CHAPITRE III

—A votre santé, chef, s'écria Mornac en vidant d'un seul trait un grand gobelet de vin d'Espagne.

—Oah! répondit Griffe-d'Ours en l'imitant.

Il était trois heures de l'après-midi.

Un gai rayon de soleil qui tombait sur les fenêtres de l'hôtellerie de Jacques Boisdon, venait se jouer sur le bord luisant des gobelets d'étain et d'un lourd broc, rempli de vin, reposant sur la table massive auprès de laquelle étaient assis le chevalier Robert de Mornac et le chef agnier Griffe-d'Ours surnommé la Main Sanglante.

Vivement éclairées par la gerbe de lumière, qui faisait étinceler comme autant de rubis les gouttelettes de vin rouge répandu sur la table, les figures du gentilhomme et de l'Iroquois présentaient le plus curieux contraste. Animé de la douce chaleur du vin, le visage de Mornac exhalait un air de gaîté satisfaite et spirituelle. Les longues boucles de ses cheveux frisés en torsades frissonnaient de plaisir sur ses tempes et son front ouvert, tandis que sa longue moustache brune semblait se tordre d'aise et sourire au contact de la fine liqueur qui empourprait ses lèvres.

Au contraire, la figure luisante et tatouée du Sauvage respirait cet abrutissement féroce que les boissons spiritueuses produisent habituellement sur les organisations vulgaires et brutales. Les lèvres de l'Iroquois se crispaient sur ses dents; les pommettes saillantes de ses joues peintes en bleu, prenaient une teinte violacée par suite de la pression du sang sous cette couche de fard, tandis que ses yeux démesurément ouverts, s'injectaient de fibrilles rouges et que sa touffe de cheveux, droite sur le sommet du crâne et surmontée d'une longue et noire plume d'aigle, s'agitait menaçante à chaque mouvement de tête.

Inconsidéré dans ses désirs, suivant toujours l'impulsion du moment, Mornac s'était imaginé, au sortir du Château Saint-Louis, d'emmener Griffe-d'Ours à l'auberge et de le faire boire, afin, s'était-il dit de constater combien une brute d'Iroquois pouvait tenir de mesures de vin. De la conception à la réalisation de ce beau dessein, Mornac ne laissa pas s'écouler une minute. L'idée lui en paraissait très-drôle, et le Gascon ne reculait jamais devant un caprice de sa fille imagination.

Il avait bien eu aussi la pensée vague de faire parler le Sauvage sur les moeurs et les usages des Iroquois, dont l'étrangeté de costume et de langage, jointe à la terrible réputation dont ils jouissaient jusqu'en France, avaient excité au plus haut point sa curiosité. Mais à peine était-il attablé depuis cinq minutes avec le chef agnier, qu'il s'aperçut qu'il n'en pourrait rien tirer. Car celui-ci (on connaît la terrible passion des Sauvages pour les boissons enivrantes) avait absorbé le vin qu'on lui offrait si volontiers, le vidait d'un seul coup et glapissait d'une voix rauque: Oah!

Quelques buveurs, attablés dans un coin plus sombre de la taverne, regardaient avec stupeur cette scène étrange, et se demandaient si le féroce enfant des bois n'allait pas, dans son ivresse, se jeter sur eux pour les égorger.

Seul, Mornac ne semblait nullement songer qu'il courait un danger, et son oeil curieux se promenait sur son étrange vis-à-vis, tandis que sa main longue, mais fine, jouait avec les boucles soyeuses de sa chevelure.

—Ces longs cheveux de mon frère blanc feraient un beau scalp, bégaya tout à coup Griffe-d'Ours entre deux hoquets.

—Tu crois, mon vieux! repartit le Gascon en éclatant de rire. Si ma chevelure te plaît de la sorte, je t'assure, mordious! que j'y tiens, pour le moins, autant que toi; et cette longue épée que voici partage absolument, sur ce point, ma manière de penser.

—Oah! ricana Griffe-d'Ours.

—Oah! répéta Mornac en caressant le pommeau d'argent ciselé de sa bonne lame.

Un éclair courut sur la prunelle fauve du Sauvage, qui étendit soudain le bras vers le chevalier, mais se contenta pourtant de saisir le boc de vin rouge et d'en verser ce qu'il contenait dans son gobelet, qu'il vida les yeux fixés sur le Gascon.

—Holà! père Boisdon! s'écria Mornac, en frappant la table avec le cul du broc. A boire, respectable hôtelier! l'air de la Nouvelle-France me dessèche la gorge.

—Par saint Jacques, mon patron vénéré, murmura le timoré Boisdon, à l'oreille du jeune homme, vous allez, bien sûr, être la cause d'un malheur, monsieur le chevalier! Ne voyez-vous pas qu'il est gris?

—Sois tranquille; avant dix minutes je le saoule et le couche sous la table. J'en ai terrassé de plus forts, ha, cap-de-dious!

—Mon Dieu! mon Dieu! que va-t-il arriver! soupira Boisdon en descendant à la cave.

Et dans le coin sombre, les buveurs ne buvaient plus. Ils auraient bien voulu sortir; mais l'Iroquois se trouvait près de la porte, et ils craignaient qu'il ne vint à se jeter brusquement sur eux.

Boisdon s'approcha timidement de la table, dont il s'éloigna aussitôt après y avoir déposé le broc demandé.

Mornac remplit le gobelet du Sauvage, ainsi que le sien qu'il but en savourant chaque gorgée avec de petits claquements de langue approbateurs.

Le regard du Sauvage se fixait de plus en plus sur la tête du gentilhomme. Par trois fois il remplit et vida son gobelet sans quitter des yeux les boucles frisées du chevalier.

—A la longue vieillesse de ma chevelure, fit Mornac qui but un rouge bord, et puisse-t-elle blanchir en paix sur mon crâne!

A ce défi, Griffe-d'Ours poussa un rugissement et s'élança vers Mornac en brandissant son couteau.

Il avait grand-peine à se tenir sur ses jambes.

Prompt comme l'éclair, le Gascon lui saisit le poignet qu'il lui tordit en l'attirant vers la terre.

Le sauvage tomba d'abord sur le genou, puis s'affaissa près de la table, sous laquelle Mornac le poussa du pied. L'Iroquois était ivre-mort.

Les buveurs du fond de la salle s'élancèrent vers la porte sans payer leur consommation, et se sauvèrent à toutes jambes.

—Là! voyez-vous, monsieur! s'écria Boisdon. En voilà qui décampent sans me payer; et cela par votre faute!

On a remarqué, sans doute, la progression descendante du respect de Boisdon pour le chevalier de Mornac. D'abord il l'avait nommé: monsieur le marquis, puis monsieur le comte, et enfin M. tout court.

—Oui! continua Boisdon, qui me payera ce vin-là, maintenant? Ne vous avais-je pas dit que vous me feriez un malheur? Et cet homme dangereux, comment m'en débarrasser lorsqu'il se réveillera?

—Sandis! oublies-tu donc à qui tu parles, maroufle! s'écria Mornac échauffé par le vin. Tiens! voici un louis, paye-toi, et si cette brute te veut causer noise à son réveil, viens me chercher en haut et je te le mettrai proprement à la porte. Car, un animal de la sorte ne mérite pas mieux.

Tandis que la figure de Boisdon se rassérénait, et que le bonhomme se confondait en excuses et en remerciements, Mornac gravit lestement l'escalier qui menait au second étage.

Le Gascon avait la jambe ferme comme un soldat à jeun sur le champ de parade. Il buvait sec, ce digne chevalier! S'il aimait les longues phrases et les grands coups d'épée, il affectionnait aussi particulièrement les grands verres, et les savait vider royalement.

Mornac, n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, s'étendit sur le lit et s'endormit bientôt. Ce n'est pas que le vin l'eût alourdi. Oh! que non! Mais, fatigué par une longue traversée, et trouvant plus confortable le lit de l'auberge que le cadre étroit dans lequel il avait dû dormir pendant près de deux mois, le jeune homme avait sommeil; ce qui, du reste, arrive aux plus gens de bien, même quand ils n'ont point bu.

Il ne s'éveilla que deux heures plus tard, et grâce encore à la pesanteur de la grosse main de Boisdon, qui lui secouait l'épaule.

—Pardon, monsieur le comte (la pièce d'un louis avait fait remonter l'estime de l'aubergiste), pardon, si je me permets de mettre fin à votre somme; mais il est six heures, et votre souper sera bientôt prêt.

—Je t'absous, cadédis! je t'absous, brave homme, du moment que tu n'interromps une de mes jouissances que pour m'en procurer une autre. Sais-tu que ce léger sommeil m'a remis en appétit, et que je me sens d'énormes cavités sous les côtes?

—Monsieur le comte est bien bon de rendre indirectement un hommage aussi flatteur à ma cuisine. Mais il m'avait toujours semblé que c'était plutôt l'exercice et le grand air qui excitaient à manger.

