Dans le but de procéder systématiquement au récit des événements qui se rattachent au séjour de l'aile gauche du 65e bataillon dans les forts qu'il a eu pour mission de défendre, Edmonton suit immédiatement Ostell. Après la compagnie No. 1, passons à No. 2. L'auteur a hésité quelque temps à placer le récit de la défense d'Edmonton à la seconde place, car son importance lui donne droit à la première. A Edmonton en effet étaient les quartiers généraux du commandant en chef de toute la ligne de défense de Calgarry à Fort Pitt. Ce n'est qu'après mûre réflexion et pour rendre plus claire dans l'esprit du lecteur la position de chaque compagnie du bataillon, que l'auteur s'est décidé à faire le récit en se basant sur l'ordre des compagnies dans le bataillon.
Edmonton n'est rien autre chose qn'un gros bourg que les citoyens de l'endroit ont qualifié du titre pompeux de (town) ville. Cette ville (puisqu'on l'appelle ainsi) est située à un mille de la Saskatchewan et est, en général, bien bâtie. Toutes les constructions sont en bois, il n'y a que deux maisons en brique. Les habitants de la ville sont pour la plus grande partie des Anglais, les Canadiens résident aux environs sur les terres qu'ils ont défrichées.
Sur les bords de la Saskatchewan s'élève le fort de la Baie â'Hudson. Ce fort, dont les murs consistent en pieux enfoncés en terre et fortement liés les uns aux autres, renferme le magasin de la Baie d'Hudson, les quartiers des employés et des dépendances considérables. Comme il est muni d'un bon puits qui peut fournir de l'eauad libitumà une garnison assez considérable, il pourrait soutenir un assez long siège contre des troupes qui ne seraient pas munies d'artillerie. Sans être d'une libéralité excessive ni d'une politesse extraordinaire, les employés de la compagnie de la Baie d'Hudson nous ont cependant témoigné assez de sympathie. Les marchands nous ont bien vendu leurs marchandises au plus haut prix, et l'on sait ce que c'est que le plus haut prix dans l'Ouest; mais c'était pour eux une occasion unique de voir de leurs yeux de l'argent. Car il faut dire que cette expédition du Nord-Ouest a été un bonanza pour cette région. Lorsque nous y sommes arrivés, l'argent y était des plus rares, le cultivateur, le producteur échangeaient leurs produits contre de la marchandise et la plupart du temps l'argent n'entrait pour rien dans toutes ces transactions. Notre arrivée a été comme un: torrent d'argent qui a envahi le pays. Les semences étaient presque terminées et les cultivateurs attendaient la moisson les bras croisés; tout-à-coup, grâce à la révolte, les voilà qui louent leurs chevaux au gouvernement à raison de $8.00 par jour pour deux chevaux et de $12.00 pour quatre. Ils vendent leurs animaux cent pour cent plus qu'ils ne valent et ainsi de suite pour leurs autres produits. La compagnie de la Baie d'Hudson avait une quantité de provisions en magasin, le gouvernement a tout acheté au maximum. Si on pouvait en ce cas-ci appliquer, pour trouver la cause de la rébellion, le vieux proverbe "le vrai coupable est celui à qui le crime profite," on n'aurait pas besoin de se demander si certains fournisseurs ne sont pas au fond de cette affaire, car plusieurs y ont fait fortune. D'un autre côté, les missionnaires ont perdu toute leur influence sur les Métis et les Sauvages en révolte. Les chefs de ces rebelles leur ont représenté les prêtres comme des traîtres vendus au gouvernement. La preuve, c'est que les Sauvages ont massacré deux missionnaires, ce que n'avaient jamais fait auparavant même les Sauvages idolâtres.
Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les choses ne changeront pas.
Les blancs ont aussi à se plaindre du gouvernement, Il y a ici d'honnêtes colons canadiens et anglais qui sont établis sur des terres qu'ils possèdent depuis plusieurs années et qui, cependant, n'ont encore pu obtenir de lettres patentes.
Si les choses continuent ainsi, avant longtemps, nous aurons une seconde rébellion à abattre et cette fois ce ne serait plus une révolte de Métis mais de colons canadiens et anglais. L'on se plaint aussi beaucoup du monopole exercé par la compagnie de la Baie d'Hudson et de la conduite des agents des Sauvages. L'on tient ces derniers responsables en grande partie des troubles qui ont éclaté dans certaines tribus. On leur reproche leur incapacité, leur malhonnêteté dans certains cas et souvent leur ignorance complète des moeurs et coutumes des gens sur les intérêts desquels ils ont la charge de veiller.
Les notes qui précèdent ont été cueillies ça et là, elles ont été fournies à l'auteur par les colons canadiens des environs, si elles ne sont pas exactes, elles représentent du moins l'état d'esprit dans lequel se trouvaient nos compatriotes de l'Ouest quand nous sommes passés à Edmonton.
Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les choses ne changeront pas. Le bataillon droit du 65e arriva à Edmonton le 1er mai; quatre jours plus tard le bataillon gauche entrait aussi au Fort. Après que la division du bataillon eût été décidée, le général Strange confia à la compagnie No. 2 la garde de cette place importante. Le capitaine des Trois-Maisons, assisté des Lts. DesGeorges et Charest, était l'officier en charge du détachement du 65e, mais le général Strange qui y tenait encore ses quartiers généraux, en était le commandant. Le 14 mai, le Lieut-Col. Ouimet arriva de Calgarry à Edmonton, accompagné du Major Brisebois, ancien officier de la Police à cheval et fondateur du Fort Brisebois connu aujourd'hui sous le nom de Calgarry. Le voyage de Calgarry à Edmonton, deux cent quinze milles, avait été fait en quatre jours. L'arrivée du colonel fut saluée par des cris de joie de la part de tous les soldats du bataillon. A peine descendu de voiture, le colonel alla se rapporter au Major-Général Strange qui le félicita sur son heureux retour. Il le remercia des services qu'il avait rendus à la division d'Alberta par la manière habile dont il s'était acquitté de sa mission à Ottawa, ajoutant qu'il regrettait que pour des raisons politiques il s'était répandu tant de fausses rumeurs au sujet de ce voyage.
