Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon gauche, en route pour Edmonton, passa à la Rivière du Chevreuil Rouge, il laissa en ce dernier endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le commandement du Lieutenant J. E. Bédard Normandeau. C'était le premier détachement que l'on séparait du corps du bataillon, et la douleur de cette séparation était d'autant plus cruelle qu'elle faisait présager aux autres compagnies leur sort futur. Ce fut ce jour là même que les hommes comprirent la tâche qui serait imposée au bataillon, et qui causerait son démembrement pendant toute la durée de la campagne.
La douleur fut d'autant plus forte qu'elle était imprévue. Les adieux se firent en silence et, le 1er de mai, au moment où le bataillon gauche continuait sa marche vers le nord, la nouvelle garnison entra dans ses quartiers.
La traverse du Chevreuil Rouge était un poste très-important. Il y avait en cet endroit plusieurs habitations, entr'autres deux magasins et un bureau de poste.
La bâtisse qui devait servir de fort à la garnison était située à environ deux cents verges de la rivière sur la rive sud, sur une éminence qui permettait d'examiner les environs dans un rayon de plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute surprise impossible. Voici les noms de ceux qui composaient cette garnison: Lt. J. E. Bédard Normandeau, commandant, sergents G. Duchesnay, A. Demers et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J. Rivet, Jules Rupert et A. Lévesque; soldats, E. Leclerc, A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D. Francoeur, N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J. Viger, J. Trainer, M. Carrigan, et N. Gervais.
Pendant tout le séjour de la compagnie No 8 à ce fort, il n'y eut qu'un incident remarquable. Quelques chevaux avaient été volés par une bande de maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immédiatement une dizaine d'hommes faire la patrouille dans les alentours, et ils ramenèrent, le même soir, les animaux au fort, après avoir fait une marche de dix milles dans la plaine.
Tout le reste du temps fut employé à la construction d'un fort qui peut à bon droit être mis au même rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford. Pendant six longues semaines, les hommes y travaillèrent et, vu leur petit nombre, l'ouvrage était plus rude. A part le servant du commandant, le boulanger et le cuisinier, il faut aussi compter les hommes de garde qui, au nombre de huit, montaient leur quart jour et nuit dans deux postes assez éloignés l'un de l'autre. A cause de l'étrange position du Fort, et du danger que présentait la rive nord comme point d'attaque de la part de l'ennemi, une tente de garde avait été levée sur cette rive et un corps spécial y faisait sentinelle continuellement. L'autre poste était dans le Fort lui-même. Il y avait si peu d'hommes, que ceux qui étaient relevés de garde le matin étaient forcés à être de corvée l'après-midi. Ce surcroît de peine causa souvent des désagréments entre les soldats et leur commandant, mais, ici comme ailleurs, et peut être plus qu'ailleurs, les soldats remplirent leur devoir.
Vers la fin de juin, les travaux étaient terminés. Le bâtiment principal avait été mis dans un état complet de défense. Meurtrières, barricades etc., rien n'y manquait. Deux bastions avaient été construits sur la façade même, et une tourelle avait été élevée à une cinquantaine de verges derrière le corps principal, à égale distance des deux bastions.
Une clôture de pieux à triple rang entourait tout le terrain et reliait entr'eux les bastions et la tourelle. Un fossé de huit pieds de profondeur et de dix pieds de largeur séparait le fort de la plaine et, comme ce fossé était presque continuellement rempli d'eau, il rendait une attaque immédiate impossible de ce côté. Vis-à-vis la porte d'entrée du fort lui-même, un pont-levis se détachait de la clôture et s'abaissait pour recevoir les amis; une fois levé il coupait tout accès.
L'ordre du retour parvint à cette garnison le 26 juin et, le surlendemain, chacun pliait bagage et disait adieu à la forteresse qu'il avait aidé à construire et qui restera pendant de nombreuses années à venir pour redire aux voyageurs, étonnés du contraste de la richesse et de la grandeur de cette construction avec la solitude environnante: Le 65ème a passé là!
FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.
La campagne tire à sa fin. Une reste plus à l'auteur qu'à raconter les incidents du retour du bataillon dans ses foyers. Écrire le récit du voyage de chacune des compagnies qui ont passé le temps de la campagne en garnison, de son départ du fort qu'elle avait érigé et défendu jusqu'à ce qu'elle se soit réunie au reste du bataillon, serait répéter sous différentes formes la même histoire. En mettant donc sous les yeux du lecteur les incidents survenus à la compagnie dont il faisait partie, l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est proposé et faire par là, comprendre à tous, comment le bataillon s'est réuni à Fort Pitt. Le lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est-à-dire les compagnies 3, 4, 5 et 6, est rendu à Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le même jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et se dirigeaient sur Edmonton où les attendait la compagnie No. 2. La compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le même jour au but de son voyage. Le détachement du Fort Ethier y arriva le lendemain. Quant à ceux, qui avaient construit et protégé le Fort Normandeau, ils n'arrivèrent que le lundi suivant, le 29 de juin.
La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de l'après-midi.
Il fait une chaleur atroce. On part à pied, suivant, en chantant, les lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrivés au haut de la colline située au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au vieux chantier qui nous avait abrités pendant huit longues semaines et chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour être silencieux n'en est pas moins touchant.
Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la peine du départ, joie et peine qu'il ressent lui-même. Sans doute qu'il ne peut y avoir d'hésitation à choisir entre ce petit Fort isolé et la maison paternelle, et cependant plusieurs disent à leur compagnon de route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule sur leur joue brûlée par le soleil.
Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'était naturel. C'était l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis la main et se considérait seul propriétaire de telle ou telle partie du parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrières, selon l'ouvrage qu'il avait fait. Peu à peu les wagons descendent lentement la colline, nous suivons sans rien dire, et, petit à petit, le fort disparaît à l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une copie gravée au fond de son coeur.
Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons le camp. Nous avions à peine monté nos tentes qu'un de nous voit des voitures venir sur la route. Bientôt le mot se passe d'une bouche à l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui ne sont autres que nos frères de la rivière du Chevreuil Rouge. Nous leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a à se revoir après une si longue absence. A regarder leurs figures brûlées, à voir leurs vêtements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous leur aidons à monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'à neuf heures et demie, l'on se raconte les différents épisodes des semaines passées, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des carabiniers à cheval, qui avait passé une quinzaine de jours au Fort Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats. Peut-être avait-il un dernier espoir de pouvoir décider quelques-uns de nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais mieux le croire plus désintéressé, car si c'eut été le cas je n'aurais pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom.
