CHERCHEURS DE SOURCES
Tu frapperas le rocher et il en sortira de l’eau.(Exode,XVII-6.)
Tu frapperas le rocher et il en sortira de l’eau.
(Exode,XVII-6.)
L’art de la rabdomancie est très ancien, en Orient. Avec leur baguette divinatoire, les rabdomanciens découvraient les trésors et les sources cachées. La verge de Moïse fit jaillir l’eau du rocher, et Circé était sans doute, elle aussi, armée d’une baguette magique, quand elle changea en pourceaux les compagnons d’Ulysse.
Le bâton a été, de tout temps, le symbole des forces mystérieuses. Mercure avait son caducée, Bacchus son thyrse, Aaron sa verge. Chez les Francs, et même chez les premiers Capétiens, les hérauts d’armes portaient devant les chefs une baguette sacrée, marque de leur dignité.
Cependant, l’usage de la branche de coudrier pour la découverte des trésors et des sources ne date guère, en Europe, que du seizième siècle. Longue de deux pieds et légèrement courbée au milieu, elle devait appartenir à la pousse de l’année et avoir été coupée, le premier mercredi de la lune, entre onze heures et minuit, tandis que certains mots spéciaux étaient prononcés. Ensuite, on la bénissait selon la formule magique, et lorsque le rabdomancien arrivait à l’endroit où se trouvait la source, la baguette semblait tourner entre ses mains comme sollicitée par des forces inconnues.
Malebranche attribuait le phénomène à l’œuvre du démon ; leDictionnaire des Merveilles de la Natureessaie de le ramener aux principes de la physique ; les sceptiques supposent qu’au moyen de viroles de métal dissimulées dans le bois, et d’un adroit manège des mains, on parvenait, au moment voulu, à imprimer un mouvement de rotation à la baguette ; plusieurs croient aussi, comme Balzac, que le soi-disant magicien obéissait, dans le voisinage des eaux, à quelque sympathie à lui-même inconnue. Aujourd’hui encore, en France, les rabdomanciens ont une clientèle ; il y en a de célèbres, que l’on fait venir à grands frais pour qu’ils découvrent des sources jaillissantes dans les terres desséchées.
On ignore, du reste, pourquoi cette vertu magique a été attribuée au coudrier. Est-ce parce qu’à son ombre les bergers de Virgile se livraient au combat du chant et qu’on en brûlait le bois, le jour des noces, pour porter bonheur aux jeunes époux ?
Phylis aime les coudriers.Et tant qu’elle les aimera,Les coudriers l’emporterontEt sur les myrtes de VénusEt sur les lauriers d’Apollon !
Phylis aime les coudriers.Et tant qu’elle les aimera,Les coudriers l’emporterontEt sur les myrtes de VénusEt sur les lauriers d’Apollon !
Phylis aime les coudriers.
Et tant qu’elle les aimera,
Les coudriers l’emporteront
Et sur les myrtes de Vénus
Et sur les lauriers d’Apollon !
Phylis est morte depuis presque deux mille ans, et la branche de coudrier fait encore jaillir l’eau des sources. Légende, superstition ou force physique, inconnue encore et que la science déterminera quelque jour, peu importe ! C’est le symbole qui m’intéresse ; c’est lui que je voudrais dégager et appliquer, car il renferme un enseignement profond. L’âme des hommes est semblable à la terre ; elle contient des sources cachées qu’on ne s’occupe pas assez de faire jaillir, et qui pourraient changer en jardins fleuris, des sols inféconds ; en vignes luxuriantes, des rochers arides !
Se donner la tâche de chercher les sources serait, pour les bonnes volontés humaines, un inépuisable et splendide champ d’activité. Si les personnes qui croient savoir, par leur propre expérience, où se trouvent la vérité, la lumière et la joie, s’armaient de la branche de coudrier pour découvrir les eaux courantes dans les âmes qui les cachent, nous marcherions vraiment vers une humanité meilleure ; et ceux qui auraient aidé cette transformation, dans la mesure de leur intelligence et de leur force, pourraient mourir avec la certitude de n’avoir pas vécu en vain.
