Il est bien temps que l’humanité, comme Narcisse qui s’admirait à la fontaine, s’arrache enfin à cette contemplation stérile.Grün.
Il est bien temps que l’humanité, comme Narcisse qui s’admirait à la fontaine, s’arrache enfin à cette contemplation stérile.
Grün.
Narcisse n’a pas laissé de descendants directs. Il est mort de la contemplation de sa propre beauté, avant d’avoir connu l’amour ; mais ses descendants indirects sont légion, et tous portent en eux-mêmes un principe identique de stérilité et de mort. Les mythes anciens ont des significations profondes, et les vérités qu’ils renferment peuvent s’appliquer encore à nos façons actuelles de vivre et de sentir.
Le sort lamentable du fils de Céphise menace toute une catégorie d’êtres, qui traînent une existence inféconde et aride au lieu de s’épanouir au soleil de l’amour, de la pitié, de la justice. Et personne ne songe à les sauver. Les philosophes et les psychologues s’occupent d’eux théoriquement, mais les moralistes et les éducateurs les abandonnent ; ils devraient, au contraire, donner, dans leurs préoccupations, une très large part aux maladies de la personnalité, c’est-à-dire chercher les moyens d’éviter qu’elles se développent, car enrayer leurs effets lorsqu’elles se sont déjà manifestées, demande des efforts démesurés et d’ordinaire inutiles.
Si dans la vie domestique, sociale, politique, les rapports des hommes entre eux sont hérissés de difficultés, si tant de bonnes intentions avortent, si le bien est malaisé à mettre en pratique, si les plans les mieux établis s’écroulent sans raison apparente, il faut en chercher la cause bien plutôt dans l’excès dupersonnalismeque dans la méchanceté des hommes ou dans leurs vues intéressées, puisque ces mêmes difficultés surgissent entre des gens honnêtes qui, pris à part, aspireraient au bien, à l’activité harmonieuse des forces bonnes, mais qui n’ont pas désappris de sentir leur moi. Or, ce moi se dresse prépondérant dans toutes les circonstances, il aveugle, diminue, empêche…
Il suffit d’un peu d’attention pour constater le phénomène : le perfide conseiller est presque toujours lepersonnalisme. Dominateur secret de l’âme, il empoisonne ce qu’il touche, et l’on arrive plus facilement à étouffer un mauvais sentiment qu’à se soustraire à son subtil empire dont, parfois, on n’a même pas conscience.
Cette vision du moi surgissant, s’affirmant et débordant, provoque en quelques-uns un agacement dédaigneux, et elle humilie ceux qui savent percevoir en eux-mêmes le levain haïssable. Elle éveille, au contraire, dans les esprits plus objectifs, de la tristesse et de la pitié. Quoi de plus pitoyable, en effet, que cet attachement violent à une chose aussi mesquine, aussi secondaire, aussi transitoire que notre individualité sociale :
L’homme ! Ses jours sont comme l’herbe.Il fleurit comme la fleur des champs…Lorsqu’on veut passer sur elle, elle n’est plus,Et le lieu qu’elle occupait ne la reconnaît plus[34]!
L’homme ! Ses jours sont comme l’herbe.Il fleurit comme la fleur des champs…Lorsqu’on veut passer sur elle, elle n’est plus,Et le lieu qu’elle occupait ne la reconnaît plus[34]!
L’homme ! Ses jours sont comme l’herbe.
Il fleurit comme la fleur des champs…
Lorsqu’on veut passer sur elle, elle n’est plus,
Et le lieu qu’elle occupait ne la reconnaît plus[34]!
[34]Ps. 103 — 15, 16.
[34]Ps. 103 — 15, 16.
La préoccupation de l’individualité sociale, voilà la plaie de notre époque, plaie étendue à toutes les parties du corps, c’est-à-dire à toutes les catégories d’êtres ! C’est vraiment le « moi haïssable » dont parle Pascal. Celui que Montaignegoustaittant et qui l’occupait sans cesse devait être d’une autre essence. Ce qui est immortel chez l’homme a une valeur incommensurable, ce qui le rattache à l’âme universelle et le rend coopérateur de l’évolution générale est également sans prix. Évidemment aussi, il doit aimer d’une certaine façon son moi terrestre[35], pour le perfectionner, mais combien sont inutiles les petites vanités, les petites velléités dominatrices, et quel empêchement elles sont pour la vie, l’activité, l’initiative bienfaisante !
