CHAPITRE X

Il prit son élan et sauta dessus.

Là, dominant la foule rugissante qui s'était engouffré sur ses pas dans le village, il passa sous le bras gauche le bâton qui lui avait si bien servi, et croisant fièrement ses bras sur sa poitrine.

—Fils de tes noble aïeux, tu es le premier Mornac qui a jamais fui devant l'ennemi. Mais je veux que le diable m'emporte si tu n'as pas en ce moment les honneurs de la victoire!

OU LE CHEVALIER ROBERT DU PORTAIL DE MORNACS'ESTIMA FORT HEUREUX D'ÉCHANGERL'ILLUSTRE NOM DE SES ANCETRES CONTRE CELUI DECastor-Pelé

Toute la population du village entourait en criant l'échafaud sur lequel Mornac s'était réfugié et d'où il dominait, calme et superbe, cette mer de têtes hideuses qui ondulaient à ses pieds.

—Pouah! sont-ils laids ces bandits-là! se disait le Gascon. Cela valait bien la peine de quitter la cour et les belles marquises de Paris, pour venir aussi loin terminer mes jours au milieu d'une si vilaine population! Car il ne faut pas te faire d'illusion, mon petit Mornac, ces gens-là m'ont l'air fort mal disposés à ton égard, et je crois que tu vas bientôt passer un mauvais quart-d'heure.

Le cris redoublaient à chaque seconde. C'était un concert infernal de vociférations.

—Allons! le moment est venu grommela Mornac. Il te faut mourir, mon vieux, mais mourir comme un soldat, au milieu de la mêlée. Ah! mordious, si j'avais seulement mon épée, les belles estafilades et les grands coups d'estoc et de taille dont je pourfendrais ces marauds! N'importe! ajouta-t-il en reprenant le bâton dans sa main droite, je vais toujours bien, avec cette arme de manant, fêler encore quelques caboches… Et ma pauvre cousine! Ah bah! c'est la plus heureuse de nous trois. Elle va mourir de sa belle mort, car cette fièvre qui la dévore va certainement l'emporter.

En ce moment un Sauvage essayait de monter sur l'échafaud, en arrière deMornac.

Celui-ci l'aperçut du coin de l'oeil, se retourna et lui asséna un grand coup. L'iroquois aurait eu le crâne fracassé, s'il n'eût penché la tête. Mais il n'en reçut pas moins le coup sur l'épaule droite. Ce qui le fit lâcher prise et retomber en beuglant.

Les sauvages semblaient hésiter et Mornac se demandait s'ils n'allaient pas de crainte de l'approcher, lui tirer à distance une flèche ou quelque arquebusade. Il se réjouissait déjà de mourir sans trop de souffrance, quand il sentit l'échafaud se dérober sous ses pieds. Il perdit l'équilibre et roula par terre.

Deux Sauvages s'étaient glissés sous la plate-forme et avaient abattu deux des quatre pieux sur lesquels elle reposait. Avant que le malheureux gentilhomme pût se relever il était entouré, maintenu à terre et garrotté.

L'échafaud fut relevé en un clin-d'oeil et Mornac hissé dessus. Tandis qu'on l'attachait à l'un des deux poteaux qui dominaient la plate-forme, on apporta Vilarme qu'on venait de retrouver blotti sous un ouigouam. Le misérable était tellement couvert de contusions que c'était grande pitié de le voir.

Lorsqu'on eut lié Vilarme à l'autre poteau, Griffe-d'Ours s'approcha deMornac et lui dit:

—Mon frère est agile et brave.

—N'est-ce pas? repartit Mornac. Et cet oeil qui te sort de la tête en témoigne visiblement.

Oui, reprit le chef. Mais nous allons voir si tu conserveras ta fierté dans les tourments. Tout à l'heure nos jeunes gens vont commencer à tecaresser. Cela durera longtemps; car ceux qui veulent t'éprouver sont nombreux. Ensuite, tu seras brûlé. Mais auparavant, comme c'est l'usage des guerriers, tu vas chanter ta chanson de mort.

—Au fait! pourquoi pas? dit Mornac. Autant vaut chanter que se lamenter inutilement.

Et d'une voix mâle il entonna cette chanson de bravache:

Je suis un cadet de GascogneNé d'un père très-fortunéQui, sandis! viveur sans vergogne,Mourut bel et bien ruiné

Il ne me laissa rien pour vivreQu'un donjon moussu que le ventÉbranlait, tandis que le givreSur mon lit descendait souvent.

Mais j'avais du courage en l'âmeEt j'eus bientôt pris mon parti;Des aïeux décrochant la lamePour guerroyer je suis parti.

Je devins soldat d'aventure,Marchant le jour sous le harnaisAyant le ciel pour couvertureLa nuit lorsque je m'endormais.

Or, par un beau jour de bataille,Je m'en allai si loin, fauchantA grands coups d'estoc et de taille,Qu'officier fus fait sur le champ.

Plus tard, de simple volontaire,Grâce à maints coups de bon aloi,Je passai brillant mousquetairePour veiller auprès de mon roi.

Le jour aux pieds des grandes dames,J'étais vraiment fort glorieuxCar j'enflammais toutes leurs âmesDu regard brûlant de mes yeux.

Cadédis! au Louvres la GardeSait mêler le doux au devoir!Souventes fois on se hasardeA courir Paris vers le soir.

Longeant dans l'ombre la murailleJ'avisais quelque frais minousEt criais au manant: «Canaille,Au large! ou je te fends, bourgeois!»

Après amoureuse aventureTrouvant le cabaret fermé,Je frappais sur la devantureDe ma dague le point armé.

Dedans la taverne fumeuseJ'entrais m'asseoir près d'un soudardQui de ma vie aventureuseJadis partagea le hasard.

Nous vidions plus d'un plein grand verreEt causions jusqu'au lendemain,Nos éperons grinçant par terreEt le front perdu dans la main.

De la sorte coulait ma vie:Je savais narguer le malheurEn évitant toute autre envieQue pouvait gâter mon bonheur.

Champ trop restreint pour la victoireJ'ai quitté le vieux continent,Pour promener un peu ma gloireDe l'Orient à l'Occident.

Je disais: «Que la mort m'attrape,Là-bas, je m'en ris! si vainqueur,Dans une bataille, elle frappeSon sire et maître droit au coeur.»

Allez, moricauds, qu'on apprêteLe bûcher qui me doit brûlerEt que l'on convoque à la fêteTous les porte-flèches d'Agnier.

Tête de bouc, farfadet, gnome,connu sous le nom d'IroquoisViens donc voir comme un gentilhommeLaisse échapper le sang gaulois!

Venez, bourreaux, prenez la hacheEt le couteau, le feu, le ferEntourez-moi que je vous cracheMon mépris, truands de l'enfer!

Tout le temps que dura la chanson de Mornac, les Sauvages s'étaient tenus cois autour de lui. Le sang-froid du Gascon en imposait à ces hommes pour qui le courage était la plus grande vertu.

Aussi l'acclamèrent-ils quand il eut fini.

Griffe-d'Ours qui se tenait au premier rang lui dit:

—Nos guerriers sont contents de toi. Ils vont te prouver tout de suite en te torturant avec toute l'attention que mérite un capitaine. Nous ne négligerons rien pour te rendre les honneurs qui sont dus à ton courage.

Des jeunes gens armés de couteaux vinrent à Mornac en se disputant à qui commencerait à le tourmenter.

Le gentilhomme les regardait avec un sourire dédaigneux accroché au bout de sa moustache, et rassemblait toutes ses forces pour mourir en homme de coeur, lorsque, sur un signe de Griffe-d'Ours, les jeunes hommes s'arrêtèrent.

La foule se fendait devant une vieille femme qui s'approchait de l'échafaud en traînant ses pieds affaiblis par l'âge. Arrivée au lieu du supplice, elle s'arrêta et se mit à parler d'une voix chevrotante.

On l'écoutait en silence.

N'entendant pas un mot d'Iroquois, Mornac ne la comprenait point.

—Peste soit de la vieille bavarde! murmura-t-il. Pourquoi s'en vient-elle ainsi prolonger mon agonie?

