III

[*]Pigavient de l'adjectifpig, qui veut dire mutin, éveillé. Les jeunes filles de Stockholm ont mérité d'en faire le substantif qui les désigne.

[*]Pigavient de l'adjectifpig, qui veut dire mutin, éveillé. Les jeunes filles de Stockholm ont mérité d'en faire le substantif qui les désigne.

«Plaise à Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le verre.... et bon appétit!...»

Les deux pigas sortirent en faisant force révérences.

Axel découpa lestement un jerper, sorte de gibierde la taille d'un fort pigeon, à la chair blanche et savoureuse, dont le fumet délicat excite l'appétit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cerclé de fer d'une bouteille à fine encolure.

«Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres, à la santé de vos amours.

—Attendez donc!

—Quoi!

—La seconde bouteille!

—Alors, dépêchons de boire la première.»

Le souper fût très-gai, plein de verve: les deux jeunes gens étaient de joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en homme qui veut se taire et écouter. Axel ne demandait qu'à parler: il n'attendit pas le troisième verre pour commencer ses confidences.

«Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez pas m'interroger et vous brûlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc pas boutonné comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrès.

—Je n'interroge jamais! dit Georges.

—Mais vous écoutez toujours.

—C'est un peu mon métier.

—Vous vous arrangez de façon à cumuler le bénéfice du silence et de l'indiscrétion.

—Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler?

—Au fait, que voulez-vous savoir?

—Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre.

—Eh bien, sachez donc que la comtesse—car c'est de la comtesse qu'il s'agit, j'imagine!...

—Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons?

—Enfin, voilà un cri du cœur, et il vous comptera plus auprès de moi que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange.

—Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun.

—La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis à un démon.

—Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi.

—Alors, j'abrège; donc, M. le comte de Rudden était un assez piètre sire, pour ne pas dure plus, et il mérita.... tous les malheurs qu'il n'a pas eus. Enfin, après cinq ou six ans de cet enfer anticipé qu'on appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la première politesse qu'il eût jamais faite à sa femme. Il la laissait jeune, riche et belle, et avec un passé de malheur que beaucoup d'hommes auraient bien voulu lui faire oublier.

«La comtesse est la franchise même. Elle ne feignit donc point une douleur à laquelle d'ailleurs personne n'aurait crû. Mais elle porta sévèrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientôt les plus agréables de la ville. M. de Rudden eût été assez étonné de la métamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa veuvefut demandée en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison de se mettre sur les rangs, et même par d'autres. Celui-ci convoitait sa fortune; cet autre, sa beauté; un troisième, l'appui naturel qu'il trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient à tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne: elle n'aimait point. Mais les amants repoussés devinrent pour elle les plus dévoués des amis. Que ceci soit dit à leur louange et à la sienne.

—Et vous chevalier?

—Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais j'étais en France quand Mme de Rudden revint à Stockholm, et, à mon retour, je la trouvai si fortement retranchée dans sa position de veuve inexpugnable, que je résolus de commencer comme les autres avaient fini.

—Et de finir comme ils avaient commencé?

—Point, mais de me résigner tout d'abord à l'amitié sans passer par l'amour.

—C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sûr, à ce qu'on prétend. La belle veuve ne vous aura pas su gré de votre discrétion rare.... croyez-en ma vieille expérience.

—Quel âge avez-vous, mon cher Georges?

—Vingt-six ans, mon cher Axel.»

Axel se mit à rire.

«Mais les années de campagne comptent double! reprit le comte. Oui, continua-t-il, les femmes qui se défendent le mieux aiment cependant à être attaquées, ne fût-ce que pour se défendre! Elles veulent se refuser,mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point.

—Ceci peut être vrai à Paris; mais c'est un manège de coquette, et nous ne comprenons guère toutes ces subtilités. Soyez certain que vous jugez mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai déjà dit: c'est la simplicité même. Elle est trop bonne pour se complaire au spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop étrangère à tout calcul de vanité pour traîner après elle un cortège de cœurs captifs. Je vous le répète: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature tout à fait comme une autre. Le jour où elle aimera, elle est femme à le dire la première et à mettre loyalement sa main dans la main de l'homme qu'elle aura choisi. Oh! celui-là sera un homme heureux, et je bois à sa santé!» continua le chevalier en choquant son verre contre celui du comte.

Georges était devenu très-sérieux. Il trinqua sans boire.

«Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant, qu'est-ce donc?

—C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantôt dix ans, une amitié passionnée; ou plutôt il a de l'amour.—Allons! ne vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos préférences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincères. Christine estsa dame, comme disaient nos pères, et nos pères disaient bien. Il a pour elle le culte chevaleresquedes preux du moyen âge; il irait se faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pensée au cœur et son nom sur les lèvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des amours comme celui-là tous les soirs! Christine le sait et s'en montre profondément reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relâche tous les six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'âge ni la taille qu'il faut pour aller chanter:Je suis Lindor! sous les fenêtres de Rosine. Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des ridicules d'un prétendant suranné. Il désire assez, n'espère pas beaucoup, et ne demande rien. «Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous êtes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons à peu près du même âge.» Ce brave major calcule à sa manière. «Je n'ai pas le droit d'être impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous voudrez,—toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voilà! vous savez où je suis.... j'y reste; vous n'avez qu'à me faire un signe, et même c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela!

—En attendant, soyons amis! répond Christine, car je ne fais cas de personne plus que de vous.»

«Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amitié qu'aucun nuage n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se remarier ou de n'épouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit; mais on l'a répété devant lui, et il s'est contenté de répondre par un gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, à quel point nous en sommes, et il est fort possible que tout ceci vous donne à penser.

—Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera quelque jour le plus heureux des maris.

—Et moi je crois que vous ne croyez que la moitié de ce que vous dites; mais c'est déjà beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part: tous les soupeurs ont disparu; peut-être serez-vous bien aise de rêver tout seul: partons!»

Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de somnambule: les deux jeunes gens quittèrent les derniers le bel établissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu'à sa porte, sur la grande place duStortorget, la plus belle de Stockholm, et, après lui avoir souhaité des songes d'or, il reprit le chemin des quais en fredonnant un air d'opéra.

Le vin de Champagne, après un bal, n'a pas les vertus narcotiques de l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rêves, ce furent des rêves à demi éveillés. Ses yeux mal fermés revoyaient toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui; il entendait encore les préludes de la valse de Weber; il pressait contre sa poitrineune taille fine, souple, frémissante; il respirait ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de l'éventail et du mouchoir de la comtesse: son front brûlait. Puis, tout à coup, il éprouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur le Mélar, la neige étendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui tendait les bras. Il s'élançait vers elle, et, au moment où il allait l'atteindre, les épaulettes du major lui barraient le chemin.

Le réveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre, préparant le thé, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil était paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: à midi, il ne faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journée à ranger ses papiers et à s'installer un peu: il ne sortit pas.

Le lendemain, la matinée était souriante, le ciel bleu: Georges fit atteler deux beaux chevaux dalécarliens que le chevalier de Valborg lui avait cédés, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est comme le Saint-Cloud de la Suède, et l'on y va par des routes charmantes, que fréquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait en ville, à la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traîneau fermé, qui en sortait. Il était lancé au grand trot. Le givre brodait d'arabesques la vitre obscurcie; c'est à peine si Georges put distinguer une forme à demi couchée surles coussins. Il vit cependant que c'était une femme, mais il ne vit pas autre chose.

Arrivé à la hauteur de la petite église de Sainte-Clara, située vers le milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse à son cocher, qui le mena chez elle et sonna.

«Madame n'y est pas!» répondit le concierge, honnête Danois dont on avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions, d'une hallebarde et d'un baudrier.

Georges descendit et se nomma.

«Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le monde, fit avec une majestueuse solennité l'incorruptible gardien.

—Au château!» dit le jeune homme assez brusquement.

Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrêtèrent tout en sueur au pied de laMontée des Lions, rampe gigantesque dont les lions de Charles XII semblent défendre l'accès. La sentinelle et le cocher échangèrent quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intérieur du palais, traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, disposée en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air assez soucieux; Georges l'évita et fit demander le chevalier de Valborg. On lui répondit au bout d'un instant que le service retenait le chevalier dans les appartements. Georges écrivit au crayon sur sa carte: «J'ai besoin de vous: venez! On dit quevous serez libre à huit heures; je vous attendrai depuis sept.»

Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux, et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dîna pour tuer le temps et rentra chez lui.

A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le fit bondir.

C'était le chevalier.

«Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment, j'avais besoin de vous voir.

—Je m'en doutais: aussi me voilà!

—Merci encore! Eh bien?

—Est-ce que vous savez déjà...

—Rien! Qu'y a-t-il?

—Avez-vous vu la comtesse?

—Non.

—Êtes-vous allé chez elle?

—Oui, sans être reçu... Je suis d'assez méchante humeur...

—A quelle heure y êtes-vous allé?

—A quatre heures.

—Elle était partie.

—Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici!

—Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites là. C'est une injure gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous repentirez de vos paroles.

—Soit! je m'en repens déjà; mais, de grâce, ou est-elle?

—Près d'Upsala, chez son oncle, qui est très-mal. La nouvelle est arrivée à deux heures; la comtesse est partie à trois!...

—Et... quand revient-elle?

—On ne sait.

—Upsala... c'est loin d'ici?

—Trente ou quarante lieues.

—J'y peux aller?

—Oui, si vous voulez la perdre!

—Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer.

—Il est évident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas.

—Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi.

—Allons, ne vous fâchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.»

Christine ne revint point à Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul qu'elle était absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense très-souvent.

Le comte de Simiane était jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais il y en avait déjà sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il avait connu la meilleurecompagnie de l'Europe et passé quelques hivers dans des capitales plus renommées pour leur élégance que pour leur moralité. Beau, distingué, spirituel et discret, il n'avait pas rencontré beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien régime.

La facilité du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe point à se plaindre, mais qui donne souvent à nos relations une légèreté fâcheuse et à nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait la cour à une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait cela être poli, et il était trop bien élevé pour ne pas être poli avec tout le monde. Mais ces intrigues, nouées par la fantaisie, dénouées par le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui coûtaient: le plaisir n'est pas même la petite monnaie du bonheur. Des millions de centimes ne font pas toujours une pièce d'or; il y a manière de compter. Si Christine fût restée à Stockholm, sans doute il eût été pour elle un poursuivant plus redoutable que les autres. Il eût apporté à son attaque cette furie française, qui peut conquérir autre chose que des provinces. Ou Christine eût été vaincue, et Georges, après les premiers enivrements, n'eût pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa résistance, la noble femme eût fait vibrer en lui la fibre irascible et maladive de la vanité, et la tendresse serait morte, en naissant, des blessures de l'orgueil.

L'absence arrangeait mieux les choses. Elle paraît d'une grâce nouvelle Mme de Rudden, si séduisante déjà; elle lui donnait la seule chose qui pût lui manquer: le prestige de l'éloignement et le mérite de l'impossible.Les femmes qu'elle laissait après elle n'avaient ni sa beauté ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en détournait Georges. Il lui dut ainsi les premières heures de solitude que sa jeunesse eût connues. La solitude, qui est mortelle aux petites passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les épurant. Il y a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur séve et leur vie que dans les couches les plus reculées de l'humus profond; il y a des amours qui ne s'épanouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pénétré dans les cœurs jusqu'à la source sacrée des larmes. Georges avait échangé avec Christine un regard, quelques paroles, à peine un serrement de mains dans l'émotion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il avait pour elle un culte idéal; au bout d'un mois, il l'aimait.

