J'était agitée de mille pensées différentes lorsque mademoiselle de Manteul entra chez moi. Je lui tendis les bras dès que je l'aperçus: Venez au secours de votre malheureuse amie, lui dis-je en pleurant.
Je n'imaginais pas encore jusqu'où peut aller l'amitié. Elle était aussi pâle, aussi tremblante, aussi émue que moi-même. — Je sais tout, me répondit-elle d'une voix altérée; je sors de chez votre tante. Qu'avez-vous fait, Matilde? Vous avez promis d'épouser Zastrow. — Je l'ai vu prêt à se tuer. — Bon! les hommes ne se tuent pas comme ils le disent; mais qu'est-ce que vous ferez? La tiendrez-vous cette fatale promesse? Rappelez-vous toutes celles que vous avez faites à votre cher Lindorf. — Eh! pensez-vous que je les oublie? lui dis-je avec impatience; elles sont toutes écrites là dans mon coeur: on me l'arracherait plutôt que de les en effacer. Mais ce n'est pas ce dont il s'agit à présent; c'est de me soustraire à cet odieux mariage. Dites, ma chère amie, ne savez-vous aucun moyen de le retarder au moins jusqu'à ce que j'aie écrit à mon frère? Il me protégera, j'en suis sûre à présent; je viens d'entendre un mot… Ah! s'il n'était pas en Russie, mon parti serait bientôt pris. — Comment? me dit mon amie, qui paraissait rêver à quelque chose; quel parti? Qu'est ce que vous feriez? — Je ne balancerais pas; je m'échapperais secrètement; je partirais; j'irais le joindre. — Quoi! me dit-elle avec transport, vous auriez ce courage? — En doutez-vous un instant? — Je vous admire, me dit-elle en m'embrassant; en effet, c'est le seul parti que vous ayez à prendre. J'y pensais, mais je n'osais vous le proposer. — Hélas! lui dis-je, c'est une chimère impossible; mon frère est en Russie; c'est trop loin, je n'irai jamais jusque-là. — Il est vrai que c'est difficile, dit-elle en hésitant; mais n'avez-vous pas à Londres un oncle maternel? — Oui, milord Seymour. — Eh bien; si vous alliez vous mettre sous sa protection? — Y pensez-vous bien, repris-je vivement, que j'aille en Angleterre à présent? Et Lindorf? — Eh bien! Lindorf y est; je ne croyais pas que ce fût une raison pour vous d'éviter ce pays-là. — Ah, ma chère amie, lui dis-je en secouant la tête, je suis perdue si vous n'avez que ce moyen à m'offrir. J'aimerais mieux la Russie, tout impossible qu'est ce voyage; et ce n'est qu'auprès de mon frère que je puis et que je veux chercher un asile. Je le dis avec tant de fermeté, qu'elle n'insista pas; mais elle me demanda l'explication dece motque j'avais entendu. Je la lui donnai; elle en parut frappée comme d'un trait de lumière, et me dit tout à coup: Puisqu'on vous trompe sur une chose, on peut vous tromper sur une autre. Je ne sais, mais je parierais que votre frère n'est point en Russie; il me semble aussi avoir entendu quelques mots. Laissez-moi retourner auprès de votre tante; je la ferai parler, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.
Elle sortit, et ne tarda pas à revenir; la joie brillait dans ses yeux. Je ne me suis point trompée dans mes conjectures, me dit-elle en rentrant; on vous en imposait. Votre frère est à Berlin, marié avec une femme charmante. On vous a soustrait ses lettres; on vous cache qu'il doit venir ici dans quelque temps, et l'on est décidé à vous marier de gré ou de force, avant qu'il arrive. Demain vous serez obligée de signer ce contrat; on est décidé à passer sur tout, à vous conduire la main s'il le faut; et le jour suivant vous serez mariée. Voilà ce que votre tante vient de me confier. "Elle a promis, dit-elle; il faudra bien qu'elle tienne sa promesse."
O mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je, que ferai-je? Et vous m'annoncez tout cela comme si c'était un bonheur! — Je pensais que c'en était un d'apprendre que votre frère est à Berlin: il ne tient qu'à vous à présent d'éviter cette tyrannie. — Ah! oui, sans doute…. mais…. mais…. — Comment donc! ce courage que vous aviez tout à l'heure, le voilà tout à fait évanoui! Pauvre Matilde! vous céderez, je le vois; vous n'aurez jamais la fermeté de refuser; et, tirant de sa poche un petit almanach, elle le feuilleta. Oui, justement, reprit-elle, Lindorf doit avoir reçu votre lettre avant-hier; il ne se doute guère, je crois, que sa réponse vous trouvera mariée. — Cruelle amie! lui dis-je avec dépit, est-ce ainsi que vous me consolez, que vous venez à mon secours? — Qu'est-ce que vous voulez que je dise à une petite fille faible et timide, qui ne sait elle-même ce qu'elle veut ou ne veut pas? Quand on n'ose rien entreprendre pour se tirer d'affaire, il ne reste d'autre parti que celui d'obéir; et je vous promets qu'avant deux jours vous serez baronne de Zastrow. — Jamais, jamais de ma vie, repris-je avec feu en mettant ma main sur sa bouche, cet odieux nom ne deviendra le mien! Je vous prouverai qu'une petite fille peut avoir de la fermeté; je saurai mourir s'il le faut. — Et pourquoi mourir quand on peut vivre et vivre heureuse? — Oh! j'aime beaucoup mieux mourir que d'aller ainsi toute seule à Berlin; cela m'est beaucoup plus facile. Je ne sais point le chemin de Berlin; je me perdrais mille fois avant d'y arriver, et je crois que jamais je n'aurais la force d'aller jusque-là.
Elle éclata de rire. — Pauvre enfant! vous avez pensé que je vous proposais d'aller à Berlin seule, à pied, comme une héroïne fugitive, déguisée en paysanne sans doute, un grand chapeau de paille sur les yeux, un petit paquet noué dans un mouchoir, et là-dessous un air de noblesse et de distinction qui vous trahit? Il n'y manquerait plus que la diligence, où l'on vous donne une place, pour être dans le grand costume des romans; cela serait sans doute beaucoup plus intéressant, mais peut-être moins sûr que ce que je vais vous proposer.
J'ai une ancienne femme de chambre mariée dans cette ville avec un des maîtres de la poste; elle m'est entièrement dévouée. Son mari vous donnera une chaise, des chevaux, vous conduira lui-même; elle vous accompagnera jusque chez votre frère, et vous pourrez attendre chez elle le moment de partir. Voyez si cela vous convient, ou si vous aimez mieux épouser Zastrow; c'est comme vous voudrez; mais il n'y a point de milieu: il faut vous décider sur-le-champ pour Zastrow ou pour la fuite. Passé ce moment, je ne pourrai plus vous servir.
Je ne balance plus, lui dis-je vivement: oh! que je suis heureuse d'avoir une amie comme vous! Oui, je veux partir, joindre mon frère, me conserver à Lindorf; mais cependant, il est affreux de quitter ainsi sa tante, de la tromper! — Plaisant scrupule! ne vous donne-t-elle pas l'exemple? Ne vous trompe-t-elle pas indignement? — Il est vrai, mais si j'essayais encore de la toucher? — Cela serait bien inutile; elle s'attend à vos pleurs, à vos hésitations, à vos évanouissements même, et, loin d'en être touchée, on en profiterait peut-être.
Ah! je partirai! m'écriai-je; je ne sens plus ni remords ni scrupules: on en agit trop indignement avec moi, et je n'ai plus que l'inquiétude de sortir sans être aperçue. — Rien n'est plus aisé; mettez mon manteau, mon voile; on croira que c'est moi, et je saurai bien m'échapper aussi à mon tour. Vous irez m'attendre chez moi, où je vous joindrai bientôt.
(Mademoiselle de Manteul n'est pas difficultueuse, dit le comte en souriant.)
Vous ne pouvez vous faire une idée de son zèle, de son activité. J'étais incapable de penser à rien. Dans un instant, elle rassembla ce que je voulais emporter avec moi, m'aida à me lever, à m'habiller, m'enveloppa dans sa grande pelisse, dans son voile de taffetas, m'ouvrit la porte, et me dit en m'embrassant: Allez, chère Matilde, vous n'avez pas un instant à perdre; songez qu'on peut entrer ici d'un moment à l'autre, et qu'il ne vous resterait alors aucune ressource. Cette idée me rendit mon courage, et j'étais déjà au bas de l'escalier lorsque je pensai que je devais laisser un billet sur ma table pour rassurer ma tante au moins sur ma vie. Je remontai; mademoiselle de Manteul fut effrayée de me voir rentrer; elle crut que j'avais rencontré quelqu'un. J'eus à peine commencé à lui dire ce qui me ramenait, qu'elle m'interrompit. — Vous êtes folle, je crois; écrire une lettre! Vous voulez donc laisser à votre tante le temps d'arriver? Lorsque je suis rentrée chez vous, elle m'a dit qu'elle allait me suivre. Allez; elle ne croira pas aussi facilement que vous que l'on est prêt à se tuer.