Voici ce que disait pourtant le vieille femme:

—C'est en vain que j'ai cherché mon fils, le Castor-Pelé, parmi les guerriers qui ont amené ces captifs. Ne le reconnaissant pas d'abord au milieu du parti qui revenait avec Griffe-d'Ours, j'ai cru que mes yeux vieillis ne pouvaient plus reconnaître mon fils chéri. Hélas! ma vue n'est que trop bonne et ne m'avait point trompée. Le soutien de ma vieillesse est resté là-bas et dors sous la terre des Français. Que vais-je devenir, moi qui suis maintenant seule au monde? Qui m'apportera le bois pour entretenir le feu de ma cabane? Qui pour soutenir les derniers jours de ma douloureuse existence, ira chasser dans les bois le caribou rapide et pêcher le poisson sur les lacs lointains? Personne! et je devrai mourir de faim, si les vieillards du conseil, les guerriers et les jeunes gens ne me permettent pas d'adopter ce visage pâle pour mon fils.

Elle montra Mornac de sa vielle main ridée.

Un murmure désapprobateur courut dans la foule et les jeunes gens désappointé brandirent leurs couteaux d'un air décidé. Griffe-d'Ours ne paraissait pas un des moins déterminés à se défaire de Mornac. Les raisons ne lui en manquaient pas.

Le plus vieux des anciens de la nation qui se tenait au bas de l'échafaud dit alors:

—Depuis quand les jeunes gens d'Agnié refusent-ils de se soumettre aux usages établis? La mère de Castor-Pelé veut adopter le jeune visage pâle pour remplacer son fils tué sur le sentier de guerre, que sa volonté soit satisfaite. Jeunes hommes, détachez le prisonnier. Il est libre.

Les jeunes gens rengainèrent leurs couteaux et se mirent à délierMornac.

Celui-ci l'air ébahi, les regardait faire, et se demandait quel genre de tourment allait remplacer ceux qu'il venait d'éviter.

Ses liens étant tombés, comme il ne bougeait point, Griffe-d'Ours lui dit froidement:

—Si le visage pâle comprenait le langage des Iroquois, il saurait qu'il est libre. Cette femme qui vient de parler t'adopte pour son fils que tu as tué; c'est la coutume. Va-t'en habiter avec elle et montre-toi aussi bon fils que le Castor-Pelé dont tu porteras désormais le nom. Seulement sache bien que si tu essayes de te sauver, rien alors ne saurait te soustraire au supplice du feu.

—Vive Dieu! s'écria Mornac, en sautant à bas de l'échafaud, j'ai tout de même une fameuse chance, cadédis! Que le diable m'emporte si je n'embrasse pas cette vieille qui, toute laide qu'elle est, ne m'en a pas moins sauvé la vie.

Et il sauta au cou de la vieille femme qui se laissa faire.

—Hein! grommela-t-il en desserrant aussitôt les bras; c'est malheureux que maman sauvage sente autant l'huile rance. Je m'habituerai difficilement à son odeur maternelle.

Frustré dans leur espoir de torturer Mornac, les jeunes gens s'étaient tournés du côté de Vilarme, et leurs allures laissaient voir au misérable qu'il allait payer pour deux. Aussi était-il jaune de peur; les dents lui claquaient dans la bouche.

Déjà l'un des sauvages s'était emparé de la main droite du malheureux et se préparait à la transpercer avec la pointe d'un couteau quand la foule s'ouvrit encore pour laisser passer une autre femme encore plus laide et repoussante. Cinq ou six enfants sales et nus la suivaient; elle en portait un autre à la mamelle.

—Je viens d'apprendre, dit-elle avec des sanglots vrais ou feints, que le compagnon de ma vie, le Serpent-Vert, a été tué par les Français! Me voilà seule désormais, seule avec les enfants qu'il m'a laissés! Que mon ouigouam va me sembler désert! L'hiver approche, et je n'ai rien dans ma cabane pour nourrir mes enfants durant la saison des neiges. Nous allons tous périr de faim!…

Ici elle s'arrêta, car ses pleurs redoublaient.

—Donnez-lui le Français! s'écria une voix railleuse; et quelqu'un dans la foule désigna Vilarme du doigt.

Un formidable éclat de rire accueillit cette proposition. La digne épouse de Serpent-Vert passait à bon droit pour la femme la plus acariâtre du village. C'était une vraie furie que la Corneille, et comme le Serpent-Vert avait toujours eu la réputation d'un mari souvent battu, pas un guerrier de la tribu n'aurait voulu remplacer le défunt, même pour une douzaine d'arquebuses toutes neuves.

—Donnons-lui le Français! répétèrent en choeur les jeunes gens.

Et ils s'empressèrent de délier Vilarme avec une célérité qui indiquait clairement que l'infortuné ne faisait qu'éviter un genre de supplice pour en subir un autre plus insupportable encore.

Pour se bien venger d'un homme on ne ferait vraiment pas mieux dans le pays le plus civilisé.

Vilarme levait pourtant au ciel des yeux rayonnants de joie.Griffe-d'Ours lui dit:

—Face pâle, ne te réjouis pas trop vite! Peut-être qu'avant la nouvelle lune tu viendras te soumettre de toi-même au poteau de la torture afin qu'on mette fin à ton supplice. Pour ma part, j'aimerais mieux être scalpé et brûlé dix fois à petit feu que d'être le mari de la Corneille. Va, chien, et que le bras de ta compagne te soit léger.

Mornac avait parfaitement saisi le sens de cette scène par la pantomime des acteurs; et comme on conduisait Vilarme en triomphe au ouigouam de la Corneille, le Gascon dit à son compagnon de captivité:

—Mes respects à madame votre épouse, et veuillez embrasser pour moi votre intéressante famille, ajouta-t-il en désignant les enfants morveux de Serpent-Vert.

—Vous me payerez avant longtemps tous vos sarcasmes! gronda Vilarme qui lui montra le poing.

La mère adoptive de Mornac le conduisit dans sa cabane. Quand elle y fut entrée sûre qu'ils étaient seuls, elle regarda Mornac avec douceur, fit le signe de la croix et dit, tout bas, en français:

—Je suis chrétienne.

Et son air semblait ajouter:—Comme telle je te pardonne la mort de mon fils.

Ce qui était vraiment sublime ou milieu d'un peuple qui ne pratiquait rien moins que le pardon des injures.

Le chevalier surpris voulut l'interroger. Mais elle ne savait de français que ces trois mots seulement.

Cette pauvre femme avait été baptisée par le père Jogues, torturé en premier lieu lors de sa captivité chez les Agniers en 1612 et assassiné par eux, quatre ans plus tard, dans l'un des villages Iroquois, où il avait été envoyé en ambassade par M. de Montmagny.

Une heure après, Mornac achevait de dévorer un énorme morceau de venaison que la bonne vieille lui avait donné, quand des cris perçants, suivis de grands éclats de rire, l'attirèrent au dehors.

Un rassemblement de Sauvages entourait le ouigouam de la Corneille.Mornac s'approcha et se mêla au cercle des curieux.

Madame de Vilarme, les cheveux épars sur le dos comme l'une des Euménides, un pied appuyé sur la tête de son nouvel époux qu'elle avait renversé par terre (car c'était une maîtresse femme que la Corneille) le rossait à grand coup de bâtons.

François de Vilarme ne voulut jamais avouer le motif qui avait si déplorablement terminé sa courte lune de miel.

—Tonnerre de Gascogne! pensa Mornac en regagnant le ouigouam de la bonne vieille, voici bien la plus grande calamité à laquelle j'ai jamais échappé.

Griffe-d'Ours avait fait transporter Jeanne de Richecourt dans la cabane de la Perdrix-Blanche.

La Perdrix-Blanche, soeur de Griffe-d'Ours, devais son nom à son teint moins cuivré que celui des autres femmes de sa race. Elle venait de perdre son mari, tué dans une expédition de guerre, et habitait seule avec deux enfants, un ouigouam rendu désert par la mort du guerrier.

Jeanne en proie à une fièvre inflammatoire des plus ardentes fut suspendue plusieurs jours entre la vie et la mort. Enfin la force de la jeunesse, et peut-être l'absence de tout médecin, triomphèrent de la maladie, et trois semaines après son arrivée au village d'Agnié elle était en convalescence.

