—O mère! ne dites point cela. Je me tuerais.
—Louis!
—Pardon! mère, oh! mille fois pardon! Mais bénissez-moi, plutôt que de me pousser à proférer des paroles aussi condamnables et priez Dieu de me ramener bientôt dans vos bras avec elle que j'aime et que vous aurez peut-être avant longtemps une double raison d'appeler votre fille.
Mme Guillot étendit ses mains tremblantes sur le front de son fils et lui dit:
—Tu es un bon coeur et, après tout je n'en suis que plus fière de te voir agir ainsi. Va, que Dieu t'accompagne et protège ton retour.
Jolliet la serra une dernière fois dans ses bras et s'élança au dehors où Joncas et le Renard-Noir l'attendaient.
Je ne m'arrêterai pas à raconter tous les incidents qui signalèrent leur voyage.
Grâce à l'habileté de l'ancien coureur des bois et du chef Huron, il leur fut bientôt facile de retracer la marche du parti de Griffe-d'Ours.
Ils campèrent aux mêmes endroits où les Iroquois s'étaient arrêtés et purent constater, par diverses observations dues à perspicacité, que leurs amis étaient vivants.
A chacune de ces précieuses découvertes le coeur de ce pauvre Jolliet bondissait de joie, et sa pensée réjouie courait d'avance au devant de celle qui, sans le savoir, avait emporté la meilleure partie de cette âme ardente de jeune homme.
Un accident imprévu vint pourtant le replonger bientôt dans un affreux découragement.
En faisant le portage nécessité par les rapides auxquels on donna plus tard le nom de M. de Chambly, Jolliet qui était chargé ainsi que ses deux compagnons, perdit pied sur une roche humide et tomba en se donnant une forte entorse. Quand il voulut se relever, la douleur le fit chanceler de nouveau, et, malgré les efforts les plus héroïques, il lui fut impossible de marcher plus loin.
—Je vous en supplie, mes amis, dit-il alors à ses compagnons, laissez-moi seul ici, et allez les sauver! Vous me reprendrez en revenant.
—Oui, tout de suite, réplique Joncas. Pour que vous soyez pris et massacré par les Iroquois ou mangé par les bêtes sauvages. C'est un malheur que ce retard, mais enfin nous ne pouvons vous écouter. Nous allons vous soigner et quand vous serez en état de nous suivre nous continuerons nos recherches. En attendant éloignons-nous de ce sentier et cherchons un abri quelque part.
Je laisse au lecteur le soin de compter les larmes que Jolliet dut répandre et les soupirs qu'il poussa pendant les trois semaines qu'il lui fallut rester dans l'inaction la plus complète.
Enfin, grâce aux compresses d'herbes et de plantes sauvages, et encore plus, je crois, au soin que prit Joncas de ne point laisser le jeune homme tenter de faire un seul pas avant le temps voulu, les trois compagnons se remirent en marche au bout de vingt-deux jours.
Pour ne point fatiguer Louis Jolliet et aussi de crainte de tomber inopinément sur quelque parti d'Iroquois à mesure qu'ils approchaient du pays de ces derniers, les trois amis n'avancèrent plus dès lors que très-lentement. Ils mirent près de deux semaines à franchir le court espace qui les séparait de la grande bourgade d'Agnier près de laquelle ils rôdèrent durant plusieurs journées avant de s'assurer que les captifs y étaient détenus.
Une fois certains que c'était sur ce point que devaient se concentrer leurs opérations, le Renard-Noir conduisit Joncas et Jolliet dans la caverne où nous avons retrouvé le pauvre amoureux.
Le chef huron connaissait cette grotte dans laquelle il avait trouvé refuge assuré à chacune de ces sanglantes expéditions qu'il avait faites tous les ans dans les cantons iroquois, depuis la mort de Fleur-d'Étoile.
Ce fut là qu'ils développèrent leur plan et s'en partagèrent les moyens d'exécution.
Le matin du soir où nous avons quitté Mornac encore une fois miraculeusement sauvé de la mort, pour retrouver Jolliet, Joncas était parti afin d'aller faire quelques achats indispensables au fort d'Orange qui n'était distant que de quelques lieues du grand village d'Agnier.
Quant au chef huron, il devait en ce moment rôder non loin du village, puisqu'il y avait plus de deux heures qu'il avait quitté la caverne quand nous y avons pénétré.
Jolliet était donc là, seul avec ses pensées, seul avec ses craintes, seul avec son amour ignoré.
Il songeait, d'abord aux dangers sans nombre que Jeanne devait courir; à la sauvage violence de Griffe-d'Ours; aux desseins pervers qu'il avait cru deviner depuis longtemps sous le masque de Vilarme.
Avait-elle pu éviter les pièges…?
Puis il pensait à Mornac et son coeur se crispait à la seule idée qu'elle aimait déjà le chevalier.
Et lui-même pourrait-elle l'aimer jamais?
Oh! non, sans doute. En supposant qu'elle eût quelque inclination pour lui, pourraient-ils échapper aux Iroquois et regagner Québec au milieu des périls de toutes sortes, et des rigueurs de l'hiver qui allait commencer?
En face de ces problèmes insolubles le découragement le reprenait avec plus de vigueur que jamais.
Tant qu'il avait été loin de Jeanne et qu'il ne s'était agi que de travailler à la sauver, son courage ne s'était pas démenti. Mais maintenant qu'il la savait vivante (car la veille encore, il l'avait aperçue à distance) maintenant que le moment de l'action était venu et qu'il allait falloir agir, les forces lui manquaient.
Était-ce donc lâcheté de sa part ou simplement faiblesse physique ou morale?
Non. C'est qu'il lui manquait la foi des amants, que est la certitude d'être aimé et qui, comme sa soeur en religion, peut transporter des montagnes. Et plus l'instant suprême approchait, et moins il avait la certitude de voir jamais son affection payée de retour.
Au moment où nous l'avons retrouvé, il en était arrivé à cette période d'abattement où à force de raisonnements absurdes avec soi-même, on en vient à se croire encore plus malheureux qu'on ne l'est en réalité.
Pour nous servir d'une expression toute moderne et empruntée au langage des rapins des ateliers parisiens: il broyait du noir.
Il descendait donc rapidement au fond des abîmes du désespoir, lorsqu'un grand bruit souterrain le tira de la torpeur où il était plongé.
Il releva la tête et prêta l'oreille à cette rumeur immense qui semblait venir des entrailles du globe.
Bientôt le sol se prit à trembler sous ses pieds, tandis que le rocher dans lequel était creusé la grotte gémissait en craquant de toutes parts.
Il comprit aussitôt que c'était un tremblement de terre.
Son premier mouvement, celui de l'instinct de la conservation poussaJolliet à s'élancer hors de la grotte.
Mais un éclair de raisonnement brilla dans son oeil et fut suivi d'un sourire amer qui plissa sa lèvre pâle.
—Bah! à quoi bon fuir la mort! se dit-il. Si elle veut de moi, elle saura me trouver tout aussi bien au dehors que dans les flancs de ce rochers!
Il se rassit au milieu du vacarme épouvantable de la montagne en démence.
Au-dessus de sa tête, les rochers secoués rudement se heurtaient l'un contre l'autre et claquaient comme les dents d'un homme empoigné par la frayeur.
Autour de lui, de toutes parts, retentissait l'effroyable grondement des larges pans de roc qui se frottaient l'un sur l'autre et mugissaient comme des meules énormes de quelque moulin de géants.
Ce fracas qui semblait répondre au trouble de son coeur, enivra Jolliet. Le front haut, l'oeil hardi et la bouche fière, il restait impassible, lui être impuissant et faible, au centre de ces gigantesques bouleversements.
Un craquement plus sec et rapproché attira pourtant son attention et son oeil se leva dans la direction de ce bruit plus distinct.
