«Après plusieurs feintes inutiles, Vilarme ayant voulu lier le fer de son adversaire, celui-ci dégagea vivement sa lame, se fendit à fond, et d'un coup droit en prime, blessa le baron à la poitrine. Vilarme prompt comme l'éclair, riposta par un coup de seconde qui atteignit le comte en bas de la cinquième côte.
«Les deux adversaires ainsi touchés ne rompirent pas d'une semelle et retombèrent simultanément en garde, les yeux comme rivés à la pointe ensanglantée de leurs armes.
«Dans les quelques passes qui suivirent, ils se touchèrent encore à plusieurs reprises. On voyait bien qu'ils ne se donnaient presque plus la peine de parer, et qu'animés par la vue du sang de l'un et de l'autre, tous deux ne songeaient plus qu'à tuer son ennemi.
«Le combat durait depuis vingt minutes, et leurs bras lassés et affaiblis par la perte du sang, arrivaient plus lentement à la parade et à la riposte, quand, par un vigoureux coup fouetté, l'épée du comte de Richecourt écarta en tierce la lame du baron et s'enfonça dans sa poitrine. Vilarme grièvement atteint chancela; mais avant de s'abattre, il eut encore la force de porter une vigoureuse botte en quinte à M. de Richecourt qui en eut la cuisse percée de part en part.
«Tous les deux, hors de combat, tombèrent en même temps.
«—Sois maudit! s'écria Vilarme en crachant une gorgée de sang.
«—Dieu vous pardonne, baron, répondit M. de Richecourt.
«Tandis que nous transportions le comte au château, M. de Kergarouët emmenait Vilarme évanoui.
«Votre père n'avait aucune blessure mortelle, et lorsque je le quitta, quelques jours après, il était en bonne voie de guérison. Hélas! je ne devais plus le revoir. A peine étais-je de retour à La Rochelle que la compagnie, dans laquelle j'étais guindon, reçut l'ordre de s'en aller immédiatement à Paris. Je fus bien surpris d'apprendre quelques mois plus tard, que votre père avait subitement quitté la France avec vous, et sans dire à personne où vous alliez.»
—En effet ce départ fut des plus subits. Mon père qui m'avait fait sortir du couvent pour prendre soin de lui et le consoler, me dit un soir de me préparer à laisser le château et le pays dès le lendemain. Il me donna pour raison qu'un gentilhomme avec lequel il s'était battu menaçait de mourir. Mon père avait grand'peur d'être inquiété.
—Oui, ce pauvre comte, qui se trouvait assez mal avec Mazarin depuis les troubles de la Fronde, craignait sans doute d'être accusé d'un double meurtre; d'autant plus que Vilarme avait de l'influence auprès de Mazarin. Vîntes-vous directement au Canada?
—En droite ligne. Un vaisseau qui faisait voile de La Rochelle nous reçut à son bord. Mais la traversée fut si longue et difficile que mon malheureux père qui n'était pas encore parfaitement rétabli, vit ses blessures se rouvrir pour ne plus se refermer. Quelques mois après son arrivée à Québec, il en mourut, ajouta Jeanne les yeux humides de larmes. Sur son lit de mort, il me recommanda de mener une vie retirée et d'éviter la rencontre des personnes qui seraient récemment arrivées de France. Après avoir passé deux années au couvent des Ursulines, je sortis dans le monde, et oublieuse des conseils de mon pauvre père, dont je ne pouvais deviner l'importance, je me laissai entraîner dans le tourbillon des plaisirs. J'en devais être cruellement punies. Je connus ce Vilarme aussitôt son arrivée. Remarquez bien que non seulement je ne l'avais jamais vu en France, mais que jamais même je ne l'avais entendu nommer; ceux qui m'entouraient là-bas et qui le connaissaient ayant le plus grand intérêt à ne m'en point parler. A peine fût-il à Québec qu'il me fit une cour assidue. Je le trouvais si vieux, si laid et si désagréable que je finis par le lui dire, un jour que nous étions seuls chez Mme Guillot, qu'il devait bien s'apercevoir qu'il perdait son temps auprès de moi et qu'il m'obsédait. Oh! si vous aviez vu le regard foudroyant qu'il me lança. Il me serra le poignet avec rage et me dit sourdement à l'oreille que si je refusais de l'épouser, il publierait dans le pays que mon père avait assassiné ma mère, et qu'ainsi la mémoire de mon père serait souillée. Vous pouvez vous figurer dans quel état ces effroyables paroles me plongèrent. Depuis ce jour, le monstre me suivit partout en me menaçant tout bas. Il y avait plus d'un an que durait cette sourde persécution qui aurait fini par me tuer, lorsque vous êtes arrivé.
—Quel être abominable! s'écria Mornac. Avoir assassiné la mère—causé la mort du père, et vouloir encore épouser la fille! c'est bien la plus horrible vengeance qu'il est possible d'imaginer.
—Et, Dieu seul sait les souffrances que le misérable me réservait…! Mais vous ne m'avez pas dit, chevalier, comment vous parvîntes à savoir que Vilarme était l'auteur de l'assassinat de ma malheureuse mère, meurtre dont la seule camériste fut témoin.
—Ah! voici, c'est toute une histoire. Lors du mariage de Marie-Thérèse d'Espagne avec notre jeune roi, en 1660, ma compagnie faisait partie de l'escorte qui avait été chercher la royale épousée à la frontière. Comme nous entrions dans Paris et qu'il nous fallait défiler lentement, vu la foule immense qui encombrait les rue, je remarquai une jeune femme, fort pâle, qui avait fait des efforts inouïs pour fendre la foule afin d'arriver jusqu'au cortège royal. A peine eut-elle percé jusqu'au premier rang que, au risque de se faire broyer sous les pieds des chevaux, elle approcha de moi en me tendant un billet. Etonné je me penchai sur le cou de ma monture et saisit la missive. La jeune femme dont la figure ne m'était pas inconnue, rentra dans la foule grouillante et disparut.
Dès que je pus prendre connaissance de cette lettre, je lus: «Pour l'amour de Dieu! rendez-vous ce soir à la maison desTrois-Pistolets, rue Traversière. Une personne désire ardemment vous y voir.»[47]
[Note 47: Avant le numérotage qui ne remonte pas au delà du dix-huitième siècle, la plupart des maisons de Paris étaient désignées par des enseignes.
«Le nom de la rue Traversière lui venait de ce qu'elle passait à l'endroit même où la pucelle d'Orléans, qui sondait avec sa lance l'eau du fossé dans l'espoir de passer jusqu'au mur avec les troupes de Charles VII, eut les deux cuisses percées d'un trait d'arbalète.»Curiosités de l'Histoire du Vieux Paris,par le bibliophile Jacob. (Paul Lacroix.)]
—Je croyais déjà à quelque bonne fortune…
—Je me doutais que alliez le dire, interrompit mademoiselle deRichecourt.
Mornac se mordit les lèvres.
—J'avoue, continua-t-il que ce fut ma première pensé. Mais la fin du billet me détrompa tout aussitôt.
«Il s'agit de l'honneur et de la vie, peut-être, de personnes qui vous sont chères.»
—Aussitôt que je fus libre, j'accourus à l'endroit indiqué. Quand je me fus nommé, on me conduisit auprès de la jeune femme qui m'avait remis le billet. Je la trouvai au lit, exténuée. Elle avait l'air d'une personne mourante.
—Vous êtes bien monsieur le chevalier du Portail de Mornac? me dit-elle.
—Certainement, madame. Mais, moi, bien que j'aie déjà eu l'honneur de vous rencontrer quelque part, je ne me remets pas votre nom.
—Vous m'avez vue deux fois au château de Kergalec: la première fois lors des funérailles de la comtesse de Richecourt, et la seconde quand vous avez passé quelques jours eu manoir, après le duel de M. le Comte avec le baron de Vilarme. J'étais la camériste de madame, dont Dieu veuille avoir l'âme en sa sainte garde.
—Auriez-vous des nouvelles du comte et de sa fille? demandai-je vivement.
