CHAPITRE III.

ÉLEVÉEA LAMÉMOIRE DES VICTIMESDEFROG LAKEPar le 65e Bataillon.

ÉLEVÉEA LAMÉMOIRE DES VICTIMESDEFROG LAKE

ÉLEVÉE

A LA

MÉMOIRE DES VICTIMES

DE

FROG LAKE

Par le 65e Bataillon.

Par le 65e Bataillon.

Un document est rédigé relatant les faits qui ont motivé l'érection de la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme ce document dans une bouteille enveloppée dans du plomb, puis on enterre la bouteille au pied de la croix. Le Révérend Père Provost adresse quelques paroles aux soldais, puis la cérémonie est close en chantant "O crux Ave, spes unica!" L'endroit où la croix a été élevée a été baptisé Mont-Croix.

Vers huit heures le départ a lieu. On continue à naviguer jusque vers une heure de l'après-midi. On fixe le camp; mais à peine les tentes avaient-elles été montées qu'on reçoit l'ordre de partir pour le Fort Pitt.

Des éclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu'ils ont trouvé les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils étaient affreusement mutilés. Celui de la femme surtout était horrible à voir. La tête avait été détachée du tronc, les jambes et les bras coupés, les seins arrachés, le ventre ouvert et les entrailles sorties. On remarqua aussi que toutes les jointures avaient été disloquées. Le général Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer dans le modeste cimetière de la mission les restes des victimes, entr'autres la dépouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu'on avait pu reconnaître par quelques lambeaux de soutane qui adhéraient encore aux chairs à demi carbonisées de ces martyrs que les Sauvages avaient, non-seulement, mis à mort et mutilés, mais avaient jetés dans la cave du presbytère qu'ils avaient ensuite incendié. Cela fait dix-huit cadavres qu'on trouve en ce même endroit, tous des victimes de la barbarie indienne.

On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et il était onze heures et demie du soir quand on y arriva. La rivière est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitôt installés, on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle de la dévastation la plus complète! Des cinq maisons que contenait le Fort, il n'en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent seules l'endroit où étaient les autres.

Quand le jour naissant éclaira la scène, le désastre, causé par le passage des Sauvages, put être constaté dans toute son étendue. Toute la campagne était jonchée de débris. Les Sauvages n'ont rien laissé d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient été brisées.

En parcourant les environs, on découvrit le cadavre du jeune Cowan, de la police à cheval, qui a été tué lors de la reddition du Fort. Il était horriblement mutilé. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi sur les cadavres de leurs ennemis comme des bêtes fauves; elles ne laissent jamais un membre intact.

Tout tendait à démontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort depuis quelques jours à peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours à l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et là un cadavre mutilé.

C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus féroce et de plus barbare.

Les rapports des éclaireurs ne tendaient pas peu à exciter l'impatience des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce qu'on leur avait rapporté concernant madame Delaney. "Après l'avoir cruellement maltraitée, les Sauvages la dépouillèrent de tous ses vêtements, et, lui ayant attaché les pieds, lui disloquèrent les jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragèrent, chacun leur tour, jusqu'à ce qu'elle fut morte et continuèrent tarit que le cadavre fut chaud."

Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie d'Hudson à Fort Pitt, un nommé McLean, qui connaissait quelques-uns des chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger s'approcher d'eux, comptant sur leur amitié passée, s'était rendu à leur camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de sa bande. Les deux demoiselles McLean, âgées respectivement de seize et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur père; elles furent données pour épouses à deux des sous-chefs de la bande. Qui dit épouse, dit esclave. C'est au moment où les esprits des soldats étaient montés par ces différents récits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle était déchirée aux épaules et tachée de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'eût souffert les derniers outrages.

Vers deux heures de l'après-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan. Le service funèbre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades tirèrent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'âme est en proie à de noirs pressentiments, fait une pénible impression sur tous ceux qui en sont témoins.

Tous retournèrent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le même que celui de ce malheureux jeune homme, mais disposés à faire leur devoir jusqu'au bout.

Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissée au Fort sous le commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de réparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de reconstruction du fort était terminé.

Le 27 de mai, le réveil a lieu à six heures. Aussitôt levés, l'on reçoit la nouvelle que le major Steele avait trouvé les Sauvages et, en même temps, l'ordre du général de se tenir prêts à partir. Le général part par terre avec l'Infanterie Légère de Winnipeg et les waggons. Vers onze heures et demie a.m., l'on partit à bord duBig-Bearau nombre de quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers. Tout le bagage fut laissé en arrière; chaque homme n'apporta que ses armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un éclaireur vient annoncer que l'avant-garde est engagée.

Par ce courrier, le général fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de longer la côte et de débarquer aussitôt qu'on déploiera un drapeau blanc sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille. On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du départ, tous s'agenouillent et la scène est des plus solennelles. Les yeux tournés vers le ciel, le Révérend Père Provost implore la bénédiction du Très-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de majesté.

Le tableau, encadré dans l'immensité de la plaine, prenait des proportions grandioses. Ainsi réconforté, le bataillon se met en marche et gravit la première colline. Tous obéissent aux commandements en silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain et répand là plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois décharges de mousqueterie. Immédiatement après l'on reçoit l'ordre de bivouaquer. Les chariots contenant les provisions n'étant pas arrivés, l'on se couche sans souper.

Que la nuit parut longue aux soldats épuisés par les fatigues de la veille et incapables de dormir! On passe la nuit à la belle étoile sans couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois heures on se met en rangs et tous prennent à la hâte un déjeuner des plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s'est mise en marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranchée, sur une éminence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la sépare des volontaires. Le général ordonne au 65e de descendre en tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la côte, opposée. Plusieurs détonations retentissent à la fois du côté des Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n'avait atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la côte au pas de charge et, malgré la terrible solennité du moment, trouvent encore un bon mot pour égayer les moins philosophes le long de la route. En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la jeunesse montréalaise, se précipitant de coeur joie au milieu des balles ennemies, qu'une main divine peut seule faire dévier de leur route; derrière chaque compagnie, le capitaine devenu sérieux, comprenant toute l'importance de sa charge, toute la responsabilité que lui impose sa position; un peu plus loin, le révérend aumônier, revêtu du surplis blanc, la sainte étole au cou et prêt à administrer les derniers sacrements de la sainte Eglise. Le révérend Père attend avec calme l'heure de remplir son devoir et jette de tous côtés un regard inquiet. Tout à coup, au milieu de la fumée, il distingue le brave Lemay qui tombe frappé à la poitrine. En un clin d'oeil il est auprès de lui ainsi que l'ambulancier Marc Prieur. On relève le malheureux blessé et le prêtre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la voiture d'ambulance. Le chirurgien-major est déjà près de lui et lui donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d'oeil, la blessure parait mortelle. La balle a passé si près du coeur qu'au premier abord on a quelques doutes sur la possibilité d'une guérison. L'hémorragie se produit et bientôt toute la figure et les habits de Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a à peine donné les soins à Lemay, qu'un autre ambulancier, aidé du général Strange en personne, apporte Marcotte et le dépose à côté de Lemay dans le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de Lemay, la balle ayant frappé Marcotte à l'épaule. Le premier coup de feu fut tiré à ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et demie la fusillade avait cessé.