[35]Ames dormantes.Voir le chap. :Le faux amour de soi.
[35]Ames dormantes.Voir le chap. :Le faux amour de soi.
Les êtres envahis par lepersonnalismene parviennent jamais à donner leur mesure ; un poison court dans leur sang, qui empêche toute croissance, les anémie et les réduit au rachitisme moral. L’erreur est de croire — et cela arrive même aux plus intelligents — qu’en magnifiant son moi, on acquiert une individualité plus marquée et plus intéressante. Or c’est le vrai moyen de la perdre. L’originalité vraie — oh ! pas la fausse, qui est bien la plus odieuse des marchandises frelatées ! — provient presque toujours d’un esprit objectif doué de la perception nette des valeurs.
Les gens conscients de leur importance voient rarement le côté drôle des êtres et des choses. Leur moi, toujours dressé devant eux, oblitère leur vision. En général, on reconnaît lespersonnalistesau vague de leur regard qui ne ressemble en rien au vague des gens préoccupés d’une affaire ou d’une idée. C’est eux-mêmes qu’ils contemplent.
Il ne faut pas confondre les maladies de la personnalité avec l’égoïsme ou l’orgueil. On peut être altier, insolent, cyniquement absorbé par ses intérêts et son bien-être, et ne pas avoir le culte du moi, tandis que les fervents de ce triste autel sont souvent des timides, et possèdent parfois des qualités altruistes. Mais leur bonté est stérile, gâtée par des exigences et des susceptibilités, et presque toujours elle manque de discernement.
Lepersonnalismerevêt, du reste, comme chaque phénomène humain, des formes diverses, et on ne le reconnaît pas toujours aux mêmes symptômes. Quelques-uns cependant ne manquent jamais de se produire, semblables au frisson spécial qui accompagne les fièvres de malaria.
Tous les climats et toutes les ambiances lui sont bons ; il naît et se développe sous toutes les latitudes sociales. Certains sols, évidemment, sont plus fertiles que d’autres, et il trouve des centres de culture intense, dans les loisirs et la vie aisée, vaniteuse et frivole des classes qui s’amusent.
Les femmes y sont plus sujettes que les hommes, parce que ceux-ci s’acharnent après les réalités et que les chimères les occupent moins ; mais quand lepersonnalismes’empare d’eux, il choque davantage, car ils l’étalent avec ingénuité et ne savent pas le dissimuler avec grâce. On ne le rencontre pas seulement dans les milieux oisifs. Que d’hommes possédant de réelles capacités ne réussissent pas dans leur carrière et suscitent des hostilités que leurs actes ne justifient pas. Le public est surpris, eux-mêmes s’affligent et s’étonnent et ne devinent point que le coupable est leur moi trop visible qui agace, irrite, éloigne. D’autres deviennent, par excès depersonnalisme, la proie de maladies nerveuses qui peu à peu affaiblissent leur intelligence.
Mais, objectera-t-on, pourquoi les hommes à tempérament de fauves et de carnassiers, qui n’ont jamais une pensée généreuse pour autrui, qui veulent tout absorber et tout dominer, sont-ils ceux qui exercent le plus d’autorité et soumettent à leurs désirs les volontés rebelles ? N’est-ce pas là de l’individualisme à outrance ? Évidemment, mais poursuivre une proie, s’en emparer et la ravir de force ne représente pas une maladie de la personnalité ; c’est de l’ambition sans scrupule, de l’avidité brutale, de la férocité, tandis que le paon qui, sans nuire à personne, fait tranquillement la roue dans un jardin présente tous les symptômes ridicules dupersonnalisme.