—Non, hélas! Je vous ai fait venir, Monsieur, afin de vous faire les confidences les plus étranges, et les plus effrayantes révélations auxquelles vous puissiez vous attendre.
Après s'être recueillie, elle me raconta la sombre histoire que vous savez et me dit en terminant:
«—Les poignantes émotions par lesquelles je passai pendant la nuit du meurtre, la responsabilité du terrible secret que j'avais à garder, les malheurs dont je fus ensuite témoin, le duel du comte avec Vilarme et dont j'appris la cause, l'exil de mon malheureux maître et de sa fille ont miné ma santé. En moins d'une année, j'ai vu ma vie s'en aller graduellement. Me voyant condamnée, n'ayant plus à craindre que Dieu devant qui je vais bientôt paraître, j'ai résolu de faire ces révélations avant que de mourir; et comme vous êtes le seul proche parent que je connaisse à la famille de Richecourt, j'ai voulu vous rendre le dépositaire du secret qui rend toute une famille malheureuse. Seulement, comme je n'ai que peu de jours à vivre, je vous prie de ne point divulguer à personne, avant ma mort, (à moins que des raisons graves ne vous y contraignent) les confidences que je viens de vous faire. Quand je ne serai plus, ajouta-t-elle en tirant un papier de dessous son oreiller, voici qui témoignera partout de la culpabilité de Vilarme. Tout le récit du meurtre est écrit et signé de ma propre main.»
Je revis cette femme encore une fois avant sa mort qui arriva six mois après.
—Et ce témoignage écrit, l'avez-vous encore? demanda Jeanne avec anxiété.
—Il ne m'a jamais quitté jusqu'à mon arrivée au Canada où je suis venu et pour refaire une carrière brisée là-bas par la perte totale d'une fortune qui n'a jamais été bien considérable, et pour tâcher de vous retrouver M. le comte et vous. Car la camériste, avant de mourir, m'avait laissé à entendre qu'elle vous croyait émigrés en Amérique et spécialement au Canada. Je voulais vous emporter ce document à le Pointe-à-Lacaille; mais je l'oubliai dans ma valise, à l'auberge du Baril-d'Or, à Québec. Ça été fort heureux, car si je l'avais eu sur moi, ces maudits Sauvages me l'auraient enlevé.
Ici Mornac fut interrompu par un grand cri suive de coups et d'imprécations qui s'élevèrent à la porte de la cabane.
Il sortit et reconnut Vilarme aux prises avec Corneille, et put se convaincre que celle-ci avait surpris son époux écoutant à la porte du ouigouam, et qu'elle était tombée sur lui à l'improviste.
Quand elle eut entraîné Vilarme sous le domicile conjugal qui retentit quelque temps au loin de coups et de hurlements, Mornac retourna auprès de sa cousine et lui dit:
—Vous aviez raison, Vilarme nous écoutait. J'ai besoin de me tenir sur mes gardes.
—Mon Dieu, chevalier, j'ai une horrible peur de cet assassin, et je vous supplie de ne point me laisser seule ici avec cette jeune femme. Que ferions-nous toutes deux, si ce monstre allait échapper à la surveillance de la Corneille et se glisser jusqu'à nous?…
—Ecoutez, je m'en fais aller chercher des peaux dans la cabane de ma mère adoptive, les unes pour me servir de lit, les autres afin d'élever entre nous une espèce de cloison qui nous fera à chacun une chambre séparée. Jusqu'au retour de Griffe-d'Ours je coucherai toutes les nuits en travers de la porte du ouigouam. De sorte que celui qui voudra entrer devra me passer sur le corps.
—Merci, fit Jeanne, maintenant je vais vous demander un sacrifice. Si vous me trouvez trop exigeante, dites-le moi sans ambages, et j'agirai seule. Vous concevez que, placée entre le chef iroquois et le meurtrier de ma mère, je n'ai plus de recours qu'en la fuite la plus prompte et de soutien qu'en vous. Consentirez-vous, aussitôt que les forces me seront rendues, à vous enfuir avec moi?
—Or ça! mais vous croyez donc que je m'amuse bien ici, moi? Mais, ma chère Jeanne, je suis à jamais votre esclave. Seulement, il va falloir attendre quelques jours, car vous ne sauriez aller loin dans l'état de faiblesse où vous êtes encore.
—Laissez-moi faire, dit mademoiselle de Richecourt d'un air déterminé. Dès demain je me lèverai pour commencer, avec modération, à me préparer à de plus grandes fatigues. Oh! ne craignez rien, je ne ferai point d'imprudence. Entre nous, sachez que j'aurais pu me lever depuis plusieurs jours. Mais vous comprenez que je n'étais pressée d'afficher ma guérison aux yeux du chef des Iroquois.
Une heure après, tous deux, séparés plus encore par le respect du gentilhomme que par la cloison fragile qu'il avait élevée entre eux, s'endormaient, Jeanne pleine d'espérance et Mornac grommelant tout bas:
—Elle m'a défendu de provoquer Vilarme et j'ai promis de lui obéir. Mais le cas ou lui me provoquerait n'a pas été prévu. C'est cela, il m'insultera demain et je le tuerai enduite. De la sorte Jeanne n'aura rien à dire.
Sur cette résolution, que nous ne pouvons certes point désapprouver, le chevalier fit mine de pousser un coup de pointe, son bras engourdi ne se leva qu'avec peine et retomba pour rester immobile près de sa tête ensommeillée.
Le lendemain matin, lorsque le chevalier de Mornac ouvrit les yeux, il aperçut la figure menaçante du baron de Vilarme qui le regardait par la portière entr'ouverte du ouigouam de la Perdrix-Blanche.
—Vous vouliez m'étrangler?
—Insolent! Il faut que l'un de nous deux meure!
—Je n'y ai point d'objection, pourvu que ce ne soit pas moi.
—Oh! c'en est trop! cria Vilarme.
—Doucement, monsieur; plus bas, s'il vous plaît! N'allez pas réveiller celle qui a autant besoin de sommeil que d'oubli. Allons causer un peu plus loin.
Vilarme suivit Mornac qui s'arrêta au milieu de village.
En se retournant vers le baron, le chevalier vit que celui-ci levait un long couteau de chasse, dont il allait le poignarder par derrière.
—Toujours chevaleresque, ce cher baron! dit Mornac qui saisit le poignet de Vilarme le lui tordit si violemment le bras que le couteau lui échappa et tomba par terre.—Vous disiez donc?
—Damnation! rugit Vilarme.
—Vous êtes bien laid, fait ainsi, dit Mornac en mettant son pied sur le poignard. Et je ne m'étonne pas que vous ayez toujours eu peu de succès auprès des femmes! Ce devrait être, en ce cas, une fort aimable personne, et Monsieur votre père a dû filer d'heureux jours à ses côtés.
Vilarme était tellement en colère qu'il ne pouvait plus parler. Sa bouche écumait et des sifflements rauques grondaient dans sa gorge.
—J'étouffe! cria-t-il enfin.
—Tiens! mais savez-vous que ce genre de mort vous conviendrait à merveille en votre qualité d'étouffeur!
—De par le diable, Monsieur, finissons-en!
—Volontiers, mais de quelle manière? je vous préviens qu'il n'y a jamais eu de bourreau ni de pendu dans ma famille, de sorte que j'aurais la plus grande répugnance à vous enserrer le col de la corde que vous avez des mieux méritée.
Vilarme voulut s'élancer pour frapper Mornac au visage. Mais celui-ci que le tenait toujours par le bras, le maintint à distance en lui disant:
—Jamais votre main d'assassin ne touchera ma figure! Entendez-vous?Maintenant, que voulez-vous?
—Que nous nous battions, de par Satan!
—A coups de couteau, de tomohâk ou de flèches?
—Ah! finissez vos absurdes plaisanteries, dit Vilarme hors de lui, ou je croirai que vous êtes un lâche, et que vous voulez éluder le combat!
Mornac le regarda avec un sourire méprisant.
