«Un des fugitifs me dit qu'il avait vu mes quatre fils tomber morts en protégeant les robes noires.
«De mes onze enfants il ne me restait plus qu'un!
«Je n'eus pas le temps de les pleurer. Une avant-garde de deux centsIroquois s'avançait pour commencer l'attaque de Sainte-Marie.
Nous nous séparâmes en plusieurs partis pour les arrêter. La première bande de nos guerriers fut repoussée. Comme les Iroquois les poursuivaient en les chassant vers les Ataronchronons, je tombai sur les ennemis avec deux cents Hurons chrétiens qui m'avaient choisi pour chef.
«Surpris, les Iroquois lâchent pied à leur tour et courent se réfugier dans l'enceinte de Saint-Louis. Les palissades seules restaient debout. Les ennemis y cherchent un abri. Nous les y suivons. Le grand nombre est tué, le reste se sauve. Nous étions maîtres de la place. Ce ne fut pas pour longtemps. Au bout d'une heure le principal corps des Iroquois s'abattait sur les palissades en hurlant leur cri de guerre.
«Ce fut alors un des plus furieux combats dont les anciens se souviennent. Nous n'étions plus que cent cinquante capables de combattre les sept cents Iroquois qui nous attaquaient. Mais nous voulions mourir après en avoir tué le plus grand nombre possible. La bataille dura toute l'après-midi. La nuit était descendue sur la terre que nos cris de guerre et le bruits de nos coups retentissaient encore loin dans la forêt. Enfin le nombre l'emporta et il n'y avait plus autour de moi que vingt Hurons épuisés de blessures et de fatigue, quand nous fûmes terrassés et faits prisonniers.
«Les Iroquois avaient perdu plus de cent de leurs meilleurs guerriers dont plusieurs capitaines. La victoire leur coûtait cher.
«Au milieu de la nuit, tandis que les vainqueurs s'amusaient à torturer quelques-uns des nôtres, je brisai mes liens et me sauvai vers Sainte-Marie. J'avais encore soif de sang.
«Sept cents guerriers hurons sortaient d'Ataronchronons afin de poursuivre les Iroquois. Tout couvert de blessures et mourant de faim je partis avec eux. Je me sentais assez de force pour en tuer encore. Nous ne pûmes jamais rejoindre nos ennemis qui s'enfuyaient après avoir massacré beaucoup de leurs prisonniers. Nous trouvâmes les cadavres de plusieurs des nôtres qu'ils avaient assommés pendant la marche et d'autre attaché à des troncs d'arbres et à moitié brûlés par des branches entassées à la hâte.
«Nous ne revînmes que pour assister à la débâcle d'une nation épouvantée. Quinze bourgades étaient déjà abandonnées et brûlées, et les familles et les tribus es dispersaient de tous côtés. Les uns s'enfoncèrent dans les solitudes du nord ou de l'est; un bon nombre alla demander asile à la nation des Tionnontates, dans la vallée des Montagnes-Bleues; quelques autres joignirent la peuplade des Neutres, au nord du lac Érié.
«Le parti le plus nombreux, j'en étais avec mon seul et dernier fils que j'avais retrouvé à Tohotaenrat, fut se retirer dans l'île que nous appelons Ahoendoé et que les robes noires nommèrent Saint-Joseph. Elle repose dans le grand lac Huron à l'entrée de la baie de Matchedash.[41]
[Note 41: Cette île, située dans la baie Géorgienne, porte aujourd'hui le nom de Charity ou de Christian Island. Ou y voit encore les restes d'un fort de pierre que les jésuite y firent alors bâtir pour protéger les Hurons.]
«Dans l'automne nous étions là six ou huit mille misérables manquant de tout. Nos maux augmentèrent quand vint l'hiver. On vit des hommes, des femmes et des enfants décharnés se traîner de cabane en cabane comme des squelettes vivants pour y demander quelque chose à manger.
«Il en mourut bientôt par douzaine tous les jours. Les survivants manquant de plus en plus de vivres, se mirent à déterrer les morts pour s'en nourrir. Une maladie aida l'oeuvre de la famine. Avant le printemps la moitié des exilés de l'île Ahoendoé étaient morts. Mon dernier fils atteint de la maladie horrible mourut entre mes bras, comme le printemps s'annonçait par la fonte des neiges. Je n'avais plus de famille et j'allais rester seul sur la terre!
«Quand les glaces furent fondues sur le lac, beaucoup de survivants affamés traversèrent vers la terre ferme pour y cher leur subsistance.
«Mais les Iroquois les y guettaient encore et les massacrèrent tous.
«On apprit dans le même temps que la nation des Tionnontates, chez laquelle plusieurs de nos familles s'étaient réfugiées l'automne précédent, avait été attaquée durant l'hiver par nos ennemis communs qui avaient détruit la bourgade Etarita (Saint-Jean) après en avoir massacré les femmes, les vieillards et les enfants un jour que tous les guerriers étaient absents, à la recherche des Iroquois.
«La terreur fut alors à son comble et les robes noires qui avaient courageusement partagé tous nos malheurs, nous offrirent de nous emmener avec eux pour nous conduire près du fort de Québec, où nous serions assurément en sûreté.
«Nous n'étions plus que trois cents, et nous les suivîmes jusqu'à Stadaconna, quittant pour toujours la terre où les os de nos aïeux et de nos proches allaient dormir abandonnés dans l'oubli.
«La grande nation des Ouendats avait disparu et la plus petite peuplade des Iroquois dominait et se faisait craindre au loin sur le territoire du Canada.
«Mes frères s'établirent dans la longue île qui regarde Québec. Quelque temps je demeurai avec eux. Mais poursuivi par les sourds et injustes reproches d'avoir attiré sur leurs têtes des malheurs, qu'ils auraient pu éviter en suivant mes conseils, je les quittai tout à fait pour venir ici habiter et travailler avec mon frère le visage pâle (Joncas) que j'avais autrefois rencontré en ami dans nos regrettés pays de chasse.
«Maintenant le Renard-Noir est le seul de sa famille sur la terre, et quand vient le soir il va souvent s'asseoir sur le bord du grand fleuve en songeant à ceux qui ne sont plus et qu'il aima tant. Quelquefois le chef disparaît durant de longs mois et mon ami, le visage pâle, ne sait plus ce que je suis devenu. Un bon jour, pourtant, le Renard-Noir reparaît sous ce toit. Le front du chef est alors plus serein; son coeur bat plus vite à la vue de quelque scalp sanglant qu'il rapporte et qu'il s'en va cacher en un endroit connu de lui seul. Il y en a onze qui sèchent en ce lieu secret. Depuis que j'ai quitté pour toujours le pays de mes pères, onze guerriers Iroquois ont été trouvés morts aux environs de leurs bourgades. Moi seul sait comment ils ont été tués pour venger mes onze fils, et moi seul sais quelles ont été leurs souffrances dernières.
Il me manque encore une chevelure; celle-là doit être consacrée à la mémoire de Fleur-d'Étoile. Je l'ai réservée pour la dernière. C'est le scalp d'un grand chef qu'il me faut. Quand ce trophée sera suspendu à côté des autres, le Renard-Noir pourra mourir en paix.»
Le langage figuré du Huron, dont je n'ai pu imiter partout l'originalité de crainte de n'être pas assez clair dans la narration des fait strictement historiques, tenait encore les auditeurs sous le coup de l'émotion pénible produite par un aussi triste récit, quand Mornac, l'oeil en feu, la moustache hérissée, se leva soudain.
Rapide comme l'éclair, il ouvrit la fenêtre de sa main gauche et saisit de sa droite l'un des ses pistolets dont il fit feu en visant vers la palissade.
Cela fut si prompt que les hommes se trouvèrent debout et que les femmes jetèrent leur cri, comme l'air frais du dehors chassait à l'intérieur de la maison la fumée de la poudre, et que le bruit de la détonation roulait sous les sonores arceaux de la forêt voisine.
Pendant le moment de silence qui suivit ce brouhaha, on crut entendre, venant du dehors, un léger cri de douleur qui répondit au coup de feu, puis la chute d'un corps pesant sur le sol.
—Sandious! dit froidement Mornac, je savais bien, moi, qu'il y avait un individu sur la palissade. Aussi ne l'ai-je pas manqué!
—Mille démons! Monsieur, fit Joncas en accourant à la fenêtre, après qui diable en avez-vous?