L'une des parois qui formait, en rejoignant l'autre, la voûte de la caverne venait de se fendre en deux et un gros quartier de granit s'en détachait bruyamment et s'affaissait vers le sol, à mi-chemin entre Jolliet et la sortie de la grotte.
—Si j'allais rester enseveli vivant au fond de la caverne! pensa-t-il, mort affreuse et inutile pour celle que j'aime!
Il bondit sous le rocher qui glissait et se retourna à l'entrée de la grotte en regardant derrière lui.
L'énorme pierre s'arrêta dans sa chute et resta suspendue à quatre pieds au dessus du sol, formant une arche sous laquelle on pouvait encore passer pour aller au fond de la caverne.
Au-dessus, la voûte s'était refermée et si les dernières commotions du sol n'en avaient encore détaché de petits fragments de pierre et des poignées de terre qui ruisselaient jusqu'à ses pieds, Jolliet aurait pu croire qu'il venait d'avoir un terrible cauchemar.
Le tremblement de la terre diminuait, et le fracas s'éloignait aussi.
Ce ne fut bientôt plus qu'un bruissement lointain comme celui du vent qui s'enfuit sur la cime des arbres. Et, plus rien que le silence, mais un silence d'autant plus étrange que le bruit qui l'avait précédé avait été colossal.
Jolliet mit la tête hors de la caverne.
Un calme indicible pesait sur la nature entière qui après cet immense effort paraissait fatiguée, épuisée, évanouie, morte comme ses morts qui dormaient tout auprès sur leurs sarcophages aériens.
Longtemps Jolliet, énervé lui-même demeura immobile en promenant des regards vagues sur la plaine sombre.
A quoi pensait-il? Nous ne saurions le dire et lui-même l'ignorait sans doute.
Il y avait plus d'une heure qu'il était là, pensif, sans pensées distinctes, lorsqu'il fit un mouvement machinal pour saisir don mousquet.
Il venait d'entendre un bruit.
Sa main ne rencontra que le vide. L'arme était restée au fond de la caverne.
Il n'avait pas le temps de se glisser sous la pierre nouvellement suspendue pour aller chercher son mousquet, et il tira de sa ceinture un long et pesant pistolet ainsi qu'une mèche allumée, tout prêt à faire feu.
Une forme noire se mouvait à quelque distance et se rapprochait de la grotte.
L'inconnu siffla deux fois comme un serpent qui se dresse.
Jolliet baissa son arme.
L'autre le rejoignit. C'était le Renard-Noir.
Nous avons quitté le chevalier de Mornac et Jeanne de Richecourt descendant du bûcher où le Gascon avait failli périr, et traversant tous deux la foule stupéfaite.
Ils avaient laissé derrière eux la multitude encore de prosterné, et arrivaient près de la cabane de la Perdrix-Blanche, lorsqu'un Sauvage qui s'était jusque-là tenu caché en arrière du ouigouam, à la faveur de l'obscurité, vint à leur rencontre, tout en jetant des regards furtifs autour de lui.
Comme Jeanne surprise faisait un pas en arrière pour éviter quelque soudaine attaque, l'inconnu dit rapidement à voix basse et en français.
—Que la jeune fille blanche et le vaillant jeune homme ne craignent rien! je suis le Renard-Noir.
—Le Renard-Noir!
—Lui-même. Il est venu pour vous sauver tous les deux. Que le jeune homme me montre son ouigouam afin que j'aille l'y trouver pour y préparer votre fuite. Si le Grand Esprit nous assiste, vous serez libres demain.
—Pourquoi pas tout de suite? demanda Jeanne avec anxiété.
—La vierge pâle nous perdrait tous par trop de hâte. Il faut attendre.Où est le ouigouam de mon fils?
—Là, fit Mornac en désignant du doigt sa cabane. D'ailleurs vous n'aurez qu'à me suivre. Après avoir laissé Mlle de Richecourt ici, je m'en vais m'y rendre immédiatement.
—Mon fils est-il seul dans sa cabane?
—Non, j'habite avec une vieille et bonne femme qui m'a sauvé une première fois de la mort en m'adoptant pour son fils.
—Une vieille femme!
—Oui, et chrétienne.
—Chrétienne! Oah! T'aime-t-elle?
—Elle m'est tout dévouée.
—Oah! bien. Va m'attendre dans sa cabane.
Le Renard-Noir, qui voyait la foule s'ébranler et s'avancer de leur côté, disparut en rampant dans l'ombre.
—Quoi! vous allez me quitter! dit Jeanne qui serra avec angoisse le bras de son cousin.
—Oui, ma chère Jeanne; je crois que cela vaut mieux pour nous deux. Vous comprenez que Griffe-d'Ours doit être dans une terrible rage de me voir encore vivant. S'il m'aperçoit avec vous, sa jalousie va le porter à quelque acte immédiat de violence. Rentre sous le ouigouam de la Perdrix-Blanche. Elle vous aime assez pour vous protéger contre les entreprises de son frère. S'il y a, du reste, quelque danger pour vous, appelez-moi. J'aurai l'oeil au guet, et, avec l'aide du Renard-Noir, notre ami, j'aurai facilement raison de notre ennemi commun.
Jeanne écarta la portière de la cabane.
Au même instant un bruit léger de pas se fit entendre derrière eux. Mornac et sa cousine se retournèrent et aperçurent la Perdrix-Blanche qui s'avançait aussi pour entrer dans son ouigouam.
La jeune iroquoise jeta sur Mornac un regard joyeux qui signifiait combien elle était contente de voir le sauveur de son enfant encore une fois sain et sauf.
Mornac la salua comme si elle eût été marquise et s'éloigna autant pour éviter Griffe-d'Ours que pour aller faire quelque toilette; ce qui n'était pas sans nécessité. Car les Sauvages et le feu ne lui avait guère laissé d'autres vêtements que les tatouages dont on l'avait grotesquement barbouillé. Heureusement qu'il faisait nuit. Il courut à sa cabane, répondit à l'étreinte de la vieille femme toute heureuse de le voir encore en vie, et se lava de pied en cap pour faire disparaître les couleurs qui bariolaient tout son corps.
L'épiderme, rougi la chaleur du bûcher, lui cuisait fort, et en certains endroits il s'en allait par lambeaux. Encore, le Gascon pouvait-il s'estimer heureux d'avoir sauvé sa chair et ses os.
Le bruit s'éteignit peu à peu dans le village, et tout y était paisible quand Mornac eut fini de se débarbouiller.
Il en était à se couvrir de vêtements plus chrétiens lorsque la portière du ouigouam s'écarta doucement pour laisser passer le Renard-Noir.
La vieille femme qui venait de se coucher se mit sur son séant et resta bouche béante, lorsqu'elle aperçut le Huron.
Le Renard-Noir s'avança vers elle, lui dit quelques mots que Mornac ne comprit pas, et, en terminant, fit le signe de la croix.
La vieille parut aussitôt rassurée.
—Le chef a fait entendre à la vieille mère, dit-il ensuite au chevalier, qu'il est ton ami qu'il ne veut aucun mal à cette femme et que lui aussi est chrétien. Elle est satisfaite. Je n'ai rien à craindre. Parlons.
—A vous ordres, chef.
—Que mon fils me dise d'abord pourquoi on l'avait attaché au bûcher quand je suis entré dans la bourgade?
Mornac raconta en quelques mots sa malheureuse tentative de fuite avec mademoiselle de Richecourt.