La même après-midi, le général Strange quittait Edmonton en bateau, accompagné du 92ème d'Infanterie Légère de Winnipeg, en route pour Victoria où l'attendait le bataillon droit du 65ème. Un ordre de brigade, lu avant le départ du Major-Général, enjoignait au Lieut-Col. Ouimet de rester à Edmonton comme commandant militaire du District avec le contrôle des détachements du 65ème en garnison dans les différents postes, la surveillance des Sauvages des réserves environnantes. Il reçut aussi instruction spéciale de veiller à maintenir les communications de la colonne expéditionnaire du Général Strange, et d'assurer son approvisionnement dont la base était Calgarry. A part les officiers déjà nommés, le Capt. Bossé, capitaine paie-maître du bataillon, resta à Edmonton. Le Major Brisebois qui avait offert ses services fut accepté comme officier d'état-major et ses services ainsi que son expérience furent d'un grand prix.
Dès le lendemain du départ du Général Strange, une députation des Canadiens et des Métis de St-Albert, composée de cinq représentants des deux nationalités, se rendit auprès du Colonel Ouimet avec une lettre de Mgr Grandin. Ils représentèrent qu'uneDanse de la Soifavait été convoquée par des émissaires de Gros-Ours sur la réserve de la RivièreQui But, à dix milles en arrière de St-Albert. Le but de cette assemblée était de déclarer la guerre aux blancs, et les Sauvages s'y rendaient de tous côtés. Il y avait même une date fixée, le 24 mai, pour le pillage et le massacre des habitants de St-Albert et d'Edmonton. Sur la suggestion du Colonel, le lendemain, une grande assemblée de tous les Canadiens et les Métis de St-Albert eut lieu, et soixante et quinze Métis après avoir prêté le serment d'allégeance, reçurent des armes et se mirent en état de défense. M. Samuel Cunningham3était leur capitaine; il était assisté de MM. Bellerose et Maloney comme lieutenants. Le même soir vingt-cinq des nouveaux volontaires étaient mis en service actif et placés en éclaireurs tout près de la réserve pour surveiller les Sauvages et pour se renseigner sur leurs desseins. Ils firent, si bien leur devoir que les Sauvages, au bout de quelques jours, abandonnèrent leur projet de danse et retournèrent sur leurs réserves Respectives.
Footnote 3:(return)M. Cunningham a été élu l'automne dernier membre du Conseil du Nord-Ouest.
Un événement important qui marqua le passage du bataillon en cet endroit fut la procession de la FÊTE-DIEU. Environ cinquante hommes de la compagnie No. 2 à Edmonton et de la compagnie No 7 au Fort Saskatchewan y prirent part et servirent d'escorte au Saint-Sacrement, l'arme au bras, avec leurs officiers. N'eut-ce été l'absence de la musique du régiment on se serait cru à Montréal. Le zèle que déployèrent en cette circonstance les habitants de St-Albert pourrait témoigner à lui seul de l'estime qu'ils avaient pour le bataillon. Chacun avait envoyé sa voiture pour transporter les volontaires et le voyage fut des plus gais. Après la messe, un dîner splendide, préparé par les soeurs grises de la Mission, fut servi aux soldats dans une des grandes salles de l'Évêché. Il serait à propos de mentionner ici l'oeuvre immense que font les religieuses de cet ordre en cette localité. Établies dans le pays depuis plusieurs années, elles y ont fondé un orphelinat sous la haute protection de l'Évêque. Recueillant, un peu partout, de pauvres petits enfants indiens, elles les élèvent dans la voie de la vertu la plus sévère et, tout en préparant leurs âmes à la grâce, dissipent les ténèbres de l'ignorance où sont plongés leurs jeunes esprits. Aussi quelle agréable surprise pour les volontaires que d'entendre ces jeunes pupilles chanter "Les Souvenirs du Jeune Age" en bon français, prononcé avec un accent métis inimitable, et le "Home sweet home" en bon anglais. A part cette instruction intellectuelle, les bonnes religieuses habituent leurs élèves aux travaux manuels de toute sorte et les disposent à mieux goûter tous les bienfaits de la civilisation.
Quelques jours après cette fête, les employés supérieurs de la Compagnie de la Baie d'Hudson lancèrent un défi aux officiers pour un concours de tir. L'enjeu était un dîner chez M. Pagerie. Et ce n'était pas peu de chose. M. Pagerie était un célèbre cuisinier français qui s'était fixé à Edmonton depuis quelques années et y perdait peu à peu, faute de pratique, la mémoire des fameux plats qu'il servait jadis à ses clients. La palme resta au 65ème. Le Col. Ouimet, le Capt. Baby et le Lieut. DesGeorges furent les vainqueurs par dix-sept points.
Jusqu'au 22 mai, rien de bien extraordinaire ne vint troubler la monotonie de la vie de garnison. Ce jour-ci cependant la nouvelle de la victoire de Batoche ramena la joie dans tous les esprits et il y eut de grandes réjouissances au camp. Deux jours plus tard, on célébrait avec pompe l'anniversaire du jour de la naissance de Notre Gracieuse Souveraine. Il y eut fusillade et le canon tonna. Le reste du mois s'écoula sans incident remarquable.
Le 9 juin, la compagnie des volontaires Métis de St-Albert fut envoyée en expédition au Lac la Biche pour rassurer les esprits et intercepter Gros-Ours qui, suivant les rapports de certains Métis, se sauvait dans la direction du Lac Froid. Le Lieut. DesGeorges reçut le commandement de cette expédition.
Quelques jours plus tard, la troupe revenait avec la bonne nouvelle que sa mission avait été remplie avec succès. Enfin arriva le 24 juin, fête nationale de tous les Canadiens. Tous les volontaires du 65ème, tant du Fort Saskatchewan que d'Edmonton, se dirigèrent sur St-Albert où une messe solennelle fut chantée par Sa Grandeur Mgr. Grandin. Tous les soldats y assistèrent en armes. Après le service divin, il y eut grand dîner à la Mission. Dans l'après-midi, après un joli concert fourni par les élèves de l'orphelinat, eut lieu la grande assemblée des Métis de St-Albert. Des discours patriotiques furent prononcés par le R. P. Lestang, le Col. Ouimet, M. A. Forget, Ecr., Joseph Gauvreau, agent des terres, les Capts. Ethier, Doherty, et autres. C'était la première assemblée publique donnée sous les auspices de la Société Si Jean-Baptiste de St-Albert, fondée le matin même.
A peine revenus de cette fête, le Colonel reçut du Général Middleton une dépêche spéciale lui ordonnant de rassembler au plus tôt les divers détachements du 65ème et de descendre à Fort Pitt par bateau. Le 29 juin au soir tous étaient réunis auprès du Fort. Avant leur départ, les citoyens de St-Albert crurent devoir offrir aux officiers un grand dîner d'adieux. Les choses furent conduites à merveille. Le menu y était excellent et ne fut surpassé que par les discours patriotiques des orateurs.