—Eh! eh! père Boisdon, vous oubliez le vin dans votre nomenclature.

—C'est vrai! c'est vrai! Et puis, monsieur le comte, ce n'est pas pour vous offenser, mais vous buvez sec. Eh! eh!

—N'est-ce pas? fit Mornac en s'étirant les bras avec un air satisfait.Sais-tu que c'est attribut royal, et que je le tiens du grand roi HenriIV par la famille de Navarre, à laquelle la mienne est liée d'assezprès.

Si Mornac n'eût pas été un tantinet vantard et menteur, il n'eût pas étéGascon.

—Oh! mais dites donc, père Boisdon, votre Iroquois vous a-t-il donné bien du mal, ou cuve-t-il encore son vin.

—Non, monsieur le comte, il s'est réveillé, il y a un quart d'heure à peine, et s'en est allé tout de suite. Il avait encore l'air bien farouche, et je l'ai vu qui errait sur la grand'place comme âme en peine. Pourvu, maintenant, qu'il n'aille pas faire de mauvais coups. Car, lorsqu'ils sont saouls, ces Sauvages sont encore plus terribles qu'à jeun. Mais monsieur le comte veut se lever; je m'en vas.

—C'est bon, fit Mornac, qui se mit sur son séant. Je voudrais faire un brin de toilette; en ai-je le temps avant souper?

—Heu!… Oui, répondit l'hôtelier en tirant de son gousset une énorme montre d'argent, dont un seul coup bien asséné aurait assommé un ours. Monsieur le comte a une dizaine de minutes à lui.

—Oh! alors, j'aurai fini assez tôt pour ne me point faire attendre.

Boisdon sortit et le chevalier sauta à bas de son lit.

Comme il n'avait que le pourpoint et le haut-de-chausses que nous connaissons, la toilette de Mornac ne lui prit pas beaucoup de temps. Seulement, au lieu des lourdes bottes que nous lui avons vues en premier lieu, il chaussa d'abord une paire de bas de soie qui lui montaient au dessus du genou, et puis enserra ses pieds en des souliers, à boucles d'or et qu'on appelait bottes de ville ou bottines. Ensuite, il tira de sa valise une assez jolie paire de manchettes en fine batiste ornée de dentelles, ainsi qu'une large cravate de point d'Espagne, qu'il noua sur sa gorge par un bout de ruban rose, et dont il laissa pendre les bouts en cascades sur le devant du pourpoint. Puis il raffermit sa chevelure et retortilla sa longue moustache brune.

Ainsi fait, il avait l'air si crâne, que lorsqu'il sortit de sa chambre, demoiselle Perpétue Boisdon [15] sentit battre vivement son coeur sous sa maigre poitrine; et je crois que, si Mornac eût voulu l'embrasser, lorsqu'il la rencontre sur le palier—pardonnez-moi cette médisance sur une femme aussi rigide—elle eût volontiers tendu la joue.

[Note 15: On sait que les femmes mariées chez le peuple, n'ayant pas droit au titre de dame, s'appelaient alors demoiselles. Les seules femmes nobles se nommaient dames.]

Vers les sept heures et demie, Mornac, le feutre à larges bords incliné fortement sur l'oreille gauche, et sa longue rapière au côté, sortit de l'auberge du Baril-d'Or. Il se rendait chez M. Ruette d'Auteuil, qui, l'on s'en souvient, demeurait sur l'emplacement occupé de nos jours par l'Hôtel du Parlement.

Bien que la nuit ne fût pas encore venue, la lumière du jour pâlissait sensiblement, et l'ombre commençait à s'épandre dans les rues désertes.

Le chevalier mettait le pied sur la dernière marche du seuil de la taverne, lorsque la bonne grosse figure de Boisdon se pencha par la porte entrebâillée, qui laissait voir aussi la main droite de l'aubergiste armée d'une énorme barre de chêne.

—Monsieur le comte ne trouvera pas mauvais, sans doute, dit le brave homme, que je barricade ma porte à cette heure. Il faut être prudent par l temps qui court; les Iroquois rôdent continuellement aux environs, sans compter ceux qui sont aujourd'hui dans la ville. Savez-vous que je serais bien en peine si celui de cet après-midi allait revenir. Les bons bourgeois n'ont pas toujours l'honneur d'abriter sous leur toit une excellente lame accompagnée d'un poignet aussi solide que le vôtre, monsieur le comte; aussi sont-ils accoutumés de se renfermer de bonne heure. Bien en a pris, l'autre soir, à Nopce qui demeure au pied de la côte de Sainte-Geneviève. Nicolas Pinel et son garçon Gilles, s'en revenaient de leur désert, en haut de chez Nopce quand ils furent attaqués par deux Iroquois qui manquèrent de les prendre vifs. Blessé d'un coup d'arquebuse, dont il est mort au bout de quelques jours, maître Nicolas se précipite de peur, avec son garçon, aval la montagne pour se sauver. Boisverdun, qui était avec eux, lâche son coup de fusil sur les Sauvages mais sans les toucher. Les Iroquois ayant été se joindre à d'autres, tout près de la maison de Nopce, y tirèrent un coup d'arquebuse dans la porte, qu'ils auraient enfoncée si elle n'eût pas été bien verrouillée et barricadée en dedans. Les chiens jappèrent toute la nuit à la côte Sainte-Geneviève.[16] Vous voyez que les bonnes gens n'ont pas tort de se mettre à l'abri dès la brunante. Quand monsieur le comte reviendra, il n'aura qu'à se nommer, et j'ouvrirai tout de suite.

[Note 16: Historique. Journal des Jésuites, 27 avril 1651.]

—C'est bon! c'est bon! dit Mornac impatienté du babil de l'aubergiste, et il s'avança dans la rue Notre-Dame, qui ne devait porter le nom de Buade que vingt ans plus tard.

Comme il allait dépasser la demeure de l'évêque, une jeune femme, à la démarche vive et légère, déboucha, en courant, de la rue du Fort; puis à cinq pas derrière elle, un homme bizarrement vêtu ou plutôt très-peu vêtu, qui la poursuivait.

—La joue de la vierge pâle est comme une belle fleur que le chef veut admirer de près criait d'une voix avinée l'homme qui la rejoignit en deux bonds.

Il avait déjà passé son bras droit autour de la taille et allait effleurer de ses lèvres le visage de la jeune personne, lorsque celle-ci se détourna vivement, se dégagea et le frappa en pleine figure de sa petite main fermée.

L'homme ricana et s'élança de nouveau vers elle.

—A moi! au secours! cria la pauvre femme.

Le sauvage allait encore porter sur elle ses mains brutales, quant, soudain, Mornac bondit au devant de lui, son épée nue au poing. Dédaignant d'en frapper de la pointe un ennemi dont les mains sont sans armes, le chevalier rabat violemment le pommeau de son épée sur la poitrine nue de l'Iroquois, qui tomba à la renverse.

—Griffe-d'Ours! s'écrie Mornac avec surprise.

—Oah! s'exclame l'autre en se relevant. Malheur au jeune fou qui a fait couler de l'eau de feu dans les veines de la Main-Sanglante!

Griffe-d'Ours lance son tomohâk à la tête de Mornac.

Celui-ci, qui a deviné l'intention du mouvement, fait un bond de côté.

La hache passe en sifflant entre Mornac et la jeune femme, et s'en va frapper le mur du logis de Mgr de Laval.

Aveuglé par la colère, Griffe-d'Ours se jette, le couteau au poing, sur le chevalier qui tombe aussitôt en garde en protégeant la jeune femme.

Légèrement piqué d'un coup de pointe à la poitrine, le Sauvage, que l'épée du gentilhomme tient à distance, pousse des cris furieux.

Cette scène n'avait duré que quelques secondes; mais elle se passait tout près du fort des Hurons, et avait attiré l'attention de ces derniers dont une dizaine se précipitent en dehors de la palissade.

Ils entourent l'Iroquois qui brandit son couteau en hurlant.

—Chiens que vous êtes, osez donc porter la main sur un chef que je vous envoie rejoindre mânes de vos parents massacrés par les miens! Venez tous!… Vous tremblez; vous n'avez que des coeurs de renards et vos bras sont plus faibles que ceux d'une femme!…

Le cercle des Hurons s'épaississait de plus en plus, grâce aux secours qui leur arrivaient à chaque seconde, et le chef allait être culbuté, tué sans doute, lorsqu'un bruit de pas retentit dans la rue du Fort, en même temps qu'une voix sonore y criait d'un ton de commandement:

—Arrêtez tous, au nom du roi!

Une dizaine de soldats armés suivaient, en courant, cet homme, qui n'était autre que Louis Péronne, sieur de Mazé, capitaine de la garnison du Fort de Québec.

—Que signifie ce vacarme? demanda-t-il en arrivant.