Le Huron sourit plusieurs fois au récit de cette imprudente escapade et repartit:
—Il faut que mon fils soit bien inexpérimenté pour avoir agi de la sorte et qu'il connaisse bien peu les hommes de ce pays pour avoir cru leur échapper aussi facilement. N'importe, le jeune homme est brave. Je l'ai bien vu lorsqu'il était sur le bûcher. Aussi allais-je me dévouer pour lui et tâcher de couper ses liens et de m'enfuir avec lui. Mais le grand bruit que les esprits ont fait en secouant la terre, et le dévouement de la belle vierge blanche m'ont devancé. Je vais essayer de vous faire fuir, moi, en y mettant toute la ruse d'un vieux chef. L'autre homme à la face pâle, où est-il?
—Vilarme?
—Oui.
—Ne nous inquiétons pas de lui, et puisse-t-il rester ici où il est bien plus à sa place qu'en pays civilisé. A moins que vous n'aimiez mieux que je le tue avant de partir.
Le chef huron ouvrit de grands yeux en découvrant cette haine mortelle qui lui semblait exister entre Vilarme et Mornac.
Celui-ci qui s'en aperçut, exposa en quelques mots au Renard-Noir les méfaits du mécréant.
Le Huron repartit:
—C'est un chien enragé. Il faudra s'en défaire. Avez-vous d'autres amis dans le village que la vieille femme d'ici?
La Perdrix-Blanche, qui est la propre soeur de Griffe-d'Ours. J'ai sauvé son enfant. Il se noyait. Depuis ce temps elle semble beaucoup adorer mademoiselle de Richecourt. Elle connaissait notre fuite de ce soir et n'en a rien dit à personne. Sans la trahison de ce maudit Vilarme…
—Oah! bien, elle nous aidera encore. Le chef va l'aller voir tout de suite. Que le jeune homme attende mon retour.
Il sortit et gagna, à pas de loup, le ouigouam de la Perdrix-Blanche.
Il tria la peau qui servait de porte et regarda à l'intérieur.
Les deux femmes étaient seules.
Le Renard-Noir entre.
Mademoiselle de Richecourt le reconnut; mais la Perdrix-Blanche ne put retenir un cri.
—Que la jeune femme n'ait point peur. Le Huron ne lui veut pas de mal. Il est l'ami de la jeune vierge pâle et du jeune homme blanc qui a sauvé ton enfant prêt de se noyer. Es-tu bien reconnaissante au jeune homme.
La mère jeta un regard de feu de ses grands yeux noirs sur l'enfant qui dormait dans un coin de la cabane et répondit:
—S'il fallait mourir pour lui, je quitterais volontiers la vie.
—Tu peux le sauver à moins de cela. Écoute. Tu connais la croyance commune aux Sauvages au sujet des maladies et de certains rêves fâcheux. Ainsi que le soin qu'ils prennent d'en détourner le cours et l'accomplissement. Demain fais venir tes parents et tes amis et annonce-leur que tu es malade et que tu as rêvé, pendant la nuit, que tu étais menacée de mort. Tu demanderas qu'on fasse un festin à tout manger pour apaiser la colère de l'esprit. On ne pourra point te refuser. Le soir, pendant que tout le village sera plongé dans les jouissances du grand repas, je ferai évader la vierge blanche et son ami. La jeune femme consent-elle?
La Perdrix-Blanche réfléchit un instant et répondit:
—Si le guerrier huron veut promettre qu'il ne fera aucun mal à mon frère Griffe-d'Ours, j'obéirai.
L'oeil fauve de Renard-Noir étincela; son bras eut un mouvement nerveux.Néanmoins il répondit:
—Il y a bien longtemps que le chef huron veut se venger de Griffe-d'Ours. Mais ma vengeance attendre et je n'entreprendrai rien encore contre ton frère. J'ai dit.
—Alors, tu seras obéi.
—Fais donc que le festin ait lieu demain soir?
—Demain, à la tombée du jour aura lieu le grand repas.
—La jeune femme a un bon coeur et le Grand Esprit lui en tiendra compte un jour.—Mademoiselle, dit-il ensuite en se tournant vers Jeanne qui écoutait tout sans rien comprendre, prenez garde, d'ici à demain, d'irriter Griffe-d'Ours pour qu'il ne porte pas sur vous des mains violentes. Soyez prudente et tranquille. Mes frères blancs, le vieux coureur des bois et le jeune fils de la dame que vous appelez votre mère, veillent avec moi de loin sur vous; demain, peut-être, vous serez libre.
La jeune fille lui serra la main.
Lui, entendant du bruit au dehors, disparut aussitôt.
Une minute plus tard et il se serait rencontré avec Griffe-d'Ours qui entre dans le ouigouam, et fit un geste de mécontentement à la vue de la Perdrix-Blanche qui veillait à côté de mademoiselle de Richecourt.
—Ma soeur la vierge blanche s'ennuie donc beaucoup dans mon village puisqu'elle a voulu le quitter sans m'attendre pour me faire ses adieux, dit-il d'un ton railleur.
Mademoiselle de Richecourt ne répondit point.
—La belle jeune fille regrettait peut-être mon absence, continua l'Iroquois en redoublant d'ironie; et voilà pourquoi elle a voulu aller sans doute au devant de moi avec son jeune ami qui semble se moquer trop de la mort. Pour vous éviter par la suite autant de trouble et pour vous retenir au village, vous allez devenir la femme du chef. Quant au jeune guerrier, votre ami, il est brave et me suivra dans mes expéditions. Le chef est fatigué ce soir, et la vierge blanche ne l'est pas moins. Aussi les cérémonies de notre union n'auront pas lieu cette nuit, mais pendant la suivante.
Il contempla un instant Jeanne pour saisir l'impression que ces paroles produiraient sur sa physionomie.
Celle-ci ne leva pas seulement les yeux et resta impassible.
—J'ai dit, acheva le chef avec une énergie d'expression qui marquait sa décision irrévocable.
Et il sortit du ouigouam.
Le Renard-Noir avait rejoint Mornac.
—La Perdrix-Blanche consent à nous aider, dit-il au chevalier qui l'attendait avec impatience. C'est une bonne femme. J'ai vu dans ses yeux qu'elle ne mentant pas et que son coeur t'est sincèrement dévoué. Maintenant, mon fils, écoute-moi bien. Demain, durant le jour, à l'approche du grand festin, tu verras entrer dans le village un homme qui a longtemps couru les bois et qui connaît toutes les ruses des sauvages. Il sera déguisé. Prends garde de le reconnaître pour un ami: c'est Joncas. Feins de l'avoir jamais vu. Il apportera de l'eau-de-feu pour échanger contre des pelleteries, des mocassins et des raquettes qui nous serviront pendant notre fuite à Stadaconna; l'hiver est proche. Tu comprends que l'eau-de-feu devra couler à flots dans le grand repas à tout manger. Tu assisteras à ce festin et tu agiras comme les autres. Tâche de faire boire Griffe-d'Ours pour qu'il s'endorme. Toi, prend garde.
—Sois tranquille, mon vieux, interrompit Mornac en souriant. Je suis, sur ce sujet, de force à tenir tête à n'importe quel gaillard du village.
—Bon! L'obscurité venue, tu t'assureras que tous, ou à peu près, sont engourdis par la viande et l'eau-de-feu, sauve-toi doucement et viens aussitôt sous ce ouigouam. Je t'attendrai ici avec mes deux camarades. As-tu compris?
—Parfaitement.
—Bien. Oh! évite de rencontrer, durant le jour, la vierge blanche: Griffe-d'Ours aura moins de soupçons. Sans qu'on te remarque fais savoir à la jeune fille de s'habiller et de se chausser chaudement. Il commence à faire froid dans les bois. A présent je m'en vas. Sois prudent.
Il vit en sortant qu'il tombait une petite pluie froide et serrée.
—Bon! dit-il, voilà qui va effacer la trace de mes pas en fondant la neige.
Et il s'éloigna sans bruit pour aller rejoindre Louis Jolliet qui l'attendait avec impatience dans la grotte du champ des morts.