Et Christine? Christine ne fit de confidences à personne, et l'on ne sait jamais ce qui se passe dans le cœur des femmes,—même quand elles le disent! Quelques amis pourtant reçurent de ses lettres. Depuis longtemps, à chacune de ses absences, elle écrivait au baron de Vendel. Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait été appelée en toute hâte près d'un oncle malade dangereusement. Au bout d'un mois, Axel lui-même reçut une lettre. C'était la première fois que Mme de Rudden lui écrivait. Axel était l'ami de Georges.

Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la lettre à la main, et toute ouverte.

«Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il; à d'autres, mon cher!... On ne m'adresse à moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas à mon mérite que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions de l'auteur....

—Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet.

—Vous êtes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez donc que vous n'êtes pas même nommé, et qu'il n'y a point depost-scriptum!»

Georges dévorait la lettre des yeux.

«Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez.

—Je vous préviens que je n'en crois rien, répondit le comte tout en lisant.

—Français et modeste!» reprit Axel en riant.

La lettre était courte et simple. La comtesse annonçait la mort de son oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore près de la veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'était à peu près tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point une seule allusion qui se pût rapporter à lui dans sa lettre; mais on découvrait dans son ensemble une nuance de rêverie tendre et des expressions à demi voilées de souvenirs et d'amitié, dont la gracieuse comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis-à-vis d'Axel.

«Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a écrit en français.

—C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le monde.

—Oui, mais jamais entre nous, à moins que.... enfin ne m'en faites pas dire davantage.»

Valborg sortit enoubliantla lettre.

Georges passa la journée à la lire et à la relire. Il en creusa les phrases, et il en pesa les expressions, s'efforçant de découvrir le mot pensé sous le mot écrit. Mais elle était d'une convenance et d'une mesure parfaites. Ce sont les qualités qui distinguent les femmes du vrai monde. Georges put soupçonner une intention générale, si le chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dût tirer avantage. Sans doute, c'était peu pour lui; mais pour elle, n'était-ce point déjà beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire lui-même la réponse que celui-ci devait envoyer à la comtesse. Le premier jet ne lui réussit pas: il s'aperçut à la lecture que cette lettre d'un ami était celle d'un amoureux, qu'il mettait une déclaration dans la bouche du chevalier, et que sa passion brûlante courait sous la plume froide d'Axel. «Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour moi! il y a là un danger et la chose est délicate.» Il jeta son brouillon au feu, recommença et fut plus content de la seconde épreuve. C'était à peu près possible. Il parlait d'amitié, de souvenir.... des vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui l'avaient suivie, des espérances qui l'attendaient.... Si réservée que l'expression fût toujours, on devinait comme un trouble secret.... Après une phrase assez émue, Georges glissason nom assez habilement, en disant qu'il avait plus d'une fois demandé des nouvelles de la comtesse: rien de plus. Axel relut, approuva la rédaction, en se félicitant lui-même des progrès qu'il avait faits dans la langue française. «Ce n'est plus du français de Stockholm, c'est du français de Paris, disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fâche,» ajouta-il. Il recopia la lettre et l'envoya.

Au bout de trois semaines, Axel reçut un second billet plus court que l'autre. Il le porta sur-le-champ à son ami. Georges y trouva comme un souffle de printemps: l'espérance y battait des ailes; la vie courait et frémissait dans ces lignes écrites à la hâte pour demander les drames de Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une émotion visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point encore l'époque.

Cependant les premières brises de mai passent tièdes sur les montagnes; la sève court dans les branches flétries qui se relèvent, les bourgeons roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se déplient, vertes au bout des rameaux noirs encore et déjà gonflés; la mousse refleurit avec la bruyère sur les rochers de granit, et lescataractes, secouant leurs chaînes de glace, sonnent et retentissent dans les bois.

Le Mélar était libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne retenaient point à Stockholm les affaires de la diète ou des charges à la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait à ses villégiatures dans les châteaux.

Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il avait été reçu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, après avoir parcouru les détours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses îles, visitant ses villages, prenant et débarquant partout ses passagers.

La première excursion de M. de Simiane le conduisit au château de Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre qui habite ce splendide domaine marche à la tête de la noblesse du royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicité, cette courtoisie et cette grâce à la fois familière et digne, qui tient des réceptions princières et de l'hospitalité patriarcale.

Georges ne trouva au château que la vieille comtesse douairière de Brahé. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de deux jeunes enfants était allée battre les buissons dans le parc avec une amie en visite. Georges fut retenu à dîner. Le château est curieux pour un étranger, tout plein de souvenirs d'héroïsme et d'amour. Mme de Brahé racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois,qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'écoulèrent donc assez vite, et la noble hôtesse en était encore à la seconde édition de cette élégie sentimentale de la belle Ebba Brahé, qui fut la Bérénice et la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un œil distrait par la fenêtre ouverte, aperçut deux jeunes enfants, le frère et la sœur, qui s'en venaient courant dans la grande allée du parc. Deux femmes les suivaient: l'une était la comtesse de Brahé, avec laquelle Georges avait dansé une fois ou deux pendant les dernières fêtes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais à l'élégance de sa tournure et à la désinvolture superbe de son mouvement, M. de Simiane ne pouvait hésiter une seconde. En faut-il tant pour reconnaître la femme aimée? Un des enfants, revenant vers elle, la tira par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'émotion. Tout son sang reflua au cœur: il retomba, plutôt qu'il ne s'assit dans son fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la cheminée un album de dessins, et se mit à étudier les costumes pittoresques de la Dalécarlie.

Bientôt la porte s'ouvrit à deux battants, et les marmots, courant à leur grand'mère, répandirent sur ses genoux leurs mains pleines de fleurs.

«Mes petits-enfants! dit à Georges la vieille comtesse en promenant des caresses sur les deux têtes blondes.

—Charmants!» murmura Georges, déjà revenu de sa trop soudaine émotion.

Les deux femmes entraient au même instant.

«Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mère et les deux enfants, la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges, à demi caché par le dossier de chêne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mère, je vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant à genoux à côté des enfants, aux pieds de la vieille comtesse.

—Christine! Christine! que fais-tu?» dit en riant l'autre jeune femme, qui venait de saluer Georges.