La peur de la voir arriver m'empêcha d'insister, et je sortis de la maison sans avoir été vue. Mademoiselle de Manteul logeait près de notre hôtel; je fus bientôt dans son appartement, et, quelques minutes après, elle m'y joignit. Nous aurons au moins une bonne heure pour nous arranger, me dit-elle en entrant; on croit que vous dormez: j'ai recommandé qu'on vous laissât tranquille. Commençons d'abord par nous rendre chez Marianne, cette femme dont je vous ai parlé. Dès qu'on s'apercevra de votre évasion, on viendra sans doute vous chercher ici; là, du moins, vous serez en sûreté, et nous fixerons avec elle et son mari le moment du départ. Si vous n'avez pas d'argent, je puis encore y suppléer. — Je la rassurai sur cet article; grâce à vos bontés, mon frère, j'étais toujours en fonds. Dès qu'elle m'eut conduite chez Marianne, qui consentit à tout ce qu'elle voulut, elle m'y laissa. On pourrait venir chez elle pour savoir si j'y étais; elle devait s'y rendre pour détourner les soupçons. Dès que je fus seule, je pensai douloureusement à l'inquiétude affreuse où serait ma tante si je la laissais dans l'ignorance totale de ce que j'étais devenue. J'avais bien assez de torts avec elle, sans les aggraver encore, et je résolus de réparer au moins celui-là. Je me fis donner du papier, de l'encre, une plume, et j'écrivis à peu près ceci:
"J'apprends dans cet instant, ma chère tante, que mon frère est à Berlin. Mon impatience de le voir est si vive, que je pars sans vous demander la permission que vous m'auriez peut-être refusée. Je m'épargne au moins par là le regret de vous désobéir encore: c'est bien assez pour moi d'emporter celui de vous avoir déplu par ma résistance. O ma tante! pourquoi m'avez-vous forcée à vous déplaire, à vous refuser quelque chose? Pourquoi me forcez-vous aujourd'hui à m'éloigner de vous? Il m'eût été si doux de vous consacrer ma volonté, ma vie! M. de Zastrow est trop délicat, sans doute, pour ne pas sentir qu'une promesse arrachée par la terreur et démentie par le coeur n'engage à rien. Je pense qu'il ne songera plus à se tuer à présent que je ne suis plus là pour l'arrêter; je lui conseille fort de vivre, et surtout d'être heureux sans Matilde."
Je chargeai un des enfants de Marianne de porter ce billet au portier de l'hôtel de Zastrow, et de le lui remettre sans dire de quelle part. Plus tranquille lorsque je pus penser que ma tante le serait, j'attendis assez patiemment mademoiselle de Manteul, qui m'avait promis de me revoir, et qui vint en effet assez tard.
Vous n'avez pas de temps à perdre, me dit-elle; partez à la pointe du jour. Zastrow s'obstine encore à vous chercher dans la ville, chez toutes vos connaissances; il sort de chez moi, et je l'ai confirmé dans cette idée, qui ne peut durer, mais qui vous donnera le temps de vous éloigner. Quel bonheur que vous n'ayez pas écrit où vous alliez, comme vous en aviez la fantaisie! Je n'osai jamais lui avouer que je venais de le faire; mais je sentis toute mon imprudence, et la peur d'être poursuivie s'empara de moi au point que je ne voulais plus partir. Mon amie employait toute son éloquence à me rassurer, et n'y parvenait pas. Elle réussit mieux en me peignant la colère où ma tante était sans doute contre moi; l'obligation où je me verrais d'avouer où j'avais été, et qui m'avait aidée; l'ascendant que ma fuite et mon retour allaient donner à ma tante. Je ne pouvais plus espérer de l'apaiser qu'en obéissant; et si je persistais à rentrer à l'hôtel, je n'y serais pas deux heures sans être la femme de Zastrow. Je ne la laissai pas même achever. Je veux partir, je partirai! m'écriai-je: le sort en est jeté, quoi qu'il puisse arriver; et les ordres furent donnés de suite pour avoir une chaise et des chevaux.
Mademoiselle de Manteul, craignant que mon courage ne s'évanouît au moment, ne me quitta plus. Son vieux père, toujours goutteux, ne la gênait point; elle fit dire qu'elle soupait en ville, et fut libre de rester avec moi jusqu'au moment de mon départ. Elle ne cessa de me parler de Zastrow, de Lindorf, de mon frère, de tout ce qui pouvait m'encourager dans mon entreprise et dissiper me frayeurs. Fiez-vous à moi, me dit-elle; demain matin je ferai demander Zastrow; je détournerai ses soupçons sur l'Angleterre; je le garderai longtemps; je l'entretiendrai si bien, que lors même qu'il vous saurait sur le route de Berlin, il sera trop tard pour vous poursuivre. Vous aurez déjà bien de l'avance lorsque je le laisserai sortir de chez moi.
Je fus un peu rassurée, ou plutôt ce n'était plus le moment d'écouter ma frayeur; j'en avais trop fait pour ne pas achever, et je vis arriver avec plaisir le moment de partir. J'embrassai mon amie sans pouvoir lui exprimer ma reconnaissance que par mes larmes et mes caresses. Pour elle, elle se livrait à la joie la plus vive de me voir, disait-elle, échappée à tant de dangers: je montai dans la chaise de poste.
Seule? interrompit le comte. — Avec cette femme que j'ai encore ici, cette Marianne qui avait servi mademoiselle de Manteul, et dont le mari me conduisait. — Et Lindorf? reprit le comte; vous voilà partie, ou peu s'en faut, et je ne vois point de Lindorf. Jusqu'à présent, c'est mademoiselle de Manteul qui vous enlève. — Aviez-vous donc pensé que c'était Lindorf? — J'apprends avec plaisir que non…; mais je ne comprends pas… — Un peu de patience, mon frère; ne me jugez pas une autre fois sur les apparences.
Me voilà donc dans une chaise de poste à côté de la bonne Marianne, escortée par son mari, qui courait à cheval, ne m'arrêtant que pour changer de chevaux, prodiguant les ducats aux postillons pour avancer, et prenant chaque buisson pour monsieur de Zastrow. Ma compagne me rassurait de son mieux; mademoiselle de Manteul était son oracle. Elle me répétait à chaque instant: Il n'y a rien à redouter, car mademoiselle l'a dit. Sur cette assurance, je devins plus tranquille, et la première journée s'étant passée avoir rien vu qui pût m'effrayer, je crus n'avoir plus rien à craindre, ni plus de précautions à garder. Nous étant arrêtées hier à une poste pour changer de chevaux, j'avançai étourdiment la tête hors la portière. J'entends une voix que je crois reconnaître, qui crie: C'est elle, c'est bien elle! Arrêtez, postillon, sur votre tête, arrêtez! Et je vois M. de Zastrow à côté de la chaise avec l'air le plus menaçant.
M. de Zastrow! s'écrièrent à la fois le comte et Caroline.
Eh! oui, monsieur de Zastrow; vous croyez à l'enchantement, n'est-ce pas? Vous pensez qu'une méchante fée l'avait transporté dans les airs, puisqu'il se trouvait là sans que je l'eusse aperçu sur la route? En vérité, je le crus aussi au premier instant; mais, hélas! je compris bientôt que la méchante fée qui me nuisait était ma propre imprudence. Le billet que j'avais écrit à ma tante les ayant instruits de la route que je prenais, M. de Zastrow comprit qu'il perdait son temps à me chercher à Dresde. J'avais écrit, sans doute, au moment de mon départ. En se mettant sans délai sur mes traces, il lui serait facile de me rejoindre et de me ramener: il était donc parti de suite, c'est-à-dire deux ou trois heures avant moi. Je croyais être poursuivie; et c'est moi qui le poursuivais bride abattue, et qui l'atteignis malheureusement à cette poste où il attendait des chevaux. Cette chère demoiselle de Manteul, comme elle aura été surprise en apprenant le matin qu'il était parti! quelles inquiétudes mortelles! comme elle aura tremblé pour moi! j'espère à présent qu'elle est rassurée.
Oui, dit le comte en souriant, elle doit être fort tranquille. Mais achevez, de grâce; votre histoire devient presque un petit roman.
Qu'appelez-vous un petit roman? Il y aurait assez d'événements pour en faire un de dix volumes: vous n'êtes pas au bout. J'en suis, je crois, à la terreur, à l'effroi, à la consternation à l'instant où je vois Zastrow. Je jette un cri perçant; je me cache au fond de la chaise. Marianne se désole; crie au postillon d'avancer; Zastrow le lui défend, le menace; des gens s'assemblent autour de nous; le bruit et la foule augmentent: il faut cependant prendre un parti. Je veux parler à Zastrow, lui imposer, lui demander quels droits il a sur moi, sur ma liberté, lui dire nettement que je préfère la mort à l'épouser, à retourner à Dresde avec lui: je lève les yeux; et qui vois-je à quatre pas de moi?…
C'est bien à présent que vous allez crier à la féerie, au roman, à tout ce qu'il y a de plus étonnant, de plus incroyable…… C'est Lindorf! oui, c'est Lindorf lui-même, que je croyais au fond de l'Angleterre, et qui est à côté de la chaise de poste, tout aussi frappé d'étonnement que moi-même. Nous nous écrions à la foisMatilde! Lindorf!Je ne balance pas un instant; je crois que le ciel lui-même l'envoie à mon secours; et m'élançant hors de la chaise….. Achevez l'histoire, Lindorf, dit-elle tout à coup en s'interrompant et baissant les yeux; vous savez le reste mieux que moi; et, se penchant sur Caroline, elle lui dit à l'oreille: Il ne dira pas, je l'espère, que je me jetai dans ses bras, et que je l'entourai des miens en le serrant de toutes mes forces.
Eh bien! mon cher Lindorf, achevez, je vous en conjure, dit le comte avec le ton de l'impatience; expliquez-moi, de grâce, par quel hasard tous vous trouviez là à point nommé sur la route de Dresde, derrière monsieur de Zastrow.
Je venais répondre moi-même à la charmante lettre que j'avais reçue à Londres. Quant à ma rencontre avec le baron de Zastrow, elle fut l'effet du hasard: oui, le hasard, ou, si vous voulez, mon bon génie, me fit arriver à cette poste à peu près en même temps que lui. Je ne le connaissais point; je vois un grand jeune homme de bonne mine, qui s'impatientait en attendant des chevaux, et paraissait en fureur de n'en pas trouver. Il s'informait en même temps si une jeune dame, qu'il tâchait de dépeindre, n'avait pas passé par là il y avait quelques heures. On lui disait que non: il jurait de nouveau, soutenait qu'elle devait être passée, et il envoyait le maître de poste à tous les diables. Dès que je fus descendu de ma chaise, il vint à moi: Monsieur, me dit-il, vous avez sûrement rencontré une jeune dame seule, jolie, allant très-vite? — Non, monsieur, je vous assure que je n'ai rencontré aucune dame, rien qui ressemble à que vous dites. — C'est bien inconcevable! dit-il en frappant du pied; ce billet serait-il une nouvelle ruse?….. Pardon, monsieur, reprit-il, de ma question, de l'agitation extrême où vous me voyez; on serait agité à moins: je cours après une femme que j'idolâtre, qui me promit sa main avant-hier, que je devais épouser aujourd'hui, et qui s'échappa hier au moment de signer. — C'est d'autant plus malheureux, lui répondis-je, que vous n'êtes pas d'une tournure à faire fuir une femme.