Le lendemain après-midi, le vapeur "Baronness" arrivait au Fort et le même soir le 65ème disait adieu à Edmonton, en promettant de ne l'oublier jamais, mais espérant sincèrement n'être jamais forcés d'y revenir sous les mêmes circonstances.
Vendredi, le 1er mai, le bataillon droit était rendu à Edmonton. La veille, le major-général Strange avait informé le Lt.-Col. Hughes qu'il serait nécessaire d'envoyer un détachement du 65e à Fort Saskatchewan, un poste de la Police à cheval, à une vingtaine âe milles à l'est d'Edmonton, sur la branche nord de la Saskatchewan. En conformité avec les instructions reçues, le Lt.-Col. Hughes dut prendre une compagnie de l'aile droite. Son choix tomba sur la compagnie Mo. 7 commandée dans ce moment par le Lt. C. J. Doherty qui remplissaitpro temporeles fonctions de capitaine; le lieut. A. E. Labelle devait aider au Capt. Doherty à remplir ces fonctions importantes. En obéissance aux ordres reçus, la compagnie laissa Fort Edmonton à sept heures du matin, le lendemain, 2 mai. Elle était composée comme suit:
Capitaine C. J. Doherty, commandant; Lieut. A. E. Labelle; Sergent-Major G. E. A. Patterson; Sergent de couleur Arthur Laframboise; Sergents Edouard Terrous et E. Desnoyers; Caporaux Joseph Moquin, Charles Cox et Philippe J. Mount; Soldats Joseph Audette, Narcisse Breux, Fred. Bury, F. Brousseau, D. Caron, D. Clifford, A. E. Clendenning, N. Fafard, L. Fournier, James Kelly, Thos. Kennedy, Adolphe Laberge, Emile Lefebvre, E. Lafontaine, Ulric Lamontagne, J. Victor Marien, A. E. Marien, Jos. E. Monette, Alfred Marsouin, Albert Perreault, John Polan, Michael Roach, Georges Smith, Pierre Schinck, Lucien Sauriol, J. E. Thériault, Chs. Thuot, L. P. Wilson; trompette, Octave Giroux; tambour, A. Rémillard.
La route d'Edmonton à Fort Saskatchewan est passablement bonne, mais les chevaux étant fatigués par la dernière marche de Calgarry à Edmonton, on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard. A mi-chemin le détachement fit une halte, et alla luncher à une espèce d'hôtel tenu par un ancien Montréalais, qui, il y a quelques années passées, était chef de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier repas plut tellement aux voyageurs que plus tard jamais aucun officier ou homme de la garnison, qui quittait le Fort Saskatchewan en route pour n'importe quel antre endroit, ne manquait d'arrêter chez "Pagerie" en passant; on se sentait un appétit extraordinaire à la vue du vieux chantier transformé en restaurant. Soit dit entre parenthèses que des malins faisaient circuler des rumeurs allant à dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus, fille de l'hôtelier, était un aimant plus puissant que l'hospitalité de Pagerie lui-même. Quoiqu'il en soit, lors de cette première visite, le devoir força les officiers et les hommes à quitter l'endroit, et, à deux heures de l'après-midi, la compagnie No. 7 gravissait le monticule sur lequel le Fort était situé. On avait dû traverser en bac hommes, chevaux et équipage.
Ce moyen de transport est mû par la force du courant de la Saskatchewan, qui comme celui de toutes les rivières qui prennent leur source dans les Montagnes Rocheuses, est très-rapide. Le système qui fait fonctionner le bac est des plus simples et cependant il causa une certaine surprise aux volontaires qui ne l'avaient encore vu en opération. Une corde en fil de métal est tendue d'une rive à l'autre, fixée à deux poteaux très-élevés sur l'une et l'autre rives. Deux petites roues courent tout le long de cette corde. A chacune de ces roues est attaché un câble qui est fixé autour d'une troisième roue à bord du bac même, vers le milieu. En faisant fonctionner cette dernière roue d'un côté ou de l'autre, la corde, posée dans la direction où l'on veut aller, se raccourcit, attire le bac du côté indiqué et, le mettant dans le courant, l'entraîne sur la rive opposée.
Au moment où la compagnie grimpait la côte du Fort, quatre de front, la garnison, sous les ordres du Sergent-Major Parker de la Police à cheval (le commandant, Major Griesbach, étant absent), sortit sous les armes et, après avoir salué les arrivants par une fusillade, présenta les armes. Le compliment fut aussitôt rendu et, quelques minutes plus tard, la compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On fixa immédiatement les tentes dans le carré des casernes puis tous prirent un repos bien mérité, après une marche d'au-delà de 220 milles.
Le fort est placé dans un endroit très-pittoresque. Situé sur la cime d'un monticule, il domine la rivière dont les eaux bourbeuses s'élancent avec tant de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment à l'autre, emporter avec elles la côte de sable elle-même. Le fort, comme on était convenu de l'appeler, est entouré de tous côtés par des broussailles, ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis comme on en redoute dans ces territoires. Les fortifications consistent en une clôture basse faite de pieux plantés dans le sol; une seconde rangée de pieux, dix pieds de haut, est plantée derrière la première. Cette clôture entoure un terrain quadrangulaire d'environ deux cents verges de front sur une profondeur de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six bâtiments; les quartiers de l'officier-commandant, une maison plus petite, située tout auprès, servant de logement aux officiers de la compagnie, une caserne, et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de meurtrières, font saillie dans la palissade et donnent un abri sûr, derrière lequel on peut combattre avec succès toute attaque contre le Fort.
A l'arrivée du détachement du 65e, ce fort était défendu par dix-sept hommes de la Police à cheval, sous les ordres de l'inspecteur Griesbach. Plus tard le nombre des hommes de police fut réduit à sept ou huit. Dès le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine donna des ordres qui fixaient la discipline quotidienne. Le lever devait avoir lieu à six heures. Il y aurait cinq heures d'exercices; une avant déjeuner, deux avant dîner et deux autres pendant l'après-midi; le coucher avait lieu à dix heures.
Ce même jour, l'inspecteur Griesbach, élevé au rang de major par le gén. Strange, fit l'inspection de la compagnie. Il dit qu'il était charmé de l'apparence et des qualités militaires des hommes, mais ajouta qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne fussent plus convenables.