—Lorsqu'il arrive quelquefois, dit-il qu'un brave gentilhomme reçoit cette insulte d'un manant, il ne la relève point et laisse à ses valets le soin de châtier le rustre à coups de bâton. Que vous ferai-je donc à vous, meurtrier qui me voulez salir de votre bave? Si nous étions en pays civilisé je vous livrerais au bourreau, et j'aurais le plaisir de voir comment vous sauriez supporter le supplice de la roue? Mais ici, que faire?… Comme il est dangereux que vous viviez plus longtemps, je daigne me souvenir que vos pères furent gentilshommes, et veux bien consentir à purger la terre du dernier des Vilarme. Écoutez! continua Mornac en contenant toujours le baron furieux qui tournait autour de lui comme un loup enchaîné, je sais où sont nos épées. Deux des Sauvages qui nous ont pris les ont accrochées, en guise de trophée, au poteau de leur cabane. Il s'agit de les avoir. Venez avec moi. Seulement, avant de nous battre, laissez-moi vous dire qu'il va falloir user de ruse. Comme nos gardiens n'aimeraient peut-être pas nous voir nous couper la gorge tout de bon, nous feindrions une simple passe-d'armes, un assaut courtois, ce dont je sais comment les prévenir. Quelques jeunes gens m'ont demandé l'autre jour de leur montrer à servir de l'arme blanche. Nous allons leur donner à l'instant le spectacle d'une joute qui sera fort de leur goût. Laissez-moi faire. Seulement, s'il vous plaît, rengainez ce cure-dents.
Vilarme subjugué, ramassa l'arme que Mornac lui poussait du pied, la remit dans sa gaine et suivit le chevalier.
L'heure était assez avancée pour que les Sauvages fussent levés et hors de leurs cabanes.
Mornac alla droit à un groupe de jeunes gens qui s'exerçaient au saut de à la course pour se détirer les membres et se réchauffer sous l'air piquant du matin.
En quelques gestes, Mornac leur indiqua que, si on leur prêtait des épées à Vilarme et à lui-même, tous les deux donneraient à l'instant aux spectateurs une idée de la manière de s'en servir.
La jeunesse d'Agnier comprit, poussa des cris de joie et courut aux cabanes où les épées étaient suspendues.
—Maintenant, dit le chevalier au baron, veuillez sur l'expression de votre physionomie. Quittez un peu cet air farouche pour une mine plus riante. Bien, comme cela. Mordious! baron, vous avez bien le sourire le plus faux dont le diable ait jamais orné la bouche d'un homme. Ah çà! n'allons pas nous fâcher encore, et reprendre ces façons d'ogre affamé. Bon! voici nos armes.
Mornac saisit avec empressement son épée dont il fit plier la bonne lame en appuyant la pointe sur le sol tandis qu'il pesait sur la poignée.
—C'est bien toi, ma vieille! Je reconnais là ton vaillant fer de Saint-Étienne, [48] qui plie toujours et ne casse jamais. Et la vôtre, baron, est-elle aussi en ordre? Oui, bien. Dirigeons-nous vers cet échafaud où nous avons failli être brûlés vifs à notre arrivée. Nous grimperons dessus pour être plus à l'aise. Les spectateurs se tiendront au bas, de sorte que nous pourrons ferrailler en toute liberté. Drôle de duel, tout de même! Les témoins n'y feront pas défaut!
[Note 48: Endroit renommé en France, au XVIIe siècle pour ses quincailleries et ses armes.]
La foule grossissait à vue d'oeil; car l'on savait que les deux blancs allaient s'escrimer à l'arme blanche, spectacle fait pour réjouir une peuplade de guerriers.
Quand les deux hommes furent installés sur l'estrade, Mornac dit àVilarme.
—Attention, maintenant. Avant de tomber en garde, faisons tous les saluts d'usage à l'académie.
Leur épée dans la main gauche, la poitrine effacée, le corps droit, la tête haute, ils se regardèrent un instant, frappèrent deux fois le sol du pied droit en signe d'appel, portèrent la main droite à leur épée qu'ils saisirent en l'amenant ensemble à leur bouche. Les deux lames décrivirent en sifflant un double cercle à droite et à gauche, et les deux combattants se fendirent en tombant en garde.
—Allez! cria Mornac.
Le baron que la rage dévorait ne se fit pas prier, et, pendant plusieurs minutes, son épée enveloppa Mornac en des centaines de cercles de feu.
Calme, bien campé sur ses jambes, se couvrant de son arme, l'oeil au guet, le poignet ferme et preste, Mornac para toutes ces bottes rapides sans rompre d'une semelle.
Lorsque le baron fatigué s'arrêta un instant pour prendre à son tour la défensive, notre Gascon s'écria:
—Eh! sandis! nous avons tus deux été à bonne école! Vous avez là certain petit coup de seconde d'un effet assez surprenant… lorsqu'on ne le connaît pas. Je me flatte cependant de vous montrer mieux tout à l'heure. Vous concevez bien qu'il ne faut pas en finir tout de suite. Ce serait priver ces braves gens de leur dû. Voyez un peu comme cela les amuse.
La foule qui grouillait à leur pieds ne se sentait pas d'aise. Chacun des coups portés et parés l'enthousiasmait.
Tout en parlant Mornac tâtait son adversaire qui arrivait assez lestement à la parade.
—Pour un homme de votre âge, dit le chevalier entre une feinte de seconde et une estocade de prime, vous avez encore le poignet ferme. Du reste ça ne m'étonne pas, on doit avoir les nerfs solides quand on fait le métier d'étrangler ses connaissances. Tiens! votre riposte de quarte n'était pas mal. Seulement elle a l'inconvénient de vous découvrir. Voyez-vous? si j'avais voulu en profiter, vous auriez maintenant six pouces de fer entre les côtes. Pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure vous avez un vigoureux poignet. Que ne vous en êtes-vous servi pour couper la respiration à cette chère madame de Vilarme. Mais, pardon, j'ai oublié de vous demander comment elle se porte ce matin, cette charmante Corneille?
—…Oh! là! là! mais c'est fort gentil à voir que ces quatre feintes de tierce, de quarte, de seconde et de prime se terminant par une botte de quinte. Savez-vous que si mon épée n'eût été là, vous me touchiez! Oui, mordious!
Les coups se succédaient avec une rapidité merveilleuse et aucun d'eux n'était encore blessé. Un oeil exercé aurait vu pourtant que Mornac ménageait Vilarme. Évidemment le chevalier était plus souple, plus leste, plus prompt et plus fort que le baron déjà un peu appesanti par l'âge. Son sang-froid le servait aussi contre l'irritation de Vilarme qu'il avait soin d'exciter encore.
En bas de l'échafaud, les cris de joie et d'admiration, les trépignements des spectateurs tenaient du délire. Jamais ils ne s'étaient vus à pareille fête.
—Maintenant, fit Mornac dont l'épée supporta fermement deux ou trois coups fouettés du baron, attention, Vilarme. Avant que voter pouls n'ait battu cinq fois, je vais avoir l'honneur, le piètre honneur, de trouer votre vilaine peau en deux endroits différents; à la cuisse et sous le sein droit. Hop! d'une et de deux! s'écria triomphalement Mornac dont l'épée tournoya d'abord en deux feintes de couronnement et s'enfonça tour à tour dans les endroits désignés par une botte de quinte, aussitôt suivie d'un coup droit en prime.
Vilarme lâcha son épée, jura et tomba.
Le sang ruisselait d'entre les lèvres de ses deux blessures.
La foule stupéfaite poussa un grand cri et Mornac croisa les bras avec un sourire des plus aimables.
—Que Satan t'étrangle! cria Vilarme.
—Merci, et puissiez-vous bientôt le rejoindre. Vous lui ferez un fier compagnon!
On emporta le baron à moitié évanoui sous le ouigouam de la Corneille qui, en voyant son époux si maltraité, croassa comme l'oiseau dont elle portait le nom.
Quelques regards de travers furent bien lancés à Mornac, mais on ne l'inquiéta pas autrement.
Les Sauvages n'avaient pas de lois pour la punition des offenses, et se chargeaient individuellement du soin de se venger. Le duel de Mornac et du baron ne sortait donc pas de leurs habitudes. D'ailleurs ce ne devait pas être pour des Iroquois un grand sujet de peine que de voir des Français d'entr'égorger.