Ce qu’il faut essayer tout d’abord, et cela dès les premières années de la vie, c’est de développer l’imagination de l’enfant. Pour sa sensibilité, on doit attendre, car souvent, dans de petits corps fragiles, une sensibilité prématurée nuit à la santé physique. L’imagination n’offre pas les mêmes dangers, et c’est l’une des sources que l’on fait jaillir le plus facilement de l’âme enfantine. Chez quelques-uns, la source est pauvre, et il faut se hâter avant qu’elle ne se soit tarie d’elle-même, ou perdue sous terre en petits ruisseaux qui se dessèchent vite. L’homme dépourvu d’imagination est une pauvre créature misérable, même si elle semble riche, car l’imagination est la force et la joie de l’esprit. Le devoir des éducateurs est donc, — comme celui des hygiénistes en ce qui concerne le développement du corps, — de donner tous leurs soins à l’accroissement de cette puissance de vie, et de ne l’étouffer sous aucun prétexte.
Dans la seconde moitié ou le second tiers du dix-neuvième siècle, après le déclin du romantisme, l’imagination a été, pendant un temps, dépréciée et considérée comme une faculté démodée, nuisible au succès des intérêts matériels, et qu’il fallait, par conséquent, éliminer de gré ou de force des jeunes cerveaux. Tous les pédagogues s’y sont employés. Dire d’un jeune homme ou d’une jeune fille : « Il, ou elle, a beaucoup d’imagination, » équivalait presque à une injure, et ceux qui possédaient ce trésor le cachaient comme une tare pour ne pas devenir suspects. La signification du mot n’était même plus comprise par ses détracteurs. Le vulgaire avait fini par appeler imagination, non plus la charmeuse qui jette un voile d’or sur toutes choses, mais le défaut, propre à certains esprits, de se créer de fausses et chimériques illusions, c’est-à-dire de donner au moindre incident une portée qu’il ne possède point. Or cette tendance puérile ne doit pas être classée sous le nom d’imagination ; elle indique simplement une mentalité vaniteuse, déséquilibrée et dépourvue de discernement.
L’imagination a une bien autre envergure ; ses ailes, qu’elles soient délicates comme celles du colibri, ou puissantes comme celles de l’aigle, portent toujours sur les hauteurs. L’homme à qui les dieux ont conféré ce précieux don ne pourra jamais tomber tout à fait bas. On me citera Edgar Poë, Musset, Verlaine et d’autres poètes encore, dont la muse dut plusieurs fois se voiler le visage ; mais ceux-là, du moins, sentaient leur honte, et plusieurs d’entre eux trouvèrent des accents de terrible angoisse pour décrire leurs chutes. D’autres, l’accès passé, se reprenaient et planaient parfois à des hauteurs vertigineuses. S’ils n’avaient pas eu d’imagination, ils auraient succombé sans souffrance et se seraient vautrés voluptueusement dans la boue où ils étaient tombés. Puis, ils seraient morts obscurs, dans l’abjection, sans avoir eu la vision des cimes, ni su faire vibrer les cœurs.
Même, exception faite des poètes, on peut affirmer que l’imagination est à la base de toute grandeur et de tout progrès. S’ils n’avaient pas eu d’imagination, les conquérants seraient restés sur leurs sols étroits. Alexandre, César, Napoléon ont été de grands imaginatifs. C’est l’imagination qui les a aidés à vaincre, plus encore que leur audace, leur bravoure, leur science stratégique. Pour les hommes d’État également, le grand ressort des conceptions géniales est, avant tout, l’imagination. Cavour et Bismarck en étaient largement pourvus. Sans elle, les intrigues politiques avorteraient avant de naître, car, pour les concevoir et les faire aboutir, l’imagination est indispensable ; sans elle, il n’y aurait plus de grands lanceurs d’affaires ! Sans elle, l’Amérique n’aurait pas été découverte !
C’est un préjugé répandu de croire que, dans les professions dont le but unique est le gain, on n’a pas besoin de l’aide de l’imagination : on va jusqu’à affirmer qu’elle peut être nuisible. Oui, peut-être, pour les simples instruments qui se contentent d’emboîter le pas à leurs prédécesseurs ou à leurs patrons, mais toutes les grandes industries, toutes les grandes entreprises sont nées dans le cerveau d’un « imaginatif ».
Un avocat d’assises qui manquerait d’imagination ne sauverait jamais une tête !