A partir de cette date jusqu'à la fin de la campagne, tous s'appliquèrent à leurs devoirs respectifs, et les recrues, qui n'étaient pas peu nombreuses, acquirent une connaissance suffisante des mouvements militaires pour parer à toute éventualité.
Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit à la petite chapelle catholique située dans le village, ou plutôt, comme disent les gens de l'Ouest, dans la cité de la Saskatchewan. Le Rév. Père Blais, O. M. I., qui est curé de cette paroisse, y dit la sainte messe.
Ce prêtre dévoué est natif des Trois-Rivières, et est le frère du Rev. Père Blais, supérieur du Collège de Nicolet.
Quoiqu'encore jeune, cet apôtre a la charge de trois paroisses, ce qui veut dire une centaine de milles dans ce pays de distances magnifiques. Par son zèle et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement de ses devoirs sacrés, il s'est fait aimer de tous ceux au milieu desquels la Providence l'a placé. Sa bonté exceptionnelle à l'égard des membres de la compagnie No. 7 ne sera jamais oubliée par ceux-ci, et les officiers comme les hommes sauront, chaque fois que leur pensée retournera aux jours passés sur les rives de la Saskatchewan, se rappeler avec reconnaissance le saint apôtre et ami qu'ils avaient là-bas; ils espéreront sans cesse pouvoir un jour lui souhaiter la bienvenue dans sa province natale. La messe fut servie par le sergent de couleur Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise) et par le sergent Eugène Desnoyers, (fils de Son Honneur le juge Desnoyers). Un choeur improvisé, dirigé par le Lt. A. E. Labelle, fit résonner les voûtes de la mission de tons inconnus jusqu'à ce jour.
Les membres de la compagnie professant la religion protestante eurent un service dans les casernes; le R. P. Biais y officiait.
On n'avait pas jusqu'à ce jour, malgré les rumeurs qui circulaient généralement, vu aucun Sauvage hostile dans les environs, et la galante compagnie No. 7 commençait à craindre qu'elle n'eût que peu de chances de moissonner aucun laurier dans la campagne. Lundi, le 11, on reçut au Fort la nouvelle que les Sauvages et les Métis de la Rivière Bataille devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un convoi de provisions qui marchait de Calgarry à Edmonton. Le major Griesbach reçut des ordres lui commandant de se rendre à la rivière Bataille, avec toute la police à cheval du Fort, pour arrêter les chefs de ce mouvement. Il quitta le Fort à une heure avancée de la veillée, laissant la garnison sous le commandement du Capt. Doherty.
La journée du mardi se passa sans incident; mais vers minuit et demi, le mercredi matin, la sentinelle, en devoir dans le bastion du Nord-Est de la palissade, crut devoir appeler le sergent de garde. Le sergent de couleur Laframboise, en devoir ce soir là, se rendit au bastion. Après quelques minutes d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et entendre des sifflements sourds presque immédiatement suivis de cris imitant ceux du coyote ou louveteau des prairies. Le sergent alla immédiatement réveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut sur les lieux, accompagné du Lt. Labelle. Deux éclaireurs métis qui étaient au Fort déclarèrent, après avoir entendu les cris des broussailles, que ce ne pouvaient être ceux d'aucun animal, mais plutôt, ceux dont se servent ordinairement les Sauvages quand ils sont dans le sentier de la guerre. Toute la compagnie fut bientôt sur pied. En un instant, les bastions étaient occupés par différentes divisions et chacun était à son poste. Évidemment les rôdeurs durent s'apercevoir que la garnison était préparée à les recevoir chaudement et que prendre un Fort défendu par une milice canadienne est chose plus difficile que l'on pense, car ils se retirèrent peu à peu, et au petit jour les signaux de ralliement se répétaient dans la distance.
Le capitaine crut alors devoir envoyer deux éclaireurs, de longue expérience comme trappeurs, pour examiner les bois environnants et faire rapport an commandant. Après une patrouille faite avec soin, ils revinrent au fort et déclarèrent qu'ils étaient sûrs qu'une bande de Sauvages avait rôdé aux alentours de la place. Plus tard on apprit que les Sauvages avaient eu connaissance du départ du major et d'une partie de la garnison, et avaient probablement cru l'occasion favorable pour saccager le fort. Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance des braves de Montréal gâta la sauce.
Pendant le séjour de ce détachement dans le fort, plusieurs officiers vinrent y faire visite; entr'autres le Gen. Strange, les capitaines Giroux et Bossé et les lieutenants Ostell, Hébert et DesGeorges. Les uns comme les autres ne purent que faire des éloges de la bonne tenue des hommes.
Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui était de garde dans le bastion, aperçut deux cavaliers qui s'approchaient du fort avec des allures suspectes. Ne recevant aucune réponse à son qui vive! il déchargea sa carabine et les vit prendre au galop un chemin opposé. La sentinelle du bastion plus loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit prendre, à la course, la direction des côtes du Castor.
Le lendemain, on célébra l'anniversaire de la naissance de la reine Victoria. Dans l'avant-midi, il y eut une partie debase ballentre neuf membres du 65e et neuf de la Police à cheval et des Éclaireurs; la victoire resta à ces derniers.
Dans l'après-midi un programme très-bien rempli de jeux de toutes sortes fut exécuté à la lettre.
Pendant la veillée, il y eut un grand bal dans les casernes. Parmi les personnes présentes, il y avait Mesdames major Griesbach; major Butler, A, Lang et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col. Wragge, J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui épouse du Dr. Tofield, chirurgien-général de la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr. Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et Lt. Labelle.
Il était une heure du matin quand la danse cessa. Des rafraîchissements furent distribués par le sergent-major Patterson, président du comité des jeux.
Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet, huit hommes de la garnison sous les ordres du Lt. Labelle, se rendirent à St. Albert pour prendre part à la procession de la Fête-Dieu.
Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita le fort. Il se déclara satisfait au plus haut degré et félicita les officiers et les hommes sur leur conduite.
L'événement le plus important qui suivit fut la célébration de la fête St. Jean-Baptiste. Quinze hommes se rendirent à St. Albert sous le commandement du Capt. Doherty pour prendre part à la fête. Ce fut là que le Lt.-Col. Ouimet annonça qu'on avait reçu des ordres de retourner à Montréal aussitôt qu'un bateau, envoyé de Fort Pitt, serait arrivé à Edmonton. La nouvelle fut reçue avec beaucoup d'enthousiasme: la vie de garnison devenait monotone et, malgré tous les charmes de la vie militaire, tous commençaient à réaliser que rien ne peut remplacer le foyer absent.