Christine se retourna, toujours à genoux, et aperçut M. de Simiane. Elle resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un ravissement muet.

«Monsieur de Simiane! ma chère comtesse, dit la vieille dame en manière de présentation.

—J'ai déjà vu monsieur,» dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses cheveux.

«Quel beau groupe vous faites tous ainsi!» s'écria la jeune veuve en se rapprochant d'eux.

Plus d'un peintre, en effet, eût voulu reproduire sur sa toile cette belle scène pleine de grâce. La vieille grand'mère, avec son visage blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevères et d'anémones, souriait à ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre elle à demi effrayés; Christine, encore à genoux, tournée vers Georges, le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouchée de la biche inquiète au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son teint; son œil nageait dans une sereine lumière; levent, qui s'était joué dans ses cheveux, avait enlevé aux larges ailes du chapeau une de ses tresses, dont les anneaux dorés retombaient sur sa poitrine. Elle tenait à la main une branche d'aubépine fleurie, renversée sur son épaule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent autour des madones dans les tableaux du Pérugin.

Georges, immobile et charmé, gravait ces belles images dans son âme.

Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-être garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne s'en aperçut. Christine tenait toujours la branche d'aubépine en fleur, qui se dressait entre eux, ombrageant les deux têtes et secouant sur elles ses grappes blanches et parfumées.

«Ainsi la présentation est toute faite! dit Mme de Brahé. Vous vous connaissiez? Je vous en félicite l'un et l'autre, et je n'en suis que plus heureuse de vous réunir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journée.»

Cette journée-là fut courte pour Georges. C'était une de celles que, dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme éprouvait un immense bonheur à retrouver Christine. Jamais il ne l'avait si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-être parce qu'il était seul, dans cette intimité toute cordiale, à goûter le charme qui était en elle. La comtesse était tout en noir; il trouva que lenoir était la toilette distinguée par excellence, et la seule qui convint à une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de quelques nœuds les longs crêpes du deuil, relevaient ce que cette couleur seule eût eu de trop sévère peut-être. Lui, de son côté, fut plein d'esprit, d'entrain et de gaieté. Il avait plus de fleurs épanouies dans l'âme que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons du parc, et si Christine eût pu écouter son cœur, elle eût entendu chanter tous les rossignols dû printemps de l'amour. Elle aussi était heureuse; mais son bonheur était mêlé d'un trouble secret, et tout voisin de la crainte.

Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'après-midi et le ramener à Stockholm. Christine demeurait de l'autre côté du lac, qui n'est pas très large. A quelque distance du bord, on pouvait, des fenêtres du château, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre à un petit débarcadère, construit pour l'usage des deux châteaux amis. La barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'après avoir vu les chevaux sur l'autre.

Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu'à sa voiture, et que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il stoppait un instant pour échanger ses lettres, et repartait aussitôt. L'arrangement proposé était chose toute naturelle, et personne ne fit d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqué le passage du bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs n'éprouvassent la même mésaventure. Aussi quand le moment approchait, elle songeait beaucoup plus à les hâter qu'à les retenir. C'est de quoi Georges n'eut garde de se plaindre.Quant à Mme de Rudden, elle avoua depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volonté. Elle suivait l'impulsion donnée, sans avoir même l'idée de la résistance; les autres voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fébrile; quand elle embrassa la petite-fille de son amie:

«Vous me faites mal! dit l'enfant, étonnée de sa brusquerie soudaine.

—Enveloppez-vous bien, ma toute belle,» dit la grand'mère, croyant que c'était de froid qu'elle tremblait.

Georges, le chapeau à la main, paraissait d'un calme superbe; mais l'impatience le dévorait: il trouva qu'on prolongeait singulièrement les adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes échangent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien précieux.

Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque.

«Adieu!—au revoir!—à bientôt!—écrivez-nous!»

Toutes ces exclamations retentirent à la fois; puis les deux châtelaines rentrèrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les voyageurs en pleine eau.

Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un rameur, Suédois pur sang, qui n'entendait pas un mot de français, l'étrangeté de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardèrent en souriant, et se dirent que ce n'était pas ainsi qu'ils auraient cru se retrouver.... «Car nous devions nous retrouver! dit Georges.

—Je le désirais,» répondit Christine avec cette simplicité et cette franchise que tous ses amis louaient si fort en elle.

Ils étaient assis l'un près de l'autre sur une planchette étroite, à l'arrière du batelet. Le lac Clara, qui succède au Mélar, n'est pas très-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des ondulations charmantes. Çà et là des roches de granit et de porphyre, couronnées d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des géants pétrifiés; deux ou trois petites îles, jetées au milieu du lac irrégulièrement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau, auquel la grande masse carrée des constructions de Skokloster, bâti avec l'imposante lourdeur des premières années du dix-septième siècle, servait de fond magnifique. La soirée était splendide; de petits nuages roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si délicatement bleu; des vapeurs blanches, argentées, chassées par un vent frais, roulaient sur le lac vert et transparent, troué de mille fossettes, comme la joue d'un enfant qui rit.

Les circonstances extérieures exercent sur nous plus d'influence qu'on ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au romancier de les décrire, parce qu'elles modifient souvent les sentiments chez ses personnages. En tête-à-tête, sous le ciel et au sein de la belle et libre nature, on ne parle point à une femme comme on ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le privilège de notre âme de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles qui l'entourent.

M. de Simiane et Mme de Rudden éprouvèrent d'abord un instant de contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la première fois, sous l'empire d'une émotion vraie et profonde. Pour avoir trop à se dire, ils ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble même, et plus encore de celui de Christine. Il regardait à la dérobée sa belle compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri. Elle fit un mouvement pour ramener son châle sur sa poitrine, et, comme le cachemire rebelle volait au vent sur ses épaules, Georges prit les deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce câlinerie d'une jeune mère. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins, Georges effleura sa main.

«Comme vous avez froid!» lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante.

«Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait très chaud chez la comtesse; l'air est vif, j'ai été saisie. Ce ne sera rien; le trajet est si court!»

Georges, sans répondre, jeta aux pieds de Christine son vêtement de dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui éloignait toute idée de galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour l'engager à le reprendre, il se mit à genoux, et, malgré elle, il enveloppa ses petits pieds captifs.

«Comment êtes-vous, maintenant?

—Mieux, tout à fait bien! Et vous!

—Oh! moi!...»

Il prononça ces deux mots d'une voix où son âme émue vibrait tout entière. Il ne s'était point relevé, et il la regardait à genoux. C'est peut-être ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer avant de les aimer, et leur regard à elles nous arrive plus doux, en glissant à travers les cils, sous leurs longues paupières. Elles ont alors, tout en nous voyant, cette expression d'œil fermé si ravissante, que Raphaël donne toujours à ses plus belles madones. Une tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de Georges. Il avait éteint le feu de la passion dans ses yeux, qui n'avaient plus que l'humide éclat des larmes prêtes à couler. Ces yeux noirs, Christine les fixa malgré elle, attirée, retenue et comme fascinée par un charme magnétique. Elle était redevenue pâle. Sa poitrine ne battait pas, mais sa bouche frémissait, et l'ombre de ses cils abaissés palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau.

«Relevez-vous!» dit-elle à Georges si bas, qu'à peine il entendit; et comme il restait toujours à genoux: «Je vous en prie! continua-t-elle en lui tendant la main.

—J'étais si bien!» répondit-il. Cependant il se rassit près d'elle en gardant sa main.

Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence?

«Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on dirait que vous avez peur de réveiller les poissons du lac.

—Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rêves.

—Attendez, pour rêver, que vous soyez seul.»

Il ne répondit pas.

«Que ce vieux manoir est beau!» dit Christine, comme effrayée de ce silence. Et elle montra de la main les tourelles du château de Brahé tout inondées des feux du soir.

«Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi qu'il est lié maintenant à mes plus chers souvenirs.»

Un pli léger fronça le beau front de Christine; elle parut contrariée de l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mêmes.

Il s'en aperçut.

«Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-être unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai jamais?...»

Christine eut un geste de naïf effroi.

«Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui, l'âme douce et clémente!»

Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et parler ainsi.

«Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitôt vous perdre!... j'ai un secret là.... dans le cœur.

—De grâce, ne me le dites pas!»

Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses émotions étaient soudaines et brusques, Christine craignit de l'avoir blessé.

«Pas maintenant! fit-elle.

—Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous déplaît de l'entendre?

—Déplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas.

—Oh! merci! reprit-il à son tour, merci du fond de l'âme. Les autres savent combien vous êtes belle.... moi seul, à présent, je devine combien vous êtes bonne.

—Ne m'en faites donc jamais repentir!» dit Christine avec un sourire pâle, en lui abandonnant sa main.

Georges la regarda: son visage était comme transfiguré, sa joue s'animait d'une vive rougeur, comme si elle eût reflété la pourpre posée de ces aurores boréales qui se lèvent sur la neige de son pays; son œil était limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son âme s'épanouissait dans le bonheur, comme une fleur sous le soleil.

Georges éprouva une folle envie de se jeter à ses pieds, de la serrer dans ses bras et de jurer sur ses lèvres tous les serments de l'amour.

Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais il n'avait qu'un mouvement à faire pour les voir.

Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-même s'était pressée sur ses lèvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers. Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit à Christine combien elle avait été la préoccupation de sa pensée; il lui avoua que la première fois qu'il l'avaitrencontrée sur le Mélar il l'avait jugée hautaine et fière, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal du lendemain, où tous étaient comme éblouis de sa beauté, lui s'était senti pénétré de sa grâce; il avait compris qu'une destinée peut tenir dans un moment, et que sa vie désormais, ce serait elle! Aussi, depuis son départ, il l'avait cherchée partout. Il n'avait eu qu'une sensation heureuse: c'était un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait porté.

«Que je porte toujours,» reprit Christine en tirant son mouchoir.

Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, émanations pures; haleine céleste, charme pénétrant, donnent l'éternité aux reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les âmes et les retiennent comme d'invisibles liens.

«Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aimée.... car je vous aime, Christine! Je vous aime avec la pureté des premières passions de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une âme virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un cœur ami pour épancher mon cœur, obligé de garder en mon sein un secret brûlant, sans pouvoir le répandre!

—Et moi! dit-elle, comme entraînée par sa violence, croyez-vous donc que j'aie parlé?»

Elle ne lui fit jamais d'autre aveu.

«Je ne sais, ce que fait lePrince-Karl, murmura le batelier en se retournant vers Christine.

—Il viendra, Piers! répondit la comtesse; soyez tranquille!»

On était arrivé au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites vagues berçaient le batelet, qui s'en allait à la dérive, doucement. L'homme avait repris à demi son lied, dont la mélodie lente et plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles d'un chant populaire de la Dalécarlie, familier aux bateliers du lac Mélar, et dont la première strophe débute ainsi:

Perdus tous deux dans la steppe infinie!

De temps en temps Georges et Christine en écoutaient un vers, puis leur pensée revenait à eux-mêmes.

«J'en étais arrivé, continua Georges, à ne plus même oser parler de vous. Sur une femme, toute question est indiscrète, et quelle femme est jamais entourée de plus de respect que la femme vraiment aimée?»

Christine le remercia du regard.

«Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquiétudes! vous si belle, vous devez être adorée; vous si tendre;—car vous êtes tendres, Christine,—vous devez aimer....

—Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tête doux et triste, je n'ai jamais pu!

—Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais?

—Voilà lePrince-Karl!» dit le rameur en sautant sur les avirons.

Une colonne de fumée épaisse envoyait une spirale noire derrière les sapins et les mélèzes d'une petite île qui cachait encore le bateau. Christine tendit une main dégantée au jeune homme.

«Est-ce votre réponse? demanda Georges.

—Que vous êtes exigeant!... déjà!