Voyant que l'ennemi était de beaucoup supérieur en nombre et que sa position était imprenable, le général ordonna la retraite qui se fit dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas été ménagé; en se rendant au combat il était à l'avant-garde et dans la retraite il formait l'arrière-garde. Vers midi le 65e s'arrête sur une hauteur, où il se retranche fortement. Le général part avec le transport de fourgons et ordonne au 65e de se rendre à bord du Ëig Bear. On se remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on s'aperçoit que le bateau n'y est plus. On fut donc obligé de continuer par terre et il était sept heures et demie du soir quand la première compagnie arriva à Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y était arrivé pendant la journée avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie Légère de Winnipeg.

On ne peut guère se figurer la fatigue des soldats après les événements de cette journée. Pas un n'avait dormi de toute la nuit précédente; on était parti pour le champ de bataille sans avoir à peine déjeuné; l'on était resté trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir à pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun goûta-t-il avec délices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le suivit.

Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part à la bataille de la Butte aux Français:

Lt.-col. Hughes, major Prévost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Paré, l'abbé Provost, l'instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset, Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin, caporaux, Browning, L'espérance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers, Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Soulière, Alp. Mérino, U. Viau, Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb. Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A. Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Riché. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt. Hébert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Vallée, Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F. Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot, D. Traversé, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C. Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour, Bennet. Soldats: Valois, Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais, Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T. Robichaud. Comp. No. 6 à la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats: L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin, Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N. Doucet.

La journée qui suivit fut donnée entièrement au repos et chacun flâna de son mieux. Dans l'après-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers qui étaient allés à Battleford, arrivent au camp et annoncent la soumission de Poundmaker, La nuit s'écoule silencieuse.

30 de mai.—Vers neuf heures et demie du matin, tous les préparatifs étant terminés, le bataillon reçoit ordre de partir immédiatement. Chaque homme a trente livres de bagage, et chaque compagnie n'a que deux voilures pour son bagage, etc. Tout le monde est donc obligé de marcher. Il était midi et quinze minutes quand on arrêta pour le dîner; on était rendu à un endroit très-près de celui où l'on s'était battu l'avant-veille. Vers les deux heures on reprit la marche et, après environ huit milles, on monta le camp.

31 de mai.—La nuit fut très-silencieuse. Il plut tout le temps et la pluie continua toute la journée. Dans le cours de l'après-midi le major Perry arriva au camp. Il avait rempli sa mission à Battleford et était revenu jusqu'à Fort Pitt à bord del'Alberta.

1er de juin.—Réveil à quatre heures; déjeuner une heure plus tard. Ayant appris que Gros-Ours s'était de nouveau mis en route pour le nord, le Général ordonne au 65e de continuer au plus tôt sa poursuite. A une heure et demie a.m., le camp est levé et le bataillon se met en marche. Il fait mauvais.

En route, l'on traversa le camp fortifié des Sauvages.

Ils l'avaient laissé en toute hâte, abandonnant en arrière une cinquantaine de caissons, une centaine de charrettes, une quantité énorme de fourrures et de provisions, en un mot, presque tout le butin qu'ils avaient pris à Fort Pitt. On retrouva dans ce camp un billet de McLean, nous indiquant la direction que prenaient les Sauvages dans leur fuite. On campa cette nuit-ci sur le rivage. Vers les onze heures du soir, des prisonniers qui s'étaient échappés de Gros-Ours, arrivèrent au Camp au nombre de trois. Ces derniers donnèrent toutes sortes de renseignements au général.

2 de juin.—De bonne heure ce matin une des femmes prisonnières de Gros-Ours arrive au camp. Elle corrobore le témoignage des prisonniers recueillis la veille et déclare que les prisonniers ont été comparativement bien traités, et que les prisonnières n'ont pas encore été violées. Vers les dix heures et demie du matin, le général Middleton arrive accompagné de son état-major, de deux cents cavaliers et d'un fort détachement d'infanterie des Midland, du 90e et des Grenadiers Royaux. Il fallait attendre les événements avant de prendre aucun parti, et toute la journée s'est passée à rien faire. Vers le soir le ciel se couvre de nuages menaçants.

3 de juin.—De bonne heure, le major Robert s'éloigne à bord del'Alberta, dans la direction de Fort Pitt, d'où il doit se rendre jusqu'à l'hôpital de Battleford. Les blessés Lemay et Marcotte sont à bord du même bateau. Le soldat Isidore Gauthier qui souffrait du rhumatisme obtint la permission d'accompagner les blessés à Battleford et les assista tout le temps de leurs souffrances avec une patience digne, d'éloges. Le caporal Lafrenière qui venait de se blesser à la jambe avec un petit pistolet qu'il portait sur lui, fut aussi expédié à Battleford, où il passa le reste de la campagne. Quelques heures plus tard, au nombre des ordres du jour, on lut au bataillon celui de son retour à Fort Pitt, pour attendre en ce dernier endroit l'ordre du départ pour Montréal. Cependant la joie que causa la lecture de cet ordre ne fut pas de longue durée. Dans l'après-midi un contr'ordre fut lu disant aux troupes de se rendre au Lac à l'Oignon. Le départ eut lieu vers les trois heures. Il faisait un temps des plus mauvais. On marcha quelques milles à travers des marais où les soldats enfonçaient jusqu'à la ceinture. Il était cinq heures et demie a.m. quand on s'arrêta pour camper. L'endroit choisi à cette fin était très joli. Figurez-vous, une colline quelque peu élevée au pied de laquelle un lac sans nom roule placidement ses eaux.

4 de juin,—Réveil à quatre heures et demie a.m. Les soldats se mettent en rangs d'assez mauvaise humeur, et la marche commence malgré que personne n'ait, pris une bouchée depuis la veille. Il est une heure de l'après-midi quand, après avoir voyagé par des chemins impossibles, l'on arrête pour le repas du midi qui est aujourd'hui le premier de la journée. Dans l'après-midi le voyage se continue à travers les mêmes chemins. Le paysage varie peu. Ici un lac, là une rivière, à travers lesquels la .plaine s'allonge en souveraine. Quand l'on campa, le soir, on avait fait vingt-cinq milles presque au pas de course. Aussi les soldats ont-ils souffert énormément. Plusieurs avaient les pieds tout en sang; cependant personne ne murmura.