Le lendemain, des le matin, il y avait grande rumeur dans la cabane de la Perdrix-Blanche.
Les parents et les amis de la jeune femme y étaient accourus en apprenant qu'elle était malade.
Le ouigouam était plein de gens qui, tout ainsi que les commères de nos pays civilisés, donnaient sur la présente maladie les opinions et les conseils les plus opposés.
Assise à côté d'elle, Jeanne feignait de soigner la malade. Celle-ci, de temps à autre, laissait échapper quelques plaintes, tout en racontant un rêve pénible qu'elle avait eu durant la nuit et qui lui présageait sa fin prochaine.
—Le Jongleur! Où est-il? Qu'on aille chercher le Jongleur! Lui seul a la vertu de guérir toutes sortes de maux en parlant aux bons et aux mauvais Esprits.
Averti aussitôt, le jongleur vint et dit en entrant:
—Si le méchant Esprit est ici, nous le ferons bien vite déloger!
Cela avec une grande suffisance. Puis avec un de ces airs graves et recueillis que nos plus importants médecins lui auraient envié, il s'approcha de la malade.
Je n'avancerai pas qu'il lui prît le pouls; car je doute fort que la découverte de la circulation du sang, faite seulement en 1628 par le célèbre Harvey, fût encore parvenue à la bourgade d'agnier. Cependant je puis affermer qu'il fit subir à la malade une foule de questions et jeta sur elle un ce ces coup-d'oeils de connaisseur comme en ont nos médecins les mieux posés.
—Le cas est grave, dit-il en sortant, et j'ai besoin de me retirer à l'écart pour parler à l'Esprit.
Il se fit élever sur le champ une espèce de tente à côté du ouigouam et s'y installa seul. On l'entendit bientôt qui chantait, dansait et hurlait comme un possédé. Quelquefois pourtant il s'arrêtait et semblait prêter l'oreille à quelque interlocuteur invisible auquel il répondait en l'accablant d'injures, et en le sommant de quitter tout de suite le corps de la malade.
Au bout d'une heure de ce fatigant manège il revint tout en sueur auprès de sa patiente, et tel qu'un médecin qui s'informe des effets apéritifs de sa rhubarbe et de son séné, il lui demanda si maintenant elle ne se sentait pas mieux.
Pour toute réponse la Perdrix-Blanche changea ses plaintes en cris douloureux qui convainquirent l'assistance que le mal augmentait rapidement.
De plus en plus sérieux le jongleur se pencha sur sa patiente et lui saisit le bras qu'il se mit à lui sucer. Tirant avec sa langue quelques osselets qu'il avait tenus cachés dans sa bouche, il s'écria:
—Prends courage! ces os qui sortent de ton corps sont un signe que je viens d'en arracher la maladie. Mais pour que tu sois guérie plus vite, et afin de conjurer les effets du vilain rêve que tu as fait, il convient d'envoyer, sur l'heure tes parents et tes amis à la chasse aux élans et aux orignaux pour manger ce soir de ces sortes de viandes dont dépend ta guérison.
C'était tout profit que les jongleurs que d'ordonner ainsi un festin à tout manger où ils s'en donnaient à gogo.
Ces sortes de repas étaient d'ailleurs tellement dans les usages établis que la Perdrix-Blanche n'avait pas même eu la peine de demander celui que le jongleur s'était empressé d'ordonner.
Griffe-d'Ours était dans le ouigouam de sa soeur. Sa qualité de Plus proche parent de la malade lui faisait un devoir de se mettre à la tête du parti de chasse. Aussi eut-il un instant de défiance. Mais sa soeur se plaignait toujours, et il ne pouvait refuser de tout faire en sa puissance pour contribuer à sa guérison. Il sortit donc aussitôt de la cabane en donnant l'ordre aux plus habiles chasseurs de se préparer à le suivre.
Avant d'aller lui-même prendre ses armes, il avisa deux jeunes guerriers, en posta un à l'entrée de la cabane, et lui enjoignit d'en défendre l'entrée à Mornac et à Vilarme et de casser la tête à celui des deux qui voudrait y entrer. Mlle de Richecourt ne devait pas non plus avoir la liberté de sortir du ouigouam avant le retour du chef.
Le second factionnaire eut pour consigne d'épier Vilarme et surtoutMornac et de les empêcher au besoin de sortir du village.
Tous deux ne devaient être relevés de faction qu'au retour du parti de chasse.
Malheureusement pour le chef iroquois ses précautions étaient tardives et inutiles, car Mornac avait pu, tout à loisir, le matin même, se mêler à la foule qui avait envahi le ouigouam de la Perdrix-Blanche, et faire part à sa cousine des instructions de Renard-Noir. Peu lui importait donc ensuite d'être épié, ce dont il s'aperçu bientôt du reste.
Pour ce qui est de Vilarme il fut la seule victime de la méfiance de Griffe-d'Ours; car le baron, dont la figure sinistre annonçait ce jour-là quelque mauvais dessein, parut fort désappointé d'être menacé d'un coup de tomohâk, lorsqu'il voulut pénétrer dans la cabane qui abritait Mlle de Richecourt.
Il était passé midi, le parti des chasseurs avait depuis longtemps disparu sous les bois dont les feuillages desséchés jonchaient la terre durcie par la gelée.
Le village était paisible, le temps sombre et froid forçant les Iroquois à rester sous les ouigouams, où l'on faisait un grand feu, si l'on en jugeait par les gros flocons de fumée blanche qui s'en échappaient en spirales ouatées.
L'on n'entendait seulement que quelques imprécations suivies de coups, qui partaient du ouigouam de la Corneille. Chacun savait que c'était pour elle une habitude de battre régulièrement tous les jours le baron de Vilarme, son mari adoptif, et l'on ne s'en inquiétait pas davantage.
Seul dans la cabane de la bonne et vieille femme qui lui avait une fois sauvé la vie, Mornac s'occupait tranquillement de ses petits préparatifs de départ, sans s'inquiéter aucunement de celui qui, caché dans une cabane voisine, épiait sa sortie et ne pouvait pourtant savoir ce que le Gascon faisait chez soi.
Sur les trois heures de l'après-midi un Iroquois qui sortait de sa cabane aperçut un canot remontant la rivière Manhatte. Il était dirigé par un seul homme et venait du côté du village.
Le Sauvage poussa un cri guttural. Plusieurs autres sortirent aussitôt de leurs ouigouams.
Le premier leur indiqua le canot du doigt. Ils s'élancèrent aussitôt hors de l'enceinte du village.
Arrivés sur le bord de la rivière, ils reconnurent que c'était un homme blanc qui montait l'embarcation.
En quelques minutes celui-ci gagna la rive où se tenait le groupe auquel il adressa la parole en hollandais.
Les Iroquois qui commerçaient avec les habitants de laNouvelle-Hollande, leurs alliés, lui souhaitèrent la bienvenue.
L'homme débarqua en leur demandant:
—Avez-vous des fourrures et des raquettes? L'hiver approche et j'ai besoin de ces effets.
—Tu en trouveras au village. Que nous apportes-tu en échange?
—De la poudre et de l'eau-de-feu.
—De l'eau-de-feu! Oah! viens avec nous.
—Aidez-moi à porter ces barils.
On enleva le tout en un tour de main, tandis que l'étranger prenait n long mousquet couché à l'arrière du canot et le jetait négligemment sur son épaule. Tout en suivant les Sauvages il soufflait, pour en raviver la flamme sur une longue mèche allumée qui s'enroulait près de la lumière de son arquebuse.
Arrivé au milieu du village il s'arrêta et fit signe de déposer les barils à terre.
—Allez me chercher des peaux de castor, de renard et de buffle, des raquettes et des souliers de peau de daim, dit-il en s'appuyant d'un air résolu sur le canon de son mousquet.
