CHAPITRE VI

Par malheur, le reflux a fait échouer l'embarcation de M. de Lauson qui s'efforce, avec les siens, de la remettre à flot. Vains efforts, la chaloupe enfoncée dans la vas et le sable reste immobile. Le désespoir au coeur, les nôtres voient que la fuite est impossible et qu'il leur faut mourir. Tous se recommandent à Dieu, et font face à l'ennemi. Trois fois les Iroquois les somment de se rendre, en leur promettant la vie sauve; mais nos gens qui savent bien le peu de confiance que l'on doit reposer sur de pareilles propositions, répondent à coups de fusil. Que vous dirais-je de plus. Tous tombèrent sous le tomohâk des Sauvages, à l'exception d'un seul qui, blessé au bras et à l'épaule, fut fait prisonnier. Le sénéchal que les Iroquois désiraient prendre en vie, se défendit si vigoureusement jusqu'au dernier soupir qu'on dit qu'il eut les bras hachés en morceaux pendant le combat.[21]

[Note 21: Voir «les Relations, le Journal des Jésuites, et les lettres de la Mère de l'Incarnation.»]

—Mordious! s'écria Mornac échauffé par ce récit, c'était un brave! Mais dites-moi, belle cousine, ces dangers sont-ils encore aussi fréquents? Dans ce cas, vous auriez bien mieux fait, ainsi que Mme Guillot de rester à la ville.

—Je vous avouerai, mon cher chevalier, que nous n'avons pas eu de ces catastrophes, aux environs de la capitale, depuis ce temps-là. Mais, en fin de compte, sachez que nous, femmes de ce pays, nous somme aguerries et que nous apprenons, par la fréquence du danger, à vendre chèrement notre vie. Ainsi, outre que Mme Guillot et moi savons passablement manier l'arquebuse, voici un bijou que je porte toujours sur moi et avec lequel je saurais fort bien me défendre contre un ennemi.

Mlle de Richecourt entr'ouvrit un des plis de sa robe et tira de sa ceinture un petit poignard à manche d'argent incrusté de perles et de pierreries, longue de six pouces et fort étroite, mais aiguë comme une aiguille. Elle en fit miroiter au soleil la lame brillante et damasquinée et jeta un regard de côté à Vilarme qui, assis en avant, baissa les yeux. Il avait compris.

—Certes! ma cousine, dit Mornac qui devant Mme Guillot feignit ne pas avoir saisi l'allusion secrète cachée sous la menace de la jeune fille à l'adresse de Vilarme, certes, je reconnais bien en vous ce sang généreux des comtes de Richecourt dont je m'honore d'être le très-humble parent!

Ce Gascon de Mornac!

Cependant le vent tenait bon et la chaloupe courait allégrement par le milieu du chenal entre l'île d'Orléans, à gauche, et la côte de Beaumont déserte alors, et dont les feuillages jaunis ondulaient à droite, sur le ciel clair du matin, et prenaient des teintes dorées sous vifs rayons du soleil.

Après avoir remis le poignard dans le ceinturon qui emprisonnait sa taille, Mlle de Richecourt se tourna presque entièrement du ôté de Mornac; et là, pensive, la tête à demi inclinée, les longues torsades de ses cheveux bruns effleurant l'épaule du chevalier, elle laissa traîner le bout de ses ongles dans l'eau fugitive qui, ravie d'aise de baiser une aussi belle main, se prit à babiller aussitôt et à pousser de joyeux petits rires.

Assis derrière elle, à la barre, Louis Jolliet qui aurait craint de regarder trop longtemps la jeune fille en face, la contemplait maintenant d'un air rêveur et triste. Entre les boucles épaisses de la chevelure de Jeanne, il apercevait la courbe gracieuse de sa joue fraîche et veloutée, la naissance de son cou blanc, avec les cheveux follets qui se tordaient capricieusement sur la nuque, ainsi que de mignons fils de soie bronzée.

—Mon Dieu! qu'elle est belle et que je l'aime! se dit Jolliet.

Car il adorait Jeanne comme un fou, ce pauvre enfant, avec toute l'ardeur des ses dix-huit ans et de sa pure jeunesse, avec cette passion craintive de son âge, sentiment tout éthéré qui ne redoute rien tant qu'un aveu.

Tous, nous avons savouré ce premier et délicieux amour qui survit à toutes les affections d'un âge plus avancé, et illumine les beaux jours de l'adolescence comme la pure lumière d'un phare lointain dans une nuit calme de printemps. Béni soit Dieu de nous octroyer au matin de la vie ces divins mais trop courts moments d'extase dont le seul souvenir nous fait encore tressaillir de bonheur alors que, le coeur meurtri par les déception de l'âge mûr, nous avons vu s'évanouir, une à une nos plus chères illusions.

Il y avait deux ans que Louis aimait Mlle de Richecourt, c'est à dire, depuis le jour où son coeur s'éveillant à la vie des passions, lui avait révélé qu'il existe un autre amour, plus vif, plus ardent, plus extatique que celui d'un bon fils pour sa mère. Eh! comment ne l'aurait-il pas aimée, cette belle jeune fille, dont le hasard avait fait sa compagne de chaque jour. Depuis deux ans il adorait Jeanne qui ne s'en doutait pas. Car lorsque le pauvre garçon se prenait à songer qu'il osait, lui, presque enfant, lui, peu fortuné, jeter des yeux de convoitise sur la riche et brillante demoiselle de Richecourt, il se sentait pris d'effroi, et sa passion lui semblait d'une telle folie qu'il se jurait de ne la laisser jamais deviner à celle qui en était l'objet. Il s'était tenu parole; jamais un mot, un regard, un geste ne l'avait trahi. Pourtant, il sentait bien que du jour où Jeanne laisserait le toit de Mme Guillot pour suivre un époux qui ne serait pas lui, il sentait que son coeur se briserait.

Oh! qu'il en est de jeunes filles qui effleurent ainsi, sans le savoir, un sentiment vrai, généreux, brûlant. Elles n'auraient qu'à tendre la main, qu'à pencher une joue rougissante en attirant avec adresse, sur es lèvres qui n'ont jamais su mentir aux élans du coeur, l'aveu de ce sincère amour qui ne se rencontre que chez les très-jeunes gens, et elle verraient le bonheur escorter leur vie entière. Mais non, elles passent indifférentes et froides auprès de ce jeune homme franc et noble encore, et s'en vont plus loin mendier les regards et les promesses d'un homme de trente ans que ne croit plus à l'amour mais songe à s'établir et passe, surtout, pour en avoir les moyens. Celui-ci, du moins est mûr pour le mariage… Quelques mois après, elles pleurent leurs beaux rêves à jamais envolés!

Louis Jolliet regardait donc la jeune fille et sentait une larme rouler dans ses yeux.

—Oh! que n'ai-je cinq ans de plus! se disait-il. Que ne suis-je gentilhomme avec une belle te brillante lame au côté, avec une grande plume ondoyante à mon feutre, comme cet heureux chevalier de Mornac. Oh! je lui dirais alors en tombant à ses genoux:—Jeanne, je vous aime comme un insensé! Je suis pauvre, je n'ai rien à vous offrir que mon coeur et mon épée. Veuillez en accepter l'offrande, et je me relève radieux, et je cours là où se trouvent et gloire et fortune. Dans un an, dans trois ans je reviendrai glorieux et digne, peut-être de vous.—Mais hélas!…

Le pauvre garçon se sentit si misérable qu'un gros soupir vint se briser dans sa gorge. Telle fut la douleur qu'il en ressentit, qu'il ne put étouffer une espèce de sanglot que tous entendirent, à l'exception de Vilarme et de Joncas.

Mme Guillot examinait, depuis quelques instant, son fils à la dérobée. Son coeur se serrait. Avec ce regard profond d'une mère, elle devinait tout et pouvait à peine retenir une larme. Car elle sentait qu'il se détachait de son sein comme un lambeau sanglant de l'affection de son fils. Il allait aimer une autre femme! Toutes les mères ressentent cette douleur jalouse et beaucoup ne la peuvent cacher. Inutile de dire que ce sentiment de jalousie ne développe encore davantage à l'égard du gendre ou de la bru qui, depuis près de six mille ans, succombent chaque jour dans leur lutte impuissante contre la perfide influence des belles-mères.

—Eh bien! qu'avez-vous donc, mon jeune ami? demanda Mornac à Jolliet, pour rompre le silence qui régnait depuis quelques minutes.

—Rien… un peu de rhume causé, je crois, par la fraîcheur du matin, répondit Jolliet en rougissant jusqu'aux yeux.

Vilarme tournait le dos, et, pour se donner quelque contenance, causait avec Baptiste Joncas. Celui-ci, à moitié couché sur son banc, regardait prosaïquement s'enfuir les côtes boisées de l'île d'Orléans. Vilarme lui parlait pêche et chasse et le questionnait spécialement sur les différentes espèces de gibier qui gîtent dans les île situées en face de la Pointe-à-Lacaille. Joncas répondait de son mieux, tout en se disant que la figure de son interlocuteur ne lui allait en aucune sorte.