28 juin—A quatre heures tout le monde était sur pied du cuisinier à l'orderly et à six heures on était prêt à partir. Pendant le déjeuner, il avait été décidé entre le capitaine et le maître charretier que chaque wagon recevrait trois soldats: en voilà donc quinze de montés. Il en reste encore dix à placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les charretiers de l'autre détachement. Notre capitaine espère disposer de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept wagons. Enfin ils arrivent à nous.
Ici se passa une comédie qui pour être improvisée n'en était pas moins risible. Quand notre capitaine en eut placé quatre assez facilement, il s'occupa de trouver une place pour les autres. Il passa donc de voiture en voiture pour voir qui avait la charge la moins lourde. Alors chaque charretier faisait valoir de son mieux la charge qu'il avait et dépréciait autant que possible la valeur de ses chevaux, qu'en toute, autre circonstance il aurait vantés de son mieux. Après une demi-heure de pourparlers, tout le monde était placé. Un des charretiers qui prétendait avoir deux mille livres pesant dans son wagon et un cheval qui boitait (lorsqu'il était fatigué!) fut obligé d'en recevoir deux de nous sous peine de s'en retourner sans paie. Mais, après tout, nous étions embarqués sous "condition" et les charretiers en profitèrent de leur mieux. Le capitaine leur avait dit que nous étions tous condescendants et que, lorsque les chemins seraient trop mauvais, il suffirait d'un mot de leur part pour alléger leurs voitures.
Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils nous rappelaient poliment la promesse du capitaine: immédiatement, pour faire honneur à la parole de notre commandant nous descendions et traversions à pied les marais.
Après un mille ou deux de marche, pendant lesquels nous avions descendu, remonté et redescendu de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous arrivâmes à un creek ou ruisseau assez large.
Les charretiers nous demandent de descendre; le ruisseau a au moins vingt pieds de largeur, et il est évident que personne ne peut le franchir sans se mouiller les pieds, les jambes... et le reste.
Nous refusons donc d'abord, mais après quelque discussion il nous fallut obéir, toujours pour faire honneur à la parole du capitaine, ce qui était l'argument le plus fort des discours des charretiers, argument contre lequel venaient se briser nos théories de bottes remplies d'eau.
Nous descendons tous les six et nous passons le ruisseau à pied—on pourrait avec autant d'exactitude dire "à la nage."—Par bonheur que cet état de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin, un wagon vide, envoyé par le capitaine Ostell pour accommoder ses hommes, attendait le reste des transports.
Nous montâmes immédiatement et bientôt nous étions en route à la poursuite de notre compagnie qui avait au moins cinq milles d'avance sur nous.
En route, nous passâmes à travers la réserve du Père Scullen. Ce bon père vint nous donner la main et nous bénit en nous souhaitant un bon voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la Côte de l'Ours, saluant en passant l'agent Aylwin. Il était deux heures de l'après-midi quand nous arrivâmes enfin à l'endroit où notre compagnie nous attendait; nous avions fait vingt milles depuis le matin. Les chevaux étaient fatigués pour ne pas dire plus, et, si l'on n'était venu nous chercher à point, certain charretier du train de la Rivière au Chevreuil Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir. A 3 Heures, les chevaux étaient attelés de nouveau et prenaient d'un pas décidé, mais lent, la route de Fort Ethier.
Il était cinq heures quand nous passâmes devant le Fort. La plupart qui le voyait pour la première fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la terminaison des travaux exprimèrent leur opinion; ceux-ci et ceux-là en firent des éloges et on cria trois hourras! pour le capitaine Ethier, et trois autres pour sa garnison.
Après avoir laissé notre munition en cet endroit nous nous remîmes en route. A un demi mille du côté opposé de la rivière qui coule près du Fort, nous rencontrâmes un attelage superbe. Il y avait au moins trente wagons très-lourds attachés trois par trois et traînés par cent-vingt boeufs. Ces derniers attelés douze par lot de wagons marchaient d'un pas lent mais régulier. De chaque côté de la route, en avant et en arrière, d'autres boeufs marchaient libres de tout frein et semblaient servir d'escorte au transport; ils étaient de réserve. On nous dit que tout cela appartenait à un M, Baker de Calgarry, qui, soit dit en passant, est un des plus riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux que ce moyen de transport. Les wagons sont très-lourds, pesant en moyenne 3,000 livres chaque et leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus; dix paires de boeufs traînent ce poids sans difficulté. Il était sept heures quand nous arrivâmes sur la rive nord de la rivière de la "Petite Roche au Brochet" où nous campâmes. Plusieurs allèrent se baigner immédiatement avant de souper, les autres se reposaient des fatigues de la route en s'employant à toutes sortes de jeux. A huit heures tous étaient couchés, à neuf heures tous dormaient. Nous avions fait 35 milles depuis le matin.
29 juin—A deux heures du matin, tous étaient sur pied et les tentes étaient pliées et embarquées. On but le thé chaud, chacun prit un hard-tack et l'on partit à trois heures. Les chemins étaient des plus mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre départ matinal quand les charretiers nous dirent que les chevaux n'auraient jamais pu faire une telle route à une heure plus avancée du jour et qu'avant le midi ils auraient été complètement épuisés.
Après huit milles de marche, on détela les chevaux et chacun s'étendit de son mieux à l'ombre des charrettes. On se reposa deux heures de temps. A neuf heures on se remit en route. Le chemin était long et difficile, plusieurs chevaux paraissaient épuisés, et souvent l'on était forcé de faire le trajet à pied pour soulager les animaux. Il était une heure de l'après-midi quand nous traversâmes le ruisseau de "La Boue Noire." Nous nous y arrêtâmes. Nous étions à 14 milles d'Edmonton et avions déjà fait 23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous ayant grandement vanté ce ruisseau comme eau de bain, plusieurs se baignèrent avant le dîner. L'eau en effet était délicieuse, le fond très-mou, sans être vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et le courant seulement assez fort pour qu'il y eût du plaisir à nager à l'amont.