Plusieurs fois, Mornac s'était glissé jusqu'à elle et lui avait prodigué les consolations et les secours qu'il était en son pouvoir de lui donner. Dans ses courtes visites à sa cousine, il lui fallait pourtant user d'une extrême prudence. Car un jour, Griffe-d'Ours l'avait vu sortir du ouigouam de la Perdrix-Blanche et lui avait dit qu'il le tuerait s'il le revoyait encore entrer dans la cabane où logeait la vierge pâle.

Griffe-d'Ours lui-même n'avait pas encore tenté de revoir la jeune fille. Mornac le savait, et jusqu'à ce jour il était resté tranquille, prêt pourtant à agir à la première occasion.

Quant à Vilarme, il faut croire que Griffe-d'Ours l'avait signalé à la vigilance de la corneille ou que celle-ci était fort jalouse. A peine le malheureux remplaçant du Serpent-Vert faisait-il un pas hors de la cabane de sa moitié que cette dernière l'y faisait rentrer à grand coups de bâtons. Vilarme avait d'abord voulu regimber, mais il avait toujours eu le dessous dans ses luttes avec la Corneille, une fière femme, je vous le jure, et maintenant il filait doux.

On était aux premiers jours de novembre. Jeanne de Richecourt encore faible, reposait assise sur une eau d'ours, dans un coin de la cabane.

Il lui avait fallu beaucoup d'énergie pour supporter les incommodités de la vie sauvage qui étaient des plus grossières quoi qu'en aient écrit Châteaubriand et bien d'autres.

D'abord, pour une femme délicatement élevée et malade, c'était une triste nourriture que de l'anguille fumée, des bouillons impossibles à la chair de chien, et d'autres salmigondis sans sel et sans épices, ainsi que des galettes de farine de maïs grossièrement moulu ou plutôt pilé dans des mortiers.

Nos peuplades sauvages avaient peu d'égards pour leur estomac et ne connaissaient point les douceurs de la table. La chair de chien faisait leurs délices, et encore n'en mangeaient-ils pas souvent vu qu'on la réservait pour les grands galas. Quant à la venaison ils n'en mangeaient, pour ainsi dire que dans leurs expéditions de chasse ou de guerre. Le sauvage, indolent, ne prenait pas la peine de sortir du village, en temps ordinaires, pour se procurer de la venaison fraîche. On faisait une, deux grandes chasses par an, et toute la viande que en provenait était aussitôt fumée et convertie enpémican. L'on vivait là-dessus durant la plus longue partie de l'année.

Pour ce qui est de leurs cabanes, elles étaient de la plus grande malpropreté. Les punaises et les puces y avaient le droit de cité le mieux établi, et les chiens, sales, hargneux et voraces, y étaient presque les égaux des maîtres avec lesquels ils couchaient pêle-mêle et mangeaient habituellement. Bien que les Iroquois, dont le nom voulait direfaiseurs de cabanes, se logeassent mieux que les autres Sauvages, leurs habitations n'avaient guère d'autres commodité que de les mettre à l'abri des plus graves intempéries des saisons.

Leurs ouigouams avaient ordinairement quatre-vingt pieds de longueur, vingt-cinq ou trente de large et vingt de haut, quelquefois plus et souvent moins encore. Ces cabanes étaient couvertes d'écorces de bouleau, ou de bois blanc. A droite et à gauche régnait à l'intérieur une estrade d'environ neuf pieds de largeur sur un pied d'élévation; elle servait de lit. Le feu se faisait entre ces deux estrades, et la fumée sortait par une ouverture pratiquée au milieu du toit et qui laissait voir le firmament. J'allais dire le ciel, mais un assez grave inconvénient causé par cette cheminée primitive, m'en empêche: lorsqu'il neigeait et que le vent venait à rafaler à l'intérieur, c'était un vrai supplice que d'être obligé d'y rester. La fumée devenait alors tellement suffocante qu'il fallait mettre la bouche contre terre pour respirer, tant ces acres vapeurs saisissaient à la gorge, au nez et aux yeux.

Le jour où nous rejoignons Mlle de Richecourt sous le ouigouam de la Perdrix-Blanche, comme le vent soufflait par rafales, la fumée aveuglait la pauvre enfant dont les yeux et la gorge était en feu.

Elle mangeait tristement une fade sagamité de maïs et disputait avec peine à deux gros chiens, l'écuelle où ceux-ci s'efforçaient de porter le museau. Malgré ces désagréments, sa pensée était plutôt arrêtée sur sa situation morale que sur ses souffrances physiques.

Grâce à la hardiesse de Mornac qui ne craignait pas d'exposer sa vie chaque jour pour venir la rassurer, Jeanne savait que Griffe-d'Ours n'avait encore osé tenter contre elle. Mais maintenant que la santé lui revenait, quel horrible sort l'attendait donc?

Instinctivement elle passa la main sous la peau d'ours qui lui servait de natte, et s'assura que son petit poignard y était encore. Sa figure se rasséréna au contact du stylet qu'elle avait réussi à dérober aux regards de la Perdrix-Blanche.

—Si je suis obligée de m'en servir, pensait-elle, Dieu voudra bien me pardonner.

Elle était plongée dans ces réflexions, quand la peau qui fermait l'entrée du ouigouam s'écarta lentement. La Perdrix-Blanche étant sortie depuis quelques moments, Jeanne, qui s'était recouchée, pensa que c'était elle qui revenait, et ne s'en troubla pas. Mais, tout à coup elle aperçut, à quelques pieds de son lit, Griffe-d'Ours qui la regardait.

Elle se mit sur son séant et sa main frémissante alla chercher le stylet caché sous la peau d'ours; mais elle se garda bien pourtant de le laisser voir.

—Tant que la vierge blanche a été bien malade, dit Griffe-d'Ours, le chef n'a pas voulu pénétrer jusqu'à elle, de peur d'augmenter son mal. Mais la Perdrix-Blanche m'a dit que la vierge pâle est mieux et je suis venu lui dire que je m'en réjouis.

Jeanne effrayée n'osait rien dire de peur d'irriter l'Iroquois qu'elle fixait de ses grands yeux bruns fatigués par la fièvre, quand elle s'aperçut que la portière du ouigouam s'entr'ouvrait pour laisser passer doucement une curieuse figure de sauvage. Cette tête avait bien les cheveux relevés sur le sommet du crâne, avec une plume au milieu, à la manière iroquoise, mais ils n'étaient pas rasés au-dessus du front et des tempes; les joues étaient peintes de couleurs voyantes, mais sillonnées contrairement aux autres sauvages, de longues moustaches en croc. C'était bien la plus drôle de tête de guerrier des Cinq Cantons!

Apparemment qu'elle n'avait rien qui pût effrayer; car à sa vue, Jeanne sembla rassurée et feignit de regarder Griffe-d'Ours avec la plus grande indifférence.

Celui-ci tournait le dos à la portière et ne pouvait remarquer l'intrus.

—Ma soeur paraît encore faible, reprit l'Iroquois; je vois qu'il nous faut retarder notre mariage de quelques jours.

Jeanne frémit.

L'homme qui se tenait à la porte de la cabane brandit silencieusement son couteau.

Ce geste dut remettre complètement Mlle de Richecourt, car elle leva surGriffe-d'Ours ce regard fier que celui-ci en pouvait supporter.

Il baissa les yeux et dit:

—Le chef reverra la vierge blanche encore une fois avant que d'en faire sa femme.

Comme il se retournait pour gagner la porte de la cabane, la tête du mystérieux personnage avait disparu.

Jeanne était encore sous la pénible impression que venait de lui causer cette visite importune, quand la portière s'écarta de nouveau et la curieuse tête tatouée apparut encore une fois.

L'homme entra après avoir jeté un furtif coup d'oeil au dehors.

—Le Castor-Pelé, guerrier de la tribu de l'ours, présente ses hommages à très-haute demoiselle de Richecourt, dit-il en s'approchant de la jeune fille avec un profond salut.

—Vous serez toujours fou, mon cousin, dit Jeanne à Mornac. Vous riez de tout, même dans les situations les plus sérieuses.