Mon compliment parut le flatter, et m'attira toute sa confiance. Il s'inclina; et, d'un ton suffisant qu'il voulait rendre modeste, il me répondit: Il est vrai, monsieur, que l'on ma dit cela quelquefois, et même que l'on me l'a prouvé; mais vous voyez cependant que les goûts sont différents; les femmes en ont quelquefois de si bizarres! peut-on répondre de leurs caprices? Imaginez que celle que je poursuis s'avise, à seize ans, de se piquer d'une fidélité romanesque pour un amant qui l'a quittée et qu'elle ne reverra jamais. Je ne le connais pas, mais je crois qu'on peut le valoir pour les agréments; et quant à la fortune et à la naissance, assurément je ne le cède à personne. — Je le crois, monsieur; mais si votre rival est aimé, vous conviendrez que cet avantage… — Aimé tant qu'il lui plaira; il est absent, il ne la verra plus. Si je puis la rattraper, elle est à moi, et finira par m'adorer.
Cette conversation se passait devant la porte de la maison de poste; et, m'étonnant de la facilité avec laquelle cet homme indiscret et vain s'ouvrait à un inconnu, ainsi que de son manque de délicatesse, j'approuvais intérieurement celle qui le fuyait, lorsqu'une chaise, arrivant au grand galop du côté de Dresde, nous interrompit. Il parut n'avoir d'abord aucun soupçon, et la seule curiosité l'engageait à regarder. La chaise arrête, une femme avance la tête. Je ne fis alors que l'entretenir et ne la reconnus point, mais mon homme s'écrie à l'instant: C'est elle! Elle se rejette au fond de la chaise en criant à son tour: Mon Dieu! c'est lui! Une femme de chambre disait au postillon d'avancer; Zastrow, la canne levée, menaçait de l'assommer s'il faisait un pas de plus.
Je balançai un instant sur ce que je devais faire. L'espèce de confidence de l'étranger semblait devoir me lier à ses intérêts, et j'en sentais un bien plus vif pour cette jeune infortunée qu'on mariait contre son gré. Je pouvais au moins être médiateur, chercher à ramener les esprits, à rassurer cette pauvre femme éperdue. Je m'approche de la chaise dans cette intention, bien éloigné d'imaginer à quel point j'étais intéressé à cette aventure, lorsque je m'entends nommer avec l'accent de la plus vive surprise. La portière s'ouvre, et Matilde elle-même, que je reconnus alors à l'instant, quoiqu'elle fût embellie et grandie, la charmante Matilde se précipite auprès de moi, et me prenant la main, elle me dit d'une voix entrecoupée par la terreur et par la joie: O cher Lindorf! Dieu lui-même vous envoie à mon secours; défendez votre Matilde; on veut vous l'enlever; mais elle ne sera, elle ne veut être qu'à vous.
A peine avais-je pu lui répondre, que Zastrow, m'ayant entendu nommer, jette sa canne, tire son épée, et s'avance fièrement en disant: Monsieur de Lindorf? quelle trahison! Et s'adressant à Matilde: Mademoiselle, je vous prie de monter dans ma chaise de poste; j'ai des ordres positifs de votre tante de vous ramener à Dresde, et je ne pense pas que monsieur ait le droit de s'y opposer.
C'est ce que nous verrons dans un moment, monsieur, lui dis-je froidement en soutenant Matilde, que tant d'émotions l'une sur l'autre avaient privée de ses sens, et qui se laissait tomber sur moi sans connaissance.
Je la soulevai, et l'emportai dans la maison du maître de poste. Je la posai sur le premier lit que je trouvai, et la recommandant à plusieurs personnes que le bruit avait rassemblées, je ressortis de suite; et, l'épée à la main, comme M. de Zastrow, j'allai au-devant de lui. Il voulait absolument entrer; deux or trois hommes le retenaient de force. Dès que je parus, on le laissa libre, et je m'éloignai de quelques pas avec lui: nous entrâmes dans un petit jardin.
Monsieur le baron, lui dis-je, vous m'avez accusé de trahison. Je conviens que les apparences sont peut-être contre moi; mais je veux bien vous assurer sur mon honneur que le hasard le plus heureux, il est vrai, m'a seul conduit ici. En vous parlant, j'ignorais également et que vous fussiez mon rival et que Matilde eût pris la fuite. Si cette assurance vous suffit, et que, laissant mademoiselle de Walstein maîtresse absolue d'elle-même, vous juriez de vous en rapporter à sa décision, je vous offre mon amitié, et je vous assure de mon estime; sinon je défendrai mes droits sur elle et sa liberté, aux dépens de ma vie.
Défends-les donc, traître, me répondit-il en se jetant sur moi avec tant d'impétuosité, que, n'étant point en garde, je ne pus éviter de recevoir une blessure au bras gauche. Elle était légère, et ne fit qu'irriter ma fureur contre mon adversaire. Il se livrait avec si peu de ménagement, et lorsqu'il me vit blessé il se crut si sûr de la victoire, que j'eus peu de peine à le désarmer. Son épée sauta de sa main; je mis légèrement le pied dessus. — Vous voilà hors de combat, lui dis-je; je suis maître de votre vie; je suis blessé et vous ne l'êtes pas; mais malgré ce petit désavantage, je suis prêt à vous rendre votre arme, et à recommencer si vous ne renoncez à toutes vos prétentions sur Matilde, et si vous ne promettez de repartir pour Dresde à l'instant même sans la revoir.
Il hésita; et je m'aperçus, au changement de sa physionomie, que mon procédé faisait impression sur lui. La fierté combattait encore, enfin l'honneur eut le dessus. Il me tendit la main: Rappelez-vous, me dit-il, qu'à ces deux conditions-là vous m'avez offert votre estime et votre amitié; je vous demande l'une et l'autre, et je cours les mériter en apaisant ma tante, en l'engageant à confirmer un bonheur qui vous est dû…. Oubliez le passé; faites ma paix avec Matilde; je ne prétends plus qu'à son amitié: aussi bien, ajouta-t-il en reprenant son ton suffisant, je suis peu accoutumé aux dédains, et je ne sais pourquoi j'ai supporté les siens si longtemps.
Je l'embrassai, en l'assurant que c'était la dernière cruelle qu'il trouverait; que pour lui résister il fallait avoir le coeur prévenu et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. Je le vis monter dans sa chaise, et je me hâtai de rentrer auprès de Matilde, dont j'étais très-inquiet; cependant jamais évanouissement ne fut plus heureux, puisqu'il lui déroba la connaissance d'une scène qui l'aurait mortellement effrayée. Elle commençait à reprendre ses sens, ne savait où elle était, et regardait autour d'elle avec étonnement lorsque j'entrai: alors sa charmante physionomie reprit ses grâces accoutumées. — Cher Lindorf, me dit-elle, ce n'est donc point un songe? il est vrai que je vous ai retrouvé? A présent, nous ne nous quitterons plus.
A peine put-il achever cette phrase, la jolie main de Matilde lui ferma la bouche. — Paix donc, monsieur! je ne vois pas qu'il soit besoin de répéter mot à mot toutes mes paroles. Mon cher frère, ma chère soeur, ne croyez pas un mot de tout cela; peut-être que je le pensais, mais vraiment je n'avais garde de le dire; et quand je l'aurais dit, savais-je ce que je faisais? Une fuite, une rencontre, une reconnaissance, un combat, un évanouissement…, on serait troublée à moins, et il est bien permis d'extravaguer un peu dans les premiers moments; mais à présent que me voilà bien raisonnable, je…. Elle regardait Lindorf en souriant malicieusement. — Eh bien? — Eh bien! je dis encore de même, et la raison confirme aujourd'hui ce qui échappait hier à l'amour.
Elle était si jolie en disant cela, toute cette petite figure avait tant de grâces, que Lindorf, dans ce moment, crut l'aimer plus qu'il n'avait aimé de sa vie, et l'exprima avec un feu, une vivacité, qui ne pouvaient laisser aucun doute. Caroline était transportée de joie, elle embrassa le comte en lui disant: Avais-je tort quand je vous assurais qu'il l'aimerait à la folie?
Le comte regardait Lindorf avec étonnement. Jusqu'alors, sans pouvoir comprendre par quel hasard il le trouvait réuni à Matilde, il avait attribué à un effort de raison et d'amitié l'attachement qu'il lui témoignait; il se rappelait trop bien à quel excès il avait adoré Caroline, pour croire qu'en aussi peu de temps cette passion si vive pût avoir un autre objet. Cependant Lindorf avait l'air de la sincérité en témoignant ses sentiments à Matilde; et Lindorf n'était pas faux. Le comte, d'ailleurs, était si fort accoutumé à lire dans son coeur, qu'aucun mouvement secret n'aurait pu lui échapper, et son coeur paraissait dicter ses expressions.
Lindorf s'aperçut à son tour de ce qui se passait dans l'âme du comte, et s'approchant de lui, il lui dit à demi-voix: Lorsque nous serons seuls, mon cher comte, je vous ferai mon histoire; vous aurez le clef de ce qui paraît vous surprendre: en attendant, croyez que votre ami n'a point appris l'art de feindre et qu'il sent tout ce qu'il exprime. Le comte lui serra la main, et pria Matilde d'achever ce qui lui restait à raconter: c'était peu de chose; mais on voulait tout savoir, et le moindre détail intéressait.
Ce fut encore Lindorf qui prit la parole. Mon valet de chambre, qui est chirurgien, pansa ma blessure. J'avais espéré pouvoir la cacher à Matilde, ainsi que mon combat avec Zastrow; je lui dis simplement qu'il avait entendu raison, et qu'il était reparti pour Dresde en promettant d'apaiser sa tante. Elle en fut charmée; et tous les deux éprouvant une égale impatience de vous revoir, nous partîmes à l'instant même.