A deux heures et demie l'on se remît en route. Une pluie fine commença à tomber. Le chemin était méchant sur une longueur de quatre à cinq milles, il y en eut une dizaine qui le firent à pied A peine arrivions-nous au terme de notre marche que trois express venaient à notre rencontre. Ils nous étaient envoyés d'Edmonton où l'on nous attendait le soir même.
En quelques minutes, nous étions prêts à repartir; nous étions à peine deux ou trois par voiture. C'est dire que nous n'aillions plus au pas. Nous passâmes sur la réserve de Papesteos qui s'étend sur une longueur d'une dizaine de milles.
A peine arrivés à trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard, les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit à travers des flots de poussière. Après une demi-heure de course, nous arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salué par des cris de joie.
A six heures nous avions traversé la Saskatchewan et montions la côte au milieu des saluts bruyamment manifestés de nos frères des autres compagnies. La compagnie No.2 était encore dans le Fort et les compagnies 7 et 8 étaient campées, depuis leur arrivée, sur le côté sud du Fort. A peine arrivés, nous montons les tentes.
Nous fûmes témoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour empruntant sans doute quelque peu de sa vélocité à la forme et à la nature de l'endroit, ressemblait à ces chasseurs sauvages qui profitent de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'élancer tout à coup sur la proie méditée; l'immense globe d'or courait à travers les montagnes, s'arrêtant de temps à autre sur quelque cime escarpée, puis bondissait derrière un pic plus élevé, pour reparaître plus loin à travers quelque crénelure géante et finalement s'engouffrait subitement et comme renversé par un Être plus fort dans quelque abîme secret derrière la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur langage poétique: "l'astre céleste va se fondre dans les bras glacés des Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence régnait dans le camp.
30 juin.—Comme tout le monde était plus ou moins fatigué du voyage, terminé la veille, et que de plus il n'y avait rien à faire, on nous laissa lever à l'heure qu'il nous plût. La parade devait avoir lieu à 10 heures et plusieurs se levèrent à 9.45 heures. On nous distribua des pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent, tous ayant la même patente, mais les pantalons étaient de toutes couleurs et de toutes qualités. A deux heures de l'après-midi on eut une inspection générale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du jour. A trois heures, les tentes étaient à terre: à cinq; elles étaient pliées et embarquées avec le reste du bagage. Après s'être fait attendre depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie et l'on se mit en route.
C'était un bateau assez grand et construit expressément pour naviguer sur la Saskatchewan; son nom est "la Baronne". A 7.30 hrs. a.m. le sifflet crie, les amarres sont tirées et l'on part. D'aucuns disent que nous en avons pour quinze jours à bord, d'autres que nous serons rendus au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hâte d'en descendre avant même de monter à bord. Comme nous partons les soldats de l'Infanterie Légère de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels se mêle une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris répétés et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage.
Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons l'ancré au bord d'un bois touffu; les maringoins nous dévorent toute la nuit.
JUILLET
1er Juillet—Il est à peine deux heures du matin que nous reprenons notre course. Le temps est assez beau et le vent est favorable. Vers les cinq heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan; le major Griesbach est sur la rive et nous salue en passant. Nous arrêtons vers les onze heures à trois milles à l'ouest de Victoria, pour prendre une charge de bois; pendant deux heures nous travaillons avec les matelots. Vers deux heures de l'après-midi nous passons devant Victoria. Le fort est situé sur la rive nord de la rivière. Une foule de sauvagesses accourent sur le rivage pour nous regarder passer. Nous continuons jusqu'à 10 heures du soir quand l'ancré est jetée.
2 juillet.—Départ du bateau à deux heures du matin. Nous allons bien lentement à cause d'un brouillard épais qui cache les écueils. A sept hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le bateau passe devant le monument élevé par les autres compagnies du 65ème aux martyrs du Lac aux Grenouilles. Tous se découvrent respectueusement. Un peu plus bas nous passons devant d'immenses radeaux qui descendent jusqu'à Battleford. Enfin vers les trois heures de l'après-midi nous arrivons à Fort Pitt. La rive est couverte de nos frères d'armes parmi lesquels se distinguent le major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et le Dr. Paré. Le général Middleton et le major-général Strange sont à bord du "North West" et nous saluent au moment où nous jetons l'ancre. A peine le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par nos amis.
On se donne de bonnes poignées de mains, on se raconte les incidents les plus marquants de la campagne et la meilleure entente règne partout. Presqu'immédiatement nous obtenons un congé de quatre heures et tous descendent à terre. Le soir nous couchons de nouveau à bord du vaisseau, et un bon sommeil vient enfin fermer nos paupières. Tous sont heureux, tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble après 72 jours de séparation. La nuit est fraîche et nous sommes délivrés des moustiques.
Le bataillon est maintenant réuni. Toute la journée du trois juillet fut employée à charger les vaisseaux de provisions. Les courts intervalles pendant lesquels il nous était permis de nous reposer se passaient en silence, car il faut le dire, aussitôt que la joie bien naturelle des soldats de se retrouver après une assez longue séparation fut passée, un sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influença même les officiers. Notre coeur saignait à la vue de la nudité de l'endroit. Pas une seule, maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix milles, rien! rien que la plaine immense à laquelle l'herbe brûlée et jaunie formait une robe de crêpe dernier vestige de la dévastation. Seul au milieu de cette scène apitoyable, le vieux chantier délabré, qui conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine comme un soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le délivrera des misères d'ici-bas. Ce n'était plus un fort: deux bâtiments de 15 pieds par 12, en bois brut, entourés, pour la forme, d'une ceinture de pieux qui portait encore la trace des ravages de la dernière guerre voilà ce qui frappait l'oeil du visiteur.
Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait à l'intérieur, un spectacle non moins triste s'offrait à sa vue.
Dans la cour qui sépare les deux bâtiments, un homme passerait sa journée à ramasser et classifier ce qui traîne. Ici, un couteau rouillé, plus loin, une carabine brisée, partout débris sales et puants qui infectent l'atmosphère des environs. Un des bâtiments, celui du nord, sert de magasin de provisions, l'autre de pharmacie.
Cependant presque tous les soldats allèrent voir ce qui restait du Fort, et leur démarche ne fut pas vaine, car il était superbe dans son délabrement.
Même la fétidité qui s'échappait de la cour lui donnait un air de je ne sais quoi qui vous prenait au coeur et vous faisait monter, malgré vous, à la paupière, une larme de regret et de pitié.
