CHAPITRE XIX

En proie aux angoisses les plus poignantes, Mlle de Richecourt avait passé la journée auprès du grabat de la Perdrix-Blanche.

Terrifiée par la promesse que Griffe-d'Ours lui avait faite de la prendre pour femme le soir même, elle avait alternativement prié et pleuré tout le jour. Le moment de la fuite se trouvait si rapproché de l'heure terrible dont le chef Iroquois l'avait menacée, les chances d'une évasion si précaires et si hasardées qu'elle avait fait d'avance le sacrifice de sa vie, bien décidée de prévenir le déshonneur par une mort volontaire. A force de songer aux probabilités de sa fin prochaine, elle en était arrivée, vers le soir, à une tranquillité relative qui se pouvait expliquer moins par la force de la volonté que par un affaissement nerveux amené par l'excitation extrême qu'elle avait ressentie la veille et le jour même.

Pendant le festin, auquel nous venons d'assister, elle était donc là, près du galetas de la Perdrix-Blanche endormie. Elle, assise, immobile, sa figure pâlie appuyée sur sa main gauche, le regard triste et vague, les lèvres décolorées, mais contractées et portant l'expression d'une décision irrévocable.

Ainsi pâle et sans mouvement, à peine éclairée par les lueurs ternes du feu qui allait s'éteignant au milieu de la cabane, la demoiselle de Richecourt ressemblait à ces blanches statues de marbre, assises éplorées sur les tombeaux des châtelaines, ses aïeules, qui reposaient dans la chapelle funéraire du château de Kergalec.

A mesure que l'heure fatale approchait, la conscience semblait lui revenir et des frissons nerveux passaient par tout son être au moindre bruit, tout comme la calme surface d'un lac frémit au plus petit souffle de vent.

Il est si bon de vivre, après tout, lorsque l'on n'a que vingt ans à peint et qu'on est doué par Dieu de la richesse et de tous les dons personnels qui semblent promettre un prochain avenir de félicité! Comment ne pas sentir des regrets amers de quitter une vie toute parsemée d'illusions dorées et de séduisantes promesses dont on n'a pas pu constater encore la cruelle inanité. Sentir circuler dans ses veines un sang jeune et généreux et se dire: Dans une heure, en moins de temps peut-être, mon coeur fait pour aimer et pour battre sur une âme amie arrêtera soudain ses pulsations vivifiantes. Cette exubérance de vie que je sens bouillonner en moi, se calmera subitement pour se geler sous le souffle de glace de l'éternelle immobilité! Oh! les malheureux qui ont éprouvé ces atroces tourments ont dû bien souffrir et Dieu qui juge tout, leur aura su pardonner peut-être un désespoir inspiré par une destinée aussi cruelle.

Jeanne était donc froide en apparence, mais le coeur plein d'émotion, prêtant l'oreille aux mille bruissements nocturnes, elle se demandait s'il était bien vrai que la mort fût proche ou s'il lui restait encore une espérance de salut.

Des pas furtifs, qui se rapprochaient évidemment du ouigouam, vinrent tout à coup répondre à son coeur comme un choc dont les vibrations vont frapper sur un endroit sonore.

Elle se redressa, la gorge palpitante, ses lèvres sèches entr'ouvertes et le regard plein d'une anxiété terrible.

—Oh! si c'était mes amis! pensa-t-elle.

A mesure que les pas devenaient plus distincts, les palpitations de son coeur se faisaient plus pressées et frappaient comme des coups de marteau dans sa tête.

Celui qui s'approchait allait entrer.

Qui allait-elle voir apparaître?

Question de vie ou de mort.

Ses deux mains se croisèrent sur sa poitrine qui bondissait convulsivement.

A la porte une main se montre.

La portière s'agita, s'ouvrit.

Jeanne poussa un cri de terreur.

C'était Vilarme.

Souriant, il s'avança vers la jeune fille épouvantée.

Elle avait été tellement absorbée par la seule pensée du terrible Griffe-d'Ours qu'elle avait oublié les dangereuses poursuites du baron. Au lieu du péril prévu, un autre inattendu, mais aussi terrible, se dressait tout à coup devant elle, sans empêcher en aucune sorte les approches aussi périlleuses du premier.

—Vous me paraissez bien émue, Mademoiselle, dit l'affreux homme.

Furtivement, Jeanne glissa sa main droite dans les plis de sa robe, et ne répondit pas.

—Vous me haïssez donc beaucoup! continua-t-il d'un ton douloureux et peiné.

Vous vous trompez un peu, Monsieur, répondit Jeanne en s'efforçant de raffermir sa voix. C'est plus que de la haine que je ressens pour vous, c'est de l'horreur!

Vilarme pâlit.

—Et le chef iroquois, reprit-il trouve donc un peu plus de grâce devant vous?

A son tour Jeanne pâlit encore, malgré que cela eût paru d'abord impossible.

—Il est rumeur qu'il vous doit épouser cette nuit.

Mlle de Richecourt ne répondit pas.

Malgré la position périlleuse où elle se trouvait, elle semblait prêter l'oreille à quelque bruit du dehors.

Elle avait cru entendre un nouveau bruissement de pas.

—Écoutez! Mademoiselle, continua Vilarme qui se rapprocha de la jeune fille. Le temps presse, les instants sont précieux; chaque seconde vaut une année. Vous êtes menacée du plus effroyable sort qui peut atteindre une femme de votre caste. Vous, la femme d'un brutal Iroquois! Il y a de quoi vous glacer le sang dans les veines. Encore une fois veuillez m'écouter. N'oubliez pas que si j'ai tué votre mère, ce fut, après tout, par amour. Je vous aime comme je l'ai aimée, avec passion, rage et furie! Voulez-vous être ma femme? Nous allons fuir ensemble…

Le regard que Mademoiselle de Richecourt laissa tomber sur l'infâme était tellement chargé de dégoût et d'horreur qu'il comprit quelle immense répulsion il causait à Jeanne.

Mais cet homme qui avait, innée en lui, la furie du crime, s'écria:

—Eh bien, tu l'auras voulu!

Et il s'élança pour saisir la jeune fille qui sauta par dessus le corps de la Perdrix-Blanche. Celle-ci réveillée se mit sur son séant. Vilarme allait franchir à son tour ce frêle obstacle lorsque la portière s'écarta soudain.

Un homme bondit à l'intérieur.

Le casse-tête qu'il brandissait tournoya en sifflant et s'abattit sur la tête de Vilarme.

Le crâne du misérable vola en éclat par la cabane avec des lambeaux sanglants de cervelle qui jaillirent jusque sur la robe de Jeanne.

Sans un cri, Vilarme s'abattit sur le sol, la tête fracassée, vide, ruisselant de sang, hideux.

Il était mort.

—Griffe-d'Ours! s'écria Jeanne avec une angoisse inexprimable.

Le chef iroquois se pencha sur le cadavre de Vilarme qu'il poussa du pied.

—Le chef a bien fait, dit-il, de venir chercher sa femme que ce chien convoitait. Il était temps! La vierge blanche est-elle prête? Mes guerriers m'attendent pour assister à notre mariage.

Pour toute réponse Jeanne brandit le stylet qui ne l'avait point quitté, afin de s'en frapper au coeur.

Mais en appuyant sur sa jambe droite et en avançant sa poitrine pour donner plus de force au coup qu'elle se voulait porter, son pied glissa sur un fragment encore chaud de la cervelle de Vilarme et la pauvre Jeanne tomba à la renverse en laissant échapper son arme.

Griffe-d'Ours bondit sur elle et lui enserra les poignets de ses mains puissantes.