Mornac s'avança et lui raconta l'affaire en deux mots. Le sieur de Mazé perça la foule qui environnait l'Iroquois, et dit à Griffe-d'Ours:

—Suivez-moi, chef. Vous passerez la nuit au château, avec vos guerriers qui, surpris de ne vous point retrouver ce soir, sont venus se plaindre au gouverneur de votre disparition. J'étais en train de vous chercher pour vous ramener vers eux quand le bruit que vous venez de faire a attiré mon attention et mes pas de ce côté. Venez, ne craignez rien, et fiez-vous à la bonne foi des Français. Vous resterez toute la nuit au château pour qu'il ne vous arrive rien de fâcheux, et, demain matin, vous serez libre de partir.

Le gouverneur avait pris ses dispositions pour empêcher les Iroquois d'errer par la ville pendant la nuit, en les gardant au château Saint-Louis où une surveillance immédiate pouvait être exercée sur eux.

Assez content au fond d'échapper aux mains vengeresses des Hurons, ses ennemis mortels, Griffe-d'Ours se mit aussitôt à la disposition du capitaine.

Il avait déjà fait deux pas quand il s'arrêta.

—Jeune homme à face pâle, dit-il à Mornac, nous nous rencontrerons encore sur le sentier de guerre; et toi, vierge blanche, tu viendras avant longtemps habiter le ouigouam du chef!

Il se retourna au milieu des soldats qui l'entouraient et le bruit de ses pas se perdit bientôt, avec ceux des soldats, à l'extrémité de la rue du Fort, où tous disparurent dans l'ombre de la nuit.

—Va-t'en au diable, je ne te crains guère! Grommela Mornac, qui se tournant vers la jeune femme dont la peur avait paralysé les mouvements, ajouta:

—Me permettez-vous, madame, de vous offrir mon bras pour vous conduire à l'endroit où vous désirez aller.

—J'accepte avec reconnaissance, monsieur, répondit la dame d'une voix fraîche et distinguée.

Le chevalier tendit galamment son bras gauche, sur lequel la jeune personne appuya la main en disant au gentilhomme:

—Je ne vais qu'à deux pas d'ici, chez M. Ruette d'Auteuil, où je suis invitée à passer la veillée.

—Quel rencontre fortunée! repartit Mornac. Je suis prié moi-même à cette soirée.

—Vraiment! ce m'est un fort heureux hasard que d'y rencontrer mon sauveur.

—Votre sauveur, non, madame, mais bien plutôt le plus humble de vos serviteurs.

Ce gredin de Gascon avait le coup-d'oeil vif. Il s'était aperçu tout de suite, malgré l'obscurité, que sa compagne était jeune, jolie et distinguée.

—Vous devez vous demander, reprit la belle inconnue, comment une jeune femme a pu se hasarder à sortir ainsi seule le soir. La chose est toute simple. Je demeure au commencement de la rue Saint-Louis. Ce n'est qu'à quelques pas de chez M. Ruette d'Auteuil, et la ville étant habituellement assez tranquille, même à cette heure, j'ai cru pouvoir m'y rendre seule. Mais comme je m'engageais sur la place d'armes, j'ai remarqué qu'un homme se relevait de terre, au coin de la sénéchaussée.[17]

[Note 17: «Les salles et les bureaux de la sénéchaussée étaient placés dans une maison située en partie sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le palais de justice à Québec. Lorsque, plus tard, le palais de l'Intendant eût été bâti sur les bords de la rivière Saint-Charles, les bâtiments de la sénéchaussée furent abandonnés: et, en 1681, l'emplacement, avec les ruines fut donné par le roi aux Récollets, qui finirent par y transporter leur couvent.» M. l'abbé Ferland.]

Instinctivement j'ai hâté le pas, sans courir, néanmoins; car je ne suis pas peureuse.

—Je le crois bien, sandis! A la manière dont vous avez frappé l'Iroquois au visage, j'ai vu tout de suite que vous êtes, madame, d'un naturel fort déterminé.

Quand j'ai vu qu'il allait m'atteindre, continua la jeune femme avec un sourire, je me suis mise à courir en entrant dans la rue du Fort, et… vous savez le reste. Si je ne me trompe, vous êtes étranger et, de plus, nouvellement arrivé: me sera-t-il permis de vous demander le nom de mon brave protecteur?

—Robert du Portail, chevalier de Mornac, pour vous servir, madame.

—Ah! mon Dieu!

—Mon nom est donc bien surprenant?

—Pardon, monsieur, mais savez-vous que je crois que nous sommes cousins?

—Cousins, madame! Veuille le ciel me gratifier inopinément d'une aussi charmante cousine, et je lui en voue une reconnaissance éternelle!

Comme ils étaient arrivés chez M. d'Auteuil, le son de leur voix s'éteignit derrière la porte que l'on referma sur les deux visiteurs.[18]

[Note 18: Pour appuyer d'une preuve irréfutable l'épisode qui termine le chapitre précédent, et montrer les déplorables effets que les boisson enivrantes causaient chez les Sauvages, je me permettrai de citer un fragment d'une lettre de la Mère de l'Incarnation à son fil. «Ces boissons, disait-elle, perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les femmes, les garçons et les filles mêmes: car chacun est maître dans la cabane quand il s'agit de manger et de boire; ils sont pris tout aussitôt de vertige et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec des épées et d'autres armes, et font fuir tout le monde; soit de jour, soit de nuit, ils courent par Québec, sans que personne les puisse empêcher. Il s'ensuit de là des meurtres, des violements, des brutalités monstrueuses et inouïes…..»]

On se convaincra que l'élite de la société de Québec était, ce soir-là, réunie chez M. Ruette d'Auteuil, pour peu que l'on veuille bien prêter l'oreille aux noms des invités qu'un domestique annonce à mesure qu'ils arrivent.

Mais je dois mentionner d'abord le nom de la maîtresse de la maison, Mme d'Auteuil, née Claire-Françoise de Clément. C'était une personne de trente-six à quarante ans, de taille moyenne et d'un air fort distingué. Elle accueillait ses hôtes avec cette aisance et cette urbanité que peut seule donner la naissance.

En premier lieu, parmi les invités, venaient Louis-Théandre Chartier de Lotbinière, lieutenant-général de la prévôté de Québec, sa femme Marie-Elizabeth d'Amours, et leur fils aîné, alors âgé de vingt-deux ans, René-Louis Chartier, qui devait être plus tard conseiller du roi et lieutenant civil et criminel. Puis, c'était M. le Vieux de Hauteville, lieutenant-général de la sénéchaussée, marié en 1654 à Marie Renardin de la Blanchetière, à laquelle il donnait en ce moment le bras. Apparaissaient ensuite les sieurs Le Gardeur de Tille et Le Gardeur de Repentigny, le commis-général Charles Aubert, sieur de La Chenaye, M. Blaise de Tracolla, médecin qui devait mourir l'année suivante, et bien d'autres dont j'oublie les noms: en tout une vingtaine de personnes de naissance et d'éducation qui composaient la majeure partie de l'aristocratie de Québec. Car il ne faut pas oublier que notre ville ne comprenait alors que huit cent habitants, que l'immigration avait été bien lente jusqu'à cette époque, et que les autres personnages de naissance et de fortune qui firent ensuite marque dans la colonie ne devaient arriver, pour la plupart, que l'année suivante avec le beau régiment de Carignan.

De toutes les femmes qui composaient cette réunion, la plus jeune, la plus belle et la plus admirée était sans contredit Mlle Jeanne de Richecourt, celle-là même que Mornac avait préservée de la brutalité de l'Iroquois Griffe-d'Ours.

Elle portait à ravir une délicieuse toilette. Une robe de soie rose emprisonnait sa taille svelte, mais riche, dans un corsage à longue pointe; la jupe, ample te retroussée sur le devant par un noeud de ruban de satin, retombait en arrière sur une seconde jupe plus étroite, en soie verte et moirée, garnie de fines dentelles. Comme les manches de la robe se portaient alors très-courtes, celles de la chemise, terminées par des poignets de valenciennes, laissaient voir un avant-bras nu, blanc, ferme, modelé comme celui de la belle Madeleine au Désert du Corrège, et terminé par la plus aristocratique main du monde.

Lorsque votre oeil, fasciné déjà, remontait jusqu'à l'encolure du corsage que la mode nouvelle voulait décolleté, le regard s'y arrêtait ébloui par le moelleux des contours et la pureté du tissu des resplendissantes épaules et de la naissance d'une gorge dont le peu qu'on en apercevait eût mérité d'être immortalisé par le pinceau d'un Titien.

A quelques-uns de mes lecteurs cette description semblera bien mondaine. Dieu m'est témoin pourtant que je n'en peux mais et que dans les strictes bornes de la vérité historique.