En regagnant son ouigouam, Mornac de disait:
—Je l'aurais achevé, si je ne m'étais retenu. J'aurais bien fait, peut-être. Car ce diable d'homme est capable d'en revenir. Les bandits de cette espèce ont la vie si dure!
Trois semaines plus tard, à la tombée de la nuit, Mornac sortait de sa cabane et se dirigeait vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche.
Le ciel était sans étoiles, l'atmosphère lourd et chargé de vapeurs. Pas un souffle de vent n'agitait les branches desséchées de la forêt dont les arbres immobiles étendaient leurs grands bras morts au-dessus de la terre couverte d'une légère couche de neige.
Il y avait dans l'atmosphère je ne sais quoi de pénible et sinistre. La nature semblait saisie d'une de ces vagues torpeurs qui précèdent presque toujours les cataclysmes et les grandes commotions du globe.
Influencé à son insu par cette torpeur qui étreignait la nature inanimée, Mornac grommelait à part soi:
—J'éprouve un singulier malaise. C'est comme s'il y avait du malheur dans l'air. Bah! deviendrais-je superstitieux par hasard?… Allons, sandis! pas d'enfantillages. Et, puisque l'heure est venue, en avant!
Il ouvrit la portière du ouigouam et entra.
Mlle de Richecourt l'attendait auprès du feu.
La Perdrix-Blanche était assise dans un coin de la cabane et ne paraissait rien voir.
—Vous êtes prêt, mon cousin, demanda Jeanne.
—A vos ordres, comme vous voyez.
—Partons-nous tout de suite?
—Attendons quelques instants encore que chacun, dans le village, dorme ou soit retiré chez soi. Vous sentez-vous tout à fait rétablie, et croyez-vous pouvoir affronter les fatigues de notre long voyage?
—Depuis trois semaines que je suis debout et que je prends tous les jours un exercice forcé, il me semble être dans la meilleure des conditions possibles pour fuir.
Ils restèrent quelque temps silencieux, songeant à la grave démarche qu'ils allaient faire.
—A la grâce de Dieu! dit enfin Jeanne en se levant. Partons.
—Partons! fit Mornac que se pencha hors de la cabane. Tout est coi dans la bourgade.
Mademoiselle de Richecourt se rapprocha de la Perdrix-Blanche et lui serra la main en signe d'adieu.
Celle-ci leva de grands yeux tristes sur Jeanne et reporta ses regards sur l'enfant que Mornac avait sauvé quelques semaines auparavant.
—J'ai tort de vous laisser partir. Mais avant tout je suis mère et me souviens.
Mornac lui donna aussi une chaleureuse poignée de main. Puis il souleva la portière, s'effaça pour laisser passer sa cousine, lui offrit le bras, et tous deux firent joyeusement les premiers pas vers la liberté.
Après avoir marché quelque peu dans la grande rue qui coupait en deux le village, ils obliquèrent à droite, et, loin de gagner la porte des palissades, fermée à cette heure, ils se glissèrent à côté de la cabane de la mère adoptive de Mornac jusqu'à l'enceinte qui entourait la bourgade. Mornac avait, à la tombée du jour, arraché l'un des pieux et l'avait fixé de manière à ce qu'il se pût ôter facilement pour leur livrer passage.
Le chevalier enlevait tout à fait ce pieu de chêne, quand il aperçut une ombre qui semblait sortir de terre et qui cria:
—Je vous y prends, beaux déserteurs, et nous allons voir!…
L'homme n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Mornac lui asséna un grand coup du lourd bois de chêne qu'il venait d'arracher, et étendit l'intrus par terre où il resta évanoui sous la violence du choc.
—Si je ne viens pas à bout de te tuer, corbeau de malheur! dit le chevalier, ce ne sera pas ma faute!
C'était Vilarme qui, à demi guéri de ses blessures, s'était glissé du côté de la cabane qu'habitait Mlle de Richecourt au moment où Mornac et sa cousine venaient de sortir. Vilarme encore faible avait voulu s'opposer inopinément à leur fuite.
—Vite, fuyons! dit Mornac. Ce gredin peut avoir donné l'éveil.
Mais rien ne bougeait aux environs, et les deux fugitifs s'enfoncèrent paisiblement dans la campagne.
Pauvres enfants! ils s'en allaient joyeux, elle fuyant l'opprobre et lui l'esclavage, confiants en Dieu, insouciants du lendemain, mais à peine vêtus, sans autres armes qu'un coûtera et qu'un arc dont il savait à peine se servir et sans autres provisions que quelques livres de sagamité. N'importe, ils fuyaient, cela suffisait à leurs aspirations du moment, et ils ne s'inquiétaient pas le moins du monde des pistes que leurs pieds laissaient visibles derrière eux dans la mince couche de neige tombée durant le jour.
Ils avaient bien marché près d'une heure dans la direction du lac Saint-Sacrement, lorsqu'ils entendirent en avant d'eux un grand bruit de voix et de pas.
—Cachons-nous! dit Mornac.
Ils sortirent du sentier pour se blottir sous des broussailles en arrière de gros arbres qui bordaient le chemin tracé dans la forêt. Bientôt ils entrevirent une centaine de Sauvages qui se dirigeaient du côté d'Agnier.
Le coeur battait si fort aux fugitifs qu'il leur semblait que le bruit de ces palpitations allait trahir leur présence.
Mais le parti de guerre, à la tête duquel était Griffe-d'Ours, continua sa marche et les dépassa sans les remarquer. Bientôt les voix et les pas se perdirent dans l'éloignement.
—Griffe-d'Ours! dit Mlle de Richecourt à Mornac. Mon Dieu! que nous somme partis à temps!
—C'est vrai! fit Mornac en se levant, nous avons une fière chance! Dépêchons-nous de continuer notre route afin de mettre, d'ici au point du jour, la plus grande distance possible entre le village et nous.
Tous deux, les pieds trempés et refroidis par l'eau de neige, mais le coeur réchauffé par la joie du succès et le feu sacré de l'espérance, continuèrent à cheminer sous les hauts arbres et dans la nuit morne.
Les guerriers de Griffe-d'Ours se rapprochaient triomphalement du village. L'expédition avait réussi, et ils hâtaient le pas pour annoncer plus vite aux leurs la bonne nouvelle.
Quand ils furent en vue d'agnier, ils tirèrent, du fond de leurs poitrines, de grands cris de joie qui, doublés par les échos de la forêt allèrent s'abattre bruyamment sur la bourgade endormie où chacun fut sur pied en un moment.
Hommes, enfants, femmes et vieillards, tous vinrent au-devant des vainqueurs en les acclamant de mille cris d'allégresse.
Comme Griffe-d'Ours entrait dans le village, il aperçut un homme qui se traînait sur les genoux et les mains en gémissant.
Cet homme arrivé près du chef se souleva péniblement, et, la figure souillée de sang et de boue, dit en français:
—Ils sont partis!
—Qui?… balbutia Griffe-d'Ours.
—Mornac et la jeune fille.
—Oh! malheur à toi, face pâle!
—J'ai voulu les empêcher de fuir et il m'a frappé.
—Quand?
—Cette nuit même.
—Tu le hais donc aussi?
—Oui. Il a voulu me tuer deux fois!
—Et elle, l'aimes-tu, face pâle?
—Je l'aimais, chef. Mais maintenant je la hais!
—Vrai?
—Oh! bien vrai!
—Par où les oiseaux se sont-ils envolés?
—Venez avec moi.
Vilarme tremblant, faible et soutenu par la seule rage de son coeur, guida Griffe-d'Ours vers l'endroit où la palissade forcée avait livré passage aux fugitifs.
—Dix hommes et des torches! cria Griffe-d'Ours.
Des flambeaux de bois résineux sont allumés et les traces des fugitifs apparaissent aux yeux ravis du chef qui, suivi de ses hommes, s'élance dans la plaine en suivant les pistes toutes fraîches.