Pendant ce temps, le Renard-Noir nageait hardiment à l'arrière de son canot. Manié par le bras musculeux du Sauvage, l'aviron coupait la vague, montait et redescendait avec une puissante régularité. Aussi la pirogue glissait-elle avec la rapidité d'un saumon, sur la surface de l'eau. Tout occupé que fut le bras du Huron, son oeil ne l'était pas moins. Ses regards allaient sans cesse d'un rivage à l'autre, sondant chaque anse, scrutant chaque pointe, interrogeant les rochers et les buissons qui bordaient la grève de l'île d'Orléans et celle de la côte du Sud. Il regardait ainsi pour ne pas être surpris et pour se garder de tomber dans une embuscade iroquoise.

Mais les deux rives étaient silencieuses et désertes et nul être vivant n'en troublait la solitude, à l'exception, toutefois, de quelque goëland dont le blanc plumage se dessinait sur le fond bleu de l'eau et qui, perché sur une roche isolée, s'envolait au passage des voyageurs qu'ils saluait qu'il saluait de son cri moqueur et strident. Quelques bandes de canards et d'outardes sauvages, qui nageaient en plein fleuve, se levaient bien aussi de ci et de là, mais avec un grand bruissement d'ailes et des cris pour aller s'abattre et continuer un peu plus loin leurs ablutions matinales et leurs ébats sur l'eau profonde.

A part ces quelques bruits de la nature, la solitude était complète. L'oeil des voyageurs, frappé de ce grand silence qui pesait sur une région presque vierge encore, suivait rêveur et surpris le faîte onduleux et jaunissant des forêts primitives mirant leurs énormes troncs moussus sur les bords de la rive droite du fleuve qui roulait majestueusement ses grandes eaux à leurs pieds séculaires.

Dans l'éloignement, à gauche, les hautes Laurentides dressaient dans le ciel pur leurs flancs bleuâtres et leurs cimes tourmentées. De ce côté, elles bornent fièrement l'horizon et dominent de leurs masses imposantes le Saint-Laurent qui semble reconnaître son impuissance à rompre jamais cette digue gigantesque, et baise en passant, les pieds comme un esclave soumis.

Là-bas, en avant des embarcations, émergeait du sein de l'onde un groupe d'îles qui, par un parcours de plus de dix lieues, élèvent au dessus de l'eau leurs têtes curieuses comme pour regarder couler les flots.

Enfin, tout au fond, ver le golfe, l'eau seulement, rien que l'eau avec le ciel au-dessus; l'immensité et Dieu.

Il pouvait être une heure de l'après-midi et le soleil resplendissant de ce beau jour d'automne commençait à incliner du côté de l'Occident. Les deux embarcations se trouvaient vis-à-vis de l'endroit, sauvage alors, où s'élève aujourd'hui le joli village de Saint-Michel.[22]

[Note 22: A l'époque qui nous occupe (1664) les paroisses suivantes ne devaient pas exister sur la côte du sud, entre Lévi et la Pointe-à-Lacaille, inclusivement, puisqu'elles ne commencèrent à tenir des registres: Beaumont qu'en 1692, Saint-Michel 1698, Saint-Vallier 1713 et Berthier 1728 seulement.]

A bord de la chaloupe, la conversation languissait. Chacun y suivait le cours de ses pensées, regardait l'eau s'enfuir et se laissait bercer, avec ses rêveries, au doux roulis des lames.

Seul dans son canot le Renard-Noir allait ramant toujours. Mais depuis quelques minutes il se retournait fréquemment pour regarder en arrière. Il semblait inquiet. Rien pour le préoccuper en avant. Les rives y étaient désertes. Mais là bas, sur le chemin déjà parcouru, quelque chose, un point noir entrevu sur l'eau, l'avait troublé. Il avait cru voir, à plus d'une lieue en arrière, un canot qui les suivait de loin. Maintenant son oeil se lassait en vain d'interroger la surface du fleuve. Une éblouissante traînée de lumière, produite par la réverbération des rayons du soleil s'étendait sur l'eau tranquille et empêchait le Sauvage d'embrasser entièrement en arrière toute la largeur du fleuve. A deux ou trois reprises, il lui avait bien semblé entrevoir encore cette tache noire et mobile ou milieu de la gerbe lumineuse qui, dans un vaste parcours, faisait miroiter l'eau. Mais son oeil ébloui par l'éclat des ces innombrables scintillations se fermait aussitôt Malgré ses efforts.

Enfin le canot, qui les suivait de loin, après être sorti de cet éblouissant foyer de lumière, lui apparut soudain se dirigeant du côté de l'île d'Orléans près des rives de laquelle il disparut bientôt.

L'attention du Renard-Noir se trouvait tellement concentrée sur ce seul point, qu'il ne remarqua pas deux autres canots qui, sur une ligne parallèle au premier, suivaient aussi de loin nos voyageurs, en longeant la côte du Sud.

Après avoir constaté que le canot suspect gagnait l'île, le Sauvage pensa qu'il n'y avait rien à craindre, et reprit sa quiétude première en continuant à ramer de l'avant.

—Si nous mangions quelque chose, dit tout à coup Mme Guillot.

—Mais c'est une fort heureuse idée réplique Mornac.

—Oui, le grand air m'a ouvert l'appétit, dit Jolliet pour se donner un peu de contenance; car il n'avait presque point parlé depuis le départ.

Mme Guillot se fit passer le panier aux provisions. Il contenait un frugal repas: du pain, du beurre, du lard et du fromage, accompagnés, je dois le dire, d'une bonne bouteille de vin d'Espagne.

Ce goûter, pris sur le pouce, mit fin au silence et l'on se remit à causer en mangeant. On allait dépasser bientôt la pointe de Berthier. La marée commençait à baisser.

—Si le vent tient toujours dusorouet, dit Joncas, nous serons arrivés dans une heure.

—Nous ne sommes donc pas loin de la Pointe-à-Lacaille, dit Mornac après avoir avalé, avec évidente satisfaction, un demi gobelet d'un vin rouge et généreux.

—Nous n'avons plus qu'une couple de lieues à faire, répondit Joncas en allumant sa pipe, brûle-gueule tout noirci par l'usage.

—Comment nommez-vous ces îles qui s'étendent à notre gauche, demanda Mornac à sa cousine qui grignotait des dents blanches une croûte de pain dorée.

—Nous avons passé, tout-à-l'heure, l'île Madame. Celle que vous voyez là-bas, un enfoncée vers la côte du Nord, est l'île Patience. En deçà, et en avant de nous sont l'île aux Reaux et la Grosse-Île, l'île Sainte-Marguerite les suit. Après viennent plusieurs petits îlots, puis l'île aux Grues, et la dernière que vous apercevez là-bas, en devant, l'île aux Oies. Ces deux dernières sont seules habitées par deux ou trois familles. Est-ce bien cela, Monsieur Joncas.

—Oui, Mademoiselle, mais il faut, tout de même que vous ayez une fière mémoire, puisque vous n'êtes venu ici que deux fois et qu'il y a plus de deux ans que je vous ai donné ces noms-là.

—C'est dans le voisinage d'une de ces îles, remarqua Mme Guillot d'un air attristé, que mon pauvre père, M. Adrien d'Abancour, se noya avec M. Etienne Sevestre, le 2 mai 1640. Ils étaient allés chasser de compagnie dans ces parages et l'on suppose que leur canot chavira. Un an plus tard, mon premier mari, feu M. Jean Jolliet, trouva les ossements de mon père sur le rivage d'une de ces îles, et les apporta à Québec où la sépulture en fut solennellement faite.[23]

[Note 23: Dictionnaire généalogique de M. Tanguay, au motd'Abancour.]

—Ces deux ou trois taches blanches que vous apercevez tout là-bas, presque à fleur d'eau, sur le bout de l'île aux Oies, repartit Jeanne, pour chasser les tristes souvenirs de Mme Guillot, sont l'habitation et les bâtiments qui appartenaient à la famille Moyen, avant qu'elle n'eût été massacrée par les Iroquois.

—Y a-t-il longtemps de cela? demanda Mornac.

—Il y a, je crois, neuf ans, mon cousin, que ce funeste évènement eut lieu. Le sieur Moyen, bourgeois de Paris, qui était établi avec sa famille, dans l'île aux Oies, fut surpris dans sa maison par des Agniers, pendant que ses serviteurs étaient absents. Il fut tué avec sa femme, ses enfants, ainsi que ceux du sieur Macard, furent emmenés captifs. L'aînée des deux demoiselles Moyen se maria, deux ans plus tard, avec le brave sergent-major, Lambert Closse, le héros de Montréal qui a été tué aux environs de cette ville, il y a deux ans, dans un combat contre les Iroquois. [24]

[Note 24: «L'île aux Oies avait été concédée par la compagnie de la Nouvelle-France à M. de Montmagny, qui visitait souvent ce lieu, pour y jouir du plaisir de la chasse. Après le départ de M. de Montmagny, son procureur en vendit la moitié au sieur Louis Théandre Chartier de Lotbinière, et l'autre moitié au sieur Moyen qui conduisait des travaux considérables lorsqu'il y fut tué.» M. Ferland (Archives du greffe de Québec, actes de Jean Durand, Notaire, 1654.)]