Dans les sciences positives aussi, d’où procèdent les découvertes fameuses dont on mène si grand bruit ? Des hypothèses nées dans un cerveau imaginatif, analysées ensuite et passées au crible de la méthode expérimentale. Sans l’imagination, rien de tout cela n’aurait eu lieu. Archimède devait posséder une imagination puissante.
Évidemment, seule ou insuffisamment soutenue, elle ne suffit pas, mais dès qu’on la supprime, les conceptions géniales deviennent impossibles ; c’est pourquoi, ne pas développer l’imagination des enfants ou étouffer celle qu’ils manifestent, équivaut à les appauvrir, à appauvrir l’humanité et à commettre, par conséquent, un crime social.
Je suis persuadée que la crainte de l’imagination, qui a dominé l’opinion publique et le système éducatif de la seconde moitié du dernier siècle, a privé la science, la littérature et l’art de plusieurs forces vives. Lorsque celle qu’on a dénommée à tort « la folle du logis » et qu’il faudrait appeler « la lumière de l’âme » est très puissante, elle résiste à tous les efforts tentés pour l’écraser, et peut-être même rebondit-elle plus énergiquement lorsqu’on s’efforce de la détruire. Mais ce sont là des cas exceptionnels ; en général, lorsque l’imagination est moyenne, on réussit très bien à enrayer son développement, et même à persuader à l’enfant que c’est une faculté honteuse ou, pour le moins, ridicule, dont il doit dissimuler les manifestations avec soin[1].
[1]Que d’enfants, dans ce temps-là, ont cruellement souffert du mépris où l’on tenait l’imagination, et des efforts que l’on exigeait d’eux pour qu’ils apprissent à la dissimuler.
[1]Que d’enfants, dans ce temps-là, ont cruellement souffert du mépris où l’on tenait l’imagination, et des efforts que l’on exigeait d’eux pour qu’ils apprissent à la dissimuler.
Sans ce travail d’étouffement auquel on s’est livré sur l’enfance et la jeunesse pendant au moins un tiers de siècle, je suis persuadée que notre civilisation serait plus avancée et nos littératures plus riches[2]. Cette perte est irréparable, et non seulement on n’a pas permis à une génération de donner sa mesure, mais on a sevré des vies humaines de beaucoup de joies et de plaisirs.
[2]J’ai connu des enfants auxquels on interdisait les compositions, dans la crainte que ce genre de travail ne développât leurs facultés imaginatives.
[2]J’ai connu des enfants auxquels on interdisait les compositions, dans la crainte que ce genre de travail ne développât leurs facultés imaginatives.
Demandons-nous (je parle, bien entendu, des gens pour lesquels les repas du jour, le sommeil de la nuit et les jouissances physiques ne représentent pas lesummumdes délices humaines) quels sont les meilleurs moments de nos journées et les heures dont notre mémoire garde l’impérissable souvenir ? Nous citerons celles que notre imagination a éclairées. Qu’est l’amour lui-même, si l’imagination ne l’embellit pas, ne le relève pas, ne le dore pas ? Une fonction imposée par le génie de l’espèce et que beaucoup d’êtres assimilent presque aux plaisirs de la table. Tandis qu’aidé par l’imagination, l’amour est la plus grande douceur des âmes, la clarté lumineuse des vies, l’enchanteur qui change les réalités grises en visions radieuses. Mais, dira-t-on, pourquoi transfigurer ainsi l’amour, puisque, fatalement il doit s’évanouir, se changer en cendres au goût amer ? Plus et mieux l’on aime, plus on souffre, et le but de la vie est de ne pas souffrir… Erreur, lamentable erreur ! Le goût des cendres sera plus écœurant et amer si les sens et le cœur n’ont jamais connu les voiles d’or. Non seulement l’amour aura cessé d’exister, mais son souvenir aura perdu tout prestige et tout charme. Au contraire, ce qui a été, ne fût-ce qu’un jour seulement, éclairé par l’imagination, continue à illuminer l’existence, malgré les douleurs, les abandons, les chutes…
De même, pour que l’amitié ne reste pas terne et grise, l’imagination est indispensable autant que le soleil à la croissance et à la coloration des fleurs. Pas d’enthousiasme non plus sans imagination, pour les personnes ou pour les causes, puisque l’un procède directement de l’autre !