—Mon Dieu, je suis perdue! cria-t-elle.

Griffe-d'Ours repoussa brusquement de sa main gauche la Perdrix-Blanche qui voulait s'interposer entre lui et Jeanne qu'il releva de sa main droite.

Au même instant Mornac s'élançait à son tour dans le ouigouam.

A l'apparition subite de ce nouvel ennemi, Griffe-d'Ours lâcha la jeune fille, ressaisit son tomohâk qu'il avait laissé tomber, et courut au devant du chevalier.

Tous deux, l'arme haute, s'arrêtèrent à trois pas de distance.

Ils se brûlaient du regard.

—Chiens de faces pâles! vous voulez donc tous mourir par ma main ce soir! gronda Griffe-d'Ours.

Son terrible casse-tête se leva, tournoya de nouveau pour tuer.

Mornac fit un écart, évita le coup, lança sa hache d'armes de toutes ses forces sur la poitrine nue du sauvage.

Celui-ci avait aussi deviné l'attaque et diminua l'intensité du choc en se détournant un peu.

Néanmoins le sauvage chancela, car la massue de Mornac lui avait déchiré, broyé fort avant les chairs de la poitrine.

Le chevalier tira son long couteau de chasse et s'avança pour en percer son ennemi qui le prévint en lui saisissant le bras d'une main et la gorge de l'autre.

Il y eut un instant de crispation terrible dans les muscles du corps de ces deux hommes.

Doué d'une force physique supérieure à celle du chevalier, Griffe-d'Ours lui tordit le bras si violemment que Mornac dut laisser tomber son couteau.

Le Sauvage enserra de ses deux mains le cou du pauvre chevalier qu'il renversa sous lui.

Mornac voulut enfoncer aussi ses doigts crispés dans la gorge de l'Iroquois.

Celui-ci qui était tombé à genoux sur la poitrine du jeune homme, fit un bond qui le débarrassa de cette étreinte; et puis appuyant ses deux genoux sur chacun des bras de Mornac pour paralyser ses mouvements, il resserra lui-même l'étau d'acier de ses cinq doigts.

Mornac réduit à l'impuissance et à la merci de son ennemi voulut crier.

Il râla.

Sa figure empourprée bleuit. Ses yeux injectés de sang lui sortirent presque de leur orbite.

Jeanne vit qu'il allait être étouffé, ramassa son stylet, et accourut pour en frapper Griffe-d'Ours.

La Perdrix-Blanche à vue de son frère en danger, se jeta au devant deJeanne, et, plus forte qu'elle, l'empêcha d'avancer.

Épuisé, étranglé, suffoqué, Mornac sentit peu à peu sa vie s'en aller.

Il fit un dernier et immense effort pour se débarrasses deGriffe-d'Ours.

Deux fois son corps se roidit, sauta en soulevant le Sauvage cramponné à son cou.

Deux fois il retomba sur le col avec un bruit mat et désespérant.

Alors ce pauvre Mornac s'aperçut qu'il allait mourir.

Il ne vit plus que des éclairs devant ses yeux. Ses oreilles furent ébranlées comme si tout un carillon de cloches lui eût sonné dans la tête.

Il lui sembla que sa poitrine allait éclater.

Un frémissement suprême courut par tout son corps.

Et puis il ne bougea plus….

Pour ne pas entendre le dernier râle de l'infortuné Mornac, nous sommes forcés de retourner dans la grotte du champ des morts où pourtant, d'autres sanglots d'agonie nous attendent peut-être aussi.

Le premier assaut de découragement subi, les trois hommes ensevelis dans la caverne songèrent à faire l'impossible pour sortir de cet affreux tombeau.

Après de nouveaux efforts contre l'épaisse muraille dont la pierre nouvellement tombée de la voûte fermait la sortie de la caverne, après s'être bien convaincus qu'ils ne pourraient jamais renverser ce lourd quartier de roc, ils songèrent à trouver une autre issue.

—Chef, dit Joncas au Renard-Noir, appuyez-vous contre ce côté de la caverne. Je vas vous monter sur les épaules pour tâter un peu la voûte.

Le Huron s'exécuta et Joncas lui grimpa sur le dos.

Avec la crosse de son fusil le Canadien se mit à sonder le roc.

A partir du fond il frappa partout dans le toit rugueux de la caverne.

Partout retentissait un bruit mat qui témoignait de l'épaisseur de la pierre.

A mesure que le Sauvage changeait de position pour permettre à Joncas de sonder plus loin, l'espoir s'éteignait dans l'âme des trois malheureux.

Jolliet surtout faisait mal à voir.

Affaissé sur le sol, la tête baissée, il semblait tout à fait résigné à mourir, ne paraissant plus avoir aucune espérance à réaliser sur terre.

Lorsque la crosse du fusil de Joncas frappa près de l'endroit de la voûte qui s'était refermé sur l'énorme quartier de roc dont la grotte était bouchée, la pierre rendit un son plus sonore.

Joncas frappa de nouveau.

Un éclair de satisfaction illumina sa figure.

Tenez-vous ferme sur vos jambes, dit-il au Huron.

—Y êtes-vous?

—Oui.

Le Canadien serra fortement son arme par le canon, en appuya la crosse contre la voûte et se mit à pousser.

La résistance fut d'abord considérable.

Puis Joncas sentit que la pierre cédait, cédait.

Il redoubla d'efforts, tant qu'enfin il aperçut en levant la tête une étoile qui scintillait dans le ciel par l'étroite ouverture.

Il se laissa glisser à terre et jeta un cri de joie.

Nous somme sauvés, dit-il.

Jolliet le regarda ébahi.

Il n'était plus fait à l'idée de sortir vivant de la caverne.

—Aidez-moi, reprit Joncas, à entasses ici nos ballots de fourrures, afin que nous puissions nous dessus tous les trois et pousser cette pierre que je viens de soulever. Vite!

Les trois amis réunirent leurs forces et firent glisser une grosse pierre qui, descellée par l'éboulis que le tremblement de terre avait causé, formait comme une trappe naturelle.

L'ouverture pouvait largement laisser passer un homme.

Joncas sortit le premier et fit entendre une prudente exclamation de joie lorsqu'il s'aperçut que cette pierre pouvait se replacer et s'ôter à volonté.

—Mille tonnerres! dit-il, tout cela va tourner, en fin de compte, à notre avantage. Et ainsi renfermé dans la caverne, jamais on ne pourra nous y trouver. Mais partons, nous sommes bien en retard!

—Arrête! dit le Huron. Il faut faire disparaître les traces de notre passage par ici.

Il rejeta à l'intérieur quelques parcelles de pierre et de terre qu'ils avaient déplacées en soulevant la trappe. Ensuite il descendit jusqu'au pied du rocher, à l'entrée naturelle de la grotte.

Il en écarta les broussailles de la caverne, alluma une esquille de bois et se mit à effacer jusqu'à la moindre trace de leur séjour en cet endroit.

Au bout d'un quart-d'heure, il grimpa sur le faîte du rocher et rejoignit ses compagnons qui l'attendaient assis sur le bord de la trappe béante.

Le Sauvage descendit dans la grotte, s'assura que les ballots de pelleteries étaient bien placés au bas de l'ouverture, afin que ses amis et lui pussent au besoin se précipiter tête baissée dans le souterrain, s'ils étaient suivis de trop près.

Toutes ces précautions prises, il remonta près de Joncas de de Jolliet et tous trois commencèrent à se glisser sans bruit vers le village.

La célébration du festin et l'heure avancée leur permirent de pénétrer sans être aperçus dans la bourgade.