Le mouvement de la voiture, et peut-être la douce agitation de mon coeur, ne tardèrent pas à rouvrir ma blessure. Matilde eut l'émotion la plus vive en voyant couler mon sang: il ne me fut plus possible de lui en cacher la cause, et nous fûmes obligés d'arrêter ici pour mettre un nouvel appareil. La plaie se trouva plus profonde que nous ne l'avions jugé d'abord; Varner me condamna à vingt-quatre heures de repos. Je sollicitai vainement mon aimable compagne de continuer sa route et de me laisser dans cette mauvaise auberge, elle ne voulut jamais y consentir.
Vraiment, je n'avais garde, interrompit Matilde avec vivacité; je connaissais mieux mon devoir: a-t-on jamais vu qu'une héroïne de roman abandonnât son chevalier blessé pour elle en la défendant contre un félon ravisseur? Je crois même que, pour bien remplir mon rôle, c'est moi qui devais panser cette plaie en l'arrosant de mes larmes; j'attachai du moins l'écharpe avec assez de grâce: qu'en dites-vous, mon frère? mon attitude n'était-elle pas touchante? — Vous ressembliez tout à fait, lui dit le comte en riant, à une princesse du temps d'Amadis. — Une des belles du fameux Galaor? reprit Matilde en jetant un petit coup d'oeil sur Lindorf.
C'est donc à celle qui l'a fixé? dit-il en lui baisant la main. — Galaor disait cela à toutes les belles qu'il rencontrait, et il les persuadait; mais je ne suis pas aussi crédule, et je vais mettre votre sincérité à l'épreuve. — Ordonnez. — Une femme autrefois exigeait froidement de son amant de ne pas prononcer une seule parole pendant deux années, et il obéissait: l'heureux temps! Je suis sûre à présent que si j'ordonnais à mon chevalier blessé repos et silence seulement jusqu'à demain, je ne serais pas obéie? — Vous le serez toujours, lui dit Lindorf en mettant un genou en terre, et il y a quelque mérite à ma soumission; j'avais bien des choses à dire à mon ami. — Et vous auriez passé la nuit entière à causer; et la fièvre, et la blessure?… Je réitère mes ordres absolus; repos et silence jusqu'à demain.
On le lui promit, mais avec peine. Les deux amis éprouvaient une égale impatience de s'entretenir en liberté; le comte surtout avait un double intérêt à pénétrer dans le coeur de Lindorf, à s'assurer qu'il était bien guéri de sa passion pour Caroline, et qu'il aimait assez Matilde pour faire son bonheur. Ils convinrent donc que, pour se dédommager du silence qu'on leur imposait, ils feraient route ensemble le lendemain dans la chaise de poste de Lindorf, et laisseraient aux dames la berline du comte. Cet arrangement fut accepté avec plaisir par Caroline. Elle désirait autant que les deux amis qu'ils eussent une conversation particulière qui achevât de rassurer son époux sur ses sentiments passés, et qui apprît à Lindorf ceux qu'elle éprouvait actuellement.
Matilde aurait préféré peut-être qu'on lui laissât soigner son chevalier blessé, mais elle n'osa le témoigner; et son frère ayant parlé d'envoyer son valet de chambre à Dresde avec des lettres pour la baronne de Zastrow, elle se retira pour lui écrire, ainsi qu'à mademoiselle de Manteul, à qui on renvoyait aussi ses gens et sa chaise.
Elle revint bientôt, ses deux lettres à la main. Le comte lut celle à madame de Zastrow, l'approuva, y joignit quelques lignes, et regardant Matilde qui cachetait celle pour mademoiselle de Manteul, il lui dit en souriant: — Exprimez-vous bien vivement votre reconnaissance à cette amie si zélée pour vos intérêts? — Mais je l'exprime comme je la sens; et c'est beaucoup dire. En vérité, vous qui êtes un héros d'amitié, mon frère, vous devez être enchanté d'en trouver un tel exemple, et chez une femme encore! — Le comte continuait de sourire. — Qu'est-ce que c'est que cet air ironique? Vous n'y croyez pas?…. Ma soeur, vous prendrez, j'espère, avec moi le parti de notre sexe. — Nous ferons mieux, dit Caroline, nous lui prouverons que deux femmes peuvent s'aimer de bonne foi. — Je ne leur fais pas le tort d'en douter, reprit le comte; je crois même qu'une amitié sincère, pure, désintéressée, est moins rare parmi les femmes qu'on ne le pense. Un sentiment si doux est fait pour leur âme sensible et confiante, mais vous me permettrez de ne pas citer mademoiselle de Manteul comme un modèle d'une amitié pure et désintéressée. — Comment? après tant de preuves de plus vif intérêt!… — Chère Matilde! je suis fâchée de vous ôter cette heureuse crédulité de votre âge, qui prouve si bien l'innocence de votre coeur; mais je doute très-fort que vous fussiez l'objet de ce vif intérêt que mademoiselle de Manteul prenait à votre situation. N'avez-vous jamais pensé que monsieur de Zastrow pouvait y avoir quelque part, et qu'elle a bien plus songé à éloigner une rivale qu'à servir une amie? toute sa conduite l'annonce, et j'en suite convaincu.
Matilde était confondue; mille petites circonstances se retraçaient en foule à son esprit, et lui prouvaient que son frère avait raison; cependant elle ne crut pas devoir en convenir, et dit avec vivacité: — En vérité, vous vous trompez tout à fait; elle déteste Zastrow; elle ne cessait de m'en dire du mal, de le tourner en ridicule. — Adresse de plus pour augmenter votre répugnance: c'est précisément ce qui me fait dire qu'elle n'est pas une véritable amie. Si mademoiselle de Manteul, victime d'un sentiment involontaire pour M. de Zastrow, vous eût ouvert son coeur et rendu confiance pour confiance; si vous eussiez concerté ensemble les moyens d'éviter un mariage qui vous rendait toutes les deux malheureuses, je croirais à son amitié et ne la blâmerais en rien; mais je déteste la ruse à cet âge, et sa conduite est une ruse continuelle. Elle n'a pensé qu'à elle seule en vous faisant faire une démarche imprudente, que l'événement justifie, mais qui pouvait vous perdre.
Lindorf prit la parole. — Vous êtes bien sévère, mon cher comte. Quels que soient les motifs de mademoiselle de Manteul, elle m'a trop bien servi pour que je ne cherche pas à la justifier. Je ne vois dans tout cela qu'une adresse bien pardonnable à l'amour; d'ailleurs en travaillant pour elle-même, elle sauvait aussi son amie d'un malheur inévitable. — Oui sans doute, dit Matilde, qui reprit courage en se voyant soutenue; car enfin, un jour de plus, et j'étais forcée d'épouser cet odieux Zastrow. — Et ne voyez-vous pas, ma chère amie, que j'étais en chemin? Un jour de plus, et vous étiez délivrée de la tyrannie, sans un éclat qui nuit toujours à la réputation d'une jeune personne, et sans vous brouiller avec une tante à qui vous devez beaucoup. Votre seul tort, chère Matilde, est de vous être défiée de ma tendre amitié, d'avoir pu croire un seul instant que je vous abandonnais, et de vous être confiée aveuglément à une jeune imprudente: d'ailleurs c'est elle qui vous a conduite et entraînée. — Ah! mon frère, s'écria Matilde en se jetant tout en pleurs dans ses bras, pardonnez-nous à l'un et à l'autre. Si vous saviez combien je me reproche de vous avoir parlé d'elle, de vous en avoir donné mauvaise opinion! J'étais si loin de penser, que je croyais de bonne foi que vous admireriez sa conduite et son zèle.
Lindorf se joignit à Matilde, et gronda son ami de sa sévérité. Caroline serrait Matilde contre son coeur, essuyait ses larmes, en versait avec elle. — Ah! puis-je en vouloir à mademoiselle de Manteul, s'écria le comte attendri à l'excès, puisque c'est à elle que je dois le bonheur de voir réuni tout ce que j'aime? Je lui pardonne si bien, que je désire de tout mon coeur qu'elle épouse Zastrow, et que je veux même en parler à ma tante. Pardonne aussi, toi, chère Matilde, si je t'ai affligée, si j'ai détruit ta douce illusion. J'ai cru te devoir cette petite leçon; c'est la dernière que je ferai, et dès ce moment, je remets à Lindorf le soin de ta conduite et de ton bonheur. Vous savez si je l'ai désirée cette union qui comble tous mes voeux! O ma Caroline, ma soeur, mon ami! mon coeur peut à peine suffire à tous les sentiments que vous inspirez au plus heureux des hommes.
Matilde le remercia mille fois de l'avoir éclairée sur son imprudence, qu'elle avait peine à se reprocher, disait-elle, puisqu'elle avait avancé l'instant de leur réunion. Elle voulut ajouter à sa lettre à mademoiselle de Manteul quelques plaisanteries sur M. de Zastrow, seulement pour lui prouver qu'on l'avait devinée.
Le comte ne s'était point trompé dans l'idée qu'il avait prise d'elle sur le récit de Matilde. Mademoiselle de Manteul n'avait eu d'autre motif qu'un goût très-vif pour le jeune baron de Zastrow. Il lui avait rendu quelques soins avant ses voyages, elle s'était même flattée de l'épouser à son retour. L'arrivée de Matilde à Dresde, les projets de sa famille, l'attachement que M. de Zastrow prit pour l'aimable épouse qu'on lui destinait, tout anéantissait ses espérances, lorsque la confidence de Matilde vint les ranimer. Elle ne s'était liée avec elle que pour se procurer les occasions de voir M. de Zastrow, de lui rappeler ses anciens sentiments, de pénétrer dans ceux de Matilde, de lui en inspirer, s'il était possible, pour quelque autre objet. Elle avait espéré que ce serait pour son frère, et c'est dans ce but qu'elle lui montra sa lettre. Sa joie fut extrême lorsqu'elle apprit que cet objet existait déjà, et que sa jeune rivale était décidée à la plus ferme résistance. Il lui importait trop qu'elle y persistât, pour ne pas l'encourager vivement; mais cela ne suffisait pas. Elle pensa que le meilleur moyen de parvenir à son but était d'éloigner Matilde de Dresde, et de l'engager à quelque démarche qui rompît absolument et sans retour le mariage projeté. Ce fut elle qui persuada à madame de Zastrow et à son neveu qu'en effrayant Matilde on obtiendrait son consentement. On a vu quel parti elle sut tirer de cet effroi, et comme tout lui réussit. Elle recueillit cependant peu de fuit de ses intrigues: M. de Zastrow reconnut dans la chaise de poste l'ancienne femme de chambre de mademoiselle de Manteul, et, convaincu qu'elle avait favorisé la fuite de Matilde, indigné du rôle perfide qu'elle avait joué, il eut peine à le lui pardonner. Mais ces perfidies étaient une suite de l'amour qu'elle avait pour lui, et quand l'amour-propre des hommes est flatté, ils sont toujours indulgents.