Chez quelques individus, la maladie est chronique ; chez d’autres, elle n’a que des manifestations passagères. Ces malades à crises momentanées sont en mesure de constater ce que cette infirmité leur fait perdre et combien elle diminue leur prestige et leurs possibilités de succès. N’étant pas devenue habituelle, elle les gêne aux entournures, les rend gauches, maladroits… J’ai reçu à ce sujet plus d’une pénible confidence : « Quand l’accès nous prend, tout s’obscurcit, nous perdons nos facultés de sympathie, notre puissance d’expansion ; nous sentons comme un mur épais entre nous et les autres, entre nous et les beautés de l’univers. La joie déserte notre cœur, il se dessèche, s’appauvrit, nous devenons inquiets, chagrins, de façon désobligeante. »
Oh ! l’œil des distraits parpersonnalisme, il se reconnaît entre mille ! Beaucoup de gens très impersonnels ont des distractions, parce qu’ils suivent une idée ou qu’ils sont accablés sous des soucis trop lourds, mais leur regard est d’autre sorte, et sa fixité ne provient point de ce qu’ils contemplent leur propre image physique et morale. Or, c’est là justement le trait caractéristique despersonnalistes; ils ont toujours l’air de se mouvoir, comme s’ils se miraient dans une glace. Détail sans importance, dira-t-on. Évidemment : l’important est la mentalité dont il procède.
Cette préoccupation incessante et maladive du moi n’apparaît pas toujours dans les rapports superficiels, mais dès qu’on est lié par un intérêt commun, ou qu’on travaille, sous une forme quelconque, avec unpersonnaliste, immédiatement elle se révèle. Les chrétiens y sont sujets comme les athées, les bons comme les mauvais, les inintelligents comme les gens d’esprit. Quelques personnes habiles réussissent à dissimuler longtemps cette plaie secrète. On éprouve auprès d’elles un malaise indéfinissable, on ne sait pourquoi la sympathie ne grandit pas, puis tout d’un coup la vérité se fait jour, provoquée par un incident quelconque, et l’on comprend alors ce qui rendait les progrès difficiles et pour quelle raison la lumière manquait.
Le bacille de la maladie existe à l’état latent dans tous les êtres ; mais il reste en germe chez les natures très hautes et très simples ; chez d’autres, il est dominé par la volonté altruiste, sans parler des forces spirituelles qui peuvent aider à l’étouffer. Malheureusement la plupart des âmes ne songent nullement à le combattre, on dirait plutôt qu’elles emploient leurs énergies à le développer. Maurice Barrès a dit que l’essentiel était de cultiver son jardin. Il a raison, seulement il faut s’entendre sur le mot culture. Pour qu’un jardin soit bien tenu, les mauvaises herbes doivent en être arrachées. Lepersonnalismeest un parasite qui absorbe le suc des belles et bonnes plantes et les empêche de prospérer. Ne pas le détruire à temps équivaut à l’un des plus grands crimes que l’on puisse commettre contre soi-même.
Ce n’est pas un paradoxe. L’expérience de la vie morale le prouve à tout instant : les biens affluent, à mesure que l’on renonce à soi-même ; j’entends les biens intérieurs. Du reste les biens extérieurs prennent aussi parfois la même route, mais ces derniers comptent peu pour le bonheur, si l’illumination du cœur et de l’esprit manque. La misanthropie de beaucoup de gens prospères, qu’aucun chagrin ne courbe, en est la preuve indiscutable. La tristesse des riches, quel chapitre suggestif à écrire !
Lespersonnalistessont rarement occupés de leuregosupérieur : c’est toujours leur moi transitoire qui les attire, les charme, les retient…
Plusieurs manifestent une ingénuité singulière ; leur confiance dans l’aveuglement et la bienveillance d’autrui est extrême, car, sans craindre le ridicule, ils ramènent tout à eux-mêmes ! Que vous parliez de l’impôt progressif, de la question marocaine ou de la séparation de l’Église et de l’État, ils trouvent le moyen d’y faire entrer leur personnalité. S’agit-il d’art, de littérature, c’est pire encore ! Eux, toujours eux ! Ce serait grotesque, si ce n’était pas triste.
Même dans leurs élans généreux, ils se regardent agir et ne peuvent s’empêcher d’attirer l’attention sur leurs actes altruistes ou aimables. Jamais le désir de laisser ignorer à leur main droite ce que leur main gauche a fait, ne leur vient. Et ainsi ils perdent la joie du don silencieux.