5 de juin.—Pendant la nuit, une compagnie d'infanterie légère de Winnipeg arrive au camp. De deux heures et demie à cinq heures du matin, il fait un orage épouvantable; tonnerre, éclairs, rien n'y manque. Vers les sept heures, le départ sonne. Après trois heures et demie de marche à travers des chemins impraticables, la première colonne arrive au Lac aux Grenouilles. A peine arrivés, quelques soldats, mettant de côté la fatigue du matin, se dirigent vers la scène des massacres et y trouvent. quatre cadavres. Le fait ayant été rapporté au général, une escouade de la compagnie No. 3 est chargée de les enterrer. Certains indices portent à croire que ce sont les corps de Quinn et Gouin; de même que les autres victimes de la sinistre journée du 3 avril, ils sont à demi carbonisés et n'ont plus de forme humaine. Ce triste devoir ayant été rempli, le clairon sonne le départ. Le paysage aux alentours du Lac aux Grenouilles est magnifique. La marche se continue pendant l'après-midi. Le temps et les chemins sont des plus mauvais. Les soldats arrivent au camp épuisés de fatigue et ne sont pas lents à se reposer.

6 de juin.—La nuit a été belle. A six heures et demie dû matin, l'on se remet en route. Après quatre heures de marche on fait la halte ordinaire pour le repas du midi. Le temps se continue beau. Vers les trois heures de l'après-midi la marche se reprend et se continue jusqu'à six heures. Au lieu de faire monter les tentes, les officiers distribuent à chaque soldat sa ration pour deux jours et, ces derniers l'ayant mis dans leurs sacs à pain, la route se continue. Il fait assez clair, mais les chemins sont plus impraticables que jamais. Ce n'est plus qu'une suite deswampsou marais profonds et interminables, où l'on patauge dans l'eau jusqu'à la ceinture, sur une distance de deux cents verges. Pour comble de désagrément, l'affût du canon se trouve embourbé, et, les chevaux n'y pouvant plus rien, tous mettent la main au câble, quelques-uns l'épaule à la roue et, à force de travail et de misère, on réussit à conserver le canon que les soldats anglais de Winnipeg étaient disposés à sacrifier plutôt que de faire le travail herculéen dont le 65e s'acquitte avec bonne humeur. Le dévouement du 65e en cette circonstance, pour sauver, le canon, lui a valu de la part des Anglais le sobriquet de "crocodiles". Il était onze heures et demie a.m. quand on se coucha autour des feux du bivouac et sans abri.

7 de juin.—La nuit parut longue et triste. Après les fatigues de la veille on se trouva sans couverte ni capote. Chacun s'étendit du mieux qu'il pût autour d'un bon feu, au risque de se réveiller les cheveux brûlés et les pieds gelés. Quand l'on se réveilla, presque tous les habits étaient couverts de frimas. Le déjeuner servit bien à ramener la gaieté dans les esprits; il se composait de biscuits durs, viande en boîte et d'eau. La marche se continue encore aujourd'hui. Le paysage est loin d'être, beau et, en vérité, il, faudrait qu'il le fût extraordinairement pour faire oublier aux soldats leurs souffrances physiques. Triste procession de la Fête-Dieu! On dirait plutôt une troupe de pieux pèlerins, tous se dirigeant à travers un pays inconnu, vers un lieu plus inconnu encore. Vers midi l'on fait la halte et les tentes sont montées. Ou croyait trouver ici quantité de fleur et d'avoine et il n'y a qu'une vingtaine de sacs de farine. On annonça aux soldats que la fin de la campagne n'était pas éloignée, il ne fallait rien moins que cela pour relever le courage des troupes. Tous les coeurs tressaillent d'allégresse à cette seule nouvelle. Le reste de la journée est donné au repos. Le même jour, la garnison du 65e, laissée à Fort Pitt, quittait cet endroit pour rejoindre leurs frères. Le Lt.-Col. Williams et une partie des Midland l'accompagnent. Ce détachement campe au Lac aux Grenouilles et élève une seconde croix à la mémoire des martyrs, à quelques arpents de la première.

8 de juin.—Le beau temps continue. De bonne heure l'on se remet en route. L'on arrête vers midi à la mission indienne de la Rivière aux Castors, puis on va camper à quelques milles de là, au milieu d'un bois. Cet endroit est parfaitement caché de tous côtés, et s'appelle la "Fuite de l'Ours." Ici doit-on rester Dieu sait combien de temps; c'est l'avant poste de l'armée. Jamais endroit ne fut plus propre à se dérober à la vue de l'ennemi et, cependant, on n'y avait pas été une demi-heure, qu'une bande innombrable d'ennemis inattendus fondit sur les soldats épuisés de fatigue: c'étaient les maringouins! Ils s'étaient rendus par centaines, infatigables, insatiables, attaquant sans relâche. Il n'y a pas d'autre moyen de s'en défendre que de se renfermer sous les tentes et de s'y enfumer comme des jambons. Pour sortir, on s'enveloppe la tête avec de la mousseline et l'on se couvre les mains de gants épais.

9 de juin.—Beau temps. Les maringouins ont cessé les hostilités pendant l'avant-midi, mais reviennent à la charge avec plus d'ardeur que jamais dans l'après-midi. Il fallut s'enfermer de nouveau. Le père Legoff, qui est missionnaire parmi les Montagnais depuis dix-huit ans déjà, et qui s'est échappé du camp de Gros-Ours où il était prisonnier depuis deux mois, ayant réussi à persuader ses Sauvages de se séparer de Gros Ours, vient nous voir; il est reçu à bras ouverts surtout par le Père Provost auquel il remet la croix du Père Fafard toute maculée du sang de ce martyr et aussi d'autres reliques. Il se rend auprès du Général pour intercéder pour ses ouailles.

10 de juin.—Farniente. Beau temps chaud. Le général envoie le père Legoff et le père Provost auprès des Montagnais avec l'ultimatum suivant: "Soyez au camp demain à midi ou je brûle tous vos établissements et je vous chasse." Dans la soirée les maringouins reviennent avec du renfort, on redevient jambons.

11 de juin.—Rien d'extraordinaire aujourd'hui, à part l'arrivée du Capt. Giroux avec sa compagnie. Le Lt.-Col. Williams était retourné au Lac aux Grenouilles sur l'ordre du Général. Encore les moustiques!

12 de juin.—La nuit a été très-fraîche. Les Montagnais viennent trouver le général et se livrent à lui. Moustiques! Moustiques!

13 de juin.—Beau temps frais. Un petit orage vient de temps à autre varier l'uniformité de la température. Le général envoie un détachement de l'Infanterie Légère de Winnipeg, fort de cent hommes, intercepter la route de Gros-Ours.