—M. le chevalier a cru voir quelqu'un qui tentait d'escalader la palissade ou de regarder par dessus, repartit Jolliet en secouant la tête pour chasser le bourdonnement que le coup de pistolet, tiré à quelques pouces de sa figure, lui causait dans les oreilles.
—Sandis! reprit Mornac, j'ai entendu tellement parler, depuis mon arrivée, des sauvages, des ruses et d'embûches iroquoises que je n'ai pu m'empêcher de montre à cet indiscret qui se promenait sur la cime des palissages, que nous sommes ici sur nos gardes!
—Mon fils a le sang bouillant, dit le Renard-Noir, et ses nerfs sont prompts à se tendre. Je vais aller voir au dehors si j'apercevrai quelque chose. Éteignez cette lumière.
Le chef saisit son tomohâk qu'il avait déposé dans un coin de la chambre, s'assura que son couteau était à sa ceinture, tandis que Joncas décrochait son fusil tout chargé et suspendu à l'une des poutres du plafond.
—Je vas aller avec vous, dit Joncas au Renard-Noir.
—Non! que mon frère reste ici avec les autres pour défendre les femmes.J'irai seul.
Le sauvage souffla la chandelle, enjamba le rebord de la fenêtre, se laissa glisser jusqu'à terre et disparut en rampant sur le sol dans la direction où Mornac avait tiré.
En ce moment, celui qui eût été en dehors de l'enceinte de pieux, aurait pu voir comme des ombres qui, après avoir longé la palissade, s'enfonçaient à deux arpents de l'habitation, sous le dôme sombre et silencieux du bois.
Mais ni le Renard-Noir ni les autres, dans la maison ne pouvaient apercevoir ces fantômes qui fuyaient sans aucun bruit.
Dans la maison régnait le plus grand silence. L'obscurité y aurait été aussi profonde, si le feu du foyer n'eût jeté, de temps à autre, quelques éclairs blafards sur les murs blanchis à la chaux. A ces lueurs intermittentes apparaissaient dans la pénombre deux groupes distincts: près de la fenêtre, Mornac, Jolliet, Joncas, Vilarme et le garçon de ferme, tous armés et prêts à la défense; au fond, près du feu de l'âtre qui les éclairait à demi, la femme de Joncas et Mme Guillot, à genoux et les mains jointes, et devant elles, Jeanne de Richecourt debout, calme et digne comme Diane, la fière déesse.
Au dehors, les chiens hurlaient comme des enragés.
On vit, après quelques minutes d'attente, un corps noir qui se glissait du côté de la maison et faisait entendre un sifflement sourd et doux.
—Arrêtez! fit Joncas en retenant le bras de Mornac déjà disposé à tirer son second coup de feu. C'est le Renard-Noir!
Celui-ci apparut l'instant d'après aux abords de la fenêtre et se hissa dans la maison.
—Rien, dit-il.
—Rien! s'écria Mornac d'un air incrédule.
—Que mon frère aille voir, s'il en doute.
—Vous vous serez trompé, chevalier, dit Jolliet pour rassurer les femmes.
Et il donna un coup de coude à Mornac.
Celui-ci comprit et répondit:
—Probablement.
Après avoir parlé quelque temps de l'alerte causée par Mornac, il fut décidé que Mme Guillot et Jeanne gagneraient leur chambre et que la femme de Joncas se coucherait aussi mais que les hommes passeraient la nuit à veiller. Mme Guillot vint embrasser son fils et souhaiter le bonsoir à ses hôtes, tandis que Jeanne donnait sa main à baiser à son cousin et à Jolliet, et faisait une froide révérence à Vilarme.
Quand les hommes furent restés seuls, ils se rapprochèrent du foyer dont ils ravivèrent le feu près duquel ils s'assirent en silence.
Seul, près de la fenêtre refermée, le Huron faisait le guet.
On n'avait pas rallumé la chandelle, pour être moins en vue. Tout bruit s'éteignit peu à peu dans la maison. Au dehors, rien ne troublait le silence nocturne, à part quelques grondements furtifs des chiens, et les miaulements sauvages d'un hibou qui se plaignait au loin dans la nuit.
La nuit et la matinée qui suivirent s'écoulèrent sans autre incident digne de remarque. Aussi, rejoignons-nous nos personnages au commencement de l'après-midi du lendemain de leur arrivée à la Pointe-à-Lacaille.
Ils venaient de dîner et se dirigeaient tous, en sortant de l'enceinte de palissades qui entourait la maison, ver un champ de blé dont on avait commencé la moisson le matin même.
Joncas, le fusil en bandoulière et une faucille à la main, battait la marche avec sa femme. Après eux venaient le Renard-Noir et Jean Couture, le garçon de ferme, également armés et pourvus de fourches, de faucilles et de râteaux. Mme Guillot appuyée sur le bras de son fils, Jeanne avec Mornac et enfin Vilarme les suivaient à la file.
Malgré ce qu'on avait pu lui dire, Mornac n'avait pas voulu se charger d'un mousquet; et il disait à Jolliet qui le précédait:
—Vous voyez bien, mon jeune ami, qu'il est inutile de s'embarrasser d'armes pesantes. N'avons-nous point passé toute la matinée au dehors sans être inquiétés?
—C'est vrai, répondit Jolliet. Mais vous étions tous sur nos gardes, et si quelque ennemi rôdait aux environs, il a dû remarquer que nous étions prêts à le recevoir. Dans ce pays, monsieur le chevalier, c'est à l'heure où l'on s'y attend le moins que l'on est attaqué.
—Bah! la forêt d'à côté est trop paisible pour recéler des maraudeurs, et je suis maintenant convaincu que j'ai été victime, hier soir, de mon imagination échauffée par vos récits de surprises et de combats et que je vous ai causé de vaines alarmes. D'ailleurs mordious! avec ma bonne lame et cette paire de pistolets, je ne craindrais pas, à moi seul, dix de vos canailles d'Iroquois.
Mornac accompagna ces paroles d'un de ces gestes superbes que je ne connais qu'à mon ami Faucher de Saint-Maurice. Jolliet était trop poli pour relever la gasconnade de son hôte.
Le champ où nos connaissances se dispersèrent, selon leurs occupations ou leur agrément, s'étendait, sur une largeur de trois arpents jusqu'à L'accore qui le séparait du fleuve. A partir de la rivière à Lacaille en remontant le bord du Saint-Laurent, le terrain cultivé pouvait avoir cinq arpents de longueur, et se composait: d'abord, d'une partie ensemencée de fèves, de pois et de légumes, ensuite d'une lisière nue où l'on avait fait les foins quelques semaines auparavant, et enfin, toujours en amont, d'un champ de blé qui longeait le bois terminant le domaine.
Les travailleurs se mirent à l'ouvrage. Joncas et sa femme, agenouillés sur le sol, coupaient hardiment, tandis que Jean Couture Retournait et entassait le grain abattu dans la matinée. Le Renard-Noir appuyé la plus grande partie du temps sur une longue fourche, donnait quelquefois un coup de main au garçon de ferme; mais on voyait à l'air dédaigneux du Huron que ce genre de travail lui déplaisait. On sait que chez les Sauvages c'étaient les femmes qui cultivaient les champs de maïs et faisaient la moisson; les hommes ne s'occupaient que de chasse et de guerre.
Jolliet et sa mère tâchaient de se rendre utiles. Mme Guillot coupait de son mieux des poignées de longs fétus de paille qui s'affaissaient sur le sol chargés de leurs lourds épis jaunes, et son fils liait en gerbes le grain suffisamment sec.
Jeanne de Richecourt, sa jolie main passée sous le bras de son cousin Mornac, se promenait avec lui dans l'espace libre le plus rapproché du bois, celui où la moisson était déjà faite. Vilarme, tout en feignant de s'occuper, les quittait à peint du regard ou de l'ouïe; ce qui paraissait agacer horriblement Mornac.
—Je vous en prie, lui disait Jeanne à voix basse, avec une légère pression de la main sur l'avant-bras du chevalier, je vous en prie, contenez-vous! Souvenez-vous que je n'ai plus que vous au monde pour me protéger!… Je sais bien que c'est enrageant d'avoir toujours sur nos talons cet homme au regard sinistre… Mais bien qu'il nous épie de la sorte depuis notre départ de Québec, soyez certains que nous trouverons l'occasion de nous parler librement… Mon Dieu que j'ai hâte d'ouïr les confidences que vous m'avez promises à son sujet!