Après avoir visité le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable Cowan. On s'agenouilla auprès du tertre dont la verdure changeait de nuance petit à petit et sur lequel quelques fleurs, plantées par des mains amies, pliaient tristement la tète et semblaient frémir au contact de leur racines avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du jeune martyr, car c'en fut un.
Quand on trouva, son corps, il avait un bras et une jambe coupés, la poitrine ouverte et quant à son coeur, quelque Sauvage le lui avait arraché et l'avait emporté à son wigwam. Aussi les soldats du 65e qui ramassèrent ce pauvre cadavre mutilé, émus jusqu'aux larmes à la vue de son état, lui creusèrent-ils une tombe aune centaine de verges du fort.
On y planta des rosiers sauvages et quelques fleurs des bois. Dieu préserve ces pauvres fleurs! que chaque printemps elles élèvent plus haut leurs corolles nuancées et répandent autour de cette tombe un parfum divin! Qu'elles y restent comme souvenir de notre bataillon! et, lorsque l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent leur variété de couleurs et leur douce senteur la faire sourire de joie et d'orgueil, en lui soufflant tout bas notre nom.
Dès six heures et demie du matin, nous étions dans la plaine et nous faisions l'exercice militaire, commandés par l'instructeur Labranche. A sept heures et demie, l'exercice était fini, la lecture des ordres du jour eut lieu. La fin de la campagne nous était annoncée, et nous recevions l'ordre de retourner dans nos foyers. Une seule chose nous intriguait, tout le bataillon avait reçu ordre de descendre la Saskatchewan et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur la "Baroness" et c'est à peine si l'aile gauche du bataillon avait pu s'y placer d'une manière convenable. Aussi, malgré le plaisir de voyager ensemble, chacun trouvait un mot à dire contre ceux qui semblaient avoir pris le parti de nous ramener chez nous comme des sardines en boite.
A trois heures de l'après-midi, les colonels Ouimet et Hughes inspectèrent le bataillon. On passa la nuit à bord du vaisseau et après tout nous n'étions pas trop mal.
Samedi, 4—Dès deux heures et demie du matin, les trois vaisseaux se mettent en route. On nous apprend que le lieutenant colonel Williams des Midlands, et le sergent Valiquette de notre bataillon sont décédés pendant la nuit. Tous les pavillons sont baissés à mi-mât en leur honneur. Une atmosphère de tristesse semble peser sur le bateau et l'avant-midi est longue et ennuyante. On n'entend que le cri monotone d'un matelot qui sonde la rivière et dit au capitaine le nombre de pieds d'eau où passe le vaisseau.
Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des plus curieux: souvent on passait dans deux pieds d'eau pour tomber aussitôt dans une quantité d'eau dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus, souvent encore, après avoir navigué quelques secondes dans deux pieds d'eau, le bateau s'échouait sur un banc de sable quelconque. On déchouait généralement le bateau sans trop de trouble et la perte de temps n'était pas bien grande.
Dans le cours de l'après-midi nous essuyons une tempête de pluie et de grêle. La plupart des couvertes étendues sur le bord du vaisseau furent mouillées en peu d'instants, et malgré qu'on les enlevât, et que la pluie eût cessé, ceux dont les places étaient encore humides passèrent une mauvaise nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes le lendemain.
Vers les cinq heures de l'après-midi, on passe devant un camp sauvage; les sauvagesses nous saluent de la main tandis que leurs compagnons nous regardent passer en silence.
Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus nombreux; après quelques heures de marche on aurait juré qu'il n'y avait que des bancs de sable sur notre route. Des deux côtés s'étendent à perte de vue d'immenses îles de sable et leur couleur grisâtre, vue au clair de la lune, avait un effet des plus étrange aux yeux de tous. A mesure que le bataillon avance on les voit se traîner comme des couleuvres autour de nous, et, de temps à autre comme enlacés dans leurs replis; nous nous échouons sur quelque monticule de sable caché traîtreusement sous la nappe de couleur vert-pâle de là rivière. Fatigué de ces obstacles devenus plus fréquents à mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancré et l'on passe une nuit tranquille à une trentaine de milles à l'ouest de Battleford.
Dimanche, 5—A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau poursuit sa course accidentée. Rien de particulier à bord, excepté l'impatience des soldats d'arriver à Battleford. Enfin, vers huit heures et demie, nous voyions le "Marquis" et le "North-West" à un demi-mille en avant de nous, arrêtés sur les bords d'une assez jolie baie.. Le mot "Battleford" est sur les lèvres de tous. En effet, nous sommes rendus.
Chacun jette un regard de curiosité sur la rive et n'est pas peu surpris de voir le brave Lemay en habit d'officier qui nous attend sur le rivage. Sans commandement, mus par le même sentiment d'amitié et d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers lui. Il est encore pâle mais paraît marcher sans trop de difficulté. A peine a-t-il mis le pied à bord du bateau qu'une véritable ovation commence et si nous n'avions su qu'il était encore souffrant, de sa blessure, je crois qu'on l'aurait promené sur nos épaules. Chacun l'interroge avec intérêt sur sa condition, quelques-uns lui posent des questions des plus naïves, tous sont heureux et Lemay comme les autres.
Pauvre jeune homme! tu n'as pas de père qui t'attende à Montréal pour te serrer avec orgueil sur son coeur, pas de mère non plus qui gémisse en s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu arrange si bien les choses, mieux vaut peut-être qu'elle soit au ciel depuis longtemps, car la nouvelle de ton accident lui aurait brisé le coeur; un frère seul là-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi toutes ces figures réjouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces cent mains amies qui t'offrent; la plus généreuse amitié et si tu pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant à plaindre, car au lieu d'un seul frère tu en as cent et plus, de vrais frères, ceux-là, des frères d'armes, dont l'amitié est franche et dévouée.
Tous se rappelleront longtemps ta conduite héroïque à la Butte aux Français et tant que le 65ème existera, tu y trouveras toute une famille.
Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie de la dernière expédition auront quitté ce monde pour un meilleur, tu restais seul à penser à l'année 1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et chacun saluera en toi le héros de la Butte aux Français.
Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires au défunt Col. Williams. Tous les bataillons suivaient la dépouille mortelle en silence. Les Midlands, les Grenadiers, le 65ème Carabiniers Mont-Royaux, le 90ème Infanterie Légère de Winnipeg, puis les Queen's Own montent l'un après l'autre la colline, et traversent le village. A la porte du Fort, le 65ème fait volte-face et quelques officier, seulement entrent pendant que le bataillon revient sur ses pas.