14 de juin.—Même température que la veille. On eut la messe vers les sept heures. Dans l'après-midi, quelques officiers vont visiter le camp des Sauvages. Un triste spectacle s'offrit à leur vue. Dénués de tout, le corps à peine vêtu de quelques haillons ramassés un peu partout et formant un assemblage de costumes les plus bizarres, les malheureux Montagnais étaient étendus sous leurs tentes usées et déchirées. Jamais pauvreté plus abjecte n'habita plus misérable abri. Les officiers revinrent au camp tout pensifs, songeant aux milliers de familles éparses dans la vaste plaine dont la misère trouvait un tableau dans celle des pauvres malheureux qu'ils venaient de visiter.

15 de juin.—La nuit fut très-froide. Quand le réveil sonna le matin, on fut quelque peu surpris de voir les tentes entourées d'une épaisse couche de neige; le lac situé près du camp était lui-même couvert d'une couche de glace d'un quart de pouce d'épaisseur. Le colonel Smith quitta le camp, accompagné de cent hommes de l'Infanterie Légère de Winnipeg, pour des régions inconnues. Dans le cours de l'après-midi le général Middleton arriva accompagné de son état-major et en commandement de renforts considérables. Ils ont avec eux un canongatling.

16 de juin.—Beau temps. Les maringouins se font encore sentir.

17 de juin.—Le beau temps continue, les maringouins ditto. Le capitaine Giroux part pour Montréal.

18 de juin.—Aucun changement dans la température. Plusieurs officiers et soldats vont se baigner dans la rivière aux Castors.

19 de juin.—Temps frais. On apporte au camp la nouvelle que quelques Cris des Bois sont au lac des Iles avec la famille McLean qu'ils se déclarent prêts à rendre. Le général envoie deux Chippewayens accompagnés de l'éclaireur Mackay pour aller chercher les prisonniers.

20 de juin.—La nuit a été très-froide et peu de soldats ont bien dormi. Au lever, il y avait une petite gelée blanche de près de deux pouces d'épaisseur. Le camp est levé et l'on retourne coucher aux quartiers-généraux.

21 de juin.—Beau temps. Messe à huit heures. Dans l'après-midi, il commence à circuler des rumeurs quant au prochain départ des troupes.

22 de juin.—On doute de l'exactitude des rapports quant au renvoi prochain des forces militaires du Nord-Ouest. Le temps se continue beau.

23 de juin.—Vers huit heures et demie du soir, l'ordre du départ est lu aux troupes et la date est fixée au lendemain. Quelques-uns ont peine à y croire mais ne refusent pas de se mêler à la réjouissance générale qui est immense.

24 de juin.—Réveil à quatre heures. Le général adresse aux troupes des paroles de félicitation et l'on prend la route du retour à six heures et demie du matin. Il fait une chaleur accablante. La première halte se fait à dix heures et demie de l'avant-midi après dix milles de marche. Dans l'après-midi on parcourt quinze autres milles. Aussitôt après souper on reprend la marche et l'on ne campe qu'à onze heures et demie du soir. On a fait dans cette journée trente-cinq milles.

25 de juin.—Le départ a lieu à neuf heures. L'on marche toute la journée. A sept heures du soir on arrive au rivage où le "North West" attend les troupes; on avait parcouru vingt-cinq milles. Les soldats sont épuisés de fatigue. Les officiers vont coucher à bord, et les soldats restent sous la tente.

26 de juin.—Les soldats montent à bord du bateau vers les huit heures de l'avant-midi. Quelque temps après le général arrive en personne accompagné de son état-major. Il est salué par des hourrahs significatifs. Le reste de la journée est consacré à la flânerie.

27 de juin.—Il est dix heures de l'avant-midi quand le bateau arrive à Fort Pitt. On monte les tentes sur la rive. Réjouissances générales.

28 de juin.—Il fait très-beau. Basse messe eu plein air. On donne un permis général de sortir du camp, et tous vont visiter leurs frères d'armes des autres bataillons.

29 de juin.—Le départ des troupes commence aujourd'hui. Il fait une chaleur accablante.

30 de juin.—Le temps chaud continue.

1er de juillet.—Toute la brigade d'Alberta parade, à sept heures du matin, devant le général Middleton. Ce dernier, après avoir fait l'inspection des différents bataillons, complimente de nouveau les troupes.

2 de juillet.—Il fait beau. Le colonel Ouimet arrive avec le reste du 65e bataillon. Joie indescriptible On reçoit l'ordre de s'embarquer demain à bord de la "Baronness."

Arrivé à ce point du récit, l'auteur a cru intéresser spécialement les lecteurs en pariant de la vie que menèrent les deux vaillants blessés du 65e pendant le reste de la campagne.

Le récit de leurs souffrances et de leurs misères commence naturellement du jour où ils sont tombés sur le champ de bataille.

Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba le premier. Lorsque la balle meurtrière le frappa, il était quelque peu en avant de ses compagnons d'armes. Ceux-ci s'arrêtèrent subitement en le voyant tomber et semblèrent hésiter un moment. Le caporal Grave! fut le premier auprès de lui, et le soldat Marc Prieur, qui était attaché au corps d'ambulance, arriva quelques instants plus tard. En les voyant auprès de leur frère blessé, les soldats continuèrent leur marche. Le chirurgien-major Paré et le révérend aumônier furent bientôt sur les lieux. Pendant que le chirurgien examinait la plaie et pâlissait à la vue de la gravité de la blessure, le digne chapelain administrait les derniers sacrements au Blessé.

Ce ne fut qu'une demi-heure plus tard que l'on apporta une civière pour transporter le pauvre Lemay en dehors du terrain des hostilités. On l'y avait à peine transporté qu'un soldat accourut à la hâte demander un second brancard pour apporter Marcotte qui venait de succomber. Quelques instants plus tard, le soldat Prieur, aidé du gén. Strange lui-même, apportait Marcotte et le plaçait à côté de Lemay. Le chirurgien ordonna aussitôt qu'on mit les deux blessés dans un caisson, n'ayant pas d'autre moyen de transport.

