiée de moi-même; mais, autorisée par une raison de cinq lustres, je crus n'avoir rien à me reprocher. Je persistai donc plus que jamais dans mes projets de résistance, et j'attendais avec impatience, mais sans effroi, la réponse de Lindorf, sûre qu'il me dirait au moins la vérité. Si je n'étais plus aimée, j'avais pris mon parti. — Qu'auriez-vous donc fait? demanda Caroline avec vivacité. — Tous mes efforts pour l'oublier aussi, mais en même temps le voeu de ne point me marier, de ne plus me fier à ce sexe perfide; je n'ai jamais compris qu'on pût aimer deux fois.

Ce mot, dit bien innocemment, porta une atteinte bien douloureuse au coeur de la sensible Caroline; elle rougit excessivement, baissa ses beaux yeux, les révéla à demi sur son époux, et les baissa de nouveau. Il vit ce charmant embarras; il en jouit un instant avec délices, baisa tendrement la main de Caroline; puis s'adressant à Lindorf: — Mon ami, lui dit-il, vous approuvez sans doute la façon de pense de Matilde, et peut-être avez-vous raison; mais chacun a la sienne; et, pour moi, je crois qu'il n'y a rien de plus doux, de plus flatteur, que d'être le second objet de l'attachement d'une femme délicate et sensible. Je compterais mille fois plus sur la durée de cet attachement que sur celle d'un coeur qui n'aurait pas appris à se défier de lui-même. — Comment, s'écria Matilde, c'est mon frère qui prêche l'inconstance? — Je ne donne pas ce nom à une seconde inclination, et je n'en permets que deux, pas davantage. — Oh! non sûrement, pas davantage, dit Caroline à demi-voix, en pressant contre son coeur la main du comte.

Pour moi, reprit Matilde, je trouvais à Dresde, que c'était déjà beaucoup trop d'une fois, et que nous autres femmes nous sommes bien dupes d'aimer. L'amour ne nous donne que des tourments, et si peu à ces hommes! Monsieur s'amusait tranquillement à Londres pendant que j'étais grondée, persécutée, désespérée du matin au soir. Je me trouvais cependant bien moins malheureuse depuis que j'avais une amie à qui je pouvais ouvrir mon coeur. Eh! quelle charmante amie! elle entrait si bien dans toutes mes idées; elle approuvait si fort mon amour et ma constance; elle me disait tant de bien de Lindorf et tant de mal de Zastrow! et cependant elle poussait la complaisance pour moi au point de le recevoir, de l'entretenir à ma place pendant des heures entières. Elle me conseilla même de l'inviter toujours dans les petites soirées que nous passions ensemble. C'est un moyen de le contenter qui ne vous expose point, me disait-elle, et dont votre tante vous saura gré; je vous promets de ne point vous quitter, d'être toujours là: il n'est rien que je ne fasse pour vous. En effet, ma tante était de meilleure humeur; elle ne me parlait plus de rien, et j'espérais gagner au moins un peu de temps. Mais il y a trois jours qu'elle m'apporta deux grands papiers, en m'ordonnant de les lire, de signer l'un des deux, à mon choix, et de les lui rapporter. Elle me laissa bien surprise. Deux grands papiers qui ressemblaient à deux contrats! me donnait-on à choisir entre Lindorf et Zastrow?

J'eus une courte espérance. J'ouvre, je lis, et je vois que tous deux regardent cet odieux Zastrow, que je haïssais tous les jours un peu plus.

L'un de ces papiers était bien, comme je l'avais pensé, mon contrat de mariage avec lui, où il ne manquait que ma signature, et par lequel ma tante m'assurait son héritage en entier; l'autre était une donation dans les formes de ce même héritage à M. de Zastrow, si je m'obstinais à le refuser.

Oh! comme je fus contente qu'on me laissât le choix! comme je signai bien vite cette donation! comme je l'apportai en sautant dans l'appartement de ma tante! Son neveu était avec elle. Tenez, leur dis-je en entrant, voilà qui est fait: oh! c'est de bien bon coeur que j'ai signé. M. de Zastrow, toujours vain et présomptueux, ne mit pas un instant en doute que ce ne fût le contrat. Il se jeta à mes pieds, me remercia mille fois de ma condescendance. — Je suis charmée qu'elle vous rende heureux, monsieur, lui dis-je en riant; mais ce n'est pas moi qu'il faut remercier; je n'y ai aucun mérite, je vous assure; j'ai suivi mon goût.