Revenons à nos heureux voyageurs. Le lendemain, la blessure de Lindorf allait à merveille: le bonheur est un baume si salutaire! On reprit donc la route de Berlin, Caroline et Matilde dans une des voitures, et les deux amis dans l'autre. Laissons les aimables belles-soeurs se parler des objets de leur tendresse, se féliciter de leur bonheur, former des plans délicieux pour l'avenir, et se lier d'une amitié qui durera toute leur vie; laissons-les regarder souvent aux deux portières de la chaise de poste qui les suit, et désirer d'arriver pour ne plus se quitter. Les deux amis partageaient leur impatience; mais les hommes sentent moins vivement ces petites privations qui font le désespoir des femmes sensibles. Peut-être sont-ils, dans les grandes occasions, plus ardents, plus passionnés, plus capables de tout pour l'objet de leur amour; mais toutes les preuves journalières, tous les sentiments, toutes les nuances d'une passion vive, délicate et soutenue, n'appartiennent qu'aux femmes. Non-seulement les hommes n'en sont pas susceptibles, il en est peu même qui sachent les apprécier. Ceux-ci d'ailleurs avaient tant de choses à se dire! et cependant la chaise roulait depuis longtemps, et le plus profond silence y régnait encore…. Lindorf ne savait par où commencer tout ce qu'il avait à l'époux de Caroline et le comte craignait que la moindre question n'eût l'air du doute ou du reproche: ce fut lui cependant qui parla le premier. Il exprima vivement à son ami tout ce qu'il avait éprouvé à la lecture du cahier qu'il avait remis à Caroline. Je confie sans la moindre crainte, lui dit-il, le bonheur de ma soeur à l'ami auquel je dois tout le mien, à celui qui, amoureux et aimé de la plus charmante femme de l'univers, sut non-seulement sacrifier sa passion, mais chercher à lui en inspirer pour un autre… O mon cher Lindorf! si je vous dois le coeur de Caroline et le bonheur de Matilde, pourrai-je jamais m'acquitter envers vous?… Mais expliquez-moi cette révolution subite dans vos sentiments, je ne puis la comprendre. Ceux que vous témoignez à ma soeur ne sont-ils pas un nouveau sacrifice de votre amitié généreuse? Ne cherchez-vous point à vous en imposer à vous-même? Est-il bien vrai que Caroline…
Mon cher comte, interrompit Lindorf vivement, je vous ferais des serments si je ne savais pas que la parole de votre ami vous suffit; croyez-le donc cet ami quand il vous assure qu'il est digne d'être votre frère, et qu'il n'exprime que ce qu'il sent. J'aime votre Caroline sans doute, mais comme j'aime son époux, d'une amitié aussi pure, aussi vive, aussi inaltérable; et j'aime ma chère Matilde comme la seule femme qui puisse actuellement me rendre heureux. Vous êtes surpris, je le vois; apprenez donc tout ce qui s'est passé dans mon coeur depuis notre séparation. Vous lirez dans ce coeur que vous avez formé. et j'ose croire que vous en serez satisfait. Le comte se prépara à l'écouter avec la plus grande attention, et Lindorf commença.
"Puisque vous avez lu mon cahier, mon cher comte, vous êtes instruit de l'époque et des détails de ma connaissance avec Caroline, et des sentiments qu'elle m'inspira. Je ne chercherai point à les justifier, vous savez s'il était possible de la voir avec indifférence; j'atteste le ciel que, malgré tous ses charmes, elle eût été sans danger pour moi, si j'avais eu le moindre soupçon des liens qui vous unissaient. Mais tout concourait à me laisser dans l'erreur; votre silence, l'âge de Caroline à peine sortie de l'enfance, le nom qu'elle portait, la bonne chanoinesse qui me témoignait ouvertement le plus vif désir de m'unir à son élève; tout enfin m'assurait qu'elle était libre, et qu'en osant l'adorer…. O mon ami! pourquoi votre fatale discrétion?…. Mais passons sur ces temps où, coupable sans le savoir, j'offensais l'ami généreux pour qui j'aurais sacrifié ma vie. Il a lu l'expression de ma douleur, de mes remords, de la résolution que je pris, à l'instant où je découvris mon crime, de m'éloigner pour toujours. Je crus le réparer en quelque sorte, ce crime involontaire, en faisant connaître à Caroline l'époux qu'elle fuyait; je savais que son âme était faite pour sentir, pour apprécier la vôtre, pour se donner à celui qui méritait seul un bien si précieux.
— Ah! c'est ton amitié qui sut me peindre avec ces traits si flatteurs, si propres à faire impression sur elle, interrompit le comte avec feu. Cher Lindorf! c'est à toi seul que je dois le coeur de ma Caroline, et tout le bonheur de ma vie; sans toi, sans cet amour que tu te reproches, Caroline eût toujours ignoré peut-être que je pouvais faire le sien. Mais achève, cher ami; il me tarde d'être convaincu que tu sera heureux comme moi, que Matilde peut récompenser le sublime effort qui dicta ton écrit et t'éloigna de Rindaw.
J'en partis, reprit Lindorf, bien décidé à ne revoir Caroline que lorsque je serais digne d'elle et de vous, et que j'aurais surmonté ma fatale passion; j'étais loin de prévoir que cet heureux moment fût aussi prochain. La solitude de mon antique château de Ronnebourg augmentait mon amour et ma mélancolie. Mon imagination me transportait sans cesse dans le pavillon de Rindaw, je croyais voir Caroline, je croyais l'entendre; et quand cette douce illusion se dissipait, mon désespoir et mes remords devenaient plus déchirants. Votre arrivée et le récit que vous me fîtes, y mirent le comble. Vous aimiez Caroline, votre bonheur dépendait d'être aimé d'elle: dès cet instant, je renouvelai le voeu de faire tous mes efforts pour surmonter ma passion, de me bannir plutôt pour jamais de ma patrie, et surtout de vous laisser toujours ignorer notre fatale rivalité. Oui, je l'aurais tenu ce voeu qui devenait chaque jour plus sacré, jamais le nom de Caroline ne serait sorti de ma bouche, si son apparition subite à Ronnebourg, cette apparition que je ne puis comprendre encore, n'eût égaré ma raison.
Dispensez-moi de vous peindre ce que j'éprouvai dans cet affreux moment, où, la croyant expirante, je trahis le secret de mon coeur; où je vous appris que cet ami comblé de vos bienfaits, après avoir attenté à vos jours, osait être votre rival. Je fus sur le point de vous venger moi-même et de suivre celle que je croyais déjà privée de la vie; mais elle fit quelques mouvements; je vis ses yeux se rouvrir, ses joues se colorer; elle vous était rendue, je ne voulus point troubler votre bonheur par l'affreux spectacle de la mort de votre ami. Je passai dans ma chambre; je vous écrivis une lettre, que vous avez trouvée sur mon bureau; et, montant à cheval, je m'éloignai rapidement sans savoir où j'allais, et sans penser à prendre aucun domestique avec moi.
La première journée, je marchai, sans tenir de route décidée, où mon cheval me conduisit. Le soir, arrêté dans une mauvaise auberge, je cherchai cependant à rassembler mes idées; je résolus de suivre mon premier projet, qui était de passer en Angleterre. J'avais écrit en cour pour en demander la permission, et je l'avais obtenue. Mon valet de chambre et mes équipages pouvaient me rejoindre; rien ne devait m'arrêter, et je pris tout de suite le chemin de Hambourg, où je voulais m'embarquer. Je courus la poste jour et nuit: ce mouvement continuel convenait à l'agitation de mon âme, et le repos m'eût été insupportable. J'aurais voulu trouver, en arrivant à Hambourg, un vaisseau prêt à partir, et m'embarquer en sortant de ma chaise ce poste: heureusement il n'y en avait pas. Quelques heures après mon arrivée, je fus saisi d'une fièvre ardente, qui dura plusieurs jours. Un médecin, que l'hôte fit appeler, me fit saigner si abondamment, qu'une faiblesse excessive succéda à la fièvre, et retarda mon départ. Forcé d'attendre à Hambourg le retour de ma santé et de mes forces, j'écrivis à mon valet de chambre de venir m'y joindre.
Cette maladie, suite bien naturelle de ce que j'avais éprouvé, et ma course forcée, furent sans doute un bonheur. Elle calma la violence de mes transports, et m'obligea, malgré moi peut-être, à suivre le plan que je m'étais prescrit dès que je sus que vous étiez l'époux de Caroline. Je puis vous l'avouer à présent que je rougis de ma faiblesse et que je l'ai surmontée; mais plus de vingt fois sur la route je fus tenté de retourner à Ronnebourg et de vous demander Caroline ou la mort. Si j'eusse été forcé de m'arrêter à Hambourg sans y tomber malade, peut-être aurais-je succombé, et je me serais à jamais rendu indigne de votre estime et de votre amitié. Ma fièvre, et surtout l'abattement de ma convalescence, me firent voir les objets sous un autre point de vue. Soit que le physique eût influé sur le moral, soit que ce fût le fruit des réflexions que je ne cessais de faire, ou que mon amitié pour vous, mon cher comte, fût assez forte pour triompher de l'amour, il est certain que ma passion s'affaiblissait chaque jour, ou plutôt ma raison se fortifiait. J'adorais toujours Caroline, mais comme on adore la Divinité, sans oser même imaginer de la revoir jamais. Je frémissais d'en avoir eu l'idée; et, loin de conserver le désir de me rapprocher d'elle, j'éprouvais celui de m'éloigner davantage, et j'attendais Varner avec impatience.