Tout en devisant ainsi, on arriva, sur les deux heures et demie à la Pointe-à-Lacaille qui avançait dans le fleuve ses arpents de rochers boisés.

Quand on l'eut dépassée d'une centaine de perches, le jeune Jolliet remit à Joncas la barre du gouvernail, car il fallait ne pas manquer l'embouchure et le chenal de la petite rivière à Lacaille, manoeuvre assez difficile, vu la longueur des battures et le peu de profondeur de l'eau.

L'embarcation inclina à droite en gagnant la rive sud, basse, plate et partout boisée à l'exception, toutefois d'une centaine d'arpents carrés qui étaient défrichés et ensemencés, et où s'élevaient trois ou quatre maisons de bois blanchies à la chaux, dont la plus grande et la plus rapprochée, sur la rive ouest de la petite rivière à Lacaille, appartenait à Mme Guillot.

A l'une des croisées de cette habitation flottait une banderole bleue pour signifier aux arrivants qu'ils n'avaient rien à craindre et que tout aux environs était tranquille.

En entrant dans la rivière à Lacaille, aux acores basses, garnies d'ajoncs et de broussailles, le Renard-Noir jeta un dernier coup d'oeil en arrière. Mais il ne remarqua rien d'insolite. L'éloignement l'empêchait de distinguer un canot d'écorce qui, à deux lieues au large, venait de s'arrêter vis-à-vis de nos voyageurs et près de l'île Sainte-Marguerite avec les bords de laquelle il se confondait facilement pour quiconque ignorait, en ce lieu, la présence de la pirogue. D'un autre côté, si la Pointe-à-Lacaille ne se fût pas interposée entre les regards du Huron et le rivage de Berthier, il aurait certainement distingué deux canots qui faisaient force de rames en rasant de près la côte du Sud. Ces derniers, suivant la manoeuvre du canot isolé qui venait de s'arrêter près de l'île Sainte-Marguerite, et qu'une attention soutenue et prévenue permettaient à leurs yeux de lynx d'entrevoir au large, arrêtèrent aussi leur course à peu près une demi-lieue au-dessus de la Pointe-à-Lacaille.

Ceux qui montaient ces deux derniers canots débarquèrent sur le rivage et s'enfoncèrent dans les bois plein d'ombre et de silence où ils firent halte, après avoir emporté leurs pirogues avec eux.

De l'autre côté, le canot de l'île Sainte-Marguerite venait aussi de disparaître tout à fait.

Pendant ce temps-là, nos connaissances, réjouies d'être arrivées sans encombre, mettaient pied à terre à quelques pas de l'habitation de Mme Guillot, où la femme de Joncas reçut ses maîtres avec un joyeux empressement.

Lorsque vous sortez du bassin de Saint-Thomas de Montmagny et que vous remontez le fleuve en longeant la côte du Sud, vous apercevez, à peu près une demi-lieue en avant, une humble rivière qui traîne ses eaux vaseuses jusqu'au Saint-Laurent. C'est la rivière à Lacaille près de l'embouchure de laquelle s'élevait jadis le premier village de Saint-Thomas.

De cet établissement primitif que portait le nom de Pointe-à-Lacaille, à peine reste-t-il, à demi enfouies au pied de la falaise, quelques pierres qui firent autrefois partie des murailles de la vieille église bâtie et bénite en 1686, sur un terrain concédé par le sieur Guillaume Fournier au missionnaire de l'endroit, Messire Morel.[25]

[Note 25: Le terrain donné pour y bâtir une église, un presbytère et leurs dépendances, avait trois arpents en superficie. Je trouve ces renseignements dans un manuscrit intitulé «Mémoires touchant la paroisse de St. Thomas, Pointe-à-Lacaille, etc.», et dû aux recherches de feu Messire Robson, autrefois curé de l'île-aux-Grues. D'après M. Robson, l'on donna le nom de St. Thomas à cette église, en considération du premier missionnaire M. Thomas Morel. De là le nom actuel de ma paroisse natale.

Le manuscrit de M. Robson est actuellement en la possession de MmePatton, à St. Thomas.]

Le lecteur curieux de connaître l'histoire de la vieille église peut se renseigner en lisant les jolies pages que M. Eugène Renault a consacrées, dans lesSoirées Canadiennesde 1864, à ces ruines que les flots rongeurs ont fini par entraîner avec eux dans le lit du fleuve.

Pour moi, comme l'époque où j'ai placé le présent récit me reporte à vingt ans avant la construction de la vieille église, je ne m'occuperai pas d'avantage des souvenirs qui se rattachent à ses ruines. Il me suffira de dire qu'un siècle après l'érection du petit temple de la Pointe-à-Lacaille, les habitants du lieu voyant que les flots avaient depuis cent ans, rongé une douzaine d'arpents de la falaise, et menaçaient d'envahir bientôt la chapelle et les habitations du hameau, abandonnèrent tout-à-fait un endroit si dangereux, et s'en allèrent, à une demi-lieue plus bas, construire une autre église et de nouvelles demeures sur les lieux où s'élève aujourd'hui le grand village de Saint-Thomas. J'allais dire la petite ville de Montmagny, mais j'ai craint que mon titre d'enfant de la place ne me fit taxer d'orgueil.

J'ai déjà dit, je crois, qu'il n'y avait à la Pointe-à-Lacaille, en 1664, que deux ou trois maisons d'assez pauvre apparence. C'est qu'en effet l'établissement commençait à peine, et qu'il devait bien s'écouler une quinzaine d'année, après la venue des premiers colons, lorsqu'on crut devoir y tenir les registres, en 1679.

Selon l'opinion de M. l'abbé Tanguay, et c'est la plus naturelle, le nom qui désignait la Pointe-à-Lacaille, lui vient de M. Adrien d'Abancour dit Lacaille, noyé en 1640 dans les îles situées en face. M. d'Abancour aurait été le premier propriétaire de la pointe et de la petite rivière qui portent encore le surnom de Lacaille.

D'abord la propriété de M. de Montmagny auquel le roi l'avait cédée le 5 mai 1646, (voirBouchette's Topography of Canada) la seigneurie de Saint-Luc, aujourd'hui Saint-Thomas, appartint ensuite à Noël Morin qui, en 1680 mourut chez son fils Alphonse, lequel s'était établi à la Pointe-à-Lacaille. Leurs nombreux descendants portent le nom de Morin-Valcourt.

Le gendre de Noël Morin, Gilles Rageot, notaire royal et garde-notes àQuébec, devint après son beau-père, seigneur du fief de Saint-Luc,Rivière-à-Lacaille. Le sieur Louis Couillard de L'Espinay, fils deGuillaume Couillard et Guillemette Hébert, succéda, vers la fin dudix-septième siècle aux droits des trois premiers seigneurs.

Ceux qui sont familiers avec notre histoire savent quelle était l'organisation qui présidait à l'établissement des paroisses dans la colonie naissante de la Nouvelle-France. Le roi y cédait un fief à celui de ses sujets qu'il en jugeait digne et qui, en retour devait à couronne foi et hommage, avec l'aveu, le dénombrement et le droit de quint, etc., à chaque mutation. Ce seigneur divisait son fief en fermes qu'il concédait lui-même à raison d'un ou deux sols par arpent et d'un demi-minot de blé pour la concession entière. Les censitaires devaient, en échange, faire moudre leur grain au moulin du seigneur auquel ils donnaient la quatorzième partie de la farine pour droit de mouture, et payer, pour lods et ventes, le douzième du prix de leur terre.

Bien qu'à l'origine les seigneurs possédassent au Canada le redoutable droit de haute, moyenne et basse justice, ils ne l'exercèrent que rarement et l'histoire n'en mentionne aucun abus. A vrai dire, nos seigneurs étaient plutôt des fermiers du gouvernement que les représentants de ces feudataires et tyrans du moyen-âge qui traitaient le peuple comme du vil troupeau d'esclaves taillables et corvéables à merci. Aussi bien, comme le disait Frontenac en 1673, le roi entendait-il qu'on ne les regardât plus que comme des engagistes et des seigneurs utiles. Partant de là et considérant les résultats obtenus, l'on peut dire que ce système de colonisation était l'un des meilleurs que l'on pouvait mettre en usage à cette époque, vue que les seigneurs avaient le plus grand intérêt à attirer des colons sur leur fief et à les bien traiter pour en augmenter rapidement le nombre.

Aux temps difficiles où se reporte cette histoire, chaque petit bourg avait son fort où l'on se réfugiait en cas d'alerte pour résister aux bandes d'Iroquois qui rôdaient continuellement par toute la colonie. Ce fort consistait en une enceinte de pieux et occupait habituellement le centre du bourg. Il entourait assez souvent la demeure seigneuriale et, quelquefois, était défendu par de petites pièces de canon dont les Sauvages avaient grand'peur.