—Eh bien, non! reprit-il, ne répondez pas. Je ne demande plus rien.... Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse ma vie à vos pieds, mon bonheur dans vos mains.»

LePrince-Karlavait tourné l'île, et, jaloux sans doute de regagner le temps perdu, il arrivait à toute vapeur. Le remous des ondes battues par ses aubes puissantes fit danser la barque à la pointe des vagues. Christine, qui s'était levée, chancela. Georges étendit les bras pour la soutenir: elle frémit sous sa rapide étreinte....

«Christine, Christine! lui dit-il à voix basse, je vous aime de toute mon âme!»

Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrière. On avait accosté.

«Adieu, madame,» dit Georges en la saluant et le pied déjà sur la première marche.

Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges, debout près du pilote, agita son mouchoir. L'air ému lui apporta le parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'était le mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gardé. Il cacha dans sa poitrine cette première relique de l'amour, si chère et si douce.

«Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothèque en mon honneur! Qui donc a été assez fou pour dire du mal de la Suède, ou assez sot pour le croire? La Suède est un pays charmant, et Stockholm vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaieté folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature. Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le soir, à la même place, tu marches sur des fleurs!

Tu as trop d'esprit pour me demander d'où me vient cet accès de lyrisme, et quel besoin j'éprouve tout à coup de chanter un hymne au mois de mai!

Puisque je te dis qu'elle m'aime!

Va! j'étais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments que tout était fini, avant que rien fût commencé, et que je ne la reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas undésespoir,—n'abusons pas des grands mots,—mais une désespérance profonde, et je ne sais quel découragement plein d'amertume.

Henri, nous avons vécu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami; tu as été plus d'une fois témoin des orages de ma vie.... tu crois savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute; mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parlé à peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai valsé dix minutes, eh bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-être n'éprouvais-je point pour elle ces ardents désirs qui, plus d'une fois déjà, se sont allumés en moi; mais je sentais à sa seule pensée une tristesse mêlée de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait tout moi. Et elle n'était plus là! et je ne savais pas si elle reviendrait, et je ne pouvais même pas parler d'elle: quand on aime on devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je me contentais de souffrir seul, et à toi-même, ami, je ne voulais pas te dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime! c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grâce mélancolique; c'était au château de Skokloster, par hasard.... un hasard béni! Je ne te raconterai pascette journée.... un enchantement depuis la première heure jusqu'à la dernière.... Il y a eu surtout une promenade en bateau sur un lac! Mais je ne suis pas un écrivain, moi, et puis les mots sont des traîtres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter sous ses fenêtres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles échangées à voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!... Qu'il est étroit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqué pour l'Amérique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami, comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main rapidement serrée, baisée à peine, non!—pas même cela!—et c'est tout! et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue qu'elle puisse être. Ah! si seulement tu les avais vus, tournés vers moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent! A présent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demandé; on ne m'a rien promis; l'avenir est tout mystère, et je l'attends avec une confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voilà décidément que tu passes à l'état de confident; pardonne-moi: je recommencerai.

P. S.Quand tu écriras à Paris, dis donc à V.... de m'envoyer une caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se fagote et je tiens à représenter dignement mon pays!»

Georges sonna pour envoyer cette lettre à l'ambassade:le courrier partait le jour même pour l'Allemagne.

Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'était point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'épée en pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'était une étoile d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de sinople. Il sut depuis que c'étaient les armes des Oxen-Stjerna. La comtesse, car la lettre était d'elle, redevenait jeune fille pour lui écrire; l'écusson conjugal des Rudden n'avait rien à voir dans sa lettre, et, par une attention délicate, elle avait repris, ce jour-là, les armes de son père. Georges regarda quelque temps ces jambages déliés, longs, peu formés, guère lisibles, qui allaient peut-être lui apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul coup d'œil, lut ces deux lignes:

«Dans trois jours je serai à Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur dans l'âme, n'y laissez lire personne.»

Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait été apporté. Georges le relut vingt fois, étudiant chaque mot et chaque lettre, jusqu'à ce qu'il fût pour ainsi dire daguerréotypé dans sa tête; il atteignit alors un petit coffret d'ébène doublé de cèdre, l'ouvrit, en retira quelques papiers, des fleurs séchées, des rubans fanés qu'il jeta au feu; puis il mit à leur place la lettre et le mouchoir de la comtesse. Les célibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont nécessairement, dans leur mobilier, une boîte discrète ou un tiroir secret, véritable appartement garni dont leshabitants reçoivent plus ou moins souvent congé, suivant la constance ou la légèreté du propriétaire.

«Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret d'ébène. La lettre n'est pas datée.... mettons qu'elle soit écrite d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine sera ici après-demain.... demain peut-être!... Demain!... ah! je ne me croyais pas si jeune!»

Il se fit habiller et alla au cercle, où on ne l'avait pas vu depuis dix jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le baron de Vendel. Le chevalier vint à lui.

«Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a écrit au major; voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos actions baissent.

—Il faudrait pour cela qu'elles eussent monté.... Mais qui donc vous fait supposer que je sois en disgrâce?

—C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!...

—Souvent femme varie!

—Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle revient! c'est là l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez vos avantages.

—Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie.

—Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne croire à rien.

—Belle maxime! elle a cours en Suède?

—Oui; mais nous l'avons fait venir de France.»

CHRISTINE DE RUDDEN À MAÏA DE BJORN, À COPENHAGUE.

«Chère Maïa! voici tantôt deux mois que je ne t'ai donné signe de vie; si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprès de moi, des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rôle de sœur de charité que j'ai joué à huis clos au bénéfice de ma tante et de mes cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chère, mille prétextes et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais pas! Donc, la vérité vraie, c'est que j'étais fort embarrassée de ce que j'avais à te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?—Moi-même je ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intriguée, ma belle curieuse, et j'en ris! Or çà! madame l'ambassadrice, comment sont faits les secrétaires de la légation française à Copenhague? Il y en a un ici, un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le cœur de ton amie. Ah! Maïa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gardé, ce pauvre cœur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste d'étonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes glaces: tu voudrais des détails. Le plus étonnant, ma chère, c'est qu'il n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux fois, trois peut-être, et encore ce n'est pas sûr! Mais il me semble que j'ai été créée et mise au monde pour lui.