Arrivés au rivage, huit sergents prennent le cercueil du sergent Valiquette et le déposent dans le wagon funéraire. La compagnie No. 4 suit le corps puis viennent les autres compagnies.
Après un quart d'heure de marche, on arrive à la porte de la chapelle de la Mission. Tous prennent part aux chants sacrés que l'église ordonne en pareille circonstance, puis le Révd père Provost nous adresse des paroles appropriées, comme toujours, au triste événement. Sa voix est touchante, ses accents sont ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet essuie une larme qui vient mouiller sa paupière; le Capt. Roy pleure comme un frère aîné aux funérailles du plus jeune de la famille, et tous sont plus émus qu'ils ne voudraient le paraître. La cérémonie finie chacun retourne au bateau en silence.
Ayant obtenu la permission de visiter le village, plusieurs se dirigent à la hâte vers le premier magasin, pour utiliser les quelques sous qui pèsent dans leur gousset.
Il y avait encore une centaine de maisons éparpillées de distance en distance. Les dames sont à leurs portes et nous saluent sur notre passage. Toutes sont contentes et nous font mille souhaits d'heureux retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu'à elles leur demander un verre d'eau sont traités comme des frères ou des fils et sont reçus comme un parent dont on attend depuis longtemps la visite et qu'on voit partir à regret.
Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du village et jouissent d'un spectacle inconnu dans leur ville natale. A leur gauche, le vieux fort s'élève fier dans son armure d'écorce, montrant avec orgueil ses flancs percés de balles et ses murs à moitié détruits que des ouvriers sont à réparer avec des précautions remarquables, comme s'ils craignaient de renverser cette relique précieuse.
A travers les fentes de la clôture, on peut voir quelques canons, la gueule encore noircie par la poudre, les oreilles pendantes comme un chien fatigué attendant l'ordre de son maître pour aboyer de nouveau.
A droite, le village avec ses jolies petites maisons blanches à contrevents verts on jaunes, la petite chapelle qui lève humblement vers le ciel sa croix de bois blanc, le tout décoré fraîchement par la nature qui fait pousser partout une herbe d'une verdure aux nuances variées.
Et devant eux, à perte de vue, des plaines immenses, traversées ça et là par de frais ruisseaux à l'eau limpide, accidentées par des tertres et des mamelons dispersés par-ci par-là dans le plus agréable désordre.
Vers les six heures, nous étions revenus à bord du vaisseau. Des retardataires nous apprennent la mort du soldat Millen de la batterie B.
Il avait été tué accidentellement par une balle de sa propre carabine en escortant un Sauvage au Fort.
Lundi, 6—A 4 1/2 h. du matin, l'on coupe les amarres et bientôt Battleford disparaît au moment où nous tournons la première pointe. Le vent s'était élevé et le bateau marchait très-vite.
Il était vraiment curieux de voir comme les écueils étaient passés et comme les bancs de sable disparaissaient vite à droite et à gauche. Tout à coup, vers les neuf heures, le bateau arrête.
Le vent était devenu si violent que la "Baroness" était aussi bien échouée que jamais bateau ne l'a été. Voyant tous leurs efforts aboutir à rien, les matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine se fit de la bile et nous dûmes passer le reste de la journée au milieu de la rivière, exposés au vent, avec la consolation, cependant, de n'être pas troublés dans notre sommeil par les maringouins qui n'oseraient pas entreprendre la périlleuse traversée de la rive au navire pour le faible plaisir de nous exciter le tempérament.
Mardi, 7—Le lever a lieu à six heures, Le vent continue toujours, mais on travaille avec ardeur à déchouer le vaisseau. On met une chaloupe à l'eau et quelques matelots vont à terre, attacher un bout de câble à un arbre pour aider à la manoeuvre.
Après plusieurs essais infructueux, l'on réussit enfin à mettre le vaisseau à flot. Il est huit heure» et demie. Pour passer le temps ou pour toute autre raison inconnue à celui qui écrit ces lignes, on eut deux heures d'exercice à bord du vaisseau. Comme l'espace manquait un peu, on procédait par demi-bataillon; les compagnies 1, 2, 3 et 4 commencent, puis après avoir fait tous les mouvements de l'exercice manuel sous les ordres de l'instructeur Labranche, elles se retirent sur le devant du navire pour faire place aux autres compagnies. Quand ces dernières ont fini chacun regagne sa place et s'étend sur sa couverte. On n'avait pas d'autre endroit pour se reposer. Notre couverte formait notre chambre de solitaire, les murs étaient invisibles; jamais aucun importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas de place pour le recevoir. Quelques fois deux amis voisins transformaient leurs deux chambres en une seule et habitaient sur le même palier. L'ameublement était modeste. Unknapsackcouché sur le côté servait de siège le jour et d'oreiller la nuit; notre capote qui, le jour, servait de bourrure à notre unique fauteuil, la nuit, remplaçait le matelas absent; quant aux cadres, presque toutes les chambres en étaient encombrées; quelques uns les changeaient tous les jours, c'étaient nos rêves encadrés dans la frêle boisure de nos espérances et suspendus au fil invisible de nos illusions. Vers une heure et trois quarts, l'adjudant Starnes inspecta les sergents.
À deux heures et demie le bateau arrête et tous descendent à terre. Pendant que les hommes de fatigue entrent des provisions, le reste du bataillon fait l'exercice militaire.
Cette place s'appelle l'Anse du Télégraphe. A peine revenus à bord, on nous demande a signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir tout en trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de l'argent du gouvernement. Pourtant ces murmures étaient bien inutiles, car à quoi nous aurait servi notre argent dans un pays où les magasins étaient aussi rares que les châteaux? La nuit fut très-froide.
Mercredi 8—Le lever se fait de bonne heure.
L'avant-midi est très-froide et presque tous mettent leur capote grise. Enfin vers midi on arrive en vue de Prince Albert. C'est un des plus beaux coups d'oeil que l'on puisse imaginer.
Situé au fond d'une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli village de Prince Albert s'étend sur une longueur de plusieurs milles. Ce sont de jolies maisons blanches, espacées par de grands vergers ou de gais jardins de fleurs multiples, ici et là une maison en briques rouges varie d'une manière agréable la beauté du tableau. On distingue entre tous le frais couvent des Soeurs de Ste. Anne; plusieurs religieux et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs mouchoirs. Enfin l'ancre est jetée et nous obtenons un congé de deux heures pour visiter la place.