Appuyé sur la palissade, la figure livide et souillé, Vilarme qui voyait la lumière des torches dessiner au loin, sur la neige, les ombres allongées et mouvantes des poursuivants, disait avec un sourire de démon:
—O vengeance! ne vaux-tu pas mieux encore que l'amour?
Mlle de Richecourt et le chevalier de Mornac allaient toujours marchant vers l'inconnu.
—Quand je pense que nous sommes sauvés! disait la jeune fille à son cousin.
—Oui, grâce à Dieu, ma chère Jeanne!
Et Mornac pressait légèrement sous le sien l'avant-bras de sa cousine. Celle-ci le laissait faire, et je ne crois pas que son coeur en palpitât moins vite.
—Mais, savez-vous, continuait le chevalier, que c'est un bien rude et long voyage que nous entreprenons.
—Regrettez-vous déjà de l'avoir commencé?
—Oh! Jeanne!
—Eh bien! alors?
—Mais ne sentez-vous pas que si ma sollicitude s'inquiète, ce n'est que pour vous seule? J'ai tant peur que vous ne puissiez pas résister aux fatigues et…
—Et après…
—Si vous alliez retomber malade, et… mourir.
—Mourir! Dites-moi donc, Robert, ne me vaudrait-il pas encore mieux mourir que d'être restée là-bas?
—Ah! c'est vrai!
—Eh bien! donc, à la grâce de Dieu! fit Jeanne en levant ses beaux yeux vers le ciel. Mais… n'avez vous pas senti?
—Quoi?
—Il m'a semblé que le sol tremblait sous mes pieds. Tiens!
—Vous avez raison!… pourtant je ne sens déjà plus rien.
—Oui, c'est fini; seulement une légère secousse. Savez vous que les tremble-terre ont été fréquents depuis l'année passée. Oh! mais… avez-vous entendu?
—Quoi!… encore?
—Non! des bruissements de pas derrière nous! Oh! voyez! des lumières!Mon Dieu! on nous poursuit! Nous sommes perdus!
Mornac entraîna la jeune fille en dehors du sentier, et tous les deux se tapirent derrière une touffe de broussailles.
Il était temps. Déjà la lueur des torches se projetait sur le sentier jusqu'à l'endroit qu'ils venaient de quitter, et montait jusqu'au faîte des arbres qui semblaient étonnés de se voir si brusquement éclairés.
En avant de ses hommes, penché sur le sol comme un chien qui flaire la piste du cerf, Griffe-d'Ours suivait les traces laissées par les pieds imprudents des fugitifs.
Au lieu où Mornac et Jeanne s'étaient jetés hors du sentier,Griffe-d'Ours leva la tête, poussa un cri et sauta dans le fourré.
Jeanne sentit son coeur vibrer comme la corde d'un luth prête à casser.
Mornac tira son couteau de chasse.
Griffe-d'Ours l'aperçut. Les deux hommes bondirent l'un sur l'autre et s'étreignirent ensemble.
Il y eut deux cris, deux éclairs, suivis d'une lutte terrible.
Les deux combattants roulèrent sur la neige qui se teignit de sang.
Mornac était seul contre plus de dix.
Les lâches se ruèrent tous sur lui et le garrottèrent. Une longue blessure éraflait son flanc gauche. Le couteau de l'Iroquois avait heureusement glissé sur les côtes.
Griffe-d'Ours se releva en portant la main à son épaule droite d'où le sang coulait en abondance.
—Le bras du visage pâle n'entamera plus la chair d'un chef, dit-il froidement. Le jeune homme va mourir cette nuit même, comme je le lui avais dit. Il sera brûlé pour avoir tenté de s'enfuir. Et la vierge pâle sera enfin ma femme. Au village!
Deux guerriers soulevèrent Mornac pour l'emporter.
Griffe-d'Ours s'approcha de Mlle de Richecourt.
—Arrière de moi! cria-t-elle.
Et ce regard dominateur qui avait déjà fait courber le front du guerrier, s'en fut encore brûler l'oeil de l'Iroquois qui n'en put supporter la fierté magnétique.
—Que la vierge blanche marche donc devant moi, dit-il.
Jeanne passa superbe à côté de lui, en l'écrasant de toute l'expression de mépris dont la fille des comtes de Richecourt aurait su accabler ce sauvage bandit, sous les lambris dorés du château de Kergalec.
Griffe-d'Ours se mit à la suivre en tremblant de rage, de faiblesse et d'amour.
—Oh! cette femme! quelle force inconnue a-t-elle donc en elle-même? pensait-il, pour que moi, Griffe-d'Ours, la Main-Sanglante, je tremble devant un seul de ses regards, comme l'oisillon sous l'oeil ardent de l'aigle! Que l'amour de cette femme doit être puissant! Sa haine est si forte!
Les tristes pensées qui agitaient l'âme des captifs! S'être sentis si près de la liberté et voir tout-à-coup leurs liens se resserrer plus fortement que jamais!
—Cette fois-ci, c'en est pardieu fait de moi! grommelait Mornac. Et ma pauvre cousine!… Elle qui, je crois, commençait à m'aimer!… Aussi bien faut-il que je sois l'être le plus infortuné de la création!
—Vous nous avez donc abandonnés, mon Dieu! soupirait Jeanne. Oh! veuillez me pardonner, alors; mais je serai morte avant que le souffle de ce bandit effleure ma figure… Mon malheureux cousin qu'ils vont torturer, et par ma faute! Il me semblait qu'il m'aimait un peu! Et moi qui, tout en feignant de n'en rien croire, faisais les plus doux rêves d'avenir! Mon Dieu! mon Dieu! avions-nous donc consommé notre part de jouissances terrestres! et sommes-nous déjà mû pour la mort? Pourtant je suis si jeune et j'ai tant souffert!
De grands cris accueillirent les captifs, lorsqu'ils rentrèrent au village.
Des centaines de torches éclairaient la bourgade.
En un instant le sort de Mornac fut décidé.
Il fut poussé vers un poteau planté sur une éminence qui s'élevait à l'extrémité du village et y fut solidement attaché.
—Avant de t'offrir en victime au Dieu de la guerre, dit Griffe-d'Ours àMornac, on va faire ta toilette de mort.
Deux Iroquois préposés à cet apprêt funéraire, apportèrent les couleurs et se mirent à peinturlurer Mornac des pieds à la tête.
Tandis que l'un lui teignait la jambe droite en rouge, l'autre bariolait sa cuisse gauche du plus vif indigo. Et ainsi de suite en remontant vers la poitrine et la face. Après quelques minutes, tout le corps du chevalier offrait aux yeux des spectateurs les nuances variées de l'arc-en-ciel.
—C'est pourtant bien assez de mourir par le feu, grommelait le Gascon, sans être attifé d'une aussi ridicule manière. Il y a, sandious de singulières destinées dans certaines familles! Qui aurait cru, par exemple, lorsque j'étais à Paris, il y a quelques mois à peine, que le dernier descendant de cette grande lignée des Mornac, dont plusieurs chefs moururent en Palestine, casque en tête, bardés de fer et la lance au poing, qui aurait cru que le dernier petit-fils des ces preux palatins finirait burlesquement ses jours au milieu de pareils moricauds, nu comme Adam et bigarré tel que les fous des anciens rois de France! Heureusement que je suis le dernier de ma race; car ma mémoire inspirerait peu de respect à ceux qui auraient à porter mon nom. O mes aïeux! si l'on peut rire encore par delà l'huis du tombeau, vos mâchoires dégarnies doivent se détendre largement sous vos crânes vides à l'ébouriffant aspect de votre dernier rejeton!
Sa toilette funèbre terminée, l'on entoura le chevalier de fagots de bois sec. On eut soin pourtant de les placer à quelques pieds du supplicié, afin que le feu ne le rôtît qu'à distance et qu'il fût plus longtemps à souffrir. Souvent, les victimes ainsi calcinées à petit feu, mettaient une couple de jours à mourir.
A en juger par l'art minutieux avec lequel on disposa le bûcher autour de Mornac, le malheureux en avait bien pour deux ou trois journées à sentir ses chairs roussir et se carboniser sous l'action lente du feu avant que d'exhaler son âme avec son sanglot suprême de souffrance.