En 1664, il n'y avait pas encore de seigneur résidant au petit établissement de la Pointe-à-Lacaille et M. Louis Couillard de l'Espinay ne devait se faire construire un manoir aux abords du bassin de Saint-Thomas que plusieurs années après; de sorte que la demeure de Mme Guillot, qui se trouvait la plus ancienne et la plus grande, était protégée par une enceinte de palissades hautes d'une quinzaine de pieds et qui entourait à la fois la maison, la grange et les dépendances, toutes situées sur la rive gauche de la Rivière-à-Lacaille.[26]

[Note 26: C'est-à-dire sur la rive opposé à celle où l'on trouve encore des vestiges de la Vieille-Église. La propriété qui borde ainsi la rive gauche de la Rivière-à-Lacaille, près de son embouchure, appartient maintenant à mon bon ami, M. L. H. Blais, qui, plus sensible aux joies de la famille et aux douces occupations domestiques, qu'aux soucis de la politique, vient de se retirer volontairement de la vie publique où ses talents lui assuraient pourtant un bien beau rôle.]

Les détails qui précèdent laissent voir, en peu de mots, comment se formaient les paroisses dans les premiers temps de la colonie.

Nous rejoignons nos personnages dans l'habitation de Mme Guillot, sur le six heures du soir, avant le souper. Tandis que la maîtresse de céans s'occupe à ranger les assiettes sur une grande table carrée, au milieu de la cuisine, et que la femme de Joncas, est à moitié enfouie sous le haut manteau de la cheminée où la flamme pétille gaîment et rougit le frais visage de la jeune fermière qui surveille avec recueillement la cuisson d'une omelette au lard, Jeanne de Richecourt, Mornac et Jolliet, debout devant les deux fenêtres de la cuisine qui regardent sur le côté du nord, assistent silencieux au coucher du soleil.

Aussi le spectacle qui attirait leur attention est-il propre à captiver des âmes jeunes et passionnées.

Globe de flamme incandescente, le soleil s'inclinait à l'occident vers la cime des Laurentides derrière laquelle il allait bientôt disparaître. Eclairé fortement par les derniers rayons de l'astre, le sommet du Cap Tourmente se découpait ainsi qu'un immense diadème aux dentelures d'un or ardent comme celui de la Guinée, pendant que le reste du cap reposait à demi effacé dans l'ombre.

On aurait dit le grand génie du fleuve, agenouillé sur les bords de son empire et la tête perdue dans les nuages roses du couchant. Sur le parcours de six lieues qui sépare en cet endroit les deux rives, une immense traînée de flamme étreignait le fleuve dont les eaux paraissaient bouillonner sous ce brûlant contact. A l'horizon, au-dessus du soleil et des montagnes, de grands nuages rouges frangés de brillantes teintes cuivrées se déployaient dans l'espace, comme de longs drapeaux de pourpre et d'or, dont les reflets coloraient en rose la tête des monts et le dos rugueux des îles que l'on aurait cru voir flotter au milieu du Saint-Laurent. Ainsi éclairés, ces îlots semblaient être de gigantesques cétacés rougeâtres, qui seraient surgis brusquement des eaux pour contempler ce merveilleux spectacle du roi de la nature, se couchant au milieu de sa cour et environné des splendeurs de sa gloire. A la fin du jour ainsi qu'à l'aurore, la nature entière tressaille d'une telle exubérance de vie que les objets, même inanimés, nous semblent s'agiter comme pour saluer l'astre puissant chargé par Dieu de féconder la terre.

La main droite appuyée sur l'épaule de son cousin Mornac, la tête légèrement inclinée, ses grands yeux bruns animés par cette scène grandiose, Jeanne de Richecourt se laissait doucement bercer au roulis extatique de sa rêverie. La lumière rouge du couchant jetait sur sa figure de fauves reflets qui, plus accentués encore sur les ondes luisantes de sa chevelure noire où ils ruisselaient comme des traits de feu, faisaient ressembler la jeune fille à ces brunes madones que le soleil chaud de leur beau pays inspirait aux artistes de l'Espagne.

Accoudé sur une autre fenêtre, à quelques pieds de Jeanne, Louis Jolliet pensait en soupirant:

—Qu'elle est belle, ô mon Dieu!… Et jamais pour moi!…

—Sandious! tout beau, mon coeur! se disait Mornac en contemplant sa belle parente, je crois que vous palpitez plus vite qu'à l'ordinaire. Ah çà! chevalier, mon ami, allez-vous donc vous énamourer sottement d'une cousine que vous connaissez à peine, vous autrefois la terreur des belles?… Après tout, mon gentilhomme, savez-vous qu'elle est furieusement gentille, votre parente! Oui, mordious!…

Dans l'ombre, à quelques pas en arrière, la figure sombre comme celle de Méphistophélès auprès de Faust et de Marguerite, Vilarme examinait les jeunes gens et fronçait ses épais sourcils roux.

—Regardez-vous tant que vous voudrez, mes agneaux, grommelait-il en dedans; mais je suis près de vous et tant que j'y resterai, vous pourrez difficilement échanger vos confidences. Quant à toi, pauvre petit Jolliet, tu peux, si cela te plaît te crever le ventre de tes soupirs. Je ne te crains pas, car elle ne se doute même point de ton sot amour d'écolier.

Déjà, cependant, le soleil descend et disparaît en arrière des montagnes qui, peu à peu, se sont assombries. Seuls les nuages rouges et dorés qui drapent l'horizon reçoivent encore, grâce à leur élévation le reflet des rayons du soleil, et ont conservé leurs brillantes couleurs. Mais à mesure que l'astre s'enfonce dans ces régions alors inconnues du nord-ouest, les nues ainsi éclairées passent par gradation du rouge pourpre au rose, du rose pâle au jaune clair, et leurs dernier lambeaux d'un blanc lumineux vont s'éteindre à côté de la première étoile dont la sereine lumière s'allume au fond du firmament dans l'ombre de la nuit tombante.

—Allons! Mademoiselle et Messieurs, le souper est servi, fit MmeGuillot en se frappant les mains pour tirer ses hôtes de leurs rêveries.Et tous vinrent se placer autour de la table à chaque bout de laquellefumaient de riches omelettes aux paillettes dorées et croustillantes.

Comme bien on le pense, l'appétit ne fit pas défaut à nos voyageurs et l'entrain augmentant à mesure que la faim se satisfaisait, la causerie devint bientôt générale et très-animée. Mme Guillot se piquait d'amuser ses hôtes, Mornac faisait de l'esprit, Jeanne, toute heureuse de sentir à coté d'elle un sûr appui, n'avait pas été si gaie depuis longtemps et Jolliet influencé par l'animation commune avait, par moment, d'heureuses saillies. Seul Vilarme aurait pu faire une ombre trop prononcée dans ce gai tableau; mais sentant combien sa position deviendrait gênante et ridicule s'il continuait à garder ses funèbres airs de croque-mort, il s'efforçait d'être aimable.

L'heure du souper s'écoula donc rapide et enjouée.

Lorsqu'on sortit de table, le jour avait fait place à la nuit qui s'étendait sereine et calme sur les sauvages régions d'alentour.

En se levant de table, Jolliet porta sa chaise auprès du mur et tout à côté de l'une des fenêtres qui regardaient sur le nord; puis il se rapprocha vivement de la croisée en s'écriant:

—Oh! venez donc voir la belle aurore boréale!

On accourut aux fenêtres et chacun put contempler la scène féerique offerte ce soir-là, par le ciel et la terre.

D'abord d'une teinte égale et uniforme, une grande lueur blanche, qui s'élevait du côté du nord et montait dans l'espace, se fendit en millions de striures lumineuses et frangées comme les innombrables stalactites suspendues à la voûte de grottes merveilleuses, et sur lesquelles la lumière des torches se réfléchit avec des scintillations infinies.

Ces grands courants, d'un blanc éclairé, commencèrent à se mouvoir, à courir avec rapidité sur le fond du ciel sombre. Tantôt avec la vitesse de la fusée qui part, ils se déroulaient dans le firmament comme d'immenses rubans de satin blanc et moiré qui ondulaient sur l'obscurité de la nuit avec des reflets argentés. Puis, comme secoués par un souffle mystérieux, ils se balançaient un moment au-dessus de la terre assombrie et se repliaient soudain sur eux-mêmes avec la promptitude d'un éclair qui s'éteint.

Reprenant après leur nuance égale et primitive, ils allaient se développer au-dessus de l'horizon comme un large turban, enroulé sur la tête du globe, et qui faisait miroiter dans l'infini son céleste tissu piqué ça et là de fils d'or figuré par des étoiles scintillant au travers de ces vaporeuses clartés.

Tantôt ils se séparaient distinctement, et, ainsi qu'une folle troupe d'esprits titaniques, il couraient aux quatre coins de l'horizon, formaient une gigantesque chaîne et dansaient autour des mondes la ronde la plus fantastique et la plus échevelée.