Quelques-uns se dirigent vers le couvent sûrs d'y recevoir un bienveillant accueil. La marche fut assez longue, mais leur trouble fut plus que récompensé par la manière dont ils furent reçus. Une religieuse leur fit visiter la classe, où une jeune métisse enseignait l'A. B. C, à de toutes petites fillettes qui regardaient les visiteurs avec de grands yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua les faisait aimer et prendre en pitié; après la classe, la bonne religieuse unit ses prières à celles des soldats pour demander à Dieu un heureux retour, prières qu'elle avait souvent répétées pendant la guerre; après cette visite ils retournèrent au bateau, où ils apprirent que Gros-Ours était prisonnier au Fort. Ils se dirigèrent vers l'endroit désigné. Déjà une foule de volontaires du 65ème se pressent aux fenêtres grillées d'une petite cabane de bois. C'est là que Gros-Ours est renfermé. Cependant la porte reste fermée et malgré nos supplications les hommes de la police à cheval qui font la garde à l'intérieur s'obstinent à nous refuser l'entrée. Enfin, un officier qui passe nous demande ce que nous attendons; on le lui dit. "On ne peut vous refuser de voir celui que vous avez combattu avec autant de courage," dit-il, "ouvrez la porte." L'ordre est aussitôt exécuté et c'est à qui entrera le premier. La petite prison est bientôt remplie et il en reste encore autant à la porte qui brûlent d'impatience et envient le sort de ceux qui ont eu la bonne fortune d'être les premiers. Enfin chacun eut son tour et tous purent contempler de près celui qu'il y a un mois à peine ils auraient avec plaisir passé au fil de la baïonnette.
Le célèbre chef Cris est étendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps à autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre désappointement. Son fils, âgé de douze ans à peine, nous regardait avec de grands yeux noirs, honteux lui-même d'être exposé aux regards des curieux qui venaient le voir comme une bêle rare ou un héros féroce.
Enfin Gros-Ours, étouffant sans doute sous sa couverte, nous montre sa face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa résistance opiniâtre aux troupes du Gén. Middleton. Tout rapetissé sur lui-même, il se sent humilié de sa défaite et de sa triste position. Avait-il donc tant combattu pour n'avoir après tout que l'avantage d'être examiné comme un animal rare d'une ménagerie quelconque? Nous pouvons lire sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles encore beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l'ordre du départ et après l'avoir considéré une dernière fois, tous reprennent le chemin du bateau en méditant sur son sort et en discutant entre eux le résultat probable de son procès.4
Footnote 4:(return)Il a été jugé par la juge Rouleau à Battleford,—le 25 septembre il fut condamné à 3 années de pénitencier.—le 28 du mène mois il passait à Winnipeg et le lendemain il a été enfermé dans le pénitencier de la montagneStony.
À quatre heures, tout le monde étant revenu à bord, le bateau continua sa route. Au moment du départ, le maire de la localité, qui avait été colonel du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine de minutes et, se faisant l'interprète de la population de Prince Albert, nous félicite du succès de nos armes, de notre courage etc, et termine en nous souhaitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des cigares dus à la générosité du maire de Prince Albert.
Une heure plus tard, nous descendions à terre pour monter à bord une vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en moins d'une heure, nous étions prêts à partir.
Cependant le capitaine du vaisseau ayant déclaré la route dangereuse, et comme il se faisait tard, l'on passa la nuit en cet endroit.
Jeudi 9—A deux heures nous étions en route. Le paysage devient de plus en plus pittoresque. Les courbes de la rivière sont plus fréquentes et la scène change d'aspect à chaque nouveau détour. On saute ce qu'on était convenu d'appeler des rapides. Dans un autre bateau, ce n'eut été rien, mais le nôtre était si drôlement construit qu'on pouvait s'imaginer le trajet dangereux; en effet, un poêle de cuisine qui se trouve au bord du vaisseau, est renversé et tombe dans le courant, à la grande stupéfaction du cuisinier qui était à se faire une crêpe d'autant plus précieuse qu'il n'en avait pas mangée depuis plusieurs mois et qu'il avait dépensé toute sa ration de lard de la journée pour la faire cuire. Mais le courant emporte tout, excepté l'appétit et le désappointement du cuisinier. Après une longue journée de marche, l'on jette l'ancré entre deux îles vers les dix heures du soir. Pendant la nuit personne ne peut dormir; chacun fume de son mieux pour chasser les maringouins devenus plus entreprenants et n'y réussit qu'à demi.
Vendredi 10—Vers trois heures du matin, le bateau se mit en mouvement, les maringouins nous font un dernier adieu et chacun essaie de dormir. Vers les six heures un coup de canon nous réveille, Nous passions au Fort à la Corne et M. Bélanger nous saluait en faisant tonner l'unique canon du Fort. Un second coup suit de près le premier et tous à bord répondent par des cris de joie.
Après cela, la journée fut ennuyeuse. On traversait un lac assez grand. Bientôt on ne put voir que le ciel et l'eau. Cela dura une heure. Le soir on jette de nouveau l'ancre au fond d'une baie. Notre sommeil n'est pas meilleur que la nuit précédente, ayant à supporter malgré nous la compagnie peu plaisante de gens que nous n'avions nullement invités, les maringouins!!!
Samedi 11.—Partis de bonne heure nous continuons notre route à travers des îles. La journée se passe à faire les préparatifs du débarquement car on s'attend à descendre à terre dans le cours de la journée. Jamais journée ne parut aussi longue! Enfin vers les trois heures le bateau touche à terre, nous sommes rendus. Chacun éprouve un soulagement intérieur de se voir descendu de ce bateau que plusieurs commençaient déjà à considérer comme leur dernière demeure. Pendant onze longs jours on n'avait quitté ce vaisseau que pour quelques instants de temps à autre. On se met en rangs par compagnies, puis les hommes de fatigue aident au débarquement.