Quand ils arrivèrent dans le ouigouam de Mornac, celui-ci venait de le quitter depuis quelques minutes à peine.

Ne l'y trouvant point, ils se dirigèrent guidés par le Renard-Noir, qui en connaissait la situation, vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche.

Il entr'ouvrit la portière et regarda à l'intérieur.

Il se rejeta brusquement en arrière, dit quelques mots rapides à l'oreille de ses deux compagnons.

D'un commun élan ils tombèrent tous les trois dans la cabane comme une trombe: Joncas sur Griffe-d'Ours, qui tenait encore Mornac à la gorge, et le Huron sur la Perdrix-Blanche.

En un clin d'oeil Griffe-d'Ours et sa soeur étaient garrottés et bâillonnés sans avoir eu le temps de jeter un cri.

Mornac, qui pour n'être pas mort n'en aurait valu guère mieux une minute plus tard, ressentit au milieu de sa pamoison, un soulagement extraordinaire.

—Je dois être mort! pensa-t-il Voilà que c'est fini pour moi!

Comme il lui sembla qu'on s'agitait furieusement sur son corps:

—Cadédis! ajouta-t-il, suis-je donc déjà dans l'enfer que mille diables piétinent sur mon cadavre!

Quand il reprit tout à fait ses esprits, il aperçut Griffe-d'Ours et laPerdrix-Blanche ficelés dans un coin comme des momies.

Jolliet était à genoux aux pieds de Mlle de Richecourt dont les yeux, levés vers le ciel, remerciaient éloquemment Dieu de sa délivrance inespérée.

Quant à Joncas et au Renard-Noir, penchés sur Mornac étendu par terre, ils regardaient avec un affectueux intérêt la vie lui revenir.

Le Gascon s'assit, secoua la tête pour chasser le sang que la strangulation y avait fait affluer, de dit à ses amis:

—Vous pouvez vous vanter d'être arrivé à temps. Encore une minute et c'en était fait du dernier des Mornac!

—Chut! parlez plus bas, fit Joncas. Êtes-vous blessé?

—Heu!… non, répondit Mornac en se tâtant.

Il se remit sur pied.

—A présent il n'y a pas de temps à perdre, reprit Joncas.Allons-nous-en.

Le Renard-Noir s'approcha de la Perdrix-Blanche et lui dit à demi-voix, de manière à être entendue de Griffe-d'Ours:

—Tu vois que je tiens ma parole. Ton frère ne mourra pas encore. Mais avant longtemps il me reverra. Alors malheur à lui! Entends-tu Ours féroce, je vengerai sur toi la mort de Fleur-d'Étoile et de mes fils que tu as massacrés. Car je sais que c'est toi qui les as tués. J'ai dit.

Il resserra les liens de Griffe-d'Ours et de sa soeur et leur assujettit solidement dans la bouche le bâillon qui les empêchait de crier.

Comme il se relevait il aperçut un homme qui gisait, le crâne fracassé, dans l'ombre, et que ni lui ni ses compagnons n'avaient encore remarqué.

Il le traîna par les pieds jusqu'au feu. Joncas, Jolliet et lui ne purent retenir un cri de surprise et de pitié lorsqu'ils reconnurent Vilarme.

—Qui donc l'a mis dans ce triste état? demanda Joncas.

—Le chef sauvage, répondit Mornac, il venait de l'assommer quand je suis entré. C'est une sale besogne qu'il a épargnée au bourreau.

—Il avait assez vécu! remarqua sentencieusement le Renard-Noir.

—Baron de Vilarme, dit Mlle de Richecourt qui s'approcha du cadavre, au nom de ma mère que vous avez assassinée, je vous pardonne tout le mal que vous avez fait à ma famille ainsi qu'à moi-même. Dieu veuille vous pardonner aussi!

Ils sortirent tous furtivement de la cabane et prêtèrent l'oreille avant d'avancer.

Tout était tranquille.

Les luttes dont le ouigouam de la Perdrix-Blanche avait été le théâtre s'étaient faites si rapides et tellement par surprise, que les acteurs n'avaient pas eu le temps de jeter un cri qui pût être entendu.

—Fuyons! dit Joncas à voix basse. Et vous, chef, montrez-nous le chemin à suivre.

Le Renard-Noir se mit à la tête des fugitifs qui traversèrent le village comme des fantômes.

Arrivé près des palissades dont Mornac avait encore eu soin d'arracher des pieux, le Renard-Noir s'arrêta.

—Guides-les à ton tour, dit-il alors à Joncas. Tu connais maintenant le chemin comme moi.

—Vous êtes donc bien décidé, lui demanda le Canadien.

—Un chef ne change pas de résolution quand elle est prise. Ma vengeance n'est pas satisfaite. J'ai promis d'épargner Griffe-d'Ours mais non les autres.

—Si vous êtes surpris?

—Ne crains rien pour moi. Pour vous autres je ne compromettrai pas votre sûreté. J'attendrai que vous ayez eu le temps d'atteindre la grotte avant de commencer mon rude travail. Si je suis surpris et poursuivi de trop près, je me laisserai prendre et tuer plutôt que d'indiquer votre cachette en fuyant vers vous. J'ai dit.

Joncas vit que la détermination du chef huron était bien arrêtée.

Il ne répliqua rien et se mit en marche suivi des autres.

—Qu'est-ce que le chef veut donc faire ici? lui demanda Mornac.

—Chut! nous n'avons pas le temps de bavarder, dit Joncas. Je vous conterai cela quand nous serons à l'abri.

Le Renard-Noir les vit disparaître dans la nuit. Pendant un quart-d'heure il resta immobile, les yeux fixés sur la plaine vers l'endroit où les fugitifs avaient disparu.

Cet espace de temps écoulé il tourna le dos à la palissade, rampa vers le ouigouam de Griffe-d'Ours où avait eu lieu le festin.

Il en écarta doucement la portière et regarda en dedans.

Le silence n'y était troublé que par des ronflements. Il est vrai qu'ils étaient sonores et sortaient de trois cents poitrines.

Tous les convives gorgés de viandes et d'eau-de-vie s'étaient endormis auprès de leurs écuelles vides.

Sous le chaudières les feux s'étaient éteints et les flambeaux qui avaient éclairé le repas il n'en restait plus qu'un seul qui brûlât encore.

Le huron regarda fixement les convives pour en bien voir la position.

Il s'assura que son tomohâk et son couteau jouaient aisément dans leur gaine.

Hardiment il pénétra dans la cabane, marcha droit au flambeau allumé, s'en saisit, le jeta par terre et l'éteignit sous son pied.

Il écouta un instant.

—Personne n'a bougé, se dit-il. Ils dorment tous.

Alors il tira son couteau à scalper, se dirigea à tâtons, vers le premier dormeur qu'il saisit à la gorge pour l'empêcher de crier.

Froidement, à trois reprises, il lui enfonça son couteau dans le coeur jusqu'à la garde.

Le malheureux eut deux ou trois soubresauts convulsifs. Son voisin dérangé dans son lourd sommeil fit entendre quelques grognements, mais ne se réveilla pas.

Le Renard-Noir scalpa le premier en un tour de main, accrocha sa chevelure sanglante à sa ceinture et passa au second dormeur.

Comme l'autre il l'étrangla de sa main gauche et de sa droite lui perça le coeur et le scalpa en moins d'une minute.

Le troisième eut le même sort.

Alors échauffé par ce succès, emporté par l'ardeur de la vengeance, enivre par l'odeur du sang répandu, le Sauvage oublia sa prudence.