Mon cœur, en le voyant, a reconnu son maître!

«Prends garde, c'est un vers français que je cite là depuis que je.... j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tôt, n'est-ce pas? je ne lis plus guère que des livres français. Je ne veux être étrangère à rien de ce qui l'intéresse. Il est très-beau, distingué plus encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est là son seul tort et mon seul malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la première fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontré au bal du comte de F.... Toi, chère âme calme et sereine, tu ne crois pas à ce que nos grand'mères appelaient lecoup de foudre! Le coup de foudre a du vrai! Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De longs mois se passèrent; j'étais inquiète et triste; je me croyais oubliée: c'est notre sort, à nous autres femmes.... Les absentes ont tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus, ce matin même, chez la comtesse de Brahé. Nous avons passé le lac ensemble. Oh! j'étais bien troublée, et lui bien ému. Chère Maïa, tu me l'as dit vingt fois, cette discrète émotion de celui qui nous aime, n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages? et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier sournois, qui nous regardait du coin de l'œil, je crois que je me serais jetée à son cou la première.... Ne me grondepas, ma belle sérieuse; je me suis assez grondée moi-même. Mais que veux-tu? J'ai perdu bien du temps! Personne ne m'a aimée, ou je n'ai aimé personne, ce qui revient absolument au même. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque chose! Quant à celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maïa, si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le cœur plein de joie et l'âme pleine de trouble. Je sens que ma destinée s'accomplit. Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-être je souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!»

Christine revint à Stockholm le jour marqué. Son retour fut une fête: on eût dit une jeune reine rentrant dans ses États. Ses amis l'adoraient; on l'invitait partout. Le deuil récent l'empêchait d'accepter. Sa porte s'ouvrit à un battant, et elle ne reçut que les intimes: aux yeux de tous, Georges fut bientôt du nombre. Les amis de la comtesse s'en effrayèrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amitié est presque aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate endormirent les soupçons des uns et désarmèrent les défiances des autres. Mais rien n'échappait à la clairvoyance du baron de Vendel: il n'ya que les amants aimés qui soient aveugles. Christine contenait mal son bonheur; il lui échappait de toutes parts.

«Que vous êtes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus belle que jamais, en vérité! vous vous transfigurez!

—En êtes-vous fâché?

—Oui.

—Et pourquoi donc?

—C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend heureuse!

—Je retrouve là votre ancienne idée: l'amour est le fard de la femme....

—Je vous aimais mieux quand vous n'en mettiez pas.»

Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes, n'est habité qu'une saison de l'année. Les belles Suédoises partent de leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vonten Europe, c'est-à-dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent à la villégiature dans leurs châteaux, où, sans faire une grande dépense d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par despaysans toujours un peu corvéables, et au milieu de ces mille aisances que la terre féconde donne partout au propriétaire qui daigne l'habiter.

Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renoncé à ce genre de vie, qui exige la présence d'un homme. Elle passait tous les étés dans le château de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner, c'était s'éloigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visitées depuis dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais elle était ingénieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment; elle trouva donc le moyen de tout concilier.

Il y avait, à une heure de Stockholm, de l'autre côté du château de Haga, une villa délicieuse, bâtie par un chargé d'affaires anglais. De magnifiques vues s'échappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux arbres plantés par Gustave III. Les deux petites rivières, qui brodent de leurs méandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa, dessiné par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre. En un mot, c'était unepetite maisonà la campagne. Christine l'acheta et vint s'y établir en annonçant à ses amis qu'on l'y trouverait tous les soirs. Le major présida lui-même à tous les arrangements de l'installation avec une bonne grâce qui voilait sa tristesse. C'est lui qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour où elle en prit possession.

«Il sera bien ici! lui dit-il à l'oreille en lui donnant la main pour descendre de voiture.

—J'espère, répondit-elle, que vous y serez tous bien.

—Le site me plaît, dit le chevalier, et j'espère qu'on m'y verra souvent avec mon ami Simiane.

—Vous y serez tous deux les bienvenus,» fit Christine.

Le baron, qui avait gardé toute la vive impressionnabilité de la jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival.

«Pour moi, dit-il à la comtesse en s'enfonçant avec elle dans une allée du jardin anglais, j'espère n'y pas venir.

—Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fâchée.

—J'y souffrirais trop! reprit-il à voix basse.

—Et moi, si vous n'y veniez point?

—Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette résignation du martyr qui sourit à ses bourreaux.

—A la bonne heure! vous voilà raisonnable, et c'est ainsi que vous me plaisez,» dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris et bleu, où le chevalier jetait du pain aux poissons rouges.

Christine avait toutes les délicatesses du cœur; mais elle aimait! et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait même point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle méconnaissait une profonde tendresse. La présence du major ajoutait peu de chose à son bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de sonrepos. C'est déjà une assez rude épreuve que de voir son amour méconnu. Qu'est-ce donc quand à cette première torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un autre amour préféré? Mais la femme que la passion domine est un peu comme ces prêtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en foulant sous leurs pieds le corps vivant des dévots et des esclaves.

Le major entra résolûment dans cette voie semée d'épines du sacrifice caché et de l'héroïsme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la grandeur et le mérite de cette abnégation. Peut-être, s'il faut tout dire, était-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit: jamais il n'avait tant parlé que depuis que l'on en écoutait un autre. C'était au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire peu à peu, il s'était habitué à son rôle d'ami préféré, et, tant que personne ne s'était présenté pour en jouer un plus brillant devant lui, il s'en était contenté. La présence de Georges bouleversait sa vie, réveillait ses rêves et interrompait ses espoirs à longue échéance. Rien ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-être quelques accès d'irritabilité nerveuse, promptement réprimés: mais ce fut tout. «Si peu que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je pas juré cent fois d'obéir même à un caprice d'elle? Peut-être souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question n'est pas là: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!»