—Ma chère cousine, répondit à demi-voix Mornac, c'est un récit bien triste et qui vous fera frémir d'horreur et pleurer beaucoup, hélas… Mais le voici qui se rapproche encore! Ah! sang de dious (pardon mademoiselle) quelle envie j'ai de lui donner de mon épée au travers du corps!…
—Allons nous asseoir sur ce tronc d'arbre renversé, dit Jeanne à voix haute, nous verrons mieux le paysage.
—En effet, c'est un fort bel endroit, interrompit M. de Vilarme; et si vous me le permettez, je vais me reposer un instant avec vous. Je suis peu habitué aux travaux des champs et me sens fatigué par la chaleur.
Mlle de Richecourt sentit le bras du chevalier trembler de colère.
Elle jeta un regard suppliant à son cousin.
—C'est par trop fort, Vilarme maudit! pensa Mornac. Et mordious! si tu n'es pas aussi lâche que scélérat tu te battras avec moi ce soir ou cette nuit!
Le tronc d'arbre sur lequel ils s'assirent avait été abattu sur la lisière du bois et tout près de l'accore, de sorte qu'ils se trouvaient tous les trois très rapprochés du fleuve et de la forêt, mais éloignés de plus d'un arpent des moissonneurs.
Entre les nuages grisâtre qui couvraient le ciel, perçait, de temps à autre, un pâle rayon de soleil. Bien que la température ne fût pas encore froide, un léger vent du nord qui faisait frissonner quelquefois la surface de l'eau, annonçait la prochaine venue de la saison des pluies.
Le fleuve étendait au loin ses ondes légèrement agitées par la brise du large, et se confondait, en bas, à l'horizon, avec les nues grises qui descendaient jusqu'à l'eau en roulant sur la cime et le flanc des montagnes bleues que l'on voit descendre et disparaître dans l'enfoncement de la baie Saint-Paul.
Sur la rive, la sombre dentelure des arbres se détachait du ciel blanchâtre et s'élevait avec progression en remontant jusqu'à la rivière à Lacaille, de l'autre côté de laquelle on apercevait, à une dizaine d'arpents de distance les habitants des deux autres fermes de l'endroit, aussi occupés aux travaux de la moisson.
Au proche, le champ de blé ondoyait sous le vent et les épis froissés rendaient un bruissement doux et triste.
Vers la gauche des grands oiseaux de mer se poursuivaient avec des cris rauques en effleurant la crête de longues lames que la marée montante poussait sur la grève, où elles se brisaient avec un clapotis monotone.
Jeanne, silencieuse, laissait ses yeux errer sur cette scène qui, bien qu'elle ne manquât pas de grandeur, était empreinte d'une vague tristesse.
Mornac et Vilarme ne disaient rien non plus; mais peu sensibles, en ce moment du moins, aux beauté de la nature, ils n'écoutaient que le bruit de leur coeur agité par la colère et la haine.
Ils étaient donc tous les trois absorbés dans leurs réflexions, lorsque Jean Couture vint à eux pour demander à M. de Vilarme un râteau que celui-ci tenait à la main.
Jean n'était plus qu'à trois pas du tronc d'arbre et regardait en face le bois auquel Mlle de Richecourt, Mornac et Vilarme tournaient le dos, lorsque l'épouvante contracta les traits du valet qui poussa un cri de terreur.
Des hurlements horribles firent alors trembler la forêt, et prompts comme la foudre, dix Sauvages nus bondirent hors du bois.
Un coup de pied dans le dos envoya rouler à cinq pas Vilarme qui fut désarmé, garrotté en moins de dix secondes. Jean n'avait pas eu le temps d'armer le mousquet qu'il portait, que déjà il était aussi terrassé et lié.
Seul Mornac eut le temps de se défendre.
Le premier Iroquois qui s'approcha de lui reçut une balle au coeur et tomba roide mort.
Un second pistolet déchargé à bout portant dans la tête d'un autreSauvage lui fit jaillir hors du crâne la cervelle et la vie.
Puis Mornac fit trois pas en arrière, dégaina son épée et tomba en garde.
Les cheveux au vent, l'oeil en feu, il était superbe.
D'abord surpris par la mort rapide de leurs deux compagnons, lesIroquois avaient entouré le chevalier.
Mornac s'escrimait bravement d'estoc et de taille, quand il reçut un coup de crosse entre les épaules.
Il tomba et se sentit solidement attaché aux quatre membres.
Sans s'occuper de l'autre groupe des moissonneurs, les Iroquois rentrèrent aussitôt dans le bois avec leurs prisonnier, Mornac, Vilarme et Jean, et entraînèrent aussi les corps des deux guerriers tués.
Leur chef, Griffe-d'Ours, ou la Main-Sanglante, s'enfuyait le premier.Il emportait dans ses bras Jeanne paralysée par l'épouvante.
L'attaque avait été si prompte que lorsque Joncas, Jolliet et le Renard-Noir avaient songé à se servir de leurs mousquets, il n'en était déjà plus temps, vu le danger qu'il y aurait eu à tirer sur le groupe confus de leurs amis et des Iroquois.
D'un coup d'oeil, Joncas avait vu le nombre supérieur des assaillants et la prompte défaite de Vilarme, de Jean et du chevalier. Il songea aussitôt à sa femme et à Mme Guillot et voyant la lutte impossible en plein champ, il cria brusquement à Jolliet:
—Aux palissades et sauvez Madame!
Puis il avait entraîné sa femme vers la maison.
Pendant deux secondes Jolliet hésita entre sa mère et Jeanne qui se débattait, quelques pas plus loin, entre les bras de son sauvage ravisseur.
Mais l'amour filial fut le plus fort et le jeune homme battit en retraite avec Mme Guillot, vers l'enceinte palissadée.
Indécis un instant aussi, le huron suivit Jolliet et Joncas.
Comme ils refermaient tous les trois la porte des palissades avec la promptitude et la force que leur donnait le danger pressant, les Iroquois venaient de disparaître avec leurs captifs dans les profondeurs des bois.
Quand la porte fut refermée, Jolliet s'écria en regardant Joncas:
—Nous sommes des lâches, pour ne les avoir point défendus!
—Et votre mère et ma femme, ne devions-nous pas les sauver avant tout?
—Eh bien! courons sus aux Iroquois, maintenant! et à nous trois nous pouvons encore délivrer nos amis!
—Tu l'aimes donc bien,elle, lui dit doucement sa mère dont les yeux étaient pleins de larmes.
—Mon Dieu! mon Dieu! s'écria le jeune homme avec un sanglot déchirant qui s'en alla mourir dans la forêt voisine où résonnait encore le dernier cri des ravisseurs.
Après une course furieuse à travers le bois, les Iroquois s'arrêtèrent sur la grève, vingt arpents à l'ouest de la rivière à Lacaille, avec leurs captifs et les deux cadavres de leurs compagnons. En un instant ils mirent leurs pirogues à l'eau, y couchèrent les deux morts ainsi que les prisonniers bien garrottés, et se mirent à remonter le fleuve à toute vitesse.
Ils ramèrent pendant près de deux heures à force de bras, jusqu'à ce qu'ils eussent un peu dépassé la Pointe de Saint-Vallier.
La marée commençait alors à baisser, ce qui donnait aux rameurs beaucoup de peine à remonter le courant. Sue les ordres de Griffe-d'Ours, les canots obliquèrent à droite pour relâcher à la petite île Madame sise au milieu du fleuve, à une courte distance du pied de l'île d'Orléans.
Il pouvait être trois heures.
Les Iroquois se concertèrent entre eux après être débarqués. Puis ils prirent les deux cadavres, et poussant devant eux les captifs, s'enfoncèrent un peu dans l'intérieur de l'île.
A une couple d'arpents du rivage, ils s'arrêtèrent, et Griffe-d'Ours dit aux prisonniers après les avoir débarrassé de leurs liens:
—Si les face pâles refusent d'obéir et font mine de se sauver, nous les tuerons tout de suite comme des chiens qu'ils sont. Les blancs vont creuser ici un trou pour y enterrer les deux guerriers qu'ils ont tués. Le corps des braves ne doit pas rester exposé à la voracité des bêtes et des oiseaux de proie.
Les Iroquois désignèrent le lieu précis et la grandeur de la fosse et firent signe à Jean de commencer à creuser.
Celui-ci se mit à l'oeuvre.
Mlle de Richecourt, assise à quelques pas de distance, s'efforçait de paraître calme; mais on voyait à l'agitation de son sein qu'elle était plus qu'émue.