Les dame canadiennes d'alors, nos vénérables aïeules, dont je veux ressusciter en mes oeuvres la beauté, la jeunesse et les vertus héroïques, aimaient assez se décolleter, puisqu'il appert que Mgr de Laval dut leur défendre, par mandement spécial, de venir à l'église les épaules et les bras nus. Ah! ce n'est point la peine de jeter les hauts cris, mesdames; car, malgré cela, nos chastes grand'mères valaient, pour le moins, autant que celles d'entre vous qui plissent la lèvre en me lisant, et dont le menton essaye en vain de se cacher sous leur collet haut monté.

Jusqu'ici ma plume a pu trouver des mots sans doute bien impuissants à donner une idée de la beauté gracieuse de Mlle Richecourt; mais maintenant que mes yeux en sont arrivés à contempler sa figure, je me demande avec effroi s'il ne me faut pas renoncer à la peindre. Eh! comment peindre avec des mots sans couleur? C'est ici que l'écrivain se sent inférieur au peintre. Si tous les deux ont pour modèle un idéal qu'ils n'atteignent jamais, l'artiste, du moins, peut donner à sa toile une apparence de vie, des tons chauds, des traits distincts qui offrent aux yeux une image déterminée de sa pensée, de sa conception, de son rêve. Tandis que l'écrivain…. Lisez plutôt les cent mille et un portraits d'héroïnes de tous les romans qui ont jamais été écrits, et citez-m'en dix, trois, un seul, qui donne au lecteur une idée nette de la femme que l'auteur a voulu représenter. Au contraire, le moindre croquis, fait par le plus petit des crayonneurs, n'imprime-t-il pas pour longtemps en votre mémoire les traits, l'ensemble d'un portrait sur lequel vous prenez la peine d'arrêter vos yeux durant quelques secondes?

Puisque les belles phrases descriptives produisent un si pauvre effet, je ne me vais servir que des mots les plus simples pour décrire l'adorable figure qui est bien là, devant moi, me souriant dans le silence de la nuit, et que j'entrevois avec extase dans le nimbe radieux de la vive lumière de ma lampe.

Alors on ne sera point tenté de rire de mes vains efforts, et l'on pourra même croire que jaloux d'exposer aux yeux de tous cette vierge de ma pensée, j'en ai précieusement enfoui les traits divins en mon âme, pour les remettre un jour à Dieu, l'éternel dispensateur des belles inspirations.

D'abondants cheveux noirs, artistement frisés, après s'être joués, sur le sommet du front et sur les tempes, en arabesques capricieuses où l'art se montrait pourtant, jaillissaient en cascades, et s'en allaient ruisseler sur ses épaules.

Encadré par ces boucles luxuriantes et soyeuses, le galbe ovale de son visage au teint digne de la plus fraîche blonde, ressortait ainsi que la blanche figurine des camées antiques éclate sur le fond bruni qui la fait si bien valoir. Sous le front un peu plus haut que ne le veut la statuaire classique, mais blanc et poli comme un marbre et laissant rayonner l'intelligence de la pensée, scintillaient des yeux d'un brun doré, dont l'éclair jaillissait, entre leurs grands cils soyeux, comme un vif rayon de soleil répercuté par l'eau limpide d'une source ombragée de longs roseaux doucement bercés par la brise. L'arc des sourcils s'accusait à peine; on eût dit la trace légère du coup de pinceau d'une fée artiste. Le nez au pur profil grec, laissait entrevoir des fines narines roses comme l'émail intérieur de ces beaux coquillages des mers du Midi. Quant à la bouche, fraîche telle qu'une fleur sous la rosée du matin et savoureuse comme la chair d'une pêche, lorsqu'elle s'entr'ouvrait pour sourire et laissait miroiter le brillant reflet de dents petites, régulières et plus blanches que le collier de perles qui s'enroulait, plus bas, autour du beau cou de la jeune fille, on aurait cru voir les lèvres vermeilles de l'un de ces chérubins qui sourient à la Vierge de Murillo, et l'emportant à Dieu sur leur phalange radieuse.

Si vous ajoutez aux détails de ses traits enchanteurs une expression de suprême dignité, avec le grand air de reine que lui donnait sa belle taille, vous aurez comme une idée, comme un rêve des exquises perfections physiques de Mlle Jeanne de Richecourt.

Pour ce qui est de ses qualités morales, la suite du récit fera voir que son âme était digne d'habiter un si beau corps. Car jamais le Créateur n'aurait pu se décider à gâter une aussi riche organisation en la dotant d'un esprit médiocre dans la pensée comme dans les actions généreuses.

Mademoiselle de Richecourt était orpheline, et bien courte était son histoire, du moins ce qu'on en savait dans le pays.

Quatre année auparavant (elle n'avait que seize ans alors) Jeanne était débarquée d'un vaisseau qui arrivait de France, avec un vieillard à l'air morose et souffrant. C'était son père. Durant les quelques mois qui suivirent son arrivée le vieillard vécut fort retiré avec sa fille, ne voyant à peu près personne, excepté toute fois M. Claude Petiot des Corbières, chirurgien, qui le visitait tous les jours. Par l'indiscrétion d'une servante on sut bientôt que M. de Richecourt souffrait de blessures graves. Étaient-elle récentes, ou les fatigues de la traversée, qui avait été longue, les avaient-elles rouvertes? Voilà ce qu'on ignorait pourtant. Toujours est-il que, six mois après son arrivée dans le pays, le vieillard s'éteignit entre les bras de sa fille et entouré des soins de M. des Courbières. Avant de mourir, il pria le chirurgien de placer Jeanne dans une bonne famille de Québec, en évitant toutefois de la confier à des personnes dont le rang trop élevé attirerait sur elle l'attention des étrangers que leur noblesse ou leurs dignités mettaient immédiatement en rapport avec l'aristocratie de Québec. Que était le but du mourant en agissant ainsi, c'est ce que nous saurons probablement plus tard.

M. des Corbières, qui était garçon et n'aurait pu prendre chez lui Mlle de Richecourt, la confia à Mme Guillot, née d'Abancour, veuve de M. Jean Jolliet et remariée, depuis 1651, à M. Godfroy Guillot, qui venait de mourir et de la laisser libre une seconde fois, à l'époque où l'on va voir se nouer ce drame (1664); puisque nous constatons que l'infatigable veuve devait convoler en troisièmes noces, le 6 novembre 1665, avec M. Martin Prévost. M. des Corbières connaissait bien Mme Guillot, vu que l'on remarque, dans un acte notarié, que le chirurgien était présent au contrat de mariage de François Fortin et Me Marie Jolliet, fille du premier lit de Mme Guillot.[19]

[Note 19: Dictionnaire généalogique de M. Tanguay, au mot Petiot(Claude).]

Mlle de Richecourt avait déjà reçu une éducation supérieure dans l'un des meilleurs couvents de France. Cependant elle voulut entrer au pensionnat des Ursulines. La mort de son père l'avait tellement abattue, découragée, qu'elle eut d'abord l'idée de s'y faire religieuse. Mais le temps qui use tout, même la douleur, la vue des austérités et de la vie monotone du cloître, lui révélèrent bientôt ses vraies inclinations. Elle se sentait attirée vers une existence plus brillante. Le peu qu'elle avait entrevu du monde avant de quitter la France lui rappelait maintenant qu'elle était née pour en goûter les plaisirs ou du moins pour prendre part à ses agitations. Comme elle était douée d'une âme ardente, d'une imagination romanesque et de ce chevaleresque esprit qu'elle tenait des comtes de Richecourt, ses aïeux, dont les hauts faits remontaient par delà les croisades, c'était évidemment un horizon moins borné que les murs d'un couvent qui devait contenir cet ardent caractère. A part cela, en fille noble et de grande lignée, Jeanne aimait passionnément la toilette, goût encore très-opposé au voeu de pauvreté monastique. Qu'on veuille bien ne lui pas reprocher ce penchant; elle avait été élevée dans le luxe, et son père, qui avait dû jouir d'une grande fortune en France, avait laissé d'assez bons revenus à sa fille pour lui permettre de vivre, au Canada, selon sa naissance et sa fantaisie. Aussi, chaque année, faisait-elle venir ses toilettes de France. Étant jeune et belle, n'était-il pas dans l'ordre qu'elle eût le goût du beau.

On conçoit qu'avec de pareilles dispositions Mlle de Richecourt ne pouvait pas rester longtemps au couvent des Ursulines. Elle en sortit au bout d'une année, comme elle allait avoir dix-huit ans.