Ils allaient, tournant si vite, qu'à les regarder, l'oeil se sentait pris de vertige, quand tout-à-coup, ce grand cercle mouvant se resserre, se rétrécit encore, s'amincie vers son centre et s'arrête immobile, mais toujours lumineux, au milieu du ciel où il forme un soleil énorme dont les rayons sans nombres dardent en dehors leurs traits pâles et tremblotants. Sombre d'abord, le centre de cet astre éphémère prend bientôt une couleur rougeâtre qui devient pourpre en un mouvement, tandis qu'un brillant météore s'allume au sein de ce soleil étrange, éclate, tombe vers la terre, en laissant à sa suite une fugitive traînée tricolore, jaune verte et rouge, et va s'abîmer au loin vers le bas du fleuve qui s'empourpre un instant d'une teinte enflammée, puis rentre dans l'obscurité.

Et, comme si c'était un signal de retraite, le cercle aux rayons agité là-haut se brise, et les courants de lumières diaphane se dispersent et s'éteignent dans l'air, poursuivis par la lueur sanglante du centre, laquelle grandit, s'épaissit, s'étend victorieuse dans l'insondable coupole du ciel qui longtemps, durant la nuit, garda cette couleur d'un rouge effrayant. [27]

[Note 27: On sait que les années 1663 et 1661 furent remarquables, au Canada, par les phénomènes célestes et terrestres qui frappèrent d'étonnement et même d'épouvante tous les esprits du temps.]

Les spectateurs de cette scène grandiose restèrent silencieux tous le temps qu'elle dura.

Quand le météore s'éteignit dans le fleuve, Mornac s'écria:

—Voilà, sandis! qui est magnifique!

—Ce spectacle est en effet terriblement beau, repartit Mlle de Richecourt. Il me rappelle ceux qui précédèrent le tremblement de terre de l'hiver dernier. Dieu nous garde, cette année de semblables agitations.

—Ce fut donc bien effrayant? demanda Mornac en accompagnant cette question d'un regard brûlant qui fit baisser les longs cils noirs de Mlle de Richecourt.

—Oh! oui! répondit Jeanne.

—Mais veuillez alors m'en faire le récit?

—Bien volontiers, mon cousin. Sachez d'abord que, durant l'automne de 1662, le ciel sembla nous donner des avertissements par des phénomènes pareils à ceux d'aujourd'hui et plus terribles encore. «Au milieu du mouvement rapide et brillant des aurores boréales, des météores ignés, sous la forme de serpents embrasés, s'enlaçaient, les uns dans les autres et volaient par les airs, portés sur des ailes de feu. Tout le monde put voir à Québec un grand globe de flammes qui faisait un assez beau jour pendant la nuit, si les étincelles qu'il dardait de toutes parts n'eussent mêlé de frayeur le plaisir qu'on prenait à le voir. Les habitants de la côte de Beaupré en remarquèrent un semblable s'étendant au-dessus de leur champs comme une grande ville dévorée par l'incendie. Leur terreur fut extrême, car ils crurent qu'il allait tout embraser. Un même météore parut sur Montréal; mais il semblait sortir du sein de la lune, avec un bruit qui était celui des canons et des trompettes, et s'étant promené trois lieues en l'air, fut se perdre enfin derrière la grosse montagne dont la ville porte le nom.»[28]

[Note 28: Relation du P. Jérôme Lalemant.]

Ces phénomènes continuèrent de se faire voir durant une partie de l'hiver, lorsque arriva le lundi gras qui était le cinquième jour de février. «La journée avait été belle et sereine. Bien des gens avaient commencé à célébrer le carnaval par les amusements ordinaires, lorsque, vers les cinq heures et demie du soir, on sentit dans toute l'étendue du pays un frémissement de la terre, suivi d'un bruit ressemblant à celui que feraient des milliers de carrosses lourdement chargés et roulant avec vitesse sur des pavés. Bientôt cent autres bruits se mêlèrent à ces deux premiers: tantôt l'on entendait le pétillement du feu dans les greniers, tantôt le roulement du tonnerre, ou le mugissement des vagues se brisant contre le rivage; quelquefois on aurait dit une grêle de pierres tombant sur les toits; le sol se soulevait et s'affaissait d'une manière effrayante; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit; les cloches des églises et le timbre des horloges sonnaient; les maisons étaient agitées comme des arbres, lorsque le vent souffle avec violence; les meubles se renversaient, les cheminées tombaient, les murs se lézardaient; les glaces du fleuve, épaisses de trois ou quatre pieds, étaient soulevées et brisées comme dans une soudaine et violente débâcle. Les animaux domestiques témoignaient leur crainte par des cris et des hurlements; les poissons eux-mêmes étaient effrayés, et, au milieu de tous les sons discordants, l'on entendit les rauques soufflements des marsouins aux Trois-Rivières où jamais on n'en avait entendu auparavant.»

—En effet, ce devait être effrayant, dit Mornac avec un sourire. Mais passant par votre bouche charmante, ces détails sont ravissants.

—Ne raillez pas, chevalier, car tout brave que vus soyez, vous auriez eu frayeur comme tous ceux qui furent témoins de ce bouleversement. «Bien que personne ne fût blessé, ni aucune maison renversée, la pensée que la fin du monde arrivait, s'était emparée des esprits; aussi se croyant aux portes de l'éternité, chacun se préparait au jugement dernier. Le mardi gras et le mercredi des cendres ressemblèrent au jour de Pâques, par le grand nombre de personnes qui s'approchèrent de la sainte table, et tout le temps du carême continua de présenter le spectacle le plus édifiant.»[29]

[Note 29: Voir les relations du temps.]

—Et vous pensez que les phénomènes célestes qui apparurent l'automne précédent étaient des signes précurseurs du tremblement de terre?

—Pourquoi pas?

—Alors ceux de ce soir nous annonceraient donc aussi quelque malheur? reprit l'incrédule Mornac en souriant.

—Tenez, mon cousin, si vous voulez m'en croire, répondit Jeanne avec un air des plus sérieux, ne badinez pas là-dessus.

—Non, Seigneur! s'écria soudain la femme de Joncas qui allumait une chandelle. Non, Monsieur, ne vous moquez pas de ces choses-là. Cela nous porterait malheur.

—C'est vrai! fit Mme Guillot en jetant un regard de tendresse sur son fils.

Mornac s'apercevant que son esprit railleur paraissait affecter péniblement les dames, dit d'un ton plus sérieux au Renard-Noir qui, les yeux encore fixés sur le ciel rouge, n'avait pas prononcé un mot depuis le souper:

—Et vous, chef, que pensez-vous de ces choses-là?

Après un moment de silence, le Huron répondit:

—Le pauvre Sauvage n'a pas toute la science d'un homme blanc, et ses croyances, bien qu'il soit aussi chrétien, son différentes des tiennes sur beaucoup de choses. Tu ne vois, sans doute, dans ces signes que des effets produits par une cause naturelle. Mais mes pères à moi m'ont appris, et je respecte à ce sujet leurs enseignements, que ces brillants esprits qui courent ainsi le soir, dans le territoire des nuages, sont les âmes de nos ancêtres qui s'agitent là-haut pour avertir leurs petits fils d'un danger prochain. Lorsque nous fûmes chassés par nos ennemis des bords du grand lac, où blanchissent maintenant les os desséchés de tous ceux qui nous furent chers, nos tribus en reçurent longtemps d'avance, l'avertissement par de pareils signes. Mais le Grand-Esprit avait frappé ses fils d'aveuglement. Comme des vieillards qui, sur le soir de la vie, ne peuvent plus distinguer la lumière du feu de leur cabane, nous étions frappés d'aveuglement. Bien loin d'être sur leur gardes mes frères, malgré mes conseils et ceux de quelques anciens, se laissèrent surprendre par l'ennemi et la grande nation huronne fut écrasée, le peu qui en restait arraché du pays aimé de ses pères et dispersé au loin comme les feuillages de la forêt sous le souffle puissant des vents de l'automne.

—J'ai entendu parler, en effet, des malheurs de votre race, dit Mornac qui ne raillait plus. Mais j'en aimerais bien entendre le récit de la bouche même de l'un des acteurs de cette tragédie. Cependant j'ai peur de réveiller vos douleurs en vous priant de me les raconter.

Le Huron réfléchit et dit:

—Le guerrier vaincu doit songer quelquefois à ses défaites pour en savoir éviter de nouvelles, et penser aux maux que lui ont fait ses ennemis pour ne pas oublier que la vengeance est douce au coeur de la victime tant qu'il lui reste encore un battement de vie. Mon fils est jeune et la parole d'un guerrier, qui pourrait être son père par l'âge et l'expérience, lui sera d'un enseignement utile en lui exposant la ruine d'une nation autrefois maîtresse de ces contrées.

Durant cet échange de paroles entre le Huron et Mornac, les dames étaient allées s'asseoir auprès du feu qui flambait dans la cheminée, Jeanne à côté de Mme Guillot. Toutes deux s'occupaient à des travaux d'aiguille, tandis que la femme de Joncas, après avoir tout rangé dans sa cuisine, s'asseyait auprès de son rouet à quelque distance de sa maîtresse et se mettait à filer.