L’enthousiasme procure à l’âme une dilatation délicieuse : l’esprit s’y élargit et s’y repose. Et cependant on lui fait une guerre acharnée. Que de gens se plaisent à jeter des seaux d’eau froide sur nos admirations ! Un petit sourire méprisant et supérieur erre sur leurs lèvres, et ce sourire impressionne la jeunesse ; elle en a peur, elle se sent diminuée par ces regards ironiques, qui arrivent même parfois à lui faire renier ses dieux. Plus tard, dans la vie, lorsqu’on s’est rendu compte de la valeur réelle des choses, la situation se renverse ; l’on rend avec usure le sourire méprisant et l’on plaint les malheureux dépourvus d’imagination, qui n’ont jamais connu l’enthousiasme et ses saintes erreurs. Ce sont de pauvres, de très pauvres gens !
Il faudrait se borner à les plaindre, s’ils n’avaient pas le tort de déconcerter les jeunes esprits. J’ai connu une femme qui a usé plusieurs années de sa vie dans le pénible effort qu’elle faisait pour ressembler aux autres, pour devenir comme tout le monde, pour étouffer le don divin qu’elle avait reçu. Heureusement pour elle, ses tentatives furent vaines, mais cependant certains manques d’élan qu’elle déplora plus tard et qui la firent souffrir, étaient la conséquence du mépris pour l’imagination qui, dans sa jeunesse, régnait en maître sur l’opinion publique.
Diminuer, étouffer, tuer l’imagination dans une créature humaine, c’est tarir en elle, on ne saurait assez le répéter, les sources des joies les plus pures, des joies objectives, de celles que donnent la nature[3]et l’art. Le devoir des chercheurs de sources est donc de découvrir cette précieuse faculté, de l’éveiller, de la faire jaillir et d’apprendre à l’homme à tirer d’elle toutes les richesses et les forces qu’elle tient en réserve.
[3]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.
[3]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.
Les êtres privés d’imagination ne peuvent faire de bons éducateurs : il faudrait les écarter de l’enseignement, et, en tous cas, ne jamais leur confier la direction d’une éducation complète. Tout au plus pourrait-on leur permettre certaines branches spéciales qu’ils enseigneraient suffisamment et médiocrement. Jamais ils ne parviendront à faire de bons pédagogues dans la haute acception du mot.
Je dis qu’ils enseigneront médiocrement, car même dans les sciences exactes, telles que la chimie, l’histoire naturelle et la botanique, l’imagination est une aide puissante. Dans les sciences historiques son rôle est d’une importance capitale. Un maître, dépourvu d’imagination enseignera l’histoire sans lui donner de relief et ne saura pas faire saisir à l’enfant les grands ensembles qui se fixent dans la mémoire. L’enfant, de son côté, étudiant sans intérêt, ne pourra se passionner pour les personnages héroïques ou coupables qui se meuvent à travers les événements qu’on lui raconte avec froideur. Par conséquent, il ne les comprendra pas, car c’est par l’imagination que l’intelligence enfantine arrive à saisir les grands mouvements de l’histoire. Il en est de même pour la poésie, la littérature, l’art… Rien, en somme, dans le savoir humain, ne peut se passer de l’imagination. Elle facilite tout ; c’est la grande source des connaissances, des découvertes, des héroïsmes, et quand elle n’est pas un don naturel, il faudrait pouvoir la faire naître artificiellement.
Ceux qui se préoccupent, à bon droit, de l’avenir des générations nouvelles, devraient s’entendre pour remettre l’imagination en honneur et la soustraire à l’injuste dédain sous lequel les générations utilitaires avaient essayé de l’écraser. Mais il ne s’agit pas simplement de lui jeter la bride sur le cou : ce serait aller au-devant des pires dangers. Si l’on développe cette faculté merveilleuse, ce n’est pas pour la laisser sans aliments. Le travail intellectuel et moral de ceux qui, sous une forme ou l’autre, ont charge d’âmes, en sera considérablement augmenté. Il faut empêcher avant tout que l’imagination devienne subjective[4], et beaucoup de discernement est nécessaire pour parer à ce grave péril. Non seulement les éducateurs ont besoin de science et de conscience, ils doivent posséder encore des âmes vivantes et communicatives, des intelligences ouvertes, capables de tracer des routes et d’indiquer les sommets.
[4]Évidemment dans son essence l’imagination est toujours subjective ; en me servant de ce terme un peu impropre, je veux indiquer les imaginations qui ne possèdent ni puissance d’observation, ni la vision des choses extérieures.