Sur les entrefaites, M. des Corbières étant retourné en France, Jeanne qui ne pouvait l'y suivre, pour des raisons que nous connaîtrons avant longtemps, se trouva presque seule et sans conseil. Car à l'affection qu'elle portait à sa fille adoptive, Mme Guillot, chez laquelle vivait Jeanne, joignait un sentiment de délicate déférence pour cette jeune personne d'une position plus élevée que la sienne, et cela d'autant plus que la demoiselle de Richecourt payait royalement à la bonne dame et sa pension et ses soins attentifs. Jeanne étant donc livrée presque à elle-même, accepta avec empressement les invitations que sa beauté, sa jeunesse et sa fortune lui valurent aussitôt des meilleures familles de Québec. En quelques mois ce fut elle qui donna le ton à la petite société de la capitale. On se rangea volontiers sous la loi de la belle enfant, qui semblait née pour régner sur les esprit et les coeurs.

Elle n'avait pourtant pas été sans se rappeler les recommandations que son pauvre père lui avait faites, sur le lit de mort, de vivre retirée le plus possible et d'éviter la rencontre des personnes de qualité qui viendraient de France. Mais l'insouciance de la jeunesse, la passion de Jeanne avait de briller, lui avaient bientôt fait, sinon mépriser, du moins négliger les sages conseils de M. de Richecourt.

Hélas! elle devait avant longtemps regretter son imprudence. A peine y avait-il un an qu'elle faisait ainsi l'ornement de la société de Québec, lorsqu'un certain M. de Vilarme se mit à lui faire la cour. Cet homme arrivait de France et se faisait passer pour un voyageur curieux d'étudier les moeurs des tribus indigènes et la nature du Canada.

Mlle de Richecourt ne prêta pas grande attention aux soins empressés du nouveau venu, et le traita avec d'autant plus d'indifférence qu'il était âgé de quarante ans et laid plus que de raison. Cinq coups de plumes suffiront pour le peindre. Pierre de Vilarme était petit, gros, rouge de figure, de barbe et de cheveux Sa bouche était épaisse et son nez camus. Ses yeux d'un gris sale louchaient affreusement sous un front bas et ridé. Rien de franc ni d'ouvert dans ce vilain visage, qui ne trahissait au contraire que fourberie et méchanceté. Ce n'était pas, on le voit, un homme à produire quelque impression favorable sur la belle Jeanne de Richecourt.

Tant qu'il sut se tenir sur la réserve et ne lui point parler directement d'amour, Jeanne, qui avait bon coeur, supporta les assiduités de M. de Vilarme. Mais un jour qu'elle était seule dans son appartement, chez Mme Guillot, et qu'il osa demander la main de la jeune fille, celle-ci ne sut plus se contenir et le pria de porter ailleurs ses attentions.

Comme le sieur de Vilarme insistait trop, elle lui dit qu'il l'ennuyait et qu'avec un peu d'esprit, il aurait dû s'apercevoir depuis longtemps qu'elle ne voudrait jamais être sa femme.

Jeanne avait cru déconcerter son disgracieux admirateur. Au contraire, celui-ci, qui s'était jusque là composé un maintien souriant et soumis, lui avait soudain saisi le poignet, s'était brusquement rapproché d'elle. Puis il lui avait parlé pendant cinq minutes à voix basse, en serrant à le broyer ce frêle poignet de jeune fille, et s'en était allé sans attendre de réponse.

Mme Guillot était entrée sur ces entrefaites, et avait trouvé Mlle deRichecourt hors d'elle-même et la figure baignée de larmes.

Ce que cet homme lui avait dit était donc bien terrible!

A partir de ce jour, M. de Vilarme ne se montra plus chez Mme Guillot; mais Jeanne ne pouvait faire un pas au dehors sans rencontrer sur son chemin ce vilain homme. Était-elle invitée quelque part, elle était sûre de l'y trouver aussi. Bien qu'il ne s'approcha presque plus de Mlle de Richecourt, il l'observait d'un oeil tellement tyrannique, qu'elle osait à peine accepter les plus simples hommages des quelques jeunes gentilshommes de la colonie, qui, va s'en dire, s'empressaient autour d'elle. Bien plus, dès que M. de Vilarme apparaissait dans une réunion où se trouvait Jeanne, celle-ci changeait de couleur et se montrait si troublée, si contrainte, qu'on ne fut pas longtemps à le remarquer.

Il y avait une année que durait ce manège, pendant laquelle Mlle de Richecourt refusa deux fort bons partis, et l'on chuchotait partout sur les singulières relations qui pouvaient exister entre le sieur de Vilarme et Mlle de Richecourt, lorsqu'elle fit son entrée chez M. Ruette d'Auteuil, accompagnée du chevalier Raoul de Mornac. C'était le soir du 18 septembre 1664.

A peine le chevalier était-il revenu de la surprise où la brusque déclaration de parenté de Mlle de Richecourt l'avait jeté, et allait-il entrer dans la salle où la société se trouvait réunie que Jeanne se pencha vers Mornac et lui dit rapidement à l'oreille:

—Je suis la fille de feu le comte Jean Richecourt. Tâchez, mon cousin, de vous trouver seul un moment auprès de moi durant la soirée. Il faut absolument que je vous parle. Il y va de mon bonheur, de ma vie peut-être. Un grand danger me menace, et je compte, pour le conjurer, sur vous, que l'ange gardien de notre famille a sans doute envoyé vers moi.

Comme il arrivaient à la porte de la salle, Mlle de Richecourt laissa le bras de Mornac et entra, suivie de ce dernier, qui se disait:

—Sandedious! il paraît que les aventures ne me manqueront pas en ce pays.

Fidèle à son poste, le sieur de Vilarme était déjà rendu chez M. d'Auteuil. Mlle de Richecourt s'approcha de la maîtresse de la maison, et lui dit, après l'avoir saluée fort amicalement:

—Permettez-moi, Madame, de vous présenter mon cousin, M. du Portail, chevalier de Mornac, arrivé de France aujourd'hui même.

En prononçant les motsmon cousin, Mlle de Richecourt lança un regard de défi à Pierre de Vilarme, qui pâlit et se mordit les lèvres.

Il paraissait connaître le chevalier et semblait moins que charmé de cette rencontre imprévue.

—Je suis ravie de vous voir chez moi, monsieur le chevalier, répondit Mme d'Auteuil avec un sourire des plus gracieux, vu qu'elle avait une fille mademoiselle Charlotte-Anne, bientôt en âge d'être mariée. Mon mari m'a fort avantageusement parlé de vous ce soir. Ne vous êtes-vous pas rencontrés au château?

—Oui, Madame, répliqua Mornac, et nous avons même failli nous rompre le col ensemble.

—Mais savez-vous que vous avez été bien près de vous tuer?

—C'est décidément aujourd'hui la journée des aventures, dit Mlle deRichecourt, que Mme d'Auteuil venait de faire asseoir auprès d'elle.

—Est-ce à dire, ma chère, que vous auriez aussi eu la vôtre? demanda la femme du procureur-général.

—Je le crois bien! Interrogez plutôt M. de Mornac. Mais, non, sa modestie l'empêcherait de vous raconter l'affaire dans les détails qui lui font le plus d'honneur. Aussi bien vais-je vous la relater moi-même.

On fit cercle autour de la brillante jeune fille. Pendant qu'elle exposait d'une façon charmante et enjouée le danger qu'elle venait de courir, Mornac regardait à droite et à gauche pour se donner une contenance, quand ses yeux tombèrent sur M. de Vilarme. Ce dernier que, depuis une minute, le fixait du regard en fronçant ses épais sourcils roux, baissa tout aussitôt les yeux.

—Mordious! pensa Mornac, Vilarme ici! Ah! bandit, gare à toi! Nous nous reverrons ailleurs et bientôt!

—Si tu te veux immiscer dans mes affaires, se disait au même instant Pierre de Vilarme, je trouverai moyen, tout Gascon que tu es, de te forcer à me céder le pas.

La narration de Mlle de Richecourt ayant concentré l'attention sur Mornac, on se mit à accabler le chevalier de questions sur la France et sur la cour du jeune roi.

Mornac s'exprimait avec une grande facilité. Comme il ne l'ignorait pas, du reste, il accepta avec empressement l'occasion qui lui était offerte de faire de belles phrases et de poser un peu.

Aux hommes il parla du surintendant Fouquet, qui arrêté depuis trois ans, devait enfin subir, dans l'automne de cette année 1664, son procès définitif pour déprédation des deniers publics. Il dit combien le roi était irrité contre ce malheureux administrateur, dont l'amabilité, le grand esprit et la libéralité avaient séduit tant de personnes, entre autres, Saint-Évremont, le philosophe, Gourville, Pélisson, Mme de Sévigné, Mlle de Scudéri et le fabuliste La Fontaine, tous gens dont la courageuse amitié lui devait sauver la vie.