Mornac, pour ne pas paraître poursuivre sa belle parente, s'adossa contre la fenêtre, à côté de Jolliet, et Vilarme auprès d'eux. Joncas, qui venait d'allumer sa pipe avec un des tisons de l'âtre, fumait en silence à côté de sa femme, un peu perdus tous les deux dans l'ombre. Quant au Renard-Noir, il alla s'appuyer contre l'un des pans de la cheminée. Là, debout, la figure à demi éclairée par les lueurs du foyer, regardant ses auditeurs en face, il commença d'une voix profonde et grave:

—La forêt avait reverdi seulement quatre fois au-dessus de ma jeune tête, lorsque le grand chef des blancs, qu'ils appelaient Champlain, vint établir, sur le cap de Stadaconna, la vaste bourgade que nous avons quittés au commencement du jour qui vient de s'éteindre. Depuis ce temps-là l'hiver a soixante fois blanchi les branches des bois.

«Notre nation, celle des Ouendats que les blancs ont nommés Hurons, était la plus puissante de toutes les tribus qui couvraient les terres de chasse du Canada. Les armes et le nombre de ses guerriers la faisaient respecter au loin. La petite peuplade des Iroquois osait pourtant croiser ses tomohâks avec les nôtres et ne craignait même pas de nous attaquer. Ses guerriers étaient moins nombreux, mais plus unis, plus vigilants, plus rusés, plus cruels que les nôtre porté à préférer les expéditions de chasse aux courses continuelles dans les sentiers de guerre. Que mes frère blancs ne croient pas que nos guerriers, une fois au combat, fussent moins braves, moins forts, moins agiles que ceux des Cinq Cantons. Mes frères se tromperaient. Mais ce que finit par causer la perte de ma nation, c'est que le Grand-Esprit a toujours donné à ses enfants hurons des coeurs plus doux et des yeux moins épris de la vue du sang que ceux de nos ennemis. Tandis que les Iroquois ne craignaient point de venir se cacher aux environs de nos villages pour enlever quelques chevelures, nos guerriers, qui rêvaient de grandes chasses aux caribous, se laissaient quelquefois surprendre jusque dans leurs cabanes.

«Nous étions encore les plus nombreux et les plus forts, lorsque dans l'été qui suivit l'arrivée du puissant chef blanc, mon père Darontal, qui était le grand capitaine de notre nation, pria le vôtre d'accompagner, avec quelques soldats blancs, nos hommes de guerre dans une expédition contre les Cinq Cantons iroquois. Vos armes merveilleuses et terribles alors inconnues aux enfants de la forêt, devaient nous aider beaucoup en frappant nos ennemis d'épouvante. Ce qui arriva. Dès que les Iroquois eurent vu les éclairs, entendu le tonnerre sortir de vos armes et jeter la mort dans leurs rangs, ils se sauvèrent dans les bois où nos guerriers les poursuivirent bien loin. Je me souviens d'avoir entendu raconter cette victoire par mon père lorsqu'à son retour, il suspendit au poteau du ouigouam, les scalps des ennemis qu'il avait tués.»

Au souvenir des exploits de son père, la figure bronzée de Renard-Noir s'anima d'un noble orgueil. Ses yeux, où les lueurs de foyer venaient se réfléchir, semblaient lancer des flammes. Après quelques instants de silence il reprit:

«—J'avais continué de croître et mes yeux avaient vu dix fois la neige fondre autour de nos cabanes, lorsque le grand chef blanc vint passer un hiver sous le ouigouam de mon père Darontal.[30] C'était à la suite d'une seconde expédition contre nos ennemis les Iroquois. Elle avait été moins heureuse que la première, et les nôtre avaient été obligés de s'en revenir au pays, après voir tué pourtant beaucoup d'ennemis. La saison des neiges était proche et nos guerriers n'avaient pas voulu se hasarder à escorter votre capitaine jusqu'à Stadaconna. Ils l'avaient décidé à passer l'hiver dans une de leurs bourgades. Votre chef choisit celle de Carhagouba parce que mon père, qui était son ami, l'habitait. C'était le plus grand village des attignaoantans.

[Note 30: On sait que Champlain fut obligé d'hiverner, en 1616, au pays des Hurons, et qu'il y fut l'hôte de l'un des principaux chefs nommé Darontal.]

«C'est alors que je le vis, cet illustre capitaine qui savait toutes les choses que le Grand-Esprit peut donner aux hommes de connaître. Depuis longtemps le bruit de son nom et de sa puissance avait frappé l'oreille des femmes, des enfants et des vieux de notre nations, qui ne l'avaient pas encore vu. Toutes les familles de la bourgade allèrent au-devant de lui. Des coureurs nous avaient annoncé d'avance sa prochaine arrivée. Quand il parut nos yeux n'étaient pas assez grands pour le regarder et chacun admirait sa bonne mine, ses armes étranges et terribles et ses riches vêtements.

«Pendant l'hiver qu'il passa sous le ouigouam de mon père, il me prit en amitié, à la lueur du feu de la cabane, il commença à m'initier au secret de deviner dans vos livres les signes visibles de la pensée. En retour, je le suivais partout, je prenais soin des ses armes et l'accompagnais à la chasse où je lui étais utile en portant ses munitions et le gibier qu'il tuait.

«Je m'attachai tant à lui que je demandai à mon père d'accompagner le grand capitaine à Stadaconna quand le printemps fut revenu. Ce qui me fut permis lorsque le chef blanc eut dit à Darontal qu'il consentait à m'emmener et à me garder avec lui tout le temps que je voudrais.

«Quand la glace qui couvrait les grands lacs se fut en allée, je descendis la longue rivière avec l'escorte qui accompagnait les blancs.

«Durant bien des lunes je demeurai à Stadaconna auprès du savant capitaine. J'achevai d'apprendre à lire, et, instruit dans votre religion par des robes noires, j'eus la tête lavée par l'eau qui rend chrétien. J'assistai à l'agrandissement du village de Québec et pris part aux travaux que dirigeaient le grand maître qui portait bien son nom puisque celui-ci veut direchamp fertile.

«J'avais vu l'été réchauffer vingt-quatre fois la terre, lorsque d'autres blancs, ennemis des vôtre,[31] s'en vinrent déclarer la guerre à nos amis qui, en plus petit nombre et affaiblis par la faim, se rendirent prisonniers aux Yangees [32] qui les emmenèrent tous sur leurs grands canots par delà le vaste lac salé.

[Note 31: Kirtk et les troupes anglaises.]

[Note 32: Le mot Anglais était trop dur à prononcer pour une bouche sauvage. Aussi les Iroquois et les Hurons disaient-ilsYangees; d'où le motYankees.]

«Privé de mon second père, le grand capitaine blanc, et plein de haine contre les étrangers nouveaux venus dont je ne comprenais pas le langage je m'échappai sur un canot et m'en retournai au pays des Ouendats.

«Ce fut alors que la belle Fleur-d'Étoile [33] se trouva sur le sentier de ma jeunesse. Nous chassions près des bords du la Ouentaron [34], lorsque la jeune fille m'apparut un soir sur le rivage. Elle venait de se baigner et l'eau ruisselait sur son beau corps, que rougissaient les rayons du soleil couchant. J'avais déjà remarqué Fleur-d'Étoile entre toutes les vierges du village de Teanaustayé, et chaque fois que je l'avais rencontrée mon coeur avait battu plus vite. Je m'approchai d'elle et lui dis: «Fleur-d'Étoile veut-elle être la femme du Renard-Noir?» Elle sourit et répondit: «Fleur-d'Étoile sera bien heureuse d'habiter le même ouigouam que le Renard-Noir, si le jeune guerrier peut se rendre à la nage jusqu'à l'autre côté du lac et revenir de même sans s'arrêter. Fleur-d'Étoile aime les hommes braves et forts.»

[Note 33: Ce nom que le Renard-Noir donne à la jeune fille est dérivé de celui d'une plante indigène, l'étoile jaune ailée (aster). «La tige de cette plante a environ deux coudées de haut, elle est rondes et fort chargée de feuilles d'un vert obscur. Ses fleurs jaunes sont en étoiles rondes et naissent à l'extrémité de la tige sur des pellicules assez longs.»—Charlevoix, tome II.]

[Note 34: C'était le nom sauvage du lac aujourd'hui appelé Simcoe.]

«Je regardai la distance à parcourir. Elle était longue; mais Fleur-d'Étoile était si belle! Je me jetai dans le lac en nageant vers la rive opposée de l'anse où nous étions. La jeune fille battit des mains. Mes forces s'en accrurent.