Les formes dupersonnalismevarient suivant les sexes, et sont innombrables. Comme nous l’avons remarqué déjà, les hommes, plus préoccupés du côté lucratif de l’existence, des gains qu’ils recherchent, des places qu’ils ambitionnent, des plaisirs qu’ils poursuivent, pensent moins à se donner de l’importance mondaine ; cette tendance se manifeste davantage dans les vies féminines oisives et vides.
Je connais une femme au cœur excellent, et qui peut avoir de l’esprit quand elle s’oublie, avec qui toute conversation générale est impossible, car toujours elle entre en scène, quelles que soient les questions qui se discutent. L’éloge des autres lui est insupportable, non parce qu’elle est méchante ou envieuse, mais parce qu’elle craint de voir, dans cette louange qui ne lui est pas adressée, une diminution de sa personnalité. Sans cesse à l’affût des mots flatteurs, la pauvre femme les recueille soigneusement, leur prête forme et vie et les incruste dans son cœur. Après vingt ans, elle dira : « A tel jour, à telle heure, dans tel lieu,ilm’a dit cela ! ». Et cetilreprésente une personne indifférente, insignifiante ; elle a oublié jusqu’à son visage, mais se rappelle ses fades compliments !
Cette soif insatiable de louanges est d’autant plus singulière, que la femme dont je parle a été belle, qu’elle est intelligente, élégante… Pourquoi cet amour-propre souffrant ? Je connais le secret de son mal. Malgré sa beauté et sa bonté, elle n’a pas obtenu les affections profondes, ardentes, fidèles auxquelles ses qualités lui donnaient droit ; sonpersonnalismeexcessif a détaché les cœurs. Mari, enfants, amis ont inconsciemment senti la puérilité de sa pensée. Et maintenant, en son âme meurtrie, des rancunes grondent contre ceux qui ne lui ont pas suffisamment donné. Et ainsi sa vie se consume dans de petits griefs et des susceptibilités douloureuses.
Tout ce qui, dans le mouvement moderne de l’existence, contrarie ses goûts et ses habitudes, lui paraît une offense personnelle. Elle s’étend indéfiniment sur les plus minces détails de ses contrariétés, inconsciente du grand cri de souffrance qui traverse le monde.
Même quand elle se dévoue pour les autres, son dévouement ne lui donne pas de joie, parce que son imagination magnifie ses bienfaits, et que la reconnaissance qu’on lui en témoigne n’arrive jamais à la hauteur où elle les place.
Sans être filleule de fée ou filleule de pape, elle avait reçu à sa naissance une merveilleuse layette, une seule pièce manquait : la faculté de s’oublier ! Or, toutes les tristesses de sa vie découlent de cette lacune dans son trousseau d’enfant. Plus tard, personne ne lui a enseigné la grande loi de l’impersonnalité, n’a ouvert ses yeux à cette vérité fondamentale que, pour acquérir, il faut d’abord renoncer. Et le cœur généreux que Dieu lui avait donné s’est stérilisé peu à peu — ou du moins ses battements se sont circonscrits et, riche de dons de toute espèce, elle est devenue la plus pauvre des femmes !
J’en connais une autre, d’esprit plus vif, plus critique, d’un altruisme charmant, une vraie faiseuse de joies, dont lepersonnalismerevêt une toute autre forme. Il faut la connaître intimement pour le percevoir. Elle parle toujours des autres, rarement d’elle-même, comprend toutes les idées générales et s’y intéresse. Cependant, sous son apparente gaieté, elle est horriblement malheureuse ; il lui est impossible de se résigner à vieillir, non précisément par vanité ou coquetterie, mais parce que la pensée de devoir rester en arrière, de participer de moins en moins au mouvement de la vie lui est insupportable.
Même dans sa jeunesse, elle était persécutée par cette crainte et n’a jamais su se reposer dans une quiétude heureuse ou jouir paisiblement de ses bonheurs. Elle a, pour ainsi dire, la hantise du mouvement. Sentant sa personnalité dans tout, se voir dépassée par les générations nouvelles la point douloureusement. C’était une âme d’avant-garde ; elle refuse de se joindre au gros de l’armée. De cepersonnalismetrès spécial, son entourage ne souffre pas, mais elle en est victime. C’est un rongement intérieur qu’elle trompe par une activité incessante, mais dont elle ne peut se délivrer. Si elle parvenait à comprendre que la vie est une école et une mission, que nous faisons partie d’un grand ensemble dans lequel tous ont un rôle à remplir et que, dans cet immense orchestre de l’univers, chaque instrument a une valeur propre, son inquiétude se calmerait.