[4]Évidemment dans son essence l’imagination est toujours subjective ; en me servant de ce terme un peu impropre, je veux indiquer les imaginations qui ne possèdent ni puissance d’observation, ni la vision des choses extérieures.
La mauvaise habitude de s’exalter à faux pour soi-même, — cause des déceptions amères et d’amoindrissement moral, — est un des résultats de l’imagination subjective : celle-ci intensifie lepersonnalisme, excite la sensibilité et renforce l’égoïsme, tandis que l’imagination objective, — celle qui s’extériorise, — en portant l’intérêt de l’homme hors de lui-même, le pousse aux conquêtes de l’esprit, aux recherches nobles, aux découvertes, aux combinaisons, aux entreprises qui apportent la gloire et la richesse. Dans des proportions plus modestes, elle sert à embellir, à colorer, à adoucir la vie.
Plus tard, et avec d’habiles précautions, les chercheurs de sources devront s’occuper de la sensibilité de l’enfant, car elle est aussi nécessaire que l’imagination, à son développement intégral. Qui enrichit sa sensibilité, enrichit son intelligence, dit avec raison Maeterlinck. Au siècle dernier, par réaction contre les théories de Rousseau, on a essayé de l’extirper, elle aussi, en cultivant avant tout dans les âmes les sentiments utilitaires. La médiocrité morale d’une bonne partie de nos contemporains suffit à montrer combien cette noble entreprise a réussi.
Au point de vue social, ce travail de destruction a été une erreur grave, la sensibilité étant plus importante que l’imagination pour tout ce qui se rapporte aux relations des hommes entre eux. Un individu dépourvu de sensibilité, à moins qu’il ne soit doué d’une intelligence très fine, est presque toujours un vulgaire et un grossier. Il y a une science du cœur qui se reflète dans les attitudes et les paroles et que rien ne remplace quand elle manque.La gentilezza d’animo, comme l’appellent les Italiens, est la source du tact véritable ; sans elle tous les chocs sont durs, bruyants, cassants. Un homme, au contraire, dont on aura cultivé la sensibilité dès l’enfance, conservera toujours une sorte de douceur dans les procédés, quelles qu’aient été les luttes et les amertumes de son existence.
Combien d’individus l’on rencontre — aujourd’hui surtout, ils pullulent — qui ne s’occupent jamais que de l’utilité pratique des choses. A leurs yeux, le tableau et le livre n’ont de valeur qu’en raison de ce qu’ils ont rapporté ; la découverte scientifique, en raison de ses résultats d’argent ; l’amitié, en raison des portes qu’elle ouvre, et ainsi de suite ! Très probablement, ces personnes étaient nées avec une sensibilité médiocre qui n’a pas résisté au système d’étouffement auquel on l’a soumise. Il n’en reste plus trace, et même la sensibilité d’autrui excite leur dédain. Les sensibles le devinent, le comprennent, et ont la faiblesse de rougir de ce dont ils devraient se glorifier, donnant ainsi raison, par leur attitude piteuse, à ces arrogants détracteurs des véritables lettres de noblesse de l’homme.
Quand donc les gens qui ont du cœur et de l’altruisme arriveront-ils à mépriser ouvertement ceux dont les facultés affectueuses sont concentrées sur eux-mêmes ? Malheureusement, ce jour n’est pas proche, car le manque de courage est aujourd’hui, un des traits caractéristiques, des êtres sensibles et bons. Il faudrait apprendre à l’enfant que les gens sans cœur sont des pauvres qu’il faut d’abord plaindre et ensuite dédaigner, comme des non valeurs. Tout cela, bien entendu, dans la mesure où le dédain est permis à ceux qui voient, dans tous les hommes, des frères, dont ils ne peuvent se désintéresser complètement.
En parlant de sensibilité, je n’entends point cette sensiblerie ridicule ni ce faux sentimentalisme[5]qui font le malheur et l’ennui de tant de familles, et sont les vers rongeurs de l’amour et de l’amitié, mais bien cette puissance d’affection qui est la source des joies humaines et la meilleure consolation que la vie accorde aux hommes.
[5]VoirAmes dormantes.
[5]VoirAmes dormantes.