Lorsque vint le tour de Mornac, les Sauvages lui firent signe de remplacer Jean.
Un éclair brilla dans l'oeil du chevalier. Mais sa cousine lui fit signe de se résigner. D'ailleurs, à la vue de l'hésitation que Mornac venait de manifester, Griffe-d'Ours s'était rapproché de lui en brandissant son tomohâk. Cet argument produisit un effet immédiat, et, tout bon gentilhomme qu'il fût, Mornac dut se soumettre.
Peu habitués à ce dur travail et mal pourvus d'outils, les captifs mirent plus de deux heures à creuser la terre, et le soir était venu quand ils eurent fini.
Les Iroquois placèrent leurs deux camarades dans la fosse qu'ils eurent soin de recouvrir de grosses pierres pour empêcher les bêtes fauves de déterrer les cadavres.
Ensuite ils garrottèrent de nouveau les captifs qui voyant bien que toute résistance était inutile, se laissèrent attacher.
Les Sauvages redescendirent avec eux vers la grève, et là, hors des atteintes de la marée, ils allumèrent un grand feu près duquel ils prirent leur repas du soir.
Quand ils eurent fini; ils se parlèrent avec animation durant quelques minutes.
Les prisonniers qu'ils regardaient souvent virent bien qu'il s'agissait d'eux, quoiqu'ils ne comprissent pas un mot au langage des Iroquois.
Ceux-ci se levèrent et vinrent examiner les captifs l'un après l'autre. Après avoir regardé Mornac et Vilarme avec attention, ils finirent par s'arrêter d'un commun accord en face de Jean Couture. Leur résolution fut bien vite prise et Griffe-d'Ours dit au pauvre valet:
—Le jeune visage pâle paraît le plus faible des trois, et le moins capable de supporter les fatigues du voyage. Il va mourir cette nuit.
Le malheureux garçon se jette aux genoux du chef qu'il embrasse en le suppliant de lui faire grâce. Ses gémissements lamentables n'émeuvent nullement l'Iroquois qui repousse l'infortuné d'un coup de pied et répond froidement:
—J'ai dit.
Jean est encore à genoux quand l'un des Sauvages s'approche de lui par derrière, saisit le valet par les cheveux, appuie l'un de ses genoux sur le dos de la victime, tire de sa gaine un couteau à scalper dont il lui enfonce dans la tête la pointe tranchante qui décrit un cercle rapide autour du crâne. Puis le Sauvage retient entre ses lèvres le couteau d'où le sang dégoutte, saisit à pleines mains la chevelure du malheureux, que d'un seul effort il arrache violemment avec la peau.
L'infortuné pousse un hurlement de douleur et reste étendu sans remuer sur le sol.
Jeanne jette un cri d'horreur et perd connaissance.
Oubliant que ses pieds sont attachés Mornac veut s'élancer sur les bourreaux. Mais il tombe tout de son long par terre; ce qui fait rire les Sauvages aux larmes.
Après avoir relevé Mornac et l'avoir placé de manière à ce qu'il ne perdit rien de ce qu'il allait advenir, les Iroquois ramassèrent la victime évanouie qu'ils ranimèrent en lui jetant de l'eau froide à la figure. Puis ils l'adossèrent contre un petit arbre auquel il fut solidement attaché.
Ces préparatifs terminés, l'un des Sauvages saisit des charbons ardents au milieu de brasier et les déposa avec beaucoup de soin sur le crâne sanglant et dénudé du jeune homme. Celui-ci tout en recommandant son âme à Dieu, se mit à pousser des cris pitoyables qui ne devaient finir qu'avec sa vie.
Ce qui précède n'était qu'un prélude, et alors commença une de ces scènes épouvantables, dont l'atroce barbarie ne serait point croyable aujourd'hui, si nos annales n'en étaient pas remplies avec l'attestation des témoins les plus véridiques.
Tandis que deux Iroquois accroupis sur le sol, coupaient avec leurs couteaux les orteils de la victime, d'autres lui arrachaient les ongles des doigts de la main, mais lentement afin que le supplicié sentit bien chaque nouvelle souffrance.
Quand les pieds et les mains du jeune homme ne furent plus qu'une plaie vive, Griffe-d'Ours écarta ses compagnons. D'un tour rapide de son couteau, il cerna le pouce du misérable, vers la première jointure; puis, le tordant, il l'arracha de force avec le muscle qui se rompit au coude, tant la violence du coup était grande.
Et tandis que le pauvre garçon jetait d'horribles clameurs, le chef avec un sourire de satisfaction, suspendit à l'oreille du patient ce pouce ainsi tiré avec le nerf, en guise de pendant-d'oreille.
Il continua de lui arracher ainsi tous les doigts l'un après l'autre, pendant que ses camarades enfonçaient à mesure, dans ces plaies, des esquilles de bois qui devaient lui faire éprouver des tortures de plus en plus atroces; car ses cris redoublèrent encore.[42]
[Note 42: Ce fait est rapporté dans les relations des Jésuites de 1660.]
Satisfait de la dextérité qu'il avait montrée Griffe-d'Ours céda sa place à un autre.
Celui-ci s'approcha doucement et coupa, tour à tour, le nez, les lèvres et les joues de sa victime. Puis avec un raffinement de démon, il lui arracha les deux yeux, les laissa pendre sur la figure ensanglantée et plaça dans chaque orbite vide un tison ardent.
Animés par la vue du sang, tous ces barbares voulurent en avoir leur part de jouissances, et chacun se mit à cribler le captif de coups de couteau.
Quand son corps ne fut plus qu'une masse de chair saignantes, quant leur imagination diabolique fut à bout d'expédients de tortures, ils entassèrent des branches mortes aux pieds du supplicié, y mirent le feu et, se tenant tous par la main, se mirent à danser en rond avec des cris de joie.
C'était une horrible scène.
Le vent s'était élevé et soufflait fortement du large avec la marée montante.
Ses sifflements se mêlaient au grand bruit des vagues qui se brisaient sur les rochers de l'île avec de rauques clameurs; tandis que des cris sinistres de huards s'élevaient au loin dans la nuit orageuse, comme l'écho des affreuses lamentations de la victime.
Pleinement éclairés par la lueur du feu, huit démons nus dansaient une ronde effrénée autour de l'arbre qui retenait le pauvre Jean. Souvent renouvelés dans ses orbites, les tisons ardents jetaient une sanglante lueur sur la face mutilé du supplicié dont les yeux pendaient sinistrement à la place des joues, tandis que les dents, découvertes par suite de l'absence des lèvres, grimaçaient un rire effroyable.
En ce moment Jeanne de Richecourt reprit connaissance et ses yeux égarés s'arrêtèrent sur ce spectacle infernal. Ce qu'elle vit était tellement horrible qu'elle s'évanouit de nouveau; et, si courte que fût cette vision, elle était tellement épouvantable qu'elle se grava pour toujours dans sa mémoire.
En lâche qu'il était, Vilarme, la figure d'un jaune livide, tremblait de tous ses membres.
Quant à Mornac, on voyait la violente crispation de ses mâchoires sous ses joues pâlies; et les muscles des ses bras, fortement tendus sous les liens qui le retenaient attaché, témoignaient des vains efforts qu'il faisait pour s'élancer sur les bourreaux.
A mesure que le feu, après avoir consumé les jambes, montait en rongeant les parties plus vitales du corps, les cris du martyr diminuaient d'intensité. Il ne proféra plus bientôt que des gémissements douloureux qui semblaient être la lugubre symphonie à laquelle le grand bruit triste du vent et des vagues servaient d'accompagnement.
La vie du jeune homme dura pourtant longtemps encore; et, pendant longtemps la ronde satanique tournoya rapide et hurlante autour de la victime.
Mornac épuisé par les efforts considérables qu'il avait faits pour rompre ses liens, était tombé dans une espèce d'engourdissement qui ressemblait au sommeil. A travers les brumes de cette somnolence, il entrevoyait le cercle horrible qui tournait, tournait infatigable; et au centre cette effrayante figure penchée sur un corps entr'ouvert d'où pendaient les entrailles et fléchissant à moitié sur les longs os des jambes dépouillées de leurs chairs.
C'était un indicible cauchemar.