L’agitation qui énerve et torture certaines âmes bonnes est pénible à constater. On voudrait les pacifier, les adoucir, verser un baume sur les plaies saignantes de leur amour-propre, et on n’y réussit pas. Elles ont d’excellentes intentions dont lepersonnalismegâte les effets. Les œuvres sociales et philanthropiques offrent à cet égard au psychologue un curieux champ d’observation.
Dans ce milieu spécial, après quelques jours de contact, on peut dresser le bilan de l’empire du moi sur les caractères. Il est tellement prépondérant chez certaines natures, que leur part dans l’ensemble de l’œuvre est pour elles la seule importante. Sans scrupules, elles absorbent à leur profit les heures dont l’assemblée dispose, elles demandent la parole à tout propos, ne réfléchissent jamais que leur manière d’être est semblable à celle d’un invité qui, à un repas, confisquerait tous les plats pour son propre et unique usage. Elles trouvent le moyen d’occuper sans cesse d’elles-mêmes, font obstacle à toutes les propositions d’autrui pour se donner de l’importance, se plaignent, s’imaginent qu’on leur manque, croient toujours devoir expliquer leurs actes ou leurs paroles, se dégoûtent des œuvres où elles ne peuvent suffisamment dominer : « Je vais tout lâcher », crient-elles sur un ton de menace puérile, semblables à ces hommes publics qui parlent sans cesse de donner leur démission comme s’il s’agissait, pour le pays, d’un effroyable malheur.
Parfois, des êtres d’apparence très modeste se révèlent, à la stupeur générale, d’outrancierspersonnalistes, et il n’y a rien de plus triste que cemoiarrogant dans des conditions mesquines de vie ou d’intelligence ; les allures et les paroles sont humbles, mais l’objectivité manque toujours.
Cette idolâtrie du moi pourrait divertir, si la pitié ne l’emportait sur l’amusement. Être amoureux de soi-même ne mène pas toujours à la mort, comme pour Narcisse, mais c’est la neurasthénie à brève échéance, le malheur certain. Il y a cependant des exceptions. Une femme de ma connaissance se console de tous ses chagrins par la vision de sa personnalité. Très imaginative, elle se pose en héroïne à ses propres yeux et se regarde agir et vivre comme elle lirait un roman palpitant ; même, quand elle accomplit des actes dévoués et aimables, elle pleure volontiers d’attendrissement. La nature l’ayant douée d’une démarche onduleuse et légère, elle est tellement persuadée que des yeux charmés suivent ses moindres pas, que son visage reflète ingénument cette conviction. Lorsqu’elle perdit son mari, le monde s’apitoya sur elle et sur le changement que cette mort apporterait dans ses habitudes. Son médecin eut un sourire : « Ne la plaignez pas — dit-il — elle se trouve intéressante et aurait été désolée de ne pouvoir réaliser le tableau que son imagination lui avait dépeint d’avance : longs vêtements de deuil, exclamations de pitié sur son passage, paroles hautement résignées sortant de ses lèvres… »
Les littérateurs et les artistes, ceux qui recherchent la vanité et l’apparence des choses, sont fréquemment victimes dupersonnalisme. J’ai rencontré un homme d’un talent multiple et brillant qui donnait de grandes espérances. Malheureusement, il étaitpersonnaliste. Comme il ne manquait pas d’intuition, il feignait de se passionner pour les idées générales ou pour celles d’un parti ou d’un groupe, et s’alambiquait le cerveau afin de trouver des mots intelligents et profonds, aptes à donner aux autres l’illusion de l’intérêt qu’il leur portait. Mais ses yeux le trahissaient toujours.