Dès leur retour au fort, les soldats ne furent pas lents à répandre la bonne nouvelle parmi ceux qui avaient fait la garde en leur absence; et les préparatifs du départ furent commencés.
Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla souper chez M. Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier. M. Fitzpatrick est le frère du savant avocat qui a défendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur très-riche; entr'autres propriétés, il est possesseur d'un vaste terrain situé sur la rive nord de la Saskatchewan, vis-à-vis le Fort. Le R. P. Blais et M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortuné, étaient au nombre des invités.
Le lendemain matin, le camp était levé et chacun se mettait en route, le coeur gai, pour Edmonton où l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut qu'un seul endroit en route où les soldats éprouvèrent quelque peine. Ce fut lorsqu'on passa devant le petit hôtel de Pagerie; pas un qui ne jetât un regard de regret et d'envie vers l'unique fenêtre de la maison d'où "l'ange de la Forêt" envoyait à chacun le baiser d'adieu.
Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite et les amusements de cette garnison.
La discipline et la subordination des hommes a toujours été exemplaire. La satisfaction du commandant de la compagnie a été telle, qu'il a cru devoir donner les galons de lieutenant aux trois sergents de cette compagnie avant d'arriver à Montréal.
Les quelques semaines de séjour au Fort n'ont pas été sans amusement. Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le Lt. Labelle, à la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps, découvrait un jeu de paume qui fut immédiatement placé dans la cour du fort. Que de fois la lune éclairait la fin de quelque partie chaudement contestée, à laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit forçaient les joueurs à cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'était pas la partie la moins intéressante du programme.
Pendant ce temps, le capitaine plus sérieux, comme le requéraient, son âge et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie du major Griesbach et goûtait, avec délices, l'hospitalité de la dame du Major dont l'excellence des tartes au flan n'était surpassée que par la cordiale politesse avec laquelle elles étaient offertes.
Pour tout résumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs fâcheux de son séjour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et des nuits d'alarme il y avait d'autre côté des heures de plaisir et d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramènent leurs pensées à ces jours de vie militaire, tous s'accordent à répéter le vieil axiome: "s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles journées."
Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du bataillon gauche de Calgarry à Edmonton, vingt hommes avaient été laissés aux Buttes de la Paix, sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformité avec les ordres du général Strange. Cette garnison, qui devait plus tard s'illustrer par la construction d'un fort superbe, qu'elle a laissé comme souvenir de son passage sur la rive sud de la Petite Rivière au Calumet, mieux connue sous le nom de rivière de la Paix, se composait comme suit: Lieut. Villeneuve; de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau, aussi de la 8e; caporal Eusèbe Beaudoin de la 1ère compagnie; et des soldats Napoléon Robert, et Ferdinand Robert du No 1; J. Savard, J. Connolly, E. Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau, A. Gravel, F. Dépatie, et A. Hébert, No 4; J. Sanschagrin, X. Quévillon, D. Ménard, Edouard Gervais, L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche et M. Deslauriers, No 8.
Dès le lundi, 4 de mai, au matin, ce détachement prit possession d'un chantier situé sur la ferme du Gouvernement, et se mit immédiatement à l'oeuvre pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand nombre travaillaient à cette besogne, d'autres perçaient des meurtrières.
Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'était rendu jusqu'à Edmonton avec le reste du bataillon gauche, dont il était adjudant, reçut ordre du général Strange de retourner tout de suite à la ferme du Gouvernement pour prendre le commandement des garnisons de la Traverse de l'Élan Rouge et des Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers généraux en ce dernier endroit. Le même soir, le capitaine Ethier entrait dans ses quartiers, à la grande satisfaction de tous les hommes qui l'estimaient et comme chef et comme ami. Il y eut donc réjouissances générales au camp pendant la veillée; cependant à 9.30 heures les préparatifs pour le sommeil se commençaient et, à dix heures, le camp était rentré dans le silence le plus profond. Tout-à-coup, vers une heure du matin, le cri d'alarme d'une sentinelle éveilla le capitaine et en quelques instants toute la garnison était sur pied. En un clin d'oeil, chacun était à son poste, et les ordres clairs, brefs du capt. Ethier étaient exécutés dans le silence le plus parfait. Il faut ici dire, à la louange des soldats de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi que plusieurs fois plus tard, ils firent preuve d'un grand sang-froid et d'un courage calme. Attentif au mot d'ordre, chacun obéissait, en silence, se mettait au poste qu'on lui assignait et ne disait un mot que lorsque le danger était passé et qu'il était revenu à sa couverte. Cette nuit-là la consigne fut rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout sur un qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles furent organisées, conduites par le capitaine et le lieutenant à tour de rôle. Un métis Écossais du nom de Philip, qui était attaché au camp en qualité d'interprète et un nommé Joseph Kildall (Big Joe), sous-agent des Sauvages Stonies accompagnèrent les soldats dans leur patrouille. La nuit étant très-obscure on ne découvrit rien. Cependant de bonne heure, le matin, Big Joe découvrit les traces d'une bande de Sauvages à un mille du Fort. En suivant les pistes, on calcula qu'ils étaient venus en assez grand nombre. Dix loges avaient été levées et, croyant sans doute la force de la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'était en réalité, l'ennemi s'était enfui au lever du soleil.
Le résultat de cette alerte fut la décision immédiate d'un plan de fortifications. Le conseil de guerre, composé du capitaine et du lieutenant, s'assembla le même jour et décida, à l'unanimité, de commencer immédiatement les travaux de fortification. Embarrassé par son inexpérience, le conseil décida de choisir, comme modèle de fortifications, celles du bastion à meurtrières de l'Ile Sainte-Hélène. Le même soir le capitaine posa le premier bois du bastion à deux étages qu'on devait construire sur le même plan que celui de l'Ile Ste-Hélène, et le lieutenant jeta la première pelletée de terre du futur mur de revêtement. On se mit tout de suite à l'oeuvre et, au bout de dix jours, le fort était en assez bon état de défense; la garnison pouvait maintenant résister à des forces vingt fois supérieures.
Le fort consiste en nne grande maison de bois équarri, garni d'une double rangée de meurtrières; au rez-de-chaussée sont installées la salle de garde et la cuisine; à côté de la cuisine, la chambre des officiers; le dortoir est situé partie en haut partie en bas.