On ne peut guère se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay et Marcotte dans ces voitures d'ambulance improvisées. Étendus au fond des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils étaient bousculés de tous côtés, malgré la bonne volonté et les soins des charretiers. Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles qui les séparaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs indescriptibles que le genre de transport devait inévitablement causer. Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et poussait un cri de douleur à chaque cahot de la route. De temps à autre, il pouvait, entendre la voix inquiète du père Provost qui demandait au chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez à ce tourment celui de la soif la plus ardente causée par la fièvre qui le dévorait. Rien, pas une goutte d'eau, et Lemay répétait toujours: "De l'eau! de l'eau!" Enfin l'on arrive à Fort Pitt. Les deux blessés sont déposés dans une des vieilles constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici, ils furent bien traités par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la conduite de ce dernier mérite les plus grands éloges. Ils restèrent en cet endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert vînt les chercher à bord del'Alberta, pour les mener à Battleford. On les transporta à bord sur des brancards et ils furent installés dans la chambre de l'ingénieur. L'appartement était assez confortable, mais, malheureusement, un accident arriva au navire et bientôt l'eau inonda le plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier, se montra des plus dévoués à leur égard. Il passait toute la journée et une grande partie de ses nuits auprès d'eux. Tantôt il balayait l'eau qui s'étendait sous leurs lits, tantôt il leur portait un verre d'eau et toujours il était exact à leur administrer les remèdes prescrits par le chirurgien et à changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il remplit son devoir à toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il était obligé de s'accroupir dans un coin de l'appartement sur sa couverte pliée en six pour empêcher l'eau de l'imbiber complètement. Enfin le bateau arriva à Battleford après deux jours et deux nuits de marche. Il faisait un temps sombre et les corps étaient à peine installés dans un express-waggon, qui avait été envoyé de l'hôpital au bateau pour les aider, que la pluie se mit à tomber. Quelques couvertes furent jetées à la hâte sur les pauvres blessés, et en route! Après un quart d'heure de marche, l'on s'arrêta vis-à-vis la porte d'entrée d'une marquise. De petites croix rouges, posées ici et là, annonçaient au passant que les blessés seuls étaient entrés sous cette tente. On plaça immédiatement les nouveaux arrivants dans un endroit resté libre, à gauche de la porte d'entrée. Ils eurent leur lit l'un près de l'autre. Pendant qu'avec mille précautions l'on descendait les malheureux Lemay et Marcotte de la voiture, le caporal Lafrenière sautait à terre et se choisissait une bonne place sous la tente ambulancière. Il prit le premier lit à gauche. Le second fut donné à l'homme de police McKay qui avait été, comme Lemay et Marcotte, blessé à la Butte aux Français et qui souffrait beaucoup de la jambe gauche où la balle l'avait frappé. La troisième place était occupée par le brancard de Lemay qu'on avait décoré du nom de lit à cause des quelques couvertes qui pouvaient protéger le blessé contre les intempéries du climat. Marcotte était le quatrième et occupait un lit semblable à celui de Lemay. Il y avait en tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux rangées, serrés les uns près des autres, ne laissant qu'un étroit passage entre eux. Les autres lits étaient tous occupés par des blessés de l'Anse au Poisson et de l'Anse du Coup de Couteau qui étaient, à l'arrivée de nos frères en état de convalescence. Pendant la première semaine ils furent relativement bien traités; pendant que Lafrenière profitait du beau temps pour aller à la pêche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins à Marcotte. Enfin, au bout d'une dizaine de jours, la balle était extraite sans trop de douleur, et Marcotte pouvait espérer un rétablissement rapide. Lemay ne souffrait guère que de la fièvre, mais était trop faible pour remuer sur son lit. Ils purent alors apprécier la valeur des services de leur confrère du 65e, le soldat Gauthier, qui était leur infirmier. Toujours patient, toujours dévoué, il se rendait de bonne grâce aux prières des blessés et en avait soin comme un frère de charité.

Aussi quelle différence quand, pour une raison quelconque, il s'absentait de la tente. Aussitôt les soldats anglais qui pouvaient se promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient au nez et venaient s'établir au pied de leurs lits pour manger des confitures ou des gelées dont ils se gardaient bien de leur offrir la plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs étaient celles envoyées par les dames de Montréal, et dont l'étiquette était enlevée pour être remplacée par une autre à l'adresse d'autres bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une manière cynique le voyage du 65ème suivant les rapports qu'ils en avaient lus dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blessés du 65ème put les entendre. Mais l'on serait porté à croire que la jalousie seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les héros de l'Anse aux Poissons, et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que leurs préjugés. Qu'on se détrompe! L'on ne peut guère se figurer jusqu'où le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance entre cent le démontrera.

C'était le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses blessés pour voir à leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La nuit précédente le vent avait enlevé la tente et pendant plusieurs minutes il était resté exposé au froid. Incapable de se remuer d'un côté ou de l'autre, il demande à un grand Anglais qui fumait tranquillement sa pipe s'il serait assez bon de le changer de côté. L'Anglais se leva brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le renversa brutalement du côté opposé. Immédiatement sa plaie se rouvrit et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gémit de son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme une femme, s... cochon de Français," lui répondit-il. (You moan like a woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il lui rappela une à une toutes les attaques du "News" contre le 65ème, et pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot, impuissant à faire un geste. O lâche! triple lâche! qui profites ainsi de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse calomnie à la face. Tu montrais là toute la grandeur de ton courage. Va! tu n'as rien à craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu'à protéger ta face contre les crachats!

Par bonheur, l'arrivée de l'infirmier Gauthier coupait court aux discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles le reste de la journée.

Pendant les cinq semaines que nos deux blessés passèrent à l'hôpital, le vent emporta quatre fois la tente qui était leur seul abri. En une circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des conséquences funestes. C'était vers le commencement de juillet. Lemay qui avait repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait commencé à s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente culbute et est entraînée parle vent. Marcotte ne sachant où se mettre fut bientôt mouillé jusqu'aux os. Alors il se jeta à bas du lit et, se cachant dessous la toile du brancard, réussit à s'en faire un abri. Il resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'après l'orage et qu'on eût replacé la tente qu'il fût remis dans son lit par deux infirmiers.

Enfin le 5 juillet arriva. On avait annoncé partout à Battleford l'arrivée du 65ème. Vers les huit heures du soir les vapeurs "Marquis" et "North West" arrivèrent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie de cette expédition à bord de la "Baroness," s'était rendu au rivage, impatient de revoir ses frères d'armes. Mais il attendit en vain. Il était dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna à son lit découragé. Le lendemain matin cependant, après deux longues heures d'attente, il vit poindre à l'horizon le pavillon rouge de la "Baroness." Comme son coeur battait fort, comme ses yeux s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie à l'idée qu'il allait bientôt revoir ses bons amis dont il avait été depuis si longtemps séparé et dont il avait tant de fois regretté l'absence.

Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, écoutait avec avidité tous les bruits du dehors et quand on lui annonça le "65ème!" un sourire inexprimable se dessina sur ses lèvres bleuâtres et une larme perla à sa paupière.

Le même jour, Lemay monta à bord du bateau et continua avec son bataillon jusqu'à Montréal, où le peuple enthousiasmé lui fit une ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun se pressait à venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue.

Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d'autres blessés et prenait le train de Swift-Current, d'où un train direct le menait à Montréal. Quelques jours après son arrivée, ses amis lui donnèrent plusieurs banquets et lui présentèrent une jolie médaille en argent.

Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront gravés sur le cadre d'honneur du 65ème et auront une place glorieuse dans les annales de notre histoire.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

Après avoir donné le récit complet des aventures de l'aile droite du 65e bataillon dans sa marche à travers la plaine, l'histoire de la campagne de l'aile gauche s'impose à l'auteur comme un devoir impérieux. Le but de cet ouvrage serait manqué et le lecteur serait privé de la partie sinon la plus intéressante du moins bien importante de l'histoire de la campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col. Hughes le bataillon droit ajoutait à force de fatigues, de misères et de courage une page glorieuse à son histoire, le bataillon gauche, divisé en cinq détachements et dispersé sur une étendue de cent-cinquante milles, menait à bonne fin sa mission de pacification. Partout où le 65e a passé, il a laissé des traces glorieuses de son séjour et c'est surtout dans l'extrême ouest que l'aile gauche, après une vie sédentaire de six semaines, a su mériter son titre de soldat missionnaire. Prêchant d'exemple, il a pu par sa bonne tenue, sa conduite régulière, ses moeurs douées et tranquilles, en imposer à l'esprit impressionnable des nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il a vécu. Partout, Sauvages comme Métis avaient surnommé les volontaires de Montréal les "bons petits habits noirs" et obéissaient à leurs officiers avec plus de respect que de crainte.

Comme il a été mentionné plus haut, il y avait cinq détachements dont voici les noms par ordre de distances de Calgarry: vingt hommes de la compagnie No. 8, sous le commandement du lieut. Normandeau, à la Traverse du Chevreuil Rouge, à cent milles au nord de Calgarry; la compagnie No. 1 (vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres du capt. Ostell, à la Rivière Bataille, trente-huit milles au nord du premier détachement; vingt hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8, sous le capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq milles plus haut; la compagnie No. 2, avec le capt. des Trois-Maisons comme chef, à Edmonton, quarante milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux cent-treize milles de Calgarry, et finalement la compagnie No. 7, sous le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan, vingt milles à l'est d'Edmonton. Dès le l4 mai toutes ces différentes garnisons furent mises sous les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-généraux à Edmonton. La mission de ce bataillon ainsi dispersé était d'abord de protéger les lignes de communication pour permettre le passage libre des transports de provisions de Calgarry jusqu'au front; mission importante, comme on peut le voir, car de sa vigilance et de sa fidélité à remplir son devoir dépendait la vie du bataillon droit. Le second but que ce bataillon devait atteindre était la pacification des nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il séjournait. Chaque détachement était entouré de quinze cents à deux mille Sauvages, qui, au commencement de la campagne, étaient dans une excitation extraordinaire, et que l'arrivée des troupes ne fit qu'augmenter plutôt que diminuer. Chacun des postes était dans la position la plus précaire, car, à part le soulèvement des tribus environnantes, on craignait à juste raison les Pieds Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et étaient poussés à la révolte par Gros-Ours lui-même. Si, un bon matin, il avait plu à ces messieurs de s'insurger, leur marche naturelle était de Calgarry à Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le nombre, ils s'emparaient un à un des forts situés le long de leur route et pas un volontaire de l'aile gauche n'aurait vécu pour raconter les massacres commis.

Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de garnison de la compagnie No. 1 fera le récit du premier chapitre. La position occupée par les différents détachements étant connue du lecteur, il lui sera plus facile de comprendre la campagne en procédant par ordre de compagnies.

Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait à Edmonton avec le reste de l'aile gauche, moins trois hommes qu'on avait dû laisser pour compléter la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla camper avec le reste du bataillon à l'est du Fort. La compagnie No. 7 était déjà rendue au Fort Saskatchewan. Les Nos. 5 et 6 quittèrent Edmonton le même jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain, les ordres de brigade commandaient aux capts. Ostell et Bauset de se tenir prêts à partir, avec leurs compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient été mentionnés spécialement par le major Perry au major-général Strange pour leur conduite à la Traverse du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines sont les seuls officiers de compagnie dont il ait été fait une mention spéciale.

Cependant deux heures plus tard un contre-ordre, faisant remplacer la compagnie No. 1 par le No. 4, fut transmise au bataillon. Le capt. Ostell devait rester à Edmonton où il serait commandant en chef, ayant sous lui sa compagnie et la compagnie No. 2, à Edmonton, le détachement du Fort Saskatchewan, et les volontaires anglais d'Edmonton. On était occupé à faire les préparatifs pour entrer dans le Fort quand vers midi, le 7 mai, le capt. Ostell reçut un nouvel ordre du général Strange. Cette fois-ci, il fallait partir, à une heure d'avis, et retourner sur ses pas jusqu'à la Rivière Bataille, soixante et dix milles au sud. Le même soir, tous les hommes de la compagnie No. 1 étaient en marche et, trois jours plus tard, après un voyage des plus rudes, ils arrivaient au lieu de leur destination, un vieux chantier isolé au milieu de la plaine, à un mille et demi au nord de la Rivière, Bataille. Pour bien comprendre la mission de ce détachement, voici le texte même des instructions qu'il avait reçues avant son départ d'Edmonton:

Edmonton, 7 mai 1885.

Instructions à l'officier commandant le détachementdu 65e bataillon à la Rivière Bataille.

Vous avez été choisi à cause de la réputation militaire que vous vous êtes acquise par votre habileté et votre énergie. La protection de notre ligne de communication avec la base de nos dépôts de provisions est d'une importance essentielle. Le pays à l'est de votre Fort est bien difficile et deviendra très-certainement une ligne d'opérations, le long de laquelle des maraudeurs indiens essaieront par petites bandes de s'emparer de nos transports de provisions. Vous occuperez le vieux chantier de la Baie d'Hudson près de chez le R. P. Scullen.

Vous le mettrez dans un état de défense aussi complet que possible, construisant une défense de flanc de manière à empêcher l'ennemi de s'approcher assez pour incendier la maison.

Vous embrasserez probablement la maison du R. P. Scullen dans votre ligne de défense. Vous marquerez la portée de vos carabines du Fort à tous les objets dans les alentours, et habituerez vos hommes à mesurer au pas ces différentes distances de manière à ce qu'ils se les rappellent, ce qui rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque. Après que vous aurez complété la défense de votre fort, vous emploierez vos hommes à réparer, à temps perdu, les chemins dans le voisinage de votre poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre fort sans protection; au contraire, vous exercerez la plus grande surveillance, jour et nuit.

Il est probable qu'une troupe de carabiniers à cheval aura aussi ses quartiers-généraux à votre poste Ils feront une patrouille régulière entre la Rivière du Chevreuil Rouge et Edmonton.

Toutes les provisions tant pour les rations des Sauvages que pour les vôtres vous seront confiées. Le Père Scullen, j'en suis sur, vous aidera de son mieux par ses connaissances et son influence.