J'étais dans ces dispositions lorsque le jeune baron de Manteul arriva à Hambourg, et vint loger dans la même auberge que moi. L'hôte lui parla tout de suite de ma maladie, lui exagéra le danger où j'avais été, les soins qu'il avait pris de moi, ma peine à me rétablir, et lui inspira l'envie de me voir. Il se fit annoncer chez moi; je connaissais de réputation cette famille saxonne, je le reçus avec plaisir. Son extérieur me prévint en sa faveur, et sa conversation ne démentit point cette bonne opinion. Je fis sur lui la même impression. Au bout de quelques heures, nous fûmes ensemble comme d'anciennes connaissances. Il allait aussi en Angleterre; mais il ne pouvait s'arrêter plus de trois jours à Hambourg. Apprenant que je voulais aussi passer la mer, il me sollicita vivement de m'embarquer avec lui. Ma santé, qui se fortifiait chaque jour, me permettait de partir, et je consentis avec plaisir à cet arrangement, qui me procurait une compagnie agréable.
Je laissai à l'hôte un billet pour mon valet de chambre, et deux jours après nous quittâmes Hambourg, M. de Manteul et moi, en nous félicitant mutuellement de cette heureuse rencontre. Nous convînmes aussi de ne point nous quitter en arrivant à Londres, et de prendre un logement commun.
Ce jeune homme me convenait d'autant plus, qu'il était presque aussi triste que moi, et souvent nous soupirions à l'unisson: il fut le premier à le remarquer. Pendant la traversée, nous étions seuls sur le tillac, absorbés dans nos idées et gardant, tous les deux, le plus profond silence; Manteul le rompit enfin: Je crois, me dit-il, que je découvre entre nous une nouvelle conformité; convenez, mon cher Lindorf, que votre coeur est occupé, et que vous regrettez profondément quelqu'un dans votre patrie? Je rougis; mais, détournant la question sur lui-même, je lui dis en riant qu'il venait de me faire un aveu. Je ne le nie point, me répondit-il, et si vous connaissiez l'objet de mes regrets, vous en comprendriez la vivacité. Lorsque je quittai la Saxe, je croyais ne fuir que le danger d'aimer la plus charmante personne de l'univers; depuis que je ne la vois plus, je sens que le mal était fait et que je suis parti trop tard. — J'avouai que mon coeur n'était pas plus libre que le sien, mais sans rien ajouter de plus; je cherchai même à détourner la conversation, et je me contentai de quelques réflexions vagues sur les peines de l'amour.
Notre courte navigation fut heureuse. Nous arrivâmes à Londres. L'aspect de cette grande ville, si riche, si peuplée, eut le pouvoir de me distraire de ma mélancolie. Comme je désirais sincèrement d'en guérir, je me livrai de moi-même à toutes les distractions qui se présentaient, et je m'en trouvai bien. Je recouvrai bientôt mes forces, ma santé, même une partie de la gaieté qui m'était naturelle; cependant Caroline occupait toujours mon coeur et ma pensée. Dans mes moments de solitude, je ne songeais qu'à elle; mais comme je redoutais ce dangereux souvenir, je travaillais sans cesse à l'écarter, et j'étais seul le moins qu'il m'était possible. Manteul me quittait rarement, s'attachait à moi tous les jours davantage, et redoutait à l'avance le moment de nous séparer. A son arrivée à Londres, il avait trouvé chez son banquier des lettres de Dresde, qui parurent lui faire le plus grand plaisir.
Il serait possible, me dit-il alors, que son retour dans sa patrie fût plus prochain qu'il ne l'avait pensé; mais l'événement qui le rappellerait serait si heureux pour lui, qu'il ne regretterait que moi. Il m'était aisé de voir qu'il aurait voulu m'ouvrir entièrement son coeur, mais peut-être alors eût-il exigé la réciprocité, et j'étais décidé à ne confier jamais à personne le secret de ma fatale passion, à ne jamais prononcer le nom de Caroline. J'évitai donc, sans affectation, de lui demander celui de l'objet de son attachement, ou de lui faire aucune question que pût amener une confidence.
Nous avions été présentés par M. de J***, notre envoyé à la cour de Londres, chez plusieurs seigneurs. Un jour, nous étions à un dîner d'hommes, chez milord Salisbury. Au dessert, il fut question de porter des toasts. Vous connaissez sans doute cet usage anglais, qui consiste à boire à la ronde à la santé de la femme qui nous intéresse le plus? Lorsque ce fut mon tour, mon coeur disaitCaroline, et ma bouche faillit à prononcer ce nom; je me retins cependant, et je priai qu'on me dispensât de nommer celle dont je portais la santé. On me plaisanta beaucoup sur ma discrétion, et l'on but à la ronde la santé de labelle inconnue.
Je ne serai point aussi discret que Lindorf, dit Manteul en prenant son verre, et je fais gloire de boire à la santé de l'aimable Matilde de Walstein. Ce nom me frappa si fort, que je crus avoir mal entendu; mais il fut répété plusieurs fois, et je ne pus douter que ce ne fût bien Matilde elle-même, cette Matilde dont j'avais été si tendrement aimé et que j'avais si cruellement offensée.
Je ne puis vous exprimer de quel trouble je fus saisi, moi qui, l'instant auparavant, n'aurais pas cru possible qu'un autre nom que celui de Caroline eût pu me faire la moindre impression.
Manteul était trop loin de moi pour lui parler, pour lui demander si cette Matilde était bien celle qu'il aimait; mais pouvais-je en douter? Sa physionomie s'était animée en prononçant son nom, en l'entendant répéter. Je le regardai, et je le trouvai mieux encore qu'à l'ordinaire; il me parut fait pour être aimé, et sans doute il l'était de Matilde. Ces lettres qui l'ont rendu si content étaient sans doute de Matilde; ce retour si prompt à Dresde, et qui doit le rendre si heureux, est sans doute ordonné par Matilde; sans doute il doit recevoir sa main; il a déjà son coeur. Toutes ces idées m'occupèrent, et cependant le reste du dîner et pendant le spectacle, où je fus entraîné malgré moi. J'aurais voulu pouvoir parler en particulier à Manteul, pénétrer dans son coeur; je me reprochais d'avoir évité ses confidences; je craignais d'avoir manqué le moment; enfin j'étais agité au point que, ne pouvant rester plus longtemps au spectacle, que je ne regardais ni n'écoutais, je pris le parti de le quitter et de rentrer chez moi, où j'attendis Manteul avec une impatience dont je ne pouvais me rendre raison à moi-même.
Il ne tarda pas à rentrer; ma prompte sortie du spectacle l'avait alarmé. A peine lui donnai-je le temps de me le dire; je lui demandai tout de suite si cette Matilde de Walstein dont il avait porté la santé, soeur de comte de Walstein, ambassadeur en Russie, était celle qu'il aimait? — Oui sans doute, me répondit-il avec feu; c'est elle-même, c'est votre charmante compatriote: est-ce que vous la connaissez? Elle était bien jeune lorsqu'elle quitta Berlin. — Je connais beaucoup son frère, lui dis-je en éludant ainsi sa question. Le comte de Walstein est pour moi plus qu'un ami; il est mon père, mon bienfaiteur, ce que j'ai de plus cher au monde. — O mon cher Lindorf! me dit Manteul en m'embrassant avec transport, s'il est vrai que vous soyez lié à ce point avec le frère de ma chère Matilde, je puis vous devoir mon bonheur. Elle m'a souvent protesté que ce frère aurait seul le droit de disposer d'elle. Vous lui parlerez pour moi; vous le préviendrez en ma faveur; dites-moi que vous le ferez. — N'en doutez pas, mon ami. Si Matilde trouve aussi son bonheur dans cette union, j'userai de tout le pouvoir que l'amitié me donne sur le comte pour l'engager à la former. Mais je croyais Matilde engagée avec le baron de Zastrow. — Ah! c'est ce cruel engagement, ou plutôt ce projet de mariage, qui peut seul me décider à m'éloigner de Dresde. J'étais ami de Zastrow; je ne voulais pas devenir son rival; j'ignorais alors la répugnance extrême que Matilde avait pour lui. Une lettre de ma soeur, que je trouvai en arrivant ici, me l'apprend et me donne les espérances les plus flatteuses. — Quoi! vous n'en aviez aucune jusqu'à cette lettre? — Aucune, absolument. Matilde ne m'a jamais témoigné que de l'estime, et cette simple amitié que je croyais une suite de celle qu'elle a pour ma soeur. Elle ne paraissait pas même s'apercevoir de la préférence que je lui donnais sur toutes les femmes; et, je crois déjà vous l'avoir dit, avant de m'éloigner d'elle, j'ignorais moi-même la force de mes sentiments. La lettre de ma soeur, en me faisant entrevoir la possibilité d'être heureux, m'a fait sentir combien j'aimais sa charmante amie.
Je brûlais de la voir cette lettre, et mon envie fut satisfaite: il la tira de son portefeuille, et me la donna. — Lisez, mon ami, me dit-il; voyez si je n'ai pas lieu de me flatter d'être aimé. Je la pris, et je la lus avec une émotion excessive.