Il ne se sentait plus satisfait d'égorger aussi froidement ses victimes, son bras impatient de frapper et de rencontrer une résistance animée. Et il lui asséna un coup terrible de sa massue en plein visage.

A demi assommé l'Iroquois poussa un cri rauque.

Mais ce fut le dernier.

D'un second coup le Huron lui broya la cervelle.

Le cinquième à moitié réveillé par le cri d'agonie de son voisin fut tout à fait tiré de son sommeil par le poids du corps de Renard-Noir qui, par mégarde, lui marcha sur la main.

Le Huron qui avait les yeux habitués à l'obscurité, le vit se mettre se mettre sur son séant.

Il le frappa en plein crâne.

L'Iroquois jeta un cri épouvantable et se jeta sur ses voisins comme pour chercher leur protection.

Le Renard-Noir voulut l'achever et redoubla ses coups. Mais il faisait trop noir pour viser sûrement. Atteint à l'épaule l'iroquois se mit à pousser des hurlements terribles en criant à l'aide.

Réveillés par ce vacarme tous les dormeurs furent en un instant sur pied.

Le Renard-Noir se jeta par terre à côté du blessé tandis que d'autres tisonnent les feux pour se procurer de la lumière.

On s'agite, on se croise, on se heurte en maugréant.

Enfin la lumière jaillit d'un brandon d'écorce, brille et répand ses lueurs par la cabane.

On accourt vers le blessé qui hurle toujours.

Mais à la vue du carnage, en apercevant quatre cadavres sanglants, plus un blessé quasi-mort, les Iroquois reculent d'abord épouvantés et remplissent la cabane d'un cri commun de vengeance.

—Ce sont les visages pâles qui ont fait le coup! Mort aux visages pâles!

—Griffe-d'Ours, notre chef, où est-il?

—Ils ont enlevé le chef! Courons après eux! Et tous s'élancent hors du ouigouam.

—Massacrons la vierge pâle! s'écrie l'un d'eux.

—Tuons-la! Elle paiera pour les autres en attendant!

On se rue dans la cabane de la Perdrix-Blanche que l'on trouve seule, garrottée à côté de Griffe-d'Ours.

Dès que celui-ci se sent libre il pousse une exclamation de joie et de rage.

—Que chacun de mes frères s'arme! commande-t-il, et qu'on vienne me joindre au milieu du village!

Un quart d'heure après, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient de la bourgade et se lançaient au pas de course, à la poursuite des fugitifs.

Le Renard-Noir qui avait pu s'esquiver inaperçu rejoignit les fugitifs dans la grotte du champ des morts.

Dès qu'il se fut assuré que ses amis étaient sains et saufs, il remonta sur le rocher afin de constater la direction que les Iroquois allaient prendre pour courir après les fugitifs.

Il n'y avait pas un quart-d'heure qu'il était ainsi en observation, lorsqu'il entendit un bruit confus de voix qui venait du village. Bientôt après il entrevit, au milieu des ténèbres, une longue file d'hommes qui sortait de la bourgade.

Lorsqu'il l'eut vue serpenter et disparaître au loin dans la plaine, il descendit rejoindre ses compagnons et leur dit:

Les guerriers de la bourgade viennent d'en partir et se sont lancés à notre poursuite dans la direction du lac Champlain.

—Nous sommes en sûreté pour le moment, dit Joncas. Ils ne reviendront pas avant, au moins une journée, lorsqu'ils seront bien sûrs que nous n'avons pas pris cette direction ou que nous avons su leur échapper.

—Pour n'être pas surpris quand ils reviendront, reprit le Renard-Noir, mes frères et moi devrons faire la garde, en haut du rocher. Au moindre danger, celui qui veillera rentrera dans la caverne en tirant la pierre au-dessus de l'ouverture. Dormez tranquilles, le Renard-Noir va veiller le premier.

Il monta reprendre sa faction.

Bien qu'ils fussent à l'étroit dans la caverne les fugitifs pouvaient cependant y tenir tous. Les hommes se serraient les uns près des autres afin de laisser plus de place à Mlle de Richecourt à laquelle avait été cédé un assez large espace au fond de la grotte.

L'obligation où ils étaient de se tenir presque les uns sur les autres avait l'avantage de les préserver du froid, car ils n'osaient allumer de feu, de peur d'attirer de ce côté l'attention des ennemis.

L'air ne leur faisait pas défaut, même quand la trappe était refermée, vu qu'il en arrivait suffisamment par certaines fissures, à peine perceptible, qui traversaient la voûte.

Les fugitifs ne dormirent guère pendant cette première nuit qu'ils passèrent à causer à voix basse et à s'entretenir des événements qui s'étaient accomplis depuis leur séparation.

Jolliet écoutait dans un silence extatique le timbre harmonieux de la voix de Jeanne et, du fond de son coeur, remerciait Dieu qui lui avait permis de la revoir et de contribuer à la sauver.

Cette nuit passée dans un souterrain plongé dans une obscurité profonde, avec la menace incessante d'un danger imminent, cette nuit employée à recueillir d'une oreille avide des paroles étrangères à son amour, et que la jeune fille proférait comme un souffle, fut peut-être pour Jolliet la plus belle de sa vie toute entière.

Il s'en souvint toujours, et longtemps après, il revoyait encore ce petit coin du ciel bleu qu'il apercevait cette nuit-là par l'étroite ouverture de la grotte, avec une brillante étoile qui frissonnait dans la nuit froide et qui lui semblait alors comme un gage infaillible d'espérance.

Lorsque le jour parut, le Renard-Noir descendit dans la caverne etJoncas alla monter la garde à son tour.

Les autres, fatigués et quelque peu rassurés maintenant, s'endormirent comme l'étoile du matin allait s'éteindre dans les premières lueurs pâles de l'aurore.

Quand ils se réveillèrent il faisait grand jour et Mornac allait remplacer Joncas comme factionnaire.

Je ne m'arrêterai pas aux menus incidents de ce jour et de la nuit suivante qui se passèrent dans une immobilité monotone et dans une attente anxieuse.

Vers le milieu de la seconde journée, Jolliet qui était posté en sentinelle sur le sommet du rocher se pencha sur l'ouverture et dit:

—Attention! voici le parti de guerre qui revient!

—Que mon fils descende tout de suite, dit le Renard-Noir; je m'en vais prendre sa place.

Quand le chef eut regagné son poste d'observation, il put voir en effet Griffe-d'Ours et sa troupe qui rentraient au village. Ils paraissaient harassés et abattus.

Au bout d'une heure le Huron remarque un grand mouvement qui se faisait dans la bourgade.

Il redoubla d'attention et vit bientôt la population toute entière sortir du village et se diriger du côté de la caverne.

Le Renard-Noir se glissa à plat ventre jusqu'à l'ouverture de la grotte, exposa la situation en peu de mots, enjoignit le plus stricte silence, passa son mousquet à Joncas afin de n'être pas embarrassé en cas d'alerte et rampa de nouveau jusqu'à son poste d'observation.

Le coeur des fugitifs battait bien fort.

Les ennemis s'en venaient ils explorer les alentours du village et visiter la caverne…

Soudain ils virent le jour s'obscurcir au-dessus de l'ouverture dans laquelle s'engagea le corps de Renard-Noir.

Il descendit avec la rapidité de l'éclair, tira la trappe dans son cadre naturel et la referma avec le plus grand soin.

Ensuite il se pencha vers ses compagnons et leur dit tout bas:

—Si l'un de nous remue, nous sommes morts!

Les respirations s'arrêtèrent haletantes et un silence sépulcral régna dans la caverne.

Voici ce qui arrivait.

Griffe-d'Ours était revenu au village, exaspéré de n'avoir pu rejoindre ses prisonniers.