«Le soleil venait de tomber derrière les grands arbres, et la nuit s'élevait de la terre vers les cieux encore éclairés. Je nageai longtemps et quand j'atteignis l'autre rive, les ailes du soir planaient au-dessus du lac. Je n'entrevoyais plus Fleur-d'Étoile à l'endroit où je l'avais laissée, mais je me guidai sur sa voix pour revenir. Dès qu'elle avait cessé de me voir, elle avait commencé un chant vif et sonore dont les notes légères, traversant l'espace, venaient frapper joyeusement mon oreille et augmenter ma vigueur.

«Je nageais depuis longtemps. Mes forces commençaient à faiblir, et j'étais encore à quelque distance du rivage et de Fleur-d'Étoile que je commençais d'entrevoir, lorsque son chant cessa tout à coup; et le bruit d'un corps tombant dans l'eau parvint jusqu'à moi. Inquiet, je me hâtais et fendais l'eau de toutes les forces qui me restaient, lorsque je sentis un corps souple et frais se glisser près du mien. Une main légère s'appuya sur mon épaule, et Fleur-d'Étoile me dit doucement: «Je serai ta femme.» Nous gagnâmes ainsi la rive.

«Un même ouigouam abritait le lendemain le Renard-Noir etFleur-d'Étoile, et comme la mort de mon père, Darontal, ne me retenaitplus au village des Carhagouba, je me fis adopter par mes frères deTeanaustayé, bourgade que ma femme, Fleur-d'Étoile, habitait.

«Quatre années plus tard, j'appris que le grand chef blanc, l'ami de notre nation était revenu avec les Français et que les Yangees avaient quitté le pays. Mon désir était de revoir le fameux capitaine: mais je ne pus descendre le fleuve cet été-là. On disait que les Iroquois nous guettaient au passage. Il fallut attendre la prochaine saison. Hélas! quand je parvins à Québec le grand chef se mourrait. Il apprit que son fils, le Renard-Noir demandait à le voir et me fit venir auprès de lui. Il me parla longtemps—«Écoute-moi bien, mon fils, me dit-il. Je t'ai instruit dans la religion chrétienne et t'ai appris bien des choses que tes frères ignorent. C'est à toi de continuer mon oeuvre auprès d'eux. Pour tirer les tiens de l'ignorance où ils croupissent, des missionnaires iront s'établir dans vos bourgades et enseigneront aux Hurons la religion et les coutumes des blancs. Toi, tu en collais tous les avantages et tu devra aider les robes noires dans leurs efforts et faire accepter leur présence au milieu de vos guerriers.»

«Il me parla plusieurs fois ainsi et me fit jurer de lui obéir. Après quoi, le grand capitaine parut plus content et son âme partit paisible pour le pays des ombres. [35]

[Note 35: Chacun sait que Champlain mourut en 1635, précisément cent ans après la découverte du Canada par Cartier.]

«Je lui tins parole. Les robes noires vinrent demander l'hospitalité à mes frères auxquels je persuadai de laisser s'établir les missionnaires au milieu de nous. Ce ne fut pas sans peine. Les sorciers de la nation qui prévoyaient la perte de leur autorité, employèrent tous les moyens possibles pour chasser les robes noires. Mais les efforts de quelques chrétiens qu'il y avait déjà parmi mous et le courage des missionnaires finirent par faire dominer la religion chrétienne dans nos bourgades.

«Beaucoup de lunes et d'années d'écoulèrent et l'aîné de mes onze fils avait dix-huit printemps, lorsque mes guerriers me proposèrent de descendre aux Trois-Rivières pour y faire la traite des pelleteries. Il y avait longtemps que nous n'y étions descendus, car depuis la mort de mon second père Champlain, les Iroquois étaient devenus, par leurs fréquentes victoires, la terreur des nôtres.

«Nous partîmes deux cent cinquante guerriers dont j'étais le premier capitaine. Nous descendîmes la rivière sans rencontrer un seul ennemi. Comme nous approchions du fort des Trois-Rivières, nous poussâmes nos canots au milieu des joncs du rivage pour faire notre toilette de fête et rafraîchir nos tatouages avant de paraître devant les Français. Tandis que nous étions occupés ainsi, nos sentinelles jetèrent le cri de guerre. Un grand parti d'Iroquois venait nous attaquer. Nous saisîmes nos armes, et après un engagement rapide, les Iroquois prirent la fuite. Nous les poursuivîmes et en fîmes beaucoup prisonniers. Un grand nombre avait été tué.[36]

[Note 36: Historique.]

«Nous échangeâmes nos pelleteries aux Trois-Rivières et repartîmes pour notre pays, triomphants et joyeux, et nos ceintures chargées des scalps de la victoire. Hélas! nous devions bientôt apprendre que nous aurions mieux fait de rester dans notre bourgade pour défendre nos familles.»

Ici le Renard-Noir s'arrêta quelques instants. On eut dit qu'il voulait rassembler ses forces pour raconter les choses pénibles qu'il lui restait à dire.

Depuis quelques instants Mornac semblait distrait. Il se retournait fréquemment pour regarder la fenêtre près de laquelle il était assis. Avant la pause que le Renard-Noir venait de faire, le chevalier s'était penché vers Jolliet et lui avait dit rapidement à l'oreille:

—Regardez donc du côté des palissades qui entourent la maison. Il me semble apercevoir quelque chose comme une tête d'homme qui s'agiterait au-dessus de la pointe des pieux.

—Chut! fit Jolliet. Prenons garde d'effrayer les dames. Examinons en silence et à la dérobée.

En ce moment deux gros chiens de garde qui dormaient dans la cour se mirent à aboyer.

Les femme se regardèrent en frissonnant.

—Sentiraient-ils quelqu'ennemi? demanda Mme Guillot qui ne put s'empêcher de pâlir.

—Bah! repartit Joncas, tout est tranquille aux environs. Les chiens jappent à la lune qui se lève.

Le croissant de la lune argentait en effet le champ azuré de la nuit, au-dessus des grands arbres muets.

—Je ne vois plus rien, reprit Mornac à voix basse. La tête a disparu.

—Vous vous trompiez, fit Jolliet sur le même ton.

Les chiens n'aboyaient plus, amis grondaient sourdement.

—Veuillez continuer, chef, dit Jolliet à voix haute pour chasser la crainte qui commençait à saisir les femmes. En supposant qu'il y aurait des Iroquois aux environs, la grande peur qu'ils ont des chiens les forcerait de se tenir à quelque distance de la maison.

Pendant que Mornac à demi tourné vers la fenêtre continuait de regarder négligemment au dehors, le Renard-Noir reprit son récit.

—Nous étions encore à une journée de marche de Teanaustayé ou Saint-Joseph qui était la principale bourgade de la nation et celle que j'habitais avec Fleur-d'Étoile et mes fils, lorsque, mettant pied sur le rivage pour y passer la nuit, nous trouvâmes un pauvre vieux guerrier de notre village. Il était blessé gravement et se traînait à peine. A notre vue il se mit à pousser des gémissements lamentables. «Mes fils, s'écria-t-il, semblent être dans la joie quand ils devraient pleurer!» Nous crûmes que ses esprits s'étaient égarés par suite de l'affaiblissement où il se trouvait. Il s'en aperçut et nous dit: «Pleurez, ô mes fils! pleurez les vieillards de la nation disparus! Teanaustayé n'est plus! Les Iroquois ont brûlé nos cabanes après en avoir surpris et tué tous les habitants! Blessé moi-même j'ai pu m'échapper et m'enfuir jusqu'ici, où depuis plusieurs jours je me traîne en mourant à chaque pas!»

«Un long hurlement de douleur, suivi d'un morne silence, accueillit ces nouvelles horribles.

«Voici ce que le blessé nous apprit quand nos oreilles purent l'écouter.

«Quelque jours auparavant,[37] tandis que le soleil du matin dorait les champs de maïs qui entouraient le village paisible, et que des groupes de jeunes filles babillaient à l'ombre des ouigouams, que les vieilles femmes pilaient le grain dans des mortiers de bois et que les enfants nus se roulaient dans la poussière, pêle-mêle avec les chiens couchés au soleil, un cri de terreur éclata dans le silence où reposait la bourgade.

[Note 37: Le matin du 3 juillet 1648.]

—«Les Iroquois! les Iroquois!

«La bourgade venait d'être envahie par un grand parti de guerriers ennemis.[38] Les quelques hommes valides laissés pour la garde du village voulurent courir à leurs armes et se défendre. Ils furent les premiers tués. La robe noire qui demeurait à Teanaustayé, et que les blancs appelaient père Daniel, et que nous nommionsAchiendase, s'efforça de rallier les défenseurs en promettant le ciel à ceux qui mourraient pour leur famille te leur religion. Quelques vieillards l'entourèrent, ainsi que toutes les femmes et les enfants. Et ce fut tandis qu'il baptisait ceux qui ne l'étaient pas encore qu'il fut tué d'un coup d'arquebuse.

[Note 38: Francis Parkman, «Jesuits in America.»]

«Le petit nombre de défenseurs qui se trouvaient dans le village une fois tués, les Iroquois tournèrent leur furie contre les femmes, les enfants et les vieillards, et mirent le feu à tous les ouigouams.