Enfin, la flamme ayant gagné le dessous des bras, les liens d'écorces, qui retenaient encore le supplicié debout prirent feu, se rompirent, et le corps s'affaissa dans le brasier avec un dernier sanglot d'agonie…
Il était deux heures du matin et les Iroquois rassasiés dans leur cruauté songèrent au départ. Le vent tombait et bien que la mer fut un peu grosse, ils voulaient profiter de la marée montante pour passer devant Québec à la faveur des ténèbres.
Jeanne, toujours évanouie, fut placée au fond d'un canot. Quant à Mornac et à Vilarme, on les coucha, tout garrottés en d'autres pirogues, après leur avoir bien recommandé de ne point bouger. Comme il leur était impossible de nager, ils seraient noyés du coup, leur dit Griffe-d'Ours, si les canots venaient à chavirer.
Et quelques instants, tout fut près pour le départ, et la petite flottille quitta l'île Madame.
La tête relevée et appuyée sur la pince d'avant du canot de Griffe-d'Ours, Mornac entrevit pendant quelque temps le brasier qui projetait sur l'îlot ses lueurs mourantes. Au milieu des charbons ardents qui pétillaient sous la brise, on distinguait le corps noir et informe du pauvre Jean Couture.
Peu à peu, à mesure que les canots remontaient le fleuve, en route pour le pays des Iroquois, le feu s'éteignit ou disparut dans l'éloignement.
On peut se figurer le serrement de coeur qu'éprouvèrent les captifs, lorsqu'ils passèrent devant Québec. Bien que la nuit touchât à sa fin, le jour n'était pas encore assez avancé pour qu'on les pût remarquer de la ville où la plupart des habitants dormaient encore.
Griffe-d'Ours, afin de prévenir toute tentative de fuite, avait dit aux prisonniers qu'il casserait la tête au premier qui ouvrirait la bouche pour crier à l'aide. Aussi les malheureux ne purent-ils que jeter un regard d'angoisse sur cette ville qu'ils ne reverraient peut-être plus.
En longeant la rive opposée, les Iroquois passèrent inaperçus devantSillery et le Cap-Rouge.
A part le poste des Trois-Rivières, trente lieues en amont de Québec, les deux rives du fleuve étaient alors désertes et inhabitées jusqu'à l'embouchure du Richelieu, les captifs n'avaient presque plus, maintenant, aucune chance d'être délivrés.
Arrivés à l'endroit où se trouve aujourd'hui la Pointe-aux-Trembles, les Iroquois prirent terre pour se reposer, manger et tourmenter un peu leurs prisonniers.
Ils commencèrent d'abord par dépouiller Mornac et Vilarme de tous leurs habits. Mais comme il fallut délier ceux-ci pour les déshabiller, ce ne fut pas sans conteste que Mornac se lassa faire. D'un coup de poing vigoureusement asséné, le Gascon envoya rouler à cinq pas le premier Iroquois qui voulut porter la main sur lui. Celui-ci se releva furieux, au milieu des rires de ses compagnons et voulut s'élancer, le casse-tête au poing, sur le chevalier désarmé. Mornac allait être assommé lorsque les autres Sauvages s'interposèrent.
—Pour l'amour de Dieu! mon cousin, cria Jeanne d'une voix suppliante, ne les irritez pas! Souffrez tout par amitié pour moi. Que deviendrai-je donc, s'ils vous tuent!
Et la pauvre enfant se voila la figure de ses deux mains pour cacher son angoisse et sa honte.
Vilarme s'était déjà laissé dépouiller.
Mornac obéit à sa cousine et jeta lui-même tous ses habits aux Sauvages qui se les partagèrent ainsi que ceux de Vilarme et s'en revêtirent grotesquement. L'un avait un chapeau, l'autre un haut-de-chausse, celui-ci un pourpoint, celui la un baudrier, le cinquième des manchettes de point. Les deux derniers auxquels les bottes en entonnoir étaient étaient échues en partage ne purent pas les garder longtemps, car elles leur blessaient les pieds. Ils eurent soin, pourtant de ne pas les rendre aux prisonniers, d'abord pour les forcer de marcher pieds nus, et partant de les faire souffrir, et ensuite pour s'en parer eux-mêmes quand ils arriveraient triomphants à leur bourgade.
On jeta deux méchants lambeaux de peau d'orignal aux prisonniers qui s'en couvrirent le mieux qu'ils purent.
—Tu sembles t'apercevoir, chien de face pâle, que mes frères seuls se sont partagé vos vêtements. Outre que je dédaigne ces vils oripeaux des Français, la part qui me revient vaut bien mieux que vos habits et vous-mêmes. Ma prise à moi, face pâle que je hais, c'est la vierge blanche que tu aimes. Entends-tu?
Au regard ardent que le Sauvage jeta à mademoiselle de Richecourt, Mornac pâlit et serra les poings. Ce qu'il entrevoyait était si terrible pour la pauvre enfant que le gentilhomme sentit les larmes lui monter au yeux. Et lui, l'homme de cap et d'épée, le Gascon railleur, le bretteur, le coureur de ruelles, l'esprit fort, leva les yeux au ciel et pria Dieu de sauver la jeune fille et de prendre plutôt sa propre vie en échange.
Quand on est heureux et jeune, on peut oublier Dieu; mais dans l'infortune, on finit toujours par recourir à celui-là qui seul peut faire avorter les desseins les plus pervers.
Tandis que l'on garrottait de nouveau Mornac et Vilarme, Griffe-d'Ours s'approcha de Mlle de Richecourt et lui dit:
—La vierge pâle a-t-elle entendu? Elle m'appartient et sera la femme du chef.
Jeanne de Richecourt qu'on avait toujours laissée libre de ses mouvements se leva droite, fière et belle comme Jeanne-d'Arc devant ses juges, et d'un mouvement prompt comme la pensée, tirant de son corsage le poignard qui ne la quittait jamais, elle en dirigea la pointe ver son coeur et s'écria:
—Écoute-moi bien, monstre! Au premier geste que tu fais pour me toucher, je me tue!
Griffe-d'Ours recula, étonné, stupéfait! Les femmes qu'il avait vues jusqu'à ce jour ressemblaient si peu à cette noble et superbe créature, qu'il en fut tout ébloui. Et le farouche homme des bois subit aussitôt la domination que la femme du grand monde exerce sur tous ceux qui l'entourent.
Honteux du charme invincible et mystérieux qui étreignait et paralysait sa volonté, il baissa la tête et alla s'asseoir à quelque distance.
Jeanne s'affaissa de nouveau sur le sol en revoilant son visage de ses belles mains et resta plongée dans un silencieux abattement.
Les Sauvages prirent leur repas qui consistait en sagamité et en poisson fumé.
Tant que leur faim ne fut pas satisfaite, ils ne donnèrent rien à manger aux prisonniers, excepté à Jeanne. Griffe-d'Ours lui porta quelque nourriture qu'elle refusa malgré qu'elle n'eût rien pris depuis la veille.
Quand les Iroquois se furent rassasiés, ils s'approchèrent de Mornac et de Vilarme avec les restes du repas.
Les Sauvages se sentaient en belle humeur, et ce leur fut un prétexte pour tourmenter les captifs. Comme ceux-ci n'avaient pas l'usage de leurs mains, il fallait qu'on leur donnât leur nourriture. Au lieu de la leur mettre à la bouche, les Iroquois la laissaient tomber à terre et leur jetaient à la place des charbons enflammés qui brûlèrent affreusement les lèvres des deux malheureux.
Au premier contact du feu, Vilarme poussa un hurlement.
Mornac ne dit rien. La seule idée qu'il se trouvait en présence d'une femme lui aurait fait souffrir mille morts plutôt que de desserrer les dents.
On continua de les tourmenter pendant plus d'une heure. Ceux-ci leur tiraient les cheveux, ceux-là la barge. Les uns les piquaient avec des bâtons pointus, d'autres les brûlaient avec des tisons ardents ou des pierres rougies au feu.
Ils arrachèrent deux ongles des doigts de la main gauche à Mornac avec leurs dents et lui brûlèrent dans le fourneau d'une pipe les extrémités des doigts ainsi affreusement endolories.
Bien que le chevalier souffrit d'une manière atroce, il ne poussa pas une plainte.
Les lamentations de Vilarme redoublaient au contraire à mesure que les tourments devenaient de plus en plus forts. Aussi les bourreaux s'acharnèrent-ils d'avantage contre lui. Ils lui mutilèrent toute la main gauche dont ils lui coupèrent la première phalange des cinq doigts.