Le poste est protégé par la Rivière de la Paix et les collines qui l'avoisinent; un bastion de dix pieds carrés, à deux étages, domine la colline et la rivière; partant du bastion, une palissade en bois et en terre de sept pieds de hauteur et de quatre pieds d'épaisseur, toute garnie de meurtrières; en avant le grand chemin allant de Calgarry à Edmonton avec poste de sentinelle, guérite etc.; de l'autre côté, un large fossé, et deux postes de sentinelles.
Dès l'arrivée du capitaine dans ses quartiers, on dressa les règlements de la garnison. La vie est d'une uniformité rigoureuse. A 5 heures, lever et lavage à la rivière; à 6 heures, nettoyage de la maison et des effets; à 6.30 heures a.m., déjeuner; à 7 heures travail manuel, corvées etc.; à 9 heures patrouille, exercices militaires et continuation du travail; à 1 heure, dîner; à 2 heures, travail; à 7 heures, souper, récréation, patrouille; 9.30 heures, tatou; à 10 heures, extinction des feux, silence.. Garde, nuit et jour. Ce règlement tenait bon tous les jours. Le dimanche il n'y avait pas de travail, et la monotonie de l'existence des soldats était brisée. Aussitôt après déjeuner, le capitaine menait tous les soldats dans une jolie plaine située auprès du fort. On s'y rendait en deux files. Après une heure d'exercices militaires, les soldats déposaient les armes et allaient en rangs chercher leurs couvertes, capotes etc., puis revenaient à leur places respectives.
Alors on faisait une évolution inconnue dans lesQueen's Regulations, mais qui pour être originale n'en était pas moins pratique. Le capitaine les faisait déployer en tirailleurs, puis quand ce premier mouvement était exécuté, le rang de devant faisait volte-face et les deux vis-à-vis procédaient pendant un quart d'heure au secouement des couvertes etc. Après cet exercice, le capitaine en nommait deux qui allaient nettoyer et balayer le fort pendant que les autres se reposaient. Quand les deux balayeurs revenaient de leur mission, ils criaient:all's well!Alors on reformait les rangs, on reportait les couvertes au fort puis la cérémonie était close. Vers les dix heures et demie on disait le chapelet en commun. Les agents, interprète et tout étranger qui se trouvait dans les alentours se rendaient au fort et prenaient part au seul service du dimanche qui s'y pratiquait, la récitation du rosaire. Le reste de la journée était employé a la récréation pour ceux qui n'étaient pas de garde ou de corvée.
Quant aux officiers leur besogne était multiple. Le capitaine se chargeait de toute la correspondance officielle et ce n'était pas peu de chose, surtout après l'établissement de la ligne télégraphique d'Edmonton; il était aussi quartier-maître et paie-maître. Le lieutenant surveillait les travaux, distribuait les rations aux soldats et faisait les retours. Pendant les quinze premiers jours, ils ne dormirent guère qu'une heure ou deux par nuit, étant sur un qui-vive continuel. La position en effet était loin d'être de nature à les rassurer. Sans autres voisins que les garnisons d'Edmonton et de Fort Ostell, l'une située à 40 et l'autre à 35 milles de distance, entourés de plusieurs tribus sauvages dont les loges se nombraient par plusieurs centaines, sans fortifications sûres et fortes, la responsabilité de leurs charges leur paraissait dans toute son importance. Et les travaux ne pouvaient se poursuivre avec toute la vitesse voulue. Il n'y avait presque jamais plus que neuf hommes disponibles pour la corvée. Car il faut déduire les deux cuisiniers, le boulanger, ceux qu'on avait relevés de garde le matin et la garde du jour. Cependant, malgré le petit nombre d'ouvriers, les fortifications étaient presque complètes après quinze jours de fatigue.
Le 9 mai, deux événements remarquables vinrent troubler la monotonie de l'existence solitaire de la garnison.
De bonne heure dans l'ayant midi, le Lt. Col. Osborne Smith passa au Fort, à la tête de son bataillon, le 91e d'Infanterie Légère de Winnipeg. Il distribua aux officiers des armes et de la munition.
Le capitaine Bossé, paie-maître du 65e, les accompagnait et paya aux soldats un mois de solde.
Dans l'après-midi, le capitaine Ostell passa avec sa compagnie en route d'Edmonton à la rivière Bataille.
Quelques jours plus tard, le Rev. P. Leduc, missionnaire attaché à l'évêché de St. Albert, passa au Fort. Sur le conseil du capitaine, tous les soldats allèrent à confesse. Une tente avait été montée près du Fort et servait de confessionnal. Le bon missionnaire y confessa jusqu'à minuit. Le lendemain matin tous communièrent. Plusieurs raisons poussaient les soldats à s'empresser de profiter de la visite de ce missionnaire pour remplir leurs devoirs religieux. D'abord, c'était la première occasion qui s'offrait et personne ne pouvait dire combien de temps ils seraient sans en trouver une pareille. Ensuite, pendant les premiers jours de leur vie de garnison ils avaient été attaqués à quatre reprises différentes. La première a été rappelée pins haut. La seconde eut lieu pendant la nuit du 10 de mai; la troisième le 13 et la dernière vers le 18. L'attaque du 13 fut la plus sérieuse. La nuit était très-sombre. Le soldat Savard montait son quart lorsque tout-à-coup une balle lui siffla à l'oreille; il donna aussitôt l'alarme et pendant que la garnison se mettait en état, de défense une seconde balle, venant d'une autre direction, traversa la palissade et siffla à l'oreille du soldat Deslauriers qui faisait sa ronde dans un autre poste; comme dans les attaques précédentes, les soldats firent preuve de beaucoup de sang-froid. Les soldats passèrent le reste de la nuit sous les armes. Plusieurs patrouilles furent faites, mais sans résultat à cause de la grande obscurité. Le lendemain matin on découvrit les traces des assaillants et le point d'attaque. Quant au nombre il était difficile de s'en assurer. Ils avaient campé au bord d'un petit lac à environ deux milles du Fort, et deux des leurs s'étaient avancés jusqu'à un fossé, qui avait été creusé depuis plusieurs mois pour égoutter les terres, à une soixantaine de verges seulement du camp et avaient fait feu sur la garde. Lors de la dernière attaque les Sauvages volèrent quatre chevaux qui paissaient dans un champ voisin du fort. Le lendemain, le capitaine envoya une bande d'éclaireurs sous le commandement du Lieut. Dunn de la police à cheval d'Alberta et, le même soir, ils ramenèrent au camp les chevaux volés plus deux autres qu'on avait trouvés à une douzaine de milles au sud. Quant aux voleurs, ils étaient disparus. L'interprète sauvage à qui appartenaient les chevaux volés hérita des deux autres, car leur propriétaire ne vint jamais les réclamer.