De lourds chariots attelés d'un seul cheval (qui suffit, à la charge, car la voie est ferrée) servent de transports. On les laisse prendre le devant, puis l'on se met en marche. Une pluie fine commence à tomber et refroidit l'ardeur de quelques-uns. Malgré tout on n'a que quatre ou cinq milles à marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec un entrain joyeux. On chante presque tout le long de la route. Arrivés au pied des Grands Rapides, chacun prend son bagage et l'on monte à bord d'une barge appelée "Rivière Rouge." L'on trouva moyen de placer, tant à fond de cale que sur le pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands. Malgré qu'on presse les préparatifs, le retard du vapeur "North West" nous force à attendre au lendemain pour partir. Pendant l'après-midi, on allume des feux le long de la rive et, une distribution de fleur ayant été faite, plusieurs en profitent pour se faire rôtir des galettes. On pouvait se procurer du beurre à 50c la livre et du sucre blanc à 25c. La nuit venue chacun s'étend, du mieux qu'il peut au fond de la barge; ceux qui avaient la bonne fortune de se trouver vers le milieu étaient les mieux, les autres, que leur mauvaise étoile avait menés en avant dans la coque, dorment debout, adossés aux côtés du bâtiment.
Dimanche 12.—On se lève de mauvaise humeur, pour tous la nuit avait été mauvaise. Deux soldats s'étaient couchés sur un amas de bois de chauffage dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'était plutôt pour essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de se reposer. Un peu après minuit, en se remuant, un bout de bois plus court que les autres dégringole et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait au pied du lit. Ce dernier réveillé en sursaut et croyant que tout le pont était défoncé, crie comme un perdu. Cela cause un émoi général. Un second morceau de bois culbutant d'un autre côté, écrase les pieds d'un dormeur un peu plus loin et ses cris de douleur mettent le comble au tumulte. Chacun se réveille en sursaut et quelques-uns, mauvais juges de la direction des souffrants, courent sur le pont, réveillant ceux qui y dorment pour savoir quel malheur est arrivé. Après beaucoup d'excitation, naturellement augmentée par l'obscurité de la nuit, on s'expliqua la cause du trouble et, une demi-heure après, tout était silencieux. Le matin, au réveil, il pleut à verse et le temps ne contribue pas peu à augmenter le malaise général. Vers huit heures le Révd Père Provost nous dit une messe basse à fond de cale. Chacun prie en silence, peu peuvent se mettre à genoux car il avait plu toute la matinée et le plancher était tout humide. L'avant-midi, les préparatifs se poursuivent avec une ardeur nouvelle. Tous y mettent la main et se construisent des espèces de lits à trois étages dans le fond de cale de manière à accommoder 300 hommes sans trop d'encombrement. Le soir arriva et nous étions encore à travailler.
Lundi 13.—De bonne heure l'on se met en route. L'eau est calme et le trajet s'annonce favorable. Petit à petit la terre disparaît et se mêle avec le bleu azuré du firmament où elle ne parait bientôt plus que comme une bande grisâtre. Quelques heures plus tard on ne voit plus rien que le ciel et l'eau. Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie à la mort au fond de cette barge où la seule distraction possible est de manger un hard-tack beurré et Sucré.
Qui pourrait dépeindre la vie de chacun de nous pendant ces deux mortelles journées? Il faudrait d'abord bien connaître l'embarcation où nous étions et son étrange ameublement. A l'extérieur rien n'attirait l'attention d'une manière spéciale. Sa robe de peinture blanche n'était pas fraîche et était parsemée d'accrocs nombreux sous lesquels on voyait son corps humide. A l'avant on lisaitRed Riverpeint en lettres rouges. Sur le pont un assemblage des plus divers de barils de sucre, de boîtes de hard-tacks, de sacs à fleur, etc., dans un désordre indescriptible. Trois grandes ouvertures donnaient entrée à la cale où s'était réfugiée la plus grande partie du bataillon; le pont était occupé, par ceux qui n'avaient pu trouver place dans la cale et par les officiers qui avaient dressé une tente sur le devant. Ils étaient 22 à bord, le capt. Ethier avait le commandement. Des échelles de construction primitive menaient du pont à la cale. Au pied de la première échelle un poêle à fourneaux servait aux besoins culinaires des compagnies. En pénétrant à fond de cale, l'on pouvait se croire dans une obscurité complète et n'eut-ce été l'humidité on se serait cru dans les régions infernales (car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit). Cependant l'oeil s'habituait peu à peu aux ténèbres et un spectacle étrange s'offrait à la vue. De longues galeries à plusieurs étages bordaient de chaque côté l'étroit couloir qui menait letouristeà l'avant ou à l'arrière du vaisseau. Jamais bazar persan ni foire St. Cloud ne présenta à ses visiteurs spectacle plus burlesque. Tous les types s'y rencontraient, il y avait une étrange agglomération de caractères et de costumes. Dans un coin quatre ou cinq bonsziguesjouent aubluffet interrompent la partie par des jeux de mots affreux; un peu plus loin, un solitaire ronfle sur sa couchette de planches; ici, deux joueurs plus paisibles passent le temps à faire la partie de dames, là deux amis fument la pipe avec une indifférence platonique en se communiquant leurs impressions de voyage: partout on rencontre les caractères les plus opposés, et, en certains endroits, les gais éclats de rire et les chants de joie forment un contraste frappant avec la tristesse mélancolique de la mise en scène. Ajoutez à tous ces éléments disparates les figures enluminées et les bras noircis des cuisiniers, et vous aurez quelqu'idée du tableau que présentait la vie du 65e à bord de la barge "Red River."
Mercredi 15.—Enfin nous entrons dans la Rivière Rouge. Nous passons devant Victoria et, vers midi, nous arrêtons à West Selkirk. De grandes tables ont été disposées sous les arbres.
L'on s'y rendit en rangs. Un sandwich au jambon accompagné de quatre ou cinq gâteaux de différentes formes nous attendait. Au bout de chaque table un baril deLager beerétait à la disposition des plus altérés, et tout le monde l'était; aussi chacun fit-il honneur à tout.
Pendant le repas, des circulaires imprimées, nous forent distribuées; c'était une lettre de bienvenue signée par le maire de Selkirk. A peine avions-nous vidé notre baril de bière que le Lieutenant des Georges fit son apparition; il fut reçu avec force hourras! et aux applaudissements de tous. Après dîner l'on retourna aux bateaux. Après une heure d'attente, on nous mena de l'autre côte de la rivière à East Selkirk.