"Mademoiselle de Manteul blâmait son frère d'être parti, de n'avoir pas suivi ses conseils, et fait ouvertement sa cour à la jeune comtesse. M. de Zastrow n'aurait point dû l'arrêter; il était détesté, et jamais ce mariage n'aurait lieu: tout qui prouvait, au contraire, que Manteul était aimé. Elle avait déjà remarqué bien ces choses avant son départ, à présent elle n'en doutait plus. Matilde avait témoigné le chagrin le plus vif en apprenant qu'il allai voyager, au point même d'en verser des larmes. Elle avait perdu sa gaieté; et ce qui m'assure, disait-elle, que votre absence seule cause sa tristesse, c'est qu'elle semble redoubler quand on parle de l'Angleterre. Elle disait hier, avec un charmant petit dépit: Ah! cette Angleterre, je ne sais pourquoi tous les hommes ont la passion d'y courir. Je crois, mon frère, que voilà d'assez bons symptômes. Si vous en voulez une preuve plus convaincante encore, c'est qu'elle m'a priée de lui montrer les lettres que vous m'écririez. Profitez de cet avis; il est temps encore, peut-être, de réparer la sottise que vous avez faite en vous éloignant de Dresde. Ecrivez-moi tout de suite une lettre qui n'ait pas l'air d'une réponse à celle-ci. Confiez-moi vos sentiments pour ma jeune amie; chargez-moi de pénétrer les siens; dites que le doute seul vous a fait partir, mais qu'à la moindre lueur d'espérance vous êtes prêt à revenir. Elle lira cette lettre; elle la lira devant moi; je verrai l'impression qu'elle fera sur elle, et certainement le secret de son coeur n'échappera pas à ma pénétration. J'espère, dans ma première, vous apprendre quelque chose de plus certain, et hâter votre retour, etc."
Cette lettre me parut en effet la preuve sûre que Matilde aimait le frère de son amie. J'éprouvais, malgré moi, le sentiment le plus pénible, une espèce de colère intérieure que je ne pouvais définir, et que je m'efforçais de cacher. Je lui rendis sa lettre, en confirmant les espérances flatteuses qu'elle lui donnait.
J'ai écrit à ma soeur, me dit-il, conformément à ce qu'elle me prescrivait, et j'attends sa réponse avec la plus vive impatience. Si, comme elle le pense, elle m'est favorable; si Matilde accepte mes voeux; si elle me permet de prétendre à son coeur et à sa main, vous voudrez bien, mon cher Lindorf, me servir auprès du comte: vous devoir mon bonheur est un moyen de l'augmenter encore. Je le lui promis solennellement, mais non pas sans éprouver quelque chose qui ressemblait assez à la jalousie. Le portrait qu'il me fit de votre charmante soeur y mit le comble. Je ne pus lui cacher que je l'avais vue souvent avant son départ pour Dresde, chez sa tante de Zastrow. Non, me disait-il, non, vous ne la connaissez pas. Lorsque Matilde quitta Berlin, à peine sortait-elle de l'enfance, et vous ne pouvez vous imaginer combien elle a gagné depuis ce temps-là, à quel point elle s'est formée, développée. Il est possible d'être plus belle que Matilde; il ne l'est pas de réunir plus de grâces et en même temps plus de noblesse, d'avoir un ensemble plus séduisant. Ses traits ne sont pas réguliers, mais chacun d'eux a une expression qui lui est propre; sa physionomie varie à chaque instant; elle est le miroir du coeur le plus excellent et de l'esprit le plus aimable. Tantôt gaie, badine, folâtre, mutine même, elle inspire la joie et le plaisir à tout ce qui l'entoure; dans d'autres moments, douce, sensible, caressante, elle attendrirait l'âme la plus froide: voilà celle que je voyais tous les jours. Ai-je pu résister à tant de charmes? et jugez de mon bonheur si je puis les posséder.
Ah! sans doute j'en pouvais juger par mes regrets de l'avoir négligé ce bonheur lorsqu'il m'était offert. Quoi! j'avais été aimé de cette adorable personne, dont chaque trait se gravait dans mon âme; il n'avait tenu qu'à moi, qu'à moi seul de m'unir à elle! Mais l'avais-je mérité ce bien dont je connaissais trop tard tout le prix? N'a-t-elle pas dû l'oublier cet homme qui n'a payé ses sentiments que de la plus noire ingratitude, qui l'a négligée, abandonnée; qui, livré tout entier à une autre passion, a repoussé durement le coeur qui se donnait à lui, et l'a forcé de chercher un autre objet d'attachement?
Ces idées, qui se succédaient dans mon imagination comme des éclairs, me donnaient un air sombre et préoccupé, dont Manteul dut être surpris; mais le sujet de la conversation l'intéressait trop pour qu'il s'aperçût de rien. Il aurait voulu me parler plus longtemps de sa chère Matilde et de ses espérances; mais il ne m'était plus possible de l'entendre de sang-froid. Je prétextai une migraine, et il me laissa.
Il me tardait d'être seul, de chercher à démêler ce qui se passait en moi, pourquoi j'éprouvais cette agitation singulière pour un événement que j'aurais dû prévoir et désirer. Puisque je n'aimais pas Matilde, puisque j'avais renoncé à son coeur, à sa main, aux droits que j'avais sur elle, ne devais-je pas être charmé qu'un autre lui rendît plus de justice et réparât tous mes torts? Ah! je l'étais si peu, qu'il me paraissait que Manteul m'enlevait un bien qui m'appartenait, et que j'avais l'inconséquence, l'injustice d'accuser Matilde de légèreté, et de lui reprocher une inconstance dont j'étais moi-même si coupable.
Je me rappelais toute les circonstances de notre liaison, ces promesses si tendres, si naïve, si souvent répétées dans ses lettres de n'aimer jamais que moi, et je disais: Toutes les femmes sont légères; comme si je n'avais pas été la preuve que les hommes n'ont pas trop le droit de se plaindre d'elles!
Je réfléchis ensuite sur ma position avec Manteul, sur cette fatalité qui me rendait pour la seconde fois le rival d'un ami; mais je n'osais convenir avec moi-même que j'étais son rival, et je me promis, s'il était aimé, comme tout m'en assurait, de le servir avec toute la vivacité et la chaleur de l'amitié. Je lui en renouvelai l'assurance, et nous attendîmes avec une égale impatience la réponse de sa soeur, qui devait contenir l'arrêt de son sort. Il me paraissait quelquefois qu'elle serait aussi l'arrêt du mien. — Et Caroline est donc entièrement oubliée? Est-elle effacée de ce coeur où elle a régné avec tant d'empire? — Non, mon ami; Caroline est présente à mon coeur, à ma pensée, plus que je ne le voudrais; mais j'écarte autant qu'il m'est possible ce dangereux souvenir. Depuis quelque temps, je pense plus à Caroline de Walstein qu'à Caroline de Lichtfield; mon imagination n'erre plus dans le parc de Rindaw ni dans le petit pavillon. Je vois Caroline occupant à Berlin l'hôtel du meilleur des hommes, du plus aimable des époux, et goûtant tout son bonheur: je sens que bientôt je pourrai penser à elle sans remords. Son nom se lie, s'identifie tous les jours davantage avec le vôtre dans mon coeur: déjà je ne les sépare plus, et je vous aime presque également; déjà le nom de Matilde, que Manteul prononce sans cesse, me donne une émotion plus vive, et d'une nature que je connais trop bien pour ne pas la distinguer. Voilà, mon cher ami, ma guérison bien avancée; vous allez savoir ce qui va l'achever.
Nous avions formé le projet, dès notre arrivée en Angleterre, d'en parcourir les différentes provinces; mais croyant y passer l'hiver, nous avions remis ce voyage au printemps prochain. Manteul, décidé à repartir tout de suite si les lettres de sa soeur le rappelaient à Dresde, me pria de ne pas le différer, et de voir au moins les endroits les plus intéressants. Depuis ces confidences, j'éprouvais un malaise et une agitation intérieurs qui ne me permettaient pas de rester en place. Je pensai qu'un voyage me ferait du bien, et je consentis à ce que mon ami désirait. Nous partîmes donc; nous parcourûmes plusieurs provinces ou comtés, la principauté de Galles, et nous vîmes tout ce que ces différents lieux pouvaient offrir de curieux et d'intéressant.
Ce n'est pas le moment, mon cher comte, de vous donner des détails sur un pays où la paix et la liberté, entretiennent l'abondance, où les campagnes, cultivées par de riches fermiers, ne sont pas, comme les nôtres, le théâtre des guerres sanglantes et des désastres affreux qui en sont la suite. Sûrs de pouvoir les nourrir, ils ne craignent point de donner le jour à de nombreux citoyens. Les villages, ou petites villes principales des provinces, sont extrêmement peuplés, et tout le monde a l'air à son aise et heureux. La noblesse anglaise passe une partie de l'année dans ses terres, et contribue à l'aisance de ses vassaux. Ces belles demeures sont entretenues avec un soin, une élégance bien au-dessus de la triste magnificence de nos antiques châteaux. Si l'on veut avoir une idée de la belle nature et des agréments que peut offrir le séjour de la campagne, c'est en Angleterre qu'il faut aller. — Vous augmentez mon désir de connaître ce pays, dit le comte; je veux y mener ma chère Caroline: en attendant, j'aurais bien des choses à vous demander. — Je ne serai peut-être pas en état d'y répondre, reprit Lindorf; nous avons voyagé trop rapidement, et nous avions l'esprit et le coeur trop occupés pour remarquer tout ce qui méritait de l'être. Je ne puis vous parler que de ce qui doit nécessairement frapper tout étranger qui voit l'Angleterre pour la première fois.
L'impatience d'avoir des nouvelles de Dresde nous fit abréger notre tournée et reprendre le chemin de Londres, où nous espérions en trouver. J'étais certainement plus agité que Manteul; il se livrait aux plus douces espérances, et ne doutait presque plus de son bonheur. Je n'en doutais pas plus que lui; mais, loin de le partager, je l'enviais. Plus il était content, plus mon dépit secret et ma tristesse redoublaient.