Ne pas aimer les autres, signifie d’ordinaire s’aimer soi-même à l’excès, c’est-à-dire être un misérable idolâtre[6]. Je crois, et je l’ai écrit ailleurs, que le moment viendra où l’on considérera comme un ridicule et une tare, d’afficher lemoi haïssable. Mais que l’aube de ce jour est lointaine encore !
[6]VoirFaiseurs de Peines et Faiseurs de Joies.
[6]VoirFaiseurs de Peines et Faiseurs de Joies.
Ce que j’ai dit pour l’imagination est également vrai pour la sensibilité. Si elle devient subjective[7], il vaudrait mieux l’étouffer ; pour être la source fraîche et pure où nous nous désaltérons, et où les autres se désaltèrent à leur tour, il faut qu’elle ne garde pas toutes ses eaux pour elle-même. Apprendre à l’enfant qu’il doit aimer objectivement les gens et les choses, c’est avoir fait jaillir une source de son cœur, c’est lui avoir ouvert, pour l’avenir, des perspectives de bonheur toujours réalisable et des facultés d’élargissement spirituel.
[7]Voirla note, page 14.
[7]Voirla note, page 14.
Le mysticisme moderne, l’état d’âme le plus exquis et le plus élevé que l’homme puisse connaître ne saurait naître et se développer chez les créatures dépourvues d’imagination et de sensibilité. Je ne dis pas qu’il faille élever les enfants dans l’idée d’en faire des mystiques, ce serait les conduire et nous conduire à des déconvenues certaines. Pour connaître cet état spécial, il ne suffit pas d’être un « imaginatif » et un sensible, il faut un appel du dedans et du dehors, et que les hôtes mystérieux qui viennent parfois nous visiter, fassent leur demeure en nous. Le but de l’éducation doit être simplement de former des hommes et des femmes doués d’une large compréhension humaine, capables de sentir toutes les joies, de supporter courageusement toutes les douleurs, et chez lesquels rien ne s’oppose aux contacts avec le divin.
Or, je le demande à la conscience de ceux qui ont des fils et des filles à élever, cette préoccupation les hante-t-elle beaucoup ? Ils vont au plus pressé : il faut, d’abord, apprendre aux enfants ce qu’il est indispensable de savoir, pour ne pas faire une trop piteuse figure dans les rapports sociaux. Puis, dans les familles où le travail est une nécessité, il y a les examens à passer, les carrières à choisir pour les fils, les mariages à combiner pour les filles. Atteindre l’à peu près est déjà difficile ; comment viser aux sommets ? En effet, la tension d’esprit serait trop considérable, à moins que le besoin et le désir de chercher les sources ne soit devenu, chez les parents et les éducateurs, partie intégrale d’eux-mêmes, une de ces règles de conscience auxquelles on obéit sans effort et qui ne causent presque plus de fatigue.
Certes, l’homme ne peut se mettre à la place de Dieu, et il est forcé de faire, chaque jour, un acte de foi pour ranimer son courage et ne pas se laisser abattre par les soucis que lui donne l’avenir de ceux qu’il aime. Il doit aussi s’en remettre, en grande partie, à la Providence ou au Destin, en ce qui concerne la formation de leurs caractères. Cependant un effort est toujours demandé à l’homme, même lorsque Dieu paraît intervenir miraculeusement en sa faveur. Ainsi, lorsque Jésus ressuscita Lazare, il aurait pu, d’un geste lointain et majestueux, soulever la lourde dalle qui fermait la grotte où reposait le frère de Marthe et de Marie. Mais il exigea que l’effort humain eût sa part dans le miracle, et il ordonna aux assistants de déplacer la pierre du sépulcre.
Les exemples de ce genre pourraient se multiplier à l’infini, et nos expériences personnelles confirment, elles aussi, l’existence de cette loi : Dieu veut que nous soyons ses coopérateurs ! On n’obtient rien sans peine, et dans les plus merveilleuses histoires de succès humain, une part d’effort personnel est toujours demandée. Comment pourrions-nous nous y soustraire dans l’éducation des êtres que la nature ou la confiance d’autrui a remis entre nos mains ?
L’inégalité[8]existe partout dans la nature : les caractères, les tendances, les facultés sont diverses et, sauf quelques principes fondamentaux, il faudrait élever chaque enfant de façon différente. Cela n’est pas possible ; mais les éducateurs sont semblables à des musiciens qui, chargés d’accorder et de faire vibrer des instruments, devraient écouter avec attention les sons qui en sortent pour être capables d’insister, suivant les cas, sur telle ou telle note ; ils enrichiraient ainsi, pour chaque être, la source des plaisirs par le développement des goûts.