Lorsqu’il s’exaltait sur ses croyances religieuses ou sociales, une petite lueur moqueuse dansait, à son insu, dans un coin de sa prunelle, et lorsqu’il posait pour l’altruisme, une expression d’ennui en altérait subitement la flamme. Dépourvu de sincérité dans le caractère, il en avait trop dans le regard. Il finit par s’aliéner la plupart des esprits, même ceux des plus féroces égoïstes, gens pratiques, hostiles à la puérilité des fictions et, dès lors, il fut relégué parmi les quantités négligeables.
Oh ! ces amours-propres sur le qui-vive, quelle erreur, même au point de vue utilitaire professionnel, de ne pas les étouffer ! Ils enlèvent la présence d’esprit, rompent les courants de sympathie et détruisent toute confiance dans le sérieux des opinions professées. Je sais bien que la plupart des renommées n’ont pas pour base le sérieux des opinions, mais on ne saurait assez le répéter : lepersonnalismen’est jamais un élément de succès. L’égoïsme, l’audace, l’absence de scrupules sont des forces positives et agissantes ; le personnalisme n’est qu’une faiblesse et touche au ridicule. Or, le ridicule…
L’essentiel serait donc, comme je l’ai dit en commençant, d’empêcher chez l’enfant le développement excessif du moi, et de bien diriger ce qu’il est nécessaire d’en garder. Extirper les instincts individuels serait chose impossible et réduirait l’humanité à l’état de troupeau inconscient, mais arracher d’un jardin les plantes parasites, n’est-ce pas le rendre plus touffu et plus vert ? Malheureusement, l’herbepersonnalismene se laisse pas volontiers couper.
Du reste, l’a-t-on jamais tenté sérieusement ? On répondra que la doctrine du renoncement est contenue dans l’enseignement religieux. En théorie, oui, certes, on l’indique au chrétien comme l’effort suprême vers la sainteté, mais, en pratique, s’est-on beaucoup occupé de faire pénétrer dans le cerveau des enfants cette grande loi et ses inéluctables conséquences ? Il ne faut pas oublier, non plus, que l’enseignement religieux occupe peu de place dans l’éducation actuelle, et que toute une catégorie d’êtres en est privée.
Nombre d’esprits sagaces sont persuadés que l’expérience seule peut démontrer aux hommes la réalité, à la fois consolante et redoutable, de la loi du renoncement. Mais ne serait-ce pas rendre service aux générations futures, que d’ouvrir d’avance leurs yeux à ce que la vie doit leur apprendre ? N’y étant pas préparées, elles risquent de rester aveugles et sourdes à ses enseignements. Que depersonnalistesne voyons-nous pas rester perpétuellement inconscients du mal qui ronge leur psyché, assombrit leurs jours et enlève toute saveur à leurs plaisirs ! Les anciens offraient aux Furies des couronnes et des guirlandes de narcisses. Que de vérité dans ce symbole !
L’homme recèle en lui des passions variées et diverses ; le but de son existence est probablement d’apprendre à les dominer. Mais il les combat sans vaillance, par peur de décolorer sa vie. Quand se persuadera-t-il qu’il y en a une au moins dont il doit se débarrasser, parce qu’elle est mélancolique, morne et énervante, parce qu’elle le rend esclave de ses nerfs, accentue ses peines, l’empêche de croître et de s’épanouir joyeusement ?
Si les éducateurs trouvent l’âme de l’enfant trop frêle pour la nourriture des forts, et s’ils croient son cerveau trop faible pour comprendre la loi suprême querenoncer c’est gagner, ils devraient du moins lui apprendre à mépriser le petitpersonnalisme, comme une manifestation ridicule de la vanité humaine.
L’éducation a été basée jusqu’ici sur un faux principe. En dehors de la religion, on n’a jamais fait sentir suffisamment à l’homme sa grandeur et sa petitesse. S’il en avait une notion même vague, il ne donnerait pas d’importance à ce qui n’en mérite point ; nous verrions une humanité plus digne et plus heureuse, et lespersonnalistesau front borné et sombre, au sourire artificiel ou niais encombreraient de moins en moins la route des gens de bonne volonté qui essayent de diminuer la souffrance humaine et de créer autour d’eux un peu de joie.
Il suffirait, pour cela, de persuader aux hommes, qu’ils ne sont qu’une infime partie du grand univers, mais que cette infime partie est immortelle.