Mornac attiré par le mouvement de va et vient sortit de son ouigouam et vint se mêler au groupe de Sauvages qui entouraient l'homme blanc.
Joncas et lui se reconnurent aussitôt.
Mais tous les deux se regardèrent froidement comme s'ils ne s'étaient jamais vus.
Joncas qui avait couru longtemps les bois et qui, comme trappeur avait eu des relations fréquentes avec les habitants de la Nouvelle-Hollande parlait assez bien la langue de cette population. Muni d'une forte somme que Mme Guillot lui avait remise il s'était rendu à Orange après avoir laissé ses deux compagnons dans la grotte du champ des morts.
Au fort d'Orange il s'était procuré un canot, un baril de poudre, quatre d'eau-de-vie et s'était embarqué avec ces marchandises sur la rivière Manhatte qu'il avait remontée jusqu'au grand village d'Agnier.
Quand on eut entassé à l'envi aux pieds du faux marchand des paquets de pelleteries de toutes sortes, des souliers de peau de caribou et des raquettes, il se mit à choisir ce qui lui convenait et à discuter les prix avec toute l'âpreté d'un véritable commerçant.
Ces négociations durèrent une bonne heure au bout de laquelle on entendit des cris de triomphe qui partaient de la bordure du bois.
C'était le parti de chasseurs qui revenait chargé de gibier.
Griffe-d'Ours s'informa de la cause du rassemblement qui s'était fait au milieu du village et s'approcha comme les autres de Joncas qui le regarda d'un oeil indifférent et qu'il ne reconnut point.
—Quelles sortes de marchandises mon frère a-t-il donc apportées? demanda l'Iroquois à Joncas.
—De la poudre et de l'eau-de-feu, chef.
—De l'eau-de-feu! s'écria Griffe-d'Ours dont les traits s'animèrent aussitôt. Il ne nous manquait plus que cela pour notre festin, dit-il aux siens.
—Nous y avons pensé, répondirent les Sauvages, et chacun, ce soir, en aura sa part.
—Oah! repartit Griffe-d'Ours avec satisfaction. Notre frère blanc partagera-t-il avec nous le grand repas à tout manger?
—Je le voudrais bien, répondit Joncas, mais je dois être de retour àOrange durant la nuit, et il faut que je parte tout de suite.
—Mon frère est libre de s'en aller quand il voudra.
Joncas s'inclina sans répondre, et, ces échanges faits, demanda qu'on l'aidât à emporter ses emplettes jusqu'au canot.
On s'empressa de l'obliger.
Quand il eut placé ses effets sur l'embarcation, il salua de la main tous ceux qui l'avaient escorté, s'assit à l'arrière de sa pirogue que se mit à descendre aussitôt le courant et disparut au prochain détour de la rivière.
Joncas suivit ainsi le fil de l'eau près d'une demi-lieue au dessous de la bourgade. Là, bien sûr qu'on ne pouvait plus le voir et qu'il n'était pas épié, il s'orienta. Sur la rive gauche il reconnut un gros arbre qu'il avait remarqué. A trois reprises il imita le cri strident et cassé du martin-pêcheur.
Du massif d'arbres qui bordaient la rive le même signal répondit au sien, et Joncas poussa son canot vers le bord qu'il atteignit en quelques coups d'aviron.
La tête et le corps nu d'un Sauvage sortirent d'une touffe de broussailles.
—Le Renard-Noir est-il fatigué de m'attendre? demanda Joncas.
—Un vrai Huron ne connaît pas la fatigue, répondit fièrement leSauvage. Mon frère a-t-il réussi?
—Oui. L'eau-de-feu coulera pendant le festin ce cette nuit.
—Andeya!(Voilà qui est bien.)
—Cachons le canot sous ces branchages et dépêchons-nous d'emporter tout cela.
Dix minutes plus tard il s'enfonçaient dans la forêt.
Chargés d'effets, ils n'allaient que lentement et vu qu'il leur fallait tourner au loin le village pour ne pas être aperçus, l'obscurité du soir descendait sur la forêt quand ils pénétrèrent dans la grotte. Jolliet les y attendait le mousquet au poing tout en prêtant l'oreille aux rumeurs inaccoutumées qui venaient de la bourgade.
—Il paraît que les réjouissances ont commencé là-bas et que mon eau-de-vie dégourdit ces gredins, remarqua Joncas. Tout va bien, monsieur Louis, et il est probable que, cette nuit vos amis seront libres. Mais, dites-moi donc un peu, cette caverne a bien changé de façon, depuis que je suis parti. Pourquoi cette pierre coupe-t-elle maintenant le souterrain en deux?
Jolliet lui exposa que ce quartier de roc s'était affaissé pendant le tremblement de terre de la nuit précédente.
Joncas s'en approcha et hocha plusieurs fois la tête.
—Enfin! dit-il, prenons d'abord une bouchée. Nous porterons ensuite ces fourrures et ces souliers au fond de la caverne, avant de nous glisser vers le village.
Pendant leur frugal repas, ils discutèrent de nouveau le plan qu'ils avaient formé pour l'évasion des captifs. L'on ne se leva que lorsque chacun eut sa part de l'exécution bien marquée d'avance.
Le Renard-Noir se pencha un instant hors de la grotte et prêta l'oreille aux rumeurs confuses de la nuit.
—Le festin est commencé, dit-il, le village est plus paisible.
—Dépêchons-nous alors, repartit Joncas; la nuit est assez faite pour que nous nous approchions de la bourgade. Glissez-vous au fond de la caverne avec M. Jolliet. Vous recevrez les ballots à mesure que je vais vous les passer.
Jolliet et le Huron se traînèrent sur les genoux et les mains, sous la pierre menaçante et Joncas se mit à leur pousser les marchandises qu'il s'était procurées à Agnier. Ses deux compagnons les tiraient de leur côté pour les placer ensuite au fond de la grotte.
Il ne restait plus qu'un gros paquet de fourrures. Joncas que se hâtait et ne voulait point perdre de temps à le défaire crut que ce dernier pourrait passer comme les autres. Il l'introduisit sous la pierre. Le ballot n'y pouvait entrer qu'avec effort.
Joncas s'arc-bouta sur le sol et poussa fortement. Jolliet et leRenard-Noir tiraient aussi vers eux.
Le ballot passa, mais non sans arracher une couche de terre et de cailloux d'une des parois de la grotte, immédiatement au-dessous de la pierre.
—Hein! fit Joncas, en se traîna à son tour sous l'arche sombre pour rejoindre ses amis, cela a passé tout juste.
Son corps se trouvait dans la partie intérieure de la grotte; mais par malheur, en passant, il accrocha du bout de son pied une pierre qui, seule, retenait faiblement le rocher suspendu.
Un craquement sourd retentit. Joncas bondit vers le fond de la grotte, tandis que l'énorme roche s'affaissait avec fracas sur le sol en bouchant tout à fait l'entrée de la caverne.
Trois cris d'angoisse qui n'en firent qu'un seul éclatèrent dans le souterrain sourd.
Sans se parler, les trois hommes se ruèrent d'un commun élan sur cette muraille de granit pour profiter du mouvement qu'elle avait encore afin de la renverser sur elle-même.
Le rocher ne s'en enfonça que plus avant dans la terre et garda une terrible immobilité.
—C'est par ma faute! malédiction, rugit Joncas. Et eux qui nous attendent!
—Le Grand-Esprit les abandonne, dit froidement le Sauvage.
Et il s'assit consterné.
La première pensée de ces trois hommes dévoués avait été pour leurs amis qu'ils ne pouvaient plus secourir.
La seconde, plus poignante, plus atroce encore, leur montra la mort horrible qui les attendaient eux-mêmes dans les entrailles de ce rocher fermé sur eux comme le marbre d'un tombeau.