Aux dames, plus désireuses d'entendre parler des faits et gestes de la cour, Mornac s'étendit avec complaisance sur les détails des divertissements donnés par le roi pour plaire à sa jeune maîtresse, Mlle de La Vallière. Après avoir fait mention du carrousel de 1662, il décrivit assez minutieusement la grande fête de Versailles. Elle avait eu lieu au commencement de l'été même. Il énuméra cette cour brillante, composée de six cents personnes défrayées avec leur suite aux dépens du roi, la magnificence des costumes du monarque et de ses courtisans, les courses, les joutes, la cavalcade suivie d'un char doré de dix-huit pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, et représentant le char du soleil; puis l'illumination où se donnaient ces jeux, quand la nuit venait, car la fête avait duré sept jours; et le festin servi par deux cents personnages représentant les saisons, les faunes, les sylvains, les dryades avec des pasteurs, des vendangeurs et des moissonneurs; enfin les divertissements du théâtre où Molière avait fait jour la comédie de laPrincesse d'Elide, la farce duMariage forcé, et surtout les trois premiers actes duTartufe, chef-d'oeuvre que le roi avait voulu entendre avant même qu'il fût achevé.

Le Gascon eut soin de dire qu'il avait assisté, pris part à ce passe-temps royal. Il trouva même moyen d'avouer modestement, qu'il y avait fait assez bonne figure. Mais il négligea d'ajouter qu'il s'y était à peu près ruiné en frais de costumes pour une certaine baronne, très-belle du reste, qui se trouvait alors à Paris et qui devait assister de loin à ces jeux où c'était une très-grande faveur que d'être invité; la susdite baronne lui ayant en sus dérobé trois mille écus avec lesquels elle s'en était allée, sans aucun adieu. Ce qui avait déterminé notre cadet à venir se refaire au pays d'Amérique.

Il venait de finir qu'on l'interrogeait encore, tant ces détails charmaient la société tout éblouie par le mirage de ces splendeurs éloignées, quand un domestique vint dire que le jeune M. Jolliet demandait à voir Mlle de Richecourt un instant.

—Mais, faites entre M. Jolliet, dit Mme d'Auteuil.

Mlle de Richecourt la remercia d'un regard.

Un instant après apparut un grand garçon de dix-huit ans, à la figure ouverte, intelligente et distinguée, mais aux manières un peu timides et embarrassées, comme celles de tout collégien: Louis Jolliet venait de terminer ses études au collège des jésuites. Le pauvre jeune homme, tout intimidé par tant de regards fixés sur lui, s'avança en rougissant vers la maîtresse de maison et la salua pourtant avec distinction; car, malgré tout, il avait dans les veines du sang de gentilhomme, et par son grand-père maternel, les d'Abancour revivait en lui.

Il se tourna, en rougissant plus encore, vers Jeanne de Richecourt.

—Ma mère, dit-il, a été bien inquiète à votre sujet, mademoiselle, en apprenant le danger que vous venez de courir. Et j'ai bien regretté avec elle que vous ayez refusé l'offre que je vous avais faite de vous accompagner.

—Je suis très-sensible à votre sollicitude, répondit la jeune fille; mais ce danger n'existant plus, vous devez vous rassurer, et pour moi, je ne puis maintenant que me réjouir d'une circonstance qui m'a fait reconnaître plus tôt l'un des membres de ma famille, M. de Mornac—Permettez-moi, mon cousin, de vous présenter monsieur Jolliet, le fils aîné de ma bonne mère adoptive.

Par cette délicate attention, Mlle de Richecourt tirait d'embarras le jeune homme, qui se sentait plus ébloui par tous ces regards de femmes, se mit à causer à l'aise avec Mornac. Quelques minutes après, ils parlaient et riaient tous deux comme de vieux amis; car leurs natures franches et sympathiques s'étaient aussitôt comprises.

Mme d'Auteuil quitta sa place un instant pour donner des ordres. Mornac, qui épiait l'occasion, vint s'asseoir auprès de Mlle de Richecourt. Le jeune Jolliet laissé seul se rapprocha de M. de Vilarme, qui le dos appuyé contre le mur près de la causeuse où Jeanne était assise, semblait perdu dans une profonde rêverie. Tandis que Jean Jolliet engageait la conversation avec M. de Vilarme, Mlle de Richecourt disait rapidement à voix basse à Mornac.

—Je ne me suis pas trompée, n'est-ce pas, monsieur le chevalier, vous êtes bien ce parent dont mon pauvre père m'a si souvent parlé?

—Certainement, mademoiselle; j'ai l'honneur d'être votre cousin au second degré, par M. du Portail, dont votre père a porté autrefois le nom avant que Sa Majesté Louis XIII l'eût fait comte de Richecourt. Si nous ne sommes pas connus en France, vous et moi, c'est que j'ai été assez longtemps à l'armée, et que les deux fois que j'ai rencontre feu M. le comte à son château, la dernière dans de bien tristes circonstances, vous étiez au couvent.

—C'est bien cela! murmura Jeanne d'un air rayonnant. Merci à Dieu de m'avoir envoyé celui-là même sur lequel je me puis appuyer en toute confiance! Pardonnez-moi, mon cousin, de ne vous parler que par périphrases; il m'est impossible d'être plus explicite à présent. D'abord nous n'en avons pas le temps, et puis celui de qui j'ai tout à craindre doit m'observer en ce moment.

—Qui donc, ma cousine?

—M. de Vilarme. Méfiez-vous de lui; c'est un monstre que cet homme.

—Oh! je le connais, et peut-être mieux vous encore, ma cousine! Feu M. votre père vous a-t-il jamais parlé de ce Vilarme?

—Non.

—N'importe; sans savoir ce qui vous porte à le haïr, je comprends moi, pauvre enfant! la répulsion naturelle, l'horreur même que vous devez éprouver à sa vue.

—Comment! expliquez…

—Non! pas maintenant, ce serait trop horrible et trop long à vous raconter ici.

—Mon Dieu, que voulez-vous donc dire!… Je tremble… Mais vous avez raison, il pourrait nous entendre, il est à côté de nous… Demain… n'est-ce pas? Demain, Mme Jolliet, ma mère adoptive, se rend avec son fils et ses serviteurs pour veiller à ses moissons, sur sa terre de la Pointe-à-Lacaille. Je l'ai décidée, comme les années précédentes, à m'emmener avec elle. Venez me reconduire ce soir à ma demeure, et je vous ferai demander par le jeune Jolliet de nous accompagner en ce voyage. Notre parenté vous y autorise, et par le temps qui court, où les Sauvages sont toujours aux aguets, une bonne escorte est plus que nécessaire. A la Pointe-à-Lacaille, nous pourrons nous voir seul à seul. Vous me direz tout! Et vous m'aiderez à échapper aux obsessions de cet homme odieux! Mais, chut! voici Mme d'Auteuil qui revient.

En ce moment, Mlle de Richecourt aperçut du coin de l'oeil quelqu'un qui se penchait derrière elle pour reprendre son mouchoir qu'il avait laissé tomber. C'était Vilarme qui, après s'être redressé, passa son bras sous celui du jeune Jolliet, s'éloigna de quelques pas et lui dit:—Mlle de Richecourt m'a tantôt appris le voyage que vous faites demain à la Pointe-à-Lacaille. (Vilarme, n'ayant pas parlé de la soirée à Mlle Richecourt, mentait effrontément). Comme les Iroquois rôdent sans cesse aux environs, je crois que plus votre escorte sera nombreuse plus sûr en sera votre voyage. Si vous les voulez bien accepter, je vous offre mes services, tout faibles qu'ils sont, et je serai fort heureux de vous accompagner. Outre que je pourrai vous être utile, j'aurai l'occasion de continuer mes observations sur votre beau pays, et d'aller chasser dans les îles situées en face de la Pointe-à-Lacaille. On dit qu'elles sont bien giboyeuses?

Surpris par cette demande à brûle-pourpoint, le jeune Jolliet accepta les offres de M. de Vilarme. Mais après deux minutes de réflexion il s'en repentit. Bien que Mlle de Richecourt ne lui eût jamais rien dit contre M. de Vilarme, il n'était pas sans s'être aperçu de l'antipathie qu'elle ressentait pour cet étranger, qu'il détestait lui-même sans trop savoir pourquoi, ou peut-être pour un motif que nous découvrirons bientôt et que le jeune homme ne se voulait point avouer.

La soirée s'écoula sans autres incidents dignes de remarque. L'heure du départ arrivée, M. de Vilarme vint demander à Mlle de Richecourt la faveur de l'accompagner chez elle. Mais celle-ci refusa gracieusement en disant que MM. Jolliet et de Mornac s'étaient offerts avant lui et qu'elle avait accepté leurs services.

Vilarme se mordit les lèvres et se perdit aussitôt dans le groupe des invités qui sortaient.

Pendant que Mornac allait chercher son chapeau, qu'il avait laissé dans l'antichambre, Jeanne dit rapidement quelques mots à l'oreille de Louis Jolliet, qui répondit par un mouvement affirmatif.

En regagnant le logis de sa mère, Jolliet pria Mornac d'accompagner sa famille à la Pointe-à-Lacaille.