Lorsque le dernier fagot eut été disposé sur la pile de bois qui entourait, à cinq ou six pieds de distance, la victime jusqu'à la hauteur des hanches, on abaissa les torches allumées, et, tout aussitôt les langues de flammes se mirent à lécher le dessous du bûcher, tandis que le bois sec crépitait sous les étreintes du feu.
Durant les quelques minutes qui suivirent, une épaisse fumée s'éleva en voilant la lumière.
A demi suffoqué par cette âcre senteur, Mornac éternuait, toussait et crachait les jurons le plus énergiques de son répertoire.
—Je voudrais pardieu bien savoir un peu… pouah! ce que j'ai pu faire à la Providence… pour qu'elle me ballotte ainsi… mordious!… de supplice en torture!
Les bourreaux riaient aux larmes.
Bientôt la flamme claire sortit victorieuse du bûcher, et, grondant s'éleva de plusieurs en enserrant le supplicié dans un cercle de feu.
Secoués par le vent de larges banderoles de flamme flottaient autour de la victime qui voyait leurs replis flamboyants se dérouler jusqu'à son corps pour l'éteindre en des caresses mortelles.
Cette scène terrible éclairée par ce brusque surcroît de lumière, avait comme un reflet des spectacles de l'enfer, lorsque les murs ardents de la fournaise éternelle se rougissent sous l'action de la flamme ranimée par le supplice de quelque nouveau damné.
Au centre de l'impitoyable cercle de feu, dominant la foule qui ondoyait au pied du tertre où s'élevait le bûcher, apparaissait Mornac, le front contracté par la douleur qu'il commençait à ressentir, les yeux chargés d'éclairs, mais gardant toujours aux lèvres ce dédaigneux sourire qui ne le devait quitter qu'après son dernier sarcasme et son dernier soupir.
En bas, aux pieds de la victime, s'étendait une mer de têtes hideuses, grouillantes et hurlantes, sinistrement éclairées par la lueur du bûcher et du feu des torches, que traversaient pourtant de larges traînées de brouillard qui, cette nuit-là, pesait lourdement sur la terre. Ainsi comprimée la lumière qui s'élevait du sol semblait arrêtée par la voûte basse te visqueuse de quelque souterrain de l'enfer.
En jetant un coup d'oeil de mépris sur cette foule cruelle qui s'enivrait de son supplice, Mornac aperçut au premier rang Vilarme qui n'eut pas plus tôt rencontré son regard qu'il s'écria:
—Eh bien! chevalier de malheur, nous avons notre tour à ce qu'il paraît! Comment allez-vous là-haut? Chaudement, n'est-ce pas! Je suis bien vengé. Sache que c'est moi qui ai dénoncé votre fuite à Griffe-d'Ours!
—Dans ce cas, baron de Vilarme! cria Mornac, que le dernier mot d'un gentilhomme ajoute à ton titre connu d'assassin celui bien mérité de traître et de lâche! Maintenant que l'honnête homme t'a flétri, laisse le chrétien qui va mourir prier Dieu de te pardonner tes méfaits comme je te pardonne moi-même.
Vilarme lui montra le poing en signe de défi.
Mornac tourna la tête afin de ne plus voir l'exécrable face du bandit triomphant.
Tout-à-coup l'expression de la figure de chevalier changea. De dure et railleuse qu'elle était, elle prit tout aussitôt l'empreinte d'un profond attendrissement.
Il venait d'apercevoir Jeanne, sa cousine bien-aimée, Jeanne qui levait vers lui ses grands yeux noirs pleins d'angoisse et de larmes.
Oh! ce qu'ils se dirent ces deux regards qui se croisèrent en ce moment! Rendre ce qu'ils contenaient de détresse, de regret et d'amour, demanderait des mots d'une telle énergie que jamais langue humaine n'en pourrait inventer d'assez forts.
—Grand Dieu! s'écria Mornac, se sentir ainsi aimer pour la première fois et mourir!…
Il se roidit dans ses liens comme pour les casser, mais s'arrêta soudain.
Un grondement étrange et sourd courait sous ses pieds.
Était-il causé par la foule? Et pourquoi?
La multitude s'était tue, et l'on n'entendait plus aucun bruit de voix.
C'était comme un frémissement de la terre et, qui parti de loin se rapprochait rapidement.
Ce fut bientôt comme le grondement du tonnerre, et l'on entendit les rochers des montagnes voisines, rugueuses arêtes du globe, frémir et s'entrechoquer sur leurs bases.
Dans la forêt les arbres secoués sur leurs racines haletaient et craquaient.
Brusquement remués par cette puissante commotion, les fagots du brasier se mirent à rouler de toutes parts au bas du tertre. Le feu diminua d'intensité, et Mornac en ressentit aussitôt un grand soulagement.
Sans être terrifiée par cette effroyable convulsion de la nature et semblant, au contraire, en retirer une inspiration subite, Jeanne de Richecourt profita du mouvement rétrograde de la foule pour s'élancer vers le bûcher.
Chancelant sur le sol qui vacillait, et sans craindre le feu du brasier, elle s'élança, bondit et vint tomber tout à côté de Mornac dans l'espace libre laissé entre lui et le feu.
Dans l'effort qu'elle fit pour franchir la barrière de flamme, le cordon que retenait ses cheveux roulés sur le sommet de la tête se rompit, et sa chevelure, sa luxuriante chevelure brune se répandit et roula par torrent sur ses épaules.
Passant autour du cou de son cousin son beau bras ferme et nu qui avait aussi rompu les attaches de la manche de sa robe, elle s'arrêta frémissante auprès de lui qui tremblait à la fois de bonheur, et de peur pour la noble femme qui exposait ainsi ses jours.
—Robert! dit-elle, mourons ensemble!
—O Jeanne! ma Jeanne! bien-aimée! dit Mornac en faisant des efforts inouïs pour rompre ses liens et enserrer la taille flexible que se cambrait vers lui. Avant que je meure, oh! laisse-moi te dire que je t'aime comme je n'ai jamais aimé femme au monde!
—Je vous crois, Robert! et moi aussi je vous aime, tout comme vous m'aimez! Jamais homme n'a senti battre mon coeur si près du sien. Jamais mes lèvres n'ont été effleurées par la bouche d'un homme! Eh bien, voici les miennes qui vous demandent et vous donnent le baiser des fiançailles… des fiançailles de la mort!
Sue la terre qui craquait éperdue sous ses pieds, en face de cette multitude ébahie, devant le regard des hommes comme sous l'oeil de Dieu qui voyait leur agonie, Mlle de Richecourt approcha ses lèvres des lèvres brûlantes de Mornac, et leurs bouches s'unirent en un baiser suprême, comme si leurs âmes eussent dû s'éteindre aussitôt pour s'élancer au ciel.
Leur corps eut comme un frémissement spasmodique, et un instant leurs yeux se fermèrent comme aveuglés par le rayonnement de leur félicité.
Mais cela n'eut que la durée d'un éclair.
Comme si elle eut puisé une force nouvelle en ce baiser à la fois chaste et brûlant, Mlle de Richecourt redressa sa taille un instant affaissée, puis se tourna vers la foule des Sauvages stupéfaits qui croyaient voir à chaque instant la terre ébranlée s'écrouler dans un immense effondrement. Sans quitter de son bras gauche le cou de son fiancé, elle étendit sa droite sur la foule et cria d'une voix vibrante:
—Au nom du Dieu vivant, arrêtez ce supplice!
Les entrailles de la terre, agitées ainsi qu'en mal d'enfant, grondaient toujours et semblaient vouloir faire éclater leur gigantesque enveloppe, comme pour en faire jaillir un monde et le lancer dans l'espace.
Épouvantés par ce fracas immense, les Sauvages superstitieux furent frappé d'étonnement à la vue de cette femme superbe et impassible sur le globe en démence, et la prenant pour un génie courroucé qui commandait aux éléments de détruire la terre, ils se prosternèrent à ses pieds.