On n'attendait que le retour des guerriers pour donner la sépulture aux cinq malheureux que le Renard-Noir avait massacrés. Aussi une heure après son arrivée, Griffe-d'Ours et ses gens de guerre escortaient-ils leurs compagnons morts jusqu'au cimetière aérien qui avoisinait la grotte.

La cérémonie des funérailles terminée, Griffe-d'Ours qui pensait toujours aux prisonniers envolés et surtout à sa belle captive, eut une inspiration subite en promenant ses regards autour de lui.

—Puisque nous n'avons pu les rejoindre au loin, pensa-t-il, qui sait s'ils ne sont pas restés tout près du village?

Il songea à la caverne comme un lieu propice à la retraite.

Il communiqua sa pensée à ses principaux guerriers et se dirigea vers la grotte qui n'était distante du champ des morts que d'une couple d'arpents.

Il écarta les broussailles qui masquaient l'entrée naturelle et horizontale de la caverne et regarda.

Comme il ne voyait rien remuer à l'intérieur il tira son couteau de sa gaine et pénétra résolument dans la grotte, suivi de près par ses compagnons.

Quoiqu'il fut rarement venu dans la caverne il la connaissait assez pour être surpris de se voir arrêté au milieu par cette barrière infranchissable du roc nouvellement tombé de la voûte.

Il cria à ceux qui étaient restés dehors de lui apporter une torche.L'un d'eux grimpa dur le rocher pour dépouiller un petit cèdre de sonécorce afin de faire un flambeau que l'on passa bientôt tout allumé àGriffe-d'Ours.

Le chef examina fort attentivement l'épaisse muraille de pierre qui bouchait complètement la grotte.

Pour s'assurer de sa solidité, lui et ses compagnons se lancèrent dessus de toutes leurs forces.

Les fugitifs tremblants de frayeur entendaient tout de l'autre côté.

Le bruit des pas de ceux qui marchaient sur le sommet du rocher, résonnait aussi sourdement au-dessus de leurs têtes.

Qu'on se figure leurs transes mortelles en songeant combien ils étaient persuadés que le moindre indice pouvait les trahir et qu'une fois découverts, c'en était absolument fait d'eux tous!

Après d'inutiles efforts pour faire bouger l'énorme pierre, quand il eut tout bien examiné, Griffe-d'Ours constata que le récent tremblement de terre avait ainsi bouleversé la grotte.

Ne connaissant pas d'autre issue à la caverne et grâce aux précautions du Renard-Noir à faire disparaître toute trace du séjour de Joncas, de Jolliet et de lui-même en ce lieu, Griffe-d'Ours en sorti.

Mais son esprit soupçonneux l'éperonnait toujours et il grimpa sur le rocher.

Pendant quelque temps les fugitifs, plutôt morts que vivants, l'entendirent rôder au-dessus d'eux.

Tous les hommes, Joncas en tête, l'arquebuse au poing se tenaient prêts à vendre chèrement leur vie. Mlle de Richecourt, agenouillée au fond de la caverne priait pour tous.

Enfin il leur sembla que le bruit des pas s'éloignait et ils n'entendirent bientôt plus rien.

Un doute terrible vint pourtant troubler aussitôt la joie qu'ils allaient éprouver.

Si les Iroquois avaient quelque soupçon de leur présence et s'étaient avisés de poster un espion aux alentours ou sur le rocher, les fugitifs ne se trahiraient-ils pas eux-mêmes par le moindre bruit ou lorsqu'ils tenteraient d'ouvrir la trappe…

Cette idée que Joncas souffla dans l'oreille de ses compagnons les glaça de frayeur, et deux heures durant ils restèrent, sans oser remuer dans les plus fatigantes positions.

Enfin, n'entendant rien au dehors, Joncas dit:

La nuit doit être proche à présent. Prenons une bouchée, sans bruit, afin de nous préparer à partir à la faveur des ténèbres.

Ils mangèrent en silence, l'oreille au guet et le coeur palpitant d'inquiétude.

Lorsqu'ils eurent fini, le Renard-Noir dit:

—Prenez vos armes et tenez-vous prêts. Le chef va sortir le premier pour explorer les environs.

Il poussa doucement la trappe. Mais avant de se montrer la tête dehors il attendit un peu. Comme rien n'indiquait que ce mouvement avait été remarqué, il sortit.

Il fut absent un quart-d'heure qu'il passa à visiter avec soin les alentours.

L'arquebuse au bras, la mèche haute et allumée, le poignard entre les dents, les autres attendaient son retour avec une anxiété facile à comprendre.

Enfin la silhouette du Renard-Noir apparut par l'ouverture et le Sauvage leur dit:

—Montez!

Les provisions de bouche, les fourrures, les vêtements, les raquettes et les armes furent d'abords sortis.

Ensuite Mornac prit dans ses bras sa fiancée qu'il éleva jusqu'à la portée des bras de Joncas. Celui-ci qui était dehors aida Jeanne à prendre pied sur la plate-forme extérieure.

Enfin Mornac et Jolliet sautèrent à leur tour hors de la caverne.

Chacun prit sa part du bagage et quand on fut bien assuré qu'on n'oubliait rien, la trappe fut soigneusement refermée avant de se mettre à la tête de la petite caravane, le Renard-Noir prêta l'oreille un instant du côté de la bourgade.

—Ils dorment tous, dit-il. Allons.

Et par un sentier détourné qui leur faisait éviter le chemin tracé par les Iroquois, ils s'enfoncèrent dans l'épaisseur du bois.

Ils firent si grande diligence et la route prise par le Renard-Noir abrégeait tant leur course qu'ils se trouvèrent au point du jour sur les bords du lac Saint-Sacrement.

Ils eurent soin de s'assurer qu'on ne les y épiait point. Puis Joncas et le Renard-Noir retirèrent leur canot de la cache où ils l'avaient laissé en venant et le lancèrent à l'eau.

Malgré que la saison fut avancée et que la gelée eut assez durci la terre pour que les fugitifs ne craignissent point d'avoir laissé derrière eux des traces accusatrices, il n'y avait pas encore de glace sur le lac.

Ce qui allait leur donner un immense avantage et leur permettre de faire un partie du voyage en canot et de doubler au moins ainsi la vitesse de leur fuite.

Tout le bagage fut embarqué en dix secondes, Mlle de Richecourt enveloppée dans une chaude peau de bison et couchée à l'avant de la pirogue.

Les quatre hommes saisirent les avirons et lancèrent en avant le canot qui se mit à fendre l'eau calme du lac, avec la rapidité du saumon qui s'enfuit.

Le jour commençait à poindre et laissait entrevoir les flocons de brume qui flottait sur le lac et au milieu desquels le canot passait comme un éclair à travers les nuages.

Les fugitifs coururent ainsi sans relâche pendant toute la matinée.

Ils prirent terre à midi, près de la décharge du lac, entrèrent dans le bois, un peu à l'écart du sentier que l'on suivait habituellement entre les deux lacs et firent halte pour se réconforter par un bon repas.

Une heure après, leur bagage et leur canot sur l'épaule ils commençaient le portage qu'il leur fallait faire pour gagner le lac Champlain.

Jeanne sentant ses forces s'accroître par la joie de la délivrance et l'espoir d'un salut prochain. Elle suivait bravement ses sauveurs qui marchaient pourtant en toute hâte. Il est vrai que le chevalier lui donnait la main et l'aidait à franchir les mauvais pas.

La nuit était descendue sur le bois lorsqu'ils arrivèrent sur les bords du lac Champlain.