Alors ses transports redoublèrent, et j'eus la malice d'arrêter un instant sur cette phrase: — Oui, monsieur, repris-je lentement, mon goût…. pour la liberté…. D'ailleurs, ma tante est maîtresse de ses bontés, et jamais je n'ai désiré un instant de jouir de ces biens qu'on mettait en balance avec le plus grand de tous, le droit de disposer de mon coeur et de ma main. Zastrow se releva d'un air surpris; ma tante avait ouvert les papiers, et savait déjà lequel était signé. La colère se peignait dans ses yeux; je ne lui laissai pas le temps de l'exhaler. Je me mis à ses genoux; je baisai mille fois ses mains, et je lui dis: Ma tante, ma chère tante, ne vous fâchez pas; tout est bien à présent. Ne parlons plus de mariage, ni d'un héritage auquel je ne veux pas seulement penser, et dont la seule idée est un tourment pour mon coeur; déchirons ce contrat; et en disant cela, je le pris et le mis en mille pièces. — Laissons subsister cette donation à M. de Zastrow; les hommes ont plus besoin de richesses que nous; moi, je n'en veux point d'autres que votre amitié, celle de mon frère et l'amour de Lindorf, ou du moins la liberté de l'aimer toute ma vie. M. de Zastrow trouvera tant de femmes qui voudront de son amour, qui n'aimeront pas Lindorf, qui le rendront plus heureux que moi! Et quand vous aurez fait mourir de chagrin votre petite Matilde, où la retrouverez-vous?

En vérité, je crus qu'elle allait s'attendrir et céder à mes instances. Zastrow se promenait dans la chambre à grands pas, d'un air furieux. Elle me releva tendrement, en me serrant la main; puis se tournant de son côté: — Vous l'entendez, mon neveu? qu'en pensez-vous? — Ce que je pense, madame, dit-il d'un air tragique et menaçant; c'est que je veux Matilde, ou la mort. En même temps il tire son épée, oui, en vérité, son épée, et parut prêt à se tuer. Je m'élance, je saisis son bras. Ma tante jetait les hauts cris, disait qu'elle se trouvait mal; je ne savoir auquel courir. Enfin je ne pus les calmer tous les deux qu'en leur promettant de faire tout ce qu'on voudrait; et j'étais moi-même si fort émue et tremblante, qu'à peine pus-je articuler ce peu de mots, qui produisirent un grand effet. L'épée se remet dans le fourreau; la tante se ranime, m'embrasse et me prie de signer tout de suite.

Heureusement j'y avais mis bon ordre, et les pièces du contrat, éparses sur le tapis, avertirent qu'il fallait premièrement en faire un autre: on remit donc la signature au lendemain, mais on voulut que je renouvelasse ma promesse. Le moment de la terreur était passé; je frémis de ce qu'elle m'avait fait faire, de cet engagement que j'avais pris sans savoir ce que je disais; et, quand il s'agissait de le confirmer encore, mon coeur se serra au point d'en perdre connaissance. On fut obligé de m'emporter dans ma chambre et de me mettre au lit. Le mouvement me ranima; je ne pouvais encore ni parler ni ouvrir les yeux; mais j'entendais ce qu'on disait autour de moi. On me croyait toujours complètement évanouie, et ma tante disait à Zastrow: "Ne vous alarmez pas, mon neveu, cela n'est rien: nous l'avons aussi un peu trop effrayée, mais le plus difficile est fait. Elle a promis; demain elle signera, après-demain vous épouserez, et le frère dira tout ce qu'il lui plaira. Quand la chose sera faite, nous ne le craindrons plus; pour le moment, il faut la laisser tranquille." Ils sortirent en me recommandant aux soins des femmes qui m'entouraient. Oh! combien j'avais à penser, et comme je renvoyai bien vite tout le monde! Dès que j'eus repris tout à fait mes sens, je réfléchis sur les mots que ma tante avait prononcés: il n'y en avait pas un seul qui ne fût un sujet de surprise, de colère, de crainte, de douleur et même aussi de joie. —Nous l'avons trop effrayée, disait-elle. Quoi! cette scène dont j'avais été si cruellement la dupe n'était donc qu'une comédie, un jeu concerté entre ma tante et ce Zastrow pour obtenir mon consentement? J'en fus indignée, et de ce moment-là je ne me regardai plus comme engagée. Je frémissais cependant en me rappelant cette phrase:Elle a promis; demain elle signera, après-demain vous épouserez. Plutôt la mort, répétai-je avec effroi; mais ce qu'elle avait ajouté me rendait un peu d'espérance:Le frère dira ce qu'il lui plaira; nous ne le craindrons plus. On le craignait donc ce cher frère que je croyais du parti de mes persécuteurs; il n'en était donc pas; on m'avait trompée; il me restait donc un appui, un protecteur, un ami sur lequel je pouvais compter? Hélas! dans ma joie de l'avoir retrouvé cet ami, ce bon frère, j'oubliais la distance qui nous séparait, et que c'était le lendemain qu'on voulait disposer de mon sort.


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