Quand les Sauvages mirent fin à leur jeu barbare, afin de se rembarquer, Mornac, qui s'était contenu jusque là, lâcha la plus belle bordée de jurons qui soit jamais sortie de la bouche d'un enfant de la Gascogne.
—Sandious! tonnerre de Dieu! Mille millions de tonnerres! s'écria-t-il. Puisse le diable éventrer ces maudits, et les étrangler, mordious! avec leurs propres boyaux.
Puis s'arrêtant, il se tourna vers Mlle de Richecourt et lui dit:
—Pardonnez-moi, ma cousine, car cela me soulage vraiment. Voyez-vous, je me sens les nerfs agacés et j'éprouve un impérieux besoin d'exhaler ma mauvaise humeur d'un façon un peu plus virile que M. de Vilarme.
Celui-ci malgré les souffrances qu'il endurait encore, ressentit cette injure et répondit:
—Ah! chevalier de malheur! nous aurons à causer un peu dès que nous serons libres!
—Sandis! à vos ordres, mon brave, repartit Mornac et j'espère avoir avant longtemps la satisfaction de vous enfoncer six pouces de fer entre les côtes.
Les Iroquois mirent fin à cette altercation en transportant les prisonniers dans les canots qui recommencèrent à remonter le courant du fleuve.
La partie du Saint-Laurent sur laquelle les captifs voyageaient alors différait beaucoup de celle qu'ils avaient parcourue en descendant de Québec à la Pointe-à-Lacaille. Le grand fleuve qui, en bas de l'île d'Orléans, prend aussitôt des airs d'Océan, se rétrécit tout à coup vis-à-vis de Québec où il n'a guère qu'un tiers de lieue de large. Bien que sa largeur augmente ensuite au-dessus de la ville, elle ne dépasse plus une lieue et demie, en exceptant les lacs formés par son cours.
Au lieu des hautes Laurentides qui, en bas de la capitale dominent majestueusement les grandes eaux du fleuve, les captifs n'apercevaient plus que les bords peu escarpé et assez rapprochés montant et s'abaissant à droite et à gauche.
Si la scène y perdait en grandeur, elle y gagnait certainement au point de vue pittoresque.
Tourmenté dans son cours, le fleuve allait se tordant en sinuosités capricieuses, en arrière et en avant des voyageurs. Là, ils croyaient le voir se terminer brusquement en cul-de-sac coupé par un muraille de rochers grisâtres; ici ses eaux calmes s'en allaient mourir, comme celle d'un lac sur des grèves sablonneuses dans l'enfoncement desquelles on apercevait les hauts arbres de la forêt silencieuse. Ailleurs, les rives s'arrondissaient en coteaux pour s'aplanir plus loin en immenses prairies jaunissantes sous le soleil d'automne. Çà et là des rivières ou des ruisseaux entrecoupaient la ligne onduleuse des deux rives. Ils venaient verser dans le fleuve, sombre et profond, leurs eaux babillardes dont le joyeux murmure résonnait à l'ombre des noyers sur les troncs moussus desquels des vignes sauvages grimpaient en festons.
Partout sur ces paysages sévères ou riants régnait la grande solitude des forêts vierges dont les bruits sauvages ne parviennent même pas à l'oreille des voyageurs qui tenaient le milieu du fleuve et ne pouvaient entendre ni les cris des bêtes fauves ni le chant des oiseaux.
Je ne saurais m'astreindre à décrire chacun des incidents qui marqua le voyage depuis la Pointe-aux-Trembles jusqu'aux Trois-Rivières devant lesquelles ils passèrent inaperçus, le quatrième soir, pour entrer bientôt dans les eaux calmes du lac Saint-Pierre.
Après avoir parcouru ce lac dans sa plus grand longueur qui est de sept à huit lieues, les Sauvages s'arrêtèrent dans l'une des premières îles du Richelieu et y passèrent la nuit dont une bonne partie fut employée à caresser les prisonniers Mornac et Vilarme. Un nouveau supplice auquel les Iroquois s'arrêtèrent cette nuit-là fut de faire marcher les deux captifs pieds nus sur des cendres chaudes sous lesquelles des bâtons pointus avaient été planté en terre.
Mornac, toujours fier et railleur, supporta ce genre de tourment avec un calme stoïque et à Vilarme qui ne cessait de geindre il recommanda la patience, lui disant que c'était un excellent remède contre les cors aux pieds.
On s'engagea le lendemain dans l'archipel du Richelieu. Malgré leurs inquiétudes et leurs souffrances, les captifs ne purent s'empêcher d'admirer les ravissants paysages qui se déroulaient sous leurs yeux et changeaient d'aspect à chaque instant.
Séparées par une infinie variété de canaux, ces îles de différentes grandeurs s'étendaient aussi loin que la vue pouvait porter. Elles formaient une continuelle succession de prairies couvertes de pruniers rouges et de fruits sauvages, et puis d'îlots ombragés par de grands arbres autour desquels des vignes s'enroulaient amoureusement. Ici un rocher noirâtre opposait au courant son front de pierre et sortait de l'eau sa tête limoneuse comme celle d'un amphibie. Tout à côté une petite île étalait à la surface de l'eau un parterre émaillé des fleurs les plus charmantes. Plus loin, c'était comme une large table couverte de baies de toutes sortes: bluets, framboises, mûres, groseilles rouges, blanches et bleues, au-dessus desquels se balançaient de petits arbres chargés de merises, et des poires sauvages. Quelques-unes de ces îles étaient si rapprochées que les voyageurs passaient entre elles sous un berceau formé par la cime des arbres qui se tendaient fraternellement la main au-dessus de l'eau bleue de fleuve.
Jetez sur tous ces feuillages, les couleurs les plus vives que l'automne, ce grand artiste, ait sur sa palette, depuis le vert pâle et foncé, le jaune clair et brillant, jusqu'au rouge-feu; peuplez ces mystérieuses retraites de castors et de loutres au riche pelage et qui fendent rapidement le fil de l'eau pour se sauver d'une île à l'autre; embusquez derrière l'énorme pin sombre la tête curieuse d'un orignal qui regarde un moment passer la flottille et bondit soudain au plus épais du fourré qu'il écarte d'un coup de sa ramure; suspendez sur toutes ces branches d'arbres des nids d'oiseaux de toute espèce, et d'où s'échappe un concert de chants multiples qui se croisent et se mêlent au doux froissement des feuilles, et vous aurez une vision de ce spectacle enchanteur qui ravissait même des captifs s'acheminant vers le poteau de mort.
Après une autre station faite à l'endroit où M. de Sorel devait, un an ou deux plus tard, rebâtir le fort de Richelieu élevé par M. de Montmagny et 1642 et alors abandonné, Griffe-d'Ours et ses guerriers quittèrent le fleuve pour s'engager dans la rivière des Iroquois ou Richelieu.
Au bout de deux jours de navigation, ils s'arrêtèrent au-dessous de rapides qu'il était impossible de remonter en canots. Les Sauvages cachèrent leurs pirogues sous des arbres renversés et des broussailles, au lieu même où M. de Chambly devait bientôt construire le fort Saint-Louis.
Les Iroquois chargèrent ensuite les deux prisonniers de tout le bagage qu'ils pouvaient porter, et eux-mêmes prenant le reste, la petite caravane s'enfonça dans les bois.
Alors commença pour les captifs la plus rude épreuve de leur voyage. Bien que la rivière soit navigable trois lieues au-dessus des rapides de Saint-Jean, les Sauvages qui avaient laissé, en venant, d'autres pirogues à l'embouchure du lac Champlain, préféraient se rendre à pied jusque là. C'était une marche de six grandes journées.
A l'exception de Mlle de Richecourt que l'autorité de Griffe-d'Ours avait empêché d'être maltraitée et dépouillée de ses vêtements, les captifs, blessés, faibles, mal nourris, presque nus, chargés en outre de plus de bagage qu'ils n'en pouvaient porter, devaient se frayer un passage à travers la forêt, par des chemins non battus, parmi les pierres, les ronces, les fondrières, l'eau et tous les embarras imaginables que connaissent ceux-là seuls qui ont un peu couru les bois.
Privés de leurs chaussures, les pieds nus et encore endoloris par les brûlures qu'ils avaient subies, Mornac et Vilarme souffrirent les tortures atroces dans les premières heures de marche. Qu'on se figure de malheureux gentilshommes dont la plante des pieds n'a jamais foulé nue le sol, et obligés de marcher forcément, au pas de gymnastique, en pleine forêt vierge, sur les cailloux et les branches sèches, lorsque leurs pieds saignaient encore des blessures infligées deux ou trois jours auparavant par les Sauvages.