Quelques jours plus tard, la ligne télégraphique d'Edmonton était terminée. La construction de cette ligne avait été ordonnée par le Major-Général Strange avant son départ d'Edmonton. Les travaux en avaient été poussés avec activité. Le chef de l'expédition était un M. Parker. Il était opérateur employé spécialement par le département de la milice. C'était un de ces rares Anglais qui ont su s'attirer l'estime des volontaires. Il était fils d'un ministre protestant de Londres. Il était venu s'installer à Battleford: quelques années passées, et avait au moment de l'insurrection au delà de $4.000 de marchandises dans son établissement. Sonstockconsistait en pelleteries et en collections recueillies depuis plusieurs années et qu'il se proposait d'envoyer au musée Royal de Londres. Les insurgés dévalisèrent son magasin et détruisirent tout. Les soldats aidèrent à la construction de la ligne. Le 23 de mai tout était terminé et la ligne fonctionnait. M. Parker s'établit dans la maison de l'interprète et y resta jusqu'au 23 de juin quand il remonta à Edmonton avec le Capt. Ethier.
Le lendemain de la complétion de la ligne, anniversaire du jour de la naissance de la reine, il y eut grande parade. Dans l'après-midi, le capitaine reçut, par dépêche secrète, la nouvelle d'une rencontre du bataillon droit du 65e où ce dernier avait perdu cinquante hommes. On ne donnait la nouvelle que comme rumeur. Heureusement que, plus tard, les événements la démentirent. Le 25 de mai, le capitaine recevait ordre de faire réparer le pont de la rivière du Calumet situé à trois milles au nord. Il se rendit sur les lieux et, voyant que ses hommes n'étaient pas en nombre suffisant pour faire ce travail, il fit venir d'Edmonton une bande d'ouvriers qui exécutèrent à la lettre le but de leur mission.
Vers ce temps-là, le commandant à Edmonton autorisa le capitaine à engager quatre Sauvages de la réserve de la Côte de l'Ours pour servir d'éclaireurs. Il choisit quatre hommes sûrs, recommandés par le chef Peau d'Hermine, et pendant dix jours ils remplirent leur devoir à la lettre et furent bien remerciés par les autorités.
Le 31 de mai le capitaine Ethier reçut ordre du colonel de se rendre à l'établissement métis de Laboucane, (autrement, dit St. Thomas de Duhamel, au nom de Mgr Duhamel,) avec mission d'apaiser les esprits excités de la population de cet établissement métis et d'essayer de ramener les vingt familles qui étaient allées rejoindre les rebelles.
Le lendemain, le capitaine Cunningham et le lieutenant Bellerose du bataillon des volontaires métis de St. Albert arrivèrent au Fort Ethier. Ils avaient mission d'accompagner le Capt. Ethier jusqu'à Laboucane. Les trois officiers se mirent immédiatement en route. Ils arrivèrent au but, de leur voyage vers minuit, le même soir. Ils se rendirent tout de suite, à la maison d'Elzéar Laboucane, chef de cet établissement.
Elzéar Laboucane est un vrai métis. Il y a quelques années, lui et ses frères passaient pour des chefs valeureux dans les expéditions pour la chasse aux buffles. Quand ce métier cessa de payer, vers 1879, il résolut de s'établir sur les rives de la rivière Bataille et décida presque tous ses compagnons à fonder un village ousettlementen cet, endroit. Bientôt d'autres chasseurs aussi malheureux vinrent augmenter la population de la colonie. On s'adonna alors à la culture de la terre. Aujourd'hui la colonie comprend soixante familles établies sur les deux rives de la rivière Bataille. La famille Laboucane, la première arrivée et fondatrice de ce village qui porte encore son nom, est sans contredit la plus riche des familles métisses du district. La fortune d'Elzéar est évaluée à près de $30,000. Il est peut-être le seul qui ait osé faire concurrence au commerce de la compagnie de la Baie d'Hudson, lors des réunions annuelles des tribus de ce district, aux Buttes de la Paix, pour recevoir le traité du gouvernement, et il en retire de grands bénéfices. Quand le capitaine Ethier descendit chez lui, il était absent, étant occupé à conduire un train de transports qu'il avait mis au service du gouvernement et qui lui rapportait une couple de cent piastres par jour. Son épouse et ses deux filles, demoiselles bien élevées et d'un esprit peu commun, firent aux visiteurs les honneurs de la maison et les reçurent avec une hospitalité toute française. Le lendemain matin, la nouvelle de l'arrivée des militaires était répandue par toute la colonie, et, cependant, les principaux habitants, au nombre de seize, se réunissaient chez Laboucane.
C'étaient le R. P. Beilleverre, missionnaire, MM. Pierre St. Germain père, Pierre Descheneau, Joseph Gouin, Chs. St. Germain fils, Laurent Salois, Jos. Paquet, Louison Nepissingue, Roger Nepissingue fils, Félix Blangnon, Jos. St. Germain fils, Jérôme Laboucane, Edouard Paré, Augustin Hamelin, J.-Bte Tourangeau et Alex. Piscimwop.
Le capitaine Ethier leur expliqua le but de sa mission, et leur parla longuement en français et en Anglais; le Capt. Cunningham traduisait en cris les paroles du Capt. Ethier. Ce dernier leur assura qu'ils ne couraient aucun danger à rester sur leurs terres, et que les troupes du Gouvernement, loin de les venir déranger, les défendraient même contre les insurgés, si ceux-ci voulaient les forcer de se joindre à eux. Tous les métis parurent satisfaits de ces explications. On envoya des courriers ramener les fugitifs, et, le lendemain, les trois officiers partaient, accompagnés de plusieurs colons et du R, P. missionnaire.