—Conserver son sang-froid et sa gaîté dans les plus grands périls est le meilleur moyen de les surmonter tous, repartit Mornac. Mais dites donc, charmante cousine, comment trouvez-vous le chevalier du Portail de Mornac en son nouveau costume de guerrier iroquois?

—Superbe en vérité! répondit Jeanne qui éclata de rire.

Mornac était complètement métamorphosé. Guêtres de peau de daim, large ceinture dont les franges retombaient presque jusqu'au genou, couteau à scalper, tomohâk, collier de griffes et dents de bêtes fauves, rien ne manquait à son accoutrement. Mais ces damnées moustaches faisaient, au milieu de tout cela, l'effet le plus comique!

—Le Castor-Pelé est un grand guerrier! dit-il en se drapant à l'espagnole dans la large peau de castor qui lui tombait des épaules.

—Oui, et le plus grand Gascon des bords de la Garonne.

—Ah! pour ça, ma cousine, c'est dans le sang, voyez-vous. Et sur mon âme, sans vous faire injure, je crois que vous en avez un peu dans les veines!

Si je me déguise ainsi, c'est pour plaire à nos gardiens. Savez-vous que je commence à être populaire au milieu d'eux. En cela, j'ai mon but, croyez-moi bien.

Il se fit en ce moment un grand bruit au dehors.

Mornac prêta l'oreille.

—Je me sauve, dit-il, on pourrait s'apercevoir que nous sommes ensemble. Main se craignez rien je veille sur vous.

Il s'esquiva.

Quand il fut sorti de la cabane il aperçut le crieur qui parcourait toutes les rues pour convoquer le Conseil. Chacun accourait au centre du village et Mornac fit comme les autres.

Tous les hommes au-dessous de soixante ans se tenaient en plein air, tandis que les vieillards entraient dans cabane du conseil pour y délibérer.

Pendant tout le temps que siégea le conseil, la foule garda le plus profond silence au dehors.

Au bout d'une demi-heure, l'orateur sortit de la cabane et s'avança vers les jeunes gens qui le renfermèrent au centre d'un cercle qu'ils composèrent en s'asseyant en rond.

L'orateur rendit compte de la délibération.

A la fin de chaque période l'assemblée criait à tue-tête:

—Andeya!

Ce qui voulait dire:

Mornac assis comme les autres, regardait cette scène d'un air ahuri.

Quand l'orateur eut fini de parler, il rentra dans les rangs.

Alors Griffe-d'Ours, son tomohâk à la main, s'avança au milieu du cercle, suivi de deux ou trois hommes qui plantèrent au centre un poteau près duquel ils s'assirent, en battant une mesure rapide sur une espèce de cymbale.

Griffe-d'Ours se mit alors à danser à droite et à gauche et entonna un chant énergique.

Quand il était hors d'haleine, il s'arrêtait, frappait un coup de massue sur le poteau, puis reprenait sa danse et son chant.

—Je donnerais bien ma bourse vide, dit Mornac à demi voix, pour savoir ce que tout cela veut dire.

Son voisin, qui baragouinait quelques mots de français l'entendit et lui dit:

—Griffe-d'Ours… partir aujourd'hui avec ses jeunes gens pour rencontrer les Mohicans [43] qui veulent nous attaquer.

[Note 43: Les Mohicans étaient les ennemis jurés des Iroquois. Ils habitaient entre l'Hudson et l'Océan.]

—Bonté du ciel! pensa Mornac, notre chance continue à nous favoriser. Si l'expédition dure plusieurs jours, ma cousine aura le temps de se rétablir et nous filerons! Car, mordious! je commence à m'ennuyer ici!

L'assemblée se dispersa. Tandis que les guerriers qui devaient suivre Griffe-d'Ours couraient à leur cabane pour faire leurs préparatifs de départ, Mornac s'en alla flâner en dehors de l'enceinte du village. Il allait de ci de là, fièrement drapé dans son manteau de fourrures, bayant aux grues et songeant à singulière destiné qui le métamorphosait de la sorte, lorsque soudain, il entend des cris, et voit, à quelque distance une femme qui se tord les bras de désespoir et semble appeler à l'aide.

Il accourt et reconnaît la Perdrix-Blanche qui se tient sur les bords de la rivière Mohawk en remplissant l'air de ses cris.

D'un geste désespéré elle lui montre son enfant, âgé de cinq ou six années, qui se débat au milieu de la rivière assez profonde en cet endroit.

L'enfant avait déjà deux fois enfoncé sous l'eau et venait de reparaître à la surface.

En un clin d'oeil, Mornac se débarrassa de son manteau, de sa ceinture et de se guêtres, et s'élança dans la rivière.

Emporté par le courant et suffoqué par l'eau qu'il avait avalée, le malheureux enfant allait disparaître pour la troisième et dernière fois, lorsque Mornac, bon nageur, le rejoignit, le saisit par les cheveux, le ramena au rivage et le déposa vivant dans les bras de la Perdrix-Blanche.

La pauvre mère, éperdue de joie se jeta aux pieds de Mornac, et se mit à lui embrasser les genoux en murmurant de douces paroles qu'il aurait bien voulu comprendre.

Puis elle prodigua ses soins à l'enfant.

—Je crois bien, sandis! pensa le Castor-Pelé, en remettant ses guêtres et sa ceinture, que je viens de me faire une alliée fidèle et dévouée.

Le soir du même jour, Mornac veillait seul auprès du feu dans le ouigouam de sa mère adoptive.

A demi couché sur la peau de bison, les mains croisées sur les genoux, les yeux fixés sur l'ouverture du toit, par où les étincelles s'échappaient pétillantes et s'en allaient s'éteindre dans l'air, après avoir un instant brillé comme les étoiles qui scintillaient dans le coin du ciel visible par la déchirure du toit de la cabane, le chevalier suivait le vol de sa rêverie capricieuse comme la fumée du brasier.

Il en était à se demander comment l'ombrageux Griffe-d'Ours avait pu se décider à le laisser en arrière, et libre de voir Mlle de Richecourt autant qu'il le désirait. Pourquoi le chef n'avait-il pas songé à l'emmener avec ses jeunes gens et l'éloigner du village? C'est ce que Mornac ne pouvait s'expliquer.

S'il eût mieux connu les chef iroquois, cet oubli eût moins excité sa surprise.

La grande passion des Iroquois était la guerre; quant à l'amour, vu qu'ils n'en connaissaient point les délicatesses platoniques et qu'ils considéraient l'abus des jouissances physiques comme énervantes et fatales aux guerriers, ils n'en usaient que fort modérément. Ce petit peuple de conquérants, qui, dans l'espace de tout un siècle, fit trembler l'Amérique du Nord du retentissement de ses armes, avait, à défaut d'instincts plus généreux, l'intelligence de la férocité, et surtout le besoin de ménager ses forces afin de faire face aux nombreux ennemis qui l'entouraient de toutes parts.

Si telles étaient les idées du gros de la nation iroquoise, on conçoit sans peine que Griffe-d'Ours, que ses exploits avaient fait nommer chef à un âge assez peu avancé, et auquel ses cruautés avaient mérité le surnom deMain-Sanglante, estimait bien plus les ardentes émotions de la bataille que les «gentils combats d'amour», comme disaient les trouvères de la vieille Europe.

Aussi, à peine avait-il su que les quatre autres cantons iroquois se disposaient à envoyer des partis contre les Mohicans leurs plus redoutables ennemis, que Griffe-d'Ours avait oublié sa belle captive, Mlle de Richecourt, ainsi que Mornac et Vilarme, pour ne plus songer qu'à choisir des jeunes gens et à les bien armer en guerre. Le temps pressait, et le soir même il était parti, gonflant sa forte poitrine des âcres senteurs de la forêt en songeant à la bonne odeur du sang des vaincus.

Mornac en était encore à chercher la solution de ce problème, quand une ombre s'interposa entre lui et la lumière du feu. Il se leva et reconnut la Perdrix-Blanche.

Celle-ci le prit par la main, l'attira doucement vers la porte de la cabane et lui fit signe de la suivre.