[8]Voir, dansFaiseurs de peines et Faiseurs de joies, le chapitre : l’Égalité.
[8]Voir, dansFaiseurs de peines et Faiseurs de joies, le chapitre : l’Égalité.
Les goûts ! Quelle immense ressource ils sont dans la vie ! Dès qu’un goût se manifeste chez un enfant, il faudrait empêcher qu’il ne se dessèche et périsse avant d’avoir donné ses fruits. C’est une plante précieuse que l’on devrait arroser avec sollicitude, soutenir et greffer…
Les gens qui ont des goûts ne s’ennuient jamais. Or, une bonne partie des tristesses de la vie sont causées par l’ennui qui ronge tant d’existences. Ceux qui ont appris à regarder et savent voir[9], ne connaissent jamais la monotonie des longues journées mornes. Ils trouvent partout des sources d’intérêt, d’observation, de comparaison : les gens qui sont en contact avec les forces mystérieuses de la nature, pour lesquels le vent a une voix, les eaux un secret, les bois un mystère, le ciel des promesses, le soleil des enchantements, qui les tirent de leur petit Moi, pour leur faire presque toucher l’infini, ces gens-là ne s’ennuient jamais, car leur vie est toute imprégnée de poésie.
[9]Il existe des écoles en Angleterre, dont le programme consiste à apprendre aux enfants à regarder. Ils doivent considérer une carotte pendant deux ans de suite. Après quoi, ils sont capables de la décrire et de la dessiner avec une parfaite exactitude.
[9]Il existe des écoles en Angleterre, dont le programme consiste à apprendre aux enfants à regarder. Ils doivent considérer une carotte pendant deux ans de suite. Après quoi, ils sont capables de la décrire et de la dessiner avec une parfaite exactitude.
Les poètes ? Combien ce mot s’applique mal souvent ! J’en connais de profonds qui n’ont jamais écrit un vers ou cherché une rime, mais qui ont dans les profondeurs cachées de leur âme des sources secrètes de poésie intarissable ; ils en mettent dans leurs sentiments, leurs sensations, leurs pensées ; ils n’ont pas l’avarice des poètes de profession, qui gardent jalousement leurs inspirations, de peur d’en perdre quelque chose au profit d’un autre ; ils sont larges, généreux et font librement part de ce trésor à ceux qui vivent dans leur rayonnement. Cette source de poésie intérieure pourrait être développée par l’éducation. Elle est, du reste, le résultat naturel de l’imagination et de la sensibilité.
Ces deux sources vives de chaleur et de lumière donnent aussi naissance à un autre phénomène moral : l’héroïsme ! Évidemment, des existences entières peuvent s’écouler, sans que la possibilité d’accomplir un acte héroïque s’y présente jamais : il s’agit donc moins de préparer l’enfant à des actions glorieuses que de lui en faire savourer la beauté. Du reste, si l’occasion d’acquérir publiquement le titre de héros se rencontre rarement, celle d’être un héros obscur se trouve à chaque pas. Tous les renoncements joyeusement acceptés sont une forme d’héroïsme ; tous les actes ignorés de courage moral, dont l’existence de certains êtres est remplie, en sont une également. Si l’on avait étouffé en ceux-ci le germe de l’imagination et de la sensibilité, ils n’auraient été, sans doute, que des utilitaristes médiocres et tristes.
Développer chez l’enfant le goût du beau, sous toutes les formes, est aussi l’un des devoirs des chercheurs de sources. Lui apprendre à discerner et à savourer la beauté, c’est le préparer à des joies inconnues du vulgaire et que la méchanceté humaine ne pourra lui ravir jamais.
Si l’on disait aux mères : « Par telle parole, par tel acte vous pourrez enrichir vos enfants », quels sacrifices n’accepteraient-elles pas, pour assurer à ceux qu’elles aiment cet accroissement de richesse ? Ce qu’elles font et comprennent si bien dans l’ordre matériel, pourquoi se refusent-elles si obstinément à l’entendre dans l’ordre moral ?