En traversant la colonie, le capitaine Ethier remarqua l'originalité des masures qui servaient d'habitation à ces pauvres Métis. Toutes sont à un seul étage, mais très-proprement blanchies. L'ameublement y est des plus primitifs. Chose digne de remarque, une tente est fixée à côté de chaque maison. Le missionnaire en donna la raison. Tous ces Métis élevés à vivre sous la tente, après avoir passé la meilleure partie de leur vie à courir la plaine, ne peuvent s'habituer à vivre entièrement dans une maison; il leur faut toujours une tente où ils vont se reposer de leurs fatigues, en se rappelant avec regret les souvenirs des jours passés. En route les Métis conversèrent avec le capitaine et lui firent de grands éloges des petits soldats noirs (le 65ème), Ils arrivèrent aux Buttes de la Paix le 4 de juin vers midi.
Quelques instants plus tard, Mgr Grandin, évêque d'Alberta, entrait au Port. Les soldats saisirent leurs carabines à la hâte et, sans prendre le temps de faire aucune toilette, se mirent en rangs et présentèrent les armes. Puis mettant un genou en terre ils reçurent la bénédiction du prélat.
Pendant le court séjour de l'évoque à ce fort, il se passa une scène qui ne devait pas s'effacer de sitôt de l'esprit de tous ceux qui en ont été témoins. Un train de transports passait au Fort et, debout sur le perron pour les bénir, l'évêque leur souhaitait à chacun un heureux voyage. Tout à coup un cri de surprise s'échappe de ses lèvres et, avant qu'il pût prononcer un seul mot, l'un des charretiers, un jeune homme d'environ dix-neuf ans, était à ses genoux et lui baisait les mains avec tendresse. "Jean! mon Jean!" étaient les seuls mots qui sortaient des lèvres du prélat, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux. Quand il fut quelque peu revenu de son émotion, il raconta aux soldats étonnés le sujet de son trouble. Il y avait environ dix-huit à dix-neuf ans, une pauvre sauvagesse mourait au milieu d'une tribu de Pieds-Noirs. Elle laissait après elle un tout jeune enfant, âgé de six mois à peine. Les sauvages, embarrassés de cet étrange héritage, crurent ne pouvoir faire mieux que d'enterrer le fils à côté de la mère. Ils jetèrent donc l'orphelin dans la fosse de sa malheureuse mère et couvrirent de terre les deux corps. Un missionnaire, passant au camp le même jour, apprit la nouvelle de l'enterrement et courut à la tombe pour s'assurer si l'enfant, était encore en vie. Quelle ne fut pas sa surprise, après avoir découvert les corps, de voir que le petit être respirait encore! Il le remporta avec lui et alla le placer à l'Orphelinat de St. Albert. Monseigneur l'a toujours protégé d'une manière spéciale et, après lui avoir fait donner une éducation suffisante, le laissa libre de se choisir un état quelconque. Un jour donc, l'orphelin partit, bien qu'à regret, de l'asile où il avait été si bien traité et s'aventura dans les bois et les prairies. Il y avait déjà longtemps que l'orphelin était parti, et son protecteur le revoyait sain et sauf. Aussitôt le récit de cette étrange aventure terminé, tous les soldats et les métis s'associèrent, à la joie du prélat. Le lendemain Sa Grandeur partait, emportant avec lui les meilleurs souhaits des coeurs qu'il avait su consoler.
Il ne reste plus à raconter qu'un seul incident remarquable. Vers la fin de mai, le capitaine fut informé qu'un vol de chevaux avait été commis, sur la réserve de Papesteos, par une bande de Sauvages, sous les ordres d'un nommé Tacoots. L'affaire était d'autant plus sérieuse que Tacoots était plus redouté, et que l'on croyait qu'il ne bornerait pas là ses déprédations, Tacoots était le seul Sauvage de ce district qui parlait l'anglais et qui savait lire. Il volait souvent les documents officiels du Gouvernement et allait en discuter le contenu avec ses co-nationaux. Il avait entrevu juste assez de la civilisation pour en deviner les mauvais côtés, et ses commentaires sur les affaires de l'état étaient loin d'être favorables à ce dernier. Il était venu de 300 milles au nord-est et s'était établi sur la réserve de Papesteos.
Grâce à son intelligence supérieure et à son éducation et sa force herculéenne, il exerçait un pouvoir extraordinaire sur la tribu et surtout sur le chef. Il était réellement le commandeur sur la réserve, Quelques jours après le vol, il se rendit à Edmonton et expliqua au Colonel les motifs de sa conduite. Le Colonel l'écouta avec bonté et lui pardonna, vu son repentir et les bonnes raisons qui expliquaient son crime et le mettaient sous un jour plus favorable. Aussi jamais Sauvage ne fut plus attaché à son chef que ce Sauvage ne le devint à l'égard du Colonel.
Voilà maintenant le récit de la garnison du Fort Ethier terminé. Il ne reste plus qu'à ajouter quelques notes générales qui sont d'un certain intérêt.
Pendant toute la campagne, il n'y eut pas un seul cas de maladie sérieuse. Le soldat Lamoureux eut une attaque de scorbut, causée par la mauvaise qualité des viandes. Quelques autres en souffrirent aussi, mais le caractère de leur maladie était moins dangereux. Le Dr. Powell, qui était attaché à ce Fort, mérite les plus grands éloges. Toujours régulier dans ses visites, il remplissait son devoir avec une bonne volonté et un zèle infatigable. En une circonstance même, il n'hésita pas à faire 80 milles à cheval, d'une seule course, pour donner ses soins à un malade. Aussi le capitaine Ethier jugea-t-il à propos de faire un rapport spécial au commandant, à Edmonton, de la bonne conduite et du zèle du jeune médecin.
Vers le milieu de juin, on lut un ordre du général Middleton demandant les noms de ceux qui voudraient rester en garnison après la campagne finie. Plusieurs signèrent, après avoir posé comme conditionsine qua nonqu'un officier du 65e resterait en commandement. Le lieut. Villeneuve déclara qu'il accepterait avec plaisir une place d'officier dans ce nouveau bataillon. Mais l'ordre du retour arriva le premier, et lieutenant et soldats n'hésitèrent pas à obéir.
Le 22 juin, le capitaine reçut ordre de monter à Edmonton immédiatement. Le lendemain soir, il arrivait au Fort et faisait son rapport. Le 24 juin, après être allé célébrer, avec le Col. Ouimet et d'autres officiers, la fête nationale à St. Albert, il reçut la mission de transmettre aux différentes garnisons l'ordre du départ qui venait d'arriver. Cet ordre parvenait au Fort Ethier le 25 au soir; le 27, les soldats étaient en route, et, le 28 au midi, ils entraient dans Edmonton au milieu des cris de joie de leurs frères d'armes.