Le village était plongé dans l'obscurité. Complet y eût été le silence, si l'on n'eût entendu, de ci et de là, un chant bizarre et monotone, les frais éclats de rire de quelque jeune fille, et les aboiements de certains chiens répondant aux échos de leur propre voix que leur renvoyait la forêt sonore.

En quelques secondes la Perdrix-Blanche arriva à son ouigouam où elle fit entrer Mornac qu'elle conduisit auprès de Mlle de Richecourt.

Jeanne était assise sur son lit en peau d'ours. Elle tendit la main au chevalier, et lui dit de s'asseoir à côté d'elle sur la longue estrade qui régnait autour de la cabane.

Tandis que la Perdrix-Blanche prenait place tout près du grand feu qui flambait au milieu du ouigouam, mademoiselle de Richecourt dit au chevalier:

—Je ne sais, en vérité, si les attentions de cette femme cachent quelque piège, ou si elles sont sincères; mais depuis midi, elle ne cesse de m'accabler de prévenances. Voyant que je paraissais triste, elle me fit signe, il y a un instant, qu'elle allait chercher quelqu'un; et voilà qu'elle vous amène ici. Il est vrai que son frère est parti ce soir.

—Je crois pouvoir vous donner la clef de ce mystère, répondit Mornac avec un sourire. J'ai sauvé, ce matin, l'un des enfant de cette femme, au moment qu'il était en train de se noyer. C'est sans doute la reconnaissance qui la pousse à agir ainsi.

—Mais racontez-moi donc ce sauvetage?

Le chevalier se rendit au désir de Jeanne et lui dit en terminant.

—Vous voyez que j'ai gagné cette femme à notre cause, et que nous pourrons au besoin compter sur elle.

—Un bienfait n'est jamais perdu, chevalier.

—Non certes, et surtout celui-là qui me va permettre de m'approcher plus souvent de vous belle dame.

—Belle! je ne le dois être guère. Le manque de miroir ne m'a pas permis de constater les ravages que la maladie causés chez moi; mais je suis sûre que je suis affreuse.

—Affreuse! s'écria le galant gentilhomme qui mit un genou en terre et s'empara de la main blanche de la jeune fille en dévorant du regard ses traits pâlis mais toujours beaux. Je vous jure, ma cousine, que vous êtes bien la plus adorable femme qui soit au monde. Et j'ajouterais la plus adorée, se je craignais que vous ne prissiez ce dire pour une gasconnade; ce dont, sur mon honneur, je serais fort malheureux!

Je prie le lecteur de croire que le chevalier était bien sincère. Car, il le faut avouer en toute conscience, ce pauvre Mornac était amoureux de sa cousine.

Jeanne se sentit rougir sous le regard ardent du jeune homme, et lui retira doucement sa main en disant:

—Mon cousin veuillez reprendre votre place et ne me plus conter fleurette. Nous avons à nous occuper ce soir de choses bien plus sérieuses, trop sérieuses même, j'en ai peur.

—Que voulez-vous dire, fit Mornac qui se rassit tout honteux de voir sa déclaration si froidement accueillie. Le gaillard avait toujours été fort entreprenant auprès des femmes, et moi, son historiographe, je dois à la vérité d'avouer qu'il avait rarement trouvé de cruelles.

—Ne vous souvenez-vous donc pas, chevalier, que vous m'avez promis de me dévoiler la funeste influence que Vilarme a sur ma vie.

—Oh! Vous êtes trop faible encore, mademoiselle, pour résister aux pénibles émotions que ce récit vous causerait. Il vaut mieux attendre que vous soyez parfaitement rétablie.

—Attendre encore! Non pas. Voici la première occasion qui nous est offerte de causer librement; nous en devons profiter. Ce secret terrible me pèse; et le sentir étreindre plus longtemps mon coeur me causera plus de mal que d'en voir se révéler toute l'horreur.

—Ma chère Jeanne, n'insistez pas, je vous prie, fit Mornac en serrant la main de sa cousine.

—Si, monsieur, j'insiste! répliqua mademoiselle de Richecourt qui se dégagea vivement.

—Soit, puisque vous l'exigez. Mais je vous supplie, d'avance, de me pardonner si je suis forcé, par la vérité des faits, de faire douloureusement vibrer les cordes les plus sensibles de votre coeur.

D'un léger signe de tête Jeanne donna son assentiment.

Après un recueillement qui dura quelques minutes, Mornac commença dans ces termes:

—Une allée avant la mort du défunt roi Louis XIII, mademoiselle de Boisbriant, de Kergalec passait pour l'une des plus ravissantes filles d'honneur de notre bien-aimée reine-mère, Anne-d'Autriche, que Dieu veuille nous conserver longtemps encore.[44]

[Note 44: Anne-d'Autriche devait mourir en 1666.]

«Outre les charmes de sa personne elle avait de la fortune, et se trouvait orpheline et fille unique. Il était notoire qu'elle avait de grands biens en Bretagne. Vous pouvez vous figurer qu'elle ne manquait pas d'adorateurs. Tous les beaux muguets de la cour s'empressaient autour d'elle et l'accablaient de leurs déclarations plus ou moins intéressées, mais toutes des plus passionnées. Ce que je vous en dis je ne le sais que pour l'avoir entendu raconter par la suite; car je n'étais alors qu'un enfant.

«Parmi les gentilshommes les plus assidus auprès de mademoiselle de Kergalec, le comte de Richecourt et le baron de Vilarme étaient les plus empressés.

«Vous vous rappelez combien votre père, mon oncle vénéré avait la tournure et les traits distingués; et vous savez aussi bien que moi si Vilarme a dans tout son être quelque chose de sinistre et de repoussant. Mais il avait de la fortune et le comte de Richecourt ne possédait que les grâces de sa personne, de grandes qualités morales et son épée pour tous biens. Aussi d'aucuns, les jaloux, disaient-ils que Vilarme l'emporterait peut-être sur son séduisant rival.

«Votre mère avait l'âme trop belle et le goût trop délicat pour réaliser cette prédiction maligne. Les hommages du comte de Richecourt furent agréés, le mariage fixé et annoncé, et M. de Vilarme éconduit, paraît-il, assez lestement.

«Jaloux, haineux et malappris autant qu'un Turc, Vilarme insulta publiquement le comte pour le forcer de se battre. Celui-ci, dont la bravoure était proverbiale, se garda bien de ne point relever le gant, et la rencontre eut lieu à Saint-Germain et 1613.

«Vilarme reçut en pleine poitrine un grand coup d'épée qui le cloua au lit pour plusieurs mois.

«Sur ces entrefaites eut lieu le mariage du comte de Richecourt et de mademoiselle de Kergalec.

«Quelque temps après Vilarme quitta la France, mais non sans proférer de terribles menaces contre les nouveaux époux qui venaient de partir pour la province et s'en étaient allés passer la belle saison de leur jeunesse et de l'année en leur château de Kergalec, sur les rives brumeuses de la Bretagne.»

—Ici ma narration commence à toucher des faits d'une extrême délicatesse, et je vous prie encore une fois, ma chère cousine, de vouloir bien me pardonner ce que le récit en pourrait offrir de blessant pour votre affection filiale.

«Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion, soit dans ce pays ou en France, de remarquer combien il en est peu qui sont heureux en ménage. En ma qualité de garçon, de militaire et de mauvais sujet (j'avoue ce dernier défaut en toute sincérité de coeur) j'ai pu remarquer, moi, que le nombre des mariages malheureux est effrayant pour ceux qui songent à s'aventurer dans ce périlleux état. N'est-il pas alarmant en effet de constater que les quatre-vingt-dix centièmes des conjoints étaient peu faits l'un pour l'autre, lorsque la mystérieuse lumière de la lune de miel s'étant évanouie, les époux ont vu briller au jour du réveil de leurs illusions, les riches défauts dont chacun voit l'autre subitement orné? Car autant on a besoin de dissimuler, de faire rentrer les angles de ses imperfections, avant leconjugo, autant, après, lorsque la familiarité de la vie commune amène ce laisser-aller fatal aux illusions des amoureux. C'est alors qu'arrivent les regrets traînant après eux la longue et lourde chaîne des douloureuses misères de la vie conjugale. Le mal est irrémédiable, et de ce jour l'inanité du bonheur terrestre est irrévocablement constatée par les conjoints. Voilà ce que je connais du mariage, voilà ce que vous en savez sans doute vous-même, ma chère cousine, et ce que chacun en peut apprendre. Eh bien! ce qui m'a toujours émerveillé c'est de voir que, tous les jours, des gens aussi bien renseignés que nous, s'y laissent prendre, comme nous y serons un jour sans doute pris nous-mêmes, tout des premiers!