La vie au cottage prit bientôt un caractère tout à fait intime. Axel, le major et Georges y venaient seuls régulièrement. Le drame se nouait entre ces quatrepersonnages. Christine commençait à perdre un peu de sa sérénité; le major était impassible; Axel observait, plus peut-être qu'on n'eût dû l'attendre de sa nature mobile et légère. Bientôt cependant M. de Vendel, qui était toujours dans les cadres de l'armée active, reçut l'ordre d'accompagner son général dans une tournée d'inspection. Christine le vit partir avec une émotion mêlée d'un plaisir secret: elle fut, à son insu, si charmante pour lui, qu'il comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui n'a pas encore souffert a parfois cette naïveté d'égoïsme; son excuse, c'est qu'il ne s'en aperçoit point.

Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins à la villa. Georges, au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs cœurs. Ni l'un ni l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait été plus complet ni plus égal. Christine avait bien parfois dans l'âme quelque inquiétude vague; mais elle la cachait à Georges, et, le plus souvent, à elle-même. Georges ne voyait sur ses lèvres que des sourires, et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage. Christine avait pour Georges une affection dont la grâce parfois craintive touchait profondément le cœur du jeune homme. Georges avait pour Christine une tendresse passionnée qui enivrait l'âme de la femme. Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient presque plus. Georges, après les affaires expédiées,se rendait chez la comtesse, tantôt en voiture et par la route de tout le monde, tantôt à cheval à travers champs. Le jour où, par hasard, il restait à la ville, il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une semaine. C'était du reste une précaution inutile; on ne s'occupait guère d'eux. Stockholm n'est pas aussipetite villeque certains salons parisiens.

On raconte les catastrophes et les péripéties d'une vie que le malheur traverse. On fait des livres avec les événements et les aventures des amours contrariés: le bonheur n'a pas d'histoire.

L'été s'écoula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces saisons rapides et bénies qui ne reviennent jamais deux fois dans une existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte d'avidité un peu âpre, qui parfois troublait Christine. Elle, au contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrètement étonnée; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait autant qu'il la charmait. Son âme, trop délicate, avait gardé l'empreinte des premières douleurs de sa jeunesse, et, malgré l'affection dont on l'avait toujours entourée depuis, il lui était demeuré une sorte de défiance contre elle-même. Il en est souvent ainsi dans les natures les plus exquises, exposées d'abord aux durs froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mêmes, invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient à elles pour les relever et leur créer une nouvelle vie, il faut de longs et patients efforts pour leur rendre cette confiancesereine qui est au bonheur comme le gage de sa durée. Ces souffrances morales de la première vie aigrissent, en les corrompant, les âmes vulgaires, qui se vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on souffrira par elles! mais les âmes généreuses rendent au contraire le bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes seulement quand il s'agit de leur propre félicité. Il y a des plantes qui donnent leur parfum quand on les écrase!... mais quand une fois elles l'ont donné, elles ne peuvent plus refleurir.

Christine avait gardé la fraîcheur et la tendresse des jeunes années; elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et elle était devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne pour elle-même. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'était capable de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui manquât, la juste appréciation de soi. Mais, ici encore, l'excès de sa délicatesse l'égarait. Elle se sentait aimée plus qu'elle n'eût espéré, autant qu'elle pouvait désirer de l'être; mais, toujours ingénieuse à tourmenter ses joies mêmes, elle se demandait s'il ne se mêlait point trop de bonté à l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point trop pour elle et pas assez pour lui. Elle eût voulu le savoir égoïste, pour se permettre enfin d'être heureuse tout à fait; noble et charmante erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et de ne point donner assez, et dont le suprême bonheur était le bonheur de l'autre.

Georges, qui n'était qu'un homme, soupçonnait cesraffinements plus encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment et l'inquiétude; car voici la lettre qu'il écrivait à son ami vers les premiers jours de l'automne.

GEORGES À. HENRI.

«Tu ne m'as pas répondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps. Mais j'ai passé une saison enchantée. C'est une vie à part dans ma vie. Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop. Elle m'a fait pénétrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour. L'amour avec elle ne ressemble à rien de ce que l'on a connu, et quand je lui dis que j'aime pour la première fois, et qu'avant elle je n'ai jamais aimé, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et passion, avec une fraîcheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de jeunesse, qui semble s'épanouir, ou plutôt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un détail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prétendent que l'on s'accoutume à tout, et qu'après huit jours il n'y a plus de différence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe inventé sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'estprécisément lorsque le calme succède aux premiers transports qu'il est doux d'arrêter sa vue sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aimé, qui charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la femme qu'on voit. Jamais âme plus noble ne s'est révélée sous de plus nobles traits.

Voilà pourquoi je l'aime tant, avec un si complet détachement de tout ce qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection comme si j'en étais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,—mon égoïsme s'en réjouirait,—mais pour elle: je veux dire cette inguérissable défiance qu'elle a d'elle-même; cette crainte de ne jamais assez faire, alors qu'elle a déjà trop fait. Cette inquiétude rêveuse et vague, que l'on rencontre si peu chez nos Françaises, et qui est comme le fond même de son âme, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient toujours. J'ai beau renouveler à ses pieds mes serments d'amour, je sens qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de déchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait que nous ne devons plus nous revoir.

Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: «Oh! être jeune!» Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans—quatre ou cinq, si tu veux—qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chère folle! Je fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois maladroites: elles laissentcroire aux gens qu'ils en ont besoin, et, avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si délicate qu'un rien la blesse, tout devient dangereux.

Quand je crois que ces idées tristes lui arrivent, je prends les meilleurs moyens de la distraire. Je prétends que son âge est un artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai. Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont sans doute préservé chez elle la pureté du sang, et les années lui ont tout apporté sans lui rien prendre.


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