Par ordre,

C. H. DALE, Capitaine,Major de Brigade.

Malgré l'apparente précision de ces instructions, elles ne peurent être exécutées à la lettre, car contrairement aux informations, il n'y avait aucune maison habitable sur la réserve du Père Scullen. Le capitaine Ostell continua plus loin, et à dix milles au sud, trouva un chantier qu'après une semaine de travail on put mettre en état de défense. Le Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du capitaine Ostell. Malgré toute la bonne volonté possible les travaux de fortification n'avançaient pas vite, car, vu le petit nombre de soldats qui composaient le détachement, chacun avait beaucoup à faire. Il y avait, comme on le sait, vingt-cinq hommes. Pendant le jour, quatre d'entre eux, un sous-officier et trois soldats, montaient la garde; et la nuit, cette garde était doublée. A part ces derniers, il faut aussi déduire un boulanger, un cuisinier, le servant des officiers et deux soldats qui travaillaient aux corvées d'eau et de bois de chauffage. Il restait donc à peine dix hommes pour travailler aux tranchées et autres fortifications. Cependant au bout de quelques semaines, l'ouvrage était presque terminé.

Une tranchée de deux pieds et demi de profondeur, faite en forme de carreau, a été creusée tout autour du terrain sur une longueur de deux cents verges; elle communique au moyen de quatre canaux avec un fossé de cinq pieds de profondeur qui entoure la maison. Un abattis de branches la protège contre toute attaque immédiate. Des ponts mobiles ont été posés sur les canaux pour donner plus de facilités de transport aux voitures de charge qui stationnaient au fort. De fortes barricades ont été construites pour protéger les portes et les fenêtres. Un mur en tourbe de six pieds de haut a été élevé tout autour de la maison, au-dessus du fossé. Vingt-huit meurtrières percées dans les murs complètent la défense du Fort.

Pendant les premiers jours, c'est-à-dire, jusqu'à la fin du mois de mai, toute la garnison et surtout le capitaine étaient sur des épines. Les travaux de fortification se poursuivaient de sept heures du matin à six heures du soir et quelquefois même la nuit. Les Sauvages des alentours étaient dans un malaise perceptible et, malgré les remontrances des missionnaires qui leur apprenaient à nous considérer comme des frères, ils attendaient avec anxiété les résultats des batailles qui se livraient dans l'est. Enfin la prise de Batoche délivra les garnisons de leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient quitté leurs réserves à l'arrivée des troupes, revinrent s'y établir à la fin de mai et tout rentra dans L'ordre.

Voici la liste des hommes qui passèrent le temps de la campagne au Fort Ostell: J. B. Ostell, capitaine commandant; A. C. Plinguet, lieutenant; H. Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent; G. Aumond, caporal. Les soldats T. Bélanger, J. Bourgeois, A. Cadieux, K. Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust1, O. Drolet, Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques Labelle, Arthur Lanthier, E. Latulippe2, Ludger Longpré, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A. Ouimet, J. Parent, A. Pépin, H. Picard et Louis Weichold.

Les incidents qui marquèrent le passage de la compagnie No. 1 au Fort Ostell sont peu nombreux, l'auteur se borne dans ce récit à n'en raconter que les principaux.

Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier apporta une dépêche au capitaine de la part du Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se rendre le soir même chez le Père Scullen pour avoir une entrevue particulière. Le capitaine fait immédiatement seller son cheval et laisse le Lieut. Plinguet en charge du Fort. Il ne revint que le lendemain matin avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont on redoutait un soulèvement étaient rentrés dans l'ordre.

Footnote 1:(return)Nommé caporal le 23 juin; élevé au grade de sergent le 6 juillet.

Footnote 2:(return)Nommé caporal le 6 juillet.

Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell, un jeune gradué de l'université McGill, arrivait au Fort. Il était officiellement attaché en qualité de chirurgien aux trois garnisons du 65ème situées au sud d'Edmonton, devant tenir ses quartiers généraux au Fort Ostell. Le nouveau médecin était à peine entré en fonction que tous l'estimaient et l'aimaient comme un des leurs. En effet, depuis cette date jusqu'à la fin de la campagne, le docteur Powell remplit sa tâche avec une fidélité et un dévouement exemplaires. Il lui fallait faire à cheval une moyenne de cent cinquante milles par semaine pour visiter les différents postes où son devoir l'appelait. Il voyageait toujours seul, et ne craignait pas de traverser les réserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa route et où un jour ou l'autre il pouvait être attaqué et massacré. Les officiers de chacune des trois garnisons n'ont pas manqué de le mentionner spécialement dans leurs rapports au commandant en chef à Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait le service entre le Fort Ethier et le Fort Ostell, arriva malade au camp. Il était tombé à bas de son cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G. R. Daoust (qui n'était que soldat à cette date) et lui confia la mission de remplacer le courrier malade. Deux jours plus tard, il revenait au Fort après avoir rempli sa mission à la satisfaction de ses chefs.

Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de garde sort à la hâte pour répondre à l'appel du soldat Bélanger qui monte l'arrière garde. La nuit est très-sombre et c'est à peine si l'on peut distinguer à six pieds devant soi. Bélanger jure ses grands dieux qu'il a vu un cavalier arriver assez près du parapet et, qu'à sa vois, il a changé de direction et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne soit un espion. On fait alors une patrouille à travers le bois et les marais aux alentours du Fort. Tous reviennent mouillés et de mauvaise humeur.

L'un est tombé de tout son long dans un marais que l'obscurité lui cachait, un autre s'est frappé la tête sur une branche d'arbre, un troisième s'est massacré la figure sur une talle d'herbes sèches, et personne n'a pris ni vu un Sauvage; ce n'est donc pas étonnant qu'on soit de mauvaise humeur. Le reste de la nuit se passa bien tranquille.

Le jour de la fête de la Reine se passa sans autre incident que la réception d'une liasse de "Patries." C'étaient les premières nouvelles imprimées que l'on recevait. Six jours plus tard, les commissaires Royaux, chargés de faire une enquête sur les griefs des Métis, passaient au Fort. Ils étaient trois: Messieurs Forget, Street et Goulet. Le capitaine Palliser était avec eux. Il allait se joindre à l'état-major du gén. Strange pour y occuper la place de major de brigade. Le même soir, le R. P. Scullen vient coucher au Fort, et un grand nombre de soldats en profitent pour remplir leurs devoirs religieux. Le lendemain matin, le bon missionnaire célèbre la basse messe dans le grenier du Fort. Tous les soldats y sont présents ainsi que les commissaires.

C'est le premier service religieux auquel les soldats assistent depuis leur départ de Calgarry, le vingt-trois avril dernier.