Au milieu de la première journée, Vilarme épuisé s'abattit sur le sol où il resta étendu sans connaissance. Les Iroquois tombèrent sur lui à grands coups de bâtons, le rappelèrent à la vie et le forcèrent à continuer de marcher ainsi jusqu'au soir.
Plutôt que de se faire rosser de la sorte, Mornac se dit qu'il mourrait debout et en marchant!
Le soir vint enfin. Tandis que Mlle de Richecourt se jetait épuisée, mourante de fatigue, sur un tas de feuilles sèches, Mornac et Vilarme furent chargés d'aller chercher le bois et l'eau et de faire la cuisine.
On leur jeta quelques bouchées, puis on les lia chacun à un arbre, à une telle distance du feu qu'ils ne pouvaient en ressentir la chaleur.
La pluie vint à tomber et comme on était à la fin de septembre où les nuits commencent à être froides et que les deux prisonniers étaient à peu près nus, ils passèrent la nuit à grelotter. L'immense fatigue qu'ils éprouvaient leur aurait peut-être procuré quelque sommeil, malgré le froid et l'orage; mais on avait serré leurs liens si fort que la souffrance qu'ils en ressentaient ne leur laissait pas un seul instant de repos.
Vers le milieu de la nuit, Vilarme s'en plaignit à l'un des Sauvages. Il n'en obtint d'autre soulagement que de voir ses liens serrés davantage.
—Cadédis! lui dit Mornac, vous n'avez pas de chance, M. de Vilarme; et vous admettrez que ma persistance à tout endurer sans me plaindre me vaut un peu plus d'égards.
Jeanne de Richecourt, blottie, non loin de Mornac, sous des peaux que Griffe-d'Ours lui avait procurées, frissonnait de froid et de peur. Au moindre mouvement qui agitait le cercle des Sauvages couchés en rond autour du feu, elle se mettait soudain sur son séant et jetait autour d'elle des regards chargés d'angoisse. Mais, comme nous l'avons dit, elle avait subjugué Griffe-d'Ours, et quant aux autres Sauvages elle n'en avait rien à craindre.
Dès les premiers pas qu'il fit, Mornac ne retint qu'à force d'une incroyable énergie les sanglots de douleur que ses pieds enflés, meurtris et ensanglantés, lui arrachaient presque.
Au bout de vingt pas, Vilarme tomba. On le releva à coups de bâton.
Peu à peu cependant la force du mal engourdit leurs pieds, et ils allèrent ainsi jusqu'au soir, marchant comme des automates, laissant des gouttes de leur sang à chaque buisson, à toutes les pierres et aux branches mortes qui remplissaient le sentier.
Comme la nuit approchait et qu'il n'avait rien mangé depuis le matin, Mornac sentit ses jambes de dérober sous lui et tomba en traversant un ruisseau. Il était tellement chargé, son pauvre corps était si las, l'eau si invitante et la vie tellement insupportable, que le gentilhomme eut un instant l'idée d'en finir et de se laisser aller sous l'onde.
Un dernier regard qu'il voulut jeter à sa cousine, comme un adieu suprême, lui remit le courage au coeur.
—C'est sur moi seul qu'elle peut compter pour se tirer des périls qui l'environnent, pensa-t-il en faisant un énorme effort qui l'aida à se relever.
Il en était temps, car déjà ses bourreaux saisissaient de grosses pierres pour les lui jeter.
On se demandera comment Mlle de Richecourt pouvait endurer autant de fatigue. Qu'on se rappelle d'abord qu'elle n'avait pas à marcher pieds nus comme ses compagnons d'infortune, et qu'elle n'avait pas été torturée comme eux. Ensuite elle sentait que si elle avait le malheur de rester en arrière, loin de Mornac et des autres Sauvages et seule avec Griffe-d'Ours, elle était perdue. Aussi s'était-elle dit qu'elle suivrait les autres tant qu'elle aurait un souffle de vie.
Et elle allait toujours, montant, descendant, trébuchant, reprenant pied, tombant et se relevant aussitôt. Mais sa tête était en feu et la fièvre dévorait tous ses membres.
La nuit suivante, les captifs dormirent un peu; ce qui leur rendit assez de force pour continuer leur pénible voyage. Au bout de la sixième journée, ils arrivèrent sur les bords du lac Champlain.
Les Sauvages retrouvèrent leurs canots qu'ils avaient habilement cachés sous les halliers, et les lancèrent sur le grand lac des Iroquois auquel Champlain a laissé son nom.
D'abord étroit et bordé de rives assez basses à son embouchure, le lac allait s'élargissant peu à peu devant les voyageurs, tandis que ses rives s'élevaient ainsi en le dominant plus loin de falaises escarpées.
La petite troupe campa le soir dans l'île au Chapon et le lendemain sur celle des Vents.
Vers le midi de la troisième journée, comme ils arrivaient par le milieu du lac, qui peut avait en cet endroit une douzaine de lieues de large, on aperçut au loin, à l'Occident et au Midi, de hautes montagnes qui élevaient là-bas, au-dessus des sombres forêts, leurs sommets presque toujours couverts de neige.
Griffe-d'Ours montra celle du Midi aux prisonniers, et leur dit que c'était par là que tendait leur voyage, et que là s'élevaient les cabanes d'Agnier où les captifs seraient brûlés.
—Ce gaillard a réellement des procédés fort-délicats! pensa Mornac.
Après avoir passé la nuit suivante sur l'île aux Cèdres et avoir couché le lendemain sur la terre ferme, à l'endroit où le fort Saint-Frédérique devait s'élever plus tard, les Iroquois naviguèrent encore une journée jusqu'à la décharge du lac Saint-Sacrement où ils firent une nouvelle halte de nuit.
Le lendemain il faillait faire un portage de cinq à six lieues pour tourner la décharge et gagner les bords du lac Saint-Sacrement, que les Sauvages appelaient Andiatarocté (lieu où le lac se ferme.) Comme on allait se mettre en marche, Mlle de Richecourt se leva comme les autres. Mais son visage était empourpré. Un instant ses yeux hagards se levèrent au ciel; puis ses jambes se dérobèrent sous le poids de son corps, et elle s'affaissa évanouie sur le sol.
—Il faut porter la vierge blanche, dit Griffe-d'Ours à Mornac et àVilarme.
Et il fit signe aux Sauvages de se charger des effets que portaient les deux captifs.
Un brancard fut improvisé, Jeanne installée dessus, et tous, les Iroquois leur bagage et leurs canots sur l'épaule, Mornac et Vilarme chargés de leur précieux fardeau, se mirent en marche.
Retardée par le transport de la malade la petite troupe mit deux jours à faire les quelques lieues qui les séparaient de lac Saint-Sacrement.
Pendant ce temps, saisie d'une fièvre et d'un délire ardents, Jeanne se tordit sur le brancard avec des gémissements pitoyables.
Mornac qui ne pouvait rien faire pour calmer les souffrances de la jeune fille, marchait, marchait toujours, et tout en la portant jetait sur elle des regards pleins de larmes. Par moments il lui semblait être sous le coup d'un pénible cauchemar, et il se demandait si le ciel pouvait réellement permettre que des chrétiens souffrissent de semblables calamités.
Enfin le matin de la quatrième journée, on rembarqua dans les canots qui gagnèrent en un jour l'extrémité sud-ouest du lac Saint-Sacrement. Ici se terminait le voyage par eau, mais il restait encore, sous des circonstances ordinaires, quatre longues journées de marche avant d'arriver au grand Village des Agniers.
La maladie de Mlle de Richecourt allait encore prolonger le voyage, carJeanne était de plus en plus faible et consumée par une fièvre intense.
Une fois leurs canots cachés sur le rivage de la terre ferme, les Iroquois reprirent leur bagage sur leurs épaules et s'engagèrent dans un sentier assez bien tracé qui aboutissait loin devant eux à la bourgade d'Agnié.
Vilarme ayant voulu se mettre à la tête de la civière sur laquelleMornac et lui portaient la jeune fille, le chevalier lui dit sèchement:
—Prenez l'autre bout, monsieur.
—Et pourquoi plutôt moi que vous?
—Parce que vous n'êtes pas digne de regarder les traits de cette pauvre enfant.