Dans la cabane de Griffe-d'Ours, la plus grande du village, étaient réunis ce soir-là trois cents guerriers Iroquois.
Il n'y avait pas de femmes avec eux, car elles faisaient généralement leurs festins à part.
Le vacarme était à son comble. La danse dont la coutume faisait toujours précéder un grand repas, tirait à sa fin et acquérait un entrain, un délire, une furie à donner le vertige.
Chacun avait d'abord dansé seul en célébrant les exploits de ses ancêtres et les siens propres. Cela avait duré deux heures.
Maintenant l'assemblée tout entière se tenait par la main et tournait en sautant avec des hurlements de joie, dans une ronde échevelée.
Sous le vaste ouigouam à demi éclairé par des méchantes torches de bois résineux, on voyait tournoyer une longue chaîne d'hommes aux mains enlacées. Ils étaient nus et ainsi frénétiques et hurlants, ils avaient l'air, dans cette demi obscurité, de démons célébrant quelque saturnale dans l'abîme maudit.
Mêlée à cette foule délirante vous auriez pu distinguer, à chaque tour de la ronde, une figure étrange, au milieu de laquelle une longue moustache en croc produisait le plus curieux effet parmi les tatouages dont les joues étaient bigarrées. Le corps que surmontait cette drôle de figure n'aurait pas moins attiré votre attention par les gambades extravagantes auxquelles il se livrait. A force d'adresse et de dislocation, sa danse prenait un caractère tellement original et fantastique que tous ceux qui le pouvaient bien apercevoir riaient aux larmes.
Que l'on veuille bien m'en croire ou non, mais, sur mon âme, c'était le chevalier du Portail de Mornac qui se livrait, à sa manière, au noble exercice de la danse.
—Ah! grommelait-il entre deux gambades, vous vous croyez forts en gymnastique. Eh bien! sauvages que vous êtes, je m'en vais vous montrer un peu, moi, ce que peut faire un cadet de Gascogne après deux ans d'assiduité à l'académie de Paris. Tra-deri-dera! chantait-il en effleurant du bout du pied l'oeil de son voisin de droite. Zim-la-hi-to, paf!
Et son talon s'en allait caresser le menton de son suivant de gauche.
Tout cela avec des cabrioles, des gestes et des sauts impossibles.
Savez-vous quelle était la pensée dominante de tous ceux qui le regardaient C'est qu'il eût vraiment été dommage de brûler complètement la veille un si joyeux diable qui, après tout ne causait de mal à personne et faisait rire tout le monde.
La vitesse de la ronde augmentait. Ce n'était plus une danse, c'était une course folle, furibonde.
Le sang fouetté par ce violent exercice, le cerveau échauffé par le tournoiement rapide et prolongé, les danseurs étaient pris de vertige; et la bande hurlante allait de plus en plus vite.
Mornac en était arrivé à ne pouvoir plus battre le moindre entrechat et c'est à peine s'il avait la satisfaction de lancer parfois son pied dans le nez d'un voisin. Il était soulevé, entraîné, balayé comme un fétu de paille.
Enfin il sentit le vertige l'empoigner à son tour.
Étourdi, ébloui, aveuglé, il se laissa tout à fait aller à l'élan général et ferma les yeux.
Longtemps il fut ballotté sans presque lui laisser toucher du pied la terre.
Il était déjà navré, étouffé presque par le manque d'air et la vélocité du mouvement, lorsqu'enfin la longue chaîne circulaire des danseurs, oscillant deux ou trois fois sur elle-même, se rompit et s'abattit de ci de là, haletante, épuisée, stupide.
Mornac qui n'avait plus la volonté de se retenir à rien, roula plusieurs fois sur le sol, mais d'une si burlesque façon que ceux qui le purent voir exécuter cette dernière cabriole, se tinrent les côtes à deux mains pour les empêcher de voler en éclats par la force du rire.
Le Gascon que s'en aperçut en revenant à soi, se dit:
—Je crois, sandis! que je joue passablement mon rôle et que leRenard-Noir serait content de moi s'il me pouvait voir.
Les danseurs se relevaient l'un après l'autre, encore étourdis et essoufflés lorsque Griffe-d'Ours qui avait le premier recouvré ses esprits, s'écria:
—Vous êtes tous invités au banquet!
—Ho! ho! répondirent les assistants qui coururent chercher leursouragansou écuelles d'écorce et leursmikouannnesou cuillers de bois, qu'ils avaient, en entrant, déposées dans la cabane.
Ils vinrent aussitôt se placer autour de vingt-cinq grande chaudières où bouillaient ou rôtissaient les viandes du festin.
S'il me fallait énumérer toutes les pièces de gibier et les poissons qui cuisaient dans ces chaudières et qui devaient être dévorés durant la nuit par ces trois cents diables d'affamés enragé, je n'en finirais plus et vous ne me croiriez pas ou seriez épouvantés.
Qu'il me suffise de dire qu'il y avait deux ours, dix castors, huit chiens, cent soixante-dix poissons énormes et de toutes espèces, et une infinité de volatiles depuis l'oie et le canard sauvage jusqu'aux plus petits oiseaux; sans compter les lièvres et les écureuils. Le tout cuisant à la fois, pêle-mêle, sans sel et sans épices.
Chacun des convives renversa son plat devant soi, et tous s'assirent en rond autour des chaudières, les jambes retirées sous le corps.
Griffe-d'Ours ordonna de descendre les chaudières qu'il fit mettre devant lui et dit à haute voix.
—Hommes qui êtes ici assemblés, c'est moi qui fais le festin.
Ce à quoi ils répondirent tous du fond de leur poitrine:
—Hô!
—De chair de castor.
—Hô-ô-ô!
—De chair de chien.
—Hô-ô-ô-ô!
—De gibier et de poisson.
—Hô-ô-ô-ô-ô!
Griffe-d'Ours, le distributeur, s'arma d'une longue et large cuiller et recueillit la graisse qui flottait sur le bouillon, à la surface de chaque chaudière. De cette huile chaude il remplit un grand plat d'écorce, en prit le premier plusieurs gorgées qu'il but avec autant de satisfaction apparente que si c'eût été du meilleur vin, et passa à ses convives le plat dont tour eurent leur part.
Puis Griffe-d'Ours prit les écuelles de chacun et se mit à distribuer les viandes le plus largement possible, passant à tour de rôle lesouragansbiens garnis mais sans regarder qui il servait. Car toutes les parties du cercle que formaient les convives étaient aussi courbées et par conséquent aussi nobles les unes que les autres, il n'y avait point de préséance à observer.
Il tirait à l'aide d'un bâton pointu, des quartiers entiers de venaison qu'il distribuait à chacun, réservant néanmoins pour ses amis les morceaux les plus friands qu'il leur présentait, comme marque de faveur, au bout du bâton.
A l'un auquel il passait la tête d'un castor, que l'on considérait chez eux comme la partie la plus délicate de cet animal, il disait:
—Mon cousin, voici ta tête.
A l'autre, en lui offrant une épaule d'ours, il disait encore:
—Mon cousin, voici ton épaule.
Personne ne songeait à se choquer de ces préférences qui étaient en usage.
Lorsque chacun fut servi, Griffe-d'Ours s'assit à son tour mais sans rien prendre pour lui-même.
Son voisin de droite, choisit les meilleurs morceaux parmi ce qui restait et les lui présenta en disant:
—Chef, voilà ton mets.
A l'énumération de chacun desquels Griffe-d'Ours avait soin de répondre à son tour:
—Hô-ô!
A mesure qu'on avait été servi, le silence avait grandi de plus en plus dans la cabane. On ne parlait que le moins possible dans les festins à tout manger. Il n'y avait pas de temps à perdre.
Bientôt l'on n'entendit plus que le bruit des mâchoires qui déchiraient à belles dents d'énormes bouchées de chair; ou les susurrations des bouches avides aspirant le suc des viandes fumantes.