Bien que chacun tombât de fatigue, il fut résolu qu'on gagnerait sans plus tarder l'Île-aux-Cèdres, sise à six lieues de distance, et où l'on serait plus en sûreté pour passer la nuit.

La pirogue fut remise à flot et les rameurs se courbèrent de nouveau sur leurs avirons qui plongèrent avec ensemble dans l'eau noire et profonde.

Pas un d'eux ne rompait le grand silence de la solitude, et Jeanne chaudement couchée au fond de la pirogue, s'endormit à la cadence monotone des avirons, et aux joyeux glouglous de l'eau qui glissait avec rapidité sur le flanc mince et sonore du canot d'écorce.

Elle ne s'éveilla que lorsqu'on eut abordé à l'Île-aux-Cèdres.

Il était minuit.

Le Renard-Noir s'empressa d'aller explorer l'îlot pour s'assurer que personne autre qu'eux n'y campait cette nuit-là.

L'on mangea de grand appétit et chacun se prépara à dormir de la manière la plus confortable Vu la crainte qu'ils avaient d'être poursuivis et le danger qui les empêchait de faire du feu, les fourrure leur étaient de la plus grande utilité.

Le Huron, infatigable, se chargea de la première veille tandis que ses compagnons, roulés dans leurs couvertures, s'endormaient sous les branches protectrices d'un petit bosquet de cèdres. Appuyé sur le canon de son arquebuse, le Huron prêtait l'oreille au moindre bruit et promenait ses regards autour de l'île sur les ondes calmes où se miraient, frileuses, quelques rares étoiles qui, l'une après l'autre, disparurent en arrière de gros nuages sombres dont le ciel fut bientôt voilé.

—Demain la neige nouvelle blanchira la forêt, pensa le chef, et peut-être ne pourrons nous pas aller bien loin sur le lac, si la gelée devient plus forte.

Deux heures plus tard Joncas se réveilla, secoua ses membre engourdis par le sommeil et le froid, et remplaça le Renard-Noir.

A ces hommes de fer une couple d'heures de sommeil suffisaient pour parer à la fatigue de plusieurs journées.

Le Huron prit la place de Joncas et s'endormit à son tour.

Lorsqu'il se réveilla, à l'aurore, une neige épaisse tombait sur le sol.D'un saut il fut debout, regarda le ciel et le lac et dit à Joncas:

—L'hiver!

—Oui. Nous n'irons pas bien loin sur le lac. A peine pourrons nous faire encore une journée de marche par eau.

—La glace est prise sur les bords! Partons vite!

Ils éveillèrent leurs compagnons, déjeunèrent à le hâte et descendirent sur la plage de l'îlot.

Pendant la nuit la glace s'était formée sur une largeur de trente pieds. On la cassa à coups de pierres et d'aviron afin de frayer un passage à la fragile pirogue.

La neige tombait épaisse et serrée, formant à la surface du lac une sorte d'écume qui s'épaississait à vue d'oeil.

Nous n'irons pas loin sans couper le canot, dit Joncas. Si nous rasions la terre en cas d'avarie?

Le Sauvage fit un signe affirmatif et la pirogue inclina vers la rive gauche du lac Champlain.

Ils firent à peu près quatre lieues et demie de la sorte. Mais arrivés dans la Baie de Corlar, un peu au-delà des Îles des Quatre-Vents, le Renard-Noir et Joncas jugèrent plus prudent de prendre terre.

Il était temps, car l'écorce du canot était presque entièrement coupée tout le long de la ligne de flottaison.

—Le sort en est jeté! dit en maugréant le Canadien; voici un canot fini.

—Mon frère et moi pourrions facilement en faire un autre, repartit le Huron, mais il ne nous servirait pas. Ma soeur et mes frères doivent se résigner à faire par terre le reste du voyage jusqu'à Montréal.

—Ce ne sera ni court ni commode, par les bois et dans cette saison de l'année, reprit Joncas.

—A la grâce de Dieu! dit doucement Jeanne. Il nous a trop bien protégés jusqu'ici pour nous abandonner maintenant. Quant à moi je suis remplie de courage et vous verrez que je serai vaillante à vous suivre.

Mornac et Jolliet montraient, par leur attitude déterminée, qu'ils étaient prêts à tout.

—Avant de nous éloigner, remarqua Joncas il faut disparaître ce canot qui révélerait notre passage par ici.

Les avirons furent attachés sous les bancs, et quelques coups de couteau donnés dans le fond du canot que l'on poussa du pied, après l'avoir rempli de pierres assujetties à l'intérieur par des liens d'écorce.

La pirogue, vigoureusement lancée, parcourut une trentaine de pieds vers le large, s'emplit et s'enfonça dans l'eau profonde.

—Voilà, fit Joncas! A présent nous n'avons plus à jouer des bras, mais bien plutôt des jambes. Dépêchons-nous de quitter les bords du lac. Il neige encore et dans une heure nos pistes seront recouvertes. Une fois en plein bois nous ne serons pas mal. Le Iroquois auront bien le diable au corps s'ils nous rejoignent!

On rechargea les bagages, et la petite caravane s'engagea dans la forêt pour commencer ses longes et fatigantes pérégrinations vers Montréal.

Vingt-deux grandes lieues les séparaient de Ville-Marie.

En pleine forêt vierge, sans aucun chemin tracé, dans cette mauvaise saison de l'année, avec une femme qui ne pouvait marcher aussi vite et se fatiguait plus tôt que des hommes, c'était un voyage de sept à huit jours.

Nous ne suivrons pas les fugitifs jour par jour dans leur marche longue, difficile et monotone. Ils partaient dès l'aurore, marchaient jusqu'à midi, s'arrêtaient une couple d'heures pour dîner et donner le temps à Mlle de Richecourt de se reposer, et se remettaient en route pour jusqu'à la tombée de la nuit. Alors on campait. Le Renard-Noir et Joncas, avec la dextérité de coureurs de bois, élevaient en quelques minutes une cabane de branches de sapin qui les mettait tous à l'abri des intempéries de la saison. On allumait un grand feu tout auprès, l'on mangeait un morceau de venaison provenant de quelque bon coup fait durant le jour. Après avoir causé un peu, l'on s'endormait protégé par la sentinelle qui veillait l'arme au bras, et sous la garde de Dieu.

Le lendemain l'on recommençait.

Un soir, les fugitifs n'étaient plus qu'à deux jours de marche de Montréal, Jolliet s'étant senti plus fatigué que d'habitude et son tour de faire la garde devant arriver sur le minuit, il s'endormit d'assez bonne heure, comme ses compagnons causaient encore autour du feu.

Il dormait depuis une couple d'heures lorsqu'il fut réveillé par un murmure de voix qui bourdonnait près de lui.

Le Canadien et le Huron dormaient profondément.

Seuls Mornac et Mlle de Richecourt causaient à demi-voix, Jeanne assise et enroulée dans la peau de buffle qui lui servait de lit et de couverture, et le chevalier debout en face d'elle, appuyé sur son arquebuse, le buste éclairé par la flamme brillante du feu et ressortant sur le fond du bois sombre.

Malgré lui Jolliet prêta l'oreille.

—Comment! vous refuseriez ma main! disait Mlle de Richecourt d'un ton de surprise douloureuse.