«Quand la bourgade ne fut plus qu'un tas de cendres fumantes, les ennemis se retirèrent avec près de sept cents prisonniers dont ils tuèrent un grand nombre en retournant chez eux. Beaucoup plus avaient été égorgés dans l'enceinte du village.

«Ce récit lamentable nous plongea dans l'abattement le plus profond.

«Le lendemain soir, nous arrivâmes à l'endroit où Teanaustayé s'élevait naguère. Au lieu des cris de triomphe, des fêtes, des femmes joyeuses que nous avions d'abord prévu devoir nous accueillir à notre glorieux retour, nous ne trouvâmes que ruine, mort et désolation.

«C'est là que j'avais laissé ma pauvre Fleur-d'Étoile et ses sept plus jeunes enfants. Mes quatre fils aînés m'avaient accompagné jusqu'aux Trois-Rivières. Silencieux, nous nous assîmes au milieu des restes méconnaissables de nos familles massacrées. Immobiles, la tête penchée, les yeux fixés sur les cendres encore fumantes de notre village, nous passâmes ainsi la nuit. Les larmes et les gémissements ne conviennent qu'aux femmes; le deuil des guerriers doit être fier et calme.

«Le lendemain, nous allâmes nous réfugier dans le village de Tohotaenrat(Saint-Michel) qui était le plus rapproché de notre bourgade anéantie.

«Là, j'appris le sort de l'infortunée Fleur-d'Étoile. Elle avait réussi à se sauver dans les bois avec ses enfants, et s'était cachée dans un épais buisson où elle se croyait en sûreté. Les Iroquois chassaient les fugitifs comme des bêtes sauvages. Ils passèrent près de l'endroit où la mère tremblante était blottie. Ces chiens ne la voyaient pas et l'auraient dépassée quand son dernier enfant qu'elle portait à la mamelle se mit à crier. Elle voulut étouffer les vagissement du malheureux petit être qui la perdait. Les Iroquois avaient entendu et bondirent sur leur proie comme des loups enragés. Ils assommèrent ma pauvre Fleur-d'Étoile à coups de tomohâk, après avoir massacré sous ses yeux nos enfants dont il fracassèrent la tête sur un tronc d'arbre. Un seul d'entre eux, qu'ils avaient laissé pour mort, revint ensuite à lui et me dit ces épouvantables malheurs.»

Le Renard-Noir, ému par ces terribles souvenirs, s'arrêta un instant encore. Son accent étrange, sa voix profonde et vibrant sous le coup de l'émotion, avait quelque chose de sombre qui étreignait péniblement l'âme de ses auditeurs. Tous étaient comme suspendus à ses lèvres et l'écoutaient silencieusement. La femme de Joncas oubliait de faire tourner son rouet, Joncas lui-même fumait avec une pipe éteinte. Mme Guillot avait laissé son tricot sur ses genoux. Jeanne de Richecourt ne détachait ses grands yeux humides de la figure bizarrement tatouée de Renard-Noir, que pour les arrêter sur l'ombre du sauvage qui se dessinait sur le mur et montait jusqu'au plafond où la touffe de cheveux, droite sur le crâne du Huron, s'agitait sinistre sur le fond rouge de la lumière blafarde que projetait la mèche négligée d'une chandelle fumeuse.

Durant cette seconde interruption, les chiens, qui s'étaient tus auparavant, poussèrent tout à coup un de ces hurlement déchirants qui portent au loin dans la nuit une indéfinissable horreur. On aurait dit un immense sanglot humain arraché par des tortures infernales.

Le silence qui régnait déjà dans la vaste salle prenait un caractère inquiétant. Chacun examinait son voisin à la dérobée en s'efforçant de cacher le malaise qu'il éprouvait.

Mornac, la main négligemment appuyée sur la crosse de l'un des pistolets passés à sa ceinture, et Jolliet, regardaient au dehors. Ils ne voyaient rien d'insolite et n'apercevaient au-dessus de la palissade que les larges eaux du fleuve qui se berçaient mollement au loin sous la lumière bleuâtre de la lune.

Après un hurlement prolongé, la voix des chiens s'éteignit encore en un grognement menaçant, et le Renard-Noir poursuivit d'un ton morne et sourd:

«Pendant la saison des neiges qui suivit, je tâchai de persuader à nos guerriers d'être plus défiants que par le passé et de garder les environs de nos bourgades pour ne pas être surpris. Ils m'écoutèrent d'abord; mais l'insouciance funeste qui a perdu notre malheureuse nation reprit bientôt le dessus, et ils finirent par mépriser la voix d'un chef plus expérimenté qu'eux tous. Mes fils m'avertirent que l'on murmurait même contre moi. On m'accusait d'être la cause de tous le maux qui avaient fondu sur nous. Depuis, disait-on, que le Renard-Noir avait amené les missionnaires avec lui, la nation semblait avoir été abandonnée du Grand-Esprit. C'étaient les sorciers et les païens qui répandaient ces bruits.

«L'hiver était fini et le soleil du printemps achevait de fondre la neige autour de nos cabanes, lorsque mes quatre fils aîné partirent pour aller voir les robes noires, Brébeuf et Lalemant, que nous appelonsEchonetAchiendase, qui demeuraient à Ataronchronons (Saint-Louis.) Le plus jeune de mes enfants, blessé à Teanaustayé, restait seul avec moi.

«Il y avait trois jours que mes fils m'avaient quitté, lorsque un matin, [39] nous aperçûmes un nuage épais de fumée qui s'élevait, dans l'éloignement, par-dessus les arbres dépouillés de leurs feuilles.

[Note 39: Le 16 mars 1649.]

«Un long cri de détresse s'échappa de nos poitrines: «Les Iroquois! Ils brûlent Saint-Louis.»

«Nous regardions en silence cet amas de fumée mêlée de flamme, qui montait vers le ciel, quand nous vîmes accourir deux de nos frères d'Ataronchronons. Il étaient hors d'haleine et paraissaient frappés de Terreur. Nos craintes n'étaient que trop vraies. Les Iroquois venaient d'incendier Saint-Louis après avoir détruit Saint-Ignace et massacré les habitants des deux bourgades.

«Je pensai à mes quatre fils qui devaient avoir été surpris et tués à Ataronchronons et mon coeur souffrit horriblement. Dans l'espérance de les sauver s'il était encore temps ou de les venger du moins, je suppliai les guerrier de Tohotaenrat de me suivre pour aller combattre nos ennemis. Ils ne voulurent pas m'entendre et m'accablèrent de malédiction, disant que je leur avais attiré tous ces désastres.

«Je baissai la tête et sortis seul de leur village après avoir demandé à une vieille femme de prendre soin de mon plus jeune fils.

«Saint-Louis était à deux heures de marche au nord de Tohotaenrat. J'avais fait plus de la moitié du chemin, bien décidé à me faire tuer par les Iroquois, lorsque je rencontrai un parti de trois cent guerriers hurons. Ils étaient chrétiens et venaient de la Conception et de Sainte-Madeleine, bourgs situés à l'ouest de Saint-Ignace et d'Ataronchronons. Ils étaient armé pour le combat et se dirigeaient vers Sainte-Marie qui courait de grands périls; ce village n'était qu'à une heure de Saint-Louis.

«A Ataronchronon, nos frères nous apprirent que de Saint-Ignace et de Saint-Louis il ne restait plus que des cendres et des cadavres. Les deux robes noires, Echon et Achiendase, y avaient péri en bénissant l'agonie des nôtres.[40]

[Note 40: Les reliques du Père Brébeuf et du Père Gabriel Lalemant, sont conservé à l'Hôtel-Dieu de Québec, dans une cellule érigée en oratoire. Jusqu'à présent on n'avait aucune donnée sur la manière dont ces restes précieux avaient été recueillis à la bourgade Saint-Louis du pays des Hurons.

Voici, concernant ce sujet, quelques renseignements inédits qui nous sont fournis par M. l'abbé Casgrain. Ils se trouvent dans un manuscrit montagnais et français, appartenant à l'archevêché de Québec, et écrit par le Père François de Crépieul sur les sauvages de la mission de Tadoussac.

—Extrait d'une copie de la circulaire du Père de Crépieul touchant la mort du F. François Malherbe, arrivée au lac Saint Jean, en avril 1696.

«Il nous a été ravi à l'âge de 60 et 9 ans dont il en a passé 42 dans notre compagnie. Sa vocation luy commença dans le pays des Hurons où il estait avec nos missionnaires en qualité d'engagé, lorsque le PP. Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant de Ste. et heureuse mémoire, furent martirisés par les Iroquois le 16 et 17 de Mars 1649, comme il eut l'honneur aussi bien que la charité de nous apporter sur son dow durant 2 lieues les corps grillé et restes de ces religieux martyrs.»

On voit par ce passage que c'est le frère Malherbe qui recueillit ces reliques et les porta au fort Sainte-Marie et les y remit aux PP. Jésuites. Elle y furent conservées et probablement amenées à Québec par le P. Ragueneau qui accompagnait les restes de la nation huronne.]


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