La grande bataille des estomacs était commencée.
Que le lecteur me pardonne cette scène d'un réalisme effréné. Mais le festin était chez les sauvages une des plus grandes solennités, et je ne saurais la passer sous silence alors que nous sommes entrés dans la grande bourgade d'Agnier que pour étudier de près les moeurs de ses habitants.
Et qu'on n'aille pas croire que je charge ce tableau de couleurs impossibles. Si l'on veut voir jusqu'où allait la gloutonnerie bestiale des Sauvages, on n'a qu'à consulter les Relations des Jésuites (1634) où j'ai puisé les idées d'une partie du présent chapitre. L'on verra que j'ai dû rester en deçà de la description du révérend chroniqueur, surtout quant à ce qui a trait aux suites de la voracité des convives.
Pendant une heure ce fut vraiment incroyable de voir l'énorme quantité de victuailles qui disparut des ouragans pour s'engloutir dans ces trois cents estomacs d'une effrayante élasticité.
A chaque instant retentissaient ces cris:
—J'ai fini ma tête
—Hô-ô! disait Griffe-d'Ours en recevant une écuelle vide. Eh bien! voici ton jambon.
Et il renvoyait une cuisse d'ours.
—J'ai fini mon épaule hurlait un second qui jetait un regard glorieux sur les autres convives.
—Hô-ô-ô! voici ta jambe.
Et l'ouragan retournait à l'infatigable mangeur avec un quartier de chien.
Il y avait une heure que durait cette goinfrerie. Mornac, que Griffe-d'Ours avait, par bonheur, assez maigrement servi pour lui montrer qu'il ne l'estimait guère, s'escrimait tant bien que mal sur une carcasse de lièvre qu'il grignotait du bout des dents, mais sans s'arrêter pour ne point froisser la susceptibilité des convives. De temps à autre il jetait un regard sur Griffe-d'Ours et Vilarme qui avait été forcé d'assister au festin. Mais ce n'étaient que de furtifs coups-d'oeil. Il ne voulait point paraître préoccupé.
Son attention fut attiré bientôt sur l'un des plus hardis mangeurs que venait, avec une évidente satisfaction, de renvoyer son écuelle au distributeur pour la troisième fois. Un murmure approbateur des convives avait accueilli cette demande et l'héroïque mangeur souriait béatement sous les regards d'admiration qui tombaient sur lui de toutes parts.
Il était tout rouge, non de modestie, veuillez m'en croire, mais de gourmandise surabondamment satisfaite. Ses yeux pleuraient et de petits ruisseaux de graisse lui coulaient doucement sur le menton.
La bouche encore pleine, il bégaya ces mots à plusieurs reprises:
—En vérité je mange! En vérité je mange!
—Cap de dious! qui pourrait en douter! pensa Mornac, car il commençait à comprendre quelques mots d'iroquois. Voilà bien un rude gaillard qui aurait pu tenir tête à Gargantua et à Grandgousier dont parle Messire le joyeux curé de Meudon! Quel appétit, cadédis! Voyons un peu comment il s'y va prendre pour attaquer ce troisième service. Oh! l'ogre! Sa faim redoublerait-elle à mesure qu'il dévore, comme Anthée qui, dit-on, reprenait de nouvelles forces à chaque fois qu'il touchait la terre!
L'entrain du mangeur était en effet incroyable.
—Voilà toute ta jambe, lui avait dit Griffe-d'Ours en lui faisant parvenir un gigot de chien.
L'autre s'en était emparé à deux mains par un bout et déjà sa bouche et ses dents faisaient leur devoir de l'autre.
—Corne du diable! se dit Mornac émerveillé, il me semblerait lui voir jouer de la flûte s'il n'allait un peu trop fort pour avoir longtemps bonne haleine!
Cette idée lui parut drôle et il ne put s'empêcher de rire.
Ses voisins levèrent la tête.
Griffe-d'Ours le regarda en fronçant les sourcils.
—Qu'est-ce donc qui cause la grande joie du visage pâle? demanda-t-il àMornac.
Celui-ci vit qu'il avait fait une sottise et son esprit inventif tâcha de détourner aussitôt l'orage que son inconvenance pouvait attirer sur lui.
—Je pensais, chef, dit-il que je prenais tout en mangeant une gorgée d'eau-de-feu. Et il me semblait que cela augmentait mon appétit en égayant mes esprits. Cette seule idée m'a fait rire.
Il y eut un éclair dans l'oeil de Griffe-d'Ours.
—Le blanc a raison, dit-il aux convives. Il prétend que l'eau-de-feu nous ferait manger davantage et nous rendrait joyeux. Où est l'eau-de-feu?
—L'eau-de-feu! Où est l'eau-de-feu? crièrent tous les autres avec un tel entrain que la cabane en trembla.
—Voilà que ça mord! pensa Mornac.
Son regard se croisa avec celui de Vilarme qui lui parut soudain plus méfiant. Quelques convives sortirent sur le champs et revinrent avec les barils d'eau-de-vie dont l'un avait déjà été ouvert et à moitié vidé avant le repas. Ce qui avait causé l'excitation peu ordinaire de la danse.
On vida le reste du premier baril dans un grand plat d'écorce à même lequel le chef but d'abord à longs traits et les autres convives après lui.
Ensuite de quoi le festin continua.
Les mâchoires reprirent leur rude besogne avec plus d'entrain que jamais. Seulement, au bout de quelques minutes, l'eau-de-vie agissant, les langues se mirent aussi de la partie et les conversations s'engagèrent.
Isolées d'abord, elles firent le tour du cercle comme une traînée de poudre qu'on enflamme, et devinrent aussitôt générales.
Dix minutes s'étaient à peine écoulées que Griffe-d'Ours se leva pour obtenir le silence.
—Que mes frères n'oublient pas, dit-il que nous avons encore de l'eau-de-feu, et que cela aide à avaler les viandes du festin.
—Hô-ô! vociférèrent les autres. Nous avons encore de l'eau-de-feu, qu'on nous en donne!
Le second quart fut défoncé, le plat rempli et vidé de nouveau deux fois de suite.
Cela va bien! pensa Mornac qui avait donné comme les autres son accolade à l'énorme coupe.
—Il me regarde curieusement, pensa le Gascon. Se douterait-il de quelque chose? Malheur à lui dans ce cas! Je le tuerai!
Tandis que les conversations s'engagent de nouveau pour devenir de plus en plus bruyantes, profitons du tumulte afin de nous rendre un peu compte des réflexions de Vilarme.
Dans l'après-midi, on se souvient qu'il avait encore reçu une verte correction de la Corneille, son acariâtre moitié. Cette scène avait eu lieu juste avant l'arrivée de Joncas au village et la honte avait empêché Vilarme de sortir si tôt après, bien que le brouhaha causé par la venue du marchand eût éveillé son attention.
Mais le tumulte créé par le retour du parti de chasse avait donné le dernier coup d'éperon à sa curiosité, et, la Corneille étant déjà sortie de sa cabane pour aller se joindre au groupe qui entourait le marchand, Vilarme s'était décidé d'en faire autant de son côté. Mais comme il arrivait près de la foule, Joncas avait déjà tourné le dos pour sortir du village.
Vilarme ne l'ayant pas vu en face n'avait heureusement pu reconnaître leCanadien sous son déguisement.
Cependant les allures de Mornac pendant la danse et le repas, la proposition détournée du Gascon touchant l'eau-de-vie, lui donnaient à penser.