Le transport du bagage se fit avec une promptitude inaccoutumée; chacun y mettait la main, sachant que c'était la dernière fois qu'on aurait à s'occuper de ce détail. Quand tout fut débarqué, on fit bouillir la marmite et chacun but avec satisfaction un pot de thé chaud.
Après le thé on s'amusa de son mieux pour dissiper l'impatience de l'attente.
Enfin, vers huit heures, un train spécial arrive et est salué par mille cris de joie. On ne prit pas grand temps à mettre le bagage a bord, et à neuf heures nous étions en route. Tous étaient heureux à l'idée qu'ils ne descendraient de ces chars que rendus à Montréal. On chanta jusque vers les onze heures, puis chacun s'arrangea de son mieux pour dormir.
Jeudi, 16.—Le matin, la pluie commence à tomber: On nous servit du café chaud, du bon pain blanc, du homard en boite et pour dessert des pêches en boite. C'était tout nouveau et ça sentait le Montréal. Vers midi, l'on arrêta à Ignace pour dîner. Il y avait trois mois que nous n'avions pas eu autre chose que des hard-tacks, du corn-beef ou du, boeuf salé. Aussi chacun fait-il honneur au repas. Après une heure de délai, le train se remet en route et l'on se rend sans arrêt jusqu'à Port Arthur où l'on arrive vers les dix heures.
La fanfare de la ville était à la gare et joua à notre arrivée. Au-delà de 4,000 personnes nous attendaient. On nous mena souper par compagnies, aux différents hôtels de la ville. Après souper il y eut congé général et plusieurs en profitèrent largement.
Vendredi, 17.—Il était une heure du matin quand nous fûmes prêts à partir dans de nouveaux chars, Vers huit heures du matin nous étions rendus à Red Rock. Ici l'on sépara le train en deux à cause du mauvais état de la nouvelle ligne qu'on allait avoir à parcourir. Malgré les dangers de la route, le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des plus gais. Longeant continuellement les rives du lac Supérieur et en suivant toutes les courbes, contournant les baies, partout le paysage est magnifique. L'on passa à McKercher Harbour où nous étions arrêtés en montant, et ce fut avec plaisir qu'on se rappela nos souvenirs du mois d'avril. Le soir, vers 8 heures, le train arrêta. L'ingénieur n'osait continuer pendant la nuit à cause du mauvais état de la route, on passa la nuit en cet endroit.
Samedi, 18.—De bonne heure l'on se remet en marche. La journée fut des plus ennuyeuses. De temps à autre seulement l'attention des soldats était attirée par quelqu'affreux précipice qu'on traversait sur un pont de bois qui pliait sous le poids du char, ou par quelque tunnel qui répétait avec force les gais refrains des soldats. L'on traversa Jackfish Bay où l'on avait passé un jour et une nuit au mois d'avril dernier. Comme tout était changé! Comme tout paraissait plus gai! Cette nuit-ci l'on coucha encore en route!
Dimanche, 19.—Plus l'on approchait de Montréal, plus la gaieté augmentait. Vers midi, l'on arriva à North Bay. Il faisait une chaleur écrasante. L'on se mit en rangs et l'on s'achemina vers le lac Nipissing. Ici chacun reçut ordre de se déshabiller et de se laver. Pour plusieurs, l'ordre était superflu, mais pour quelques-uns c'était nécessaire. En quelques minutes, tout le bataillon était à l'eau et bientôt tous se débattaient au milieu des cris les plus joyeux. Après un bain d'une demi heure, l'on se rhabilla et l'on retourna aux chars en rangs. Un quart d'heure plus, tard nous étions encore en route, mais cette fois-ci, tous ensemble dans le même train. Vers huit heures du soir l'on descendit à Mattawa. Ici encore, une foule nombreuse nous attendait. Après un bon réveillon, l'on remonte à bord des chars et, vers onze heures, nous continuons notre route.
Lundi, 20.—La nuit se passa en amusements. On s'attendait à arriver à Montréal dans le cours de l'avant-midi, c'était assez pour empêcher de dormir même les plus indifférents. Vers deux heures l'on passa à Pembrooke.
Une grande foule nous salua au passage. Ceux qui furent assez chanceux de descendre des chars étaient traités comme des enfants gâtés même par les jeunes filles qui n'osaient résister à des vainqueurs si bien élevés. Un peu plus tard nous passions Carleton Place et, vers les six heures, nous étions à Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions les mains des quelques Montréalais qui étaient venus à notre rencontre! Cette dernière partie de la route parut la plus longue.
Enfin, l'on passe Ste-Scholastique, St. Augustin, St. Martin et arrivons à Ste. Rose. Ici une véritable ovation fut faite au Col. Ouimet.
Cependant on ne pouvait attendre longtemps. Bientôt nous arrivons au Mile-End, puis à Hochelaga. De cette dernière place à Montréal ce fut le commencement de l'ovation. Enfin le train arrête. Une foule compacte se tient aux alentours de la gare. Nous serrons avec bonheur la main à plus d'un ami. Après quelque difficulté nous nous mettons en rangs, et la marche commence. Ce que, nous ressentions en voyant ces figures joyeuses qui nous saluaient de milliers de cris de joie et de bienvenue, en passant à travers ces masses de concitoyens, est impossible à décrire.
Tous ont dû le sentir comme moi, mais je ne crois pas qu'un seul puisse le dépeindre. Enfin nous arrivons à l'église Notre-Dame. Chacun est ému au plus profond du coeur et sent des larmes de reconnaissance lui monter aux yeux. Notre compagnie marcha en avant jusqu'auprès de la chaire. Tout à coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingué une figure de femme. En un instant je la considérai de la tête aux pieds. Elle avait les yeux remplis de larmes et était montée sur un banc pour voir. En m'apercevant, elle se prit à trembler de tous ses membres et tomba à genoux. Je me jetai à son cou et je ne sais trop si je ne fus pas obligé d'essuyer une larme en sentant ses lèvres froides sur mon front brûlant. C'était ma mère. Elle était bien changée. Quelques mèches grises se mêlaient à ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la première fois je vis quelques rides sillonner sa figure. Je ne sais trop ce qui se passa en moi alors; mais à genoux tous deux, nous remerciâmes Dieu de notre réunion, ayant déjà oublié les dangers de la route et les ennuis de l'absence.
Après leTe Deum, nous allâmes à la Salle d'Exercice, puis au marché Bonsecours où nous fumes congédiés. La campagne était finie.