—Parlez pour vous seul, je vous en prie, dit Jeanne avec un sourire préoccupé, et continuez votre récit sans allonger cette digression sarcastique.

—Une couple d'années, pendant lesquelles vous naquîtes, s'écoulèrent assez calmes pour les deux époux qui après quelques mois passés en leur château de Kergalec, étaient retournés à la cour où, grâce à l'influence de la comtesse sur la reine-mère, votre père avait obtenu une charge importante.

«Bientôt cependant, on sut qu'il y avait du froid entre les deux époux; non pas qu'on s'en aperçut en public, le comte et la comtesse étant trop gens du monde pour en rien laisser voir au dehors. Cette rumeur, venue on ne sait d'où, s'accrut pourtant, grandit; et, grâce aux observations préjugés des malveillants, les plus indifférents gestes du comte et de sa femme purent donner quelque crédit à ce bruit qui n'avait d'abord été qu'un soupçon.

«Pardonnez-moi de vous révéler des faits douloureux que vous avez dû sans doute ignorer jusqu'à ce jour. Mais ce fait reconnu de l'incompatibilité d'humeur de vos parents, qui ne rencontre dans presque tous les ménages et, par conséquent, n'offre rien d'extraordinaire, devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée du comte et la vôtre, qu'il me faut vous le divulguer en y appuyant même un peu.

«En 1648, les troubles de la Fronde ayant éclaté, votre père, avec les princes et un grand nombre de seigneurs, prit parti contre le Mazarin. Cet Italien, ministre de France, vil, avare et rusé, devait nécessairement déplaire à un gentilhomme français fier, libéral et franc comme l'était le comte. Aussi votre père fut-il un des premiers à se déclarer contre lui. Bien mal lui en prit pourtant. Lorsque la faction des frondeurs fut vaincue, les chefs, princes, ducs, évêques et autre, eurent soin de faire accepter leur rentrée en grâce, comme une condition expresse de leur soumission; et, ainsi qu'il advient toujours en ces sortes de cabales, la colère du vainqueur tomba sur les coupables de second rang. Votre père fut enveloppé dans la disgrâce que la plupart des seigneurs de sa conditions avaient encourue, et obligé de quitter la cour avec sa femme, en 1652, pour s'en aller habiter leur château de Kergalec.

—Je me souviens du voyage, interrompit Jeanne rêveuse. J'avais alors neuf ans, et mon père en passant par Nantes, me laissa dans un couvent pour y faire mon éducation. Le château de Kergalec n'étant éloigné que de quelques lieues, il était facile à ma mère de venir m'y visiter souvent. Hélas! je n'en devais sortir, quelques années plus tard, que sous de bien tristes circonstances!

Mornac continua.

«Le comte et la comtesse menèrent dès lors une vie assez retirée; lui, chassant tout le jour en la compagnie d'un vieux serviteur, ou passant de longues heures sur la mer. Au pied de la falaise que baignent les vagues et qui supporte les murs du château de Kergalec, une petite embarcation se détachait souvent de la côte pour aller bercer au loin le comte avec ses mélancoliques rêveries.

«La comtesse ne sortait guère de son appartement où sa camériste, Julia, faisait presque toute sa société.[45]

[Note 45: La comtesse qui avait été attachée à la cour d'Anne-d'Autriche pouvait appeler sa femme de chambre camériste qui est le nom que les femmes espagnoles de qualité donnent à leurs suivantes.]

«Comme le comte et sa femme n'échangeaient avec la noblesse du voisinage que les visites obligatoires et que l'on connaissait le genre de vie qu'ils menaient tous deux, on prit leur taciturnité pour du dédain, et tous les hobereaux des environs, afin de s'en venger, se mirent à dénigrer hautement leurs illustres voisins de Kergalec. Les commentaires une fois partis allèrent bon train, et, à l'aide des rumeurs qui étaient venues de Paris, vos parents passèrent bientôt pour faire un fort mauvais ménage. Ce qui était faux. Car enfin, si la différence de leur humeur empêchait le comte et sa femme de sympathiser, ils avaient tous deux trop de tact et de savoir-vivre pour se causer d'inutiles désagréments.

«Six années s'écoulèrent ainsi, sans apporter de changements dans la vie du comte et de la comtesse de Richecourt.

«Un soir du mois d'avril 1659, le comte rentra fort pâle au château. Il était sorti seul pour aller voir, du haut de la falaise, le soleil se coucher dans la mer. En revenant par une allée du parc qui séparait le château de la côte, un coup de feu avait éclaté soudain dans la solitude du bois et le silence du soir, et une balle était venue couper la plume de son chapeau.

«Le comte qui ne se connaissait pas d'ennemis, crut que ce devait être une balle égarée de quelque braconnier et dès le lendemain n'y pensa plus.

«Quelques jours après, votre père ayant voulu s'aventurer sur la mer, son embarcation sombra à quelques brasses de la côte. Le comte était bon nageur et put gagner aisément le rivage. A la marée basse, on retrouva l'embarcation qui s'était enfoncée droit sous la vague. On examina la chaloupe afin de voir quelle avait pu être la cause de cet accident et l'on s'aperçut qu'un trou de tarière avait été fraîchement percé sous la ligne de flottaison. Cette fois, l'intention perfide d'un ennemi était évidente, et le comte comprit qu'on en voulait à ses jours.

«Immédiatement, il fit à la tête de ses gens, une battue de son domaine. Mais à l'exception de quelque cerf dix cors, de deux sanglierssolitaireset d'un vieux loup à tête grise, fauves qu'on força de sortir de leurs tanières, on ne découvrit aucun indice de la présence d'un malfaiteur.

«Le comte fut obligé, le lendemain, d'aller passer une couple de jours àNantes pour retirer quelque argent de chez son notaire.

Le soir du départ de son mari, la comtesse était assise dans l'enfoncement d'une fenêtre, assez profond pour former une chambre à lui seul. Du haut de la tourelle où était situé son appartement, elle dominait les arbres du parc et regardait tristement tomber la nuit sur l'océan.

«De noirs nuages voilaient l'horizon. Le vent soufflait du large et chassait vers la côte de grosses vagues qui venaient se briser sur les rochers avec des plaintes attristantes.

«Peu à peu les nuées sinistres se confondant avec les ténèbres, une nuit sépulcrale s'étendit sur la mer dont les grande voix s'élevaient mugissante et terrible du fond de l'obscurité.

«A l'intérieur du château régnait le plus complet silence. Assise sur un tabouret, à quelque distance de sa maîtresse, Julie, sa suivante, regardait rêveuse et comme effrayée les lueurs rougeâtres qui partaient de l'immense cheminée où flambait la moitié d'un arbre, et dansaient fantastiques et solennelles, comme les esprits des anciens preux de Kergalec, sur les hautes boiseries du chêne noircies par la poussière des siècles.

«Depuis plus d'une heure, madame de Richecourt, dominée par le funèbre aspect de cette nuit orageuse, n'avait échangé aucune parole avec sa camériste. Maintenant que la nuit lui cachait la mer, elle prêtait une oreille inquiète au bruit du vent dans les grands arbres dont les troncs noueux gémissaient sous la rafale, aux pieds du vieux donjon. Le froissement des branches dépouillées de leurs feuilles, montait jusqu'au faîte de la tourelle, sinistres comme le cliquetis des os de squelettes.

«Soudain la flamme d'un faste éclair déchira l'horizon en illuminant d'une éblouissante lumière l'immense étendue des flots tourmentés, la sombre dentelure des falaises, le fouillis des arbres du parc et la haute tour carrée du centre du manoir qui s'ébranla sous un éclatant coup de tonnerre dont le dernier grondement s'en fut s'éteindre dans les souterrains du château.