N'y aurait-il pas encore perfidie là-dessous? se disait Vilarme tout en feignant de manger. Cela me sembles suspect. Et ce festin même, n'est-ce pas la Perdrix-Blanche qui l'a ordonné ou fait commander? Elle était bien portante hier. Et aujourd'hui la voici subitement malade… Cela louche. Il y a du Mornac là-dessous. S'il veut encore s'enfuit avec sa belle parente, nous verrons à entraver leurs desseins. Mais moi-même que fais-je ici? Ma position n'est-elle pas intolérable? Méprisé de Griffe-d'Ours, en butte à ses soupçons, haï de Mornac et de sa cousine, berné par les Sauvages, maltraité ignominieusement par cette femme maudite qui semble avoir pour mission de me faire expier ce lâche assassinat que j'ai commis autrefois sur une femme, n'ai-je pas aussi, moi, de seul recours qu'en la fuite? Fuir, c'est cela! Fuyons, nous aussi. Qui, mais Mornac que je laisse avec elle que j'aime? Car c'est une vraie fatalité, mais je l'aime cette fille de ma victime. Sa fortune n'est pas à dédaigner non plus! Que faire?…
Longtemps il resta plongé dans ses réflexions, et tellement absorbé qu'il en oubliait de manger.
Mornac qui s'en aperçut se dit:
—Voilà Vilarme qui délibère avec lui-même. Il doit ruminer quelque vilainie. Attention!
—C'est cela, continuait de penser Vilarme. Sans plus tarder j'agirai ce soir même. Mettant à profit quelque bonne occasion je m'esquiverai d'ici pour me glisser inaperçu jusqu'à la cabane que Mlle de Richecourt habite. Il n'y a plus maintenant de sentinelle à la porte de son ouigouam. Je m'en suis convaincu avant d'entrer dans celui-ci. Tandis que le chef Iroquois et ce maudit Mornac seront tranquillement ici je pénétrerai sans obstacle jusqu'à la jeune fille qui me sera livrée sans défense… Cette nuit je tuerai Mornac et après que je l'aurai vaincue, la belle ne sera que trop aise encore de s'enfuir avec moi pour éviter les brutalités de Griffe-d'Ours et les horreurs de la vie sauvage.
Ce petit plan n'est pas bête! Ayons l'oeil au guet et choisissons bien le moment pour ne pas manquer notre sortie.
—De l'eau-de-feu! qu'on nous en donne! criaient les convives.
Le plat d'écorce rempli jusqu'aux bords, circula de nouveau tout autour du cercle des Sauvages dont l'ivresse se trahit bientôt par les gestes et les poses les plus désordonnées.
Ceux qui avaient vidé leur assiette s'étendaient sans façon sur le dos et se laissaient aller aux premiers bercements de l'ivresse et à la somnolence stupéfiante causée par la quantité de viandes qu'ils avaient avalées.
Les autres ayant à coeur de terminer leur tâche continuaient à lutter bravement contre les dégoûts que leur causait leur goinfrerie et contre les premières vapeurs de l'ivresse qu'ils sentaient planer sur leur cerveau comme un épais brouillard.
—Que je sois pendu, pensa Mornac, si plusieurs d'entre eux ne crèvent pas comme des canons trop chargés. Les sales animaux! Et dire, pourtant, qu'un gentilhomme, de toute bonne lignée qu'il soit, se met dans un état semblable pour avoir pris trop de vin! Mornac, mon bon, ceci est une frappante leçon pour toi qui souvent, hélas! a par trop coudoyé Messire Bacchus. Un homme qui se respecte doit avoir horreur de se mettre en une aussi abjecte condition, et je jure, dès ce moment de ne plus boire! Quand je dis ne plus boire, j'entends ne plus en abuser. Car pour ce qui est de se gaudir le coeur avec un verre ou deux du divin jus de la treille, en face d'un bon et loyal ami, je ne vois pas qu'un honnête homme puisse trouver à redire. Mais m'avilir encore à l'instar de ces brutes, jamais! Je me le jure à moi-même et me prends la main à cet effet.
Le plat d'écorce fut encore rempli.
Quelques-uns de ceux qui s'étaient couchés se relevèrent pour boire encore une fois et se recouchèrent aussitôt. Plusieurs n'eurent pas la force de s'asseoir et retombèrent inertes après quelques vains efforts.
Cette dernière lampée en acheva d'autres qui avaient tenu bon jusque-là et qui s'affaissèrent à côté de leurs compagnons.
Mornac remarqua avec inquiétude que Griffe-d'Ours n'avait fait qu'effleurer, cette fois, la coupe du bord de ses lèvres.
—Diable! qu'est-ce que cela veut dire? pensa le Gascon. Ce gredin aurait-il l'intention de ne se point griser? Se souvient-il qu'il a promis à Jeanne de la forcer à l'épouser cette nuit? Irait-il prévenir notre dessein de fuite? L'heure avance, damnation! et Vilarme qui m'épie!
—Cette solennité est bien choisie pour célébrer mon mariage avec la vierge blanche se disait Griffe-d'Ours. C'est au milieu de ses guerriers réunis qu'un chef doit prendre femme. C'est bon, je vas aller chercher la vierge pâle sous son ouigouam et l'amener ici. Je ne me sens pas encore assez hardi pour la contraindre à m'écouter. Cette femme fière a tant de puissance dans son oeil noir. Si je prenais quelques gorgées de plus d'eau-de-feu. Je me suis ménagé jusqu'à présent.
Il fit signe qu'on lui passa la coupe.
Mornac le couvait des yeux.
Vilarme qui les observait tous les deux vit leur attention détournée. Il se leva et sortit de la cabane sans être remarqué.
Après avoir bu Griffe-d'Ours sembla concentrer ses forces pour ranimer son courage.
Il se mit debout, non sans quelques efforts et se dirigea vers la porte du ouigouam en titubant un peu.
Il pouvait être alors dix heures du soir.
—Mon Dieu! pensa Mornac, pourvu que mes amis soient arrivés! MaisVilarme n'est plus là! Malédiction!
S'il n'eût écouté que l'inspiration du moment il aurait bondi au dehors.La prudence le retint.
Il attendit que Griffe-d'Ours fut sorti du ouigouam pour le quitter à son tour.
Les entrées et sorties des convives étaient assez ordinaires pendant un festin pour qu'on ne prît pas garde à l'absence de quelques-uns.
En mettant son pied fiévreux hors de la cabane, Mornac aperçut Griffe-d'Ours qui le précédait de quelques pas, et plus loin, tout près du ouigouam de la Perdrix-Blanche, une ombre qui se mouvait dans la nuit.
Mornac réfléchit que ce devait être Vilarme et passa immédiatement derrière la cabane du festin pour gagner la sienne inaperçu en faisant un détour.
Son coeur battait à rompre sa poitrine.
—Oh! malheur à vous, mécréants! grondait-il tout en se faufilant entre les ouigouams silencieux et sombres, malheur à vous! Mes amis sont là qui m'attendent impatients. Nous sommes de force à lutter contre vous deux!
Il atteignit sa cabane dont il écarta la portière d'une main fébrile.
La hutte était plongée dans une obscurité presque complète. Quelques tisons à demi éteints brillaient faiblement au milieu de la cabane plongée dans l'ombre à ces extrémités. Le silence n'y était interrompu que par les ronflements de la vieille qui dormait dans un coin.
—Ne seraient-ils pas arrivés! fit Mornac en se penchant avec anxiété sur les charbons pour en raviver le feu.
La flamme jaillit sous le souffle ardent du jeune homme qui jeta un coup d'oeil rapide autour de lui.
Il ne vit que la vieille qui dormait toute recoquillée sur son galetas.
—Personne! Oh! le ciel nous hait donc! Et bien! puisque le temps est venu, allons mourir!
Il se pencha vers l'endroit où il couchait habituellement, tira de sous son lit une hache et un long couteau de chasse que la vieille lui avait procurés durant le jour, rejeta le tison allumé dans le brasier, et bondit hors du ouigouam.