—O Jeanne! répondit Mornac, comment pouvez-vous croire une pareille chose! Non ma chère et bien-aimée Jeanne, je ne refuse pas votre main. Certes! bien au contraire! Mais vous savez combien je suis fier; sans cela je ne serais pas votre cousin. Or je ne veux pas que l'on puisse dire que le chevalier de Mornac, pauvre et sans ressource, a épousé sa riche cousine afin de vivre des revenus de sa femme. Écoutez, Jeanne. Je veux seulement remettre notre mariage à l'été, voici pourquoi. Il nous va falloir passer tout l'hiver à Montréal vu que les communications sont maintenant interrompues entre Ville-Marie et Québec. Nous ne pourrons retourner à la capitale que dans le mois de mai prochain. Ce n'est qu'à Québec seulement que je puis avoir la chance d'acquérir quelque emploi digne de nous deux. Or, dès que j'aurai obtenu une position sortable, je vous demanderai, à genoux de vouloir bien faire à jamais mon bonheur.

—Mais, Robert, les chances de vie sont si précaires en ce pays. Nous pourrions bien être repris et tués avant d'arriver à Québec.

—Si je meurs avant l'été, ma chère Jeanne, reprit Mornac en souriant, mais d'un air décidé, j'aurai du moins la consolation de ne pas vous laisser veuve; quoique, par ma foi! vous feriez bien la plus gentille et intéressante veuve de toute la Nouvelle-France.

Jeanne vit qu'il était décidé. Elle soupira et ne répliqua point.

Jolliet crut que son coeur allait se briser et un douloureux sanglot se fit jour entre ses lèvres.

Mornac pensa qu'il faisait quelque rêve fatiguant et que c'était un service à rendre à son ami que de l'éveiller.

—Hé! Monsieur Jolliet! lui dit-il en le secouant, vous êtes en train, je crois, d'avoir le cauchemar!

L'autre feignit de s'éveiller.

—Est-ce mon tour de garde? demanda-t-il au chevalier, tout en détournant son visage baigné de larmes.

—En effet! répondit Mornac, je l'oubliais!

—Il est donc bien heureux, lui, pensa Jolliet, pensa Jolliet, puisqu'il peut oublier!

Et puis à voix haute:

—C'est bien, je me lève.

Mornac se coucha et s'endormit bientôt le coeur rempli des plus douces espérances, tandis que, à deux pas, Jolliet, pour la même cause qui rendant le chevalier si joyeux, avait, lui, du désespoir tant que son âme en pouvait contenir.

Vers la tombée du second jour, on arriva en face de Ville-Marie. Comme la rive sud du fleuve n'était pas habitée en cet endroit, il fallut encore, cette nuit-là coucher en plein air.

Joncas eut soin de camper bien en vie de la ville, d'allumer un fort grand feu et de faire ses signaux une partie de la nuit, ne doutant pas qu'on ne les vit de l'île et qu'on ne vînt à leur secours aussitôt que le jour aurait paru.

En effet le lendemain matin le gouverneur, M. de Maisonneuve leur envoya deux canots de bois qui se frayèrent un passage à travers les glaces et amenèrent les fugitifs sains et saufs à Ville-Marie.

Leur arrivée causa grande joie dans la petite ville, car l'enlèvement, par les Sauvages, de Mlle Richecourt et du chevalier de Mornac avait fait sensation dans toute la colonie.

Jeanne alla demander asile à Mlle Mance qui l'accueillit avec la plus grande bonté.

M. de Maisonneuve reçut Mornac, Jolliet, Joncas et le chef huron avec courtoisie, et accepta l'offre de leurs services pour l'hiver. Il était facile de trouver à s'occuper dans une ville naissante, et les amis n'eurent pas le temps de s'ennuyer jusqu'au retour du printemps.

Durant toute la saison des neiges, comme Jolliet avait soin de dissimuler le chagrin qui le dévorait, il n'y eut que le Renard-Noir qui parut soucieux.

Dans un moment d'abandon il dit un jour à Joncas:

—Nous avons laissé derrière nous, dans Agnié, quelqu'un qui est de trop parmi les vivants. Il faut qu'il meure, par cette main, et avant longtemps. Car le chef se fait vieux et son bras commence à faiblir!

Dans l'après-midi du trentième jour de juin de l'année suivante (1665) les soixante-dix maisons de Québec étaient complètement vides de leurs habitants qui, en revanche, affluaient dans les rues de petite ville et remplissait les airs de leurs cris de Joie.

Quelle était donc la cause de cette allégresse et quelle grande fête célébrait-on ce jours là?

Ce qui causait les transports des habitants de la capitale n'était rien moins que l'arrivée de Mgr. Le Vice-Roi de la Nouvelle-France, M. le marquis de Tracy, et d'une partie du régiment de Carignan.

La solennité que l'on célébrait ce jour-là était la fête de la délivrance de la colonie à la rescousse de laquelle le roi de France envoyait enfin les plus abondants secours.

Dix jours auparavant, le 19 de juin, le vaisseau de le Gagneur était arrivé avec les quatre premières compagnies du régiment de Carignan, qui, dans cette belle après-midi du trente juin, faisait la haie aux abords de la grande église et dans la côte de Lamontagne, avec quatre autres compagnies débarquées le matin même du vaisseau qui avait amené M. le marquis de Tracy.

Tout à coup l'on entendit, venant de la basse-ville, le son martial des tambours qui battaient aux champs, et les cris aigus du fifre qui montaient en trilles joyeuses par-dessus le fort des Hurons.

Mgr. le Vice-Roi venait de mettre pied à terre.

A ce signal impatiemment attendu, M. le bedeau de la cathédrale se pendit à la corde de la grosse cloche, tandis que, mêlant leurs voix plus grêles et plus précipitées à celles de leur doyennes, les cloches du Séminaire, du collège des Jésuites, des Ursulines et de l'Hôtel-Dieu entonnaient aussi l'hymne de la réjouissance.

En face de la grande église, dans un petit groupe à part, se tenaient plusieurs de nos connaissances que le lecteur sera sans doute fort aise de trouver saines et sauves à Québec.

D'abord, au premier rang étaient Mme Guillot et son fils, Louis Jolliet ainsi que Mlle de Richecourt, appuyée sur le bras de son cousin, le chevalier de Mornac; derrière eux se tenaient Joncas avec son ami le Renard-Noir et maître Jacques Boisdon, le propriétaire de l'auberge du Baril-d'Or. Il hébergeait en ce moment Mornac avec Joncas et le Huron arrivés de Montréal depuis une quinzaine de jours.

—J'aimerais mieux, disait Mornac à sa cousine, la voix mâle du canon que le caquetage de ces cloches!

—Pourquoi ne tire-t-on pas l'artillerie? demanda Jeanne.

—Il paraît que Monseigneur le Vice-Roi, par un excès de modestie, assez rare par ma foi chez les militaires, a su qu'on se préparait à lui faire une réception magnifique et a refusé tous ces honneurs. Mais voici le cortège qui s'approche.

On entendit le bruit des acclamations qui montaient et gagnaient de plus en plus la rue de l'église, à mesure que Monseigneur et sa suite avançaient.

Tout à coup, tournant l'angle de la demeure de l'évêque, apparurent vingt-quatre gardes à cheval.

Pour honorer son représentant, Louis XIV avait voulu que les gardes deM. de Tracy portassent les couleurs royales.

Aussi était-ce merveille que de voir l'or et l'argent ruisseler sur leurs riches uniformes de velours et de satin.

Quant aux chevaux, splendidement caparaçonnés, joyeux de se sentir enfin libres sur la terre ferme après une longue traversée, ils s'en venaient piaffant avec ardeur et grâce, en rongeant impatiemment le mors dont ils tachetaient, sans souci, l'or et l'argent massifs.

Après les fiers vingt-quatre gardes, venaient quatre pages non moins richement vêtus que les premiers.