Mornac le remercia avec effusion, et il fut convenu que le chevalier rencontrerait ses nouveaux amis le lendemain matin sur les neuf heures, à la basse-ville, près du Magasin.

Le gentilhomme laissa Mlle de Richecourt à la porte de la demeure de Mme Guillot, après avoir baisé la main de sa cousine et souhaité le bonsoir à Louis Jolliet, et s'en revint à l'hôtellerie du Baril d'Or, en longeant le mur d'enceinte du château Saint-Louis.

La nuit était noire et quelques rares étoiles se montraient seulement au ciel. Les rues de la petite ville étaient sombres et désertes, et Mornac n'entendait d'autre bruit que celui de ses pas et que les notes étranges et plaintives d'une jeune Huronne qui endormait son nouveau-né. Ce chant doux, triste et lent, venait du fort des Hurons que le chevalier longeait en ce moment, et sortait d'un ouigouam à peine éclairé par les lueurs mourantes d'un feu qui allait s'éteindre.

Mornac s'engagea dans l'ancienne rue Notre-Dame. Comme il arrivait au coin de la ruelle du Trésor, un homme, le feutre rabattu sur les sourcils, et le bas du visage masqué par le pan du manteau, se jeta sur lui l'épée au poing.

Le chevalier, qui avait cru entendre un bruissement précéder l'attaque, se jeta de côté et dégaina. De sorte que la lame de l'inconnu rencontra celle du Gascon, qui s'écria, entre deux parades:

—Eh! sandious! à qui en voulons-nous, l'ami? Est-ce à ma bourse? Je l'ai malheureusement oubliée en mon logis; encore ne vaut-elle pas la peine qu'un chrétien risque de se faire taillader des boutonnières dans la peau, pour quelques louis que je possède encore. Ah, çà! monsieur le coupe-jarret, c'est donc à ma vie que vous en voulez! Eh bien! vous allez voir que j'y tiens furieusement. Attendez!

Mornac se fendit à fond avec la promptitude d'un ressort qui se détend. Mais la pointe de son arme ne rencontra que le vide. L'inconnu, qui avait probablement compté assassiner le gentilhomme avant que celui-ci fût sur ses gardes, avait rompu brusquement, et se sauvait à toutes jambes sur la grand-place en longeant le portail de la grande église.

Mornac se lança à sa poursuite, mais le spadassin disparut presque aussitôt près de la clôture qui entourait le clos Couillard et passait derrière la cathédrale en gagnant l'Hôtel-Dieu. Le chevalier qui ne connaissait pas bien l'endroit, ne poussa pas plus avant ses recherches et remonta vers l'auberge du Baril-d'Or en grommelant:

—Il faisait trop noir pour le bien reconnaître, mais que je sois écorché vif si ce n'est pas ce vilain Vilarme! Ah! monsieur de l'oeil louche, il vous faudra désormais plus d'adresse dans le regard et le poignet si vous voulez me retrancher du nombre des vivants. Nous nous reverrons avant longtemps! Et alors….

—C'est égal, cap-de-dious! ma première journée passée à Québec est assez bien remplie: dégringolade du haut en bas de la terrasse! trois aventures assez drôles avec le prince Griffe-d'Ours, reconnaissance inspirée d'une belle cousine, petit guet-apens ce soir, voilà de quoi empêcher un bon gentilhomme de trouver le temps long! Puisque la Fortune se charge de me donner d'aussi fréquentes distractions, espérons qu'elle voudra bien aussi diriger le cours du Pactole dans ma bourse. Car, Dieu me damne s'il me reste plus de vingt louis en tout bien! On ne va pas loin avec ça, mordious!

Ces dernières réflexions du Gascon se confondirent avec son premier ronflement.

Le lendemain matin, sur les neuf heures, vis-à-vis le Magasin et dans une chaloupe que la vaque berçait doucement à quelques pieds du rivage, un homme se tenait de debout. Au soin qu'il prenait de ne pas laisser échouer l'embarcation, à l'impatience qu'il manifestait en jetant de fréquents regards dans la rue Sous-le-Fort, il était évident qu'il avait quelqu'un à prendre à son bord et qu'il attendait. Cet homme, trapu, aux traits énergiques mais non pas sans indices de bonté d'âme, s'appuyait sur une longue gaffe en s'y retenant de ses mains larges et calleuses. Il s'appelait Baptiste Joncas, et cultivait, à titre de fermier, la terre que Mme Guillot possédait à la Pointe-à-Lacaille et qu'elle tenait de son père, feu M. d'Abancour. Cet homme avait pratiqué plusieurs métiers. D'abord il était venu au Canada comme marin; puis il s'était fait trappeur, coureur des bois, interprète et enfin cultivateur.

A quelques pas de là, sur la plage, un second personnage, compagnon du premier, s'appuyait sur la pince d'un canot d'écorce à moitié tiré à sec sur la rive. C'était un Sauvage de haute stature, à la peau luisante et couleur de cuivre, au regard perçant et fier. Il était à demi-nu et le vent du matin gonflait par derrière le manteau de peau de castor qui recouvrait négligemment ses épaules et laissait découverts la poitrine et les bras.

—Mon frère! lui cria Joncas, ne crois-tu pas que la marée commence à monter?

—Oui, camarade, répondit le Renard-Noir, dont le regard se glissa comme un trait sur le fleuve.

—Et nos gens qui n'arrivent pas! Je leur ai pourtant bien dit que nous n'aurions pas trop de tout le montant pour nous rendre afin de pouvoir entrer dans la rivière Lacaille au commençant du baissant et avant que les battures soient trop découvertes. Le vent ne donne pas mal; mais il n'aurait qu'à tomber… Ah! les voilà, je crois.

Joncas regardait vers le haut de la rue Sous-le-Fort. Il aperçut un groupe de personnes qui descendaient de la haute-ville et s'approchaient.

—Oui, reprit-il, c'est madame et sa suite.

Un instant après apparurent Mme Guillot, qui se retenait au bras de son fils Louis Jolliet, et Mlle de Richecourt, s'appuyant sur l'avant-bras galamment arrondi du chevalier de Mornac. Derrière eux venait le sombre Vilarme, qui jetait des regards farouches sur Jeanne et son cavalier. Enfin suivait Jean Couture, l'un des garçons de ferme de Mme Guillot. Il était chargé de paniers et d'effets. Chacun, à l'exception des deux femmes, étaient armé d'un mousquet. Mornac et Vilarme avaient en outre des pistolets à la ceinture.

C'était chose sérieuse, à cette époque, qu'un voyage d'une dizaine de lieues. On dit même que les bons bourgeois de Québec ne s'embarquaient jamais pour les Trois-Rivières ou Montréal sans s'être confessés avant leur départ et avoir fait leur testament. Les temps ont un peu changé, Dieu merci!

—Embarque! embarque! cria Joncas d'aussi loin qu'il se put faire entendre.

—Ce bon Baptiste est pressé, à ce qu'il paraît, dit Mme Jolliet en hâtant le pas.

Comme ils arrivaient sur le rivage, les apprêts de l'embarquement occasionnèrent quelque va-et-vient. Mlle de Richecourt en profita pour dire rapidement à l'oreille de Mornac, car il semblait frémir d'impatience:

—Je vous en prie, mon cousin, ne faites pas maintenant d'esclandre! Laissez ce vilain homme nous accompagner. Nous n'aurions pas pu converser à notre aise dans la chaloupe, en supposant même que ce Vilarme n'eût pas été avec nous. Une fois là-bas, je me charge de le tenir à distance. Je me sentirai forte à côté de vous. Alors nous causerons. Mais d'ici là je vous en supplie!… Et surtout pas de duel! S'il allait vous tuer, je resterais seule et sans défense, moi!

Le long regard suppliant qui les accompagna persuada pour le moins autant Mornac que les paroles de sa belle cousine.

Vilarme n'osait se rapprocher trop brusquement des jeunes gens et ne pouvait les entendre. Mais il fixait sur eux des yeux de vipère.

Au moyen du canot d'écorce, Mme Guillot s'était déjà rendue à bord de la chaloupe, à l'arrière de laquelle elle avait pris place.

—Allons! mademoiselle Jeanne, c'est votre tour! lui cria Joncas.

La jeune fille s'assit dans le canot, afin que le Renard-Noir la transportât à bord de la chaloupe.

Comme le canot d'écorce pouvait encore contenir une personne, Vilarme fit un mouvement pour prendre place avec Mlle de Richecourt. Mais celle-ci dit vivement à Mornac:

—Asseyez-vous ici, mon cousin, devant moi et bien au fond, pour ne point faire chavirer le canot.

Vilarme, qui manoeuvrait ainsi pour se placer, dans la chaloupe, auprès de Jeanne, se mordit la lèvre et resta blême de colère sur la grève.