Le quatre juin, vers les onze heures de l'avant-midi, les soldats sortent à la hâte et présentent les armes à Sa Grandeur Mgr. Grandin qui arrête au Fort en passant. Il dîne avec le capitaine, et, après dîner, les soldats vont le visiter sous la tente. Il leur adresse quelques bonnes paroles de consolation, puis distribue à tous des médailles, scapulaires, etc. Avant son départ, Sa Grandeur bénit le Fort qu'on baptise Fort Ostell, puis part en promettant que la première mission qui s'établirait sur la rivière Bataille, en cet endroit, se nommerait Saint-Jean d'Ostell. Quelques jours plus tard, vers le neuf juin, le capitaine, ayant reçu une dépêche spéciale, se met, en route pour la rivière du Chevreuil Rouge. Il se fait accompagner d'un détachement de carabiniers à cheval sous les ordres du Lt. Dunn. Le but de sa mission est d'aider un train très-considérable de transports à traverser le pays et arriver en sûreté à Edmonton. Ce train était protégé par une quarantaine de volontaire du 9e de Québec, sous les ordres du Lt. Dupuy. Il y avait déjà huit jours qu'il était retardé à la Traverse du Chevreuil Rouge par la crue de la rivière. Le capitaine Ostell, mettant à profit sa connaissance de la rivière par le fait d'y avoir travaillé vers la fin du mois d'avril, lors du passage du bataillon gauche, réussit à faire traverser tout le train après dix-huit heures de travail. Le douze au soir, le capitaine revenait à son Fort, et le lendemain les officiers du 9e arrêtaient en passant.

Le quatorze juin, le capt. Ostell partait pour les Buttes de la Paix où il allait voir l'agent des Sauvages, un nommé Lucas, à propos de malentendus survenus entre les Sauvages et lui. Depuis l'arrivée des troupes dans ces territoires, il existait une anomalie étrange dans les rapports des officiers de compagnie avec les Sauvages. Comme le lecteur a pu le voir plus haut dans l'ordre du gén. Strange, le capitaine Ostell avait été instruit de voir aux rations des Sauvages, mais aucun ordre n'avait été donné à l'agent Lucas. Ainsi quand le capitaine demandait à l'agent de donner telle ou telle ration, ce dernier lui répondait qu'il n'avait aucun ordre à recevoir de lui, vu qu'il dépendait du département des Sauvages et n'avait rien à voir dans les affaires du ministère de la Milice. Heureusement cette entrevue du capitaine avec l'agent mit fin, pour quelque temps, à un état de choses embarrassant.

Le seize juin, on hisse un magnifique drapeau, présent du Lt.-Col. Amyot du 9e au capt. Ostell.

Dans l'après-midi, on nous apporte des provisions en masse. Tout le bas du fort était rempli de sacs de fleur, de sel, de boîtes de corn beef, de hard tacks et le reste. Quelques-uns des soldats se découragent, car il y a de quoi nous faire subsister jusqu'au printemps prochain.

Le vingt juin cessa le système organisé des courriers. Depuis l'arrivée des troupes, on avait établi six postes de courriers entre Calgarry et Edmonton. Le premier poste était de Calgarry à Scarlet, une distance de quarante milles; le deuxième de Scarlet à Millar, quarante-cinq milles; le troisième de Millar à la Traverse du Chevreuil Bouge, quinze milles; le quatrième de la Traverse du Chevreuil Rouge à la Rivière Bataille, trente-cinq milles; le cinquième de la Rivière Bataille aux Buttes de la Paix, trente-huit milles, et le dernier des Buttes de la Paix à Edmonton, quarante milles. A chaque poste, excepté au troisième, il y avait deux courriers. Par ce système les dépêches se transmettaient régulièrement toutes les vingt-quatre heures entre Calgarry et Edmonton, sur une distance de deux cent treize milles. Le vingt-cinq juin, ça commence enfin à avoir l'air du départ. Le lieutenant peut à peine contenir sa joie, chacun lit sur sa figure la bonne nouvelle. Vers les six heures, le capitaine réunit ses hommes pour leur distribuer des chemises et des caleçons, puis il leur communique la dépêche Suivante:

Fort Edmonton, 24 juin 1885.

Au Capt. OSTELL, Commandant,Rivière Bataille.

Monsieur,

J'ai ordre du Lt.-Col. Ouimet de vous avertir de faire des préparatifs immédiats pour conduire votre compagnie au Fort Edmonton où vous devrez vous rapporter pas plus tard que lundi prochain, le vingt-neuf courant.

On vous envoie des waggons pour le transport. Vous emporterez avec vous tout le bagage, armes, habits et équipement de campagne de votre détachement.

Vous ordonnerez aux deux hommes des Carabiniers à cheval du Lt. Dunn, qui sont chez vous, de prendre la charge de votre poste, et vous prendrez d'eux les reçus de tous les effets et provisions que vous laisserez à la Rivière Bataille.

J'ai l'honneur d'être,

Monsieur,

Votre obéissant serviteur,

Capt. G. BOSSÉ,Major de Brigade.

Il est impossible de dépeindre la scène qui suivit la lecture de cette lettre. Il faut avoir enduré toutes les souffrances de cette campagne, avoir souffert de tous les ennuis de ces solitudes pour comprendre ce qu'est l'ordre du retour. Le lendemain, chacun prépare son bagage et ce ne fut pas long. Dans l'après-midi, Bobtail, chef des Cris, vint visiter le Fort avec sa femme; il est accompagné de jeunes Sauvages parmi lesquels Pic de Bois. Bobtail est un homme qui paraît arriver à la soixantaine. Il a une figure très-intelligente, mais son regard n'est pas franc et, quand il parle, on dirait qu'il n'exprime que la moitié de ce qu'il pense. Il était monté sur un magnifique mustang gris fer. Il portait sur sa poitrine une médaille "Victoria" en argent. De longues plumes ornaient sa coiffure de peau de loutre.

Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du capitaine, un autre Sauvage, de costume encore plus étrange, entre en scène. C'est Alexis, surnommé le Prêtre des Montagnes. De loin, il ressemble étrangement au fameux vicaire de Wakefield. Grimpé sur une haridelle aux allures douteuses, une grande croix rouge flanquée au milieu du dos, un vieux chapeau enfoncé sur le crâne, il avait un air de Sancho Pança impossible à dépeindre. Cependant cet homme au costume original est devant Dieu un des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit de cheval, sa figure ascétique et son apparence religieuse impressionnèrent les soldats. On put alors voir son costume au complet. Il porte une grande jaquette bleue, un châle blanc avec une grande croix en flanelle rouge sur les épaules, sa tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un crucifix à sa ceinture. Il parla en français et servit d'interprète à Bobtail. Alexis obtint un permis du capitaine sur la parole de Bobtail, qui en faisait de grandes louanges. Cette nuit personne ne put dormir. Il était deux heures du matin quand on cessa de parler du prochain voyage.

Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre heures et demie de l'après-midi, la compagnie No. 1 quitta le Fort Ostell et se mit joyeusement en route pour Edmonton.


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