«Les deux femme se signèrent, tandis que la pluie s'abattait par torrents sur la toiture.

«—Voici l'orage, prions! dit la comtesse.

«La camériste se rapprocha de sa maîtresse et toutes deux, la figure perdue dans leurs mains commencèrent à haute voix une longue prière.

«Le vent redoublait. Les girouettes rouillées criaient et tournaient affolés sur les toits qui craquaient sous l'effort de la tourmente.

«Au milieu des tous ces bruits tumultueux, la camériste crut entendre, comme le grincement d'une clef dans la serrure d'une porte depuis longtemps condamnée, dans un coin sombre de la chambre.

«—Bah! je me trompe, pensa-t-elle après un un instant de réflexion. Cette porte ne s'ouvre jamais. Ce sont les girouettes qui se plaignent là-haut sur leurs tiges de fer.

«Éblouie par les éclairs, elle remit entre ses mains sa tête qui s'était un instant relevée pour prêter attention au bruit, et continua de répondre aux prières de sa maîtresse.

«Le vacarme de la tempête qui augmentait à chaque instant de fureur, les empêcha d'entendre un second grincement de fer. C'était celui d'une porte roulant sur ses gonds oxydés par le temps, le défaut d'usage et l'humidité.

«Si les deux femmes n'avaient pas fermé les yeux, elles auraient vu sans doute une porte dérobée s'ouvrir l'entement dans la pénombre pour laisser passer un homme qui, après avoir écouté et regardé dans l'enfoncement de la fenêtre où se trouvait la comtesse et sa suivante, traversa toute la pièce à pas furtifs et s'en alla verrouiller la porte d'entré ordinaire.

«Le bruit des verrous et de la clef frappa pourtant l'oreille des deux femmes qui se levèrent en même temps et poussèrent un cri d'effroi en voyant un homme masqué s'élancer au devant d'elles, un poignard à la main.»

—Oh! mon Dieu! s'écria Jeanne en saisissant éperdue, les mains deMornac, dites-moi bien vite que ce n'était pas lui…?

—Qui, lui…? fit Mornac frappé de la terreur convulsive, effrayante, qui tordait tous les membres de la jeune fille.

—Mon… père…! balbutia Jeanne tremblante, dont le regard levé au ciel sembla demander pardon à quelque absent.

—Votre père! s'écria Mornac. Mais, ma pauvre Jeanne, quel atroce soupçon!… Qui jamais a pu faire naître en vous une telle pensée? C'est affreux!

—Ah! ce n'était pas lui! Ce n'était pas vrai! éclata mademoiselle de Richecourt en se mettant à genoux. Merci, mon Dieu! merci! Et vous, cher bon père, pardon, mille fois pardon à votre trop crédule enfant!

—Mais en vérité, ma chère Jeanne, je ne comprends pas que personne ait été assez stupide ou méprisable pour vous avoir laissé entrevoir les soupçons aussi atroces qu'injustes qui planèrent sur le comte de Richecourt après cette funeste nuit.

—Vilarme! c'est Vilarme lui-même qui me dit, un jour où je refusais de l'épouser, il y a deux ans, que mon père était…

—Oh! le monstre! qu'il soit maudit! cria Mornac. Ecoutez plutôt la fin de cette horrible histoire.

Ici, Jeanne et le chevalier crurent entendre quelque bruit à la porte du ouigouam. Mornac alla écarter la portière de peau de loup et regarda au dehors. La nuit était sombre. Il sortit, fit le tour de la cabane et ne vit personne. Il est vrai que les ouigouams étaient si rapprochés que c'était chose facile que de se glisser et de se cacher près des cabanes avoisinantes.

Le cavalier retourna vers sa cousine et s'efforça de la rassurer.

—Je suis certaine qu'il était là et nous écoutait! dit Jeanne.

—Tant mieux! Il saura que je le connais et que je veille sur vous!

—Mais s'il allait vous tuer!…

—Bah! cadédis! il a déjà essayé et n'a pu réussir. Nous avons le poignet aussi solide pour nos ennemis que pour ceux qui nous sont chers! Mais je finis ce récit que vous m'avez exigé.

«L'homme masqué bondit au-devant des deux femmes, leur barra le passage, garrotta et bâillonna la camériste en un tour de main, après l'avoir menacée de l'égorger si elle jetait un cri. Puis s'approchant de la comtesse qui avait reculé jusqu'à la fenêtre et grelottait de terreur, l'homme arracha son masque et s'écria:

«—Me reconnaissez-vous, madame de Richecourt?…

«Un éclair livide, qui brûla les carreaux de vitre, tomba en plein sur la face pâle du baron de Vilarme.

«La comtesse tremblait tellement qu'elle n'aurait jamais pu proférer une parole.

«—Oui, vous le reconnaissez, n'est-ce pas, cet homme que non-seulement contente de repousser, vous avez autrefois accablé de vos superbes dédains; cet homme que son trop heureux rival blessa d'un coup presque mortel, quelques jours avant votre mariage; cet homme qui après avoir parcouru le monde pour tâcher de vous oublier, a traîné par tout le globe le feu de l'amour et de la haine qui lui rongeait le coeur! Oui, me voici, madame la comtesse, terrible comme la vengeance, inexorable comme la mort! Car, vous allez mourir comtesse de Richecourt! De vous, maintenant que vous avez appartenue à un homme que j'exècre, je ne veux rien autre chose que la vie. J'ai appris avec joie que vous n'étiez pas heureuse avec ce beau mignon de cour que vous m'avez préféré dans le temps. Mais comme il est trop gentilhomme pour vous rendre vraiment malheureuse, vous ne souffrez pas assez au gré de mes désirs! Je veux vous sentir frissonner sous ma main dans les convulsions de l'agonie! Quant au comte, votre époux trois fois maudit, il aura son tour. Allons! madame, recommandez-vous à Dieu.

«Il est une chose que les nobles femmes estiment plus cher que la vie, c'est leur honneur. La comtesse voyant que le sien ne courait aucun danger, s'agenouilla et pria. Les filles des preux savent mourir.

«Vilarme contempla un instant cette pâle figure de femme tour à tour éclairée par les lueurs incessantes du feu et les éclairs intermittents du dehors. Il grimaça un sourire de démon. Il bondit sur sa victime, l'enleva, la jeta sur un lit, saisit un oreiller, l'appuya sur le visage de la comtesse et pesa dessus de tout son poids, pour étouffer l'infortunée.

«A la clarté du brasier et des éclairs, la camériste éperdue vit le pauvre corps de la comtesse se tordre sur son lit en d'effroyables convulsions. Elle poussa quelques rauques sanglots sous cet horrible oreiller, ses membres palpitèrent dans un suprême effort et ce fut tout.

«Longtemps Vilarme resta courbé, hideux, sur l'oreiller, épiant chacun des derniers frissonnements de sa victime. Quand il fut bien sûr qu'elle était morte, il alluma un flambeau, regarda, satisfait la figure bleuie de la trépassée et s'avança du côté de la camériste.»

—Ah! mon Dieu! fit mademoiselle de Richecourt qui étendit les bras et s'affaissa évanouie.

Mornac et la Perdrix-Blanche qui avait remarqué, sans y rien comprendre, l'émotion que le récit du chevalier produisait sur la jeune fille, s'empressèrent de lui prodiguer leurs soins.

Jeanne reprit bientôt connaissance.

—Je savais bien, dit Mornac à mademoiselle de Richecourt, que vous ne pourriez pas supporter l'émotion d'une aussi horrible histoire. Mais aussi, pourquoi avez-vous tant insisté?

La jeune fille ne put répondre et se mit à pleurer.

Quand ses larmes l'eurent un peu soulagée, elle supplia tellement Mornac de terminer son récit, qu'il ne put s'y refuser. D'ailleurs ce qu'il lui restait à dire était moins pénible que ce qui précédait.

«Vilarme s'approcha donc de la camériste et lui dit:

«—Maintenant, ma belle suivante, à nous deux. Écoute-moi. Si tu me veux jures sur le Christ que tu vas suivre en tous points mes instructions, je vais te faire grâce.