Si tous ces préparatifs de départ n'eussent pas absorbé l'attention de nos personnages, ils auraient peut-être pu voir, en ce moment, au coin d'une des maisons les plus rapprochées de la rue Sous-le-Fort, un homme qui semblait épier les voyageurs. Son corps était caché, mais son épaule droite et sa tête, au sommet de laquelle se balançaient des plumes d'aigle, dépassaient l'angle de la maison.

C'était Griffe-d'Ours, le chef iroquois.

Un quart d'heure auparavant, lorsque Mlle de Richecourt, Mme Guillot et ses hôtes avaient traversé la place-d'armes pour se rendre à la basse-ville, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient du château Saint-Louis. D'un coup d'oeil, l'Iroquois avait reconnu cette belle jeune fille qui lui avait échappé, la veille au soir.

—La vierge blanche! s'était-il dit.

Puis il avait glissé quelques mots rapides à l'oreille de ses compagnons, et avait suivi Jeanne et ses amis, sans en être remarqué. Les guerriers iroquois avaient modéré le pas, et descendu la côte en se tenant à distance de leur chef, qui les précédait.

Oh! si Jeanne et ceux qui l'accompagnaient avaient pu remarquer cette attention dont ils étaient l'objet de la part de Griffe-d'Ours, quels malheurs n'auraient-ils pas pu éviter!

Mais tout entiers aux apprêts du départ, ils ne pouvaient rien voir.

Quand Vilarme, Jolliet et le garçon de ferme eurent pris place à bord de la chaloupe, Joncas planta les mâts dans l'ouverture pratiquée au milieu des bancs, fixa les balestrons pour tendre les voiles à la brise et borda les écoutes, tandis que Louis Jolliet tenait la barre du gouvernail.

—Mon frère n'embarque donc pas? dit Joncas au Renard-Noir

—Un chef préfère son canot, répondit le Huron, qui, assis au fond et à l'arrière de sa pirogue, se mit à jouer hardiment de l'aviron en suivant l'autre embarcation de près.

La brise qui soufflait du sud-ouest gonflait les voiles blanches de la chaloupe, qui, coquettement incliné à tribord, prit, en suivant l'ondulation de la vague, sa course dans la direction de l'île d'Orléans.

A mesure que les deux embarcations s'éloignaient de la rive, Griffe-d'Ours, après avoir quitté son poste d'observation, se rapprochait de la plage. Longtemps il resta debout et immobile, le regard fixé sur un seul point qui décroissait de seconde en seconde.

Quand il vit les deux voiles de la chaloupe se perdre dans l'éloignement, entre l'île d'Orléans et la Pointe-Levi, et ne sembler plus raser l'eau que comme l'aile d'un goëland, le chef agnier courut rejoindre ses compagnons que l'attendaient au Cul de Sac, en fumant à côté de leurs canots.

Il parla quelques instants à ses guerriers. Ceux-ci donnèrent leur assentiment à sa demande et mirent avec empressement leurs canots à flot. Puis ils s'agenouillèrent dans leurs pirogues qu'ils lancèrent d'un commun élan vers le haut du fleuve, c'est-à-dire dans une direction tout à fait opposée à celle que Mme Guillot et ses hôtes venaient de prendre. Mais ce n'était qu'une feinte de sauvage pour laisser croire aux habitants de la ville, attirés sur le rivage par le départ des Iroquois, que les ambassadeurs retournaient au pays des Cinq-Cantons. Lorsque les fourbes eurent assez doublé le Cap-aux-Diamants pour n'être plus aperçus de la ville, ils traversèrent brusquement le fleuve, qu'ils redescendirent aussitôt en rasant le rivage de la Pointe-Lévi. Peut-être vit-on de la ville ces trois canots qui, du côté de Lévi, descendaient le fleuve, mais on ne dut pas y faire grande attention.

Griffe-d'Ours dirigeant le premier canot et se disait, entre deux coups d'aviron.

—La vierge pâle sera bientôt la femme d'un grand chef.

Dans la chaloupe de Joncas et assis à côté de Mlle de Richecourt, Mornac disait à Mme Guillot, placée en face d'eux, à l'arrière de l'embarcation:

—Les environs de la ville sont donc bien peu sûrs, madame, qu'il faille s'armer jusqu'aux dents pour faire une douzaine de lieues hors de Québec?

—Oh! M. de Mornac, on voit bien que vous êtes arrivé d'hier au pays pour me poser pareille question. Mais ne savez-vous pas que, pour peu qu'on s'éloigne hors de la portée des canons du fort Saint-Louis, on court le risque d'être massacré par les Iroquois?

—Vraiment! je vous avouerai que je n'ai pas été médiocrement surpris quand, ce matin, l'un de vos domestiques est venu m'apporter, de votre part, une arquebuse avec six mèches toutes neuves, ainsi qu'un fourniment pourvu d'autant de cartouches qu'il en peut contenir. Quand le valet ajouta que vous me faisiez dire encore de ne pas oublier mes pistolets: Parbleu! me suis-je écrié, mais il n'en faut pas plus à un soldat pour se bien équiper et mettre en campagne!

—Et le soldat qui s'arme en guerre a peut-être bien moins besoin de ses armes pour sauver sa vie, que nous ici pour aller visiter un voisin. Tenez, je vais vous donner une idée de l'audace de ces Iroquois, à l'endroit desquels je vous souhaite de garder longtemps et toujours l'heureuse ignorance que vous possédez encore.

La chaloupe arrivait en ce moment vis-à-vis le Bout-de-l'Île.

—Voyez-vous cette petite baie? Nous l'appelons l'Anse-du-Fort. Il y a huit ans, les restes de la malheureuse nation huronne chassée des grands bois d'en haut, commençaient à respirer en paix sur les bords de cette anse, où ils étaient venus se réfugier. Ils étaient si près de Québec qu'ils se croyaient à l'abri de l'animosité de leurs vainqueurs. Avec cette imprudente confiance qui a causé la perte de la nation entière, ils ne prenaient même plus la peine de se garder. Bien mal leur en prit. L'on était au temps des semailles de 1656. Les Hurons, après avoir entendu la messe, comme ils en avaient l'habitude, s'étaient dispersés dans leurs champs, là, sur les hauteurs. Soudain, des Agniers qui, durant la nuit, s'étaient tenus cachés dans les bois voisins, fondirent sur les travailleurs épars et sans armes; ils en massacrèrent plusieurs sur place, et emmenèrent plus de soixante prisonniers. Après cet acte de perfidie et de cruauté, les traîtres eurent l'effronterie de ranger leurs canots en ordre de bataille, et de passer ainsi en plein jours devant Québec, en poussant des cris de triomphe.[20]

[Note 20: M. Ferland.]

—Mais s'écria Mornac, on ne donna pas la chasse à ces bandits!

—Les habitants le voulaient bien. Mais M. de Lauson, le sénéchal de la Nouvelle-France, avec plus de prudence que d'énergie, s'y opposa dans la crainte de compromettre le sort de la colonie. De sorte que nous fûmes contraints de dévorer en silence le chagrin que nous causait un pareil affront. C'est à suite de ce massacre que ces pauvres Hurons ne se croyant plus, et certes avec raison, en sûreté dans l'île, vinrent planter leurs cabanes auprès du fort Saint-Louis. Vous les y avez vues.

—J'avoue que c'est un trait d'audace dont je n'avais aucune idée; mais enfin, il y a huit ans qu'il s'est produit. Vous devez être plus tranquilles et moins exposés depuis cette époque. La barbarie a dû reculer devant la civilisation croissante.

—Pas beaucoup, mon cousin, interrompit Mlle de Richecourt. Écoutez plutôt. Il n'y a pas plus de trois ans, en 1661, nous apprîmes à Québec qu'un parti d'Agniers descendus à Tadoussac où ils avaient tué quelques Français et failli prendre les pères jésuites Doblon et Druillette, venaient en remontant, de tuer huit personnes à la côte de Beaupré et sept dans l'île d'Orléans. A la nouvelle de ces massacres, M. Jean de Lauson voulut porter secours aux habitants de l'île et avertir du danger le sieur Couillard de Lespinay, son beau-frère, qui était parti pour faire la chasse dans les petites îles du voisinage. Dans une chaloupe, avec sept hommes, il longeait, comme nous en ce moment, la côte méridionale de l'île, lorsque, arrivé à la hauteur de la rivière Maheust, que nous allons bientôt dépasser, il voulut s'assurer si les personnes qui habitaient la maison de René Maheust s'étaient retirées ailleurs. Il met à terre et envoie deux hommes pour reconnaître l'état de l'habitation. Celui qui ouvre la porte jette un cri de terreur en se voyant en face de quatre-vingt Iroquois qui se jettent sur lui, le tuent et s'emparent de son compagnon. Comme un torrent qui rompt ses digues les Agniers bondissent ensuite hors de la maison et courent vers la chaloupe en remplissant l'air de leurs hurlements.


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