Oh! c'est qu'elle était belle aussi!
Éclairée par le brasier, sa noble taille se découpait en lignes harmonieuses et hardies sur le ciel noir, et, sous son front altier, sous ses grands yeux étincelants, sous sa bouche fière et son gracieux col ombragé par de luxuriants cheveux, on voyait sa gorge, seule agitée, bondir et rebondir sur sa forte poitrine.
C'était, ce qu'ils ne connaissaient pas, ces barbares enfants des bois, c'était la grande dame dans tout le splendide éclat de la jeunesse et dans le feu de l'action d'un dévouement surhumain. C'était la digne fille des anciens preux de la vieille France. C'était la vierge forte, fière et sublime, c'était le chef-d'oeuvre de Dieu!
Profitant de la stupeur des Sauvages, Jeanne tira de son corsage le stylet tranchant qu'elle y portait toujours, et coupa d'une main ferme les liens qui retenaient Mornac attaché.
—Maintenant, dit-elle d'une voix brève et saccadée par l'émotion, écartez ces fagots embrasés. Lorsque nous aurons sauté par-dessus, descendons gravement le tertre et traversons la foule à pas lents. Ce tremblement de terre nous sauvera.
—Oh! sublime Jeanne! ne voyez-vous pas que c'est vous seule qui m'aurez sauvé!
—Non pas moi seule, Robert, mais bien Dieu lui-même.
Mornac devenu libre de ses mouvements, renversa, écarta du pied les tisons ardents, franchit avec Jeanne cette barrière de feu et descendit avec elle vers les Iroquois.
Le grondement souterrain semblait s'éloigner et les trépidations du sol diminuer d'intensité.
—Passage! dit Mlle de Richecourt en étendant d'un geste superbe sa main sur la multitude prosternée.
La terre ne frémissait plus qu'à peine.
La foule s'ouvrit devant Jeanne digne et radieuse comme Béatrix traversant, suivi de Dante, les sombres retraites du purgatoire.
La commotion du sol cessa tout à fait et l'on entendit les derniers roulements souterrains aller se perdre et mourir au loin dans les montagnes.
A une distance d'un quart de lieue du grand village d'Agnier s'élevait le cimetière particulier de la bourgade.
Lorsqu'un Iroquois mourait, son cadavre était mis dans une espèce de cercueil formé de grosse écorces, et élevé sur quatre poteaux, en plein air. Pendant huit ou dix années, on continuait d'en user ainsi avec tous les défunts, à mesure qu'ils décédaient, et on les déposait tous, les uns à côté des autres, à plusieurs pieds au dessus du sol.
Tous les dix ans venait lafête des morts. Les habitants du même village descendaient alors ces bières, et enveloppaient les ossements de leurs proches dans des pelleteries précieuses.
Puis le pays entier était solennellement convoqué sur un même point.
Chacun emportait des présents destinés parents décédés. C'était ordinairement des colliers des haches et des chaudières de cuivre.
On creusait une grande fosse commune que l'on tapissait de peaux de castor, et les ossements y étaient déposés en grande pompe, avec les présents offerts. Après avoir placé au-dessus des nattes et des écorces, on les recouvrait de terre, et l'on dressait une clôture de pieux tout autour de ce vaste tombeau pour le mettre à l'abri des profanateurs.[49]
[Note 49: Voir Bressany.]
A deux arpents du cimetière aérien et particulier d'Agnier s'étendait u rocher couvert d'arbustes touffus. Par suite de quelque commotion terrestre, la base du rocher s'était fendue et avait, en se séparant, formé une caverne sans issue qui s'étendait à une trentaine de pieds de profondeur. Brusquement séparées à leur base, dans une largeur de quinze pieds, les parois de la grotte étaient retombées l'une sur l'autre, à la partie supérieure, de manière à former un angle dont la pointe faisait le toit de la caverne.
A cause du voisinage immédiat du champ des morts, les habitants d'Agnier ne pénétraient jamais dans cette grotte dont l'entrée se cachait d'ailleurs au regard sous un massif de broussailles.
A l'heure où Mornac, attaché au poteau de supplice, semblait près de dire à la vie un éternel adieu, si, bravant la crainte instinctive que vous eût inspiré la proximité du cimetière dont les muets habitants dormaient immobiles sur leurs sarcophages aériens rendus encore plus fantastiques par l'obscurité de la nuit, vous eussiez bravement écarté les broussailles qui formaient l'entrée de la grotte, vous auriez pu voir, au fond de la caverne, à la lueur pâle d'un tout petit feu, un homme assis par terre, les coudes sur les genoux et la tête perdue dans les deux mains.
Qui veillait donc ainsi, seul en cet endroit solitaire, à une heure aussi avancée?
Était-ce le spectre de quelque Iroquois décédé qui venait réchauffer ses pauvres os glacés par la mort et la bise d'hiver?
OU bien encore l'âme frissonneuse d'un malheureux Huron tué dans les environs d'Agnier, et jeté dans la caverne, en revenant à cette heure des fantômes se plaindre du destin cruel qui l'avait fait périr loin des rives aimés du lac Huron?
Car elle gémissait cette ombre assise auprès du feu discret, et vous auriez vu ses épaules se soulever fréquemment par des sanglots étouffés.
On sait qu'après la mort, notre âme ne doit plus ranimer le corps que lorsque la trompette des archanges aura sonné là-haut la résurrection de toutes les races humaines disparues. Or, en l'examinant bien, vous auriez remarqué que ce corps faisait ombre sur la paroi de la caverne, car il s'interposait entre le feu et le mur de la grotte.
Ce ne pouvait donc être un spectre; car évidemment il n'eût pu arrêter la lumière, tout comme le corps opaque et lourd qu'il nous faut traîner si misérablement ici-bas.
Son costume vous eut ensuite indiqué que c'était un blanc et non quelque sauvage habitant des bois.
Cet homme était français et jeune. En l'écoutant bien, vous l'auriez entendu murmurer:
—Qu'il me tarde de savoir ce qu'elle est devenue?… Ces barbares l'ont-ils respectée? Est-elle morte ou vit-elle encore dans un état pire cent fois que la mort?… Horrible incertitude, quand donc cesseras-tu de déchirer mon coeur?…
Ces paroles, lectrice timorée, qui frissonnez de peur au seul nom de fantôme, vois doivent rassurer tout à fait. Elles vous disent clairement que le personnage mystérieux de la grotte est un jeune amoureux qui soupire après l'objet de ses voeux absents. Rien de moins surnaturel, et c'est je pense, un titre à ce que vous vous rapprochiez de lui avec toute la sympathie qu'il mérite.
D'ailleurs, madame, l'air est froid au dehors, et franchement, pas plus que vous je n'aime à voir cette longue et funèbre rangée de morts se découper sinistrement sur le ciel blafard, du haut de ces échafauds dont les longs pieds grêles se dressent eux-mêmes au-dessus du sol comme autant de spectres menaçants.
Nous entrons donc.
Votre pied, si léger qu'il soit, belle dame, vient de froisser une branchette. Ce bruit presque imperceptible éveille l'attention du jeune homme qui n'est pas—veuillez bien lui pardonner cette faiblesse,—tellement absorbé dans ses tristes pensées, qu'il puisse oublier le dangereux voisinage de l'endroit où il se trouve.
Son visage inquiet se tourne de notre côté Mais il n'aurait garde de nous voir. Comme il craint une surprise, il se saisit de son mousquet et accourt à l'entrée de la grotte.
Nous nous effaçons pour le laisser passer. Il se penche en dehors et scrute du regard les abords de la caverne.
Il se convainc bientôt qu'il est en sûreté, puisqu'il retourne prendre sa place et sa position d'amoureux en peine.
N'importe, nous avons eu le temps d'apercevoir ses traits, et c'est à peine si nous avons pu retenir un cri de surprise en reconnaissant notre jeune ami Louis Jolliet.
On se rappelle la profonde affliction du jeune homme lors de l'enlèvement de Mlle de Richecourt, à la Pointe-à-Lacaille, par Griffe-d'Ours et sa bande. Il aurait voulu courir immédiatement sus aux ravisseurs. Mais la prudence de Joncas et les larmes de sa mère l'avaient forcé de dévorer dans l'inaction les désespoirs qui déchiraient son coeur.