Il alla décrocher un crucifix qui pendait au mur, délia les mains de la camériste, lui ôta le bâillon qui étouffait sa voix et lui dit:

«—Fais serment de répéter à tous, partout et toujours que, pendant que tu dormais dans l'antichambre de ta maîtresse, selon ta coutume, celle-ci est morte, sans doute, d'un coup de sang; qu'effrayée par le bruit de l'orage, tu es entrée au milieu de la nuit chez la comtesse et que tu l'as trouvée sans vie.

«Comme la pauvre fille hésitait, Vilarme leva son poignard.

«—Je le jure! s'écria-t-elle, terrifiée.

«—A mon tour, reprit froidement Vilarme, je te jure que si jamais un seul mot des évènements de cette nuit sort de tes lèvres, tu mourras de ma main! Fussé-je sur le banc des accusés que j'irais te poignarder en face de mes juges. Je te le jure sur le Dieu mort sur la croix!

Il délia les pieds de la suivante, enleva les cordes dont il l'avait garrottée et disparut.[46]

[Note 46: A quelque lecteur, le récit de cet horrible meurtre semblera peut-être d'abord disparate et choquant, dans ce tableau où nous avons tâché de peindre la vie civilisée à côté de la vie sauvage. Mais en y réfléchissant davantage, on verra que j'ai voulu montrer à côté de la barbarie des Iroquois, que notre civilisation relative n'a pu étouffer entièrement, chez les peuples réunis en société, ce germe de cruauté qui existe dans l'homme; et que le siècle qui produisit la Brinvilliers, empoisonneuse de trop célèbre mémoire, exécutée en 1676 pour avoir successivement tué son père, ses deux frères et sa soeur, pouvait bien aussi donner naissance à un Vilarme. A ce sujet notre civilisation progressive du dix-neuvième siècle ne doit pas être plus fière d'une époque toute remplie du nom de Tropman.]

«Le lendemain le comte, arrivant à Kergalec, apprit la mort de sa femme. Il s'en montra fort affecté et pleura longtemps auprès de la morte. Comme j'étais en garnison à La Rochelle, il m'envoya une lettre de faire part me priant d'assister aux funérailles de la comtesse. Je n'eus pas l'honneur de vous y voir.»

—Hélas! j'étais malade, dit mademoiselle de Richecourt et les médecins avaient défendu de me laisser sortir. Je n'appris la perte cruelle que je venais de faire lorsque je fus complètement rétablie, plusieurs jours après la sépulture de ma pauvre mère. Ce fut mon père lui-même qui, les larmes aux yeux, me vint annoncer cette fatale nouvelle.

«Je passai quelques jours au château continua Mornac, et retournai ensuite rejoindre ma compagnie à La Rochelle. Six ou huit mois plus tard, je reçus du comte une lettre qu'un de ses serviteurs me vint apporter à franc-étrier. Mon oncle me conjurait de me rendre en toute hâte auprès de lui. Je sollicitai un cour congé d'absence, je sautai en selle, et quelques heures plus tard le galop de mon cheval résonnait dans l'avenue du château de Kergalec.

«Je trouvai le comte à écrire son testament. Il m'en fit lui-même la remarque.

«—Si vous me voyez aussi sérieusement occupé, me dit-il, c'est que je me bats de duel demain matin. Je vous ai fait demander pour me servir de témoin.

«—Mais avec qui vous battez-vous.

«—Avec le baron de Vilarme

«—M'est-il permis de vous en demander la raison?

«—C'est tellement horrible, mon pauvre ami, me dit le comte en comprimant un sanglot que je ne sais comment m'y prendre pour vous le répéter. Autant vaut pourtant vous le dire sans périphrases; ce sera moins long. Hier, dans une chasse où je me trouvais avec quelques gentilshommes du voisinage, le baron de Vilarme laissa à entendre que ne paraissais m'être consolé bien vite de la mort de ma femme. Je lui fis remarquer l'inconvenance de ses paroles. Il répliqua qu'il y avait des propos bien plus inconvenants encore qui circulaient sur mon compte. Je lui criai de rétracter ses paroles ou de s'expliquer. Poussé à bout, il me dit que l'on m'accusait d'avoir… étranglé ma femme! Oh! n'est-ce pas que c'est atroce! Cet homme qui fut autrefois mon rival n'a jamais pu me pardonner d'avoir eu les préférences de la comtesse. Je lui jetai mon gant de chasse à la figure et nous nous battons à mort demain matin.»

«Vous comprenez, ma chère cousine, toute l'infernale méchanceté de Vilarme. Non content d'avoir assassiné votre mère, il voulait perdre le comte de réputation et le flétrir à tout jamais du sceau d'une accusation infâme. Il savait la froideur qui existait depuis plusieurs années entre vos parents, ainsi que la jalousie que leur portaient les hobereaux du voisinage, et s'était dit sans doute, que l'accusation dont il chargeait votre père prendrait de fortes racines dans un tel terrain.»

—Mais, s'écria Jeanne, c'est un démon incarné que cet homme!

—C'est un beau spécimen de scélérat. Mais pour être l'esprit malin, je ne le crois pas. Si vous aviez voulu me laisser le provoquer, il y aurait plusieurs semaines que j'en aurais purgé la terre.

«Le lendemain matin nous traversâmes le parc, suivis seulement d'un vieux serviteur de confiance et d'un chirurgien des environs qui donnait depuis longtemps ses soins à la famille.

«C'était une brumeuse et froide matinée de décembre. Nous descendîmes sur le bord de la mer, à l'endroit choisi pour la rencontre.

«La mer grise, fouettée par le vent du nord, se ruait en hurlant sur les sombres crans de la côte. Quelques mouettes, aussi matinales que nous, battaient lourdement de l'aile en rasant les flots, et, luttant contre la brise, jetaient leur cris rauques au vent. Un ciel morne et bas pesait sur l'océan et semblait écraser la falaise qui surplombait, à plus de cent pieds de hauteur, la grève où nous étions. Ce lieu triste, désolé, était bien choisi pour y mourir sans regretter l'existence. Car il semble qu'il en doit plus coûter de quitter la vie par un beau soleil et dans une prairie émaillée de fleurs, que dans un endroit sauvage et sous un ciel terne d'hiver.

«Nous étions les premiers arrivés.

«Durant un bon quart d'heure nous attendîmes. Le comte était calme et se promenait de long en large avec moi, afin d'entretenir la circulation, car l'air était très-vif.

«—Mon cher neveu, me dit-il tout à coup, promettez-moi de remplir mes dernières volontés si je suis tué. Je vous fais mon exécuteur testamentaire. Après l'horrible accusation qui est cause de ce duel, je n'oserais jamais vous prier de marier ma fille; mais au moins promettez-moi de la protéger.»

—Je vous avouerez, ma cousine, que l'idée d'épouser une petite pensionnaire de couvent, que je ne connaissais que pour l'avoir vue lorsqu'elle n'avait encore que trois ou quatre ans, me souriait fort peu. Joint à cela que j'avais alors la plus grande répulsion pour le mariage.

—Ah! fit Jeanne, et maintenant?

—Maintenant, ma bien-aimée cousine, fit Mornac en mettant un genou en terre et en essayant de baiser la main de mademoiselle de Richecourt, je vous assure que mes dispositions sont tout à fait opposées.

—C'est fort heureux pour vous, dit Jeanne avec ironie, en lui retirant sa main. Que répondîtes-vous à mon père?

—Que je lui jurais de toujours vous considérer comme ma soeur. Veuillez bien remarquer que par là je n'entendais nullement exclure de mon coeur tout sentiment plus tendre. Seulement, je… me réservais de réfléchir et de vous voir auparavant.

—Vous êtes fort galant, en vérité. Veuillez poursuivre.

«Le baron de Vilarme arriva, suivi du chevalier de Kergarouët, son témoin. On mesura les épées, les combattants mirent justaucorps et pourpoint bas, et, sur le signal que nous en donnâmes, commença le plus furieux des combats singuliers auxquels j'ai jamais assisté.

«Le comte et le baron étaient à peu près d'égale force à l'escrime. Pendant plusieurs minutes leurs épées, toujours prêtes à la parade, tournoyèrent sans relâche avec d'innombrables cliquetis.


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