—Ah! prenez garde s'écria Vilarme pâle de colère; s'il est quelqu'un ici qui ne soit pas digne de regarder Mlle de Richecourt, ce doit être vous, chevalier de Mornac. Oui, vous, qui ne vous contentant pas d'être ivrogne, avez fait boire, lors de votre arrivée à Québec, ce chef iroquois qui, dans son ivresse, insulta la jeune fille qu'il apprit ainsi à convoiter et qu'il a relancée ensuite jusqu'à la Pointe-à-Lacaille! Ce que je dis ici, je le sais pour l'avoir appris à Québec, le soir même de votre escapade.
—Je me suis déjà fait ce reproche, M. de Vilarme, répondit Mornac en baissant la tête, et je pleure chaque jours avec des larmes de sang cette étourderie qui va peut-être causer sa perte. Mais, ajouta-t-il en relevant les yeux sur Vilarme avec une fierté dédaigneuse et terrible, cette légèreté, cette folie commise par moi, m'était-il possible d'en prévoir les affreuses conséquences? Tandis que vous Vilarme, ne sentez-vous pas la furie des remords déchirer tout votre être en contemplant la victime que les suites de votre forfait ont réduite en ce déplorable état.
Comme Vilarme feignait d'ouvrir ses petits yeux louches, d'un air interrogateur, Mornac indigné s'écria:
—Moi aussi, je sais tout, assassin!
A ce mot terrible, Vilarme rugit et s'élança les poings fermés surMornac.
Mais deux vigoureux coups de bâton que l'un des Iroquois lui asséna sur le dos firent tomber sa rage, et il s'en alla prendre le pied du brancard en grinçant des dents.
Il devait y avoir un affreux secret entre ces deux hommes qui se haïssaient au point de voir leur inimitié persister jusque dans la navrante détresse où ils étaient tombés. Car l'extrême infortune a pour effet d'adoucir les animosité et de rapprocher les malheureux.
Dans la suite, lorsque Mornac aurait voulu se rappeler les incidents qui marquèrent leur pénible pèlerinage à travers la forêt qui séparait le lac Saint-Sacrement du village d'Agnié, il ne les entrevoyait plus qu'à travers un voile épais qui ne laissait à ses souvenirs que ces traits confus qui nous restent à la suite d'un rêve fatigant. Il se revoyait portant cette civière sur laquelle sa cousine gisait affaissée et mourante. Il se souvenait encore des remords qui étreignaient son coeur en songeant que sa folle inconséquence avait causé tous les tourments qui anéantissaient presque tant de jeunesse et de beauté. Il revoyait Vilarme, l'infâme Vilarme, qui portait l'avant du brancard en lui tournant le dos. En arrière et au devant d'eux, huit sauvages, à demi-nus, les escortaient de leur surveillance active et de leur incessante cruauté. Puis les grands arbres de la forêt, dont les feuilles mortes et à demi tombées jonchaient la terre, défilaient longtemps, bien longtemps, à droite et à gauche sur les bords du sentier.
Voici pourtant un souvenir qu'il conserva vivace jusqu'à la mort, et qui jetait comme un gai rayon de soleil sur cette nuit sombre de son passé.
Après plusieurs journées de marche, des Sauvages inconnus étaient venus au-devant de la caravane en poussant de grands cris qui avaient tiré Mornac de l'espèce d'abrutissement où la fatigue et la souffrance le tenaient plongé. Ces nouveaux venus avaient accompagné quelque temps les prisonniers en poussant des hurlements féroces et les regardant avec des yeux terribles de menaces, lorsque tous débouchèrent de la forêt dans une clairière au centre de laquelle on apercevait, à distance sur les bords de la rivière Mohawk qui se jette dans l'Hudson une grande bourgade Iroquoise.
Ce village formait un long parallélogramme entouré de palissades, et de chaque côté duquel s'étendait une rangé de cabanes.
Griffe-d'Ours fit arrêter la petite troupe, donna l'ordre à Mornac de à Vilarme de déposer le brancard à terre et leur dit avec un cruel sourire:
—Avants que mes frères blancs soient brûlés, ce qui ne tardera guère, nous voulons, comme c'est notre coutume lorsque nous amenons des prisonniers à nos villages, vous donner le plaisir de bien vous sentir vivre encre une fois. Nos frères de la bourgade sont avertis de notre arrivée triomphante. Les voici qui sortent du village et qui s'avancent à notre rencontre. Ils vont se ranger sur deux lignes qui viendront finir ici. Les face pâles entreront ainsi glorieusement dans Agnié entre deux rangs de guerriers. Seulement chacun de nous est armé d'un bâton, et mieux les hommes pâles pourront courir, moins ils recevront de coups.
On voyait s'avancer en effet toutes la population de la bourgade, hommes, femmes, enfants vieillards, tous jetant des hurlements qui faisaient trembler la forêt.
—Ah! ce sont là vos usages, messieurs les Iroquois! pensa Mornac. Eh bien! sang de dious! nous allons voir se le dernier des Mornac se laissera rosser impunément de la sorte!
Dans un clin-d'oeil, un double haie s'était formée sur une longueur de trois ou quatre arpents, et les Iroquois lançaient des cris d'impatience et demandaient qu'on leur livrât les prisonniers.
Deux des sauvages de l'escorte étaient restés derrière les captifs pour les pousser l'un après l'autre entre les deux formidables rangées d'hommes.
Mornac était le plus jeune et le plus alerte des deux. Aussi fut-il gardé pour la fin, pour la bonne bouche, comme on dit, et l'on poussa de force Vilarme dans le terrible entonnoir. A peine y fut-il entré que les coups commencèrent à pleuvoir, de droite et de gauche, comme grêle sur tout le corps du misérable. On ne voyait qu'une nuée de bâtons qui s'élevaient, s'abaissaient, tournoyaient et tombaient, et, au milieu des deux haies grouillantes et hurlantes, Vilarme qui courait à toutes jambes. Un fois il s'abattit sur le sol: une vieille femme qui n'avait pas la force de lever son bâton, lui en avait barré les jambes. Le malheureux fut tellement roué de coups que la douleur lui rendit la force de se relever aussitôt et de s'enfuir vers l'entrée du village où Mornac le vit disparaître au milieu d'un nuage de pierres.
Sans attendre qu'on l'invitât poliment à entrer dans ce gouffre, Mornac bondit en avant.
Griffe-d'Ours qui n'avait pas voulu se priver de ce charmant plaisir de la réception, se tenait le premier sur les rangs. Tout entier au bonheur de voir maltraiter Vilarme, le Sauvage se penchait en avant pour regarder plus loin, lorsque Mornac tomba sur lui comme une trombe et lui arracha son bâton, et d'un coup de poing envoya rouler l'Iroquois à trois pas. Puis brandissant ce gourdin en homme qui connaît toutes les ressources de l'escrime, le chevalier assomma deux autres sauvages en un tour de main, rompit l'une des deux lignes et, rapide comme l'ouragan, prit en dehors de la haie vivante sa course dans la direction du village.
Il avait bien songé d'abord à s'enfuir vers les bois. Mais la pensée de laisser sa cousine à la merci des barbares l'avait retenu.
—Après tout, s'était-il dit avec cette confiance inébranlable que tout gascon place en sa bonne étoile, qui sait si je ne me tirerai point d'affaire, une fois rendu sain et sauf dans le giron de cette aimable populace?
Le brouhaha était indescriptible. Les deux haies s'étaient rompues et chacun courait sus à Mornac.
Mais celui-ci doué de la plus belle paire de jambes qui aient arpenté les terres de Gascogne, courait plus vite qu'aucun des poursuivants. Ses pieds touchaient à peine au sol. Il volait.
Lorsqu'on le serrait de trop près, le terrible bâton dont il était armé tournoyait en sifflant, et le vide se faisait aussitôt devant lui.
Les hommes se bousculaient, culbutaient et criaient, tandis que les enfants et les femmes lançaient des pierres au fugitif qui les esquivait presque toutes.
—Quel dommage que je n'aie pas le temps de m'arrêter pour rire, se disait-il. Ça doit être drôle!
En quelques secondes, il arriva sans encombre à la porte des palissades qui entouraient le village et qu'il franchit sain et sauf, grâce au merveilleux moulinet de son gourdin. Il courut toujours devant lui dans l'espèce de rue qui séparait les deux rangées de cabanes, jusqu'à ce qu'il fut arrivé au milieu de la bourgade, où il aperçut un échafaud qui s'élevait à six pieds au-dessus du sol.