Le coup était trop soudain et trop fort pour le pauvre garçon qui était aussitôt tombé dans un état de marasme effrayant.
A la vue de la grande douleur du jeune homme, Joncas, plus ému qu'il ne le voulait faire paraître, lui dit:
«—Ecoutez, monsieur Louis, soyez raisonnable. C'est impossible aujourd'hui de poursuivre les Iroquois. Nous serions forcés de laisser votre mère et ma femme seules ici et sans protection, exposées aux violences d'autres faillis chiens d'Iroquois.
«Dans une journée ou deux nous aurons fini la moisson. Nous en chargerons notre chaloupe et le grand bateau que j'ai bâti, l'hiver tout exprès pour emporter notre grain à Québec.
«Tandis que vous remonterez le fleuve avec ces embarcations, le Renard-Noir et moi explorerons, au moyen du canot d'écorce, la grève et les îles où nous trouverons probablement quelques traces du passage des Iroquois. Pendant ce temps vous resterez au milieu du fleuve avec madame et ma femme afin de les protéger en cas d'attaque.
«Une fois arrivés à la ville nous les y laisserons en sûreté pour aller ensuite avec vous sauver mademoiselle et les autres. Il en sera temps encore, car les Sauvages vont certainement emmener avec eux, dans leur pays, mademoiselle Jeanne, monsieur de Mornac et ce baron de Vilarme dont la figure, entre nous, ne me plaît pas beaucoup. Il n'y a que ce pauvre Jean Couture dont j'ai grand'peur qu'ils ne se défassent immédiatement, vu qu'ils n'ont pas d'intérêt à le garder vivant comme Mlle Jeanne et les deux messieurs, que leur position rend précieux comme otages. Vous savez comme moi qu'il arrive assez rarement que les Sauvages tuent tout de suite les personnes de distinction qu'ils ont pu prendre en vie et capables de les suivre. Il préfèrent les garder dans leurs villages pour les échanger contre les prisonniers que nous leur faisons aussi quelquefois.»
—Mais mademoiselle de Richecourt?
—Soyez tranquille à son égard. Tant qu'il restera un souffle de vie à ce jeune gentilhomme qui est son cousin, elle n'aura rien à craindre. Il m'a l'air assez déterminé pour tenir tous ces bandits à distance.
Jolliet secoua tristement la tête en montrant combien il était peu convaincu par ce raisonnement spécieux dont le bon Joncas s'efforçait de le consoler.
Il fallait bien se rendre; et la main tremblante de sa mère, qui vint s'appuyer sur son épaule fit taire les élans de la passion que Jolliet sentait bondir en lui.
—Tu l'aimes bien plus que moi! lui dit Mme Guillot dont les yeux pleins de larmes se fixèrent sur les traits décomposés de son fils.
Celui-ci ne put répondre, et, pour cacher ses larmes se jeta dans les bras de sa mère.
Deux jours plus tard, deux embarcations, les voiles déployées, sortaient de la rivière à Lacaille. Jolliet conduisait le bateau. La chaloupe était dirigée par la femme de Joncas et Mme Guillot.
Quant à Joncas et au Renard-Noir, ils venaient de s'enfoncer dans le bois, à l'endroit où les Iroquois et les captifs avaient disparu, deux jours auparavant.
Les deux embarcations doublaient la Pointe-à-Lacaille, lorsqu'un cri partit du rivage et attira l'attention de Louis Jolliet.
Il aperçut ses deux amis qui lui faisaient signe de les aller chercher sur la rive.
Les ancres furent jetées au fond de l'eau, et Jolliet se rendit à terre sur le canot d'écorce de Renard-Noir.
—C'est ici qu'ils se sont embarqués, lui dit Joncas. Voyez-vous leurs pistes dans le sable. Ils sont partis trop à la hâte pour les effacer.
Jolliet se baissa vers le sol et reconnut, entre toutes les autres, l'empreinte légère du petit pied de Jeanne.
Il s'agenouilla sur la grève et embrassa cette trace en la mouillant de ses larmes.
—Pardonnez-moi, dit-il ensuite à Joncas en se relevant, mais c'est tout ce qui me reste d'elle!
—A votre âge j'en aurais fait autant.
—Lorsque Fleur-d'Étoile courait, jeune fille, sur les bords du grand lac, le Renard-Noir baisait la tige des fleurs qu'elle avait courbées sur son passage; et le chef indien n'en rougissait point de honte, repartit le Huron qui jeta un regard plein de bonté sur Louis Jolliet.
Les trois hommes s'embarquèrent dans le canot et gagnèrent les deux embarcations ancrées à quelques arpents de la rive. Puis ils continuèrent leur course, Jolliet guidant les deux embarcations à voiles, tandis que le Renard-Noir et Joncas rasaient avec la pirogue tantôt la rive sud, tantôt le bord des îles qui dorment au fil de l'eau en remontant jusqu'à la capitale.
Ce fut ainsi qu'ils trouvèrent sur l'île Madame les restes demi consumés du pauvre Jean Couture qu'ils emportèrent avec eux pour les déposer en terre sainte.
Les pistes laissées sur le sable de la petite anse où les Iroquois s'étaient rembarqués montraient clairement qu'ils avaient continué de remonter le fleuve. Toutes étaient tournées vers le haut de la rivière.
—Vous voyez que je ne m'étais trompé, dit Joncas à Jolliet. Ils n'ont sacrifié que ce pauvre Jean Couture et sont repartis pour leur pays avec les autres. Ayez bon espoir, monsieur Louis. Nous les rejoindrons avant longtemps.
Nos voyageurs arrivèrent à la ville au milieu de la nuit suivante.
L'émoi fut grand dans la capitale quand on connut le triste évènement; et M. de Mésy qui apprit la détermination de Jolliet et de ses deux compagnons à se rendre au pays des Iroquois, les fit mander tous trois en son château Saint-Louis et leur offrit quelques soldats pour les accompagner.
Joncas refusa en disant:
—Vous ne sauriez, monseigneur, nous donner une troupe assez considérable pour aller attaquer ouvertement les Iroquois dans leurs villages. Les quelques hommes que vous nous offrez nous nuiraient plutôt que de nous aider. C'est la ruse seule, ou à peu près, dont nous allons nous servir pour délivrer nos gens. A ce compte-là, le chef huron, M. Jolliet et moi réussirons mieux tout seuls. Notre petit nombre nous permettra de nous tenir caché dans les environs des bourgades iroquoises et attirer moins l'attention. Nous nous remercions donc, monseigneur, de votre bonne offre à laquelle nous sommes pourtant fort sensibles.
Au besoin, Joncas, qui avait fait tous les métiers, savait assez bien tourner une phrase.
Le moment du départ arrivé, Mme Guillot se pendit au cou de son fils en pleurant.
—Mère chérie, lui dit Jolliet pour l'apaiser, croyez bien que j'en suis désolé non moins que vous, mais il le faut pourtant. Ne l'aimerais-je pas que ce serait encore un devoir pour moi d'aller sauver de l'ignominie celle que vous avez accueillie sous votre toit, et à laquelle vous avez servi de mère pendant plusieurs années. Je suis un homme maintenant, et je dois secourir mes semblables au péril de ma vie.
—Oui, dit Mme Guillot en souriant au milieu de ses pleurs, tue en effet devenu un homme; je ne m'en aperçois que trop, hélas! eu changement de ton affection filiale en un autre sentiment dont je ne me puis empêcher d'être jalouse.
—Que voulez-vous, ma mère? Outre que je ne saurais me défendre de suivre les lois de la nature, je ne fais qu'obéir à celles de Dieu lui-même. N'a-t-il pas dit quelque part: «L'homme quittera son père et sa mère pour suivre…»
—Sa compagne. Oui, mon fils. Mais elle ne l'est pas.
—Elle le sera peut-être un jour.
—Si elle ne t'aimait pas et méprisait tes avances.