Enfin, suivi de ses laquais, apparut le Vice-Roi lui-même. C'était un beau vieillard à l'air martial et imposant. Le poing droit appuyé sur la hanche, à la royale, le panache blanc de son large chapeau tout galonné d'or effleurant son épaule, il contenait de sa main gauche son nerveux coursier et s'avançait en saluant les colons qui l'acclamaient à l'envi.

A côté de lui se tenait M. Le chevalier de Chaumont, son ami et protégé, qui fut plus tard ambassadeur de France à Siam.

Le resplendissant soleil de juin, qui tombait en plein sur toutes les splendeurs du cortège et sur le brillant acier des armes des soldats de Carignan, faisait jaillir mille gerbes de lumière qui scintillaient comme un foyer de flamme dans tout le parcours de la rue de l'église.

—Sapreminette! s'écria la voix grasse de Jacques Boisdon, sapreminette, que c'est beau!

En ce moment, M. le bedeau qui venait de passer la corde de la cloche à un aide, lequel sonnait à son tour à force de reins et de bras, laissa voir sa figure béate entre les deux battants de la porte de l'église. Il l'ouvrit toute grande et l'on pût apercevoir Monseigneur de Laval vêtu pontificalement et accompagné de son clergé. Arrivés près du seuil, tous s'arrêtèrent et attendirent gravement l'arrivée du Vice-Roi.

Celui-ci, aidé de M. de Chaumont qui s'était empressé de descendre de cheval, mit pied à terre en face du portail. Il mit bas son chapeau de feutre dont la longue plume traînait par terre et entra, tête nue dans l'église.

L'évêque le salua avec grande dignité lui présenta de l'eau bénite et le mena proche du choeur à la place qu'on avait préparée sur un prie-Dieu.

Mais, disent les relations du temps, M. de Tracy, quoique malade et affaibli de fièvre, se mit à genoux sur le pavé sans vouloir même se servir du carreau qui lui était offert.

Les grandes voix de l'orgue éclatèrent alors et se mirent à se rouler amoureusement sous les arceaux de la voûte en mêlant leur harmonie au chant solennel duTe Deum.

Lorsqu'il fallut sortir de l'église, Monsieur l'évêque vint reprendre Monseigneur de Tracy et le reconduisit, au milieu de la foule qui avait encombré l'église à la suite du cortège, jusqu'à la porte, dans le même ordre et avec les mêmes honneurs qui l'avaient reçu en entrant.[50]

[Note 50: Voir leJournalet lesRelationsdes Jésuites, l'Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, etc.]

Toujours au son des cloches et au bruit des vivats de la population, leVice-Roi remonta à cheval et se dirigea vers le château Saint-Louis.

M. de Mésy, le gouverneur, n'était plus là pour l'y recevoir, étant mort quelques semaines auparavant, le septième jour de mai.

Son humilité et sa charité pour les pauvres lui avaient fait demander d'être enterré avec eux dans le cimetière de l'Hôtel-Dieu. On avait fait élever sur sa fosse une grande croix qu'on y voyait encore au temps où la Mère Juchereau de St. Ignace écrivait sonHistoire de l'Hôtel-Dieu de Québec,c'est-à-dire vers 1716.

Du moins le vieux capitaine n'avait pas eu à subir l'affront de l'enquête que M. de Courcelles, le nouveau gouverneur qui n'était pas encore arrivé, était chargé de faire contre lui au sujet de ses différents avec le Conseil-Supérieur.

A peine rendu au château du Fort, M. de Tracy dut recevoir la députation des notables de la ville, ainsi que celles des Hurons et des Algonquins qui se montrèrent des plus empressé à lui faire leur cour.

Ces derniers accompagnèrent leurs compliments de présents à leur manière. M. de Tracy prit beaucoup de plaisir à leurs discours. Il leur répondit fort obligeamment par un interprète et leur promit de les secourir et de les protéger contre les Iroquois de tout son pouvoir, dès que les troupes attendues de France seraient toutes arrivées. Mais comme le reste du régiment pouvait tarder à venir, il promit aux Sauvages, nos alliés, de leur donner, sous peu de jours, un certain nombre d'hommes pris dans les huit compagnies déjà rendues à Québec, afin de commencer tout de suite à construire la série de forts que l'on voulait élever sur les bords de la rivière Richelieu, pour contenir les Iroquois dans leur pays.

Quelques jours après, Mornac qui brûlait du désir de présenter ses hommages au Vice-Roi, mais qui avait prudemment attendu que le marquis fût remis de ses fatigues et, en conséquence mieux disposé à l'entendre, le chevalier du Portail de Mornac se faisait annoncer chez Monseigneur de Tracy.

Il avait eu soin de se munir de tous ses papiers de famille, qui étaient restés dans sa valise, à l'hôtellerie du Baril-d'Or, et témoignaient de sa bonne vieille noblesse.

C'était tout ce qui lui restait en héritage de ses aïeux, mais certes! c'était beaucoup pour lui.

M. de Tracy reçut le chevalier gracieusement et voulut ouïr sur le champ les aventures de Mornac, dont on lui avait déjà parlé.

Comme bien on le pense, le Gascon ne se fit pas prier et déploya dans son récit une verve et un entrain qui lui gagnèrent aussitôt la sympathie du Vice-Roi.

—Je crois que je vais pouvoir vous être utile, lui dit M. de Tracy, lorsque le chevalier prit congé de lui.

A quelques jours de là, Mornac, que le marquis avait fait mander par le capitaine des gardes, ne faisait qu'un bond du château Saint-Louis à la demeure de Mme Guillot.

Quand on l'eut introduit auprès de Mlle de Richecourt, il s'écria joyeusement:

—Victoire, belle cousine, victoire! Monseigneur vient de me nommer lieutenant à la place d'un officier de Carignan, mort durant la traversée!

—Oh! quel bonheur pour nous deux, Robert! repartit Mlle de Richecourt dont la figure prit aussitôt le plus grand air de félicité.

—Hélas! ma bonne Jeanne, un regret vient pourtant se glisser entre nous et cet heureux évènement. C'est que j'ai reçu l'ordre de partir demain matin avec ma compagnie pour aller commencer la construction des forts sur le Richelieu.

—Ah!… et notre mariage…!

—Retardé, ma pauvre amie, forcément retardé!

—Encore!… Mon Dieu! Robert, que tous ces délais me semblent de mauvais augure! N'allez-vous pas courir maints dangers dans cette expédition? Et s'il allait vous arriver malheur. Ah! j'en mourrais!

—Voyons! ma chère Jeanne, lui dit Mornac en pressant une main qu'on ne lui refusait plus maintenant, voyons mon amie, soyez raisonnable! Quels dangers puis-je coureur de la part des Iroquois, au milieu de ma compagnie de braves soldats qui ont guerroyé contre les Turcs et ont eu maille à partir avec des hommes autrement redoutables que ces moricauds de Sauvages. Loin de craindre, je me sens heureux d'aller me promener en triomphateur dans ces mêmes régions qui m'ont vu, l'an dernier, passer ignominieusement enchaîné comme un vil captif. Le blason des Mornac a reçu alors une tache qui ne peut être lavée que dans le sang iroquois. Soyez tranquille, ma bonne Jeanne. Vous me reverrez en deux ou trois mois, et alors…

Un long baiser chaudement appliqué dans la petite main de Mademoiselle de Richecourt, compléta la phrase interrompue.

Jeanne secoua la tête et dit tristement:

—J'ai été si peu favorisée jusqu'aujourd'hui par le sort, qu'il me semble que la mauvaise fortune tient pour toujours son oeil jaloux sur moi, et que je ne dois m'attendre qu'à des mécomptes et des malheurs!


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