En certains pays, la littérature a essayé d’ouvrir aux joies désintéressées l’âme de l’homme et de l’enfant. Ainsi les Anglais, par l’obligation qu’ils imposent à toute personne bien élevée d’êtrecheerful, ont travaillé utilement en ce sens, malgré les brumes de leur climat et leur tempéramentspleenétique. Une vieille Anglaise de la classe moyenne, solitaire, pauvre même, vivant à l’étranger, aura toujours un petithomeconfortable, où il y aura des livres, des gravures, un bouquet de violettes et une tasse de thé, les soirs d’hiver. Des Italiennes, des Françaises vivant dans les mêmes conditions médiocres d’existence, rentreront dans un logis terne, où ne se verra pas la moindre tentative de confort ou l’élégance. Quand elles ont cessé d’être jeunes, elles ne vont qu’à l’indispensable et excluent, pour la simplifier, toute esthétique de leur vie ; êtrecheerfulet confortable, dans les limites du possible, ne leur apparaît pas comme une obligation morale. L’éducation, sur ce point, leur a manqué.
A la sensibilité, à l’imagination, au goût de l’héroïsme, il est indispensable d’ajouter un élément qui est le correctif de ces dons précieux et les empêche de mettre le désordre dans les esprits et dans les vies. Je veux parler de l’esprit de méthode. Malheureusement il est rare de voir les imaginatifs et les sensitifs en reconnaître suffisamment l’utilité et la valeur ; d’un autre côté les intelligences méthodiques pèchent presque toujours par une aridité désolante. Il faudrait unir ces extrêmes pour former l’homme complet.
La méthode simplifie toute chose, dans l’ordre matériel comme dans l’ordre intellectuel. Elle est indispensable à l’organisation des vies larges ou modestes, et là où elle manque, la sérénité et le calme, sont absents. Or, sans sérénité et sans calme, il est difficile d’arriver au succès, surtout à une époque « tourbillonnante » comme la nôtre ; par conséquent, après la découverte des sources, le devoir des éducateurs est de faire comprendre à l’enfant que, pour coordonner ces forces, la méthode est indispensable.
De cette façon seulement on arrivera à donner à l’homme intérieur le développement auquel il a droit, car ce n’est que dans l’expansion de tout son être que la créature humaine peut apprendre à sentir la valeur de la vie. Si son cœur et son cerveau restent des champs arides, où trouvera-t-elle à se désaltérer ? Nous dépendons énormément de notre prochain[10]; cependant, si nous ne possédons rien en propre, personne ne peut nous aider efficacement, et ce que nous possédons doit représenter et valoir quelque chose. Si notre cœur et notre esprit ne recèlent aucun trésor, nous sommes semblables à cette « herbe flétrie », bonne seulement à être jetée dehors.
Tous connaissent la sensation atroce des jours où aucune vibration intérieure ne se fait sentir et où, même les âmes les plus riches, ne trouvent en elles que vide et sécheresse. En ces jours-là, elles donneraient leur vie pour rien ! Cet état pitoyable est constant chez ceux en qui nul n’a songé à faire jaillir les sources cachées. Quelques-uns n’ont pas besoin d’aide : leurs sources sont si abondantes et si riches qu’elles sortent de terre sans le secours de personne ; mais ce sont les exceptions. En général, il faut aider les âmes et les creuser patiemment, pour que l’eau en jaillisse.
[10]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.
[10]VoirFaiseurs de peines et Faiseurs de joies.
Le moment est grave. Ceux qui ont encore le bonheur de croire et dont la foi est ferme comme le rocher dont parle l’Évangile, ne peuvent se faire illusion : le sentiment religieux a déserté la plupart des cœurs. Pour beaucoup, le vide du ciel est un fait certain, aucun doute à cet égard n’existe plus, et ils refusent même de discuter sur ce point. Il en est d’autres, — et ils sont assez nombreux aujourd’hui, — que des besoins religieux tourmentent encore, mais qui repoussent les formes théologiques existantes et la morale officielle. On ne peut les abandonner à leurs douloureuses incertitudes, et cependant il ne suffit pas de leur dire : « Croyez, et tout deviendra limpide à vos yeux. » La foi ne se commande pas. Une seule chose est possible : éveiller en eux, par l’imagination et la sensibilité, les forces, les cultes et les goûts qui conduisent vers ces hauteurs où Dieu, de tout temps, s’est manifesté à l’âme de l’homme.