Je lui parlais cependant à tout moment de Matilde; je me faisais répéter jusqu'aux moindres circonstances de sa vie; j'étais aussi inépuisable en questions sur elle que Manteul dans ses réponses: nous n'avions plus d'autre sujet de conversation, et à chaque instant ma jalousie, ma douleur, mes regrets, je dirai presque mon amour, prenaient de nouvelles forces. Manteul ne trouva point à Londres de lettres de sa soeur; mais deux jours après notre arrivée, je venais de me lever, et j'allais passer chez lui lorsque son laquais me remit de sa part un paquet cacheté dans une enveloppe à mon adresse. Surpris de cet envoi au moment où nous devions déjeuner ensemble, j'allais entrer chez lui avant même de l'ouvrir; mais on me dit qu'il venait de sortir, et qu'il ne reviendrait que pour le dîner. Mon étonnement augmenta; j'ouvris le paquet, non sans quelque émotion: elle devint plus forte encore lorsque je vis qu'il renfermait une lettre ouverte, avec le timbre de Dresde et qui paraissait en contenir une autre, adressée à Manteul. C'était sans doute la réponse de sa soeur et une lettre de Matilde; mais pourquoi ne pas me l'apporter lui-même? Malgré mon impatience de lire, je commençai par quelques lignes que Manteul avait écrites dans l'enveloppe. La voici, dit Lindorf en prenant des papiers dans son portefeuille; jugez quelle dut être ma surprise.
"J'ignore si c'est au meilleur des amis, ou bien au plus dissimulé des hommes, que j'envoie les lettres que je viens de recevoir. M'en rapporter absolument à lui sur l'opinion que je dois avoir de lui-même, c'est lui prouver ce que je cherche à croire, malgré toutes les apparences.. Quoi! Lindorf, vous êtes l'amant de Matilde! vous êtes son amant aimé, l'époux de son choix, nommé par son frère, accepté par son coeur, celuiauquel elle sacrifierait sans balancer les hommages de l'univers;et c'est d'elle que je l'apprends! O Lindorf? quel pouvoir être le motif de cet inconcevable mystère? Je ne puis vous croire coupable d'une lâche trahison. Non, Lindorf, je ne le crois pas; mais j'ai droit d'exiger de vous de la confiance et de la sincérité….. Je m'y perds, et j'avoue que j'ai craint de vous voir dans le premier moment… Envoyez-moi votre réponse au café d'Orange. Rien ne doit plus vous empêcher d'être sincère: puisque vous êtes aimé, vous n'avez plus de rival.
Non, mon ami, tout ce que j'éprouvai dans cet instant ne peut se décrire. Quoi! j'étais encore aimé de cette charmante et constante Matilde! Quoi! c'était pour moi, pour cet ingrat qui l'offensait, qu'elle refusait les hommages de Zastrow, de Manteul, qu'elle refuseraitceux de l'univers!Cette phrase, soulignée dans le billet de Manteul, était sans doute dans la lettre que j'allais lire. Je déployai celle de sa soeur; elle en renfermait une à mon adresse, dont l'écriture m'était bien connue. Un mouvement involontaire me la fit approcher de mes lèvres; j'allais l'ouvrir, et jouir de tout mon bonheur, quand une réflexion cruelle vint le troubler et m'arrêter. C'était aux dépens d'un ami que j'allais être heureux, et cet ami était dans le cas de me croire perfide. Je ne pus soutenir cette idée: vous êtes fait, mon cher comte, pour comprendre tout ce que j'éprouvai, même par les souvenirs qu'elle me retraça. C'était la seconde fois que l'amour et l'amitié étaient en opposition dans mon coeur: l'amitié devait toujours l'emporter. Il me fut impossible de lire mes lettres avant de m'être justifié auprès de Manteul, avant d'avoir, pour ainsi dire, son aveu.
Je les serrai dans mon bureau, et je me hâtai d'aller le chercher. J'allai d'abord au café qu'il m'indiquait, il n'y était pas encore. J'aurais dû l'attendre; mais l'attente dans ce moment-là n'était pas supportable, et je préférai le chercher ailleurs. J'aimais mieux lui parler que lui écrire: une lettre assez détaillée pour lui donner la clef de ma conduite n'allait pas à mon impatience; cependant, comme nous pouvions nous croiser pendant que je le chercherais, je pris le parti de laisser un mot pour lui au café même. Je lui disais seulement: "qu'il me rendait justice en me croyant incapable d'une perfide; que j'avais, il est vrai, bien des torts à me reprocher, mais non vis-à-vis de lui, et que Matilde seule était en droit de se plaindre. Je le priais de m'attendre à ce même café, et je lui promettais toutes les explications qu'il pourrait désirer; je l'assurai que je n'aurais pas un instant de repos qu'il ne m'eût entendu. Je n'ai pas lu, lui disais-je, ni ne lirai un seul mot des lettres que vous m'avez envoyées, que je ne vous aie vu. Je crois vous prouver par là le prix que j'attache à votre estime et à votre amitié."
Après avoir remis ce billet au garçon du café, je continuai ma recherche. J'allai à l'hôtel de Prusse, au Parc, chez nos connaissances; je le manquai partout, et je revins au café. J'appris avec chagrin qu'il venait d'en sortir, et qu'il avait à son tour laissé un billet pour moi. On me le donna, et le voici:
"J'aurai voulu, mon cher Lindorf, vous attendre et vous revoir; mais cela ne m'est pas possible. Lord Cavendish vient de me proposer de l'accompagner aux courses de Newmarket; il part à l'heure même, et me laisse à peine le temps de vous adresser un mot. Vous savez combien je désirais de les voir ces fameuses courses; j'accepte donc l'offre de lord Cavendish avec d'autant plus de plaisir, que j'ai besoin de distraction en ce moment. Votre billet, et plus encore votre empressement à me chercher, même avant d'avoir lu vos lettres, m'apprennent tout ce que je veux savoir à présent. Lisez-les, mon cher ami, et si vous n'êtes pas demain sur la route de Dresde, vous ne méritez pas votre bonheur. Si quelque chose pouvait altérer mon estime et mon amitié ce serait de vous retrouver à Londres, ou d'apprendre après-demain que vous y êtes encore. Adieu, mon cher Lindorf; soyez heureux autant que vous pouvez et devez l'être avec la plus aimable des femmes. Je vais en chercher une qui lui ressemble et dont le coeur ne soit pas engagé. Si le séjour et les plaisirs de Newmarket ont l'effet que j'en attends, vous aurez bientôt de mes nouvelles. Donnez-moi des vôtres, et ces détails que vous m'avez promis, non point à titre d'explication, je n'en ai plus besoin, mais comme une confidence bien intéressante pour votre ami et celui de Matilde. Vous avez des torts envers elle, dites-vous,elle seule a droit de se plaindre. Ah! Lindorf, heureux Lindorf! courez, voyez-la, et ces torts seront les derniers de votre vie.
A peine eus-je finis ce billet, que je volai chez lord Cavendish, espérant les trouver encore: ils étaient partis en poste. J'hésitai si j'essayerais de les rejoindre; mais des motifs si forts, un sentiment si vif, m'attiraient ailleurs, que je ne pus y résister. Je relus de billet de Manteul, et je compris que, puisqu'il me fuyait, je ne devais pas le forcer à revoir, dans les premiers moments, un rival aimé. Mais était-il vrai que j'étais aimé de cette généreuse Matilde? Je ne le savais encore que par Manteul, et je brûlais d'en lire la confirmation. Je rentrai donc chez moi, et je lus enfin des deux lettres que je vais vous montrer. Vous commencerez, comme je le fis moi-même, par celle de mademoiselle de Manteul: quelque vive impatience que j'eusse de lire celle dont la seule adresse faisait palpiter mon coeur, je tremblais de l'ouvrir. Chaque mot tracé par Matilde était un reproche cruel pour ce coeur. Elle ignorait peut-être mon infidélité; mais en étais-je moins coupable? et l'expression de sa naïve tendresse n'allait-elle pas ajouter à mes torts et me rendre odieux à moi-même? Je lus donc d'abord celle-ci; et il la tendit au comte, qui la parcourut.
Mademoiselle Manteul débutait par demander mille pardons à son frère de lui avoir donné un faux espoir; induite elle-même en erreur, elle avait cru de bonne foi ce qu'elle désirait avec ardeur, que son frère fût l'objet secret des sentiments de Matilde. "C'est votre lettre même, cette lettre que je vous avais demandée, et dont j'attendais un si bon effet, qui a détruit toutes mes espérances. Non, mon frère, ce n'est pas vous qui êtes aimé. Matilde a disposé depuis longtemps de son coeur; elle refuse les hommages de Zastrow, les vôtres; elle refuserait ceux de l'univers, et c'est en faveur de votre nouvel ami, de ce baron de Lindorf dont vous me parlez. Elle n'a vu que son nom dans votre lettre, et son émotion a trahi le secret de son coeur; mais ce n'en est pas un pour vous; vous le savez déjà sans doute: puisque vous êtes aussi lié avec M. de Lindorf, il aura sûrement eu pour vous la même confiance; il vous aura dit que, depuis plus de deux ans, il est engagé avec la jeune comtesse de Walstein. C'est d'abord le comte son frère, intime ami de ce Lindorf, qui désira cette union; mais bientôt leurs coeurs furent d'accord sur ce projet; et Matilde assure qu'il n'y a que sa mort ou l'inconstance de Lindorf qui puisse le rompre, et que jamais elle ne sera qu'à lui. Votre amour, mon cher frère, devient donc la chose du monde la plus inutile. Je vous connais assez raisonnable, assez généreux pour être sûre qu'il va se changer en amitié, et que vous trouverez même du plaisir à servir en même temps Matilde et votre ami. Vous le pouvez en lui remettant cette lettre, que la pauvre petite ne savait comment lui faire parvenir. Ce n'est pas elle qui vous le demande; c'est moi qui l'ai voulu. Je pense que c'est le moyen le plus sûr de vous guérir tout à coup. Dites, répétez bien à M. de Lindorf, que sa jeune amie gémit sous l'oppression de sa tante; qu'elle sera forcée d'épouser ce Zastrow qu'elle abhorre, et qu'elle en mourra certainement. Engagez-le à partir à l'instant même, à venir la consoler, la délivrer, l'enlever même s'il le faut; je ne vois que cela pour la tirer d'affaire. Qu'aurait-il à craindre, puisqu'il est autorisé par le frère de Matilde? J'aurais sans doute préféré que ce fût vous, Charles; mais son coeur était donné autant qu'elle vînt à Dresde. N'y pensez donc plus que pour lui rendre un service essentiel à son bonheur, et peut-être à celui de votre soeur."